t) MKMOIRKS
l'ji oMlrc, il liiiit .'ivoiicr (ju'il y a dans notre caraclèrp poliiKjiKî une certaine niaiserie qui nous fait eroire a la puissance (les lois, (les (h'elarations, des maximes, des princif>es, toutes choses les plus faibles en politi(]uc qu'on puisse imaginer, et les plus incapables de relever seules ou de soutenir un gouvernement.
Nous le montrâmes bien dans ces circonstances. Nous n'opposâmes à la conspiration de Barras, à la marche de Hoche contre les Chambres , qu'ime vaine formule qui déclarait criminels les g(Miéraux qui s'avançaient avec leurs troupes jusqu'à une certaine distance de Paris. Deux poteaux devaient être plantés avec une inscription. Remarquez que cela n'empêchait pas le Directoire, maître des armées, d'introduire dans Paris les trouges destinées contre nous, et que déjà elles y étaient rassemblées.
C'était une chose déplorable et risible à la fois que cette confiance de la majorité dans ces deux poteaux. J'ai vu des hommes qui entraient en fureur contre ceux de leurs collègues qui combattaient cette mesure. Pendant toute la Révolution, au milieu même des plus grandes horreurs, nous avons vu cette niaiserie ; elle forme le fond de notre caractère politique , elle provient de notre faiblesse. Vu général victorieux fut le rapporteur du comité qui proposa ce moyeu ridicule.
Il devait paraître étrange à un homme d'un si grand génie , qui avait commandé les armées, remporté des victoires éclatantes, anéanti quatre armées ennemies , de proposer de semblables mesures; il avait des idées bien différentes. J'avais souvent remarqué dans ses discours qu'il ne pensait pas qu'on put rien faire sans commander une armée, et qu'il était très-éloigné de tenter ce qu'on appelle un coup de main. Tous ses discours confidentiels auraient pu se traduire ainsi : « Donnez-moi une armée, et vous verrez. » Sans une malheureuse modestie, il se serait moqué du comité qui le nommait son rapporteur; il aurait montré le mépris que lui inspiraient de pareilles mesures ;
il aurait pris l'ascendant qui devait lui appartenir. 'II n'avait pas en lui-même cette conHance extraordinaire qu'avait Bonaparte, excepté quand il commandait une armée. Aussi fus-je bien surpris de le voir, quelques années après, venir braver Bonaparte dans Paris. .l'ai oui dire à une personne très-instruite de ses projets qu'on le détermina à Londres en paraissant croire qu'il craignait Bonaparte. Son audace lut seule écoutée, et l'emporta sur la prudence qu'il avait to\ijours unie à l'audace dans ses manœuvres militaires.
Le général Villot, député comme lui, n'avait jamais commandé en chef. 11 avait d'autres idées ; il croyait qu'on pouvait réussir par une entreprise subite et hardie. Ses paroles et ses démarches prenaient trop l'empreinte de cette espérance. Il venait quelquefois aux séances à cheval , avec des pistolets aux arçons de sa selle. C'était une erreur de croire qu'on pouvait réussir par un coup de main. Le Directoire avait dans Paris des troupes obéissantes; jamais peut-être elles n'ont été plus soumises qu'alors Le règne de la Terreur avait imprimé la crainte dans nos camps plus encore que dans nos villes- Les victoires récentes en Italie avaient affermi le pouvoir du gouvernement sur l'armée, sur les troupes qui étaient sous ses ordres dans Paris. Il était absurde de vouloir lutter contre lui par un coup de main.
IMais les choses auraient été bien différentes dans le plan que j'ai exposé plus haut. Camot, déclarant à la Lhambre des députés le complot formé contre elle, aurait imprimé aux es- |)rits un grand mouvement. C'est par des mouvements semblables que l'on entraîne tous les peuples, surtout le peuple fr.mçais. Le mouvement une fois im|)rimé, il faut être bien mal habile pour n'en pas tirer tout l'avantage qu'on s'en était pronùs. Tout homme qui connaît l'histoire de la Révolution sait que des mouvements imprimés aux esprits par des circonstances nouvelles ont seuls amené de grands changements en bieu connue en u\n\. Nous manquâmes une occasion semblable
.T32 MKMOinES
par la situation pcrsoiinollc (1(î C^rnot; nos cnnomis surent en profiter, ir tut par la supposition d'une eonspiralion rprils anéanlin-nt les espérances des royalistes ; mais eeii\-ei auraient pu fonder leuraeeusation sur une conspiration véritable contre la liberté des Chambres législatives.
i'andis que se passaient les choses dont je viens de parler, Marras formait seul une autre conspiration. Deux ou trois mois avant le 18 fructidor, il chargea une persoiuie (pii allait en Angleterre de voir le ministre anglais et de lui confier ses projets; il promettait d'opérer une révolution en favorisant le parti royaliste et de donner la couronne au prince légitime. Il demandait 12 millions, qui devaient être partagés entre lui et les personnes mises dans sa confidence. Ou n'accepta point ses offres. J'ai la certitude la plus positive de ce que je raconte; je connais la personne qui fut chargée par Barras de cette négociation.
Après le 18 fructidor (4 septembre 1797), Barras entama des négociations auprès de Louis XVIII par l'entremise de Fauche-Borel. On voit, dans les Mémoires de Fauche-Bore I , des détails nombreux qui prouvent combien, dans de semblables affaires, il est difficile de réussir par des intrigues qui emploient un grand nombre de personnes et obligent à beaucoup d'écrits et de voyages. Une longue et périlleuse intrigue aboutit à faire connaître à Bonaparte , dans les premiers jours de son consulat, les lettres patentes données par Louis XVIII à Barras. Il en fut de même de cent petites intrigues pratiquées dans l'intérieur de la France; aucune n'avança d'un seul jour le retour de la légitimité. Pichegru seul avait conçu un véritable plan , quand il était à la tête d'une armée, victorieux et couvert de gloire ; on sait ce qui empêcha le succès.
Toute la conspiration de Lucien Bonaparte en faveur de >apoléon, pendant qu'il était en Egypte, se bornait à le presser d'arriver en France. Il arriva avec sa gloire; mais seule elle n'aurait pas suffi. Son génie, très-clairvoyant sur le point dé-
DE M. LE COMTi: DE VAUBLANC. 333
cisif (les grandes affaires, porté uaturellenient à la résolution , éloigné (le toute hésitation, capable même de mouvements impétueux, (juand l'instant est arrivé, son génie seul le porta au sonmiet du pouvoir.
