CHAPITRE IV
Départ pour Saint-Domingue. — Les chevaux ne sont point ferrés. — Arrivé»;. — Ktiit (le l;i colonie. — Guerre d'Américiuc. — Uataill»; navalo perdue. — VaisH-aux réfugiés au cap l-'raiirais. — Ancienne législation (le cette colonie. — Ni avoués ni avocats. — Caractère des nègres.
Knfiii le niomciU de notre embarquement arriva. Je ne (lirai point coml)ien je lus IVapinî de toutes les iFiipressions nouvelles que je reçus, des préparatifs de mon entrée dans une longue chaloupe où nous admirâmes le beau fleuve qui nous conduisait insensiblement à la mer. Les impressions de cette espèce ne me disposent point à les exprimer, i)récisémeut à cause de leur force et de leur profondeur, .l'ai remarqué souvent que, dans ini {j;rand nombre d'ouvrages , elles n'aboutissent qu'à inspirer des phrases déclamatoires d'un écolier de rhétorique. L'auteur se bat les lianes pour obtenir un enthousiasme factice , veut tout décrire , n'oublie rien , ne fait grâce à ses lecteurs d'aucune circonstance, et parvient ainsi à le fatiguer et à le dégoûter.
jNous eilmes longtemps un vent contraire dans le golfe de Gascogne. Il fallait marcher contre le vent; cela produisait dans le vaisseau ce terrible tangage dont les effets se font cruellement sentir, mais sont impossibles à décrire. Dans imc mer ainsi agitée, le vaisseau monte réellement sur des vagues et descend dans le fond de la mer avec luie rapidité terrible C'est alors qu'on éprouve dans les nerfs , dans les entrailles et dans tous les organes , une irritation convulsive qui semble vous arracher à la vie. C'est ce qu'éprouvent les personnes qui, comme moi, ne peuvent résister à ces cruels tiraillements.
W MKMOIRRS
deux qiiiK(nir (m)i|)Iov('s ;m lrav:iil <lu v.'rissciu ^proiivont moins c^'S cnVls ou ne 1rs r{)r()iiv('iit même pas.
.1(5 ni(* souviens qo\'issis sur un banc qu'on appelle hane de quarts un baquet entre les jauibes, je rendais par des vomissements profonds une (juantité de bile qui eolorait l'eau du baquet. Faible et pouvant a |)eine me soutenir, j'entendis la voix du capitaine qui m\'ij)pelait a son secours avec des eris d'effroi. Tout son monde étant oceu[)é , il voulait seul tirer une drisse qui devait abaisser une voile dans laquelle le vent (pii la gonflait s'opposait à la volonté du capitaine. A peine l'eus-jc entendu qu'oubliant mes souffrances je m'élançai auprès de lui ; je saisis la drisse qu'il tenait, et, joignant à ses vains efforts tout le poids de mon corps, nous parvînmes enfin à faire tomber la voile. Je retournai à ma triste place, et les vomissements recommencèrent.
Après trois semaines de combat contre les vents dans ce terrible golfe , nous atteignîmes enfin les vents alizés. Tout changea parmi nous; l'espérance ranima nos cœurs, la joie épanouit nos fronts ; nous avions ce que les marins appellent le vent largue. Sa constance fixait le vaisseau sur un de ses flancs. Il semblait immobile en marchant toujours : deux voiles suffisaient pour le maintenir. Tout le monde s'occupait; on écrivait, on jouait à différents jeux, comme si l'on eût été près d'une table bien tranquille. J'avais des crayons de pastel : je fis le portrait du chirurgien du vaisseau; le bonhomme en fut ravi, surtout de son habit mordoré à boutons d'or. Cet homme était chargé de beaucoup de détails, qui lui donnaient le moyen de me prouver sa reconnaissance. Lorsque le vent changeait et que mon abattement recommençait, je le voyais accourir auprès de moi et m'offrir les soins les plus empressés.
J'avais encore une autre distraction ; je composai de mémoire im petit poëme sur un événement nocturne arrivé dans le vaisseau. Les alarmes des marins et des passagers, les eris et le burlesque effet d'un tapage effroyable, qui n'aboutit, quand les
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esprits furent rassurés , qu'à manger un énorme pAté et un jambon, touteela m'avait l'onriii un sujet comique dont la lecture ravissait par intervalles les [)assa^ers et les oiliciers du vaisseau. Je l'ai perdu et je l'ai regretté, parce que les événements comiques d'une semblable nuit, dans un vaisseau, m'avaient inspire des peintures aussi singulières que la chose ellemême.
