‹ Memoires de m. le Comte De Vaublanc avec avantpropos et notesChapitre 6 sur 51 · ECOLE MILITAIRE A PARIS · texte numérisé non relu

ECOLE MILITAIRE A PARIS

Visite du roi de Suède, du roi de Danemark, du comte d’Artois. — l.miis XV passe en revue les élèves dans la plaine de Grenelle. — Leçons de M. de Kéralio. — Diverses anecdotes.

Nous vîmes enfin arriver le moment si désiré de quitter la poussière des classes et d’aller à l’École Militaire de Paris. Soixante élèves partirent en poste, dans de bonnes voitures , faites exprès pour ces voyages, qui devaient recommencer tous les ans.

Les élèves de l'École Militaire, au nombre de deux cents, formaient quatre divisions de trois classes chacune. On y enseignait les mathématiques, le . dessin, l'histoire, la géographie, l'allemand, une espèce de rhétorique française et les fortifications. Il y avait des jours consacrés aux armes et à la danse. Une cinquantaine d’élèves, destinés à la cavalerie, montaient à cheval dans deux classes de manège.

Outre cette division classique , il y en avait une autre , en quatre compagnies; elles étaient commandées par des élèves qui avaient le grade de capitaine, lieutenant et sous-lieutenant. En outre , d’anciens officiers , chevaliers de Saint-Louis , accompagnaient les élèves dans les récréations et dans les promenades ; ils étaient avec eux au moment du lever, du coucher et aux heures des repas. Les dimanches et les fêtes , les élèves faisaient l’exercice ; un ancien officier les commandait , mais des élèves commandaient les pelotons. Dans la belle saison . ils faisaient tous les dimanches un exercice public à feu ;

il y venait toujours beaucoup de personnes et surtout «les militaires.

I-es colonels étaient obligés de recevoir des élèves dans leurs régiments. Lorsque leur tour était venu d’en recevoir, ils venaient assister à ces exercices publics , afin d’y remarquer les jeunes gens qu’ils désiraient choisir ; ils s’informaient ensuite de leur conduite , de leurs familles , et les demandaient de préférence au ministre de la guerre.

On voit par ces détails combien les élèves étaient occupés. S’ils avaient travaillé avec ardeur à toutes les choses qu’on leur enseignait, ils auraient succombé à cet excès de travail, d’autant plus que les heures de récréation étaient très-courtes : une seule de deux heures , et deux d’une demi-heure chacune. Les dimanches et fêtes, lorsque le temps le permettait, on allait l’après-midi dans le jardin très- vaste de Grenelle , qui appartenait à l’École Militaire ; on pouvait s’y livrer à de grands exercices du corps , qui balançaient le mauvais effet des travaux assidus pendant lesquels on était renfermé dans des salles.

La classe la plus longue et la plus souvent répétée était celle des mathématiques ; les élèves qui avaient le goût de cette science pouvaient s’y livrer entièrement ; plusieurs ne s’occupaient presque pas d’autre chose , parce qu’ils Se destinaient au génie et à l’artillerie.

.l’avais pour professeur de mathématiques un homme souverainement méthodique, et par cela même souverainement ennuyeux ; il s’appesantissait toujours sur les mêmes choses avec une complaisance pour lui-même qui le rendait ridicule à nos yeux autant qu’il fatiguait nos jeunes têtes. Les premières règles de l’arithmétique m’enchantèrent, parce que j’en vis toute l’utilité ; mais bientôt je lus saisi d'un profond dégoût quand on me tint des mois entiers sur les règles de trois et le toisé des bois. Je n’y étais plus. Le professeur se plaisait à l’accumulation sans fin des exemples et des preuves. Ce fut bien

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|)is quand il me parla <l’une tangente qui touche exactement un cercle , de manière qu’on ne pourra faire passer une autre ligne entre cette tangente et le cercle ; et , cependant , on peut faire passer à ce même point une infinité de lignes courbes , et ces lignes sont sans largeur; et de là on voulait me faire comprendre des infiniment petits du premier et du second ordre. Tout cela me rebutait. Je croyais bien m’apercevoir qu’il y avait une géométrie utile et une géométrie curieuse ; mais la seconde , je l’avoue à ma honte , me paraissait bien ridicule et me dégoûtait de la première. Je n’étais pas le seul ; un grand nombre de mes camarades éprouvait le même dégoût , et nous plaisantions sur tout cela , d’autant plus que ce grand mot de sciences mathématiques nous avait éblouis, et que nous pensions y trouver la source universelle de toutes les connaissances. Mais d’autres , en petit nombre, s’y complaisaient, ceux surtout que leurs parents destinaient à l’artillerie et au génie.

Je me rappelle qu’un de nos professeurs , nommé Cousin , dans une autre classe que la mienne , démontrait le carré de l’hypoténuse. Après avoir achevé sa démonstration il se tourna vers les élèves et leur demanda s’ils l’avaient compris. Tous baissèrent 4 la tête, « Eh bien! s’écria-t-il , je re- « commence , et je dis : Attrape qui peut! » C’était là un mot de bon sens. On peut dire de. la plus grande partie des mathématiques ; « Attrape qui peut. » Il est des esprits qui s y appliquent avec délices; mais il en est d’autres, en grand nombre, qui ne peuvent concevoir ce genre de beautés abstraites.

J’ai vu des jeunes gens s’y attacher, malgré leur répugnance, et y consumer leur santé ; j’ai vu , dans un âge avancé, deux mères de famille, convaincues que la fortune et les honneurs ne pouvaient manquer à leur fils s’ils possédaient les mathématiques, employer toute leur tendresse à les enfoncer dans ce travail, se dissimuler l’altération de leur santé, et tomber

dans la plus profonde douleur quand le mal devint irrémédiable.

En France, tout devient une affaire de mode. Notre légèreté même, qui le croirait? nous faisait vanter les sciences abstraites. L’économie politique s’y joignit avec tout son fatras de niaiseries ; en même temps la fureur des idées sentimentales, que l’on fourrait partout , et puis la prose poétique, les drames sombres Toutes ces belles choses , dont nous n’avions aucune idée au collège de la Flèche, pénétraient à l’fteole Militaire, et nous devenions raisonneurs et dogmatiseurs. Ainsi , d'ignorants latinistes que nous étions , nous voilà devenus philosoplies imberbes. Nous raisonnions sur la nature de l’homme , sur nos devoirs envers la société et envers nos parents. J’ai entendu là-dessus des raisonnements que je ne pourrais redire.

Cet éloge des sciences abstraites était surtout répété par les personnes d’nn certain fige , qui jamais n’en avaient entendu parler dans leur jeunesse. C’était nouveau', inconnu; voilà le grand attrait pour elles; moins elles comprenaient ces choses , plus elles les admiraient et voulaient que leurs enfants s’y livrassent. .

Sous l’Empire, la mode des mathématiques a redouble. Il a fallu beaucoup de courage à un critique estimé, M. Dussault, pour dire dans ses Annales littéraires : « Les sciences abs- « traites , dont nous sommes si fiers , sont peut-être celles qui « exigent le moins d’intelligence , de sens et de jugement. Elles « sont devenues communes ; elles ont eu toute la force d’une « mode nouvelle ; il a été du bon ton d’être mathématicien et « géomètre. » Le pédantisme, qui citait autrefois des phrases latines à tout propos , était devenu géomètre et algébriste ; et les formules abstraites entrèrent dans l’éloquence, dans les discours académiques. De bons esprits s’en moquèrent , mais ne purent empêcher la contagion.

