‹ Memoires de m. le Comte De Vaublanc avec avantpropos et notesChapitre 7 sur 51 · M ÉMOI UES · texte numérisé non relu

M ÉMOI UES

saluaient en baissant l’espouton plusieurs pas d’avance , ôtaient leurs chapeaux, passaient ainsi devant la personne qu’ils saluaient, remettaient leurs chapeaux et relevaient l’esponton. Tout ce mouvement avait un effet noble et respectueux qui frappait les spectateurs. Nous en étions enchantés , et nous aurions tous voulu servir dans ce régiment à cause de l’esponton.

Avec cette arme, un officier pouvait se mettre en ligne parmi les soldats, et combattre l’ennemi avec plus d’avantage que le soldat avec la baïonnette ; à plus forte raison avait-il plus d’avantage qu’avec cette faible épée dont il est armé aujourd’hui, et qui paraît si ridicule quand il défde en en tenant la pointe dans les deux premiers doigts de la main gauche.

Monsieur, comte de Provence, qui fut depuis Louis XVIII, venait d’être nommé , par Louis XV, grand-maître de l’ordre de Saint-Lazare. Par l’antique institution de cct ordre, outre les grand’eroix et les commandeurs, cet ordre avait de simples chevaliers. Monsieur tint un grand chapitre , dans lequel il nomma les principaux membres de l’ordre et de simples chevaliers novices. Vingt furent choisis parmi les élèves de l’École Militaire, de l’âge de dix-sept à dix-huit ans; je fus du nombre.

La cérémonie se fit à Versailles , dans la chapelle du château. Elle fut magnifique. Monsieur aimait la représentation. Il remarqua que j’avais deux épaulettes d'argent ; il en demanda la cause, et apprenant que j’étais capitaine d’une compagnie d’élèves, il m’autorisa à porter la croix pendant le temps que je devais rester encore à l’École Militaire. Après le dîner nous fûmes présentés aux princes et princesses de la famille royale. Louis XV vivait encore ; il mourut peu de temps après, le 10 mai 1774.

Peu de mois avant , nous avions vu au Champ de Mars une grande revue de la maison militaire du roi. Les gardes du corps, les geudarmes de la garde , les chevau-légers, les deux

compagnies de mousquetaires , les grenadiers à cheval , les Cent-Suisses, le régiment des gardes suisses étaient réunis. Rien n’était plus magnifique. M. de Saint-Germain, ministre de la guerre sous Louis XVI , les supprima , excepté les gardes du corps, dont il diminua le nombre. Il y avait de la maladresse à chercher l’économie dans la diminution de la splendeur du trône. Iæs hommes qui observaient la marche des événements sentirent les conséquences de cette suppression ; mais un ministre qui n’était que militaire ne pouvait avoir des vues étendues sur les choses qui font la grandeur et la décadence des monarchies. On voit par tout ce qui précède quelle était l’instruction donnée à l’École Militaire. On avait oublié deux choses principales. La première devait tendre à former des officiers ; mais, excepté les leçons très-courtes que nous donna M. de Kéralio par ses manœuvres, et la leçon encore plus courte, qu’il ne put nous donner qu’une seule fois, sur 'l'ureune et Condé , je ne crois pas qu’on ait songé un seul instant à nous donner même une faible idée de l’art de la guerre.

La seconde chose essentielle devait être de former des hommes , d’élever les caractères, d’ennoblir les esprits. Il aurait fallu nous donner une idée juste de la monarchie sous laquelle nous devions vivre , que nous devions défendre , nous pénétrer de tous les devoirs que cette situation nous imposait, et revenir souvent sur les grandes maximes de l’honneur. Il aurait fallu aussi nous parler de notre conduite dans la société, de ce qu'on appelait sous Louis XIV le savoir-vivre, et, dans toutes ces leçons, nous inspirer une noble confiance en nousmêmes. Peut-être aussi fallait-il nous prémunir d’avance contre cet amour des nouveautés qui se montrait ouvertement et commençait à ébranler toutes les anciennes maximes. Mais qu’on était éloigné de ces pensées ! #e üe me souviens pas d’avoir entendu, pendant quatre années, un seul mot relatif à ce que je viens de dire. Je dois excepter le sermon de M. Tailler

sur le duel ; j’excepterai aussi les conseils, nécessairement trop rares, que donnait M. Dauvergne aux élèves qui suivaient le manège. Cet excellent homme ne négligeait aucune occasion de déployer devant nous cet esprit porté au bon, au grand, et qui le faisait admirer et chérir de tous ceux qui le connaissaient.