Des choses de cette espèce ne peuvent réussir sans de grands moyens et une extrême simplicité dans la préparation. On a vu combien tout eût été facile à Carnot s'il avait pu se décider. I.e |)lus grand moyen existait : c'était la majorité certaine, indubitable de la chambre élective ; c'étiiit le grand mouvement qu'eût excité la déclaration de la marche du général Hoche sur Paris; c'était la présence d'un général victorieux, mis sur-lechamp à la tête des troupes, et l'amitié qui l'unissait, ainsi que ('arnot, au général INIoreau, qui commandait une autre armée. Dans nos entreliens, Carnot apercevait, dans toute leur étendue, ces grands moyens de succès ; il les récapitulait avec une sorte de complaisance ; mais il ne pouvait se décider. Ou en coimaît les raisons.
Je crois que Barras présumait trop de ses forces dans les deux entreprises qu'il a ébauchées pour le retour des Bourbons. Il n'avait jamais commandé les armées ; il n'avait pas, comme (larnot, dirigé la guerre pendant huit années, et placé une foule de généraux et d'ofliciers de tout grade qui lui devaient leur avancement. Il n'avait pas auprès de lui un honnne comme Pichegru, à qui un seul mot aurait sufli pour le faire déclarer ; il promettait d'ailleurs la chose la plus difficile : le retour subit, instantané des Bourbons. Bappelez-vous avec quelle profonde dissimulation Monk le républicain, à la tête d'une armée, voulant rétablir Charles II, semblait agir d'une manière contraire à son but et préparait le moment décisif. Toute action de cette espèce doit avoir un commencement, un milieu et une fin ; ce sont les deux premières parties qui assurent le succès de la dernière. Sans des moyens et une marche semblable, il faut, dans de graves ébranlements, ne pas agir plutôt que de faire des tentatives inutiles, car elles fortifient toujours
3'il MKMOIHES
le [Kirli c.onlriiinî. On et; parti gouverne bien, et alors on uc peut lien contre lui ; ou il gouverne mal , et alors il perd se« lorees ; il amène lui-même l'iostant ou l'on pourra l'atUKjuer avec avantage.
^otre faiblesse étiiit manifeste; il était évident que noire parti ne pouvait rien ; il faisait pitié à tous ceux d'entre nous qui réfléchissaient profondément sur les circonstances menaçantes où nous étions. iJ'imprudents députés parlaient du rétablissement de la royauté comme si une chose si difficile dépendait de nous et pouvait se faire sans y marcher par de^^rés, avec constance, mais avec lenteur, en amenant les événements, en sachant s'en servir. Ces hommes , incapables de combiner la moindre mesure et d'enchaîner plusieurs déterminations les unes aux autres, n'avaient que de vaines paroles et nous per^ dirent. Camille .Tordan , qui depuis s'est jeté dans le parti opposé, demandait la liberté des cloches comme une chose fondamentale, et vouait ainsi au ridicule et lui-même et son parti. Eu vain lui disait-on : « Laissez venir le nouveau tiers, et vous aurez la liberté des cultes dans toute son étendue. » Son obstination était d'autant plus mauvaise que , dans les campagnes , ou entendait déjà les cloches, qui, de toutes parts, retentissaient sans permission. Mais sou discours était préparé ; il était écrit ; c'était une pièce d'éloquence : comment en faire le sacrifice ? Cette malheureuse vanité , qui s'obstine à débiter un discours écrit lors même que les choses sont changées ou ne sont ni préparées ni favorables , a peut-être , plus que toute autre cause, contribué aux sottises de nos Assemblées; et c'est surtout parce qu'ils portent avec eux ce funeste inconvénient quils devraient être bannis de nos Assemblées , comme ils l'étaient et le sont de toutes les assemblées délibérantes.
Je saisis une occasion favorable, en parlant de l'autorit é du Directoire et de l'usage qu'il eu faisait, pour exposer la honte imprimée au nom français par la longue captivité , en pays étranger, de MM. de Lafayette, Latour-Maubourg et Alexandre
de Lainctii; je demandai s'ils avaient cessé d'être Français, si le Directoire les avait rejetés du sein de la France, s'il croyait pouvoir faire de sa puissance un plus noble usage qu'en réclamant la liberté de ces Français, retenus depuis si longtemps dans une douloureuse captivité. Je fus appuyé par l'assentiment de la très-grande majorité. Le Directoire connut ce qu'il devait l'aire. Le soir du même jour, je reçus les remercîments les plus vifs de M"'" de Lafayette et de ses enfants , qui se livrèrent à l'espérance. Les prisonniers furent mis en liberté peu de temps après, par l'entremise du Directoire.
Le Conseil des Cinq-Cents s'occupait alors de mesures défensives, telles qu'un changement dans sa garde particulière et le rétablissement de la garde nationale, il adopta promptement ces deux résolutions; mais le Conseil des Anciens n'y mit pas la même promptitude. Au reste, c'étaient de bien faibles moyens ; ils étaient même inutiles. L'esprit public était contraire au Directoire : c'était bien connu; mais, encore une fois, quelle puissance peutavoir cette chose appelée opinion publique? Le meilleur esprit ne produit rien sans un mouvement imprimé par ({uelquc circonstance ; c'est à faire naître ces circonstances que consiste l'habileté. C'était en vain qu'un grand nombre de chouans et de Vendéens, hommes éprouvés et résolus, s'étaient rendus à Paris , animés des meilleurs sentiments.
INous étions absolument dans la même situation que celle où s'était trouvé Louis XVI au 10 août 1792. Alors, comme a l'instant dont je parle, on avait assez de forces pour repousser l'attentat qui se préparait. La détermination du mouvement pouvait partir de la majorité de la Chambre, comme, au 10 août, elle aurait pu partir des ministres et du roi. Mais il nous manquait ce qui seul peut faire réussir ou l'att^ique ou la défense ; un petit nombre de chefs certains d'avoir l'assentiment de leur parti, dont le pouvoir fiit connu , avoué , proclamé par leurs amis et redouté de leurs ennenns. Jamais nous ne verrons rien de semblable en France ; notre caractère s'y oppose. Je parle
des honmllos gens. Au 27 juillet 1830, un parti eut des chefs connus d'av.nire et rafjidcmcnl proclatnés ; l'autre parti n'en eut point, et ses chefs naturels disparurent comme des omhres. Nous étions sans chefs, conjme au 10 août, mais nos ennemis en avaient trois, animés par un intérêt commun ; ils avaient l'autorité ; ils ordonnaient , ils étaient obéis ; leur succès était infaillible.
