CHAPITRE XXIX
Révolution de 1850. — Mon entretien avec M. Rubichon qui était instruit des projets des ministres. — Je vois le roi à Saint-Cloud , le dimanche , veille du jour où parut la fatale ordonnance. — Paroles qu'il me dit. — Anecdote. — Un ministre parle devant moi du discours tenu au roi par les forts de la halle et les charbonniers de Paris , en le félicitant sur la prise d'Alger. — L'ordonnance parait. — Je parcours les rues de Paris — Détails. — Mon entretien avec le comte de Bouilié. — Détails sur le combat. — Cause de la dissolution des troupes. — Elles se rallient à Saint- Cloud : il y avait dix-huit mille hommes de troupes et quinze pièces de canon. — Discours des commissaires de l’Assemblée. — Le roi abdique sans aucune résistance. — Imprudence dans l'attaque de Paris. — Paroles du grand Condé. — Actions remarquables d'Henri IV !i l'attaque de Paris, de Cahors. — Anecdotes sur l’esprit français. — Maximes d'après lesquelles Charles X aurait dû se conduire. — Prise d'Alger. — Imprudence d’avoir fait commander l'armée par le ministre de la guerre. — Réflexions sur l'abdication en faveur du duc de Bordeaux. — Anecdotes.
Je ne puis me résoudre à passer sous silence la révolution de 1830. Peu de jours avant le jour fatal, je rencontrai M Rubiclton dans le jardin du Palais-Royal ; il m’annonça le projet du gouvernement. Il ne se trompait qu’en une seule chose : il croyait que ce dessein comprenait une formation de cours prévôtales. Surpris de tous les détails qu’il me donnait, je lui demandai commenti! pouvait les avoir appris ; il me répondit : « Par les discours de quelques libéraux, qui en sont enchantés. — Mais comment, répliquai-je , quelques libéraux peuvent-ils être instruits d’un projet aussi important , qui est ignoré de tous les royalistes ? 11 me répondit que cela venait de l’indiscrétion de quelques bureaux. « Comment, lui dis-je, oset faire une pareille entreprise, en restant à Paris ou près de Pari#. — Sans doute, me
dit-il , ils devraient se rendre dans la Vendée. » Je pensais, au contraire , que le meilleur endroit serait Compiègne , entouré de toute la garde royale , parce qu’on aurait derrière soi les places de la Flandre, où l’on mettrait d’avance les régiments sur lesquels on pourrait le plus compter, et c’était précisément la hase d’un plan que j’avais présenté au roi. Après cet entretien, je retournai chez moi, accablé de réflexions douloureuses. Je rencontrai , dans la rue du Bac , un de mes neveux ; il fut frappé du changement qu’il observait sur mon visage ; il pensa que cela provenait des affaires dangereuses du moment et m’en demanda la cause ; je lui répondis d’une manière évasive.
Le dimanche suivant, j’allai à Saint-Cloud. Je n’entrai point dans le cabinet du roi , où j’avais ma place comme ministre d’État ; je l’attendis dans la grande galerie, à l’extrémité de la file des fonctionnaires publics. Aussitôt qu’il m’aperçut, il vint à moi, me prit la main , et me dit d’un ton affectueux : « Je suis bien aise de vous voir, surtout aujourd'hui ». Je vis bien, sur son visage , qu’il était très-occupé de quelque chose qui l’affectait, et je pensai que M. Rubichon était bien informé. Je fus sur le point de lui demander la permission de lui parler en particulier; mais d’autres pensées m’assaillirent avec la rapidité de l’éclair : tout ce que je pourrais lui dire serait inutile , à cause de la funeste habitude de ne croire qu’aux paroles de ses ministres. Deux paroles sentimentales de M. de Montbel avaient plus de poids auprès de lui que tout ce que pourrait lui dire ma vieille et forte expérience. D’ailleurs , s’il voulait garder le secret envers tout le monde, il me congédierait promptement, et un court entretien ne servirait à rien ; d’ailleurs encore, si j'étais mal informé, je jouerais un très-sot rôle auprès de lui. Dans des choses si graves, il faut être bien certain de ce qu’on croit savoir pour se présenter auprès d’un roi en qualité de conseiller. Malgré toutes ces raisons, qui me parurent et me paraissent encore très-bonnes, j’ai toujours regretté de n’avoir pas suivi ma première idée ; car, dans toute ma vie po-
