‹ Memoires de m. le Comte De Vaublanc avec avantpropos et notesChapitre 42 sur 51 · GI · texte numérisé non relu

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ral , et ensuite au colonel de la gendarmerie , s’ils avaient quelque observation à faire sur l’homme qui avait été nommé , et qui se tenait debout. Je prononçais ensuite sa liberté. On le faisait sortir aussitôt de la salle. Il entrait dans un vestibule, où il restait jusqu’à ce que tout fût fini. Pendant cette opération, qui se faisait avec beaucoup d’ordre et de gravité, un seul homme prit la parole pour .accuser un prisonnier ; sa voix fut aussitôt couverte de murmures. J'ordonnai le silence, et je lui dis de parler avec une entière liberté. Il parla. Sa remarque était fort juste ; elle fut approuvée |>ar M. le procureur général ; et dès lors, l’homme dont on parlait rentrant dans les attributions de ce magistrat, j'ordonnai de le mettre à sa disposition.

La séance fut très-longue, mais toujours accompagnée du plus grand calme. Quand elle fut terminée, je vis la joie se peindre sur tous les visages, mais j’y voyais aussi l’étonnement du succès. Les félicitations furent nombreuses et sincères. La ville était délivrée d’une appréhension continuelle. Je fus hautement approuvé par les ministres et par le roi. La dépêche dans laquelle j'expliquais ma conduite et le résultat obtint l'approbation spéciale du roi et des princes Quelques hommes faibles la désapprouvèrent à Paris. Un homme constitué en dignité me dit un jour, pendant mon ministère, d'un ton grave et solennel , et en se pinçant les lèvres comme s’il prononçait une sentence bien réfléchie , bien profonde : « Vous avez e.x- « cédé vos pouvoirs. » Je lui répondis par lo sourire de la pitié et du mépris.

Qu’il me soit permis d'observer que c’était un homme ap* pelé ultra-royaliste qui faisait cette grande opération pour sauver des hommes accusés d’être ultra-révolutionnaires. C’était une action juste à la fois et courageuse.

Je prenais l’exercice du cheval , auquel j’étais accoutumé , tous les jours à deux heures, malgré les brûlantes chaleurs du mois d’août et de septembre dans le climat de la Provence. Pas un Provençal n'imagina de m'en faire un reproche ; mais,

après mon ministère , les Mémoires cTune femme de qualité , et une histoire écrite par un homme cPÉtat , ont trouvé ridicule qu'un ministre aimât ce noble exercice, et ont joint à leurs récits des mensonges empreints d’une petite teinte de calomnie. Je ne pouvais m’en étonner; ces ouvrages sont écrits à Paris.

Les têtes ardentes du Midi s’occupent beaucoup des événements et des discussions politiques. L’enthousiasme en faveur des Bourbons était trop général et trop prononcé pour que le parti contraire osât se montrer; mais il avait quelques chefs ; on les redoutait, on épiait leurs démarches, et chaque jour on me faisait des rapports sur leurs discours et leurs actions. Je fis venir à la préfecture quatre d’eutre eux ; je leur parlai avec franchise; je leur dis qu’il fallait absolument que je connusse avec certitude s’ils étaient ennemis déclarés du gouvernement. Ils ne dissimulèrent pas leurs vrais sentiments; mais l’un d’eux me dit qu’ils étaient touchés de ma conduite envers eux , qu’ils me le prouveraient si l’occasiou se présentait, et qu’ils feraient pour moi ce qu’ils ne feraient peut-être pas pour le gouvernement.

Quelques jours après cette observation, ils me dirent que Murat , qui venait de perdre la couronne des Deux-Siciles , était caché dans une maison de campagne à l'extrémité du département et peu éloignée de la mer. Ils désignaient et nommaient cette maison ; ils en faisaient une description très-détaillée. Je les remerciai de leur avis, mais je n’eu crus pas un seul mot.

Je savais bien que Murat avait débarqué, à la fin de mai , au même endroit que Bonaparte à son retour de l’Égypte, et qu’il était dans une maison de campagne aux environs de Toulon lorsqu’il apprit la bataille de Waterloo. Il avait demandé à lord Exmouth de le recevoir sur sa flotte et de le faire conduire en Angleterre. L’amiral consentait à le recevoir, mais en déclarant qu’il ne pouvait lui rien promettre sur sa destination. Je

savais aussi que Murat avait alors erré quelque temps dans les environs de Toulon ; mais je croyais, d’après le bruit public, qu’il s était embarqué pour la Corse ou pour l’Italie. Peut-être ses partisans répandaient-ils ce bruit afin qu’on l’oubliât et qu’on ne le fit point chercher.

