CHAPITRE XIX
nctoiir à Paris apn-s la Tcrrrur. — Mes doux ouvragr*. — Journée «lu IS vendémiaire. — Ma roudainnation à mort. — .Mon élection par le collège de Seine-et-Marne. — tiénrieus»; tentative de MM. Pastorel et Borne en ma faveur. — Élection de Harthélemy au Directoire. — Je défends la colonie de Saint-Domingue. — Entrevue à ce sujet avec MM. de Talleyrand et Barras, —On rétablit le cluh des jacobins. — Je concours à le faire fernier. — Anecdote singulière sur des approvisionnc-
^ nients.— Le général Pichcgru.
Je continue Touvrage que j'ai commencé , et toujours sur le même plan. .l'expose, autant qu'il m'est possible, les causes des événements, et j'en montre les effets. Je recherche surtout celles qui dérivent de notre caractère , et celles aussi par lesquelles notre ignorance des choses qui forment et affermissent un gouvernement agit d'une manière terrible sur notre caractère politique. Il me semble que cette étude doit être celle de tous les Français qui s'intéressent à la prospérité de leur patrie ; car si nous continuons , par une inconstance qu'on ne trouve chez aucun autre peuple , à marcher de changements en changements, comme nous avons fait depuis quarante ans , la France subira des révolutions pendant des siècles et finira par s'anéantir de ses propres mains. Dans le plan que j'ai conçu, je suis forcé de parler de ma conduite, parce que je ne suis bien certain que des choses que j'ai vues, auxquelles j'ai pris part, et qui ont agi sur moi. J'entre aussi dans des détails moins importants , lorsqu'ils marquent plus spécialement les causes que je recherche. J'avouerai aussi que, par un sentiment bien légitime, je m'occupe des détails qui peuvent me concilier l'estime du parti avec lequel j'ai combattu, toutes les fois que mû posi-
tion me Ta permis. Mais je ne connais pas de manière plus certaine de lui prouver mon attacliement qu'en niontrant la vérité sur nos fautes et leurs funestes résultats.
J'arrivai à Paris dans un moment où les esprits étaient trèsagités. liCS journaux avaient pris une entière liberté; non-seulement ils vouaient à Texécration publique les hommes qui avaient servi la tyrannie par des crimes , mais encore ils discutaient la forme de gouvernement qu'il était possible d'adopter. J'écrivis un ouvrage que j'intitulai : liéflexions sur les bases d'une Constitution. Il fut présenté au public et à la Convention par INI. Bresson, membre de cette Assemblée. Après avoir prononcé, dans le jugement de T^ouis XVI, un vole étonnant par sa fermeté et par le mépris dont il couvrait les assassins du roi , il avait été mis hors la loi , et enfin rappelé à son poste, après le 9 thermidor. Il continuait noblement sa carrière politique, en rendant aux proscrits tous les services qui dépendaient de lui. Il était beaucoup plus jeune que moi. Je ne m'attendais pas à lui survivre, et que j'aurais un jour la douleur de partager l'affliction de son honorable famille et de ses nombreux amis.
On sent bien que, dans cet ouvrage, je ne parlais pas du rétablissement de la royauté : c'eût été l'action d'un insensé ; une semblable proposition, même indirecte, eiU causé un grand mal sans produire aucun bien ; mais je demandais les deux Chambres, et un seul homme à la tête du gouvernement. C'était beaucoup pour ces temps , où les folies révolutionnaires conservaient encore leur empire sur un grand nombre d'esprits, et principalement sur la majorité de la Convention.
Cet ouvrage eut le plus grand succès; il fut loué et soutenu, surtout par Fréron, dans un journal très-répandu. C'était une nouveauté hardie , que la demande des choses les plus simples ; elles étaient réclamées par la cruelle expérience que nous venions de faire. 11 faut se reporter à ces temps si extraordinaires, où l'esprit humain , après s'être égaré dan? la plus obscure nié-
'6i)'2 MKMOIhP.S
Ui|)liysi(jii(î, r.'iv.ii! .inpiiciuj'cau (;on><niciiH'iii(liiii ^r.ind «inpiro, ot l'nvnit ;iii)si ploiif^JMlîJUS la plus cpouvaiiUiblc .iiKinliir .I(î puis (lin; qu'on s'arrachait cet ouvrage. Un libraire du l'alais-Koyal me dit qu'il en avait f;»it une seconde édition et qu'il en avait vendu un fn*<ind nombre d'exenq>laires.
Ainsi , après avoir été dénoncé , en 17'J2, par Je fanieuv Hrissot, comme le chef crimiucl de ceux qui auraient voulu les deux Chambres , j'étais le premier qui, après l'horrible règne de la Terreur, osais demander cette institution, et un chef unique à la tête du gouvernement.
La Convention avait nommé un comité qu'elle avait chargé de lui présenter le plan d'une nouvelle Constitution. Baudin des Ardeunes , qui le présidait, m'écrivit en son nom , pour m'engager à me rendre auprès de lui , afin de joindre mes avis a ceux de ses membres. Je répondis que je ne pouvais accepter une invitation si honorable, parce que j'étais convaincu que le comité n'oserait point proposer des choses qui me paraissaient indispensables , et qu'il ne ferait même pas ce qu'il jugerait luimême le plus nécessaire. Quelque temps après , il présenta son rapporta la Convention. Je publiai un second ouvrage, dans lequel je critiquai ses propositions , et surtout celle d'établir cinq directeurs. Je prouvai l'impossibilité de maintenir l'harmonie entre cinq hommes chargés du gouvernement d'un grand État et revêtus d'une puissance égale entre eux.
Un article de la nouvelle Constitution ordonnait qu'un tiers des membres de l'Assemblée législative cesserait ses fonctions tous les ans. La Convention voulut que les deux tiers de ses membres conservassent leurs pouvoirs. Cette disposition révolta toute la France. L'horrible tyrannie dont cette Assemblée avait accablé la France était présente à tous les esprits. Les pouvoirs , conservés aux deux tiers de ses membres, alarmaient tous les Français, excepté ceux qui avaient partagé les crimes et les fruits de la tjTannie. L'indignation éclata surtout dans la capitale , et, le 5 octobre 1795 , les gardes nationales prirent les armes dans
DE M. I,l- COMTE DE VAU BLANC. 303
toutes les sections. La résistance fut générale; mais elle ne fut point dirigée par une seule tête. Le général Danican prit un instant le coinniandenicnt; il n'avait pas un assez j^rand ascendant pour réunir les vœux et la confiance. J'avais été malade; j'avais passé quelques jours dans la famille du général Mathieu Dumas, et j'arrivais de la campagne depuis deux jours lorsque le mouvement éclata dans Paris. .Pétxiis domicilié dans la section Poissonnière. Chaque section avait nommé un président ; celui de la section Poissonnière cessa ses fonctions le jour même , et dans l'instant le plus critique. On m'invita à le remplacer. Je ne balantj.ai pas, j'acceptiii ces dangereuses fonctions. Cette journée, connue sous le nom du \:) vendémiaire^ fut fatale à la liberté. D'un coté, on ne voyait que de l'ardeur, de l'indignation, sans aucun accord dans les mesures et dans l'attaque dirigée contre la Convention ; de l'autre côté se trouvait l'avantage immense de commander à des troupes régidières, accoutumées à obéir liarras en fut nommé le général ; il eu donna aussitôt le commandement au célèbre Bonaparte, L'artillerie foudroya la colonne de citoyens qui attaquaient le quartier où résidait la Convention; malgré leur courage la victoire se décida promptement contre eux.