litique, je me suis toujours confirmé dans la pensée de Bossuet, qui, comparant Turenne au grand Coudé, dit en parlant de celui-ci : « Par l’avantage d’une haute naissance et par une espèce « d’instinct admirable dont les hommes ne connaissent pas le « secret, il semble né pour entraîner la fortune dans ses des- « seins. » Il est certain que l’âme est souvent avertie par cet espèce d’instinct des choses grandes qu’elle peut conseiller; la froide réflexion vient trop souvent arrêter ce généreux instinct. Quand le roi fut retiré, AI. de Fougères, secrétaire général de la préfecture de police de Paris, vint à moi et me dit : « Savezvous ce que nous disions dans notre coin , MAI. Tels et moi , des manières et du ton du roi envers vous ? Nous disions que vous alliez entrer au ministère. » Je lui répondis : « Il le désire depuis longtemps, j’en suis certain; mais jamais il n’osera. Il croit une certaine force incapable de modération, et c’est surtout la modération qu’il veut. II ne sait pas que l’homme fort ne fait rien , en matière de gouvernement , sans de profondes méditations , et qu’elles le conduisent toujours à préparer avec soin les moyens de succès. Ce que je crains beaucoup , c’est qu’il se jette tout à coup dans une résolution non préparée , comme me l’a dit une personne qui paraît très-instruite. — Mon Dieu, me dit M. de Fougères, çst-ce que vous craignez ?... — Oui, je crains, et beaucoup. »
Après ce peu de mots , dits en partie en descendant l’escalier, nous montâmes eu voiture , et nous partîmes chacun de notre côté.
Le soir, j’allai chez un miuistre ; je l'entendis s’exprimer avec beaucoup de force et beaucoup d’indignation sur la faction qui nous travaillait ; mais en même temps il répétait avec confiance les discours qu’il avait entendus le matin adresser au roi par les charbonniers et par les forts de la Halle de Paris. Ils félicitaient le roi sur la prise récente d’Alger ; ils s’exprimaient en hommes courageux, déterminés à combattre la faction, et à périr, s’il le fallait, en défendant le trône. Vaincs paroles
emportées par le veut ! Pas un d’entre eux ne parut le surlendemain , jour fatal qui commença la catastrophe. J’ai tant vu de ces démonstrations, j'ai taut entendu de ces belles paroles, I tendant la Révolution , que je ne pouvais concevoir comment un ministre y attachait quelque importance ; mais ces discours, et le tou dont il les prononçait, me firent penser que M. Rubichon était bien informé. Je vis un instant après, dans le salon du ministre, le comte du Hamel, qui me dit qu’il allait paraître une ordonnance par laquelle M. Dudon et moi nous aurions séance dans le conseil. Il était surpris de ce que je n’en savais rien.
Le leudemaiu, 27 juillet, je lus dans le Moniteur le rapport fait au conseil et l’ordonnance du roi. J’avais plusieurs personnes chez moi ; nous fûmes unanimes sur la pensée que le gouvernement avait au moins quarante mille hommes [>our appuyer cette ordonnance. Le lendemain, je pris un cabriolet et je parcourus plusieurs rues voisines du boulevard. Je vis une masse nombreuse de peuple , qui paraissait sortir du boulevard ; elle marchait rapidement; elle avait à sa tête plusieurs personnes dont l’habillement annonçait l’aisance. L’un deux, ayant un chapeau gris à la main, parlant et gesticulant avec beaucoup d’ardeur, me parut en être le chef. Je me rendis alors sur la place Vendôme, auprès de l'hôtel du garde des sceaux. Je remarquai qu’un gendarme à cheval allait et venait d’un hôtel faisant un des côtés de la place à l’hôtel du garde des sceaux ; il portait apparemment des ordres à un peloton de gendarmes placé dans la cour de cet hôtel. On lui avait sans doute recommandé la promptitude, car il faisait ce court trajet au galop. Je craignais que son cheval s’abattît sur le pavé, qui était très-sec. Je m’entretenais avec M. le comte de Bouille sur les craintes que ce jour nous inspirait. Il m’a rappelé plusieurs fois , depuis ce temps, que je lui disais , avec une triste assurance , que, s’il y avait une lutte, le parti royaliste serait vaincu ; que le caractère et la faiblesse de ses chefs devaient suffire pour changer les
MEMOIHF.S