Un grand géomètre, Pascal, a écrit : « Les géomètres étant

accoutumés aux principes nets et grossiers de géométrie , et

« à lie raisonner qu’après avoir bien vu et manié leurs prin- •" eipes , se perdent dans les choses de finesse , où les prin- « eipes ne se laissent pas ainsi manier. On les voit à peine , <■ on les sent plutôt qu’on ne les voit; on a des peines infinies >• à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d’eux-mémes. » Un penchant naturel me portait à des connaissances d’une espèce toute différente. Nous avions quelques livres; je ne sais comment uqus les avions , car aucun de nous n’avait d’argent. Pendant les cinq années de la Flèche et les quatre de l’École Militaire, je n’ai possédé qu’un écu de trois livres qu’un de mes oncles me glissa dans la main. Je ne savais qu’en faire; je le donnai au domestique qui soignait ma cellule. Parmi ces livres, qui nous venaient je ne sais comment, j’eus la Grandeur et Décadence des Romains, par Montesquieu. C’était ma lecture favorite ; j’en faisais des extraits , et , sans l’avoir appris par cœur , il était tout entier dans ma mémoire. La partie du discours de Bossuet qui traite des empires, et surtout de l’empire romain , était aussi pour moi une lecture attachante , à laquelle je revenais sans cesse. J’avais aussi fait un extrait des Mémoires du cardinal de Retz. J’écrivis un abrégé de l’histoire de France , dans lequel je m’abandonnai à toutes les idées qui fermentaient dans ma jeune tête. Je regrette beaucoup de l’avoir jeté au feu ; j’aurais été eprieux , dans un âge plus avancé , de voir comment , à seize ans , je jugeais nos rois et leurs ministres; car je m’érigeais en juge suprême de leur conduite. C’était sous ce point de vue que j’avais écrit cette rapsodie. Enfin , pour obéir entièrement à ce bizarre. penchant vers les idées politiques que la nature avait mis en moi , je composai une espèce de roman politique. La scène était en Asie, dans les temps les plus reculés. Le jour même que je devais sortir de l’École Militaire , j’allai dans un lieu secret pour jeter mon manuscrit dans le gouffre. Je balançai longtemps ; je le tenais à la main, et j’hésitais ; mais enfin j’eus honte de mou incertitude, et je lançai les pauvres feuilles. Elles étaient sans doute bien mau-

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vaises , bien ridicules ; mais je les ai regrettées. J'aurais voulu juger plus tard de la manière dont j'envisageais les questions politiques que ma jeune tête nourrissait déjà. Elles y ont toujours fermenté, et j’aurais été curieux de voir si c’était en faveur de l’autorité, comme dans le reste de ma vie, en y joignant un certain goût de liberté , sur laquelle l’expérience seule a pu me donner longtemps après des idées justes et arrêtées. On doit conclure de tout cela que, dans les jeunes gens qui pensent par eux-mêmes , et dont le caraetère a quelque force, il y a un penchant dominant qui seul peut porter des fruits, qu'on ne peut le vaincre , et qu’on doit s’attacher à le connaître et à le féconder. Mais c’est la chose dont on s’occupe le moins dans les écoles. Les esprits les plus différents sont assujettis à la même instruction ; on voudrait les courber sous le même niveau. Aussi, dans une classe de cinquante élèves , qui tous les jours écoutaient pendant trois heures une leçon de mathématiques , il y en avait à peine quatre ou cinq qui leur donnassent une véritable attention. .

11 en était de même d’une espèce de rhétorique , débitée par un homme grçs , gras, suant et soufflant, nommé Prieur. Une voix sourde , monotone , assourdissait les oreilles et endormait les esprits. Quand il parlait, nous tombions dans une véritable léthargie. .

Nous avions aussi un professeur de grammaire , nommé Beauzée , qui depuis fut membre de l'Académie française. Ce brave homme avait composé un énorme ouvrage sur les participes. Pour être profond, ce qui était de rigueur alors, il avait embrouillé la matière, et, de simple qu’elle est, il en avait fait un mystère impénétrable ; ce qui fit dire à Marmontel que l’ouvrage serait admirable s’il était compris. 11 fit un soir une réponse grammaticale à un jeune homme qu’il surprenait chez lui. Il fut bien plus indigné d’une faute’contre la langue qu'il remarqua dans la réponse de ce jeune homme que d’un certain attentat. Sa réponse courut dans Paris ; elle restera longtemps

dans la mémoire des hommes curieux d’anecdotes de «•cite espece.

Un jour le grammairien, le plus anti-poétique qui fut jamais, s'avisa de donner une récréation à sa classe en déclamant la tragédie du Cid. Il imagina de faire une pantomime. Un cahier de papier roulé dans sa main , en guise d’épée , il se jeta à genoux dans In scène dù Cid aux pieds de Chimène , et la supplia de le percer de cette arme redoutable. Lejeune élève à qui il s'adressait, comme à Chimène , partit d’un grand éclat de rire, répété par tous ses camarades. I«c déclamaleurnc s’étonna point et sc releva aussi lourdement qu’il était tombé.

M. Beatizée était très-savant , mais il a employé sa science a rendre pénible l’étude de la langue française. Ses traductions de Saliusie et de Quinte-Curcc sont écrites d’un style lourd et monotone , et n’ont rien de cette aisance qui fait le charme de la prose. On y rencontre à chaque page des phrases péniblement construites , où l'on voit que l'auteur est bien plus occupé' de pratiquer ses principes de grammaire que de rendre les beautés de son original.

Je me souviens que, du temps du Directoire, j assistai à une séance de l'École Normale; j’étais à côte de Bougainville, célèbre navigateur et homme d’esprit. M. Sicard, instituteur des Sourds- Muets, lisait une dissertation sur les participes de la langue française ; il exposa le système de Beauzee sans le nommer, et. terminant par un grand éloge de l’auteur de ce système sans le nommer encore, il s’écria : « Cet illustre grammairien, ce profond philosophe, ce grand homme, c’est Beauzee! » Bougainville me donna un coup de coude, et riant tout bas il me dit doucement: <■ C’est un peu fort! Mais c’est un grammairien «fui ne peut trop louer un autre grammairien ; la louange retombe sur lui. « Je trouvai aussi qu'il était singulier d'appeler un grammairien un grand homme, après avoir vu dans notre république tant de grands hommes qui avaient acquis tant de célébrité par la terreur de leur nom

DF. M. LE COMTE DE VAUULANC. 3t

Bien différent <lc Beauzée, un professeur nommé Target enchantait les élèves de sa classe en récitant les tragédies de Racine.

J’ai dit que, dans les cahiers informes que j’avais écrits, j’a vais défendu l’autorité, comme la concevait ma jeune tête. Ce principe était en moi et se manifestait dans mes paroles, dans mes actions. même dans mon maintien ; c’était mon caractère. Je pense que ce fut cela qui me fit distinguer par les chefs de l’école, et qui me fit donner promptement l’honneurd’être capitaine d’une compagnie, et d’exercer sur elle l’autorité dans les exercices militaires, dans les promenades, les repas, et toutes les fois qu'elle se transportait en corps d’un lieu dans un autre. I *•» chefs savaient bien cependant que je n’écoutais point les leçons des professeurs ; nuis ils savaient que je travaillais seul, et lorsqu’on m’interrogeait, excepté sur les mathématiques, on était content de mes réponses. Bu outre , depuis mon entrée- à l’École Militaire, j’étais devenu taciturne et trcs-réfléchi. Je ne sais comment ce changement s’était oj>éré en moi; mais j’en suis certain d’après beaucoup de circonstances restées dans ma mémoire. Le grade de capitaine accrut encore ce changenienl , parce que j’en exerçais l’autorité avec une certaine fermeté, qui fut très-rcmarquéc. En nu* rappelant tout ce (pic j’étais alors, je me suis demandé souvent si la meilleure éducation pour un prince ne consisterait pas à le réunir à une vingtaine de jeunes gens de sou Age, avec lesquels il travaillerait librement et qu’il s’accoutumerait insensiblement à commander. Ce serait le contraire de eette obéissance passive à laquelle étaient accou-. tûmes nos trois derniers rois, et qui est devenue l’une des plus grandes causes de toute leur conduite pendant la Révolution.

Une antre partie de. nos travaux m'attachait beaucoup : c’étaient les exercices du corps. Le manège, la danse, l'escrime avaient beaucoup d’attraits pour moi, et j’ai eu quelque réputation dans ces exccrciees. Depuis ces temps, j’ai vu des jeunes gens ne tirer des armes qu’avec un masque dé lil de fer; je

crois que c'est un usage très* raisonnable ; niais à l'École Militaire nous avons toujours travaillé à la salle d’armes à visage découvert, et je suis certain de n’y avoir vu ni entendu citer aucun accident. Cela venait peut-être des bons princqies de nos maîtres, -les frères Étienne, qui nous accoutumaient à faire très-peu de mouvements, à n'agir presque que du poignet, en tenant toujours la pointe au corps. Cette habitude me fit une grande réputation , en arrivant au régiment , parce que mes adversaires faisaient de grands mouvements qui me donnaient un avantage facile sur eux.