Quoique je ne crusse point que l’avis dont j’ai parlé fût sincère, j’en conférai avec le commissaire de police; il pensa comme moi que c’était une pure invention pour se faire valoir par un prétendu service. Nous crûmes néanmoins qu’il ne fallait rien négliger pour s’assurer de la vérité, et nous concertâmes les mesures nécessaires. L’officier de police et le détachement employés à cette recherche me firent. le rapport suivant :

Ils s’étaient transportés vers la maison désignée. Elle était située sur une colline couverte de vignes. La nuit étant obscure, ils avaient été forcés d’avoir une lanterne. Eu s’avançant, ils avaient remarqué qu’il y avait beaucoup d’agitation dans cette maison : ils l’avaient jugé ainsi d’après le mouvement des lumières qui se déplaçaient sans cesse et se croisaient dans tous les sens ; toutes s’étaient éteintes tout à coup ; une seule , sortie de la maison, avait brillé au dehors, et s’était dirigée par un chemin un peu éloigné du sentier où ils étaient. Ils ne pouvaient aller de ce côté, parce qu’il aurait fallu passer à travers les vignes et les échalas , dans une direction où il n’y avait pas de sentier. C’était impossible. Ils suivirent des yeux la lumière aussi longtemps qu’ils purent, et ils remarquèrent qu'elle se dirigea vers la mer.

Ce récit était bien constaté; je fus certain qu’il était vrai en lui-même ; mais je ne crus point que Murat était dans cette maison et qu’il en était sorti. Je reprochai à l’agent de police de n’avoir pas continué sa course jusqu’à la maison et de n’y avoir pas pris des renseignements. Il ne l’avait pas fait parce qu’il était convaincu que c’était un faux avis. Comme c’était mon opinion et celle du commissaire de police , je n’attachai |>as une grande importance à la négligence de la recherche.

Je fus bien étonné, environ un an après, quand je vis, dans un journal anglais, le récit des derniers événements de la vie de Murat. J’y trouvai son séjour en Provence, dans une maison de campagne près de la mer, son évasion de cette maison, son arrivée au rivage, sa fuite dans un petit bâtiment. Cette lecture me persuada que l’avis qu’on m’avait donné était exact ; mais peut-être les mêmes hommes qui m’avaient instruit avaient-ils averti le fugitif de la recherche qu'on devait faire.

Quoi qu'il en soit, la destinée de Murat fut alors bien malheureuse ; il quitta la Fronee pour aller se jeter parmi ses ennemis ; il fut pris et fusillé. J'ignore ce qu’on aurait fait en France ; mais j’étais alors persuadé , et je le suis encore , qu’il n’aurait pas péri. Je l’aurais reçu, et protégé avec les égards que l’honneur doit à un proscrit, quel qu’il soit. .

J’eus alors le plaisir de voir arriver ma famille en parfaite santé ; mais , trois jours après , je reçus , par le télégraphe de Lyon, l’ordre de me rendre auprès du roi. Je partis quelques heures après l’avoir reçu. Je vis à Lyon M. le comte de Chabrol , préfet du département , qui depuis a été ministre de la marine et des finances ; il me dit qu’il croyait que j’avais été mandé jKHir quelque raison qu’il ignorait , que ce n’était pas pour un ministère. Il avait eu probablement des avis d'après lesquels il me pria de dire au roi qu’il n’accepterait pas la police, mais les finances ou l’intérieur, si le roi jetait les yeux sur lui; mais en arrivant à Paris je trouvai le ministère tout formé. Je continuai ma route , ignorant ma destinée. Ce ne fut qu’à la préfecture de Melun que le Moniteur m’apprit ma nomination au ministère de l’intérieur. Je m’y attendais si peu que j’avais écrit de Marseille à un ami do me retenir un appartement dans un hôtel garni; il fut retenu avant ma nomination, sans me désigner par ma qualité de ministre , que je n’avais pas encore; mais, lorsqu’il fallut payer cet appartement, on prétendit l’avoir composé de plusieurs autres appartements, et l’avoir meublé exprès pour un ministre. Mon ami disputa sur le

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prix ; mais j’aimai mieux payer une somme exorbitante que d’cutrer dans une pénible discussion.