craintes en certitudes. En me retirant chez moi, je fis préparer des chevaux de selle pour aller à Saint-Cloud , mon petit-fils et moi. Des domestiques envoyés dans les rues par lesquelles il fallait passer vinrent nous dire que déjà elles étaient dépavées et qu’il était impossible d’y passer à cheval. On se battit, ce jour et le lendemain, dans les rues et dans les places. Je ne puis parler de choses que je n’ai pas vues, mais voici quelques détails dont je suis certain. Quand tout fut terminé , M. de Champagny, chargé de l’administration de la guerre , me dit qu’il n’avait connu cette ordonnance que le lundi , jour où elle parut dans le Moniteur, qu’il reçut à la campagne. 11 se rendit sur-le-champ à Paris; il vit qu’il y avait dans la caisse du ministère soixante mille francs en argent. Il pensa que dans une pareille crise cette somme pourrait être nécessaire ; il se rendit aux Tuileries, où se trouvaient momentanément le ministère et l’état-major de la petite armée qu’on croyait suffisante pour imposer au peuple. Il demanda une escorte pour aller chercher les soixante mille francs, somme si précieuse dans ce moment ; il ne put l’obtenir. Je laisse à d’autres personnes à raconter ce qu’ils ont vu du combat; je ne parle, dans ce moment, que d’après M. de Champagny. Il pense que la cause du malheur de cette journée vient de l’ordre du jour du jeudi matin. Il avait fallu beaucoup de courage au maréchal Marraont pour accepter un commandement aussi pénible, et que le petit nombre de troupes rendait si hasardeux. Cet ordre du jour annonçait une espèce de pacification qui paraissait d’autant plus vraisemblable qu’on savait que le roi avait chargé plusieurs personnes de conférer avec les chefs de l’insurrection. A peine cet prdre du jour fut-il connu que des femmes du peuple , en grand nombre , s’approchèrent des troupes stationnées sur la place Louis XV ; elles fraternisèrent avec ces troupes , suivant l’expression révolutionnaire, ainsi qu'elles l’ont fait en 1789 avec l’armée du maréchal de Broglie , à Versailles, au mois d’octobre , et dans toutes les autres occasions semblables. Elles chantaient, dansaient, pre-
liaient même les schakos des soldats et les mettaient sur leur tête; leur cri général était : •< La paix est faite. »
Dans le même temps, d’autres femmes voulurent se conduire ainsi envers des troupes qui étaient en bataille dans la rue Saint-Honoré ; le commandant s'y opposa avec fermeté ; de là une querelle vive. Des hommes accoururent et attaquèrent les troupes, qui se défendirent. Des coups de fusils furent tirés départ etd’autre.Uncrigéuérals’éleva: «Nous sommes trahis. » Il parvint à la place Louis XV, il y fut répété avec mille clameurs , et à l’instant ces troupes se débandèrent et coururent vers les Champs-Élysées. M. de Champagny, averti promptement de cette fuite, les suivit, son portefeuille sous le bras. Arrivé à l’arc de triomphe des Champs-Élysées, il y trouva le général Balthazar, qui se retirait aussi, et lui demanda la cause de ce désordre. Ce général l’en instruisit et ajouta : « 11 serait impossible de les rallier. Nous allons nous rendre à Saint-Cloud. » M. de Champagny ajouta que, le lendemain, il avait vu quinze ou dixhuit mille hommes rangés eu bataille à Saint-Cloud et environ quinze pièces de canon ; il en instruisît M. le Dauphin , dont il était aimé. Ces' troupes manquaient de vivres ; elles n’avaient rien mangé depuis la veille.
Un colonel de la garde royale m’a dit que, sur ses représentations à M. le Dauphin relativement à ce manque de subsistance, et d’après la prière qu’il lui fit de venir parler aux troupes, le prince se rendit auprès d’elles, mais ne leur adressa que quelques paroles vagues. Je n’en accuse point le prince, mais la trois fois détestable éducation qu’ont reçue tous nos princes depuis Louis XV. L’embarras et la timidité en étaient l’unique fruit; ils n'osaient agir d’après eux-mêmes, ils n’osaient doimer un ordre sans en avoir reçu le pouvoir. Bien loin de se jeter avec confiance au milieu du péril , ils ne pouvaient agir d’après eux-mêmes et sans ordre dans de telles occasions. On ne leur avait certainement jamais dit ces paroles de Bossuet : « Quand Dieu veut former un grand homme , il met en lui » 40.