.Te dois dire aussi que M. de Bongars composa une lettre qu’il adressait aux élèves , sous le nom de ses camarades ; elle contenait, sur le monde, sur le savoir-vivre, et sur nos devoirs particuliers, les maximes que lui avait apprises sa longue expérience. La lettre était écrite du style le plus simple et le plus persuasif.

Il me la donna ; j’en fis plusieurs copies ; je regrette bien qu’il ne l’ait pas fait imprimer, et je suis bien fâché d'avoir perdu la copie que je m’étais réservée,

Il eut la bonté de faire pour moi uue chose inusitée. Mon père était à Paris, très-malade de la goutte ; M. de Bongars me conduisit chez lui, dans sa voiture, et témoigna à ma famille le plus vif intérêt sur la santé de mon père. Il était âgé de plus de quatre-vingts ans ; il avait d’abord servi dans les chevaulégers ; il avait monté la garde chez Pierre le Grand , empereur de Russie. Il aimait à nous en parler.

Malgré les distinctions honorables dont je jouissais à l’École Militaire, j’étais accablé d’un profond ennui. Après onze ans passés dans les écoles et les collèges, il m’était permis de désirer le terme d’une si longue période claustrale. Ce jour si désiré arriva enfin ; je fus placé sous-lieutenant dans le régiment de la Sarre, dont le duc de La Rochefoucauld était colonel , et mon oncle lieutenant-colonel, brigadier des armées du roi, et ensuite maréchal de camp. De là vint ma destinée. J’avais un goût décidé pour la cavalerie; si j’y étais entré, j’y serais resté [tendant la Révolution ; j’aurais été tué , ou je serais parvenu aux premiers grades de l’armée.

En sortant des écoles , j’étais l'homme que la nature avait

fait; j’avais une très-faible instruction; je la devais à moimcme. Jamais je n’avais pu m'assujettir aux règles, aux préceptes, excepté pour les exercices du corps, que j’aimais beaucoup. Tous mes professeurs m’ont inspiré le plus grand . dégoût, excepté celui de la cinquième et de la seconde classe au collège de la Flèche. L’indépendance de mon caractère m’a suivi toujours et partout; mais les distinctions dont j’ai joui à l’École Militaire prouvent que je savais mettre des bornes extérieurement à cette indépendance ; elle n’en n’était que plus forte dans le fond de mon cœur, et je me rappelle parfaitement les mouvements continuels qui m'agitaient dans ma longue prison claustrale. Je ne sais à quoi je me serais porté sans une certaine force de caractère que je devais à la nature. Peut-être ce récit inspirera-t-il quelques réflexions à ces parents qui croient avoir rempli tous leurs devoirs en plaçant leurs enfants dans les collèges et les pensions , et en les abandonnant à des impressions qui peuvent dénaturer leur caractère.

Je suis convaincu que , si les hommes en général ont été si petits pendant la Révolution et si inférieurs aux femmes par le courage de l'esprit et les lumières du bon sens, cela vient de l’éducation actuelle. C’est elle qui a perdu nos trois derniersrois, c’est elle qui leur a donné de si faibles ministres. Si l’on compare ces rois à ceux qui les ont précédés pendant huit siècles , on trouve que ceux-ci étaient auprès d’eux des prodiges dans l’art de gouverner, c’est-à-dire de conserver et de fortifier leur autorité.

Parmi les élèves de l’École Militaire, mes camarades, je vois surtout le général de Hédouville, qui s’est honoré par la pacification de la Vendée ; le général Marescot, inspecteur général du génie ; le chevalier de Bohan , très-distingué dans la cavalerie’et qui a fait un excellent ouvrage sur cette arme ; le vicomte de Séran, colonel du génie; Parmarolle, général de cavalerie; Danglard, général de cavalerie; Champagne, ministre

GO

des affaires étrangères sous Bonaparte ; Malvaut de Vaumorant, officier de marine : il commandait une frégate au moment de la Révolution ; il en resta le commandant indépendant , et promena sur toutes les mers avec gloire, pendant plusieurs années , le pavillon blanc ; le marquis de Fortia , de l’Académie des Belles-Lettres, auteur de plusieurs beaux ouvrages sur l’art de supputer les dates , d’un traité sur l’immortalité de Mme et sur les principes de la loi naturelle, d’une dissertation savante sur Homère. Au collège de la Flèche , il obtenait toujours tous les prix de sa classe ; il a fait un très-grand nombre d’ouvrages d’une érudition aussi étendue que profonde sur toutes les parties des sciences humaines.

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