CHAPITRE XXIX
lU voltjtion df 1830. — Mon entrelien avec M. Rubichon qui était instruit «les jjrojels des ministres. — Je vois le roi à Saint-Cloud , le dimanclio, veille du jour où parut la fatale ordonnance. — Paroles «ju'il me dit. — Anecdote. — Un ministre parle devant moi du discours lenu au roi par les forts de la halle cl les charbonniers de Paris, en le féliritant sur la prise d'Alger. — L'ordonnance parait. — Je parcours les rues de Paris - - Détails. — Mon entretien avec le comte de Bouille. — Détails sur le combat. — Cause de la dissolution des troupes. — Elles se rallient à Saint- Cloud : il y avait dix-huit mille hommes de troupes et ({uinze pièces de canon. — Discours des commissaires de l'Assemblée. — Le roi abdique sans aucune résistance. — Imprudence dans l'attajue de Paris. — Paroles du grand Condé. — Actions remarquables dilenri IV à l'attaque de Paris, de Cahors. — Anecdotes sur l'esprit français. — Maximes d'après lesquelles Charles X aurait dû se conduire. — Prise d'Alger. — Imprudence d'avoir fait commander l'armée par le ministre de la guerre. — Réllexions sur l'abdication en faveur du duc de Bordeaux. — Anecdotes.
Je ne puis me résoudre à passer sous silence la révolution de 1830. Peu de jours avant le jour fatal, je rencontrai M Rubichon dans le jardin du Palais-Royal ; il m'annonça le projet du gouvernement. Il ne se trompait qu'en une seule chose : il croyait que ce dessein comprenait une formation de cours prévôtales. Surpris de tous les détails qu'il me donnait, je lui demandai comment il pouvait les a voir appris ; il me répondit : « Par les discours de quelques libéraux, qui en sont enchantés. — Mais comment, répliquai-je , quelques libéraux peuvent-ils être instruits d'un projet aussi important , qui est ignoré de tous les royalistes ? 11 me répondit que cela venait de l'indiscrétion de quelques bureaux. « Comment, lui dis-je, oser faire une pareille entreprise, en restant à Paris ou près de Pari^. — Sans doute, me
MKM01RES DE M. LE COMTE DE VAUBL4NC. -ItlO
(lit-il , ils devraient se rendre dans la V^eudée. » Je pensais, au eoutraire , que le meilleur endroit serait C.ompiègne , entouré de toute la garde royale , pareo qu'on aurait derrière soi les places de la Flandre, où Ton mettrait d'avance les régiments sur lesquels on pourrait le plus compter, et c'était précisément la base d'un plan que j'avais présenté au roi. Après cet entretien, je retournai chez moi, accablé de réflexions douloureuses. Te rencontrai , dans la rue du Bac , un de mes neveux ; il lut frappé du changement qu'il observait sur mon visage ; il pensa que cela provenait des affaires dangereuses du monjent et m'en demanda la cause ; je lui répondis d'une* manière évasive.
T.e dimanche suivant, j'allai à Saint-Cloud. Je n'entrai point dans le cabinet du roi , où j'avais ma place comme ministre d'I'Uat; je l'attendis dans la grande galerie, à l'extrémité de la file des fonctionnaires publics. Aussitôt qu'il m'aperçut, il vint à moi, me prit la main , et me dit d'un ton affectueux : « Je suis bien aise de vous voir, surtout aujourd'hui ». Je vis bien, sur son visage , qu'il était très-occupé de quelque chose qui l'affectait, et je pensai que M. Rubichon étiùt bien informé. Je fus sur le point de lui demander la permission de lui parler en particulier: mais d'autres pensées m'assaillirent avec la rapi- «lité de l'éclair : tout ce que je pourrais lui dire serait inutile, à cause de la funeste habitude de ne croire qu'aux paroles de SCS ministres. Deux paroles sentimentales de M. de Montbel avaient plus de poids auprès de lui que tout ce que pourrait lui dire ma vieille et forte expérience. D'ailleurs , s'il voulait garder le secret envers tout le monde, il me congédierait promptement, et un court entretien ne servirait à rien; d'ailleurs encore, si j'étais mal informé, je jouerais un très-sot rôle auprès de lui. Dans des choses si graves, il faut être bien certain de ce qu'on croit savoir pour se présenter auprès d'un roi en qualité de conseiller. Malgré toutes ces raisons, qui me parurent et me paraissent encore très-bonnes, j'ai toujours regretté de n'avoir pas suivi ma première idée ; car, dans toute ma vie po-