Un jour quenous étions le plus animés dans la salle d’armes, nous y vîmesentrer une dame d’environ trente ans, d’une taille élevée, belle encore, les manières aisées et nobles, en habit d’amazone, la cravache à la main. Elle reconnut son fils, alla vers lui, et lui fit une forte réprimande, d’après les notes qu’elle avait reçues sur sa conduite. Quand elle eut fini de parler, un élève s’avança vers elle, et, lui présentant un fleuret, la priant de lui accorder l'honneur d’un assaut. Elle soürit et répondit de très-bonne grâce : « Ce serait avec beaucoup de plaisir, Monsieur, si je n’avais pas des bottes et ce long habit d’amazone. »

Le manège était très-bien monté ; presque tous les chevaux étaient espagnols, et tous étaient entiers. Le premier écuyer, M. Dauvergne, était un homme du plus grand mérite sous tous les rapports. Il était aimé et respecté des élèves; toutes ses paroles étaient autant d'oracles pour nous. L’ascendant que prend ainsi un homme sur des jeunes gens produit des effets qui s’étendent bien au delà de l’enseignement. Je ne pouvais voir sans admiration sou maintien toujours calme , sa tranquillité sur les chevaux les plus difficiles à manier, et la justesse de ses leçons, qui se vérifiaient toujours à l’instant même où on les pratiquait. Il fit beaucoup de bons élèves, et l’on adopta ses principes dans les gardes du corps, dans les carabiniers et dans plusieurs régiments de cavalerie. Quelques généraux et

des colonels persistaient à garder leurs anciens principes, qui plaçaient le cavalier sur ce qu’on appelle l’enfourchure, et donnaient de la roldeur aux jambes, au corps et à tous les mouvements. Cette roideur s'étendait nécessairement au cheval M. Dauvergne, au contraire, donnait la plus grande aisance possible au cavalier et au cheval.

On doit regretter qu’il n'ait pas écrit un cours complet d’équitation ; H n’a laissé que des fragments. En 1825, le chevalier de Bongars, son neveu, très-bon écuyer et ancien officier des carabiniers, où il avait contribué à l’enseignement des principes de son oncle, eut la bonté de m’envoyer ces fragments. Je les mis en ordre, et je demandai à M. de Clermont-Tonnerre, alors ministre de la guerre, de les faire imprimer à l'imprimerie royale. Je ne pus l’obtenir, et j’en eus beaucoup de regrets. Deux ans après la révolution de 1830, les chefs de l’école de cavalerie de Saumur ont publié un ouvrage dans lequel ils ont fait l’éloge des principes de M. Dauvergne

Dans les premiers temps de l’établissement de l’École Militaire, M. Dauvergne alla chercher des chevaux en Espagne. Comme il les conduisait en France, il rencontra dans les Pyrénées un chaudronnier qui se livrait au désespoir ; il avait acheté an cheval andaloux d’une telle vivacité qu’il ne pouvait le conduire. En vain il ne lui avait donné qu’une très-faible nourriture ; ce cheval ne voulait rien souffrir sur lui ; il jetait tous les ustensiles et les ballots dont on le chargeait. M. Dauvergne l’acheta. Ce cheval a été fameux à Paris. Quand il fut assez dressé pour supporter la selle et le cavalier, M Dauvergne qui le montait seul, le conduisit à Longchamp , dans un de ces jours de la semaine-saiute où un nombre immense de voitures et d’hommes à cheval se rendait à cette abbaye que la Révolution a détruite. L’usage de cette espèce de promenade s’est conservé, mais ce n’est plus le même concours de personnes, ni la même magnificence des équipages. Le grand écuyer étonua tout le monde sur ce cheval fougueux, qui,, toujours au galop.

ai

courait par bonds et par sauts, le feu sortant de ses narines et couvert d'écume. On ne parlait que de lui dans Paris et a la cour. Cet animal étonnant était le sujet de toutes les conversations, et Louis XV désirade le voir. Le jour fixé, le roi fut reçu au manège dans une tribune ornée de tentures. L’écuyer manœuvra son cheval pendant plus d'une heure, au sou d’une musique militaire. 11 le fit passer entre les piliers, toujours au galop, en figurant un 8 et changeant de pied à chaque tour. Il lui fit ensuite parcourir le manège, toujours par des courbettes. Le roi fit cesser cet exercice, en disant qu'il craignait que le ehe val y succombât. J’ai vu cet animal dans sa vieillesse ; il était encore étonnant par ce feu extraordinaire qui semblait indomptable ; il avait fallu pour le réduire toute riiabileté et la patience de M. Dauvergnc. Je lui ai entendu dire que, lorsqu’il le conduisit à Longchamp, il était si lassé de son extrême vivacité qu’il désirait presque de s’en délivrer, et qu’il pensait que l'animai succomberait aux violents exercices de cette journée. En arrivant à l’Ecole Militaire l’animal se coucha sans manger ; l'écuyer le fit couvrir de paille eu disant : « Il ne passera pas la nuit. » Mais, le lendemain, il le vit aussi ardent que la veille, frappant du pied, la tête haute, et hennissant à grand bruit pour demander son avoine. -

Le prince de Nassau, si connu par son caractère entreprenant et par sa haute valeur, avait un superbe cheval persan. Je crois impossible de se figurer un plus bel animal. On disait qu'il avait coûté 30,000 francs. Ce prix est sans doute exagéré ; mais il prouve l’idée qu’on avait de sa beauté. Le prince le mit pendant quelque temps entre les mains de M. Dauvergne, pour le corriger d’un léger défaut. Étant un jour au manège, il remarqua un cheval barbe, en tête des autres chevaux, qui ne faisait que sauter, piaffer ; l’élève qui le montait ne pouvait le faire avancer. Le prince s’écria : « 11 faudrait que mou persan donnât bien de l'avance à ce cheval, s'ils couraient ensemble — Pas autant que vous croyez, « répondit M. Dauvergue. Cette

réponse parut singulière au prince; il insista. Chacun soutint sou opinion, et enfin ils convinrent d’en faire l'essai. M. Dauvergne qui deyait monter le barbe, exigea que la course se fît à quatre heures du matin, parce qu’il ne voulait passe donner en spectacle. Un jockey anglais devait monter le persan. Je ne me rappelle pas combien de tours du Champ de Mars furent assignés. Je présume que l’écuyer exerça son cheval plusieurs jours d’avance ; mais je n’en suis pas certain.

Le jour assigné, un grand nombre d’amateurs, et surtout d’Anglais, s'y rendirent. C’était dans un beau jour d’été. Les ducs de Bourbon et d’Orléans, s’y trouvèrent aussi

L’écuycr monta le barbe avec son équipage ordinaire, la selle à la française; pendant toute la course il se tint toujours à côté du persan, et l’onvoyaitbien qu'il ne eherehaitpas à le déliasser. Au dernierlour, le jockey se servit un peu de la cravache, mais l’écuyer trouvait dans ses jambes des aides suffisantes. Quand il fut près du but, quatre sauts vigoureux déliassèrent le liersan, et l’écuyer, rendant la main et donnant alors de l'éperon a un cheval d’une extrême finesse, atteignit rapidement le but . On fut bien étonné de ce succès. Les amateurs de la manière anglaise n’en revenaient pas. M. Dauvergnc avait toujours soutenu que, toute chose égale d’ailleurs, un cheval conduit avec finesse , par une main légère , sans aucune saccade, sans ces mouvements irréguliers de la main qu’occasionnent les coups de cravache, devait avoir l’avantage sur un cheval conduit différemment. lia démontré son opinion dans les notes que m'a remises son neveu, le chevalier de Bougars, et que je ferai peutêtre imprimer quelque jour. Je me souviens d’avoir entendu dire à M. Dauvergnc qu’il fut très-fatigué d’un vent violent, augmenté par la rapidité delà course, et qu'il en conçut quelque inquiétude.