J'étais membre de la commission des inspecteurs, avec 1\IÎ\I. Pichegru, Delarue, Eymery et Thibaudeau. Dès le M fructidor nous reçûmes des rapports alarmants. Nous résolûmes de faire un rapport au Conseil ; j'en fus chargé. Mais il était impossible de l'établir sur les informations que nous avions. C'étaient des récits de propos tenus dans des groupes agités qui s'occupaient des affaires publiques, des avis sans preuves, sans fondements. Je n'avais besoin de rien de tout cela pour savoir que nous étions dans le plus grand danger, et rien de tout cela ne pouvait me servir pour motiver un rapport. Cependant il fut convenu que je le ferais le 18. Cette résolution ne put être secrète ; elle hclta la détermination du Directoire ; mais il était évident que , sans la connaissance du projet de ce rapport, le Directoire allait éclater. La ruine de notre parti était certaine ; elle provenait de la nature même des choses , et ces choses provenaient de notre caractère.
Nous ne pouvions nous sauver que par une action vigoureuse; mais point d'action sans des chefs bien certains que tout ce qu'ils proposeront sera adopté sur-le-champ par la majorité , sans aucun discours ni discussion aucune. Il est certain que les directeurs nous faisaient l'honneur de craindre un rapide décret d'accusation.
Dans le projet ébauché par Carnot, Villaret-Joyeuse et moi, l'action se trouvait naturellement; elle ne pouvait manquer si nous avions eu le consentement de Camot. Dans le moment dont je parle, l'action aurait existé sans Camot, si nous avions formé un ^Tai parti, si le général Pichegru en avait été le chef
déclaré, srtr d'être soutenu, et dès lors écoutant et suivant les inspirations de ce génie prudent et audacieux qu'il avait tant de fois déployé. 11 n'aurait pas eu besoin de ces ridicules informations qu'on ne me livra que le 17; il aurait eu assez de preuves à présenter, en s'appuyant sur la notoriété publique, pour imprimer un grand mouvement, motiver un décret d'accusation contre trois directeurs , les faire remplacer, et prendre le commandement général des troupes qui étaient dans Paris. Camot , conservé dans le Directoire , nous aurait secondés ; il n'aurqit plus craint la déclaration subite de la royauté , chose absolument impossible alors , et sur laquelle les chefs avoués auraient pu le rassurer.
ISlais il aurait fallu que ces mesures eussent été à l'instant même approuvées par le Conseil des Anciens. Son assentiment était vraisemblable ; car, dans les grandes crises , un mouvement imprimé rapidement et sans hésitation par la Chambre élective , en bien comme en mal , sera toujours irrésistible. En lisant ces lignes , n'oubliez pas que nous avions une majorité certaine , indubitable.
Ainsi notre parti eut alors deux moyens de tout sauver : l'un, facile et prompt, par Camot, s'il avait pu se déterminer; l'autre par le géuéral Pichegru , si nous avions eu dans nos têtes la plus faible partie d'une intelligence capable de combiner des mesures d'action. .T'ai honte de nous-mêmes en écrivant ces lignes. Pichegru seul est excusable, parce qu'il était accablé d'un profond dégoût de tout ce qu'il voyait et entendait.
La disposition naturelle de mon esprit me portant à toujours chercher dans les affaires le point principal d'où le reste dépend , à m'y arrêter, et à bien considérer ses effets, j'étais convaincu que nous étions perdus, parce que nos ennemis pouvaient agir, et que nous, au contraire, nous ne pouvions avoir aucune action.
Le soir du 17, j'engageai ma femme et ma fille à se rendre
338 MKMOinES
clic/, (les nmios ol :\ y p.isscr l.i nuit; jn me rendis rnsiiKn à l.'i salle (l(t la commission des inspecteurs. Thibaudean me remit les proclamations imj)rimées du Directoire; elles allaient ctrc affichces pendant la nuit. T.es troupes commen(^'iicnt à marcher et à s'avancer sur dilïcrcnts points peu éloignés des Tuileries. Le général Augcreau les commandait.
Un député , M. de Mersan, a écrit, dans une brochure qu'il a publiée sur le 18 fructidor, qu'il m'avait vu ce soir mérne dans la salle des inspecteurs, qu'il m'avait révélé toute la conjuration du Directoire , et que je n'avais pas voulu le croire. Il aura pris pour de Tinerédulité l'indifférence apparente avec laquelle je l'écoutais. J'étais parfaitement instruit, par mille indices, et par Thibaudeau , qui m'avait montré la proclamation (lu Directoire. Comment n'aurais-jc pas su ce que tout le monde savait? .Te savais depuis longtemps que la crise devait arriver et qu'elle était inévitable. Ce député était toujours en mouvement, parlait de tout et à tous, voulait tout savoir, croyait tout savoir, proposait des mesures , croyait au succès certain de ses idées et de ses plans. Dans une perpétuelle agitation, il faisait à son parti un mal dont il ne se doutait pas. Il croyait de bonne foi avoir la plus grande influence dans toutes les affaires. Si on l'avait cru, il aurait tout sauvé. Les hommes de cette espèce sont très-nombreux dans les agitations politiques; avec d'excellentes qualités ils font un mal infini.
