MÉMOIRES DE M. LE COMTE DE YADBLAIXC
mais , sans les répéter, il adressa aux jeunes gens un discours sévère et plein de dignité. On verra bientôt pourquoi j’entre dans ces détails.
Le prince fut partout accompagné des acclamations du peu* pie. L’enthousiasme semblait inspiré par un véritable bonheur et fut porté à l’excès. Il était franc et loyal dans le moment où il se manifestait. .T’en étais convaincu ; mais j’avais une trop grande expérience de la Révolution pour attacher à ces élans du peuple l’idée d’un sentiment constant et durable. U y a cette grande différence entre les acclamations du peuple et son silence que , si les premières ne peuvent être regardées comme l'expression d’un sentiment vrai et profond , le silence, au contraire , est la véritable expression du mécontentement ou de rindifférence. Lorsque Bonaparte passa par Metz pour commencer sa campagne de Russie , ses courses dans la ville ne furent accompagnées d’aucune acclamation.
Le prince fit manœuvrer les troupes de la garnison. Le maréchal Oudinot les commandait sous ses ordres, il y eut un peu d’indécision parmi quelques soldats , et le maréchal témoigna son indignation par les gestes et les paroles les plus expressifs. Après la revue , le prince étant à la préfecture, j’étais auprès de lui lorsqu’un officier lui présenta une requête. Il la lut avec attention , manifesta son étonnement de l’injustice dont se plaignait l’officier; elle lui paraissait évidente. Il l’interrogeait avec bonté, et même avec intérêt, lorsque le maréchal entra. 11 reconnut cet officier et lui dit d’une voix sévère : « Que « faites-vous ici ? Comment osez-vous vous présenter devant « le prince , vous qui êtes connu par votre lâcheté et votre in- « subordination , et que j’ai fait mettre à la queue de l’armée? « Sortez, et n’osez plus reparaître. »
Quelques jours après , le prince fit, à Pont-à-Mousson , la réception des chevaliers de Saint- Louis , comme il l’avait faite à Metz. Il s’aperçut qu’il en avait reçu un de plus que le nombre marqué sur la liste qui les nommait. II ordonna une re-
cherche ; elle prouva qu’un officier, sans doute par erreur, s'était présenté sans aucun titre et avait reçu la croix de Saint- Louis. Il fallut bien qu’il la rendit.
Le prince continuant sa tournée dans la partie de la France qui lui était assignée par le roi, Monsieur, comte d’Artois, vint à Nancy ; j’allai lui présenter mes hommages. Je l’accompagnai dans un festin militaire , où se déploya le plus vif enthousiasme. Les cris ordinaires, les épées tirées et croisées , qui ne devaient plus servir, selon le nouveau serment, que pour la cause des Bourbons , c’était, j’en suis persuadé , l’effet d’un sentiment loyal dans le moment où il se montrait; mais que sont les sentiments politiques dans un peuple léger ? Après le repas , quelques personnes se glissèrent dans la salle , où un grand nombre de militaires étaient encore à table ; elles entendirent alors des discours bien différents de ceux qui avaient frappé les oreilles du frère du roi. Ces discours ne m’étonnèrent pas; ils ne m’effrayèrent pas davantage. Je savais alors, comme aujourd’hui, que la destinée des gouvernants dépend uniquement et entièrement de la manière dont ils gouvernent.
Tout cela se passait dans les mois d’avril et de mai 1814. La fête de la Saint-Louis, au mois d’août, fut célébrée à Metz avec cet enthousiasme dont j’ai parlé , semblable à toutes ces expansions de joie et d’amour dont nous avons été si souvent les témoins, en sens contraire, pendant la Révolution. L'infanterie -de la garnison était composée de plusieurs régiments de la garde impériale ; le roi leur avait donné l’ancien et beau nom de grenadiers de France. Leur enthousiasme se manifesta , le jour de la fête , de la manière la plus expressive. Cela ne pouvait être autrement. Danser, boire , manger, crier, s’enivrer remplissent agréablement une journée, électrisent les têtes , les échauffent d’un sentiment dont l’expression devient contagieuse , le rend unanime , le porte même au délire , sans que tout cela signifie autre chose que le plaisir de boire , de crier et de danser.