Cette course fut pendant plusieurs jours le sujet des conversations de Paris et de la cour; car c'était le temps où commençait la mode des courses do chevaux et des paris à l'an-

glaise. On ne pouvait parler de cette course sans parler du lieu- où die s'était faite , de l’École Militaire, Cela inspira au comte d’Artois , depuis Charles X , le désir de jisiter cet établissement. Nous le vîmes brillant de jeunesse et de beauté , à l’âge de seize ans. Que nos destinées sont cachées dans une nuit profonde!. et combien il eût été impossible alors de prévoir les malheurs qui attendaient ce prince et ses frères ! 1 1 examinait avec intérêt une école qui .devait être, croyait-on , une pépinière de bons officiers pour l’armée ; on pensait que cette armée serait le soutien du trône ; mais, en s’occupant de ce qui pouvait- être utile sous un rapport , on ne songeait pas à ce qui était nuisible : on ne voyait pas les germes de dissolution qui commençaient .à éclore, et le gouvernement, endormi dans une douce sécurité ne songeait pas à les étouffer. Par une inconséquence bizarre , en même temps qu'oq dépensait beaucoup d’argent pour former des militaires , le roi et les princes paraissaient toujours en habit de ville , ils portaient si rarement l’uniforme que ces instants pouvaient être comptés.

Quand nous fûmes instruits du jour où le prince devait venir à l’École Militaire, nous ne pensions pas à autre chose; chacun se figurait à sa façon le cortège qui devait l’accompagner. Les uns disaient : « Il viendra sans doute à cheval, accompagne du ministre de la guerre et de plusieurs maréchaux dç France. » D’autres disaient : « Usera sûrement à la tête d’un escadron de gardes du corps — Non pas, disaient ceux-ci^ il n’y a que le roi qui puisse être accompagné par les gardes du corps. » On se récriait, on disputait. « Oh ! disait l’un, que je voudrais le voir a la tête des che vau-légers ! C’est un si beau corps! » Un troisième. « Et- moi à la tête des grenadiers à cheval. » Ce sujet de conversation était intarissable; nos jeunes imaginations ne tarissaient point sur. le prince et sur le bonheur que nous attendions d'une visite que nous désirions depuis longtemps. Nous upprenons tout à coup qu’il est arrivé dans la cour du gouverneur, dans un carrosse à six chevaux < précédé seulement

d’un coureur à cheval , qu’il va traverser à pied tous les bâtiments qui le séparent de nous, et arriver dans la cour des études, où nous étions. Nous entrons aussitôt dans nos citasses, en poussant des cris d’étonnement et de regret. Quoi ! nous ne prenons pas les armes? nous ne sommes pas en bataille pour le recevoir? Qu’on se figure des jeunes gens de quatorze à di\-huit ans, tous fils et neveux d’oliiciers de tous grades, tous destinés à l'état militaire, et l’on concevra les sentiments qui nous agitaient.

.le vois encore ce jeune prince dans une école militaire, en habit de soie vert-pomme, brodé en or et en argent mélangés, la grecque et les boucles de cheveux bien, poudrées, une bourse noire derrière la tête, et sous le bras le chapeau à plumet blanc. Nous admirions sa beauté et sa bonne grâce ; mais il nous aurait plus enchantés , il aurait laissé des traces plus profondes dans notre esprit , s’il était venu en uniforme et à cheval. Nous savions que, dans les cours de Vienne et de Berlin, on était toujours en uniforme. Il vit toutes les classes avec attention, les salles d’armes, le manège. Nous prîmes ensuite les armes; nous exécutâmes quelques manœuvres devant lui , et, quand je commandais mon peloton , quand je le saluais en défilant devant lui, je ne prévoyais pas qu'un jour, après ses proscriptions et les miennes, il m’honorerait d’une, bienveillance personnelle. Le prince remarqua, à la suite du bataillon, un élève couvert d’une bure grossière des pieds a la tête; il en demanda la cause. On lui dit la faute: elle était fort grave. 11 parut touché de tant d'ignominie qui couvrait une figure aimable et intéressante. Il adressa des paroles de consolation au jeune coupable ; il l’exhorta à se bien conduire quand il aurait l’honneur de servir le roi , et il demanda sa grâce, qui fut accordée. L’instant d’après , l’élève reparut en uniforme, adressa ses remereîments au prince, et lui jura une reconnaissance, étemelle. Tout cela fut très-convenable et d’un ton remarquable, car il avait beaucoup d'esprit ; il exprima

très-bien ses regrets, ses promesses et sa vive reconnaissance. Le prinee en parut frappé ; il sembla prêt à lui donner quelque marque de bonté, mais il hésita , il s’arrêta : il se rappela sans doute qu’il n’avait aucune autorité, qu'il ne pouvait rien, qu'il n’était là que dans uue vaine représentation. Longues années après, j’ai rappelé cette circonstance au prince : il n’avait pu l’oublier. A seize ans on est fortement touché des scènes de cette espèce ; elles ne sortent plus de la mémoire.

Peu de temps après, nous vîmes le roi de Danemark. Après avoir visité toutes les parties de l’École, il passa dans les salles où nous étions à table. Il s’arrêta dans la première, prit un morceau du plat appelé bouilli , et dit en nous regardant : « Cela peut se manger, mais ce n’est pas bon. » Ce prince annonçait toutes les qualités d’un roi. On a raconté dans le temps que, de retour dans sa capitale, et pendant une fête, un très-grand lévrier danois se jeta sur lui pour le caresser et le renversa sur le parquet. Sa tête porta avec une telle violence qu’il fut atteint , dit-on , d’une maladie mentale dont je crois qu’il n’a jamais guéri. On sait que , dans le dernier siècle , le peuple danois, lassé des troubles toujours renaissants d’une constitution libre, conféra au roi le pouvoir absolu et renonça a toutes les assemblées politiques. Depuis ce temps, le Danemark est gouverné aveo sagesse et jouit d’une liberté individuelle que détruit souvent dans d’autres États la prétendue liberté politique.

Aujourd'hui , en 1837 , on assure que le roi actuel de ce pays, pénétré des belles et dangereuses idées du siècle des lumières, a donne aux Danois une espèce de Constitution écrite ; ils en recueillent déjà les fruits par l’embarras des finances ; mais on assure que l’ordre des paysans et celui de la bourgeoisie, qui avaient demandé avec le plus d'instance que le roi reprît l’ancienne autorité de la couronne, sont très-mécontents du nouveau changement. La plus grande preuve peut-être que les hommes aient donné de leur faiblesse, c’est la manie des

princes d’écrire ce qu’on appelle une Constitution, comme on écrit un livre. Aucun peuple de l’antiquité n’a eu cette bêtise, et nous voyons que ces livres sont un sujet interminable de disputes, et sont tous détruits les uns après les autres.

Nous vîmes aussi Gustave III , roi de Suède ; il était en deuil : il venait d’apprendre la mort du roi son père. Il avait toutes les qualités d’un grand monarque. L 'Histoire universelle, écrite par des auteurs anglais, lui donne le titre de Grand. Il le méritait bien alors; mais, depuis la révolution française, on a dû apprécier plus encore l’inestimable présent du Ciel, dans un roi qui dompte les factieux par son courage et son habileté, et qui préserve sa patrie d’un affreux bouleversement.

Il avait la plus belle des vertus : le courage d’esprit ; son caractère était magnanime ; il y joignait le grand avantage pour un roi d’être éloquent. De retour dans ses États, il fut environne des plus grands périls : la noblesse suédoise était en révolte ouverte contre l’autorité royale ; les ambassadeurs d’Angleterre et de Russie allumaient, nourrissaient le feu de la discorde. N’oublions jamais que, toutes les fois que des germes de division commencent à paraître dans un pays , ils sont augmentés et enflammés par les ambassadeurs étrangers ; c’est ce que nous avons vu pendant notre triste Restauration.

Le grand Gustave III, au milieu des dissensions les plus terribles, combattit le Danemark et la Russie sur terre et sur mer. Il ressaisit le pouvoir royal dans deux diètes orageuses ; il affermit en même temps les privilèges d’une noblesse qui l’avait violemment attaqué. Tout cela se passait en 1788. L’année suivante, Louis XVI, qui aurait dû suivre un si grand exemple, ou du moins en profiter, se plongea lui-même, par une conduite contraire, dans un abîme effroyable

Aucun monarque ne mérita plus que Gustave le titre de Grand , que lui ont décerné les historiens anglais. Témoin et acteur dans notre Révolution, éclairé par une expérience de

cinquante ans, je ne puis prononcer, sans une profonde vénération le nom de ce grand monarque.

