‹ Memoires de m. le Comte De Vaublanc avec avantpropos et notesChapitre 41 sur 51 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Retour (le Gand. Un Prussien et un Anglais. — Ma nomination à la préfecture de Marseille. — Les prisonniers. — Séjour de Murat en Provence. — Ma nomination au ministère de l'intérieur.

Après la bataille de Waterloo, le roi se disposa à retourner en France. Je partis de Gand avec M. le baron Capelle. Pendant la route, nous nous trouvâmes au milieu de l’armée alliée et dans un très-mauvais chemin. Un soldat prussien voulut nous empêcher de passer; un jeune officier anglais , qui était à cheval, s’opposa à la brutalité du soldat. Il soutenait que, puisque nous étions à la suite du roi de France, nous devions passer. C’était précisément pour cela que le Prussien ne le voulait pas ; il avait contre les Français cette animosité que faisaient éclater les Prussiens depuis plusieurs années, et surtout dans cette dernière campagne. Il s’emporta jusqu’à menacer plusieurs fois l’officier anglais ; il le menaçait de sa baïonnette. Nous admirâmes le sang-froid de l’Anglais. Il ne paraissait pas faire la moindre attention aux paroles ét aux menaces du soldat. Il l’emporta enfin, et nous passâmes.

Le prince de Talleyrand avait terminé sa mission à Vienne ; il était arrivé à Gand peu de jours après la bataille de Waterloo ; il accompagnait le roi avec les autres ministres, M M. de Jaucourt, le baron Louis et le comte Beugnot, le chancelier et le duc de Feltre. J’approuvai fort l’Anglais qui nous avait ouvert le passage, mais je trouvai que, plus tard, on accordait trop à l’influence du duc de Wellington , surtout en ce qui concernait Fouché et sa place dans le ministère du roi. Un Anglais étaitil gardien de l’honneur de la couronne de France ?

Au reste, pour être juste, il faut dire que Fouché débuta par

des mesures fermes et sévères, qu’aucun royaliste peut-être n’aurait osé prendre ; mais bientôt il se dégoûta d’un rôle qui n’était ni de son caractère ni de ses principes.

Le roi conserva le ministère tel qu’il était. M. Pasquier lui fut adjoint comme garde des sceaux ; il eut en même temps l’intérieur, par intérim. Il se conduisit très-bien envers moi : il m’offrit le choix entre les préfectures de Strasbourg et de Marseille ; je préférai Marseille. Dans cette ville, un grand nombre de révolutionnaires avaient été jetés dans les prisons; on craignait qu’ils ne fussent massacrés par le peuple. Le roi me témoigna descraintes fortement exprimées ; je lui promis qu’une pareille horreur ne signalerait pas les premiers jours de son retour, et que je partirais le lendemain. Il ajouta : « Je ne vous y laisserai pas longtemps. » Il venait de me nommer conseiller d’État.

Lorsque Louis XVIII m’eut nommé à la préfecture de Marseille , il me dit : « Partez vite , partez. Sept ou huit cents per- « sonnes sont renfermées dans les prisons ; elles passent toutes « pour être jacobins. Vous connaissez les cruautés que ce « parti a exercées, en 1792, dans ce pays; souvent alors vous « en avez parlé à la tribune. Des vengeances pourraient en « être la suite aujourd’hui; j’en serais au désespoir. Partez; « je ne vous y laisserai pas longtemps. » Je répondis au roi que je partirais le lendemain même, et qùe, si j’arrivais avant le malheur qu’il craignait, j’osais lui répondre que pas une goutte de sang ne serait versée, que je saisirais la dictature s’il le fallait, et que je serais certain d’être approuvé par Sa Majesté. « Oui , sûrement , me dit le roi ; comptez sur mou « appui. »

Arrivé à Marseille, je trouvai cette ville dans l’enthousiasme du retour du roi Le peuple était dans l’ivresse de la joie; elle se manifestait tous les jours de cent manières différentes. Mon premier soin fut de m’informer de l’état des prisons et de me concerter avec l’autorité militaire pour la sûreté des prisonniers

La division dont cette ville fait partie était , pour le militaire , sous les ordres de M. le marquis , depuis duc de Rivière. Je fus heureux de connaître un si excellent homme, et de me concerter avec lui pour le service du roi.

