‹ Mémoires de M. le comte de VaublancChapitre 3 sur 36 · M EMOI H KS · texte numérisé non relu

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tr.'iil(T la q(i(>stion (l('li(Mt(; du (luf^l il s'apixiya sur l.i drin.itidn (\\H\ lui eu iiv.'iicul laiU; plusieurs élevés; il s'cU-iidil henucoup sur les terribles rireonstauces qui pouvaient placer un lioninie entre le duel et le déshonneur. Il était instruit des promesses , signées de leur sang, que des élèves s'étaient données mutuellement, de se battre quand ils seraient sortis de i'Éeole. Il parla fortement contre ces duels anticipés, leur prodigua même le ridicule dans des termes ménagés délicatement. il satisfit tous les auditeurs par la manière dont il traita ce sujet, si difficile pour un prédicateur.

l/abbé Clemenceau ne nous parlait que de mystères et de dogmes. 11 dissertait théologiquement ; il se jetait daiis des arguties maladroites dont on se servait pour détruire ce qu'il voulait établir. Il nous accablait d'un profond ennui, et l'on dormait sans malice à ses sermons.

Le quatrième docteur, l'abbé Genêt, passait pour un homme très-savant dans l'histoire ; il la faisait entrer un peu par force dans ses sermons. 11 était lourd et pesant de la voix , du style et du maintien. Quand nous voulions le désigner, nous prononcions ce membre de phrase qu'il répétait souvent : Et Cempire romain j commencé sous Auguste, s'écroula sous Augustule.

Un jeudi , jour de récréation , nous faisions une promenade militaire dans la plaine de Grenelle. Nous arrivâmes au lieu où Louis XV, après avoir chassé , se disposait à monter en voiture. 11 nous aperçut et s'avança vers nous. Nous marchâmes de son côté en colorme , et , quand nous fûmes à une distance convenable, nous nous mîmes en bataille et nous présentâmes les armes. 11 nous joignit aussitôt, et parut fort content de notre petite manœuvre. Un bataillon de jeunes gens de quatorze à dix-huit ans avait quelque chose d'intéressant. Les capitaines étaient à la tête ; il leur parla , les interrogea sur leurs noms , leurs familles , et sur l'arme à laquelle ils se destinaient. L'un d'eux, nommé Perrcstv, arrêta son attouliou.

C'était un très-bel homme. I^e roi u|)|)rit qu'il montait très-bien à cheval, et dit à un seigneur qui l'accompagnait : « Vous direz au ministre de la guerre de le placer dans le corps des carabiniers. •) Il remarqua|quc les capitiiiues avaient deux épaulettes d'argent, que les autres élèves en avaient d'argent, de soie et argent, de laine rouge , et un petit nombre de bure. Il se fit expliquer la cause de ces diiïérences; elle venait de la conduite. Un élève très-hardi sortit un peu do son rang et sembla vouloir lui adresser la parole. Le roi jeta les yeux sur sou épaulette rouge et lui demanda son nom. Après l'avoir appris, il témoigna un léger mécontentement. Le roi avait remarqué ses épaulettes rouges, et il fut sans doute mécontent de voir cette épaulette, qui venait de lui être désignée comnie peu honorable , s'avancer seule et sortir des rangs pour lui parler. Il nous dit adieu et monta en voiture. Nous fûmes frappés de sa belle figure, dont les traits étaient bien conservés; mais son teint était d'un jaune cuivré, et ne paraissait pas annoncer une bonne santé.

Le beau régiment des gardes françaises manœuvrait souvent dans le Chaînp de INlars, qui appartenait à l'École, et nous assistions quelquefois à ses grandes manœuvres ; il était commandé par le maréchal de Biron, qui en était aimé et respecté. Ce corps , autrefois la terreur de Paris , était devenu , sous la main du maréchal , l'appui de la sécurité publique. Le marquis de Sausaye, qui en était lieutenant-colonel, avait une voix d'une étendue extraordinaire. Souvent il défendait de répéter ses commandements, et quand il disait: f ous partirez à ma voix, elle retentissait dans tout le Champ de I\Iars. Dans les instants de repos il avalait, disait-on, un œuf frais non cuit, afin de conserver sa voix.

Les officiers de ce régiment portaient un esponton , espèce de pique très-longue. Quand ils étaient à la tète du régiment , le bras droit étendu et Tesponton à la main, cette ligne présentait im aspect guerrier «'t majestueux. T-orsqu'ils délilaieul, ils

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s.'iluoiont on haissnnt l'osfxtnton plusieurs pas «1 nvnnfc , ôLiionl leurs ch.ipi'.'iux , passaient ainsi devant la personne fju ils saluaient, remettaient leurs chapeaux et relevaient l'esponlon. Tout ce mouvement avait un effet noble et respectueux qui frappait les spectateurs. INous en étions enchantés , et nous aurions tous voulu senir dans ce régiment à cause de Tesponton.

Avec cette arme, un officier pouvait se mettre en ligne parmi les soldats, et combattre l'ennemi avec plus d'avantage que le soldat avec la baïomiette ; à plus forte raison avait-il plus d'avantage qu'avec cette faible épée dont il est armé aujourd'hui, et qui paraît si ridicule quand il défile en en tenant la pointe dans les deux premiers doigts de la main gaucho.

Monsieur, comte de Provence, qui fut depuis Louis XVIIF, venait d'être nommé , par Louis XV, grand-maître de l'ordre de Saint-Lazare. Par l'antique institution de cet ordre, outre les grand'croix et les commandeurs, cet ordre avait de simples chevaliers. Monsieur tint un grand chapitre , dans lequel il nomma les principaux membres de l'ordre et de simples chevaliers novices. Vingt furent choisis parmi les élèves de TKcolc Militaire, de l'âge de dix-sept à dix-huit ans; je fus du nombre.

La cérémonie se fit à Versailles , dans la chapelle du château. Elle fut magnifique. Monsieur aimait la représentation. Il remarqua que j'avais deux épaulettes d'argent ; il en demanda la cause, et apprenant que j'étais capitaine d'une compagnie d'élèves, il m'autorisa à porter la croix pendant le temps que je devais rester encore à l'École Militaire, Après le dîner nous fûmes présentés aux prmces et princesses de la famille royale. Louis XV vivait encore ; il mourut peu de temps après, le 10 mai 1774.

Peu de mois avant , nous avions vu au Champ de Mars une grande revue de la maison militaire du roi. Les gardes du corps, les gendarmes de la garde , les chevau-légers, les deux

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compagnies de mousquetaires , les grenadiers à eheval , h's Cent-Suisses, le régiment des gardes suisses étaient réunis. Hien n'était plus magnifique. M. de Saint-Germain, ministre de la guerre sous Louis XVI , les supprima, excepté les gardes du corps, dont il diminua le nombre. Il y avait de la maladresse à chercher l'économie dans la diminution de la splendeur du trône. Les hommes qui observaient la marche des événements sentirent les conséquences de cette supi)ression ; mais un ministre qui n'était que militaire ne pouvait avoir des vues étendues sur les choses qui font la grandeur et la décadence des monarchies. On voit par tout ce qui précède quelle étiiit l'instruction donnée à l'École Militaire. On avait oublié deux, (•hoses principales. La première devait tendre à former des ofliciers; mais, excepté les leçons très-courtes que nous donna M. de Kéralio par ses manœuvres, et la leçon encore plus courte , qu'il ne put nous domier qu'une seule fois , sur Turenne et Condé , je ne crois pas qu'on ait songé un seul instant à nous donner même une faible idée de l'art de la guerre.