Ce prince était accompagné de quatre ou cinq officiers d’une taille haute, et de cette beauté suédoise si remarquable. 11 était petit et n’était pas beau ; mais sa tête élevée et son regard d’aigle nous frappaient. Nous avions entendu parler confusément de l’espèce de captivité dans laquelle on avait retenu son père, et de la peine qu’il aurait à monter sur un trône dégradé. Cette situation dangereuse nous pénétrait du plus vif intérêt pourjce prince; nous le contemplions avec avidité, et, tout ignorants que nous étions de l’état de la Suède, nous dissertions hardiment sur ce qu’il devait faire et sur ce qu’il ferait; car nous étions raisonneurs. Je suis maintenant convaincu, par mes souvenirs et mon expérience, que toutes ces coûteuses instructions publiques n’aboutissent qu’à former des raisonneurs et à les disposer à la mutinerie.

Nous avions eu d’abord , pour nous commander et nous exercer aux manœuvres, un officier de réputation, M. le chevalier de Kéralio. Il avait publié un ouvrage de tactique trèsestimé ; il y expliquait des manœuvres qui lui paraissaient , aiusi qu’à beaucoup d’autres officiers, plus simples et plus rapides que celles qui étaient en usage. Il nous les faisait exécuter, et, dans les jours d’exercice public, beaucoup de militaires de tout grade venaient les voir et raisonnaient à perte de vue sur ces manœuvres.

On ne pouvait contester les talents et la science militaire de M. de Kéralio ; mais, pendant la guerre où il s’était distingué, il avait reçu plusieurs blessures, dont une fort grave était à la gorge et le gênait un peu en commandant; mais il n’avait pas moins la voix très-forte ; il articulait parfaitement tous les mots qu’il prononçait. On admirait la manière claire et précise dont il expliquait d’avance les manœuvres qu’il annonçait. Les élèves , flattés de l'intérêt que les spectateurs portaient à ces manœuvres, l’écoutaient avec la plus grande

UK M. LK COMTK UK VAlillHiNC. 41

attention, et se faisaient un plaisir de bien les exécuter. Souvent, quand elles étaient terminées, des officiers généraux venaient lui adresser leurs félicitations.

Tout cela excitait la rage de cette puissante divinité qu’on appelle la jalousie; on saisit le prétexte, d’une prétendue difficulté de prononcer les commandements ; on ajouta la nécessité de nous apprendre les manœuvres de l’ordonnance. Prétexte ridicule , car nous les exécutions très-facilement. Mais celles de M. de Réralio nous attachaient, excitaient notre attention, et développaient le génie de ceux des élèves qui pouvaient eu avoir pour la guerre. On le remplaça par un officier très-ignorant, mais qui, d’une voix belle et sonore , ravissait les oreilles des hommes qui ne pouvaient étendre leurs idées au delà des manœuvres de l’ordonnance.

Si vous sondez toutes les parties quelconques qui dépendent du gouvernement, vous trouverez partout de petites passions et des intrigues victorieuses des talents et des vues élevées. Nous l’avons vu sous la Restauration, et il a fallu que le trône s’écroulât sous les mains d’une imbécile médiocrité.

M. de Kéralio aurait dû être notre grand instituteur; sa conversation nous en aurait plus appris que tous les livres.

Avant qu’il fût éloigné de nous, car on l’en éloigna véritablement, il nous entretint un jour des guerres de Louis XIV. Il nous expliquait de la manière la plus claire la mémorable, j’oserai dire la miraculeuse campagne de Turenne, en 1673. Il entra dans les plus grands détails sur les quatre premières batailles du grand Condé, Rocroy, Fribourg, Nortling et Lens. Il nous faisait voir les obstacles immenses que ce prince eut à surmonter, la résistance opiniâtre des ennemis, et comment il faisait tout et se trouvait partout. Je n’oublierai jamais le ton persuasif de M. de Kéralio quand il nous peignait ce prince, à Rocroy, surmontant, pour aller à l’ennemi, des difficultés qui paraissaient invincibles aux autres généraux ; comment, vainqueur à l’aile droite, il apprit tout à coup «pie sou

aile gauche était battue, accablée, et poursuivie par un ennemi victorieux. Je vois encore M. de Kéralio s’arrêtant, et nous demandant ce que nous pensions de la résolution que dilt prendre le prince; nous hésitions dans nos réponses. Il nous dit : « Vous allez entendre la manœuvre la plus extraordinaire. Ce prince si impétueux, poursuivant l’ennemi vaincu, s’arrêta tout à coup , rallia sa cavalerie , osa passer à sa tête derrière l’infanterie ennemie, qui n’avait pas encore combattu, et tomba sur l’aile victorieuse des ennemis ; et comme sa présence ramena nécessairement notre aile vaincue et la rallia au combat, les ennemis furent écrasés. Le prince se porta aussitôt sur le centre des ennemis ; et, dans un moment où ce centre paraissait demander à se rendre, il fit sur le prince une décharge à laquelle on ne conçoit pas qu’il ait pu échapper. »

M. de Kéralio fit passer en nous sa profonde admiration; il nous frappa surtout en nous parlant de la journée de Lens , parce que Condé la commença par une retraite. C’était ainsi que nous aurait toujours instruits M. de Kéralio, si l’infâme jalousie n’avait rendu ses talents inutiles. Je causais un jour avec le général Marescot, mon camarade à l’École Militaire, et qui fut inspecteur général du génie sous Napoléon ; il me rappela cette conversation de M. de Kéralio. Il en était aussi pénétre que moi. Il me raconta que le général Berthier, depuis viceconnétable, lui ayant dit un jour : « Nous valons bien les Turenne et les Condé ; » il lui répondit : « Il faut attendre que la postérité mette chacun à sa place. »

M. de Bongars, lieutenant de roi de l’École, avait conçu un plan qui aurait charmé les élèves en les instruisant ; il voulait que, dans la belle saison, ils marchassent militairement, comme s’ils étaient devant l’ennemi , qu’on leur fît prendre des positions, qu’on leur en montrât les avantages et les inconvénients. Ils auraient couché sous des tentes portées sur des chariots. Formés en escouades, ils auraient eu l’argent de leur nourriture à dépenser, comme les soldats, et auraient été assujettis

aux niëiues règles. On les aurait conduits dans les lieux célèbres par des batailles, et on leur aurait expliqué par quelles causes les batailles avaient été gagnées ou perdues. Les élèves qui montaient au manège auraient fait le service de la cavalerie ; leurs chevaux auraient été soignés par les palefreniers ordinaires. Le bataillon serait entré dans les places fortes , en aurait visité les fortifications et appris à les connaître. Envoyés à la découverte pendant la marche, les commandants des détaehemcntsauraient rendu compte de ce qu’ils auraient vu et observé.

On aurait ainsi formé des militaires; on les aurait fortifiés par ce genre de service pratique , et surtout en les enlevant pendant la belle saison à cette oisiveté des classes, à cette monotonie d’occupations sédentaires que les peuples de l’antiquité n’ont point connues, qui nous accablait du fléau le plus terrible, du poids de l’ennui.

Cette monotonie, cet ennui, qui pesait sur des jeunes gens de quatorze à dix-huit ans, altérait leur santé. Une très-mauvaise nourriture se joignait à cette cause. M. Mac-Mahon, premier médecin de l’école, en sortit tout à coup , en laissant une lettre dans laquelle il déclarait au gouverneur qu’il abandonnait ses fonctions parce qu’il voyait beaucoup d’élèves livrés à des maladies dont il ne pouvait empêcher les causes. Cette sortie et cette lettre mirent tout en émoi. Un ordre du ministre le fit rentrer à l’École; mais l'ennui continua d’accompagner la mauvaise nourriture.

Le plan de M. de Bongars aurait fortifié les corps et égaye les esprits , deux choses principales auxquelles tout doit être subordonné dans l’éducation de la jeunesse; mais ce plan ne pouvait être adopté dans un temps où l’on ne connaissait pas d’autres instructions que celle des livres, laquelle amène l’ignorance des choses positives, des choses qu’il faut savoir. M. de Bongars avait traduit Végèce et l’avait accompagne de notes très -instructives.

Si son plan avait été adopté, et si uu nomme tei que M. de Kéralio avait dirigé l’instruction pratique en campagne et sur les lieux mêmes, il aurait formé de bons officiers parmi ceux des élèves à qui la nature avait donné des dispositions pour l’art de la guerre.