M. Delarue , d'un caractère bien différent , mettait un zèle extrême à servir notre cause ; on peut en voir la preuve dans l'ouvrage qu'il a publié. Il croit que le général Villot avait organisé un corps de douze à quinze cents jeunes gens déterminés à suivre ses ordres; il en parle avec certitude. S'il ne se trompe pas , ce général n'aurait pas dû laisser agir le Directoire : il aurait dû le prévenir. Mais était-ce possible quand le Directoire avait dans Paris une armée nombreuse et obéissante? « On voulait, dit M. Delarue, agir légalement. » Dès lors on n'avait pas besoin de cette force très-illégale. C'est
encore là une des causes continuelles de la perte des lionnètes gens dans les dissensions publiques : ils sont toujours arrêtés par des considérations dont ne s'occupent jamais leurs ennemis. Ceux-ci se mettent dès l'abord en état de guerre et se préparent à fouler aux pieds toutes les lois
Au reste, le 18, quand le moment terrible arriva, les députés des deux Chambres , au nombre de deux cents environ , se conduisirent avec beaucoup de courage ; les présidents, IMM. Siméon et Lafond-Ladébat , leur donnèrent l'exemple. C-hassés de la salle des séances par la force , ils tentèrent encore d'y pénétrer. Un corps de cavalerie chargea des hommes sans armes et les contraignit à se disperser. Pastoret harangua avec force les satellites armés, et leur adressa sans ménagement les épithètes qu'ils méritaient. J'appris, en me retirant, que plusieurs députés étaient réunis chez Lafond-T.adébat ; je m'y rendais lorsqu'on m'instruisit qu'on venait d'environner sa maison d'une troupe armée, qu'on y avait pénétré en plein jour de vive force et arrêté tous les députés qui s'y trouvaient. Je me rendis chez M. Dorion , excellent et fidèle ami autant que bon royaliste.
La liste des proscrits était alors publique : c'était ma quatrième proscription. La plus dangereuse fut celle que prononça la Commune de Paris, au 10 août. INIis ensuite hors la loi, errant dans la France, n'ayant d'asile que les grands chemins, condamné à mort le 13 vendémiaire et à la déportation le 18 fructidor, j'étais destiné à subir une cinquième proscription ; mais ce ne fut que longtemps après.
Le lendemain 19, j'allai un instant, caché dans un fiacre, chez M. Mallus, digne royaliste du côté droit de l'Assemblée législative. Il y montra toujours la plus grande fermeté. Sa conduite ne démentit pas un instant ses principes-, il publia, en 1792, une déclaration noble et énergique de ses sentiments. Le général Rochambeau et M. Panis, son aide de camp, vinrent me trouver chez lui ; ils se chargèrent de me conduire hors de
3<0 MKMOIIIFS
Paris. Ils avaient tout [ir/'vii. La lillr de M. Mallus était présente à notre entrevue; cette jeune et belle personne nje considérait avec cet attendrissement qu'inspire un proscrit à une belle âme. Elle paraissait plus accablée que moi-même de ma position. FLIle épousa, peu d'années après, .M. le marquis d'Ambly, ot j'ai eu l'occasion de lui rappeler cet obligeant intérêt, qui n'est jamais sorti de ma mémoire.
Je demandai aux deux militaires comment ils pourraient me faire sortir des barrières sans être arrêté. Les ordres les plus sévères avaient été donnés , et des troupes de ligne , postées à toutes les portes, avaient à leur tête des officiers chargés d'examiner les passe-ports. Je n'en avais pas. Rocbambeau me répondit qu'il se chargeait de tout, que c'était une expédition militaire, et qu'il répondait du succès. Deux femmes étaient dans sa voiture ; elles me dirent qu'elles seraient heureu.ses de contribuer au salut d'un royaliste. Arrivés à la barrière de Paris, la voiture fut arrêtée. Les deux officiers, en grand uniforme, avec d'énormes chapeaux et des plumes élevées, se mirent aux portières , parlèrent à l'officier de garde et aux soldats. Les femmes se levèrent et se mêlèrent à la conversation , qui devint très-bruyante et fort joyeuse. J'étais entièrement caclié dans le fond de la voiture , derrière ces quatre personnes. Elle passa librement , tandis que les femmes et les officiers achevaient de causer avec le commandant et les soldats du poste.
Parvenu à une certaine distance de Paris , je remerciai affectueusement mes libérateurs et j'entrai dans les champs labourés. Je pris un sentier, et je parvins à ime maison de campagne , chez M. et M™^ Ségretier, mes anciens amis. Comme le Directoire faisait chercher de tous côtés les proscrits échappés à sa vengeance , je quittai ces dignes amis , et je me rendis chez M™® Cottin, dans une maison de campagne cachée au milieu des bois , dans la forêt de Marly, et qui appartenait à son parent, M. Gerardot, banquier à Paris. Là M. Bresson,
aussi adroit que g(';nt'reu\ , vint avec des outils. Il changea les cloisons , et les arrangea de façon à me /aire une petite chambre qu'on ue pouvait soupçonner si l'on faisait des recherches dans cette maison. J'y passais les jours et les nuits. Ma fenêtre domiait sur un taillis très-épais ; je pouvais , en sautant par la fenêtre, aller, sans être aperçu, dans une partie de la forêt, où je jouissais du plaisir de la promenade, si doux pour un prisonnier.
CHAPII ri: XXI.
Arri\ce en Suisse après tua proscription du 18 fructitlor. Séjour ilatu ce pays. Départ |>oiir l'ilalir.
En écrivant ce chapitre et le suivant, je reconnais que je sors du plan que j'ai coustamineiit suivi jusqu'à présent. Je ne recherche plus les causes et les suites de nos révolutions ; mais comme, pendant mon séjour en Suisse et en Italie , j'ai vu des choses qui étaient les effets immédiats de nos principes et de nos révolutions, j'ai pensé que ces deux chapitres seraient ainsi liés au reste de l'ouvrage. Peut-être le lecteur, après les avoir lus avec l'indulgence que je lui demande , accordera plus d'attention encore à la seconde partie politique. Je rentrerai alors dans mon plan, et je rechercherai avec soin les causes des grands changements , dont nous avons eu successivement le spectacle.
Après une quinzaine de jours passés dans les bois de Marly, je partis pour la Suisse , toujours à pied, comme dans mes autres proscriptions. On avait indiqué à ma famille un guide qu'elle m'envoya ; je fus très-fàché de l'avoir. Cet homme était extrêmement peureux ; les moindres rencontres l'effrayaient ; il augmentait ainsi les risques que je courais d'être découvert. Je m'aperçus d'ailleurs que , dans toutes les auberges où il me faisait entrer, il était connu pour conduire ainsi des proscrits, et surtout de malheureux prêtres. Un jour nous nous trouvâmes tout à coup vis-à-vis de deux gendarmes à cheval ; il trembla de tous ses membres ; il se jetait à droite et à gauche. 11 me disait de chanter; je l'envoyai promener avec ses chansons Je fus très-étonné que ces gendarmes n'eussent conçu
aucun soupçou , tant était visible la frayeur de cet homme. Je regrettai le temps où, pendant la Terreur, je voyageais seul au milieu de dangers bien plus grands, sans autre guide que mon sang-froid et ma présence d'esprit.