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lilifjiK', je inc suis toujours roiiliruM* d.ius la pensitc de Bossue! , qui, comparant 'l'in'ime au f,'rand Condé, dit en parlant de (•€lui-ci : « Par raNanta^c d'uin' haute naissance et par une espèce « d'instinct adnurable dont les hommes ne connaissent pas le « secret, il semble né pour entraîner la fortune dans ses des- « seins. » Il est certain que Tâmc est souvent avertie par cet espèce <i'instinct des choses prandes qu'elle p^Mil conseiller; la froide réflexion vient trop souvent arrêter ce généreux instinct. Quand le roi fut retiré , M. de Fougères, secrétaire général de la préfecture de police de Parts, vint à moi et me dit : « Savezvous ce que nous disions dans notre coin, MM. Tels et moi, des manières et du ton du roi envers vous? .Nous disions que vous alliez entrer au ministère. » Je lui répondis : « Il le désire depuis longtemps, j'en suis certain; mais jamais il n'osera. Il croit «ne certaine force incapable de modération, et c'est surtout la modération qu'il veut. Il ne sait pas que l'homme fort ne fait rien , en matière de gouvernement , sans de profondes méditations, et qu'elles le conduisent toujours à préparer avec soin les moyens de succès. Ce que je crains beaucoup , c'est qu'il se jette tout à coup dans une résolution non préparée , comme me l'a dit une personne qui paraît très-instruite. — Mon Dieu, me dit M. de Fougères, est-ce que vous craignez }. . — Oui, je crains, et beaucoup. »
Après ce peu de mots , dits en partie en descendant l'esca- "*-lier, nous montâmes en voiture , et nous partîmes chacun de notre côté.
Le soir, j'allai chez un ministre ; je l'entendis s'exprimer avec beaucoup de force et beaucoup d'indignation sur la faction qui nous travaillait ; mais en même temps il répétait avec confiance les discours qu'il avait entendus le matin adresser au roi par les charbonniers et par les forts de la Halle de Paris. Ils félicitaient le roi sur la prise récente d'Alger ; ils s'exprimaient en hommes courageux , détermiaés à combattre la faction , et à périr, s'il le fallait, en défendant le trône. Vaines paroles
emportées par le veut! Pas un d'entre eux ne parut le surlendemain , jour fatal {|ui eonnuenea la catastroplie. J'ai tant vh de ces démonstrations, j'ai tant entendu de ces belles paroles, pendant la Révolution, que je ne pouvais concevoir connnent un ministre y attiichait quelque importance ; mais ces discours, et le ton dont il les prononçait, me firent penser que INI. Ruhichon était bien informé. Je vis un instant après, dans le salon du ministre, le comte du Ilamel, (pii me dit qu'il allait paraître une ordonnance par latjuelle M. Dudon et moi nous aurions séance dans le conseil. 11 était surpris de ce que je n'en savais rien.
T.e lendemain, 27 juillet, je lus dans le Moniteur le rapport fait au conseil et l'ordonnance du roi. J'avais plusieurs personnes chez moi ; nous filmes unanimes sur la pensée que le gouvernement avait au moins quarante mille hommes pour appuyer cette ordonnance. Le lendemain, je pris un cabriolet et je parcourus plusieurs rues voisines du boulevard. Je vis une masse nombreuse de peuple , qui paraissait sortir du boulevard ; elle marchait rapidement ; elle avait à sa tète plusieurs personnes dont l'habillement annonçait l'aisance. L'un deux, ayant un chapeau gris à la main, parlant et gesticulant avec beaucoup d'ardeur, me parut en être le chef. Je me rendis alors sur la place Vendôme, auprès de l'hôtel du garde des sceaux. Je remarquai qu'un gendarme à cheval allait et venait d'un hôtel faisant un des côtés de la place à l'hôtel du garde des sceaux ; il portait apparemment des ordres à un peloton de gendarmes placé dans la cour de cet hôtel. On lui avait sans doute reconnnandé la promptitude, car il faisait ce court trajet au galop. Je craignais que son cheval s'abattît sur le pavé, qui était très-sec. Je m'entretenais avec M. le comte de Rouillé sur les craintes que ce jour nous inspirait. Il inn rappelé plusieurs fois , depuis ce leuîps, que je lui disais, avec une triste assurance, que, s'il y avait une lutte, le parti royaliste serait vaincu ; que le caractère et la faiblesse de ses chefs devaient suffire pour cJianger les