Certes, ce qu'on appelle V opinion publique s'étiit bien déclarée alors à Paris ; c'était celle de toute la France : vous voyez ce qu'elle a produit. Cinq cents conjurés déterminés, conduits par un seul homme , auraient renversé la Convention ; mais cette chose indéfinissable, qu'on appelle opinion publique, fortifiée par le souvenir tout récent de tant d'horreurs, accrue j)ar une haine violente, tous les jours de plus en plus manifestée, n'a servi qu'à faire mitrailler de bons citoyens pour une cause qu'ils n'ont jamais su défendre. Jamais ils ne la feront triompher, même dans les circonstances les plus favorables. Bientôt j'en donnerai une centième preuve. Cela vient de notre c<iractère. En France, l'autorité seule peut agir, seule peut se maintenir ou se détruire. Hors d'elle, point d'action, par l'impuis-
30 1 MFMOIKKS
SiiiK-c (!(• rccoiiM.'iitnr des chefs. Si la (loinnitirMi ii,i\,)it pas noiniiH^ un «lirl, ou s'il .iv.iit clé incerljin, indécis, flic jurait succombé. Mais elle avait Bonaparte, le seul homme qui, dans nos crises politiques, ait montré une détermination aiLSsi inip<> tueuse que décidée. Si Bonaparte avait commandé les défenseurs du trône le 10 août 17U2, il aurait triomphé plus facilement encore que dans ce 13 vendémiaire, dont je viens de parler.
La Convention nonmia une conmiission militaire, qu'elle chargeade juger les honmies généreux qui n'avaient pas voulu rester plus longtemps sous le joug odieux de sa tyrannie. Klle était présidée par le général Lostange; le général Foissac-Latour en était le rapporteur. .le fus condanmé à mort par contumace, avec plusieurs autres citoyens dignes de cette honorable condamnation. Le jugement était signé des deux généraux que je viens de nommer, et du .sergent Hache. Je m'honore d'avoir été compris dans la même condamnation que M.>L Delalot et Quatremère de Quincy. Celui-ci fut jugé ensuite par un jury, qui déclara qu'il n'y avait pas eu de conspiration le 1 3 vendémiaire (juillet 1796).
Le jour même que le jugement fut proclamé dans les rues de Paris , je me trouvai sur le boulevard , au milieu de la multitude qui écoutait le crieur public. J'entendis ma condamnation. Un de mes amis me prit par la main, me reprocha mon imprudence et m'engagea à me retirer. J'allai chez madame la comtesse de Pardieu , et j'y passai deux jours, au sein de l'hospitalité la plus aimable. Elle me prêta un gros volume de Mémoires manuscrits , rédigés par Brissot ; il les avait écrits pendant sa prison , lorsqu'il avait été arrêté comme complice des Girondins. Ces Mémoires se ressentaient de la situation de l'auteur, qui sans doute n'oubliait pas, en écrivant, qu'ils pouvaient à chaque instant être saisis par ses ennemis et lus par eux. Cet écrit avait été confié à madame de Pardieu par un Anglais, grand admirateur de Brissot.
Mon séjour à Piiris ne pouvait être prolongé plus longtemps s.'tns une grande Imprudence. Je trouvai eueore mon dij;ne ami, le généreux ÎNl. Bresson. 11 me conduisit eliez lui , (ti de là à la campagne, chez madame Cottin , dont sa femme était Tamie. l'y reçus la plus généreuse hosi)ita!ité. Cette dame n'ftvait pas encore publié les romans qui Tout rendue si célèbre. Veuve peu d'années après son mariage, elle avait vu deuv de ses parents périr sur l'échafaud , après avoir inutilement sacrifié une partie de sa fortune pour les sauver. Le président du tribunal révolutionnaire, rintï\me Fouquier-Tainville , avait reçu l'argent et immolé sans remords ceux qu'il avait promis d'épargner.
A peine étiiis-je dans cette retraite que j'y reçus la visite du jeune Bertrand, très-connu depuis sous le nom du général Bertrand, et célèbre par son attachement à Bonaparte, qu'il suivit à l'île Sainte-Hélène. Peu de jours avant le 10 aoiU il s'était exposé pour me sauver des fureurs des jacobins. Il allait partir avec Aubert Dubayet, nommé ambassadeur à Constantinople; il venait m'offrir sa bourse. Je refusai ses offres généreuses, mais je fus vivement touché de cette preuve d'intérêt et d'amitié. 11 a toujours été le même envers moi dans toutes les circonstances, et je mourrai avec le souvenir constant de ses obligeants procédés.
J'éprouvai encore dans cette retraite l'avantage d'avoir cultivé l'art si attachant du dessin. Je m'en occupais presque toute la journée, comme après le 10 août et j)endant la Terreur, où j'avais parcouru la France avec un portefeuille de petits dessins , porté en sautoir. Je ne connais point d'occupation qui fasse une aussi agréable diversion à de pénibles idées, qui mette autant de calme dans l'esprit et qui l'attache aussi fortement. Le dessin réunit le travail des mains et de la tête. La poésie n'a pas cet avantage; mais elle en a un autre bien grand : c'est d'occuper l'esprit dans tous les instants , la nuit et le jour, sans avoir besoin de papier, de plume ni d'encre. Si l'on cotn-
300 MKMOIRES
p()S(; (!«' iiK'n)()ire, h; terDps passe rapidement , mais cQtW ocrw- |>ation est plus i<'iti<^aiit(3 (pie le dessin et ne met pas autant de ealmn dans res|)rit.
dépendant la Convention lut lorcée de convoquer les colle;;es électoraux; ils firent les élections sous le canon de vendémiaire; mais les électeurs n'en furent que plus exciu-s à remplir leur devoir. lisse rendaient en fouie dans les collèges. On n'eut alors aucun reproche à faire aux honnêtes gens Celui de Paris me désigna, dès le premier jour, pour un de ses candidats ; il chargea une députation de demander à ma femme si je devais être élu dans le département de Seine-et- .Marne ; elle ne put donner une réponse positive. Les électeurs envoyèrent une seconde députation. Dans Tintervalle, un courrier, arrivé de Melun , avait apporté à ma femme la nouvelle de mon élection dans cette ville. Ainsi se manifestait en ma faveur un accord honorable des bons citoyens. Ils s'entendaient merveilleusement alors; leurs revers ne les rebutaient pas. Ils auraient triomphé s'ils avaient reconnu des chefs ; mais le caractère français s'y oppose. Trop de petites passions divisent les honnêtes gens, parmi nous, pour qu'il soit possible de les rallier sous des chefs reconnus par eux. C'est là l'unique cause de toutes les défaites du parti royaliste.
Pichegru, INIoreau et d'autres généraux avaient fortifié par de grandes et nombreuses victoires le parti républicain; Bonaparte, par les actions les plus brillantes, semblait le rendre impérissable ; et cependant on voyait ce parti craindre déjà la décadence du gouvernement qu'il venait d'établir. Tant il est vrai que l'éclat des victoires ne peut affermir un gouvernement faible par lui-même et combattu par la nature des choses et par le caractère des peuples.
J'étais toujours sous la condamnation à mort. Pastoret et Borne, membres du Conseil des Cinq-Cents, entreprirent de me faire réintégrer dans les fonctions de député. Us parièrent avec un courage aussi honorable pour eu^c que pour moi:
1)F M. LE COMTE DE VAUnLANC. 307
mais ils turent repousses par les restes de Id C-onvenlion, (jni siéf^eaient encore dans la Chambre. Quelcjne temps après, on déeonvrit une eonspiralion royaliste, tramée par Hrottier et La Villeheumois; elle augmenta Tanimosile des républicains et recula plus encore l'abolition de mon arrêt de mort INlais dans le mois de mai 17i)G éclata la conspiration démagogique connue sous le nom de lîabœul', qui en était le chef. Cet événement (il pencher la balance du coté des royalistes. Les républicains les plus modérés virent clairement alors combien l'anarchie , préparée par la faction des démagogues i'orcénés , était plus redoutable que le triomphe du parti royaliste. Ils sentirent s'amollir leur animosité contre ce parti. Le moment était favorable pour moi ; ]M. ^Mathieu Dumas vint me voir à la campagne et m'annonça que mes amis allaient tenter de nouveaux efforts. En elTet, les mêmes orateurs, Pastoret et Borne, renouvelèrent la noble entreprise qu'ils avaient conniiencée , et firent déclarer illégal et nul l'arrêt de ma condamnation. Je rentrai dans le conseil , et je me rejoignis à mes amis.