La seconde chose essentielle devait être de former des hommes , d'élever les caractères, d'ennoblir les esprits. Il aurait fallu nous donner une idée juste de la monarchie sous laquelle nous devions vivre , que nous devions défendre , nous pénétrer de tous les devoirs que cette situation nous imposait, et revenir souvent sur les grandes maximes de l'honneur. Il aurait fallu aussi nous parler de notre conduite dans la société, de ce qu'on appelait sous Louis XIV le savoir-vivre, et, dans toutes ces leçons, nous inspirer une noble conliance en nousmêmes. Peut-être aussi fallait-il nous prémunir d'avance contre cet amour des nouveautés qui se montrait ouvertement et connnençait à ébranler toutes les anciennes maximes. Mais qu'on était éloigné de ces pensées! Je ne me souviens pas d'avoir entendu, pendant (piatre années, un seul mot relatif à ce que je viens de dire. Je dois excepter le sermon de M. Tailler

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sur Ui duel ; j'oxceplerai aussi les conseils, ii/^m^rs;» Ire ment trop rares, que donnait M. l)a(jverpFie aux élevés qui suivaient le manège. Cet exeellenl homme ne négligeait aucune occasion de déployer devant nous cet esprit porté au bon, au grand, et qui le faisait admirer et chérir de tous ceux qui le coimaissaient.

Te dois dire aussi que M. de Bongars composa une lettre qu'il adressait aux élèves , sous le nom de ses camarades ; elle contenait, sur le monde, sur \c savoir-vivre, et sur nos devoirs particuliers, les maximes que lui avait apprises sa longue expérience. La lettre était écrite du style le plus simple et le plus persuasif.

II me la donna ; j'en fis plusieurs copies ; je regrette bien qu'il ne l'ait pas fait imprimer, et je suis bien fâché d'avoir perdu la copie que je m'étais réservée.

Il eut la bonté de faire pour moi une chose inusitée. Mon père était à Paris, très-malade de la goutte ; M. de Bongars me conduisit chez lui, dans sa voiture, et témoigna à ma famille le plus vif intérêt sur la santé de mon père. Il était âgé de plus de quatre-vingts ans ; il avait d'abord servi dans les chevaulégers ; il avait monté la garde chez Pierre le Grand , empereur de Russie. Il aimait à nous en parler.

Malgré les distinctions honorables dont je jouissais à l'École Militaire, j'étais accablé d'un profond ennui. Après onze ans passés dans les écoles et le^ collèges, il m'était permis de désirer le terme d'une si longue période claustrale. Ce jour si désiré arriva enfin ; je fus placé sous-lieutenant dans le régiment de la Sarre, dont le duc de La Rochefoucauld était colonel , et mon oncle lieutenant-colonel, brigadier des armées du roi, et ensuite maréchal de camp. De là vint ma destinée. J'avais un goût décidé pour la cavalerie; si j'y étais entré, j'y serais resté pendant la Révolution ; j'aurais été tué , ou je serais parvenu aux premiers grades de l'armée.

Eu sortant des écoles , j'étais l'homme que la nature avait

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lait; j'avais iiiic ircs-iaihie instniction ; jf \i\ (lovais a luoimême. Jamais je n'avais pu m'assujettir aux règles, aux préceptes, excepté pour les exercices du corps, que j'aimais beaucoup. Tous mes professeurs m'ont inspiré le plus grand dégoût, excepté celui de la cinquième et de la seconde classe au collège de la Flèche. L'indépendance de mou caractère m'a suivi toujours et partout; mais les distinctions dont j'ai joui à l'Kcole Militaire prouvent que je savais mettre des bornes extérieurement à cette indépendance; elle n'en n'était que plus forte dans le fond de mon cœur, et je me rappelle parfaitement les mouvements continuels qui m'agit^iicnt dans ma longue prison claustrale. Je ne sais à quoi je me serais porté sans une certaine force de caractère que je devais à la nature. Peut-être ce récit inspirera-t-il quelques réflexions à ces parents qui croient avoir rempli tous leurs devoirs en plaçant leurs enfants dans les collèges et les pensions , et en les abandonnant à des impressions qui peuvent dénaturer leur caractère.

Je suis convaincu que , si les hommes en général ont été si petits pendant la Révolution et si inférieurs aux femmes par le courage de l'esprit et les lumières du bon sens, cela vient de l'éducation actuelle. C'est elle qui a perdu nos trois derniers rois, c'est elle qui leur a donné de si faibles ministres. Si l'on compare ces rois à ceux qui les ont précédés pendant huit siècles , on trouve que ceux-ci étiiient auprès d'eux des prodiges dans l'art de gouverner, c'est-à-dire de conserver et de fortifier leur autorité.

Parmi les élèves de l'Kcole IMilitaire, mes camarades, je vois surtout le général de Hédouville, qui s'est honoré par la pacification de la Vendée ; le général Marescot, inspecteur général du génie; le chevalier de Bohan, très-distingué dans la cavalerie et qui a fait un excellent ouvrage sur cette arme ; le vicomte de Séran, colonel du génie; Parmnrolle, général de cavalerie; Panglard, général de cavalerie; ChaFnpagny, mini.stre

(JO -VIKMOIUES DE M. LE COMTE Dk^AUBLAKC

dos ;ilf,'iiros <'^trnn}^èros SOUS BoiJ.'ip.'irt(' ; Malvaiil de V.iunH)rant, olïicicr do in.iriiin . il oonim.indnit iinc fn*gato au moment do la Uovolulion ; il on rosta le commandant indô[HMidant , ol promena sur toutes les mers avec gloire, pendant plusieurs iinnéos, le pavillon hianc; le marquis de Fortia , de l'Académie des Belles-Lettres, auteur de plusieurs beaux ouvrages sur l'art do supputer les dates, d'un traité sur l'immortalité de Tàme et sur les principes de la loi naturelle, d'une dissertiition savante sur Homère. Au collège de la Flèche, il obtenait toujours tous les prix de sa classe ; il a fait un très-grand nombn; d'ouvrages d'une érudition aussi étendue que profonde sur toutes les parties des sciences humaines.

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ClIAPITHK IK.

Départ de l'École Militaire. — Arrivée au rëf^iinont. — Tenue militaire ; loi- Ictto des oflicicrs et des soldats. •— Dégoût causé par les minuties. -^ Le tluc de Glocester à Metz. — Anecdotes.

liOrsque je sortis de l'^Lcole Militaire, je fus reçu chez un oncle qui demeurait à Paris ; c'était le plus honnête homme et le meilleur parent. Mon régiment était à Metz ; il me dit que, pour m'y rendre , il tallait retenir une place à une voiture rju'on appelait le Coche. Lorsque j'appris qu'en marchant du matin au soir elle ne faisait que dix lieues par jour, toujours au pas de ses lourds chevaux, je demandai vainement à mon oncle de me laisser faire la route à pied : je verrais les provinces, les villes, que je traverserais. Je me faisais une image charmante de cette manière de voyager ; j'en ai toujours eu la même idée , et c'est elle sans doute qui me détermina si promptemeut à voyager ainsi pendant la Terreur, résolution qui m'a sauvé. Qu'on se figure l'ennui d'une lourde voiture qui semhlait ne devoir jamais arriver. Je faisais bien la plus grande partie de la route à pied ; mais ce n'était pas la même chose que si, dans une entière liberté, j'avais pu m'arrêter où j'aurais voulu et visiter ce que je voulais voir.

Je fus très-étonné de rencontrer dans une voiture si populaire un comte , colonel à la suite d'un régiment de hussards ; j'avais aussi pour compagnon un ecclésiastique. Le colonel et lui ne cessaient de parler économie politique : c'était alors la mode ; tout le monde était économiste , et les mille absurdités que débitait cette secte s'enfonçaient dans toutes les têtes. Tout est mode en France; on était devenu grave et penseur; on ne s'entretenait que de philosophie, d'économie politique ,

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siirloiil «l'hiiinanili^, <'t dos moywis de reiidn*. Iiourfiix le hon |KMi|)le. Ces dcMix derniores (thoses éUiieiit dans toutes les houclies; on aurait bien étonné tous ces dis<;oureurs en leur disant : « Dans i)eu d'années tout sera détruit par vos belles maximes, et la France sera couverte de prisons et d'échaiauds sanglants, m

Arrivé à INIetz, je fus logé dans le pavillon des officiers supérieurs, sur la grande place. Ma chambre était vis-à-vis celle de mon oncle. Je trouvai en lui un bon parent, mais d'une excessive sévérité. Sa figure, son air, ses paroles, tout était sévère eu lui. Il avait la réputation d'un bon officier. Dans la guerre de Sept- Ans, un combat très-chaud, à Cassel, vit périr ou blesser dangereusement presque tous les officiers supérieurs de la brigade de Navarre. Mon oncle , major de ce régiment , eut le commandement , et fit une retraite qui fut regardée comme une très-belle action militaire ; elle fit sa réputation.