J’observais tout, et je rendais un compte exact et fréquent de mes observations. Accoutumé à nos mouvements révolutionnaires , cinq fois proscrit, et toujours ayant pris une part active dans ces mouvements , j'avais trop d’expérience pour ne par croire que Bonaparte ne pouvait rester à 111c d’Elbe, tranquille et inactif, sans méditer son retour en France. Beaucoup de personnes pensaient de même et se communiquaient leurs craintes. Une vaste conjuration se formait alors , et un homme caj>able de gouverner l’aurait soupçonnée , en aurait eu la certitude, avant même d’en avoir la preuve ou seulement le moindre indice. Cette conspiration était dans la nature des choses et des situations ; elle existait parce qu’elle devait exister. Le contraire aurait été la chose du monde la plus extraordinaire.
Le gouvernement était doux, paternel, généreux et clément; mais chacun en sentait la faiblesse. Aucun des ministres n’était connu par l'habitude et le succès dans les grandes affaires , encore moins par cette détermination rapide et passionnée si necessaire dans de telles circonstances. M. de Talleyrand, qui avait une grande expérience des choses et des hommes , qui avait éminemment contribué à la restauration des Bourbons , qui devait craindre le retour de Bonaparte , était au congrès de Vienne. L’armée était composée des anciens éléments ; rien n’avait été changé ; rien non plus dans les administrations de Paris et des provinces. Les agents subalternes dans les bureaux , qui ont tant de moyens pour cacher ou dissimuler la vérité et pour influencer les décisions, étaient restés les mêmes. Je remarquais , dans la partie de l’ancienne garde qui était à Metz, non-seulement la plus grande discipline, mais encore une sagesse , une tranquillité qui annonçaient un même esprit formé et entretenu par de puissantes inspirations. Les soldats semblaient avoir renoncé à leurs plaisirs ordinaires ; jamais dans les lieux de danse et de jeux ; ils se promenaient silencieusement; pas un n’était puni. Un officier supérieur de Taras
tillerie s’entretenant de tout cela avec moi me disait : « Cest « comme un couvent. J’aimerais mieux qu’ils fissent des fautes, « qu’on fût obligé quelquefois de les punir, qu’il y eût parmi « eux des dissentiments d’opinion. Ils ne forment qu’une âme, « dominée par une influence supérieure. »
De simples soldats reçurent des lettres de l’île d’Elbe : c’étaient des camarades qui écrivaient à leurs amis. Plusieurs personnes en furent instruites. On m’en parla, on me donna même des détails sur l’une de ces lettres. Le Français est si indiscret qu’il n’y aura jamais en France de conspiration cachée. Je rendais compte de tout ce que je voyais et de tout ce que j’apprenais, même des choses les plus minutieuses en apparence. La plus grande preuve que je puisse donner de l’importance que j’attachais à toutes les choses que je voyais est la privation que je m’imposai d’aller présenter mes respects au roi. Je ne partis de Metz qu’au mois de février 1815; j’en partis convaincu qu’une conspiration se tramait, que Bonaparte reviendrait en France. Je communiquai mes craintes à tous les ministres ; j’en parlai aux princes et au roi. Je demandai à M. le maréchal Oudinot s’il lui conviendrait que je demandasse un ordre du roi pour lui et pour moi d’aller à Metz. II y consentit avec plaisir, et j’en parlai à M. l’abbé de Montesquiou , ministre de l’intérieur, qui me promit de demander cet ordre au roi le jour même.
Je vis M. D’André, chargé de la police générale ; j’eus avec lui un long entretien sur l’état des choses. Il se plaignait de n’avoir pas des moyens assez actifs pour être instruit de tout ce qui se passait. Il me parlait de façon que je crus lui apprendre que les préfets dépendaient de lui pour la police générale et qu’il pouvait leur donner les ordres qu’il jugeait convenables. Tout ce que je vis alors , tout ce que j’entendis me convainquit que le gouvernement avait le degré de mollesse , de relâchement qui pouvait permettre de tout entreprendre, avec la certitude du succès.