11 lallut prêter le serment de fidélité à la république et de haine à la royauté. Au moment où J'allais le prononcer, le parti jacobin s'agit*'^ avec fureur; un IMontagnard trouva que je ne le prononçais pas d'une voi.v assez haute; il me cria de sa place : « Parlez plus haut ! » Je répondis : « Et vous plus bas. M
C'était un étrange serment que celui de haine à la royauté. ï.a haine est un sentiment , en sorte qu'on jurait d'avoir un sentiment. Il y a d'ailleurs tant de royautés dilïerentes les unes des autres : la royauté des rois de Sparte ou de Kome, celle de Pologne , d'Angleterre ou de France, n'ont aucun rapport entre elles. La royauté peut n'être qu'un vain titre confère à la magistrature la plus faible ; une républi(pie peut avoir un roi ; en sorte que chacun pouvait interpréter son serment comme il l'entendait, (^'est un étrange serment que de jurer la haine d'une chose qui n'est pas définie.
•WIS MÉMOinHS
Cl (|iii |)i'!itav()i.<;(MitCtiraetères<lirfér(Mits. Je prononçai dune voix élevée une p.'irlie de ces observait ions, eu me reineltint n ni.i pl.ice et en dis.iiit (priin serment de li;iine était Uopposé du sernuînt des nniants.
Des hommes restés toujf)urs altiiehés à nos princes dans rén)igrati()n , ou vivant en France dans une profonde retraite, se vantent tous les jours de n'avoir prêté qu'un serment : ils peuvent avoir raison ; mais ils hlàment ceux qui ont prêté d'autres serments , et ils n'ont plus raison. Je leur demande ce qui serait arrivé, en 1814, si tous les Français attachés dans le fond du cœur aux Bourbons n'avaient jamais accepté d'emplois civils, militaires, ou de fonctions législatives; aucun homme en place n'aurait j)rononcé leur nom, ni aucun dans le Sénat, dans le Corps législatif, et dans les provinces, aucun préfet n'aurait parlé pour eux. Et comme il est bien connu que les princes étrangers, entrés dans Paris en 1814, ont penché pour une régence, et n'ont rien fait, ainsi que je le prouverai l)ientôt , pour faire reconnaître les Bourbons , il est non moins certain qu'ils ne les auraient pas reconnus si les personnes les plus éminentes, si des généraux, le Sénat et le Corps législatif ne s'étaient pas déclarés en leur faveur. Sans cet appui des hommes influents, quelques mouvements dans la capitale, pour soutenir leur cause , auraient été réprimés par les étrangers euxmêmes. Or tous les hommes qui formèrent alors le gouvernement provisoire , et tous ceux qui les secondèrent , avaient prêté les serments exigés dans diverses circonstances. Ce n'est que par la position personnelle oij les plaçaient ces serments qu'ils ont pu rendre le plus grand service à la patrie et à la dynastie légitime. Ces mêmes hommes avaient rendu un autre service non moins grand à cette djuastie en servant leur patrie, tandis que les Bourbons ne pouvaient rien pour elle eu la défendant contre les étrangers, eu l'éclairant autant qu'il dépendait d'eux , en repoussant au milieu des plus grands périls les malheurs prêts à l'accabler, en combattant la ty-
rannie, en bravant l'éihalaud. Que d'autres les blâment de ces serments; quant a moi, je me glorilie d'avoir prononcé ceux, sans lesquels je n'aurais pu servir ma patrie, et mériter, en la servant , cinq honorables proscriptions. Je me glorilie d'avoir prononcé le même serment que Louis XVI, et d'avoir pu, par cela même, m'exposer à périr en détendant sa cause.
Je gardai le silence pendant quehpie temps; j'étudiai soigneusement les différents partis qui divisaient la Cihambre, et je vis clairement qu'il serait impossible de mettre parmi les royalistes l'accord si indispensable pour leur succès. Lorsque je me dé^'idai à reparaître à la tribun*», je m'opposai à toutes les mesures qui pouvaient tendre à rétablir la Terreur. L'ordre social était défendu [)ar un grand nombre de députés nouveaux et de ceux de la Convention restés en place ou réélus, .le défendis les déportés de Saint-Domingue détenus à Rochefort. Le Directoire voulait les traduire à une commission militaire; je m'élevai contre cette tyrannie. Je revins, dans une autre occasion , sur la compétence des conseils de guerre ; ou cherchait à l'étendre de la manière la plus dangereuse. Je parlai aussi sur les destitutions militaiiTS ; le Directoire cherchait a devenir maître absolu de l'armée , aliu détre maître des conseils.
Des députés, anciens membres de la Convention, en avaient conservé des idées bien singulières; l'un d'eux m'interrompit au moment où je prononçais (juelques phrases sur le courage qu'on devait opjmser aux factieux ; il s'écria, d'un ton de reproche, que je m'étais soustrait à la mort par la fuite. « Oui, lui répondis-je, comme un certain poltron romain, qui se cacha pendant quatre ans pour éviter les fureurs de Sylla. Ce poltron était César. »
Mais plusieurs conventionnels s'ét«'iient ralliés à notre parti et soutenaient avec nous les principes de l'ordre social; Thibaudeau plus qu'aucun autre. J'eus occasion de reconnaître un jour, en parlant après lui , la loyauté courageuse qui ve-
310 IklKMOlBES
n.iil (rinspinjr son discours. l)n jourunl royaliste ircs-ucrn-- (lité alors iirnccahla du rfj)roc*l)('S ; (;\*l.iil un crime usfRV<*u\. Un écrivain qui ne faisait que paraître sur la scène poliliqii»; jugeait et condamnait souverainement un homme déjà frappe de trois proscriptions. Tous les jours nous étions aiiLsi juges ; il n(^ fallait pas dire ce que nous avions dit; il fallait faire ce que nous n'avions pas fait, et surtout et toujours il ne fallait pas recevoir dans nos rangs les députés qui revenaient à nous en revenant à l'ordre social. Cette espèce de proscription , qu'on nous commandait, a été bien funeste au parti qui réunissait alors les vœux de la grande majorité des Français. Ce fut une des causes qui l'empêcha de profiter de sa position ; cette cause est tout entière dans notre caractère , (|ui se jette souvent dans dos écarts sur les pas d'un faux honneur. Comment un parti peut-il se fortifier s'il repousse tous ceux qui reviennent à lui après l'avoir combattu? L'ordre social domine toutes les autres considérations ; sa voix se faisait entendre alors par des hommes qui l'avaient troublé ; Us revenaient à nous , ils parlaient comme nous ; il fallait donc les écouter et les appuyer sans descendre dans leur conscience. Des journaux et des pamphlets nous excitaient à les repousser, et donnaient la couleur de la honte à une conduite ditTérente de celle qu'ils voulaient nous imposer.
Le 23 aoiit 1795 la Convention avait dissous les clubs dans toute la France : mais le club des jacobins s'était rétabli à Paris , sous le Directoire. Des hommes très-influents avaient provoqué , favorisé son rétablissement , et le dirigeaient. Une commission proposa des mesures réglementaires pour en arrêter les abus ; je m'élevai avec force contre une idée si faible : il ne s'agissait pas de régler des assemblées si dangereuses , mais de les détruire entièrement. Je l'obtins. La résolution que je proposai fut adoptée et envoyée aussitôt au Conseil des Anciens , qui avait prolongé sa séance dans l'espérance de la recevoir. Portalis fut chargé d'en rendre compte , et par un
DE M. Li.: coMTi: i)i-: ^AUBLA^(:. 311
discours «Moquent il (Ick'rniiua a» Conseil à rad()|)t«'r à Tiuslant Miême.
Je dénonçai la direction imprimée au ministère de la marine. Il envoyait dans les colonies, et surtout à Saint-Domingue, un int'àme journal intitulé le HépubHcdin des colonies , et rédigé par un sieur Bottu ; il excitait la haine des cultivateurs contre les propriétaires, des noirs contre les blai.cs. J'accusai dans le même temps Polverel et Santlionax , commissaires du Directoire à Saint-Dominfiue, et je réduisis lei:rs défenseurs au silence par raccumulation des prcu\es les plus fortes. Je fus soutenu par des conventionnels , et surtout i)ar Bourdon de l'Oise , qui dans d'autres temps était \\\\ fougueux démagogue , et que le Directoire envoya dans les déserts de Sinamary parce qu'il était revenu aux principes de l'ordre social.