Il avait l'esprit vif et hardi. Au camp de Compiègne, sous Louis XV , il avait loué un superbe cheval de manège pour les derniers jours. Lorsqu'il défilait devant le roi, à la tête du régiment, le cheval eut peur de la musique et recula. Mon oncle s'écria d'une voix forte : « Comment! pour mes vingt louis par jour tu ne me laisseras pas saluer le roi mon maître ! » En même temps il lui enfonça les éperons dans le flanc et le fit partir. Ce mot fit fortune ; on le répétait dans le camp, et le soir même le roi le lui rappela. Il était grand joueur d'échecs et de trictrac, et, aux états de Bourgogne, il faisait toujours la partie du prince de Condé, gouverneur de la province et président des états.

Il n'y avait point alors de gouverneur de la province de Lorraine et des trois évêchés. Le marquis de Conflans commandait à Metz. C'était le plus bel homme que j'aie vu. On pouvait avoir une plus belle figure et de plus belles formes ; mais on ne pouvait avoir un plus bel ensemble. Ses manières, sa dé-

marche étaient uobles et imposantes, sans la moindre alfectatioo. Quand il venait, à la parade, se placer à la tête dos ofliciers de la nombreuse garnison, tous les regards s'attachaient sur lui et ne pouvaient s'en détourner.

Il avait une grande réputation de bravoure. Dans les dernières années de la guerre de Scpt-Ans, il était colonel d'un régiment de hussards. Un colonel de pandours autrichiens , très-brave et renommé par sa force, fatiguait continuellement l'armée française par ses courses. M. de Conflans l'envoya défier à un combat singulier; ils se battirent au sabre, en présence des deux armées. Ce combat ressemblait à ceux que nous voyons dans les poètes anciens. M. de Conflans reçut un coup de sabre à l'épaule gauche ; mais aussitôt il déchargea sur son adversaire un si furieux coup , qui partait de l'épaule droite et continuait sur la poitrine , qu'il l'étendit par terre , baigné dans son sang. Le blessé mourut deux heures après.

M. de Conflans était très-adroit à tous les exercices du corps. 11 fit un singulier pari dans la capitale ; il paria de faire environ deux lieues à cheval, et toujours au trot, en tenant un verre rempli de vin, jusqu'à une distance convenue des bords du verre; il gagna le pari. Sa réputation de bravoure et de beauté avait attiré, pour en être témoin, un monde infini. Les femmes surtout s'empressèrent de célébrer sa victoire.

Quand on a observé le prestige de cette noblesse extérieure qu'on remarquait dans M. de Conflans, quand on se rappelle que par là Louis XIV imposait le respect et l'admiration , combien ne doit-on pas gémir de voir tout cela négligé et même entièrement oublié dans l'éducation des princes ! Si la nature ne leur a pas accordé ce don d'un extérieur de dignité, c'est une raison de plus pour ne pas les laisser s'habituer à des manières peu convenables. On a pu voir avec peine celles d'un prince rempli d'ailleurs do belles qualités ; on ne pouvait se défendre d'une impression désagréable pour soi , défavorable pour lui.

M. (le. Conlinns fut io |)r(;mi(;r qui , plusi<Mirs ann/'<>s l'iprès, lit c.oujHîr tous s<'S cIk'V^miv nutour (Ut la t»H(». Il panil ainsi it la cour, cl l^ouis XV I dit qu'il n'y avait que Ui ruarquis d«' (loullans qui pût s'y montrer d'une faron si contraire aux usages. IMût au Ciel que ce prince eût étendu sur des changcnieiils importants la réflexion que lui suggérait un changement do coi (Turc.

M. de Coiiflans fut aussi le premier qui parut dans une loge, à la Comédie française , habillé d'un frac brun boutonné. L'usage avait toujours été d'y paraître en habit de ville, avec les dentelles et l'épée. C'est ainsi que peu à peu tout changeait à la cour et dans la société. L'infortunée reine contribua à ces cliangements extérieurs par un goût de simplicité bien louable en lui-même, mais funeste dans ses effets, parce qu'il introduisait un changement important dans un moment où tout, sans exception, se portait à des changements de toute espèce. Dans des temps semblables il faut savoir s'arrêter. On fut étonné de voir la reine se promener à Trianon et passer dans les cours et les corridors dans l'habillement du matin le plus simple. Quelques personnes prévoyaient les inconvénients de ces innovations , et disaient que, dans une nation aussi légère , aussi inconsidérée, il fallait se garder de tout ce qui pouvait altérer ou changer les choses qui contribuaient à la dignité de la couronne et de la famille royale. Ces personnes n'étaient pas écoutées.

Le premier jour que j'assistai à la parade, un capitaine du régiment de Navarre , m'ayant considéré attentivement , me dit : « Vous êtes certainement le fils du chevalier de Vaublanc, mon ancien camarade. » Sur ma réponse affirmative , il me sauta au cou , m'embrassa tendrement , et me présenta aux autres capitaines qui avaient servi avec mon père. Ce furent des embrassades et des félicitations les plus aimables. '< Écrivez-lui, me disaient-ils, tout le plaisir que nous avons à voir son fils. » (' Rappelez-lui, médisait le premier, les manchettes de dentelles

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qtic je lui ai prêtées pour monter la garde chez le mareelial île Saxe, et qu'il mu rendit toutes déchirées. » Des dentelles, des vestes brodées , chaniarrécs d'or ou d'argent, sous runilonne , n'empêchaient pas nos oMiciers de gagner des batailles avec ce maréchal.

Le marquis de Stainville, qui depuis fut célèbre sous le nom de duc de Choiscul » étant colonel du régiment de Mavarre , voulut y faire beaucoup de changements. Les anciens officiers lui résistaient. Dans ces temps, la discipline nniitaire s'alliait à une noble indépendance. L'ancienne habitude de se battre sans motif et sans raison avait disparu, mais on était toujours très-sévère sur les choses que l'on croyait contraires à l'honneur; on ne soufl'rait d'un supérieur ni un mot, ni un geste offensant , et plus d'un colonel s'était présenté de bonne grâce à une réparation exigée et avait reçu des coups d'épée d'un inférieur. Ces mœurs militiiires se sont perdues insensiblement , et j'ai vu des officiers courber la tét(^ devant des paroles et des gestes qu'ils n'auraient pas soufferts dans les temps dont je parle.

M. de Choiseul, qui dès lors avait cette volonté décidée qu'il a montrée depuis dans le ministère, voulait deux choses : forcer d'anciens officiers à se retirer, et engager d'autres plus jeunes à prendre leurs places. Il aurait dd penser que, d'après l'esprit de corps de ces temps, un officier ne pouvait promettre d'avance de prendre la place d'un c<imarade plus ancien.

Un jeune lieutenant refusa formellement cette proposition. Le colonel en fut irrité ; il le montra probablement par des termes peu mesurés, et cet officier crut, ainsi que ses camarades, d'après l'esprit du temps, qu'il devait en obtenir salisf.'.'ction. Ce fut à Paris qu'il la demanda. Il attendit le colonel en différents endroits sans pouvoir le joindre , et se détermina très-imprudemment à une démarche un peu trop vive, chez le marquis de Stainville, père de M. de Choiseul, qui demeurait dans sa maison M. de Stainville, ambassadeur dans je ne sais

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quelle cour, «Ujil iilors ;« Paris On pt'igiiil celte tléi conime une offense fuite a la dignité d'un ambassadeur, et rollieier reçut Tordre de se rendre à la citadelle de BesaiK (jii. Sa |)risoii fut très-ngréabie, prc<' que l'action qui l'y aincnait clail approuvée de tous les miliUiires. I.e cornniaudant de la citadelle, n'ayant pas reçu l'ordre de tenir son prisoiuiier renfermé, le laissa recevoir des visites et les rendre dans la xilic Les dames partageaient l'opinion des militaires, et tres-cbaudement, comme il arrive souveut, en sorte que le jeune honmie eut beaucoup d'agréments dans sa prison.