^ous étions près de l'île ou nous tendions depuis plus de quarante-cinq jours , lorsque nous vîmes une frégate anglaise s'avancer vers nous les Toiles déployées. La mer était un peu liante ; ce fut un beau spectacle pour nous : c'était la première fois que je voyais un \ aisseau de guerre voguant sur une mer agitée. .Fe ne pouvais me rassasier de le considérer ; c'est bien ce que le génie de l'honnne peut présenter de plus beau et de plus frappant. I.e capitaine nous ordomia de nous arrêter. Aussitôt nous vîmes une chaloupe descendre avec rapidité du vaisseau, se remplir de marins et voguer vers nous.
La mer étant haute, la chaloupe montait sur les ilôts et descendait avec eux, de façon qu'elle disparaissait entièrement à nos yeux. J'avoue que dans le premier moment je fus effrayé. La chaloupe étant parveiuie au|)rès de noire vaisseau, roflicier qui la conniiandait fut en un clin d'œil à notre bord, nous salua poliment, et nous demanda si nous avions des armes et des nuuiitions pour les États-Unis d'Amérique. La guerre durait depuis plusieurs années entre ces États et l'Angleterre ; elle allait bientôt éclater entre l'Angleterre et la France. Après que rolTicier eut examine les registres, il prit congé des oiliciers du vaisseau et des passagers. Le capitaine le pria d'accepter une caisse de \in de Bordeaux; l'Anglais renvoya eu échange une grande quantité de productions fraîches de Saint-Domingue. Nous fûmes ravis d'y voir des melons , des pastèques, des citrons, des ananas et les délicieuses bananes. C'était un doux régal, après cinquante jours de traversée. Lue pareille visite, et ces politesses réciproques, en i)leine nier et sous lui ciel su-
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porljo, att.'ichnicnt Trime et la reni|)lissaieiit d'impressions profondes. T.a fréf^ate mit le eomhie à ses égards en voguant derix fois autour de notrevaisseau,de manière qu'elle semblait prête à le toucher ; ce mouvement ne pouvait s'exécuter sans des manœuvres répétées et différentes. Nos marins nous firent admirer la rapidité de ces évolutions et la précision des manœuvres ; ils nous dirent que ee beau mouvement se faisait en l'honneur des dames qui étaient sur le pont, occupées à cousidérer la frégate.
Depuis quelques jours nous apercevions des indices de ïa terre ; nous jouissions de l'espérance de l'atteindre bientôt. Un matin, à la pointe du jour, un matelot, placé sur la pointe du grand mât, annonce qu'il voit la terre; mais elle était encore bien éloignée; un vent frais devait nous y mener bientôt. Le lendemain, à la pointe du jour, le capitaine fait avertir tous les passagers ; nous voilà tous sur le pont. Je fus frappé de la vue d'une montagne qui était si près de nous que nous semblions y toucher. C'était le cap Samana. Voilà donc le >ouveau Monde ! Que de souvenirs nous présentait le nom du grand homme qui l'avait découvert ! Nous arrivâmes le lendemain au cap Français, capitale de l'île. 11 était midi environ. Nous étions conduits par une forte brise, et nous jetâmes l'ancre au milieu d'un grand nombre de vaisseaux marchands. Nous nous rendîmes aussitôt, mon frère et moi, chez le gouverneur, le comte d'Argout, ancien ami de mon père et pour qui j'avais des lettres; il nous reçut avec la bonté la plus aimable et nous invita à diner le lendemain. Il venait de succéder à ]M. le comte d"Ennery, qui avait été frappé de la foudre. Une chose fixa mon attention dans son salon : ce fut le visage pâle et jaune des militaires ; il n'annonçait pas une parfaite santé. Ils portaient un linge d'une finesse et d'une blancheur azurée tout différent du linge de la France , et qui nous donnait im vif désir d'en avoir de semblable. Nous vîmes le soir même arriver un nègre portant un uniforme , des épaulettes , une épée d'or et un cha-
peau brode en or. Tous ses eheveux étaient blnues. Il lui reeu avec (listiiu'tiou pur le gouverneur, qui le fit asseoir sur-leclianip. On nous dit que ce nègre s'était distingué dans i)lusieurs (•ond)ats de mer. L'épéc qu'il portait lui avait été envoyée par T.ouis XV ; il jouissait d'une bonne pension et des égards les plus honorables. Son âge, dont il portait les marques, était très-avaucé ; je erois même qu'il touchait à la centaine. On le disait encore plus vieux.