Lorsque je sortis du ministère, quelques mois après y être entré, un député magistrat prononça d’un ton solennel : « C’était le meilleur préfet de la France ; on en a fait le plus mauvais ministre. » Ce monsieur était bien le maître de faire cette antithèse, et j’en ai beaucoup ri. Un personnage attaché à M. de Richelieu disait : « Voyez comme on fait les choix. Parce qu’un homme est un bon préfet, on en fait un ministre; et il était prêt à bouleverser la France. » Cette espèce de diplomate avait le droit de dire ce qu’il pensait; et, comme on m’assure qu’il écrit des Mémoires, je ne doute pas que je n’y sois peint comme un mauvais génie qui aurait détruit la monarchie si on l’avait laissé continuer le travail qu'il avait si malheureusement commencé. Ce qu’on a dit, ce qu’on dira de moi pendant ma vie et après ma mort, j’aurais le droit de le dire d’un autre assurément.

J’aurais pu ébranler le crédit de M. de Richelieu en disant au roi tout ec que je voyais, tout ce que j’entendais ; mais jamais, pendant mon ministère, je n'ai dit un seul mot, ni au roi, ni à Monsieur, sur M. de Richelieu ; jamais je n’ai fait entendre seulement combien il était faible , irrésolu , combien son esprit était léger. Je m'étais fait là-dessus un principe invariable. Peut-être avais- je tort, mais je n’avais aucun mérite à me conduire ainsi. Jamais peut-être il n’y eut un homme plus éloigné de tout ce qui présentait la plus petite apparence d’intrigue ou de moyens un peu détournés. Je savais cependant qu’on n’épargnait pas ces moyens envers moi ; précisément* par cette raison, je serai fort bref sur ce qui touclie mon ministère. Ou n’attend pas de moi que j’en blâme les actes ; il ne me conviendrait pas davantage d’en faire l’apologie. Le peu que j’en ai dit et que j’en dirai laissera voir quels dissentiments, quelle puissante influence rendirent vains mon zèle et tous les plans que j’avais conçus.

Malgré l’opinion du roi sur la faction, on travaillait sans cesse à l’envenimer contre le parti royaliste, et contre celui qui s’en montrait partisan dans la Chambre élective. Je lecalmais souvent, dans les entretiens du soir ; je détruisais ses préventions ; mais ce succès ne pouvait être durable. Je m’apercevais des progrès insensibles , mais constants , de l’opinion contraire. On voulait porter le roi à dissoudre la Chambre; on y réussit. On voulait plus, on voulait l’engager à prononcer solennellement son mécontentement contre les roy&listes. On y est parvenu; et, à l’ouverture de la nouvelle Chambre, à la fin de t8t6, le roi parla du zèle inconsidéré des royalistes de manière à contenter le parti opposé. C’était là l’objet constant des vœux de ce parti ; c’est à cela qu’il travaillait d’une constance infatigable. Grâces à ces messieurs , on a vu dans nos temps proscrire les vrais royalistes et accueillir avec empressement leurs ennemis Chose inouïe! qu’on ne vit jamais sous aucun roi et dans aucun pays.

Maintenant, il est bien facile déjuger lequel avait le plus de justesse, du système de ces messieurs et du mien. Qu’est-il arrivé, immédiatement après nia sortie du ministère? Qu'avonsnous vu?

La conjuration de Grenoble, l’exécrable nuit du 13 février, l’assassinat du duc de Berry, la conspiration du Jura, les mouvements séditieux de Brest ; les tentatives d’une révolte dans Paris, qu’elles agitèrent pendant plusieurs jours; la conjuration préparée dans le sein même de l’armée ; celle de Vincennes , jugée par la Cour des Pairs ; l’épouvantable entreprise contre les jours d’une auguste princesse, dépositaire de l’espoir de la France ; l’explosion hardie d’un attentat dans le palais mémo du roi ; l’entreprise contre Saumur et les barricades dans Paris, tout cela précédé, accompagné ou suivi de l’ébranlement de quatre trônes où sont assis des princes catholiques, et dont deux sont de la maison de France, tout cela dominé par des attaques violentes contre la religion et ses ministres.

Un soir, dans un entretien particulier, au moment où l’on préparait mon remplacement au ministère, M. le duc d’Angouléme , qui m’avait toujours honoré de sa confiance , voulut bien m’avertir de ma position, m’en témoigner des regrets, et me faire entendre que je pouvais la changer. Je lui répondis que je ne savais faire qu’une seule chose , accomplir mes devoirs ; mais que j’étais incapable de rien tenter pour conserver ma place, que d’ailleurs il m’était impossible de marcher avec M. de Richelieu.

Le jour où j’appris mon remplacement fut pour moi un jour de bonheur ; ma famille l’attendait avec autant d’impatience que moi.

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