Le Directoire lui-même fut accablé des preuves que j'accumulai et résolut de tirer enfin cette colonie de Thorrible état où elle était réduite. Barras , l'un des directeurs , chargé plus S|)écialement de cette partie , parla au général Beurnonville du désir qu'il avait de s'entendre avec moi pour cet objet. iM. de Talleyrand, ministre des affaires étrangères, en avait aussi parlé à ce général. J'allai d'abord avec lui chez M. de Talleyrand , qui m'engagea à voir Barras. Je le trouvai très-bien disposé ; il me promit de rappeler les commissaires , d'envoyer dans la colonie six mille hommes, sous les ordres du général llédouville, mon ancien camarade de l'École militaire et d'une probité à toute épreuve , première condition pour ce malheureux pays, où l'on cherchait, avant toutes choses, à faire sa fortune. Je dois remarquer que Barras fut fidèle à sa promesse, et quil l'exécuta, même après le 18 fructidor, où je fus proscrit pour la quatrième fois.
Ce fut ainsi, en transigeant avec le Directoire, que je rendis le plus grand service à la colonie de Saint-Domingue. A peine la chose fut-elle connue que je reçus une lettre outrageante^
écrite pnr un colon qui n'*si(lait à Nanli-s. Ce hravf honim(; «Hait furieux de ee que Polverel et Santhonax n'étaient pas envoyés à lYeliafaud ; je les avais sauvés, j'avais ronunis une trahison. Celle lettre ne m'élouna point ; toujours le« royalistes qui se tiennent à l'écart sont les plus injustes envers les hommes courageux de leur parti.
Aussitôt que la promesse que m'avait faite Barras fut connue du public, je reçus la visite d'un négociant. Il me dit qu'il a\ait une maison considérable à Bordeaux et une aux États-Unis ; il pouvait , plus que tout autre , se charger de fournir les comestibles de toute espèce à la flotte et a larmée , avant leur départ de nos ports et pendant leur séjour dans la colonie. 11 me demandait mon crédit auprès de Barras pour avoir cette entreprise. Je lui répondis que , s'il me donnait une note exacte et détaillée des moyens dont il pouvait disposer, Je l'enverrais à Barras, chargé de tout ce qui concernait les colonies. Aussitôt après ma réponse, et sans aucun préambule , il me demanda quelle somme j'exigerais pour le général llédouville et pour moi. Je crus avoir mal entendu ; je ne répondis pas. Il reprit la parole, et me demanda si nous serions satisfaits de cent mille francs pour chacun. Je repoussai fortement une semblable proposition. « Comment donc, me dit-il, pouvez- vous croire que je me chargerais d'une si grande entreprise si vous n'étiez pas intéressés l'un et l'autre au succès, vous à Paris , et le général dans la colonie ? Je serais bien fou de m'en charger sans cette garantie. » On imagine aisément quelle fut ma réponse. Il se leva en s'écriant avec colère : « Voilà comme vous êtes, messieurs les honnêtes gens! Il est impossible de traiter avec vous. L'armée et la flotte n'auraient manqué de rien ; vous verrez que l'entreprise sera donnée à quelque fripon, et vous en serez la cause. » Il dit ces mots avec une bonne foi évidente, suivant sa manière de voir et de raisonner. Il se croyait un honnête homme habile, qui entendait les affaires, et me croyait un honnête homme imbécile , qui n'entendait rien à ces choses. Son
ton et SCS gestes annonçaient un profond mépris pour ma sotte probité ; il ne coneevait pas mon refus. Cette conversation m'apprit comment se traitaient ces sortes d'affaires ; elle peut servir à expli(|iier plus d'une fortune rapide. Peu de temps après, je proposai un plan général d'administration pour Saint- Domingue; je fus aidé dans ce travail par Emcry, depuis sénateur et pair de France.
Je m'unis à Pastoret pour défendre les prêtres. Une nouvelle persécution s'élevait contre eux ; il repoussa fortement la demande de déporter tous les prêtres insermentés ; il fit remarquer l'absurdité de punir des hommes qui avaient refusé une constitution religieuse qui n'existait plus. 11 parla aussi , dans cette Chambre, avec la même éloquence contre toutes les mauvaises lois qui furent présentées. .le n'en parle pas avec dét'iil, parce que dans ce récit j'examine la conduite politique de la Chambre ; elle a plus influé sur nos destinées que les plus mauvaises lois n'auraient pu le faire. Nous avons vu la même chose et les mêmes effets dans l'.Vssemblée constituante et dans la législative, où les plus hoiuiêtes gens de ces assemblées , ignorants et faibles comme le gouvernement, ont perdu le trône; la même chose encore dans la Convention , qui s'est déchirée de ses mains ensanglantées ; et enfin nous verrons, sous la Restauration, la même et absolue privation d'esprit de conduite, dans les Chambres et dans le gouvernement, pousser le trône aux bords de l'abîme où il s'est précipité.
I.etourncur, l'un des nombres du Directoire, en étant sorti, il fallut lui donner r.n successeur; il devait , d'après la C-onstitution du jour, être nonnné par les deux Chambres : le Conseil des Anciens choisissait sur une liste décuple présentée par les Cinq-Cents. Les membres les plus influents des deux Chambres se réunirent pour délibérer sur cette importante opération et fixer leur clioiv sur l'honnuc que devaient porter nos suffrages ; car on faisait en vain une liste décuple ; elle n'existait que pour la forme. Jourdan, député de la Provenee,
31 i MÉMOirtES
|)ropo8a M. BnrllicN'my, d'uit il l'rtnit In parent. IVrsouiw; ne pouvait s'opposer .1 i!ii t'I clioix, sous le rapport <]es talents eonnne aiiib.'iss.'ulf'iir et de |;i probitr* l.i plus iiohie (!e nom reeul d'abord tin assenliment prescjiK! général dans la réiinir)n qui s'occupait do la désifçnation du seul candidat sur Iwpiel devaient se porter les suffrages de la majorité des deux Chambres. .Te fus d'un avis op[)Osé; je soutins que c'étiit condamner l'homme du monde le plus estimable à un malheur presque certain ; qu'il allait se trouver avec quatre hommes dont les idées, les caractères, la conduite révolutionnaire l'étonDeraicnt d'abord , le fatigueraient , l'accableraient ; qu'éloigné de la PYanee pendant toute la Révolution il ne pouvait avoir une connaissance exacte des hommes de cette espèce ; qu'il ne pourrait les comprendre même, encore moins les combattre et leur résister. Je soutins qu'il fallait nommer un général d'un caractère décidé; je proposai le général Beunion\ille. 11 avait montré sa fermeté lorsqu'étant ministre de la guerre il était sorti de ses appartements, le sabre à la main, et avait repoussé, avec deux aides de camp, une multitude factieuse qui remplissait les cours de son hôtel et voulait lui dicter ses volontés. Il avait commandé les armées ; il avait le grand avantage d'avoir beaucoup d'ascendant sur Barras. I.e général Beurnonville avait servi dans l'escadre de l'amiral Suffren ; il avait un commandement dans les Indes , lorsque Barras lui fut adressé par sa famille. Elle l'envoyait dans ces contrées éloignées à cause du mécontentement que lui causaient les désordres de sa jeunesse. Beurnonville eu avait eu soin, lui avait rendu des services, avait toujours entretenu des liaisons avec lui , et conservé sur son esprit l'ascendant qu'il avait pris autrefois en dirigeant sa jeunesse dans les Indes. Il pensait comme nous; il était lié avec plusieurs d'entre nous, et notamment avec le général Pichcgru ; il pouvait donc nous servir utilement, favoriser notre parti, d'autant plus que Laréveillère et Rewbcl! , deux autres directeurs , ne pouvaient s'accorder avec Camot.
i)K M. m: comte de VAUBLANC. SIT)
Beurnonville aurait neutralisé Harras , entraîné Carnot vers Barras et vers lui , et intimidé les deux autres ; mais cela était impossible à un homme eomme Barthélémy, d'une probité délicate , d'un caractère doux et conciliant , qui devait se voir avec effroi à côté de quatre révolutionnaires. Ses amis ne m'écoutèrent seulement pas ; leur aveuglement fut extrême ; ils l'instruisirent de mon opposition. Barthélémy m'écrivit la lettre la plus aimable à ce sujet et m'adressa les re{)roches les plus polis. On imagine aisément quelle fut ma réponse ; je la terminais en lui disant qu'il ne connaissait pas l'antre dans lequel il allait entrer. J'ai vu depuis son ami et son parent, Jourdan, de la Provence, convenir (ju'il lui avait reiulu le plus mauvais service en l'associaut à de tels honnnes.