î Mais ce qui me confondit, ce fut le déchaînement que je remarquai contre le duc de Berry. La calomnie s'acharnait sur lui. Tout ce que j’ai raconté de sa conduite à Metz était dénaturé : il avait été d’une violence extrême ; il avait arraché les épaulettes à un officier, la croix de Saint-Louis à un autre, et tenu des discours outrageants aux élèves de l’école d’artillerie et du géuie. Tout cela était aussi faux que le reproche de s’enivrer, lui qui ne buvait que de l’eau. Ces calomnies étaient répétées dans la plus haute société ; de grandes dames les propageaient, et, suivant sa coutume, la calomnie, pour paraître vraie , semblait juste envers l’un des acteurs de ces scènes. C’était à moi qu’elle faisait jouer le beau rôle ; elle racontait des détails : j’avais représenté au prince que cette conduite était indigne de lui; je lui avais parlé avec fermeté. On conçoit combien je devais être indigné de ces horreurs. J’exhalai mon indignation. C’est bien alors que je vis cette odieuse facilité avec laquelle la légèreté de nos esprits reçoit les plus sottes calomnies, avec quelle avidité elle les écoute et la rapidité qu’elle met à les répandre. C’est une chose déplorable que les hommes réunis ou dans une assemblée , ou dans une grande ville. Le marquis de Nantouillet , attaché à la maison du prince et qui lui était dévoué , fut instruit de ces calomnies et de ma force constante à les repousser. Il m’en parla avec un douloureux intérêt , et je vis, par ce qu’il me dit, que le prince était blessé de tant d’injustice.
J’allai voir M. Férand pour une affaire : il était directeur général des postes. Tandis que je m’entretenais avec lui , on lui apporta des lettres adressées à lui seul. Il interrompit notre conversation et s’empressa de les ouvrir. Ses mains tremblaient, ne pouvaient saisir la partie de l’enveloppe qu’il fallait déchirer, et ce fut avec beaucoup de peine et de temps qu’il parvint à ouvrir trois lettres et à voir d’où elles venaient et ce qu’elles contenaient. Il avait une partie des membres presque paralysée. Je déplorai l’étrange présomption d’un homme
réduit à cet état, et qui se chargeait, dans des circonstances si imminentes, du poste important de la direction des lettres. Il ne pouvait pas s’en acquitter avec cette vigilance, cette promptitude qu’exigeait l’état de la France. Aussi, quand Bonaparte fut arrivé , il ne manqua pas de dire naïvement, dans la Chambre des députés , que M. de Lavalette était plus maître que lui dans ses bureaux. Il eut un moment le ministère de la marine, dont il joignit le travail à celui des postes, après la mort de M. Malouet. J’en témoignai mon étonnement à une personne qui le connaissait. « Lui ! me dit-elle ; il se chargerait de tous les ministères à la fois. » 11 faut avouer que les rois font souvent des choix bien étranges. Sur quoi ce choix avait-il été fondé ? sur un ouvrage abstrait de politique. Je ne sais quel est le ministre qui donna l’ordre de respecter le pavillon souverain de nie d’Elbe; mais je sais que, lorsque j’étais à Marseille, après la seconde Restauration, l’amiral Ganteaume me dit que cet ordre existait dans l’amirauté de Toulon.
Je retournai tristement à Metz, bien convaincu qu’une grande scène se préparait.