J'ai raconté cette brouillerie et ses suites parce qu'elle fait coiniaître les mœurs militaires de ces temps. Elles ont changé, et j'aurai peut-être des choses bien différentes à raconter, .le ne connais rien qui soit plus digne d'attention que ces changements insensibles qui ont altéré le caractère de la noblesse française; c'est elle qui la première a contribué a une révolution à laquelle le peuple n'aurait jamais pensé si les mœurs des hautes classes de la société n'avaient pas changé Sans doute il y avait bien des choses à blâmer dans nos anciennes mœurs, mais elles avaient une chose fondamentale : chacun était fier de sa position et la défendait avec vigueur. Il en résultait un balancement qu'on n'apercevait pas alors , dont on ne voyait pas les conséquences, et que nous n'apercevons maintenant que par des souvenirs semblables à ceux que je rappelle. Lorsque le jeune homme retourna au régiment, il trouva les choses changées. M. de Choiseul avait cherché l'affection des officiers et l'avait conquise facilement. Il reçut le prisonnier avec beaucoup d'égards et lui dit qu'il voulait être son ami. Il fut toujours le même envers lui.

Les capitaines de Navarre me comblèrent de prévenances et d'affection, ils m'invitèrent à dîner. La guerre de Sept-Ans, le grand Frédéric, le maréchal de Saxe fournissaient une ample matière à la conversation. L'un des capitaines racontait avec une piccisioD admirable les choses dont il avait été temohi

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I.(» régi meut de la Sarre, dans lequel je servais, avait eouquis ee uoui par une belle action ; il avait passé celle rivière à la nage sous le feu d'une batterie de canon qui le foudroyait; il avait enlevé cette artillerie et l'avait tournée contre l'ennemi , qu'il mit totalement en fuite. Il obtint l'boimeur d'avoir plusieurs de ces pièces à la suite du régiment. Le comte de l'air le commandait alors. Les ofliciers et les soldats rappelaient souvent avec fierté cette belle action et la transmettaient à leurs successeurs. Vous savez que César avait donné à plusieurs légions des noms comme une récompense.

L'un de ces ofliciers avait lait la guerre du Canada, guerre terrible par l'aprelé du climat, raeliaruement des deux nations rivales et le concours des sauvages qui alors étaient nombreux. Les anciens capitaines qui avaient fait cette guerre aimaient à raconter les événements dans lesquels ils avaient été acteurs.

.l'entendais souvent, avec le plus vif intérêt, raconter les ex- |)loits du comte de Montcalm et la sanglante bataille de Québec, où périrent les deux généraux français et anglais , INIontcalm et AVolf. Le cbevalier de Cranet, Languedocien, plein d'esprit, toujours gai, cbantant, buvant, nous ravissait par le récit de ce qui lui était arrivé personnellement. Prisonnier à la bataille de Québec, il avait été conduit en Pensylvanie et placé cbez uu bon fermier qui avait deux (illes très-belles. Il nous contait leur simplicité, leur innocence, l'extrême liberté qu'elles lui permeltiiieut; toutes les cbambres ouvertes le jour et la nuit, leurs promenades dans les forêts, leurs jeux, leurs courses, toujours dans la plus entière liberté. Il nous racontait, d'une manière toucbante et comique à la fois, la naïveté de ces jeunes (illes, leurs attentions, leur amitié même pour lui, ses tentations, ses remords d'être seulement tenté, les reproclies qu'il se faisait, ses combats, ses victoires , et combien elles étaient pénibles. Il eut d'autant plus de peine à résister (prêtant arrivé avec deux blessures dans cette retraite il eiaii

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soigiiô et p.'iFisô par srs belles hôUîSfifS. Il r<';p/'Uiit souvent : « .le jure Dieu que ce libertin de Granet est sorti pur et sans reproche (le ces terribles combats. T.a bntaille de Québec n'était rien auprès : Je m'y lançais comme un lion; mais dans ces autres combats il fallait toujours l'aire retraite. »•

Ce brave homme était grand buveur, et dans les repas de corps , lorsqu'il fallait soutenir l'honneur de son régiment en mettant sous la table le rival d'un autre régiment , c'était (iranet qu'on opposait ; il conservait toujours sa tète jusqu'à la lin du combat , et, lorsque son rival était abattu , il ehantiiit sa victoire d'une voix forte. Il eut un jour pour antagoniste un officier suisse qui passait pour le plus redoutable buveur de ces temps. La victoire balança longtemps entre Gran<ît et lui. On commençait à trembler pour Granet lorsqu'on s'aperçut que le Suisse avait sous la table un baquet, et qu'il se donnait ainsi une facilité que ne permettaient point les lois du combat. Cela fut regardé comme une déloyauté sans exemple. De la surprise on passa aux reproches et aux paroles dures. Les épées auraient été tirées si le vin n'avait pas ôté les forces; les épées restèrent dans le fourreau parce que les paroles expiraient sur les lèvres. Il fallut aller se coucher. Le régiment suisse à qui on domiait le repas de corps partit le lendemain de grand matin ; sans cette heureuse circonstance il y aurait eu plusieurs duels.

Cette passion de la victoire , le verre à la main, commençait à s'éteindre lorsque j'entrai au service ; elle reparaissait cependant de temps en temps.

Quelques années après que le marquis de Conflans eut laissé le commandement de jMetz , il passait la belle saison à sa terre de Vaudreuil en Normandie ; elle était voisine du château de INavarre, qui appartenait au duc de Bouillon. li s'y trouvait souvent des Anglais, grands buveurs, et alors M. de Conflans soutenait contre eux l'honneur des buveurs français. 11 était toujours vainqueur. Le combat Uni, il retournait à \audreuil

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prndant la nuit, tandis que les autres cenvives étaient porlis dans leurs lits. J'ai eutcndu conter à Tabbé de Faudoas qu'étant à Vaudreuil il avait accompagné M. de Conflans dans ces orgies; que, lorsqu'il s'en retournait , les tristes effets du vin commençaient à se faire sentir dans la voiture , et qu'ensuite il se mettait au régime le plus sévère et ne buvait que de l'eau pendant huit jours. De semblables victoires étaient sans doute suivies de tristes regrets ; mais pour connaître à quel point nous étions dégénérés, il faut lire dans les lettres du manpiis (le Coulanges les scènes bachiques qui se passaient chez le due de Wirtemberg.

On a fait un conte sur M. de Conflans; on a dit qu'après son voyage en Russie on avait rapporté à l'impératrice Catherine qu'il faisait entendre qu'il était très-bien avec elle , et que l'impératrice avait répondu : « C'était impossible, car il a toujours été ivre pendant tout le temps qu'il a passé dans mou empire. »

Il était à la maison de campagne del'évéquede Blois, M. de la T.aureneie ; deux dames y semblaient être rivales à cause de lui. On apporta au prélat , pendant le dîner, une rose d'une beauté rare ; il la fit passer de main en main. M. de Conflans l'admirant à son tour, un des convives lui dit de l'offrir à la plus belle. 11 était placé entre les deux rivales. Il hésita un moment , et la mit tout à coup dans le gouleau de sa bouteille. Une des deux dames s'évanouit.

Il avait beaucoup d'esprit. Ce fut lui qui lit cette fameuse réponse à l'archevêque de Paris. Il venait de témoigner son indignation de l'étrange service d'un chevalier de Saint-Louis qui portait la queue de la longue soutane de l'archevêque. Le prélat lui dit qu'il avait eu un Conflans pour caudataire. « .fe le crois, répondit brusquement JNI. de Conflans; ils ont été quelquefois as.sez gueux pour tirer le diable par la queue. » 1 II mourut subitement à Vaudreuil , en se lavant les mains. ,Ou fut bien étonné de trouver dans sa bibliothèque des livres

MEMOIRKS

grecs et latins, doDt les marges étaient chargées de notes de ft main dans ces deux langues.