Nous avons presque toujours, en France, une manière sentimentale et dangereuse de raisonner sur les hommes publics. Quand nous avons dit : « C'est un honnête homme , un honnne d'esprit, » nous ne permettons aucune objection. Mais le plus honnête homine du monde et le plus spirituel, peut, par cela même, n'être pas propre à tel emploi, à telle circonstance. C'était la délicatesse même de Barthélémy, c'étaient ses vertus personnelles qui devaient l'éloigner d'un poste où il allait être accablé toutà coup, sans préparation, par les choses qu'il allait voir et entendre. 11 me semble que ce choi.x fut une grande faute de conduite.
Dans ces temps, les journaux comptaient de grands écrivains parmi leurs rédacteurs, tels que Fontanes , Uicher-Séri/.y , La Harpe, Suard, iMichaud, iNlorellet, et plusieurs autres écrivains distingués. Ces journaux accablaient les anciens membres de la Convention; ils étaient furieux de ces attaques continuelles , et ces honnnes, grands prédicateurs des libertés dont ils pouvaient se servir, détestaient celles qui leur montraient la vérité. Ils demandèrent une loi pour la repression des abus de la presse. Cambacérès, qui présidait, me nonnna , et je me trouvai en présence de Syeyès et de Treillard. Ils m'avaient désigné parce
(jiic j'avais, dans l'Ass<'uil)I(''(; Ir^islatixc, parU* forU-incnl <ojitrc la calomnie, rontrc ses horribles résulUits, et propos*'^ (jiicJfjiK-s dispositions répressives, (le l'ut d'eux-m^nies que j'ajjpris re motif de ma nomination. Nous discut;lmes longtemps, et iniililcincnt. Je leur fis remarquer eombien l'esprit des jotirnauv du moment dilTerait de celui des tenips où j'avais parlé contni eux, qucje ne pouvais consentir à aucune proposition spécialement dirigée contre les journaux dont ils se plaignaient, mais que je désirais, plus que personne, une loi générale et de tous les temps contre les abus de la presse, et que j'étais prêt à y travailler avec eux \ous ne pûmes arriver à aucune conclusion. C'était inévitable; ils avaient une arrière-pensée facile à découvrir : c'était d'employer la force contre le parti dont ces journaux étaient les organes.
Parmi les députés était le général Pichegru, célèbre par ses victoires. Ses talents militaires furent empreints d'un grand génie, lorsque, prenant l'armée du Rhin, après de nombreux revers qui l'avaient découragée, il arracha la victoire par une manière nouvelle de combattre. Les lignes de AVeissembourg avaient été forcées après plusieuis combats. L'armée ennemie était supérieure en nombre et en cavalerie ; ce fut l'inspiration du génie qui tout à coup changea les manœuvres suivies jusqu'alors dans cette armée en un système de tirailleurs, de guerres de postes , de mouvements et d'attaques journalières, rapides et nudtipliées, qui surprit , ébranla les ennemis, et ramena la victoire sous nos drapeaux. Cette manière de combattre eut d'autant plus de succès qu'elle était conforme au caractère français. Ce grand mérite militaire frappa la France et tous les partis ; Robespierre lui-même en fit un pompeux éloge à la tribune.
Pichegru passa à l'armée du. Nord, qui venait aussi d'être battue. Condé, Valenciennes , le Quesnoi, Landrecies étaient au pouvoir de l'ennemi ; il n'était plus qu'à quarante lieues de Paris. Obligé de suivre d'abord les plans du comité de salut pu-
blic, le général eut quelques revers ; mais, aussitôt (piil put a^ir sans contrainte . tout changea. Par les opérations les plus rapides, les plus hardies, il battit renneuii à Cassel , à (lourtrai, à INIeniu. Feu de jours après il remporta encore une victoire complète sur la grande armée connnandée par ie prince ({c Sa\e-Col)Ourg , le duc d'York et l'empereur François, il marcha ensuite à une autre armée, la tromj)a par ses mandnivres , et recnporta dcuv victoires éclatantes ; les alliés furent rcjetés derrière la Meuse et le lUiin.
Au milieu de l'hiver, Pichegru dispersa les restes de l'armée anglaise, hollandaise et autrichieime , passa le Wahal sur la glace, et le 21 janvier il était dans Amsterdam et soumettait toute la Hollande. Os succès enivrèrent la (loiivention ; le général victorieux lut loué par rentliousiasme , et conquit l'admiration des militaires instruits de toute l'Iùirope. On vit hien que des manœuvres si habiles étaient inspirées i)ar un génie étendu, une constance inébranlable, et une noble auda<'e jointe à la plus grande prudence.
Knvoyé sur le llaut-Khin, il était à Paris le 1"^ avril 17'.)ô, au moment d'une insurrection générale des t"auboin*gs contre la Convention. Nommé commandant des troupes de la capitale, il apaisa la rt^volte sans verser le .sang, et par sa seule présence a la tète d'un nombreux état-major. 11 lut proclamé , dans la Convention, le sauveur de la patrie; il l'aimait sincèrement ; il méditait son salut. Il conçut le projet de rétablir les Bourbons; il ne réussit pas , parce qu'il fut obligé de confier son dessein a des personnes qui contrarièrent ses plans. On eut des soupçons ; on lui ota le commandement de l'armée.
Tel est l'homme que nous avions parmi nous, et dont nous ne connaissions pas tout le prix. \/a plup;!rt d'entre nous ne voyait en lui qu'un général heureux ; trè.s-peu savaient que ses succès n'étaient dus qu'a son génie. Il avait eu une bienveillance particulière pour mon frère, qui servait sous ses ordres; il lavait nonuné adjudani gênerai. (;<*la me donna l'occasion heu-
318 MiMoii'.is i»i. M. Il (ioMTi; uy. vai iti.xx:.
niisu (ic ( oimiK'iict r iioin* li.iisou p.ir «h's liinm'if^tutfi^t'H tW rrcoiiiiaissniici; ; j'imis d(; fnqucnls rdtretiniR avec lu* , surtout lorsque nous li\ines nioml)r('S du même comité. Il parloit (kmi , rcdécliissail Ix'.iucoup ; on voyait aisi'ment qu'il l'-tait fortcnuni occupé de la situation do la France. Il avait montré le plus iir.tuA dcsintcrcsscnicnl ; mallicurcuscmcnt trcs- modeste, il ne \ oyait pas tout ce qu'il pouvait. Il manquait d'ambition ; s'il avait eu cette qualité, si belle dans une àme élevée, il aurait eu dans ses nouvelles fonctions le mouvement et l'audace qu'il avait à la i^uerrc; il aurait imposé au Directoire et entraîné la Chambre, .le m'aperçus aisément, et d'autres aussi, qu'il était profondément dégoûté de tout ce qu'il voyait , de tout ce qu'il entendait, et que le dégoût l'entraînait dans une sorte d'apathie. Il eût été différent s'il avait vu la majorité se porter vers lui, le reconnaître pour son chef et décidée à suivre sa bannière.