Au lieu de cette véritable instruction militaire, on imagina de nous exercer à ce qu'on appelle une petite guerre; on partageait les élèves en deux parties commandées par deux anciens officiers. Cela se faisait les dimanches seulement. Un jour, une partie fut renfermée dans le jardin de Grenelle et le défendit contre l’autre partie ;'il était entouré de murs élevés; les portes furent fermées. Il arriva que le vieil officier qui commandait les assiégés monta sur une brèche de la muraille et adressa des paroles de défi au commandant des assiégeants. Celui-ci s’échauffa, fit venir des échelles, et nous montâmes à l’assaut. Mais, dans cette partie de la muraille, les assiégés avaient amassé un grand nombre de grosses pierres qui étaient tombées de la muraille démantelée. Ils montaient sur cet amas de décombres, et, de là, se trouvant au niveau des assiégeants, tous luttaient corps à corps et cherchaient à se renverser. L’acharnement augmentait. Barbaste, vieil officier gascon, qui commandait des assiégeants, était le plus animé; il pressait l’assaut. Une échelle renversée avait entraîné plusieurs élèves ; quelques-uns étaient blessés ; mais rien nu l’arrêtait, et les suites du combat auraient été très-fâcheuses si le commandant des assiégés n’avait eu la prudence de faire battre la retraite. Ce genre de guerre ne pouvait produire que du mal et ne nous apprenait rien. C’était bien différent des manœuvres de M. de Kéralio et du plan de M. de Bongars Barbaste avait en tête un ancien capitaine de grenadiers de régiment de Piémont, nommé Martineau ; celui-ci avait la réputation d’un homme d’une rare intrépidité, qui s’était signalée dans toutes nos guerres. Barbaste et lui étaient doublement ri' aux, parce que celui-ci avait servi dans Navarre, et l’autre

dans Piémont. Ces deux régiments étaient rivaux de gloire depuis peut-être plus d’un siècle; leurs exploits nous étaient souvent racontés par ces deux officiers. C’était à qui ferait briller davantage les hauts faits d’armes de son régiment. Cette rivalité de gloire , toujours subsistante , provenait des noms donnés aux régiments. Je doute qu’elle puisse durer longtemps et produire les mêmes effets entre des corps qui ne sont désignés que par leurs numéros, entre le 12e et le 15*' de ligne. Dans nos derniers temps, le général Lamarque s’est servi avec raison de cette expression : « La série froide et insignifiante des numéros. »

Ce brave Barbaste , plein encore du leu de la jeunesse, était borgne; il nous contait qu’après la bataille de Fontenoy, mourant de faim, il avait commandé une omelette dans un village voisin. Forcé de s’écarter un instant , il trouve, à son retour, un grenadier d’un autre régiment qui mangeait tranquillement son omelette. Il apprend que le soldat avait employé les menaces pour l’avoir. La faim et l’orgueil le mettent en fureur ; il tire son épée, le grenadier son sabre ; il reçoit un coup de pointe dans l’œil. « Ainsi, disait-il avec son accent gascon, le brave Barbaste , qui avait réhappé à tant de périls , et qui revenait glorieux de Fontenoy, n'est point blessé en combattant pour son roi, et reçoit une blessure cruelle en combattant pour une omelette. » *

M. de Monteynard, devenu ministre de la guerre, présidait un conseil de guerre qui se tenait aux Invalides , pour la fameuse affaire de M. de Bellegarde, officier général d’artillerie. Après une séance, il arriva tout à coup à l’École Militaire, où personnelle l’attendait. Il se fit conduire dans les réfectoires, où nous étions à table. L’intendant et le contrôleur, promptement avertis, arrivèrent en grande hâte. C’était un jour maigre; nous avions du saumon salé qui avait un goût rance , et des haricots blancs mal accommodés, vieux, et qui avaient presque tous de petits trous, effet et preuve do leur vétusté. Le mi-

nistrc fut indigné. Des élèves qu'il interrogea lui dirent que c'était très-mauvais , et lui firent remarquer que le mélange d’eau et de vin , qu’on appelait abondance , était aussi trèsmauvais, qu’il était contenu dans des vases d’étain dégoâtants par leur saleté, et qu’ils avaient fait une révolte générale pour obtenir qu’on leur donnât de l’eau pure dans des carafes propres. Ces demandes et ces réponses se faisaient devant l’intendant et le contrôleur, qui venaient d’arriver. Interrogé sévèrement par le ministre , l'intendant convint de la mauvaise qualité des haricots, et ajouta qu’on avait donné ordre d’en acheter à Soissons et qu’on les attendait. Cette réponse niaise indigna le ministre. « Il fallait , Monsieur, les demander plus tôt , et , puisque vous ne les avez pas reçus, il fallait en acheter à Paris. Ignorez-vous qu’on en vend dans les marchés de Paris? Ce ne sera pas la dernière visite que je ferai ici, et je saurai bien empêcher que de tels abus se renouvellent. » Il se trompait. Peu de jours après il fut renvoyé du ministère , et notre nourriture resta la même.

Parmi les anciens officiers attachés à l’École, nous avions un frère de M. Dauvergnc; il avait fait cette guerre terrible du Canada, qui fut le théâtre de tant de courage, de succès et de revers , et qui finit par enlever à la France cette immense et belle contrée, où nos premiers établissements dataient du règne d’Henri IV. Cet ofUcier, blessé dangereusement à une jambe , fut envoyé en France et arriva à Brest. Le mal augmentait et annonçait la gangrène. Les médecins avaient condamné le malade au régime le plus sévère. La diète prolongée l’avait affaibli ; il était exténué. D’autres officiers, logés dans la même maison , mangeaient dans une chambre à côté de la sienne. L’odenr des mets le tira de son accablement,. Il se fit transporter auprès des convives ; il leur avoua qu’il était fortement tenté par l’odeur d’un pigeon grillé. Ses camarades l’engagèrent à manger un peu. Il digéra fort bien, dormit après ce l>elit repas, mangea les jours suivants et s’en trouva très-bien .

DE M. LE COMTE DE VaDBI.AN'C. 17

Ses camarades , voyant ses forces revenir, l'engagèrent à sc rendre à Paris, et à profiter du départ d’un officier qui lui offrait une place dans sa voiture. Le grand air et la nourriture qu’il prit pendant le voyage le fortifièrent encore plus. Il se mit entre les mains d’un chirurgien célèbre, M. Pibrac.

M. Pibrac le félicita d’avoir abandonné la diète sévère qui le conduisait à la mort par la faiblesse

Lorsque Louis XV fut assassiné par Damiens, les médecins et chirurgiens balancèrent sur l’état -de la blessure et parurent craindre qu’elle ne fût très-grave. Pibrac seul prononça ouvertement qu’elle était très-légère et que le roi serait promptement guéri. L’événement prouva qu’il avait bien vu , et cette prompte guérison augmenta sa réputation.

Ce chirurgien travailla l'os de la jambe , en ôta toutes les parties viciées et gangrenées ; il le guérit entièrement. Il en résulta que l’os fut comme travaillé à jour et présentait une espèce de découpure. Tous les intervalles étaient remplis tous les jours de charpie. Cette cure passa pour une merveille. Pibrac, premier chirurgien du roi, l’était aussi de l’École Militaire ; souvent , lorsqu’il y venait , il amenait des hommes de l'art, auxquels il montrait la jambe de M. Dauvergue; il en était fier. J’ai entendu plusieurs fois cet officier nous raconter toutes les circonstances de cette heureuse guérison , en nous montrant sa jambe, qu’on ne pouvait voir sans étonnement. Il marchait très-bien et longtemps; il nous accompagnait dans nos promenades demi-militaires. Sa guérison lui servait de texte pour parler contre la diète trop sévère. « Si je n'avais pas mangé, disait-il, je n'aurais pu aller à Paris ; je serais mort à Brest. »

Un élève, nommé Limoges, présenta au même chirurgien un grand sujet de soins et d'observations. On le disait descendu des anciens comtes de Limoges. Il était arrivé au college de la Flèche en sabots et en bonnet de laine. Plus d'un pauvre gentilhomme , déterrés dans le fond d’une province ,

MEMOIBES

étaient arrivés dans cet équipage : les intendants avaient reçu l’ordre de rechercher ces familles tombées dans la misère. Limoges se plaiguait d’un mal dé genou continuel. M. Pibracetles chirurgiens n’y vdÿaient rien qui pût causer la douleur continuelle dont il se plaignait. On l’accusait de paresse et d’une opiniâtre persévérance à ne point travailler. Après plus d’un an de souffrances, le mal, caché si longtemps, commença à se manifester au dehors. L’élève tomba dans le marasme et succomba. Après sa mort, M. Pibrac réunit plusieurs habiles chirurgiens ; ils examinèrent, disséquèrent , discutèrent , conclurent que c’était un phénomène; et les académies entendirent un savant rapport. Cet exemple prouve que les malades peuvent connaître mieux leurs maux que l’habileté des médecins, et qu’il ne faut pas dédaigner des plaintes dont on ne voit pas la cause.