« cette confiance magnanime sans laquelle il ne pourrait rien « faire de grand. »
Je n’ose parler des étranges paroles dites au roi par les commissaires de la Chambre des députés , de l’assurance qu’ils lui donnèrent que deux cent mille hommes marchaient contre lui, et de la confiance qu’il eut dans leurs paroles ; mais je puis dire qu’ils oùt souvent répété ces étranges discours, avec la satisfaction d’eux-mêmes et une froide dérision envers le prince qu’ils avaient trompé en le menaçant d’un péril imaginaire. 11 est mille détails devant lesquels je recule en frémissant. Tout fut consommé en deux jours : le trône tomba sans être défendu. La famille royale alla chercher un asile dans les rochers de l’Écosse.
Ainsi donc, un monarque, héritier d’une longue suite de rois, qui avait un trésor, une armée, des administrateurs accoutumés à lui obéir, tombe devant les paroles d’un petit nombre de factieux qui se vantent quelques jours après de l’avoir trompé. Ce n’est pas la plus imprudente des ordonnances qui est la cause immédiate de la catastrophe : toute autre cause aurait pu l’amener, après quinze années d’un gouvernement qui confondait deux choses si différentes : administrer et gouverner. Dans une de mes premières circulaires aux préfets, j’avais écrit ces mots : « Dans les circonstances actuelles, il faut gouverner bien plus qu’administrer. » Les ministres trépignaient de joie devant la hausse des fonds et ouvraient uue grande bouche pour dire. « Les rentes sont au pair. » Après cette si facile révolution, on a connu les sociétés secrètes, celle des Droits de l’homme , qui travaillait nuit et jour à saper les fondements du trône.
Louis XVIII avait d’avance fait tout le mal en donnant une amnistie à ceux qui l’avaient suivi à Gand comme s’ils avaient été coupables envers lui ; en déclarant dans une séance solennelle qu’il repoussait le zèle des royalistes ; en signant les ordonnances de Gouvion-Saint-Cyr, qui remplissaient l'armée d’un
esprit de faction d’autant plus contagieux que la loi môme l'autorisait et le propageait.
Il faut m’arrêter ici pour dire à la postérité quelle fut l’indigne et coupable conduite des ambassadeurs étrangers : pas un seul ne se présenta auprès de Charles X , et cependant tous avaient suivi Louis XVIII à Cand. D’où vient cette différence? Louis XVIII à Gand était appuyé par l’année des alliés ; Charles X , à Saint-Cloud , incapable de faire agir les troupes fidèles, avait devant lui les faubourgs révoltés. Et comme, pendant toute la Restauration , les ambassadeurs n’ont cessé de montrer leur condescendance pour le parti libéral, j’ai le droit de regarder la conduite dont je parle comme la suite de cette condescendance. Avaient-ils oublié qu’ils ne sont pas envoyés par leur souverain pour les représenter uniquement dans les fêtes et dans les banquets, et que c’est au contraire dans les moments du danger qu’ils doivent accourir avec un noble empressement auprès du monarque malheureux ou placé dans un péril imminent? Ils auraient dd se rappeler la conduite du comte de Guiscar, ambassadeur de France auprès de Charles XII, roi de Suède. Lorsque ce prince s’embarqua pour attaquer le Danemark , il le congédia au moment du départ; l’ambassadeur déelara qu’il devait résider auprès de lui en tout temps , et qu’il ne le quitterait pas dans de si beaux moments. Auprès de Charles XII était le poste du danger, et par conséquent de l’honneur. En 1744, lorsque le roi de Naples fut surpris par l’armée autrichienne dans Velletrie , le marquis de l’Hôpital , ambassadeur de France auprès du roi, fut promptement réveillé par le bruit , courut avertir le monarque, et le sauva en s’exposant lui-même au plus grand danger.