.Te lui ai cependant l'obligation de m'avoir fait entrer à Arbois cliez un bien digne homme dont j'ai mylheureusement oublié le nom ; il me reçut comme on reçoit un proscrit dont on partage les opinions politiques. Nous parlâmes beaucoup des derniers événements, de ceux qui se préparaient, et du général Pichegru , né dans cette ville et cher à ses habitants par son caractère autant que par sa gloire militaire. Quoique buveur d'eau , je n'oubliai pas de parler du vin d'Arbois, que Henri IV aimait tant, et nous bûmes à la santé de ses descendants, dont le retour en France nous paraissait plus éloigné que jamais. Mais nous étions d'accord dans la pensée que ce misérable et ridicule Directoire ne pouvait exister longtemps. Le lendemain, je me séparai de mon digne hôte , qui répondit à mes remercùnents par les vœux les plus affectueux pour mon heureux voyage.
Dans les montagnes du Jura, je rencontrai un jeune homme avec qui je fis une prompte coimaissance ; il répondit ingénument à toutes mes questions. Il avait dix-huit ans ; il me dit son nom, en ajoutant «■ gentilhomme breton. » Sa mère l'envoyait au service des princes. Il n'avait presque rien pour sa dépense. Je lui demandai ses ressources-, il fut très-étonné que j'en parusse douter. Il ne manquait de rien ; il serait reçu par les défenseurs de la couronne ; il était ravi du sort qui l'attendait, .le voulus lui dire que l'armée des princes venait d'être licenciée. Il ne pouvait le croire :* c'était impossible ; il était sûr que le roi allait être rétiibli sur son trône. J'admirai son ingénuité , ses sentiments et sa persuasion. Mon guide me sépara de lui.
Des hauteurs du Jura je découvris enfin le lac de Neuchûtel , que je voyais à mes pieds Je contemplai avec ravisse-
344 MKMOIHKS
ment It; bciu s|)('<:i;»(;l«; (|iii fnppnit mes yniix. VnH n sortir de cette Franee .igilée par tant de sottises et d'iiifamifs, et près d'entrer dans la Suisse si tranquille, ce tableau et ce contraste remplissaient mon esprit de mille réflexions. Je ne prévoyais pas que cette Suisse , l'asile de tant de proscrits , allait être bientôt ravagée par ce même Directoire qui venait de me proscrire.
Quand je fus au sommet du .Tura , mon guide me montra les premières maisons de la Suisse ; elles étaient au fond de la vallée et présentaient un aspect charmant, il me dit que nous pouvions être vus par des douaniers, et que, s'ils nous apercevaient au moment où nous descendions la montagne, ils tireraient sur nous des coups de fusil ; qu'il fallait donc descendre rapidement. Il partit aussitôt. Je suivis son exemple, et, après une course très-rapide, j'atteignis les maisons suisses. On ne peut imaginer, sans l'avoir éprouvé , le plaisir que l'on goûte à se trouver en sûreté, dans une tranquillité parfaite , après avoir été longtemps exposé au danger continuel d'être pris et privé de sa liberté. Après ce plaisir, ce qui m'occupait le plus était la vue d'un peuple nouveau pour moi , et dont les usages et le caractère étaient différents des nôtres.
Le soir même , j'eus l'occasion d'exercer l'attention d'un esprit naturellement observateur. Dans un bourg situé aux pieds du Tura , j'entrai dans une auberge. C'était un dimanche ; je trouvai dans une grande salle beaucoup de personnes rassemblées, et surtout des jeunes gens. Parmi eux était un ministre protestant qui leur parlait avec autorité, tantôt devant tout le monde , et tantôt à l'écart. Deux jeunes gens , après m'avoir bien regardé , s'assirent auprès de moi , et me parlèrent en me faisant entendre qu'ils voyaient bien que j'étais Français. Ils se plaignaient amèrement de l'autorité de leur ministre, d'une espèce d'inquisition qu'il exerçait sur eux ; il voulait tout savoir, toutes leurs actions, leurs paroles, et jusqu'à leurs pensées; ils se croyaient esclaves , traités comme tels , et ils enviaient la
liberté des Français. Je ne répondis pas à leurs plaintes ; mais je peignis avec force l'état de la France , et je terminai cette triste peinture par le tableau de ce qui leur arriverait à euxmêmes s'ils changeaient leurs gouvernements, leurs usages. Je leur dis combien eu France on enviait leur bonheur. Je ne les persuadai point, et je suis convaincu qu'ils furent du nombre des Suisses qui, bientôt après, tombèrent dans un aveuglement qui leur lit échanger la noble liberté dont ils jouissaient pour les chaînes teintes de sang que leur envoya le Directoire de la France.
Le lendemain, je me rendis à Neuchûtel. J'admirai cette jolie petite ville, sa situation , son lac. On me dit que les magistrats ne souffraient pas que des étrahgers y séjournassent; je fus obligé d'en sortir, et je me rendis à Yverdun. Je me trouvai à une table d'hôte , avec une douzaine d'officiers français qui venaient de quitter l'armée du prince de Condé , licenciée par Tordre des puissances alliées. Parmi eu\ étaient deux officiers prussiens; ceux-ci gardaient le silence, mais écoutaient attentivement. C'était une conversation bruyante , un déluge de paroles , ou plutôt un choc continuel d'idées toutes contradictoires, llélas! ces braves guerriers qui venaient de répandre leur sang pour la cause de tous les rois , licenciés par ces rois , étaient bien plus occupés à se contredire mutuellement sur ce qu'ils avaient fait, vu et entendu, qu'à se plaindre de l'indigne conduite qu'on avait envers eux.