Nous vîmes une autre maladie, aussi persévérante, mais heureusement guérie. Un élève ne voulait point travailler, était toujours à l’infirmerie, et semblait accablé d’une maladie intérieure. Un de ses parents , guidon de ehevau-légers, charge qui coûtait, je crois, quatre à cinq cent mille livres, eut le malheur de recevoir un outrage dont nos mœurs exigent une réparation sanglante ; il n’eut pas le courage de la demander. L’offense et la faiblesse étaient publiques ; Paris et la cour en retentissaient. L’offensé devait perdre et sa place et l’espérance d’épouser une riche héritière , dont la main lui était promise. La famille obtint l’agrément de la place pour un autre membre de la famille ; mais il n’aurait pas été reçu si l’outrage , rejailli sur toute la famille, n’avait pas été vengé.

Une dame arriva tout à coup à l’École, dans un bel équipage , demanda le jeune homme. On lui apprit qu’il était à l’infirmerie, et on l’y conduisit. En le voyant pâle, maigre, elle poussa un cri douloureux. « Mon Dieu ! dans quel état vous êtes! Nous comptions sur vous! Je vois bien qu’il n'y faut plus penser.< » Tous ces mots entrecoupés n’instruisaient

pas le jeune homme. Il interrogea sa tante, et apprit la funeste aventure de son parent, et ce qu’on aurait attendu de lui si sa santé lui eût permis de profiter de la triste circonstance qui lui offrait une belle place et une riche et belle héritière. Le jeune homme, en écoutant ce récit, s’enflamma, grandit, et assura d’une voix ferme qu’il était prêt, qu’on pouvait compter sur lui. « Je ne suis pas malade ; je meurs d’ennui. On veut que je sois toujours à l’étude; on me dit des choses que je ne comprends pas. Mais faites-moi sortir; en huit jours j’aurai retrouvé mes forces. Je vous promets qu’on sera content de moi. »

Sa tante fut ravie de l’entendre. Elle avait l’ordre du ministre de la guerre pour le faire sortir de l’École. Son paquet fut bientôt fait. Il partit dans le ravissement de la joie. Peu de jours après, il se rendit, avec l’offenseur, dans les Pays-Bas, et là, en présence de plusieurs témoins, un combat opiniâtre, lepée à la main , satisfit à l’honneur du nom et de la famille. II eut la place et la jeune et belle héritière, et il se porta bien.

Nous avions eu un autre exemple des effets produits sur des caractères ardents , ou indépendants, par cette instruction claustrale, qu’ils ne peuvent supporter. Le fils du célèbre maréchal de Lowenda! ne put jamais se plier à cette application ; on fut obligé de demander sa sortie au ministre. Sa mère , veuve du maréchal, arriva dans un carrosse à six chevaux et l’enleva, avec un air offensé et des paroles dédaigneuses sur les chefs de l’École. Il entra au service, fut colonel, et se distingua dans la guerre d’Amérique

Un autre élève, nommé Cherval , était de la même classe que moi ; il nous étonnait par son opiniâtreté en toutes choses. D’une constitution très-sèche , les cheveux crépus , de petits yeux pleins de feu , il avait une force extraordinaire , dont il abusait souvent. Il avait pris de l’ascendant sur tous les professeurs, ne s’occupait pointdes choses qu’ou nous enseignait, et ne faisait que ce qu’ii voulait. Son père, officier général et

f*0 MÉMOIRES

commandeur de l’ordre de Saint-I<ouis, voulut le faire entrer dans un régiment de cavalerie; il répondit qu’il u’y ferait rien, qu’il voulait aller en Amérique , dans les Indes, partout où il pourrait se montrer. Entré d’abord dans un régiment d’infanterie , il se fit nommer dans l’un de ceux qui passèrent en Amérique, et, tout à coup, enflammé d’ardeur pour le service de la mer, il obtint, je ne sais comment , d’entrer , comme officier auxiliaire, sur une frégate. C’est ainsi qu’on nommait des officiers pris dans la marine marchande , et qu’on incorporait dans la marine royale. Il se trouva , sur une frégate du dernier rang, dans un combat sanglant contre une frégate anglaise très-supérieure. Tous les officiers furent tués; il prit le commandement, et eut le bonheur de sauver la frégate. En arrivant à Brest, il écrivit au ministre sur un informe morceau de papier ; « Je ne sais point rendre de compte. Tout ce que

« je puis vous dire, c’est que, sans moi, votre frégate était »

Au lieu du mot perdue il avait écrit un mot d’une énergie militaire, familier aux soldats et aux marins. Des dépêches arrivées en même temps que son billet avaient peint son intrépidité et ses habiles manœuvres. Le ministre, après les avoir lues au roi, lui montra l’étrange billet, qui le fit beaucoup rire. Il ordonna son avancement.

Cherval, promu à un grade dans la marine royale, excita la jalousie de quelques officiers. Forcé de se battre plusieurs fois, il eut toujours une telle supériorité sur ses adversaires qu’on vit bien qu’il fallait le laisser jouir tranquillement de la récompense de ses services La campagne suivante , la frégate sur laquelle il combattait fut prise par des forces supérieures. Plusieurs officiers furent tués. Sa valeur fut encore remarquée ; le commodore anglais le conduisit à Londres et le présenta au roi

Je pourrais citer beaucoup d’autres exemples semblables. Pourquoi ne parlerais-je pas du maréchal de Saxe , qui , dans son enfance, pour échapper à ses pédagogues, sauta pnr-des-

sus les murs d’un parc, s’enfuit dans la campagne, et qu'on 11e put ramener qu’en lui promettant un cheval. Tous ces exemples , et bien d’autres , prouvent que souvent des jeunes gens, dont le caractère indépendant ne peut s’assujettir à l’enseignement des écoles, s’instruisent eux-mêmes des choses auxquelles la nature les a destinés , fortifient leur caractère et deviennent des hommes. D’autres, au contraire, faciles à se plier à toute espèce de joug , saisissent avec plaisir les idées qu’on leur présente, parce qu’ils n’en ont point qui leur soient propres. Ceux-là passent pour des hommes instruits; ils composent cette masse d'hommes faibles et médiocres qui ont fait la Révolution et tous ses malheurs, les princes , les ministres, et cette foule de députés qui, dans toutes nos assemblées, ou s’absentaient des séances, ou votaient contre leur opinion. Ces hommes sont le fléau des sociétés humaines.

Quelques élèves étant réunis chez le marquis de Timbrune , gouverneur de l’École , plusieurs dames s’y trouvèrent avec madame de Romans , célèbre alors par sa beauté et par la faveur dont elle avait joui auprès de Louis XV. Elle remarqua le chevalier de P***, le considéra attentivement, et dit à M. de Timbrune : « Voilà un jeune homme qui a des passions bien ardentes. » Elle ne se trompait point. A peine dans le monde, il enleva une femme , courut dans toute l’Europe , se rendit à Constantinople, où des aventures romanesques le mirent dans un grand péril. Il osa revenir en France. Une assemblée de famille obtint du gouvernement de l’enfermer à la Bastille. Il y était le 10 août 1789, quand ce fort, défendu par quelques vieux Invalides , se rendit à des factieux dont la seule force était dans la terreur qui saisissait toutes les autorités. M l)elaunay, gouverneur, fut livré au peuple. 11 avait toujours eu les plus nobles procédés envers P***. Ce prisonnier ne le quitta pas un instant , le défendit , et s’exposa à la rage du peuple enivré d’un succès facile. P*** , blessé en défendant son bienfaiteur, le vit arracher de ses bras et lâchement assassiuer. Les

S mes passionnées, trop souvent entraînées dans le désordre , conservent en secret des vertus aussi ardentes que leurs passions. Tel était ce jeune homme : l’œil perçant d’une femme avait reconnu le feu intérieur qui brûlait son âme.