Dans la bataille deCulloden, où le prince Édouard fut vaincu, il avait auprès de lui l’agent de France , qui fut fait prisonnier. .Te regrette de ne pas me rappeler son nom; je me souviens seulement que c’était un ancien magistrat ; mais l'honneur l’entraîna dans le combat , quoiqu’il ne fut pas militaire'.
M. Hyde de Neuville, ambassadeur en Portugal , se rappela les anciennes maximes ; il courut dans un moment dangereux auprès du roi Jean , près duquel il représentait la France. Il aurait eu la même conduite auprès de Charles XII.
Nous venons de voir M. de Reyneval, ambassadeur de Louis- Philippe auprès de la reine régente d’Espagne, accourir dans son palais à l’in9tant où elle venait de recevoir le plus sanglant outrage d'une soldatesque révoltée. M. de Reyneval y est mort presque subitement ; on n’en sait point la cause. Les ambassadeurs de France et d’Angleterre ont eu la même conduite auprès de dona Maria , dans un moment dangereux.
Pourquoi les ambassadeurs qui étaient à Gand auprès de Louis XVIII n’ont-ils point paru auprès de Charles X dans les journées de juillet? Ce n’était pas certainement par la crainte du danger, caril n’y en avait point ; c’était par cette funeste influence qu’avait sur eux l’esprit révolutionnaire, et dont peutêtre ils ne se rendaient pas compte à eux-mêmes. J’ai droit de penser ainsi, moi, si souvent le témoin indigné de leurs moqueries envers le parti royaliste et de leur inepte condescendance envers les libéraux ; moi, le témoin de la manière dont ils entraînaient le duc de Richelieu dans le relèvement de la démocratie, dans la flétrissure de la monarchie, dans la conception d’un traité honteux , et dans l’obligation , qu’ils lui imposèrent sans doute , de ne pas présenter un seul article de ce traité à l’examen du conseil des ministres.
Toutcela est une nouvelle et imposante preuve de ce caractère débile qui a saisi toutes les âmes, en Europe comme en France, et qui ne leur laisse plus que la bravoure. I*i bravoure appartient au soldat comme à des ministres et à des ambassadeurs ; elle n’a aucun rapport avec le courage de l’esprit , lequel demande cette vigueur native que notre prétendue instruction énerve tous les jours de plus en plus.
Ce qu’il y eut de plus déplorable , au moment de la catastrophe, c’était de jeter huit mille hommes au milieu de Paris , et
de croire contenir ainsi son immense population. Les conseils du bon sens, autant que les règles de l’art militaire, disent, depuis des siècles, qu’il faut être hors d’une ville pour la prendre ; qu’en y pénétrant les armes à la main et en vainqueur ou y trouve un peuple soumis ; que si, au contraire , on commence par se placer au milieu de ce peuple , avant qu’il soit soumis, on n’est point maître de ses mouvements -, qu’on peut être attaqué à la fois sur ses flancs , sur son front , et du haut des toits. Après la catastrophe, les enfants répétaient ce mot du grand Condé : « Je suis poltron pour la guerre des pots de chambre. » Le duc de La Rochefoueault raconte cette anecdote différemment ; suivant lui, Condé s’écria : « Je n’ai pas le courage de faire une guerre de tisons et de pavés. » Ce prince si courageux se servait exprès de cette expression pour montrer l’immense danger de livrer des combats au milieu des rues. Henri IV pensait de même -, car, après tant de combats et de sièges dont il était toujours sorti vainqueur, après la célèbre bataille d’Ivrv, ayant des intelligences dans le quartier de l’Université, il voulut en profiter, mais avec sa prudence ordinaire ; il força l’épée à la main les faubourgs Saint-Jacques , Saint- Victor, Saint-Marceau. le peuple le reçut comme on reçoit toujours un roi victorieux , en élevant au Ciel des cris d’admiration. C’était la veille de la Toussaint. Le lendemain, il permit à ses officiers catholiques d’entendre la messe dans l’église de Saint-Jacques. 11 monta dans le clocher et regarda attentivement si quelque mouvement se montrait dans le quartier de l’Université. Quand il fut convaincu que tout était tranquille et qu’on lui avait donné de fausses espérances, il fit sonner la retraite. 11 rangea son armée en bataille dans la plaine, afin de montrer qu’il était prêt à combattre si on voulait l’attaquer. Sa conduite était d’autant plus prudente que Mayenne était sorti de Paris pour aller au-devant du duc de Parme. Comment un tel exemple n’était-il pas présent à la mémoire de Charles X? Ou m’objecterait en vainqu'Henri IV,
dans un autre temps , avait pénétré dans la ville de Cahors avant d’en être le maître ; il y courut les plus grands dangers.