.Tamais le parti des honnêtes gens ne s'est trouvé dans une plus lieureuse situation. Quoi de plus heureux que d'avoir pour chef un homme de génie , victorieux , audacieux et prudent à la fois, très-instruit, d'une grande expérience, capable d'entraîner les honmies , s'exprimant très-bien , avec facilité , sans emphase , sans déclamation ! Mais aussi quoi de plus honteux qu'un parti nombreux, une majorité n'aient pas conçu le prix d'un tel chef et n'aient pas volé au-devant de lui! Il fallait cela pour le déterminer. Combien c'eût été facile , sans notre malheureux caractère, qui nous rend absolument incapables de reconnaître la supériorité et d'aller au-devant d'elle. Des hommes qui pour la première fois entraient dans les affaires se croyaient bien plus habiles que lui.
CllAPITKK XX.
Situation des chambres. — Pidjet foriini par Cariiot , Villaret-Joyeuse et iiu>i. — Coiuhiilc et opiiiiuii do Hoiiaparte rclaliM-tiiciit à la iiian-|ie des dcpult's. — Détails sur eesiijel. — Accord secret de (>iniol cl de Hoiiaparte. — I/ariuée de I loche marche sur l'aris. — Mesures ridicules prises parle Q)ns('il. — Le i;»Miéral I'ichci;ru. — Jourruie du 18 fructidor. — Je suis condamné a la déportation. — Le général Itochambeau uiu fait sortir de Paris.
TiOs (lestiiK'os de la France auraient pu changer alors , si le C.iel avait donné an caractère français la faculté de combiner des mesures politiques, de s'entendre , de se donner des chefs, d'obéir à leur influeuce, de temporiser, d'attendre du temps les circonstances (pie seul il peut amener. Tout cela nous est imi)ossil)le. I.es Chambres , appelées conseils, se renouvelaient par tiers ; deu\ tiers avaient été nommés successivement dans le sens royaliste ; il ne s'agissait que d'attendre patiemment une seule année pour avoir un troisième tiers. Les circonstiinces auraient été d'autant plus favorables au parti royaliste que la mésintelligence connnencait à naître dans le Directoire. Rewbell, Laréveillère et Barras étaient opposés à Carnot; celui-ci était alors rhomnie modéré du Directoire, et Barthélémy se ralliait à (uirnot par la force des clioses, quoique leur caractère et leurs princij)es fussent bien dilTcrents.
Bonaparte, victorieux en Itiilie , penchait plus pour Carnot que pour les autres. H lui devait le commandemi'nl de l'armée d'Italie, et non à Barras , comme on l'a dit et répété. Bonaparte, avant le 13 vendémiaire, avait présenté au comité de la guerre de la Convention, dont était membre M. Pontccoulant , un Mémoire sur la guen«' dMlalie. Il y promettait de
3iy
3*J0 MKMOIUKS
I);illr(' rnrmf'o riiistro-sardi; , en prenant les positions q:i il in- <li(jii;iif , (le sj'pnrcr ces deux armées , de foreer les Autrichiens à chercher leur salut au delà du l'o , de tourner ensuite avee rapidité sur les Piéinontais , de les accabler et de les forcer à la paix. Pontécoulant fut eliargé d'examiner ce .Mémoire et d'en faire le raj)port à son eouu'té. Je tiens de lui ces détails. Il ajouta (pie cet écrit renlermait beaucoup de fautes de français et d'orthographe. Lorsque le Directoire fut installé, ce Mémoire i)assa dans les mains de Carnot , particulièrement chargé de ce qui concernait la guerre. J'ai appris de lui et de sou frère qu'il eut plusieurs conférences avec Bonaparte , que ce général parlait avec enthousiasme de son pian, et avec une telle confiance que Carnot fut ébranlé. Bonaparte le priait , le suppliait, répondait du succès.
Carnot se détermina, mais avec beaucoup de peine, à présenter ce plan au Directoire. Il en fit Téloge, il en reconnut la possibilité, mais il ajouta que, quoique l'auteur du plan lui pariU seul capable de l'exécuter, il hésitait à proposer de donner le commandement à un jeune homme qui n'avait pas encore commandé en chef; qu'il hésitait surtout parce que le gouvernement nouvellement institué devait craindre de compromettre sa réputation dès les premiers pas de sa carrière. Bonaparte fut appelé; il combattit toutes les objections; il prenait larmee telle qu'elle était, faible en nombre, sans vêtements, sans magasins, sans argent. Ce fut là surtout ce qui détermina le Directoire ; il aima mieux courir quelques risques que de rester dans l'inaction du côté de l'Italie. Carnot, en me racontant ces détails, ajoutait que Barras, n'étant pas chargé dé la guerre, n'avait pas seulement connu le mémoire de Bonaparte, qu'il n'avait d'ailleurs ni les talents ni les connaissances nécessaires pour en faire le rapport au Directoire, et que, dans un moment si important, il eût été impossible que le Directoire se fut décidé d'après le simple crédit de Barras et son amitié pour Bonaparte. Carnot, qui avait dirigé les opérations militaires
pendant toute la guerre , pouvait avoir cette .induence sur le Directoire ; c'était impossible à lîarras.
Bonaparte conserva des liaisons particulières avec Carnot. A peine eut-il remporté ('es victoires et rendu son nom célèbre (ju'il eut des pensées bien opposées aux pensées des révolutionnaires ; il les manifesta dans plusieurs circonstances. Regnnult de Saint-Jean d'Angély était auprès de lui dans l'armée d'Italie; il y rédif^eait un journal sous son inspiration. Il blâmait dans ces feuilles plusieurs opérations des Chambres; mais il louait tout ce qui tendait à rétablir l'ordre public. Il donna beaucoup d'éloges à mes discours sur les colonies et à mes efforts pour les arracher à la tyrannie qui les acrablail .
Bonajjarte avait à Paris un de ses aides de camp, M. de La Valette, qu'il avait chargé de lui rendre compte de toutes le.s choses qui pouvaient intéresser son armée et lui-même. La Valette voyait fréquemment Carnot. Un député prononça un discours véhément sur les événements récents passés à Venise ; il ac<*usait indirectement Bonaparte d'avoir ordonné le massacre de prisonniers aulrichiens. Les députés qui connaissaient la situation des conseils, et combien ils étaient menacés par la majorité du Directoire, avaient l'espérance de voir Bon.!- |)arte soutenir le parti de Carnot et de Barthélémy, s'ils se déclaraient ouvertement pour la majorité des Chambres. Ceuxlà sentirent l'imprudence de l'orateur. Plus de douze d'entre eux coururent à la tribune pour lui répondre. .T'étais de ce nombre ; mais la majorité s'étiiit si fortement prononcée contre son discours que toute réponse fut inutile. M. de La \ alette assistait à la séance; il vit ce mouvement, se rendit sur-lechamp chez Carnot, lui témoigna sa satisfaction de ce qu'il venait de voir, et lui montra le jour même la lettre dans laquelle il en instruisait Bonaparte. Je tiens ces détails de Carnot.
L'amiral Viîlaret-Joyeuse, du Conseil des Cinq-Cents, avait conçu le projet de faire déclarer Carnot en faveur de la ma-
jorité. Il le voyait souvent; il ramrMia chez moi. Je* (iciiieurais sur le houlev.'ird «les Italicîis. (détail une (Jéinareli<* peul-èlre Irop manifeste. Il y avait alors un si petit nombre de voitures clans Paris que celle du directeur devait être remanjuée. Nous eûmes un long entrelien. I.a haine de Camot pour ses trois collègues, son mépris pour eux le faisaient pencher vers la majorité des (conseils. Il était prêta se déclarer; la promesse expirait sur ses lèvres. Mous apercevions clairement la cause de son hésitation : c'était sa situation personnelle. S'il n'avait pas voté la mort de Louis XVI, il n'aurait pas balancé un instant; mais cette pensée venait changer toutes ses résolutions, quoiqu'il ne pût être encore question du rétablissement des Bourbons; mais il voyait dans le succès de nos desseins le triomphe du parti royaliste ; il craignait d'être proscrit par ce parti , d'être repoussé avec mépris après avoir été l'instrument de son triomphe. Nous lui disions toutes les choses capables de le rassurer : qu'un si grand service ne pourrait être oublié ; que la destinée de la France était dans ses mains; que, s'il ne se déterminait pas , il allait être lui-même , ainsi que nous , proscrit par ses collègues. Le danger était certain , pressant ; il en convenait. Il fallait d'abord le détourner. Nous lui promîmes sur l'honneur de rapportera lui seul la gloire du succès ; il n'avait même pas besoin de notre déclaration , car l'événement aurait prouvé qu'il en était l'auteur.