Marseille avait, depuis plusieurs mois, des vaisseaux anglais dans son port et des troupes anglaises dans scs murs. Cette ville les avait appelées elle-même ; elles y étaient comme auxiliaires. L'escadre était commandée par l’amiral Exmouth. La conduite des Anglais fut toujours excellente ; ils montraient la plus grande joie du retour des Bourbons ; ils le regardaient comme le gage d’une paix générale. Rien n’égale la loyauté et la francliise cordiale de lord Exmouth ; il trouvait les mêmes qualités dans M. de Rivière; l’accord le plus intime réguait entre nous.

On parlait beaucoup des nombreux prisonniers détenus illégalement, et dont le sort inquiétait tous les habitants, mais par des motifs différents. Je résolus de les délivrer. J’écrivis au ministre et au roi que je ne pouvais faire cesser cet état violent • sans saisir une autorité plus grande que celle que me donnait la loi, et quej’espérais êtreapprouvé après le succès. Peu de jours après avoir annoncé cette résolution, je fis la distribution annuelle des prix de l’Université. Toutes les autorités y assistèrent.

M. Dubruel , proviseur du collège royal , et plusieurs autres personnes prononcèrent des discours. Je répondis, en ayant soin de parler des passages les plus marquants de leurs discours, et je peignis l’attachement des Marseillais à la cause qui venait de triompher ; je m’étendis sur leur caractère particulier et sur la confiance qu’il inspirait au roi; je parlai du respect dû à la loi, de la sûreté des personnes, et j’assurai que je n’en souffrirais jamais la violation, sous quelque prétexte que ce pût être. Mon discours fut couvert d'applaudissements , de cris de joie , de trépignements de pied, de toutes ces marques extrêmes d’approbation inspirées par l’ardeur des sentiments des peuples de ces contrées. Je dis aux personnes qui étaient auprès de moi :

« La parole aura toujours un grand empire sur un tel peuple ; « avec elle on pourra toujours le conduire. »

Je formai aussitôt mon plan pour délivrer les prisonniers, et, comme il fallait ne laisser presque aucun intervalle entre l’annonce du projet et l’exécution, je résolus de réunir le surlendemain tous les prisonniers dans une vaste salle, de les interroger moi-même publiquement, et de mettre en liberté sur-le-champ tous ceux qui n’étaient détenus que sous prétexte de leurs opinions politiques. Une force assez imposante devait être prête en cas de nécessité. MM. de Rivière et de Partouneaux , lieutenant général , MM. les membres de la cour royale voulurent bien être présents. Je reçus de nombreux avis par lesquels on m’assurait que le peuple avait pressenti ce projet, qu’il en était mécontent , qu’il se réunirait et massacrerait les prisonniers sous mes yeux ; que je ne le connaissais pas ; qu’il n’avait pas oublié les crimes des jacobins dans ces contrées et la glacière d’Avignon ; que je n’avais aucune idée des fureurs auxquelles il pouvait se porter.

Le jour que j’avais assigné pour ce grand acte d’autorité, les remontrances et les conseils recommencèrent avec plus de force encore. On me disait que les royalistes, sans cesse menacés pendant les Cent-Jours , ne pourraient se croire en sûreté si leurs ennemis étaient mis en liberté. Un fonctionnaire public se jeta presque à mes genoux ; il était pénétré des craintes qu’il exprimait, certain d’une catastrophe épouvantable. Je suis persuadé qu’il prenait ma trauquillité pour une espèce d’imbécillité.

Tout se passa comme je l’avais prévu. Aussitôt que je fus entré avec les autres autorités, on amena les prisonniers; ils étaient au nombre d’environ cinq ou six cents. J’ordonnai qu’on les fit asseoir. Je prononçai un discours ferme , mais très-court. Tous les prisonniers furent nommés les uns après les autres ; on lisait en même temps les causes pour lesquelles ils avaient été détenus. Je demandais à M. le procureur géné-

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