Kn sortant dos écoles, je croyais aller à la jouissance d'une liberté restreinte seulement par les devoirs; je me trompais, .le fus entouré de minuties de toute espèce, qui me poursuivaient toute la journée -et m'accablaient de dégoût , parce que j'en voyais le ridicule et non la nécessité. En toutes choses , surtout dans les arts, nous apercevons promptement ce qui est nécessaire , et nous le supportons , malgré ses inconvénients Ainsi l'art de la guerre demande impérieusement une discipline sévère ; on s'y soumet sans murmure ; mais il n'exige pas que le soldat soit astreint dans sa toilette à une uniformité ridicule et même dégoûtante. Les cheveux étaient alors relevés des deux côtés au-dessus des oreilles, et tirés ainsi en l'air avec une telle force que la peau en était ridée. Ils formaient une grosse boucle , attachée avec des épingles noires, pjnquée contre la tête, couverte de suif et de mauvaise poudre blauche. Les cheveux , relevés derrière la tête , au-dessus de la nuque du cou , dont ils tiraient la peau , formaient un gros catogan , cimenté aussi d'un amas de graisse et de poudre et attaché au milieu par une corde noire qui l'envdoppait. Je ne crois pas que le mauvais goût lui-même ait jamais imaginé rien de plus hideux que tout ce placage malpropre , et surtout cette corde noire. L'officier n'avait d'autre différence dans sa coiffure que la pommade odorante au lieu du suif.

Ajoutez à tout cela un habit blanc , sur lequel il était presque impossible d'éviter les taches. Il fallait alors l'envoyer chez le dégraisseur, qui le rapportait tout couvert de céruse , en sorte qu'un officier de cavalerie , dont l'habit était bleu , ne pouvait s'approcher d'un fantassin tout blanc sans courir le risque de voir sou habit blanchi , ce qui forçait le cavalier à s'éloigner un peu du fantassin.

Né avec un certain goût pour le dessin et ses formes élégantes, que j'ai conservé toute ma vie, j'avouerat, peut-être

DE M. LE COMTE DE VAimiANC. 71

un peu à ma iionte, que je soulTrais de celle ritlicule toilette. La première fois qu'un perruquier du régiment m'orna de ces grosses boucles tiraillées en l'air, je ne pus me souffrir si malproprement défiguré. Je fis venir un pernupiier de la ville, et je me fis coiffer d'une manière aussi naturelle qu'il me fut possible , malgré la division de nos cheveux en trois parties et cette ridicule poudre blanche.

Quand je parus à la parade , on me trouva un peu extraordinaire. C'était manquer à la tenue militaire.

Les officiers d'infanterie avaient seuls ainsi les cheveux colles autour de la tête ; ceux des régiments de cavalerie étaient coiffés un peu plus naturellement.

C'était une chose bizarre que cet attachement à la poudre blanche , que nous avons vu durer si longtemps ; son invention est plus singulière encore. J'ai lu que , sous Louis XIII , un jour de carnaval, on vit des religieuses, en voiture, coiffées en cheveux couverts de poudre blanclie. Elles se promenèrent ainsi dans Paris. J'ignore si quelqu'un put croire alors qu'on prendrait un jour cette poudre , qu'il serait impossible de se soustraire à cette mode bizarre , et qu'elle deviendrait même un devoir militaire.

On ne s'arrêta point là ; on voulut paraître avoir beaucoup de cheveux. On grossissait le catogan par de faux cheveux ou beaucoup de poudre. Les officiers de cavalerie et d'état-major, qui portaient la queue , la grossissaient et l'allongaient par une fausse queue. La queue étant devenue de mode, même sans l'habit militaire, on porta le ridicule au point de mettre parmi ses cheveux une peau d'anguille remplie de son. C'était une vraie démence. Les dames du chapitre de Saint-Louis de ISIetz avaient imaginé de se moquer ouvertement des porteurs de ces masses de cheveux. Quand elles voulaient dire qu'un homme était un sot, elles disiiicMit qu'il avait de beaux cheveux ; elles le disaient souvent au personnage même qu'elles ridiculisaient, et se donnaient ainsi le plaisir de dire à im homme qu'il était un sot.

72 Ml^MOlRES

.l'ciitnndiR un jour un olficicr débiter do ladcs romplimrnt» <-i nn<' j«'iiu(' cl jolio cli-ïnoiiiossc. Kilo dit .i ses amies : « IWg.'irdcz (loue coniino îNIonsieur a de beaux cheveux ■> il répondit qu'il n'eu avait point en grande (juantité, et cela était vrai ; mais elles lui soutinrent qu'il avait les plus beaux cheveux du monde , et jouirent ainsi du plaisir malin de lui dire en face qu'il était un sot

Je ne crois pas que l'on puisse mettre aux plus grandes choses plus d'importance qu'on n'en mettait alors à toutes ws toilettes sales et dégoûtantes. C'était une belle chose que d'assujettir un soldat à dépenser une partie de sa pauvre solde en mauvaise poudre , en mauvaise pommade. Ma coiffure m'attira beaucoup de reproches , mais on finit par me laisser trai>quillc. Quand on apprit que M. de Conflans, n'ayant plus de commandement , avait paru à la cour et au spectacle avec ses cheveux coupés autour de la tête, cela fit naître la question de savoir si cette coiffure ne serait pas plus propre, plus militaire et moins dispendieuse que le ciment qui collait la tête de nos soldats. C'était le sujet de toutes les conversations dans les régiments, et même à Paris, parmi les officiers On dissertait sans fin; et, comme le sujet était borné , on répétait nécessairement les mêmes raisonnements , mais toujours avec la même chaleur et la même gravité. Les conservateurs du ciment poudré réi)étaient avec complaisance : « Cette coiffure force le soldat à se peigner tous les jours ; sans elle il ne se peignerait pas ; donc elle est plus propre. » On répondait : « Vous commencez par couvrir la tête d'un tas de saletés pour avoir le plaisir de les ôter. Vous faites deux choses : vous peignez longue- . ment pour ôter les saletés que vous avez mises la veille , et aussitôt après , au lieu de laisser la tête propre , vous la couvrez de nouvelles ordures. » Ce raisonnement si simple ne faisait aucune impression sur les partisans de la propreté ordurière, et c'était le plus grand nombre. Je demande si l'esprit humain peut descendre à des raisonnements plus absurdes. Je

n'exagère pas. .l'ai trop souvent entendu roptUor ce que je raconte , et du ton de la certitude mêlée à un grand ton d'importance, connue s'il s'agissait des moyens d'avoir une bonne ou une mauvaise armée.

Celte manière de raisonner s'est glissée ensuite dans les clioses les plus importantes, et sur l'armée et sur la constitution de I Étiit. Ah! que Boileau a eu raison !

De Paris au Japon, de Pékin jusqu'à Rome , Le plus sot animal , à mon avis, c'est l'homme.

Cette fureur de crêper, papilloter, mastiquer et poudrer les cheveux , faisait le malheur des enfants; c'était un vrai supplice pour eux ; il a fallu notre éj)ouvantahle Révolution pour entraîner tout cela dans la destruction générale. C'est la seule chose raisonnable qu'elle ait produite. L'esprit d'imitation, devenu une espèce de fureur dans toute l'Europe , a étendu partout la coiffure naturelle, en même temps que les gouvernements appelés représentatifs.

Dans ce temps, M. de Saint-Germain, ministre de la guerre, avait imaginé de défendre aux colonels de faire servir sur leur table plus de plats que l'ordonnance nouvelle n'en permettait. Ils éludaient aisément la défense en remplissant un plat de rôti ou de bouilli , de gibier ou de pâtisserie qui régnait autour de la pièce principale. C'était peut-être la centième fois qu'on voyait l'inutilité des lois somptuaires.

Je me rappelle que , dînant un jour chez un colonel , je remarquai qu'il riait souvent d'un gros rire qui me semblait extraordinaire et affecté. .l'eu témoignai mon étonnement ; on me dit que c'était par imitation de Louis XVL Dans ce prince, c'était naturel; dans les imitateurs, c'était la chose la plus ridicule.