Après cet entretien, nous tûmes convaincus, Villaret-Joyeuse et moi , qu'il était fortement travaillé par des sentiments opposés, mais qu'il fallait, pour le déterminer, quelque événement que nous ne pouvions ni amener ni prévoir L'amiral continuait de le voir souvent et m'instruisait de ses dispositions. Il vint plusieurs fois chez moi , mais dans la voiture de l'amiral. Nous étions convenus de n'instruire aucun de nos collègues de ces négociations jusqu'au moment décisif. Un incident bien faible, méprisable même, les rompit pendant quelques jours. Dumolard venait d'être nomme président du
Conseil (les Cinq-Ceuls ; Curnot, qui présidiil alors le Dircctoirç, l'invita à dîner; Dunioiard refusa par un billet (jue (larnot trouva offensant. Il le montra ii N iilarel-Joyeuse, et lui dit ; « Je vois maintenant ce que je devrais attendre du parti royaliste, s'il devenait le maître. » Il lui parla de la manière haineuse dont un journal m'avait reproché quelques mots que j'avais dits en faveur d'ime opinion de Thibaudeau. Ce malheureuv billet et ce journal avaient fait sur son esprit une profonde impression ; Villaret crut qu'il ne pourrait le ramener à d'autres sentiments.
Mais les événements se pressaient. I^a guerre était déclarée entre les Conseils et le Directoire ; la perte des députés influents était résolue ; elle devait amener celle de Carnot et de lîarthélemy. Les trois autres membres , Barras, Laréveillère et Rewbell confièrent leurs desseins au général Iloche; il commen(;;a à faire avancer des troupes vers Paris. Carnot fut promptement instruit des premiers mouvements de ce général , et recommença ses entretiens avec Villaret-Joyeuse. Il avoua qu'il devait agir pour sa propre sdreté ; il ne balança plus ; il concerta avec lui les mesures que nous devions prendre I.e général Piehegru avait une lettre imprudente du général Hoche, dans laquelle il annonçait ses desseins ; je ne sais à qui elle était adressée et comment elle était tombée entre ses mains. 11 l'aurait lue au Conseil ; il aurait dénoncé l'attentat médité par Hoche contre les députés en marchant sur Paris. Nous étions certains de l'engager à cette démarche, lorsque le moment serait convenable. J'aurais saisi cette circonstance pour accuser Carnot , comme spécialement chargé de la guerre, de la marche de Hoche sur Paris, et j'aurais demandé qu'il fiU invité par un message à venir dans le Conseil pour répondre à ce reproche. Il avait promis de s'y rendre surle-champ et de tout dévoiler, en accusant ses ti'ois collègues <)'avoiF formé le projet de dissoudre les Chambres et de proscrire les membres les plus influents. Aussitôt après sa décla-
.'Î2l MI.MOIIIKS
r.'ilioli , UM (Icnrl (l'.icctis.'ition .'iiirail vU' juirh- coiilr.' )cs trois directeurs ; le gj'ncivil Pieliegru , dont (-imol admirait l(:.s t;»lents militaires, aurait été nommé commandant des troupes qui étaient d.ins Paris , comme il le fut dans une circonstince dont j'ai parlé.
(le projet (levait réussir |)arson extrême simplicité. Il avaii le grand avantage de n'avoir pas besoin d'être connu de beaucoup de députés. Deux seulement et un directeur en étaient instruits; cela suffisait pour le succès; mais le succès dépendait entièrement de la manière dont Carnot aurait parlé. S'il dénonçait l'attentat projeté contre les Chambres , nous étions bien certains qu'à Finstaut même l'arrêt d'accusiilion aurait été prononcé, et le commandement de Paris donné au général Picliegru. I.e succès aurait été d'autant plus facile que, ce général , Villarct et moi , Jious aurions dans nos discours rassuré le tiers conventionnel, en déclarant que nous n'agissions que pour maintenir l'inviolabilité de tous les députés et la préserver des attentats préparés contre elle. La conduite de Carnot aurait puissamment contribué à les rassurer.
Tandis que nous étions occupés de nos idées, Villaret et moi, les autres membres influents du parti royaliste avaient pensé, comme nous, que rien ne pouvait réussir sans Carnot. Ils l'avaient fait sonder par un député qui avait eu des liai.sons avec lui. M. Delaruc, l'un des députés traînés dans les déserts de Sinamary, raconte, dans un ouvrage qu'il a publié, cette négociation avec beaucoup de détails ; il en résulte que Carnot fut inflexible , et ne cessa de protester que jamais il ne se séparerait de ses collègues. Ce récit et le mien ne se contredisent point. Ce député, que M. Delarue ne nomme pas, mais qu'il m'a dit être lui-même, chargé d'entraîner Carnot dans une conspiration contre le Directoire , parlait au nom d'une réunion nombreuse de députés ; il devait leur rendre compte de cet entretien. Carnot était trop prudent pour s'ouvrir à hii ; d'ailleurs le moment que nous avions choisi pour agir était
déjà passé lorsque cette conféreuce eut lieu. Pichcgru avait eu la trop facile bouté de livrer aux prières et aux larmes d'une personne la lettre qui annonçait les desseins du général Hoche. Cette action était bien généreuse de la part de; Picliegru ; il savait , connue tout le monde, que dès longtemps Hoche était jaloux de lui , et que cette jalousie avait enfoncé dans son cœur une haine qu'il ne pouvait dissimuler. Les troupes de ce général étaient retirées ; il avait renoncé à son projet : on ne songeait plus à le dénoncer. 11 n'y avait plus, dès lors, entre Carnot, Villaret et moi , aucune espèce de combinaison qui tendit à reprendre nos premières idées.
C'était un genre do conspiration d'une nature toute particulière, et précisément, parce que ce n'était pas une cons- |)iration, elle aurait réussi s'il nous avait été possible de donner à Carnot une espèce de garantie de la conduite future des royalistes envers lui; mais cela n'était pas en notre pouvoir. Il répétait souvent à Villaret-.Toyeuse qu'il avait, dans ses promesses comme dans les miennes , la plus grande confiance , mais que notre parti nous écliai)pi'rait à nous-mêmes après le triomphe, et que nous serions persécutés si nous faisions des efforts pour le protéger contre le ressentiment implacable des royalistes. Il nous était impossible de le rassurer.
Dans un ouvrage imprimé sur les événements qui précédèrent le 18 fructidor et sur la conduite de Carnot, on trouve ces réflexions , suggérées et peut-être écrites par luimême :
« Si Carnot n'opposa pas plus de vigueur et plus de résis- « tance aux invasions de ses collègues ; s'il tarda trop à dénon- « cer au Corps législatif des complots sur lesquels il ne lui « restait pas le moindre doute ; s'il ne se mit pas ouvertement <i à la tête de son partie comme Barras était à la tête du sien, « ce ne fut pas sa faute, mais bien celle des royalistes, dont « la soudaine résurrection, les nombreuses indiscrétions, les " menaces extravagantes, et surtout les souvenirs implacables,
32r, MKMOIRRS
lui iTVf'lèrciit co qu'il avait à craindre s'il tombait dans Ifurs ' mains ou s'il so jetait dans Inirs bras. » Ces lignes s'ac- <;or(k'nt parfaitement ave<; mon neit.
T.e récit que j'achève était t''rnjiné depuis longtenîjis lorsque j'ai lu le premier volume des .1/<?mo/re5 de M. de Bourrienne. Il ra(!onte dans le plus grand détail tout ce qui s'est passé avant et a|)rès le 18 fructidor : son récit ne contrarie point le mien. II répète plusieurs fois que Honaparte était résolu d'appuyer la majorité du Directoire et de combattre h faction royaliste; mais il ajoute, à la page 232 : Ce ]>arti eût été écouté s'il lui eût ojjert le pouvoir.