On peut à peine croire ce merveilleux combat, et sa résolution N de ne point se retirer, malgré les couseils de ses généraux ; mais il avait ordonné au vicomte de Turennc d’attaquer la ville par un autre endroit; il attendait à chaque instant l’effet de cette attaque , et il répétait à ses amis ces paroles inspirées par sa grande âme : « Turenne ne nous manquera point de parole. »
« IjC voilà ! » s’écria-t-il aussitôt qu’il entendit l’explosion d’une porte de la ville et les trompettes de Turenne qui annonçaient sa victoire. La ville se soumit aussitôt. Ainsi ce grand capitaine ne fut pas imprudent. Il devait espérer le concert de l’attaque de Turenne et de la sienne, et le retard qu’il éprouva ne sert qu’à montrer encore plus la valeur surnaturelle de ce prince.
L’histoire aneienue nous a laissé un grand exemple. Pyrrhus, roi d’Épire, si renommé par son courage et sa capacité mililitaire, pénétra imprudemment dans Argos, et y fut tué par une femme qui du haut de son toit lança sur sa tête une grosse tuile au moment où elle voyait son fils prêt à périr de la main de Pyrrhus. Il périt au milieu d’un désordre effroyable, qui montre bien le danger qu’entraîne l’imprudence de se jeter au milieu d’une ville.
De nos jours , lors de la révolte de Varsovie contre les Russes, le grand-duc Constantin ne s’obstina point à combattre dans la ville ; il fit sa retraite en bon ordre , et emmena même avec lui des régiments polonais. Lors de la révolte de la Belgique , les troupes du roi de Hollande placées dans Bruxelles furent accablées par le peuple et forcées d’en sortir en désordre. Cette ville n’aurait pu résister à une attaque en règle faite par l’armée entière du roi Guillaume.
Nous avons vu, au contraire, dans une insurrection de Lyon, sous Louis-Philippe, un général de Bonaparte, le général Roguet , faire retirer ses troupes aussitôt qu'il vit une forte ré-
sistance, et, lorsque le maréchal Soult se chargea de soumettre cette ville, il réunit sous ses murs une armée de quarante mille hommes et força la soumission sans combattre. Je vous prie de rapprocher ces exemples, et surtout le dernier, de la conduite tenue au mois de juillet 1830, et déjuger si l’on pouvait alors se flatter du succès.
J’ai entendu des officiers s’écrier : « Huit mille hommes auraient suffi pour réduire Paris s’ils avaient été bien conduits. Il suffisait de prendre un ou deux postes et de s’y bien fortifier. » Comme si huit millehommes, ainsi maîtres de quelques endroits, auraient empêché la multitude de se jeter sur l’hôtel de ville et sur le Louvre ! Ce sont ces deux postes que ces officiers désignaient. Quelques jours après le terme définitif de la catastrophe, je disais, chez madame de Berthier, que, si le roi avait rallié les troupes sorties de Paris et les avait conduites dans un poste militaire où il aurait pu rappeler à lui toute la garde royale et les régiments fidèles, il aurait entièrement changé sa destinée. Un brave officier m’interrompit aussitôt en s’écriant : « Comment! Monsieur, vous auriez voulu que le roi de France prît la fuite ?» Je ldi répondis : « Eh ! grand Dieu ! Monsieur, ce fut une triste fuite que sa course de Saint-Cloud au port où il s’est embarqué. » Ce brave homme ne savait pas qu’un roi qui se retire à la tête d’une armée ne fait pas autre chose qu’une manœuvre faite, dans tous les temps, par les plus grands capitaines.