Après le dîner, un des Prussiens vint à moi , et , comme il me prenait pour un Suisse , il me parla librement de cette conversation bruyante et me dit : « J'ai toujours remarqué « que des Français ne peuvent s'entretenir sans se contredire « les uns les autres sur tout ce qu'ils disent » Je trouvai qu'il n'avait que trop raison, mais en même temps je remarquai que cet homme, qui parlait peu, n'était occupé qu'à copier les manières de ces Français qu'il critiquait. Naturellement roide et lourd , il prenait leurs airs évaporés , sautait sur une jambe ,
846 MRMOIIIKS
puis surTautrc, se donnait un air léger, autant qu'il le p<juvait. Le soir je me trouvai , jo ne sais comment, dans une espèce de salle connnune , avec jM""^ de Virietix et M. le commandeur de Buffévant, qui avait été sous - gouverneur des enfants de iM. le comte d'Artois. Ils pensèrent que j'étais un des proscrits du 18 fructidor et parlèrent honorablement de ce parti et de ses nobles efforts. M. de***, d'une des premières familles de France, pensa et parla bien différemment. Je n'eus rien à lui répondre ; car le commandeur prit sur-le-champ la parole, et repoussa ses reproches, non-seulement avec beaucoup de dignité, mais encore avec un véritable ascend;iut, sur tout ce que nous avions fait , sur les dangers auxquels nous nous étions exposés , bndis que lui , émigré rentré , végétait tranquillement à Paris , dont il venait d'être chassé après la défaite de notre parti
Le lendemain , le grand seigneur fugitif me pria de passer dans une chambre voisine, et me lit des excuses sur ce qu'il avait dit, m'appelant par mon nom , et me disant qu'il ne me connaissait pas alors. Je ne me rappelle qu'une chose de notre conversation : c'est qu'il jugeait très-mal des événements passés et de ceux qui se préparaient.
Le commandeur avait appris mon nom par l'un des Français dont ce bourg était rempli, et qui, comme moi, fuyaient la France, d'après les nouvelles lois, mais sans être proscrit personnellement comme je l'étais. Le commandeur se rendit à Lausanne, où il loua une maison agréablement située, qu'il habitait avec M""^ de Virieux. J'eus souvent le plaisir de les y voir pendant mon séjour dans cette ville , et quelques différences d'opinion n'empêchèrent pas un échange mutuel et cordial de politesses.
J'y trouvai un grand nombre de Français ; les auberges et les maisons particulières en étaient remplies. J'y vis M"'* de Marnésia, M. de Thiars, M. de Pontécoulant, M^L de Lameth , qui avaient une maison auprès du lac. C'était un spec-
taclc singulier que cette réunion de tant de P'rancais qui remplissaient Lausanne : les uns avaient contribué à la Révolution ou l'avaient combattue ; les autres étaient depuis dix ans hors de leur patrie , armés pour leur patrie , et l'on venait de leur ôter leurs drapeaux ; les autres , après être rentrés un moment en France , venaient d'en être chassés , et parmi eux on distinguait trois ou quatre proscrits condamnés à la déportation , Pastoret, Duplantier et moi.
Tous ces Français , d'opinion dilTércnte , étaient très-polis les uns envers les autres; on n'apercevait parmi eux aucun dissentiment, aucune aigreur. Ce n'était pas comme à Coblentz, au commencement de la Révolution. Là on se croyait sûr du triomphe et l'on se divisait ; on comptait la fidélité par degrés, et les derniers arrivés étaient mal reçus. A Lausanne on était vaincu , on sentait le besoin de se réunir, et l'on était arrivé à penser que les constitutionnels royalistes restés en France, et souvent proscrits, avaient combattu pour la cause royale comme les hommes qui s'étaient réunis aux princes ou aux puissances alliées.
J'en eus la preuve à une table d'hôte nombreuse, toute composée d'émigrés; je fus traité par eux avec toutes sortes d'égards. M. de*** me le fit remarquer après le dîner. Il m'offrit poliment de faire parvenir mes lettres en France. 11 avait un chien barbet, couvert d'un poil épais ; il attachait ses lettres parmi cette laine touffue. L'animal partait à l'ordre qu'il recevait, traversait les montagnes , et ne s'arrêtait plus jusqu'à ce qu'il fiU parvenu au château de •NI"" de ***, situé en Rourgogne. 11 pénétrait dans les appartements, qu'il connaissait, et allait mettre son dépôt aux pieds de sa maîtresse.
Je vis un moment M. le duc d'Ayen, si célèbre à la cour de Louis XV par son esprit et ses bons mots ; il était retiré en Suisse. Il me parut voir très-bien les choses, et sans aucune prévention politique.
M. le baron de Rolle, un des personnages les plusconsidc-
31K MKMOIHES
rables de la Suisse, nous invita à dîner , Duplanticr, P.i.sloret cl moi. CVitait dans sa maison de Kolic, située dans le pays de Vaux. Nous filmes surpris d'y trouver M. ISeckcr; il nous parut plus surpris encore de nous y voir. Il fut d\'il)ord un peu embarrassé ; mais il se remit bientôt, et témoigna le plus grand désir de connaître notre opinion sur les affaires de la France, Nous traitâmes longtemps cette matière import;uite. L'esprit public , le mépris assez général qu'on avait pour le Directoire, l'impossibilité qu'il se soutînt longtemps , la défiance et les craintes que lui inspirait Bonaparte, la conduite que ce général allait avoir après tant de victoires , la paix qu'il était prêt à signer , tout cela fournit une ample matière à notre conversation. Nous insistâmes surtout sur la conduite que le Directoire tiendrait probablement envers la Suisse , et sur les craintes que nous inspirait pour elle la liaine connue et déclarée de Rewbell, l'un des directeurs , d'autant plus qu'il était cliargé des affaires étrangères. M. de Rolle nous en parut persuadé.
Quelques jours après , nous allâmes, Pastoret et moi , a une maison de campagne qu'habitaient ensemble M. de Vintimille et M. Adrien Duport. Le premier, sorti de France , où il avait vu une partie de sa famille périr sur l'échafaud, s'était, jeune encore , enrôlé dans l'armée autrichienne ; il avait obtenu toutes les distinctions dues à la valeur et à la conduite ; il avait été aide de camp du prince de Cobourg et du général Mack, qu'il croyait un grand général , et qui depuis vit détruire sa réputation à Ulm, en 1805.