C'était alors la rage des innovations dans le militaire. Un major allemand, nonnne l'irch , avait la vogue. Il n'y avait de changement essentiel dans les manœuvres qu'une plus grande

74 mi:m()IRks

proîiipfitiKlccf iiiK'iiomhnMiscirépélitiondcscomm.'iiKlrmouls; tout le rcslf ('iinsisl.'iit en Miirmlios (lui fnti^ii;ii«'iit surfont los vieux otlicicrs. Ils étaient assujettis à ee (j»run appelai! aver raison V école; v.iw ils étaient iulerr()i;és comme des écoliers, le me rappelli! (ju'ini \i(ii\ capitaine de grenadiers, qui avait fait la guerre de Sept-Ans, e\pli(juant je ne sais quelle manœuvre, répéta plusieurs l'ois : " Les grenadiers se porteront, se |)()rteront... » sans |)ouvoir achever sa phrase. I/iut«'rrogateur l'interrompit . « Se porteront, se porteront... Vous vous porterez aux arrêts. » (Tétait bien dur. Peut-être que, sur le champ de bataille, Tinterrogé aurait eu plus de sang-froid, |)lus de résolution que l'interrogateur, et aurait plus déternuné la victoire. Mais nous commencions ce beau siècle des lumières qui a produit autant d'imbéciles que de princes, de ministres et de législateurs. II fallait des mots et (les phrases. Le fruit de l'instruction n'était pas une disposition ferme à une action rapide et glorieuse, mais une mémoire ornée, en toutes choses, de phrases, de défiuitions, ou techniques, ou philosophiques.

Le duc de Glocester, frère du roi d'Angleterre , parcourait alors la France ; il vint à IMetz. Il suivait les manœuvres , à pied, avec une vivacité singulière, examinant, interrogeant, écrivant ses remarques dans un porte -feuille. Il y resta plusieurs jours. On lui présenta le répertoire de la comédie: il eut le bon esprit de ne choisir que des pièces très-gaies. La première qu'on joua devant lui fut le Médecin malgré lui. 11 riait aux éclats , comme un enfant qui aurait vu cette comédie ■pour la première fois. Il ne cherchait pas à mettre de la réserve dans son plaisir; il ne craignait pas d'attirer l'attention du public. Ses gestes , les mouvements de son corps , rien n'était dissimulé. L'acteur principal , nommé Dupuy, jouait supérieurement ces sortes de rôles. Nos jeunes philosophes, qui déjà étaient très-nombreux, blâmaient cet épanchement de joie; ils auraient voulu une retenue qu'ils appelaient décence. Ces mêmes hommes appelaient cette comédie une farce. Ils étaient

amateurs du dranio , genre hAtanl et facile , ne de rinipuissancc de faire des tragédies et des eoniédies , et qui a infecté les esprits de pensées fausses , dites philoso[)hiques , et de ces maximes sentimenlales et niaises qui nous préféraient auv horreurs que nous avons vues.

Pauvres niortels! ayons des défauts, des vices même, j)uisqu'ils sont dans notre nature ; mais qu'ils soient francs et déclarés, comme dans les temps reculés, parce qu'alors les qualités et les vertus auront aussi de la force, et emprunteront de cette force une élévation qui balancera les vices et les défauts.

C'était autrefois une grande faute dans nos priiices que de lever une armée contre la couronne et de la combattre; ouvertenient par ambition ; mais rien de bas , rien de vil dans cette entreprise cou[)able. On pouvait être un grand honuue au milieu d'actions condamnables. Tels furent les héros de nos guerres civiles et de celles d'Angleterre. INIais des princes et des gcntilshounnes assemblés, qui n'ont |)as d'autre arme qu'une obscure métaphysi(pie qu'ils ne comprennent i)as , et qui, entraînés par des Icgistes , détruisent tout ce qui soutient la couronne , et, au nom de Thumanité et du bonheur des peuples , amènent des scènes d'horreur et de caniage , se dégradent eu.\mémes, renversent leurs propres honneurs, leur influence, leur pouvoir, pour céder tout cela à des démagogues cpii leur prodiguaient un insultant nu'pris, voilà la plus grande honte à laquelle un peuple puisse descendre ! Et l'on ne peut nier que celle dégradation de notre caractère ne soit arrivée avec le cortège de celte fausse sensibilité dont les théâtres et la littérature él^iiiMit infectés, ^ous vîmes naître alors cette sorte de vertu molle et discoureuse qui charnjait les esprits médiocres , et se mêlait à ce désir de rendre tout le monde heureux, eu commençant par tout détruire.

Le i)elit esprit, se mêlant partout. |.(»rlau .lu dernier degré les minuties delà discq>line militaire.

76 MÉMOIHKS

Louglcnips auparavant, ces njinutit*s sVUiinit niontréps d'une lacon plus singulière que clans le temps dont je parle J'ai entendu raconter à d'anciens officiers qu'au camp de Compiè^iic un régiment avait à ses cntogrins des nil).ins bleus de ciel. Un inspecteur général d'infanterie proscrivit ces ruhans bleus de ciel. Quelques jours après, il en fit prendre de couleur de rose au régiment dont il avait éKi colonel. Cette singularité me rappelle qu'un jeune officier, paré de ce ruban, étant descendu d'un vaisseau sur le quai du cap Français, y fut abordé par un capitaine, qui, après l'avoir observé, lui déclara qu'on ne souffrirait point, dans la colonie, une parure aussi indigne d'un militaire. Le provocateur, nommé Dalcourt, était renommé pour ses duels. Son apostrophe exigeait une réponse; elle fut très- vive. La dispute s'échauffa, et ils allèrent se battre. Dalcourt fut blessé dangereusement. Sou rival lui en témoigna les plus vifs regrets et lui donna tous les soins d'un vainqueur généreux. Dalcourt, lui ayant demandé son nom, reconnut en lui le fils de l'une de ses sœurs. 11 s'accabla lui-même de reproches, il ne s'épargna point lesinjures, et il fit le serment de ne plus mettre l'épée à la main. Il oublia bientôt son serment. S'étant trouvé dans une fête, sur une grande habitation, il but à la santé de son voisin, qui lui en fit raison; et, buvant ainsi a la santé l'un de l'autre comme les meilleurs amis , ils s'échauffèrent et en vinrent aux outrages et aux menaces. Ils prirent leurs épées, que l'on avait toujours dans ces temps, et ils sortirent pour se battre. C'était au milieu de la nuit. Les habitations, dans la colonie, avaient la maison principale et les autres bâtiments placés au milieu d'une grande prairie, appelée savane, où tous les animaux paissaient librement jour et nuit. Les deux querelleurs sortirent en se menaçant. Une heure après environ, les autres convives remarquèrent la longueur de leur absence, et, inquiets sur la cause, ils les cherchèrent dans cette plaine. Ils trouvèrent Dalcourt étendu par terre, couvert de sang, et se plaignant de ses souffrances. Il

DE M. LK COMTE DE VAl ni.A>(:. /7

(l(^clara que, s'étiint mis vi\ {^iirdedovaiil son adversaire, le làehe, au lieu de se battre en galant honinie, lui avait jeté une pierre (jui lui avait fracassé la niàehoire. « Mais, ajouta-t-il, je lui ai donné un vigoureux coup d'épée, et vous le trouverez mort près d'iei. » Plusieursdes convives avaient des flambeaux de bois de mélèze. Ils aperçurent du sang sur la terre ; ils en suivirent la traee, et arrivèrent auprès d'un mulet qui avait à la cuisse une blessure dont le sang sortait. Ils virent alors que Dalcourt s'était mis eu garde contre un mulet, lui avait domié un coup d'épée, et que l'animal avait répondu par un coup de pied dans la màeboire. On lui raconta son exploit; et, comme sa blessun^ l'avait un peu dégrisé, il comprit avec quelque honte sa triste méprise ; mais en même temps il demanda des nouvelles de son rival. On le chercha sur le champ de bataille ; il n'y était point. On le trouva près de la maison, étendu par terre, et dormant du sommeil le plus profond.

Clette fureur de se battre amenait souvent des scènes trèsplaisantes. J'ai connu deux anciens amis qui m'ont raconté l'origine de leur amitié. Ils prirent querelle à table sur les charmes de leurs maîtresses ; chacun prétendait que la sienne était beaucoup plus belle que celle de son voisin. Le vin échauffa la querelle, et ils convinrent de la vider l'épée à la main. C'était à Rouen, et pendant une nuit obscure. L'un d'eux proposa de se battre sur le pont de bateau qui est sur la Seine ; l'autre accepta ce champ de bataille, et ajouta que le vaincu seraitjcté à la rivière.