Nous fûmes promptement instruits du débarquement de Bonaparte. Cette nouvelle excita une stupeur presque générale. On a souvent dit avec raison que la peur avait tout fait pendant la Révolution ; on ne peut trop le répéter. J’en eus bien des preuves dans cette triste circonstance. Je me rappelle entre autres qu’un grand propriétaire vint dans mon cabinet, tout effaré, et, sans préambule , me déclara que le peuple voulait Bonaparte, qu’il était enchanté de son retour. Je lui demandai sur quelles preuves il fondait ce discours ; il me dit qu’il entendait le peuple témoigner sa joie , son enthousiasme , et que des mères disaient : « S’il n’y avait plus de conscription , que ferions-nous de nos enfants? »
A ces mots je vis bien qu’il était dans le délire de cette passion terrible qu’on appelle la peur, et qui , suivant l’expression de Montaigne, donne de furieux éblouissements. Il
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était liors de lui ; il me faisait pitié. « Monsieur, lui répondisje , elles ont peur, vous avez peur. Allez vous reposer. Croyezmoi , Bonaparte ne fera pas attention à vous. Calmez- vous , restez tranquille. » Dam des moments semblables , la pauvre espèce humaine descend à un degré d’avilissement impossible à décrire , se flétrit elle-même et se place au-dessous des plus vils animaux, qui tous ont un courage d’instinct dans les périls où ils sont jetés.
Nous attendions les nouvelles avec les plus grandes inquiétudes; je les recevais rapidement par le télégraphe. Une proclamation du roi instruisit tes Français des nouveaux événements, déclara Bonaparte traître à l'État ; mais tout avait été concerté pour sou triomphe. Le gouvernement n’avait eu ni crainte ni prévoyance ; il n'avait pas connu la maxime du grand Coudé : Il faut craindre son ennemi de loin , pour ne pas le craindre de prés. Il devait succomber. Nous assemblâmes un conseil de guerre chez le maréchal ; nous prîmes la résolution de conserver la ville au roi , et nous la déclarâmes en état de siège. Je publiai une proclamation pour en prescrire les dispositions. Les approvisionnements commencèrent rapidement; les campagnes faisaient entrer des animaux dans la ville. Plusieurs chefs de corps avaient déclaré qu’en faisant sortir un certain nombre de leurs soldats de la ville ils pourraient répondre du reste de leur troupe. MM. Prost, colonel du génie, et Lafond, colonel d’artillerie , se conduisirent avec autant de résolution que de fermeté. Le maréchal donnait l’exemple ; il était secondé par son fils, colonel d’un régiment de chasseurs à cheval. I>es autorités civiles montraient le même accord et la même fermeté. Nous étions persuadés que le roi s’aiTêtcrait à Lille, qu’ou ferait sortir de cette ville les troupes suspectes, et qu’elles seraient remplacées par sa maison. De cette ville il pouvait donner des ordres et gouverner la France.
Je reçus la déclaration du congrès de Vienne par laquelle les souverains mettaient Bonaparte liors de la loi générale des
as.
peuples. M. de Talleyrand me l'avait envoyée par un eourrier extraordinaire; je l’adressai sur-le-champ au roi. Le courrier la lui remit à Lille, où il était encore. Je rassemblai la garde nationale , et je la haranguai avec toute la force que demandaient les circonstances. Les grenadiers de France étaient sortis de Metz pour aller à Melun ou pour rejoindre l’armée du maréchal Ney, qui semblait alors vouloir combattre Bonaparte ; mais ils arborèrent la cocarde tricolore. Le maréchal Üudinot chercha à les ramener à leur devoir ; il ne put y réussir et rentra dans la ville. Il y eut alors une espèce d’insurrection , mais si faible qu’elle ne me donna pas la moindre inquiétude.
Je fus averti qu’on devait , pendant la nuit , pénétrer de vive force dans rhôtel de la préfecture pour enlever le duc de Berry, qui s'y était réfugié. On disait en même temps que je voulais livrer la ville aux Prussiens. Je fis une seconde proclamation dans laquelle j’exhalais avec force toute mon indignation de ces bruits aussi ridicules qu’infâmes. Retiré chez moi , j’ordonnai au concierge de répondre à la troupe qui voudrait entrer dans la préfecture que j’étais couché. J’attendis l’événement dans la cour. Vers onze heures, une troupe de jeunes gens , parmi lesquels il n’y avait pas un seul homme du peuple, frappa rudement à la porte et me demanda. « Il est couché , répondit le concierge. — Comment! déjà couché? — Oui, l>arce qu’il sc lève de bonne heure. » La troupe se retira. J’avais des chevaux sellés ; je sortis un instant après à cheval, suivi d’un seul domestique. Je marchai dans la direction qu’avait prise la troupe séditieuse; je l’atteignis; je lui adressai la parole. Je lui demandai pourquoi elle était si tard daus les rues et quel était son dessein. Des jeunes gens me répondirent, et m'assurèrent qu'ils n’avaient point le dessein de troubler l’ordre public et qu’ils allaient se rendre tranquillement chez eux. Ils commencèrent alors à se retirer, et me souhaitèrent le bonsoir avec politesse et du ton le plus paisible. Je leur rendis le meme souliait, en ajoutant que j’allais parcourir la ville
pour m’assurer par moi-même de la tranquillité générale.