M. Adrien Duport était un des membres les plus influents de l'Assemblée constituante. Carnot, réfugié en Suisse , était à ce dîner : une énorme perruque noire le rendait mécoimaissable ; il n'était connu que de Pontécoulant. Pendant le dîner, Vintimille parla de la bataille de Maubeuge , perdue , dans la seconde année de la guerre , par le prince de Cobourg. Il disait que ce prince était prêt à saisir la victoire ; que la gauche des Français était en déroute , lorsque les choses changèrent en-
tièremcnt. « Il me semble, disait-il, que je vois encore cet liomme grêle, pale, de mauvaise mine, qui n'avait pas même un habit uniforme , et qui , un drapeau à la main , conduisait la droite des Français à travers un marais, pour attaquer notre aile gauche. » Il ajouta beaucoup de traits plaisants à la peinture qu'il faisait de Thomme grêle et pale. Carnot éclata de rire. Vintimille l'observa attentivement, et, comme il avait été son camarade à l'école de Mézières , il démêla peu à peu les traits de sou visage et s'écria : « Vous êtes Carnot ! >» On ne put le lui cacher plus longtemps.
<« Kh bien ! lui dit Carnot, c'est moi qui suis cet homme de mauvaise mine, que vous avez tant maudit. J'étais au centre de l'armée avec le général Jourdan, lorsque vous enfonciez notre aile gauche. Le général se prépara à la soutenir, et même donna ordre de faire marcher des bataillons de la droite pour renforcer le centre. Je lui dis aussitôt : « Général , c'est ainsi que l'on perd les batailles. Ne voyez-vous pas que l'ennemi a affaibli son aile gauche pour renforcer sa droite et tomber sur notre gauche ? C'est là qu'il faut marcher. Dès ce moment je prends tout sur moi, comme représentant du peuple. » Je saisis un drapeau; je me lis suivre d'une partie du centre, et, porté à la droite , je marchai rapidement à travers un marais. Ce mouvement remplit nos troupes d'ardeur. L'ennemi ne l'avait point prévu. Je trouvai son aile gauche incertaine, ébranlée; sa déroute fut prompte, et entraîna le reste de l'armée autrichienne. »
D'après la manière singulière dont j'appris ces détails , je dois les croire certains. Deux hommes opposés l'un à l'autre dans deux armées, qui s'accordent ainsi sans se connaître, et qui arrivent par le plus simple récit à raconter les choses de la même façon, doinient à ce récit l'air d'une vérité frappante. Le reste de leur entretien nous confirma plus encore dans l'idée que la victoire de Maubeu^e était due à Carnot ; mais iNf. le maréchal Jourdan pourrait prouver le contraire.
S^O MRMOIRBg
.F'cnlr(ilins longtemps Cnmol du plan singulier que nous avions formé , Villaret, lui et moi , et du succès probable qu'il aurait eu si Carnot Tavait secondé avec une forte détertnination. INous étions parfaitement d'accord sur ce suc(^s ; il n'avait pas changé d'opinion sur l'issue probable du plan ; mais il c-onservait toujours la profonde conviction qu'après la victoire les royalistes l'auraient sacrifié.
Je vis à Lausanne avec quelle facilité se fait la contrebande. Dans la maison où j'étais logé était un Français établi en Angleterre depuis plus de vingt ans ; il faisait passer en France des marchandises anglaises et suisses, des mousselines, des cotonnades de toute espèce. Il faisait ostensiblement cette contrebande : je voyais ses toiles étalées , je causais avec lui sur ses opérations. Il avait des hommes aflidés , qui venaient prendre ses marchandises. Il était si sûr du succès qu'il en remettait d'avance le prix aux personnes qui les lui confiaient, et, lorsqu'elles étaient arrivées à leur destination , on lui remettait l'or qu'il avait donné et la prime qui était convenue. .le lui témoignai mon étonnemeut de ce qu'il payait d'avance ; il me répondit qu'il attirait ainsi une plus grande confiance , qu'il étendait ses opérations et recevait une prime plus considérable. Tous les jours il faisait de ces expéditions avec une tranquille assurance qui m'étonnait.
Je connus à Lausanne M. le docteur Scholl, médecin d'une grande réputation. ISous avions de fréquentes conversations, dans lesquelles il m'instruisait de tout ce qui concernait la Suisse ; il me peignait le bonheur dont jouissaient ses habitants : à peine y connaissait-on les impôts. Il me dit qu'ayant environ 12,000 francs de rente il ne payait que 6 francs au trésor du pays. Mais les choses ont bien changé quand la France est venue travailler cette contrée naguère si heureuse. Il avait à sa disposition une superbe bibliothèque qu'un riche Anglais lui avait confiée ; il me pré tait des livres italiens ; j'étudiais cette langue.
DK M. LE COMTE DE VAUllLAISC. 351
La Suisse commençait à s'alarmer des desseins du Directoire; elle était très-agitée; il s'y formait un parti dont k's v(Eux secrets appelaient les Français. Les autorités cherchaient à éloigner les émigrés et les proscrits ; elles craignaient que leur séjour n'augmentât encore Tanimosité du Directoire contre la Suisse. Nous résolûmes, Pastoret, Duplanticr et moi, de passer en Italie. JVous eûmes aisément des passe-ports , où nous prîmes, la qualité de Suisses. Nous choisîmes bien mal le moment de notre départ. Nous partîmes à pied le jour même où les habitants du canton de Yaud se rendaient à des assemblées pour je ne sais quel objet politique. Us marchaient en troupes séparées, formées suivant leurs opinions. Quand nous étions rencontrés par une troupe démocratique , elle nous insultait. « Voilà ces émigrés , ces aristocrates, qui voudraient établir partout le despotisme et qui combattent j)our les tyrans. » Un instant après , nous trouvions une troupe attachée aux institutions de leur pays; nous étions encore outragés. « Voilà ces jacobins français qui ont commis tant de crimes dans leur pays, et qui voudraient en commettre dans le nôtre. » Ainsi nous étions toujours outragés. Nous fûmes quelquefois ol)ligés de presser un peu le pas ; ces braves gens avaient bu en route , • ils étaient échauffés, et l'habitude que nous avions des procédés politiques du peuple dans notre patrie nous faisait désirer de nous éloigner proniptement de ces groupes de raisonneurs, qui tous portaient un gros bâton. Ce fut à travers des cris, des menaces et des reproches contradictoires que nous arrivâmes à Saint-Maurice, dans le Valais.