Tous ces discours étaient accompagnés de nouveaux verres de vin, qui bannissaient la raison de leurs têtes échauffées. Ils se rendirent aussitôt sur le pont et se portèrent quelques bottes en chancelant; le plus ivre tomba, et l'autre lui dit : « jette^^ toi dant la rivière. — ISon pas, dit l'autre, c'est à toi de m'y jeter. — C'est infâme, reprit le premier; tu manques à ta parole ; tu as promis de te jeter à la rivière. — Je ne le peux point, dit le second, je n'en ai pas la force. — Allons, mon camarade, jette-toi donc; ce sera bientôt fait. < Ln disant ces paroles, il

loiiil»' ;i càU' (le celui qui était tomhr lo prcmirr, ri !•• \in prov()(|Ui; 111) iounl suiiiincil. Vue patroiiiik' iKiSHonl (1(; grirul matin les trouve endormis sur le pont , leur ('|»ée niieaeôlé d'eux. On les reconnut, el on les aida a retourner chez eux, ou ils eontinuèrent à dormir. A leur réveil, ils se rappelèrent un jjeujwiiiblement leur aventure ; ils burent a la Siinté de leurs maîtresses, convinrent qu'elles étaient éj;ales en beauté, etjurèrenl de les défendre envers et contre tous.

jM. de Conllans donna un bal en l'honneur d tnie chanoinesse Irès-aimable. Un jeune officier de carabiniers dansait avec cette dame, lorsque M. le marquis de Cambou, colonel de l'une des brigades de ce coprs, s'aperçut que le danseur avait un col blanc ; or Tuniforme était un col rouge. 11 s'avance tout échaufl'é, ordonne à l'officier de quitter à l'instantle bal, et d'aller auxarrêts. Grande rumeur ! Le bal est interrompu ; l'aimable chanoinesse est étonnée de cette brusque impolitesse, s'en plaint à M. de Conllans, quî intercède en faveur du coupable. Les dames s'en mêlent à l'envi, supplient le rigoureux colonel de leur laisser le danseur, qui était unbeau jeune homue; mais en vain : il est inébranlable et l'ordre est exécuté sans miséricorde. La société se partagea aussitôt dans le jugement de cette action , qui occupa les esprits et lit taire les violons pendant plus d'une demi-heure. Les dames, les jeunes gens, M. de Conllans luimême blâmaient le colonel ; mais combien d'autres le louaient de sa fermeté, l'admiraient, le contemplaient comme une colonne solide de l'armée et delà monarchie ! Porter un col blanc au lieu d'un col rouge ! Quelle atteinte à la discipline, et quelles en seraient les conséquences si elle était tolérée! Oui, sans doute; aussi cette défense était naturelle : mais l'importance qu'on y mit dans un bal, et le châtiment qui suivit, étaient ridicules.

Pauvres petits esprits, condamnés par leur nature débile à prendre toujours en toutes choses l'ombre pour la réalité! C'était dans l'instant même où se manifestaient, avec appareil, ces rigueurs sur des cols rouges ou blancs, que se dissolvaient

DF. M. i.i: ccniTi: dk vauhi.wc. <î»

les liens véritables de la «iiscipline niililaire On pariiiit, on raisonnait, on se plaignait; et, tontes ees idées nonvelles fermentant dans les tètes, nne eorres[)ondanee s'établit pen d'années après entre deux réi^inients. OnveeeNaitde Paris des nonvelles éeritcs à la main. Klles étaient autorisées par le jiouvernement, et coûtaient, je crois, douze louis par an. Klles circulaient de main en main. Simples d'abord, elles ne contenaient que les anecdotes du jour; mais bientôt, plus bardies, elles prirent un ton pbilosopbifiue, elles dissertèrent, elles |)arlèrenl des ministres du }j;ouvernement et dts cliauiKMm'uls délires. Klles n'en lurent (jiie plus répandues.

INI. de Lafayetle se disposait alors a se rendre aux États-l'uis d'Amérique et dîna cbez le duc de La liocbefoucault, notre colonel, .l'étais à ce dîner. Après le repas, il l'ut entouré d'un grand nombre d'oiliciers. Son projet était connu ; les louanges lui furent prodiguées, l.c mot de liberté retentit dans la conversation ; il allait contribuer à la rendre à un grand peuj)le. INI. de I.a Rocbefoucault était, plus que personne, pénétré des idées pbilosopbiques. Il se jeta dans la Révolution, et fut massacré par les républicains de la manière la plus barbare et dans les bras de sa mère. Lafayette, après avoir secondé ces idées nouvelles de tout son pouvoir, vint les combattre à la barre de r.Vssemblée législative; il quitta pour ce ridicule combat une armée dévouée, qui, sous un autre chef, aurait sauve le roi et la monarcbie. On demanda contre lui un décret d'accusation, et je fus son défenseur très-beureu\ , puisqu'après mon discours deux cents membres du côté gauche passèrent du côté droit et l'acquittèrent Kn sortant de la salle je fus di\ fois près d'être massacré. Ainsi, voilà trois bonnnes dans des positions bien différentes : mi grand seigneur qui sera massacre un jour parce qu'il mettra de la fermeté à combattre les tristes effets des maximes révolutionnaires (ju'il aura d'abord embrassées; un jeune officier que la fortune placera en Amérique et en France dai>s une superbe position, (pii sera att«iqué violenunent

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par la laction (ju'il aura soutenue et fortifiée, et un jeune souslieuteiiaiil qui devait uu jour le tléfeiidre, défendre le roi et l'ordre social, être proserit eiiuifois, qui devnit être le ministre d'un roi, marcher vigoureusement a la monareliie, et être (tontrarié par l'homme le plus incapable en politique , quoique du nom de Jliclielieu. Voilà certes trois hommes qui étaient bien loin de prévoir leurs destinées, surtout le sous -lieutenant. Mais celui de tous les Français qui était menacé de la destinée la plus imprévue, c'était l'iniortuné Louis X\\. Les causes dataient de bien loin, mais les dernières causes étaient déjà commencées en 1775, au moment dont je parle. La guerre d'Amérique allait les augmenter. Malheureux prince ! roi à vingt ans, n'ayant pas la moindre idée de ce qui constitue un gouvernement, le cœur pénétré des plus belles intentions, sans aucun contre-poids dans l'étendue de son esprit, ce qui préparait une chute infaillible; car les bonnes intentions sont le poison le plus corrosif de l'autorité quand elles ne sont point balancées par un esprit ferme et une longue et profonde habitude de réflexions sur la nature des choses et des hommes.

Les factieux commençaient dès ce temps à parler de son caractère de façon à montrer qu'ils fondaient leurs espérances sur sa faiblesse. Ce n'étaient pas encore des factieux ; c'étaient des novateurs, des mutins impatients déjà de toute autorité. On les mécontentait dans le militaire par toutes les minuties fatigantes dont j'ai parlé, et par des choses nouvelles entièrement opposées à ces idées de liberté, d'égalité, que le gouvernement luimême commençait à proclamer. L'ordonnance qui prescrivit des preuves de noblesse pour une sous-lieutenance aliéna bien des esprits et fortifia le bavardage des déclamateurs.