Pendant le carême, ou appelait un prédicateur étranger, quoique nous eussions quatre docteurs de Sorbonne attachés à l’École. En 1774, nous vîmes arriver l’abbé Fauchet. Il avait prêché devant le roi, et il avait obtenu une bonne abbaye. Nous apprîmes qu’avant de commencer ses sermons il avait dit chez le gouverneur que nous étions très-irréligieux , et qu’il nous dirait des vérités sans ménagement. Les élèves ne s’entretenaient plus que de cette courageuse résolution et se préparaient au combat. Dès le premier sermon les uns dormaient, ronflaient; les autres criaient : Young, Young! parce qu’ils croyaient reconnaître des imitations de ce sombre auteur anglais, dont la traduction, par Le Tourneur, avait pénétré, je ne sais comment , parmi nous. Comme capitaine d’une compagnie, je fus obligé de me lever, d’appeler les dormeurs et les interrupteurs par leur nom, et de les exhorter au silence. Ce mouvement était général ; deux cents jeunes gens se moquant ouvertement d’un prédicateur, c’était un vrai scandale. Les tribunes étaient remplies d’une société choisie, curieuse de l’entendre , et attirée aussi par son projet annoncé de nous convertir. Il avait une belle figure, une voix sonore et retentissante , et , comme il prodiguait les images et les expressions recherchées , il avait la réputation d’être éloquent.

Tout ce tapage le déconcerta ; mais, au lieu de continuer son discours avec une froide tranquillité , il s’échauffa beaucoup trop, car il était naturellement violent, comme il le prouva pendant la Révolution. Sa chaleur, sa déclamation augmentèrent le mauvais effet déjà produit par son éloquence , qu’il rendait foudroyante autant qu’il pouvait; mais, au lieu de continuer le tapage, les élèves se bornèrent à dormir en silence. Toutes les tètes allaient à droite, à gauche, tombaient eu avant, eu #

arrière, les unes sur les autres. II prouva bien qu’il n’avait pas la véritable éloquence , qui consiste à parler suivant les lieux , les temps, les personnes et les circonstances. Quelques phrases dites avec politesse , exprimant un regret modéré de ne pas fixer l’attention de cette jeunesse, auraient suffi pour la ramener à lui. II oubliait trop qu’il parlait à des jeunes gens qui recevaient une éducation militaire et qui devaient entrer dans les armées. Il ne prêcha que cette seule fois. Il se prononça fortement, dès 1788, en faveur des principes révolutionnaires les plus extrêmes, adopta la constitution civile du clergé, fut nommé évêque du Calvados et député à l’Assemblée législative eu 1792. 11 parla et vota comme les Girondins et fut avec eux conduit à l’échafaud. Dans sa prison il rétracta ses erreurs religieuses et politiques entre les mains d’un prêtre quj a publié cette rétractation; elle n’était point faite secrètement. Quand il nous prêchait si malheureusement , je n’imaginais pas, en protégeant son éloquence religieuse contre mes camarades, que je combattrais un jour son éloquence politique dans une seconde Assemblée nationale , digne de la première par sa profonde ignorance, et plus digne encore de la troisième par sa tendance à la plus épouvantable anarchie.

Je ne sais pourquoi on avait appelé ce prédicateur étranger ; nous en avions deux que nous aimions beaucoup. L’un, l’abbé Gallard, d’une santé délicate, ne prêchait jamais pendant plus d’une demi-heure ; il ne nous entretenait que de nos devoirs, comme sujets du roi et comme militaires ; il nous exhortait au courage. Sa morale était douce, affectueuse ; on l’écoutait dans un profond silence.

L’abbé Tailler, depuis grand-vicaire de Saintes , parlait plus longtemps, mais toujours aussi de nos devoirs. 11 était trèséloquent; sa voix était belle, sonore, très-agréable, et cependant , par une disposition singulière de son organe , au milieu de la prononciation la plus harmonieuse on entendait tout à coup un son d’une fausseté qui faisait peine. Il osa un jour

traiter la question délicate du duel il s’appuya sur la demande que lui en avaient faite plusieurs élèves ; il s’étendit beaucoup sur les terribles circonstances qui pouvaient placer un homme entre le duel et le déshonneur. Il était instruit des promesses , signées de leur sang, que des élèves s’étaient données mutuellement, de se battre quand ils seraient sortis de l’École. 11 parla fortement contre ces duels anticipés, leur prodigua meme le ridicule dans des termes ménagés délicatement, il satisiit tous les auditeurs par la manière dont il traita ce sujet, si difficile pour un prédicateur.

I/abbé Clémenceau ne nous parlait que de mystères et de dogmes. Il dissertait théologiquement ; il se jetait dans des arguties maladroites dont on se servait pour détruire ce qu’il voulait établir. 11 nous accablait d’un profond ennui , et l’ou donnait sans-malice à ses sermons.

Le quatrième docteur, l’abbé Genêt, passait pour un homme très-savant dans l’histoire ; il la faisait entrer un peu par force dans ses sermons. Il était lourd et pesant de la voix , du style et du maintien. Quand nous voulions le désigner, nous prononcions ce membre de phrase qu’il répétait souvent : El l'empire romain, commencé sous Auguste , s'écroula sous Augustule.

Un jeudi , jour de récréation , nous faisions une promenade militaire dans la plaine de Grenelle. Nous arrivâmes au lieu où Louis XV, après avoir chassé , se disposait à monter en voiture. Il nous aperçut et s’avança vers nous. Nous marchâmes de son côté en colonne, et, quand nous fûmes à une distance convenable, nous nous mîmes en bataille et nous présentâmes les armes. 11 nous joignit aussitôt, et parut fort content de notre petite manœuvre. Un bataillon de jeunes gens de quatorze à dix-huit ans avait quelque chose d’intéressant. Les capitaines étaient à la tête ; il leur parla , les interrogea sur leurs noms , leurs familles , et sur l’arme à laquelle ils se destinaient. L'un d’eux , nommé Perresty, arrêta sou attention.

C’était un très-bel homme. Le roi apprit qu’il montait très-bien à cheval, et dit à un seigneur qui l'accompagnait : « Vous direz au ministre de la guerre de le placer dans le corps des carabiniers. » Il remarqua que les capitaines avaient deux épaulettes d'argent , que les autres élèves en avaient d’argent , de soie et argent , de laine rouge , et un petit nombre de bure. Il se lit expliquer la cause de ces différences; elle venait de la conduite. Un élève très-hardi sortit un peu de son rang et sembla vouloir lui adresser la parole. Le roi jeta les yeux sur sou épaulette rouge et lui demanda son nom. Après l’avoir appris, il témoigna un léger mécontentement. Le roi avait remarqué ses épaulettes rouges, et il fut sans doute mécontent de voir cette épaulette, qui venait de lui être désignée comme peu honorable , s’avancer seule et sortir des rangs pour lui parler. Il nous dit adieu et monta en voiture. Nous fûmes frappés de sa belle figure-, dont les traits étaient bien conservés ; mais sou teint était d’un jaune cuivré, et ne paraissait pas annoncer une bonne santé.

Le beau régiment des gardes françaises manœuvrait souvent dans le Champ de Mars, qui appartenait à l’École, et nous assistions quelquefois à ses grandes manœuvres ; il était commandé par le maréchal de Biron, qui en était aimé et respecté. Ce corps , autrefois la terreur de Paris , était devenu , sous la main du maréchal, l’appui de la sécurité publique. Le marquis de Sausaye, qui en était lieutenant-colonel, avait une voix d'uuc étendue extraordinaire. Souvent il défendait de répéter ses commandements, et quand il disait: Vous partirez à ma voix, elle retentissait dans tout le Champ de Mars. Dans les instants de repos il avalait, disait-on, un œuf frais non cuit, afin de conserver sa voix.

Les officiers de ce régiment portaient un esponton , espèce de pique très-longue. Quand ils étaient à la tête du régiment , le bras droit étendu et l’esponton à la main, cette ligne présentait un aspect guerrier <>t majestueux. Lorsqu'ils dcülaicul, Us

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