Je fais ici ces deux remarques parce que les discours dont je parle peignent merveilleusement le caractère français. Sa valeur se manifeste toujours par des paroles imprudentes ; il prend la témérité pour la bravoure. C’est le même esprit présomptueux qui nous fit perdre les batailles de Poitiers, d’Azincourt et de Crécy. Ce n était pas l’esprit de Duguesclin, qui commença par une retraite la bataille qu’il remporta à Cocherelle contre le fameux Captai du Bue, ni celui du grand Condé, qui prépara par une retraite sa victoire de Lens; encore moins
le caractère de Turenne, qui, dans son incomparable campagne de 1673, ne vainquit deux armées bien plus nombreuses que la sienne que par des retraites, après une victoire. L’une surtout consterna la France , étonna l'Europe ; et ce fut elle cependant qui assura la dispersion totale des armées ennemies et la prise de leurs magasins et de leur artillerie. Ce ne fut pas non plus la conduite de Bonaparte, dans cette retraite qui prépara la bataille d’Austerlitz ; ni celle du général Moreau, qui, par une retraite savante, amena l’armée autrichienne, commandée par un archiduc , sur le terrain où il remporta la victoire de Ilohenlinden. Je vois, j’entends encore les deux officiersdoutj’ai parlé , l’un voulant soumettre Paris avec huit mille hommes dans l’intérieur, l’autre me demandant avec emphase si je pensais que le roi pouvait fuir, et oubliant ainsi qu’il avait malheureusement trop fui, pour aller se jeter dans le vaisseau qui allait le conduire en Angleterre. Je suis persuadé que mille autres braves ont tenu le même discours, parce qu’il est, suivant une de nos expressions actuelles, éminemment français.
Je suis douloureusement affecté en écrivant toutes ces lignes , mais encore plus embarrassé ponr garder le silence sur des détails qui m’oppressent, et qui me disent qu’on ne peut être utile en cachant d’importantes vérités. Mais il m’est impossible de ne pas dire, sans accuser personne, que jamais, non, jamais, on ne vit des ministres plus débiles, plus imprévoyants, que les ministres de toute la Restauration. Pas un d’eux n’avait lutté avec les patriotes, les libéraux ; pas uu d’eux ne les connaissait. Cette ignorance, ce manque absolu d’une épreuve nécessaire devaient amener ce que nous avons vu. J’ai bien conservé dans ma mémoire les discours qu’ils répétaient à l’envi ; quand je citais des exemples ils me disaieut : « Les temps sont bien changés. » Pauvres gens ! qui ne savaient pas qu’on peut trouver des exemples et des maximes propres au temps actuel dans Charlemagne , dans saint Louis , comme dans Louis XIV et dans Bonaparte. Leur esprit était trop peu
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étendu pour se remettre sans cesse sous les yeux les grandes leçons de l’histoire. Ils ne voyaient que le moment où ils travaillaient selon leurs petites idées , et dormaient ensuite paisiblement.
Il y avait ainsi deux hommes dans Charles X ; je l'ai bien vu, bien étudié. Son esprit n’était pas d’accord avec son âme magnanime : une mauvais éducation et l’esprit de notre pauvre siècle avaient empêché cet accord; mais, s’il avait eu auprès de lui un ami généreux, qui sans cesse aurait tendu à fortifier son esprit par les inspirations de son âme , il aurait été capable des plus grandes choses. Mais il n’entendait parler à ses ministres que de la hausse et de la baisse des fonds, de grands chemins, de canaux, de chemins vicinaux, de chemins de fer, des ridicules statistiques. Jamais rien de grand dans les pensées habituelles du gouvernement et dans les maximes répressives, si nécessaires dans des temps de révolution.
Sans doute l’expédition d’Alger fut noble , comme celle qui replaça Ferdinand sur son trône. L’accord de l’armée de terre et de mer nous présenta un beau spectacle ; mais quelle faute, quand on était si fortement travaillé par la faction , d’envoyer en Afrique le ministre de la guerre , et de confier ce ministère à un homme privé de toute expérience dans cette partie ! Après la catastrophe, M. de Bourmont se repentit sans doute d’avoir quitté son poste si -utile pour un autre plus brillant, et surtout d’avoir conservé simultanément le ministère de la guerre et le commandement d’une armée. Je n’en vois pas d’autre exemple que celui du cardinal de Richelieu ; mais, quand il était aux armées, Louis XIII y était en même temps.