Tout allait bien jusque-là. J’avais écrit plusieurs lettres au ministre de l’intérieur, dans lesquelles j’annonçais que je conservais l’autorité pour ne pas livrer la ville au désordre, mais que je ne pourrais la conserver longtemps. J'appris alors que le roi avait quitté Lille et la France , et que partout les troupes étaient en insurrection. Le ministre Carnot, en m’annonçant cet état de choses , m’engageait à conserver mes fonctions.
Le départ du roi et son entrée dans la Belgique avaient produit un effet funeste sur tous les esprits , et je ne pouvais plus me flatter de conserver la ville de Metz au roi. J’eus avec le maréchal un entretien sur ces grands intérêts; personne n’était plus capable que lui d’une résolution liardie , et il était bien décidé à tenter tous les moyens avec constance. Je crois que nous aurions réussi si le roi n’était pas sorti de la France. 11 écrivit à Napoléon. Il me montra sa lettre : elle était pleine de force et de dignité ; il rappelait en deux mots ses services, parlait de son serment au roi , de sa résolution de lui rester fidèle , et terminait ainsi : « Quoi qu'il arrive , je serai toujours le grenadier Oudinot ».
Dans mon voyage à Paris j’avais appris indirectement bien des choses. Je ne pouvais, comme je l’ai dit, douter de ’a conspiration ; mais je savais qu'elle était tramée surtout par les révolutionnaires, et que Fouché et Carnot, regardant le succès comme leur ouvrage, donneraient beaucoup d’embarras à Bonaparte. Eu effet, dès les premiers jours de son arrivée à Paris, Bonaparte trouva les républicains dans une exaltation qui lui inspira des inquiétudes qu'il ne pouvait dissimuler. Il fut contrarié par eux dans presque toutes ses mesures. Il n’avait que l’armée [jour lui ; il s’eu aperçut bientôt. Les choses furent portées rapidement à un tel point que Bonaparte dit a Carnot que Fouché était un traître et qu’il le ferait fusiller.
Je sentais bien qu’il fallait du temps avant que cette situation s’aggravât ; mais je fus instruit , dès les premiers jours ,
NÉMOTBES '
du succès obtenu par les révolutionnaires , en portant Carnot et Fouché à la tête des affaires. Je savais qu'ils avaient, même avant l’arrivée de Bonaparte, prononcé le mot de république, de pacte fédératif. On m'écrivait que leur audace croissait d’heure en heure , qu’ils avaient coiffé du bonnet rouge le buste de Bonaparte. Je crus qu'il fallait prolonger autant qu'il était possible mon autorité à Metz, puisque des événements imprévus pouvaient arriver d’un moment à L’autre. Dans cette idée j’écrivis aux ministres plusieurs lettres , dans lesquelles je m’expliquais de façon à éloigner quelque temps encore mon remplacement-, j’y parlais de l’effet produit par la sortie du roi hors des frontières.
Je persistais dans le plan que je m’étais fait , et dans le vain espoir do conserver au roi , ou du moins à l’ordre social , une ville si importante ; mais, le maréchal Oudinot ayant été forcé de quitter cette ville pour tâcher de ramener le corps des grenadiers de France , je ne pouvais espérer d’être secondé par le général Duruttc, qui avait le commandement de la division. Son caractère était franc et loyal ; mais son grade ne lui donnait pas l’ascendant qu’avait le maréchal , et d’ailleurs il avait manifesté , mais avec beaucoup de regrets , ses sentiments , dès l’instant qu'il avait appris que le roi avait quitté la France. 11 détestait Bonaparte, dont il avait eu, disait-il, beaucoup à se plaindre; il aurait éprouvé de la satisfaction à rester fidèle au roi ; mais sa position particulière ne le lui permettait pas.