Il dit aussi que Bonaparte était décidé à marcher sur Paris, si la majorité des Conseils avait triomphé. Supposc-t-il par là que, si les deux Chambres ne l'avaient pas nommé l'un des directeurs , ou le chef du Directoire, il aurait marché sur Paris? Je ne crois pas qu'il l'eût osé, et, s'il l'avait osé, le parti triomphant, qui n'aurait eu l'avantage que par la boime et ferme conduite de ses chefs, aurait pu facilement assurer sa victoire. Bonaparte n'aurait pu être à Paris , avec son armée , avant un mois. Que de mesures on aurait pu prendre ! Pichegru aurait été dès le premier jour à la tête d'une armée ; un grand nombre de généraux pensaient alors comme lui et se seraient joints a lui. Bonaparte se serait exposé à être mis hors la loi et déclaré traître à la France par des motifs bien puissants, piusque par sa marche avec son armée il aurait livré l'Italie aux Autrichiens et exposé ce pays à un soulèvement. Toute son armée ne lui serait pas restée fidèle. ^loreau, qui était à la tête d'une armée, Moreau, son rival de gloire, se serait déclaré pour le gouvernement que les Conseils auraient formé.
Le Mémorial de Sainte-Hélène insinue , en parlant du 18 fructidor, que Bonaparte avait le désir et l'espérance que la majorité des Conseils triompherait ; M. de Bourrienne pense différemment et donne beaucoup de preuves contraires ; mais il doit savoir que dans les dissensions civiles on agit presque ton-
jours ouvertement d'une manière plus ou moins opposée à ses désirs, et même à ses résolutions, t^nt qu'elles sont secrètes. Si Carnet avait pu se déterminer en faveur de la majorité, ses discours à INI. de lia Valette auraient été différents , et la correspondance de celui -<;i aurait empêché Bonaparte de se prononcer ouvertement contre les Chambres. On a vu plus haut quelle impression avait faite sur M. de La Valette le mouvement d'un grand nombre de députés pour repousser l'imprudent discours prononcé contre Bonaparte et son armée. D'ailleurs Carnot n'aurait pas voulu qu'on oubliât la gloire dont Bonaparte venait de couvrir les armes françaises , et il aurait trouvé les députés influents disposés à seconder des vues aussi justes que politiques. Donc, si la majorité du conseil avait été bien dirigée , elle aurait eu pour elle Bonaparte lui-même.
M. de Bourienne dit que « Bonaparte trouvait inexplicable « que le Directoire pût témoigner de l'inquiétude sur la manière « dont il avait envisagé le 18 fructidor, lui sans qui le Direc- «toire aurait succombé. » Ces inquiétudes existaient donc, puisqu'elles étaient recomuies par Bonaparte même, qui motivait sur elles la demande de sa démission. 11 avait cependant fait tant de choses ouvertement en faveur du Directoire que ce Conseil n'aurait pu concevoir la moindre inquiétude sur ses sentiments s'il n'y avait pas eu quelque cause particulière et secrète; cette cause était l'accord qui existait entre M. de I.a Valette et Carnot. J'en ai donné une preuve certaine et assez forte ; mais voici une autre cause de ces inquiétudes du Directoire que M. de Bourrienne a ignorée.
Lorsque Carnot cessa, suivant l'usage, de présider le Directoire, un mois ou peu de jours avant le 18 fructidor, Laréveillère lui succéda. Il trouva, dans les dépêches arrivées de l'armée d'Italie , une lettre dont l'adresse portait ces mots : yiu citoyen Carnot, président du Directoire. 11 l'ouvrit et la communiqua à Barras et à Rewbell. Quoiqu'elle fût écrite avec toute la circonspection que commandaient les circonstances ils
328 MÉMOIBKS
y trouvèrent queJqiie sujet do rcprorlie envers Bonap.irte et le témoignèrent à ee général. Il répondit avec hauteur, et rappela qu'il nv.'iit écrit, non pas au président du Directoire, mais au citoyen (^arnot, |)résidenl ; que c'était par conséquent une lettre particulière, et non une lettre officielle. Camot en fut instruit et réclama sa lettre. Ce fut un sujet de querelle. Les querelles violentes éL'iient continuelles alors entre les autres directeurs et lui. C'est de Carnot que j'ai appris cette anecdote, lorsque je l'ai vu en Suisse , chez M. de A intimille.
Tout ce que dit M. de Boum'enne est incontestable; mais cela n'empêche pas que les événements auraient pu être bien différents de ce qu'ils ont été. Villaret-.Toyeuse et moi , nous allions droit à la source unique de toute espérance, en nous concertant avec Carnot. Il avait pour lui les généraux Pichegru . IMoreau et beaucoup d'autres. Pichegru aurait eu sur-le-champ une armée ; Moreau en avait une. Ces deux armées auraient appuyé la majorité des Conseils et le nouveau Directoire. D'ailleurs, je le répète, la majorité n'aurait pas oublié tout ce que la France devait aux victoires de Bonaparte. Camot en parlait souvent dans nos entretiens.
.Te trouve la preuve de ce que j'avance, relativement à M. de La Valette et à Bonaparte, dans une notice imprimée au-devant du procès des Anglais qui favorisèrent l'évasion de M. de La Valette. J'y vois :
« Bonaparte imagina d'avoir à Paris un homme entièrement « à lui , qui fut comme une sorte de ministre résidant près du « gouvernement et auquel il adressait ses dépêches, en lui lais- « sant la faculté de transmettre par des notes ce qui pouvait « servir à ses desseins. Cet homme fut M. de La Valette.
« Le Directoire souffrit longtemps en silence cette insulte, « qtn se joignit alors à tant d^ autres; mais bientôt , ne trou- « vant de salut que dans un coup d'autorité , il signa l'arrêt « du 18 fructidor. Le succès inattendu de cette mesure ayant « rehaussé l'orgueil du Directoire , le président parla de com-
• prendre Tagent du général Bonaparte dans 'la proscrijjtlon. « La Valette ne crut pas devoir s'exposer à Teffet de cette ine- « nace; il se retira en Allemagne. »
On trouve, dans les Mémoires de M. de La Valette, que Barras fit surveiller sa correspondance avec Bonaparte. Il ajoute : « P^lle était on chilïres , et cette preuve de défiance et " de mystère, en augmentant les soupçons, contribua peut-être « à hâter la catastrophe, da?is la crainte que Bonaparte ne « prit vn parti qui aurait embarrassé le Directoire. »
Oui , il aurait pris ce parti, j'en suis convaincu, si la majorité avait été régulièrement systématisée , sous des chefs avoués par elle. Son caractère l'y portait plus encore que les circonstances; une courte négociation avec son agent, avec Carnot et l'un des chefs avoués parla majorité, aurait tout terminé. En effet, on voit, par les dernières phrases de INL de T^ Valette qu'une défiance mutuelle existait entre trois directeurs et Bonaparte. Si notre parti avait eu des chefs , ils auraient profité de cette défiance ; il leur eût été facile de rassurer entièrement Bonaparte par son confident, Al. de La Valette. Le général aurait peut-être saisi le pouvoir en sauvant les Chambres de la tyrannie du Directoire.
Il est certain que les choses étaient dans cet état singulier, ou la tyrannie du Directoire pouvait être abolie dans une heure, si Carnot s'était déclaré. Il est très-humiliant de dire qu'avec lui nous aurions été puissants et que sans lui nous n'étions rien. Cette triste situation venait uniquement de notre caractère politique, qui sera toujours dominé par notre vanité et notre jalousie naturelles, deux défauts qui ne nous permettront jamais d'avoir des chefs de notre r/<o<\r et de leur accorder quclcpie confiance. Tel a toujours été et tel sera toujours le parti des honnêtes gens en France ; taudis que la faction qui veut détruire est entraînée par un instinct impétueux qui l'avertit sans cesse qu'elle ne peut espérer de succès si elle n'a pas d'ensemble, et par conséquent si elle ne reconnaît pas de chefs.