J'ai entendu dire souvent qu’on avait promis au maréchal Bourmont de ne faire aucune tentative avant son retour. Ceux qui l’excusent ainsi ne voient pas l’inconséquence de leur raisonnement. Cette prétendue promesse de ne faire aucune tentative prouvait qu’il y avait lieu de concevoir des craintes
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pendant son absence, et, comme le moment de son retour rie pouvait être fixé d’avance , il en résultait nécessairement que le gouvernement s’enchaînait par cette promesse et faisait dépendre sa destinée du retour de M. de Bourmont. Si une pareille promesse lui a été faite, l’ordonnance qui a amené la révolution, pendant l’absence de M. de Bourmont, prouve que le gouvernement a manqué à la fois à sa promesse envers luimême et envers M. de Bourmont. Il faut ranger cette prétendue promesse parmi ces ridicules et innombrables discours par lesquels notre légèreté habituelle veut et croit expliquer et excuser ou des événements importants ou des fautes trèsgraves.
Une bien singulière inconséquence fut conseillée à Charles X : ce fut d’abdiquer en faveur du duc de Bordeaux, et de nommer en même temps le duc d’Orléans lieutenant général du royaume. Son abdication étant accompagnée de celle du Dauphin, le jeune prince était donc roi ; il ne fallait donc pas l’emmener dans un pays étranger; il fallait donc le confier au lieutenant général du royaume ; car son premier devoir, sa plus belle fonction devaient être de veiller sur les jours et l’éducation de son jeune roi , comme l’un de ses aïeux avait veillé sur Louis XV encore enfant. Si le prince lieutenant général avait voulu se borner à ce titre et avait demandé qu’on lui remît l’enfant royal, Charles X le lui aurait-il remis ? Non, sans doute ; mais en ne le remettant pas il aurait violé lui-même les droits de l’enfant royal. Dans cette conduite , tout était donc inconséquent, et indigne du monarque qui abdiquait et de l’enfant auquel il cédait ses droits. Si l’on réfléchit attentivement à tout ce qui s’est passé depuis la sixième année du règne de Louis XVI jusqu’à la révolution de 1830, on trouvera une accumulation d’inconséquences sans cesse renaissantes. Si , suivant de certaines personnes dont j’ai parlé , la Providence a tout conduit, il faut reconnaître qu’elle employait sa puissance
à perdre nos malheureux rois. Je ne blâme point, suivant les maximes religieuses, ceux qui pensent ainsi ; mais, dans la pensée de ma faible raison, je croirais offenser la Providence si j’adoptais ces opinions, si je voyais sa main juste et puissante où je ne vois que des faiblesses et de coupables légèretés.
Le mardi de la honteuse semaine j’allai chez un ministre ; je lui témoignai mon étonnement de voir mon nom dans l’ordonnance qui excitait tant de fermentation ; il me répondit : « C’est le roi qui l’a voulu ; il vous est bien attaché. » Je connaissais depuis longtemps ses sentiments pour moi ; mais il me semblait étonnant qu’il n’appelât point auprès de lui, dans des circonstances aussi graves, un homme à qui il donnait une marque de bienveillance très-honorable sans doute, mais qui ne lui donnait pas les moyens de le servir de sa très-longue expérience. Ne point m’appeler, et appeler des hommes qui n’avaient manié aucune affaire difficile, et dont pas un n’avait lutté contre des révolutionnaires , était une véritable inconséquence. 11 savait bien que mes idées en général n’étaient point celles de ses ministres ; c’était par cette raison qu’il aurait dû m’appeler. Au reste, le ministre chez lequel j’étais allé me parut dans une tranquillité parfaite; il n’avait aucune idée de ce (fui se préparait, aucune crainte semblable à celle que je venais de manifester à M. le comte de Bouillé. M. Jauge, dont on connaît les nobles sentiments et la belle conduite dans toutes les circonstances , lui écrivit un billet sur ce qui se passait ; le ministre lui répondit par un billet dans lequel il exprimait sa confiance dans le succès. Il ajoutait : « Vous devez penser que tout ce que vous me dites est entré dans nos prévisions ; soyez tranquille. » Je vis un autre ministre que je trouvai dans la même quiétude , et j’appris depuis qu’un préfet arrivé de son département avait montré des inquiétudes à M. de Polignac, qui ne leur avait trouvé aucun fondement. Un autre ministre
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avait dit à ce môme préfet : « Retournez dans votre département ; travaillez aux élections : l’ordonnance vous donne le moyen d’en faire de bonnes. » Je n’ajouterai qu’un dernier mot ; le trône devait tomber le lendemain.
fiN.
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