Je dus abandonner toute espérance dès l'instant que nous dîmes appris que le roi était sorti du royaume. J’écrivis alors à Carnot , ministre de l’intérieur, que je ne pouvais rester plus longtemps à Metz , et que je conservais ma place uniquement pour maintenir l’ordre. Carnot me répondit par une lettre écrite de sa main :
« La différence de vos opinions politiques d'avec les miennes « ne m’a jamais empêché de conserver pour vous l’estime « qu’inspirent toujours les vertus privées et les talents distin-
« gués. L’intérêt que vous avez témoigné à l’occasion de mon « fils , lorsque j’étais proscrit , vous honore infiniment à mes « yeux et m'inspire de la reconnaissance. Vous savez comme « moi que , dans les mouvements révolutionnaires , on est « sans boussole , et que ce sont les événements qui décident « si ton a eu tort ou raison. D’après ces principes , j’ai eu « tort bien longtemps , comme vous le savez , et aujourd’hui « c’est vous. Mais aussi votre loyauté et votre patriotisme « éclairé me sont de sûrs garants que votre dévouement pour « l’empereur sera bientôt aussi pur, aussi entier qu’il l’était « pour les Bourbons , et je ne doute pas que Sa Majesté , qui « cherche partout des hommes courageux et habiles, ne vous « rende sa faveur. Vous avez senti que vous ne pouviez plus * conserver votre place ; mais j’apprécie beaucoup l’assurance « que vous me donnez de conserver courageusement , jusqu’à « votre remplacement, le dépôt qui vous est confié, et de <■ maintenir l’ordre dans ces circonstances difficiles. »
Cette lettre contiént une phrase remarquable : Ce sont les événements qui décident si l'on a eu tort ou raison. Après tant de révolutions faites si facilement depuis quarante ans , nous devrions les regarder comme des jeux politiques, où l’on est tantôt heureux , tantôt malheureux , en parler froidement avec nos adversaires comme de chances ordinaires de la vie humaine, et, après avoir été amis fidèles et ennemis généreux , n’avoir de ressentiments que pour les crimes. Cette idée, qui mérite d’être développée, pourrait motiver fortement l'abolition de la peine de mort pour les délits politiques , dont la proposition , déjà faite, honore MM. de I^fayette et de Tracy.
J’étais si persuadé de la faiblesse de la position personnelle de Bonaparte et des fortes résolutions des alliés qu’une députation du conseil général, qui avait été mise en permanence par le roi, étant venue m’instruire de sa dissolution, et m’ayant témoigné le désir de me voir conserver mes fonctions, je lui ré- |>ondis que j’étais résolu de rester fidèle au roi , et que je n’a-
vais aucun mérite à prendre cette résolution, parce que j’étais convaincu qu'avant deux mois le roi serait à Paris.
Mais je savais qu’un officier d’artillerie avait, dès les premiers jours, obtenu un congé, qu’il était parti pour Paris dans la résolution d’aller jour et nuit avec une extrême vitesse, et d’avertir les ministres de tout ce qui se passait à Metz. J’étais convaincu qu’un ordre arriverait bientôt, et je prenais des précautions pour ma sûreté personnelle. J’avais toujours des chevaux sellés. Je visitai un jour les portes de la ville par lesquelles je devais passer pour me rendre à la frontière ; je vis que la porte de Thionville était fermée par les travaux qu’y faisait le génie militaire. C’est à cet examen que je dois ma sûreté ; sans cela, j’aurais été pris et conduit à Paris.