Je n'ai jamais compris pourquoi des gouvernements imaginent qu'ils ne peuvent rien faire sans promulguer des ordoimances. Ils se perdent par elles, parce qu'ils sont gênés par elles ; ils ne sont plus libres dans leurs mouvements : et, quand

ils s'en aperçoivent, [ils brisent leurs entraves par une autre ordonnance, et bientôt se suecèdent un grand nombre d'ordonnances contradictoires. Dans le conseil de Louis XVIII, et eu sa présence, j'ai soutenu cette maxime de gouvernement. Le roi l'adopta, malgré l'opposition de M. de Richelieu, et il m'autorisa à faire ce que je demandais en mettant une simple approbation en marge du rapport (pie je venais de lui faire. Il est l)ien évident que, dans la chose dont je parie, on pouvait iiouuner des gentilshonunes de préférence, mais sans se contraindre dans ses choix, et qu'on pouvait se réserver de nommer d'autres personnes, si on le jugeait convenable. Un grand nombre d'officiers qui n'étaient pas de l'ordre de la noblesse étaient parvenus autrefois au\ premiers grades. Les maréchaux (jassion,Fabert,Catinat, les généraux Rose, Chevert,et d'autres moins connus, n'étaient pas nobles. On parlait devant un ministre de la guerre d'un officier général parvenu à ce grade par son mérite. « Ah! oui, dit le ministre, officier général de fortune! » Et cependant cet officier était noble; mais il n'était pas présenté à la cour. Ce mot fut répété, commenté, et fit bien du mal. C'était une de ces absurdités niaises qui commençaient à caractériser l'esprit des tempsdont je parle. Des hommes qui se croyaient profonds et habiles imaginaient balancer ainsi le progrès des idées démocratiques. Ils produisaient l'effet contrarie par l'indignation qu'excitaient leurs discours et leur ton de dénigrement.

Les écrivains travaillaient dans le même sens. Thomas, qui, connue le disait Noltaire, tâchait toujours, se distinguait entre, eux par son pathos, fruit de la tAche iw'*nible que remarquait Voltaire. On citerait cent exemples pareils. Ce sont ces sottises niaises qui ont préparé les sottises sentimentales de l'Assemblée constituante, lesquelles ont enfanté les saturnales sanglantes que nous avons vues. jMouDieu ! que nous étions bêtes alors ! et que nous le sonmies encore ! et que nous le serons longtemps !

Connue nous devenions très-sérieux, très-profonds, nous

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ncmanqurinics pas d'ac/îiiscr de monsonRc le l'mjafje autour du Monde de Itougainville. Cet ouvrage, écrit par un marin de beaucoup d'esprit , et du bon esprit, était très-amusant. Rien d'affeeté, desavant; point d'étalage d'histoire naturelle. Il excitait le dégoût de nos philosophes imberbes. La découverte d'Otahiti, les mœurs de ses habitants étaient traités de fables. C'était UD roman bâti sur un rocher inculte , dont Bougainvillc avait fait une île de Cythère. Tout était dajis son imagination. On s'en moquait, on levait les épaules quand on en parlait.

Dans le même temps parut un VorjcKje en Jjjyple dun Anglais nommé Pocoke, si ennuyeux qu'il tombait des mains. Celui-là était admirable, profond, instructif; c'était l'ouvrage d'un savant, d'un philosophe. Le fatras déclamatoire de l'abbé Raynal emportait tous les suffrages. Ses clameurs contre les rois et les riches étaient applaudies des princes et des riches. Quand l'Assemblée constituante, en 1702, eut enfanté ces bêtises politiques qui ont couvert la France de larmes et de sang, Raynal lui adressa une longue lettre de reproches. Le bon abbé y parlait au nom de la philosophie et des pliilosophes. Il disait naïvement qu'on avait mal compris cette belle philosophie, qu'ils avaient voulu toute autre chose que cette entière destruction faite par l'Assemblée nationale. Elle se moqua de lui et de ses conseils. Elle eut raison pour la première fois.

J'avais un dégoût insurmontable des minuties ridicules et fatigantes qui augmentaient tous les jours dans le service de l'infanterie ; j'avais au contraire beaucoup d'inclination pour le service de la cavalerie, et, si mes parents m'y avaient placé, cela aurait entièrement changé la destinée de ma vie. Les garnisons de Rouen et de Lille achevèrent de m'accabler. J'obtins de mou père et de mon oncle, le comte de Pontac, dem'envoyer à Saint-Domingue, où ils avaient une habitation. Leur fondé de pouvoir était très-négligent et laissait dépérir l'habitation. J'obtins des lettres de service pour la colonie.

J'étais en garnison dans la citadelle de Lille. Au-dessus de

n>a dinmbro, qui «-tait au roz-do-rhausséi», démolirait M. I« comte de I>***, pelit-fils d'im marrelinl de Fraiiee. Il avait la eitadelle de T.ille pour j)rison. \près avoir dissipé presque toute sa fortune, il avait formé Tétranf^e projet d'aller s'emparer des trésors de Notre-Dame de Lorelte. Il devait être accompagné de deu\ dragons de son régiment. Son dessein fut découvert, ('e n'était qu'im dessein, sans le moindre commencement d'exécution. Une lettre de cachet l'envoya à la citadelle de f.ille.

(Tétait un très-bel homme. Quoiqu'il fiU jeune encore, il était sujet à des aecès de goutte très-violents. Pendant un de ces accès ((ui le retenait au lit, je vis arriver devant notre porte connnune deux voitures en poste; deux femmes jeunes et très-élégantes descendirent de la première et montèrent chez ]\ï. le comte de B***. Je crus que ces femmes étaient ses parentes, et , connue je l'avais entendu souvent se plaindre de l'abandon de sa famille, je montai chez lui, après leur départ, pour lui faire compliment de cette visite. Après les |)remiers mots il me dit : « Ce sont deux filles pour lesquelles j'ai dépensé l)eaucoup d'argent à l^aris ; elles vont aux eaux de Spa et se sont détournées de leur route pour venir me voir.

« Mais savez-vousee qu'elles ont fait? tlles ont laissé sur ma cheminée une montre garnie en diamants et une bourse de cinquante louis. INlon domestique vient de les trouver. Tandis que tous mes parents m'abandonnent et me laissent accablé de <lettes; ces fenmies sont venues me témoigner le plus vif intérêt el me laisser celle preuve qu'elles ue m'ont pas oublié. »

Au moment de quitter cette garnison, le maréchal de Castries, gouverneur de Lille, me donna une lettre très-pressante pour le comte d'Knnery, son ami, gouverneur de la colonie, le me rendisà IJordeaux avec mon père et mon frère, le chevalier, qui était j)lus jeune que moi, et qui devait aussi s'embar- (picr pour la colonie. J'étais Irès-lié avec l'abbé Arthur Dijlon, «lont la famille habitait cette ville; je fus comblé par elle des plus aimables prévenances, et, en atten<lant l'embarquement,

je passai un mois .m Taillauty terre do M le pr^'rsident del^vio, qui avait épousé une dennoiselle Dillon.

l.c niaréchaf de ^louchy, gouverneur delà province, donna une iètc superbe le jour de Saint-Louis. On y distinguait madenioiselle Popsy J>illon, depuis marquise dOsmond. Klle était charmante ; on s'empressait, on montait sur les chaises pour admirer sa danse et sa beauté. L'allemande à deux, que Ton dansait alors, faisait beaucoup valoir les charmes d'une belle personne. Les danses allemandes avaient le grand avantage de marquer fortement la mesure, et de forcer nos oreilles si fausses à suivre la mesure. J'eus beaucoup d'agrément à Bordeaux. 11 était impossible d'être plus vénéré que ne l'était mon oncle le comte de Pontac, et, lorsque j'étais présenté comme son neveu, j'étais comblé de prévenance et de politesses. Il avait été jura de Bordeaux dans des temps difficiles, et avait exercé les fonctions de cette première magistrature municipale à la satisfaction générale. 11 était vénéré du peuple autant qu'estimé de la haute société.

Cette place de jura était fort honorable ; le maréchal de Matignon et le célèbre ^Montaigne l'avaient occupée. Plusieurs autres villes donnaient à leurs officiers municipaux des dénominations particulières et honorables; elles leur donnaient des marques de leur reconnaissance.

.Jamais nos rois ne s'y sont opposés ou ne les ont défendues ; bien différents de nos ministres de la Restauration, qui avaient adopté la maxime d'étouffer tout grand mouvement d'une reconnaissance loyale , et qui même avaient consigné leurs petites idées dans une ordonnance royale. Ils ont suivi les mêmes maximes en toutes choses, comme je le prouverai plus d'une fois ; et c'est ainsi qu'en affaiblissant, au lieu de fortifier, en abaissant, au lieu d'élever, ils ont conduit cette triste monarchie à cet état de dégradation, dont une faction a si bien profité.

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