11 y avait, dans l'auberge où nous étions, un crétin qu'on nous dit être d'une force de corps extraordinaire et très-méchant. On lui faisait faire des ouvrages les plus pénibles de la maison ; mais il n'obéissait qu'à une jeune servante dont fa jolie figure avait touché son cœur. C'était un singulier spectacle de le voir désobéir à d'autres personnes , et tout à coup, soumis en esclave aux moindres gestes de cette servante , faire eu
352 M F. MO rn ES
groiul'iiit tout cAi (\\ù'\U! lui ordonnait, les yeux Jives sur cïUt.
De Saint- Maurice nous allâmes voir un étaMissenK iit nouveau formé par les religieux de ia Trappe , baunis de France. T.eur maison était construite en bois; ils y avaient déjà ras- Ronibié un grand nombre d'cnfanls de ces contrées sauvagj-s. T.e supérieur nous fit entrer dans un vaste réfectoire , où ils faisaient un bien maigre repas. Lorsqu'il frappait dans ses mains, les enfants restaient tous dans la position où ils se trouvaient, les uns, la cuiller en Tair; les autres , la tenant prête à entrer dans la bouche ou y restant après y être entrée ; d'autres, la tenant dans l'assiette de bois ; tous dans le plus profond silence : c'était la grande obligation. Il répéta plusieurs fois son signal, toujours suivi du même exercice. Il résultait de ce silence obligé des enfants que le supérieur, parlant seul , parlait beaucoup. Il nous raconta les persécutions souffertes en France par sa communauté ; elles n'avaient point cessé , et dans le Valais même il éprouvait les gentillesses ordinaires de ces hommes qui , voulant pour eux la liberté , la ravissent aux autres.
Très-près de ce monastère naissant était une communauté de femmes assujettie aux mêmes règles que les trappistes. Le bon religieux nous dit que mademoiselle de Condé , sœur du duc de Bourbon , était retirée dans ce couvent ; il était son confesseur, ainsi que des autres religieuses. Les démagogues du pays détestaient ces pieux établissements ; ils avaient , pendant une nuit, escaladé les faibles palissades de ce couvent de femmes. Je crois me rappeler que bientôt après elles abandonnèrent ce triste asile et se retirèrent ailleurs. Ces persécutions à force ouvertes, dans un pays habité par des hommes simples et de la religion catholique , prouvent à quel point nos principes révolutionnaires avaient pénétré partout , et que partout ils trouvaient de zélés disciples dignes de nous imiter. Le bon religieux se plaisait dans les détails , et nous trouvâmes , mes amis et moi , que les plus simples convenances auraient dû lui
DE M. LK COMTK 1)K VAUliLA^C. 'S-i'i
inspirer d'en supprimer plusieurs. Nous les enteiidînies avec ctomiement d'une bouche qui preseriviiit le siltliee à des enfants.
Peu de jours après nous étions au bourg de Saint- Pierre. En nous y rendant nous fdines menacés par une avalancîhe. Une forte masse de neige se détaelia de la montagne à notre gauche, passa au-dessus de nos têtes, et courut se perdre dans un vallon avec un grand bruit. Si elle nous avait atteints, elle nous aurait entraînés , et l'on n'aurait plus entendu parler de nous.
Nous restâmes plusieurs jours à Saint-l'ierre, [)arce (|ue le mont Saint-Bernard était couvert de neige. Le chemin n'était point frayé. Les habitants nous dirent' (pi'ils ne connaissaient point de maladies, qu'ils ne voyaient jamais de médecins, et que cependant ils ne vivaient pas longtemps ; ils en trouvaient la cause dans la fatigue fréquente de monter et de descendre la montagne.
Un prince italien qui, nous dit-on, allait à Naples, fit ouvrir la montagne : c'est l'expression dont on se sert. Plusieurs mulets, conduits par un guide habile, marchent à la suite l'un de l'autre et tracent le chemin. II faut que le guide ait une grande habitude des différentes indications par lesquelles il reconnaît la route; s'il se trompait, il pourrait tomber dans un précipice.
Ce chemin ainsi tracé n'était point un chemin ; c'étaient des trous faits dans la neige par les pieds des mulets, qui, en se suivant avaient tous mis les pieds dans les mêmes endroits. Ces trous étaient profonds ; resi)ace qui les séparait était couvert de neige; en marchant nous mettions les pieds tantôt dans les trous , tantôt dans la neige. Cette manière de marcher était très-fatigante. Nous avions un guide et un mulet dont se servirent alternativement mes compagnons de voyage; je ne m'en servis pas : j'avais une grande habitude de voyager à pied. Duplantier portait une ceinture d'or très-pesante ; accablé de fatigue, il me pria de m'en charger. Arrivés au som-
$64 MKMOIKi:S DK M. LE COMïK l>K VAIJBLA>*«C.
nul, cl ciilrés (huis riiospic»*, nous jouîmes Uj-litieuiiemeiil du H'pos (i.'iiis uu lieu ino(l<Tcriu'rit cchaufTé , (;t surtout d'un dîner que nous dévonuncs avec, cet .'ip[)«Hit que donne l'exercice dans ces hautes régions. Nous visitjuies ré/^lise, et, suivant l'usage, nous déposâmes notre ofTrandc dans le tronc.
Nous prîmes congé des bons Pères de l'iiospice en les remerciant afTectueuscnient de leur cordiale réception. TJn guide, précédé de deux énormes chiens, nous conduisait ; il nous montra la place où uu jeune homme imprudent avait p^îri quelques jours auparavant. Il s'était obstiné à gravir la montagne au moment où tout annonçait une tempête qu'on lui |)rédisait; il voulut la braver et périt près de Ihospice. Une croix de bois attestait sou malheur et domiait aux voyageurs une leçon de prudence. Nous descendîmes rapidement la montagne. Ce n'était plus le même climat ; le temps était doux ; nous commencions à respirer l'air de l'Italie. Nous parlions sur ces montagnes du passage d'Annibal , et nous dissertions sur la route qu'il avait prise. Nous ne pensions pas que deux ans seraient à peine écoulés que le mont Saint-Bernard serait franchi par une armée française, par ses bagages et son artillerie ; que le général qui venait de conquérir l'Italie en ferait une seconde fois la conquête, après avoir conquis l'Egypte; qu'il dominerait ensuite la France, une partie de l'Europe, et qu'après douze années d'une puissance extraordinaire et colossale il irait périr captif dans une île éloignée , sous la domination de l'Angleterre.