Le jour même que j'avais visité deux portes de la ville , je me rendis à cheval chez le général Durutte. 11 me montra le Moniteur, qui contenait un article dans lequel on parlait de ma conduite à Metz, en la condamnant. Un instant après je remontai à cheval et je retournai à la préfecture. En passant devant l’ancien gouvernement, je rencontrai une chaise de poste dans laquelle je remarquai un officier qui portait des aiguillettes. J’observai qu’il avait fait arrêter sa voiture , qu’il parlait au postillon, et qu’ils me considéraient l’un et l’autre. Je ne doutai pas que cet officier ne fût porteur d’un ordre de m’arrêter. Je me rendis rapidement à la préfecture; je m’assurai qu’un autre cheval , bon coureur, était prêt. Je pris un rouleau d’or, et je remis à ma fille les clefs de mon bureau, en lui disant de ne pas m’attendre si je n’arrivais pas pour le dîner. La remise de mes clefs, cette phrase et mon cheval tout prêt lui firent bien voir que j’allais partir. Si elle avait eu un esprit moins ferme, elle pouvait m’arrêter, m’affaiblir même par les témoignages de sa tendresse, et me faire perdre un temps précieux. Elle prit les clefs sans prononcer un seul mot ; elle se retira ; elle suivit l’exemple de sa mère, qui toujours s’est conduite avec le même courage dans toutes mes proscriptions.
Au même instaut, je vis arriver un aide de camp de M. le général Durutte, M. Pinard, qui venait m’avertir, delà part du général , de l’ordre reçu de Paris , et de l’obligation où il se trouvait de le faire exécuter sur-le-champ. Il montrait une profonde douleur et me demandait ce que j'allais faire.
« Soyez tranquille, lui dis-je, pour moi. Mais il faut penser à « vous-même ; il ne faut pas qu’on vous voie sortir de la grande « cour de la préfecture. » Je le pris par la main ; je l’entraînai comme malgré lui, et je le conduisis à une porte par laquelle on communiquait avec les bureaux. Je montai aussitôt à cheval, et je partis.
Le chemin le plus court était de passer par la porte de Thionville; mais j’avais heureusement observé le matin qu’elle était fermée par les travaux du génie militaire. Je fus donc obligé de prendre un chemin plus long, en sortant par la porte de Paris. C’était le jour où, suivant un ancien usage, tout le peuple de la ville se rend à une petite montagne au delà des murs. La foule était immense et pressée sur le pont ; j’étais obligé d’aller au pas et de prier à chaque instant de me laisser passer. De temps en temps je regardais derrière moi pour m’assurer si je n’étais pas suivi par des gendarmes. Parvenu à la porte, je pris à droite le chemin de Thionville, et, mettant t
mon cheval au grand galop, je fus bientôt loin de la ville. Le rouleau de louis que j’avais dans une poche de mon pantalon perça cette poche et glissa le long du pantalon. Je descendis de cheval. J’avais heureusement de grandes bottes , recouvertes par le pantalon , et je vis que le rouleau était entré dans la botte, dont l’ouverture était fort large. Pas un louis n’était à terre. Je remontai à cheval. J’arrivai bientôt à Hayange, chez M de Wendel ; je lui avais rendu les plus grands services, ainsi qu’à son ami M. de Serre, que je trouvai chez lui, et qui depuis fut ministre de la justice ; ils concertèrent avec moi les moyens de sortir de la frontière. Ils connaissaient les routes de traverse ; je partis avec M. de Serre, et à dix heures du soir nous
étions dans le Luxembourg, sans avoir trouvé un seul employé des douaues. Nous nous rendîmes dans une terre de M“° sa belle-mère ; j’y couchai, et le lendemain matin j’étais à Luxembourg.
J’y fus reçu avec tous les égards possibles par M. le comte Dufour, général au service d’Autriche , et pendant mon séjour dans cette ville je fus comblé de ses prévenances. Il était grand amateur de chevaux ; il désira d’en avoir un très-beau dont je lui parlai ; je le fis venir de la terre de M. de Wendel , où je l’avais laissé à mon départ de Metz. De Luxembourg je me rendis à Coblentz , Aix-la-Chapelle , et enfin à Bruxelles et à Gand.