A dîner, le surlendemain, avec mou frère, chez un conseiller à la cour royale du Cap , nous Wmes servis par trois jeunes quarteronnes. C'était la première fois que je voyais des fenmies de cette couleur, au quatrième degré; elles étaient blanches, mais pales, d'une figure distinguée, avaient de grands cheveux, noirs, des dents fort blanches. Leur langage était traînant et semblait annoncer la nonchalance. Leur taille était surtout remarquable ; elles n'avaient jamais porté les ridicules (rorsets de la France; leur corps était cambré, très-souple, et montrait cette souplesse dans tous ses mouven'icnts. Un magistrat dont la table était si bien environnée paraissait singulier à des jeunes gens d'Europe.
J'avais écrit à une dame dont l'habitation était voisine du Cap ; elle nous envoya une voiture attelée de trois chevaux et conduite par un postillon; nous partîmes en éclatant de rire du burlesque équipage. I/enfant qui nous conduisait ne cessait de rire, et d'exciter ses chevaux par un sifflement particulier aux nègres, qui retentissait avec force. Toujours au galop, il allait ventre à terre, malgré nos prières de ralentir sa course. Tout à coup il aperçoit un gros nuage noir prêt à nous inonder ; il s'arrête, ôte sa chemise, sa veste, son pantalon , en fait un paquet qu'il pose sur la selle, s'assied dessus , et, nu comme un ver, recommence sa course à bride abattue. Qu'on se figure notre étonnement ! Nous admirâmes cette manœuvre et son e\trcme promptitude. Quand la pluie fut passée, il reprit ses vêtements pi-éservés de la pluie.
00 MÉMOIHES
Do (M'Uc iKihil.ilion , ou nous rcrilincs ThospitiiIiK'' Ki rc- Mommre de ce p;iys, ou il n'y a nucuiH? yiihcr^r, parc»* r|iie IcslKibilaulsiiefcrincntjanwis leurs maisons, et où tous lesjours MOUS avions des bains qui nous attendaient, nous nous rendîmes à riiabilalion de notre famille, située à div-buit lieues euNiroii du eap. Je ne eessais dadmirer la eulture de eette vaste plaine, (pli ressemblait à un jardin, exeepté dans quelques moreeaux d'un terrain pierreux. J'étais surtout enchanté des haies de citronniers, dominés par quelques orangers qu'on y laissait croître. T/air était embaumé et serein, la chaleur tempérée alternativement par les vents de terre et de mer, qui souillaient avec une constance et une régularité aussi admirables quelles sont inexplicables, malgré les efforts des savants pour les expliquer.
Arrivés sur notre habitation, nous fûmes reçus par râtelier, où se mêlaient les vieillards, les honmies, les enfants, avec un véritable enthousiasme. Si des libéraux, des pliilosophes modernes lisaient cette phrase, ils eu riraient avec dédain; elle n'en est pas moins l'expression d'un sentiment très-vrai. Oui, ces nègres, habitués à respecter les hommes blancs, des Français, étaient d'excellents honnnes, jusqu'au moment où ils entendirent cette autre race d'hommes raisoimeurs , aussi imbéciles que méchants, qui se plaisent à troubler l'ordre partout où il existe, avec la certitude de semer les germes de la révolte, des massacres et des incendies. Je remarquai qu'il n'y avait sur l'habitation ni prisons ni cachots. Un nègre avait des fers qu'il devait porter pendant un mois ; on me dit sa faute , pour laquelle il aurait été condamné à mort dans la bonne France.
Jamais, en France, on n'a conçu ime juste idée de l'état des nègres dans nos colonies. La tourbe iimombrable, qui répète toujours et sans examen ce qu'elle a entendu dire une fois , redit sans cesse im tas de faussetés sur l'état des nègres. Je ne connais rien de plus injuste et de plus irréfléchi que cette phraS3 do Montesquieu : « D'où vient cotte férocité (juc l'on remarque
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« dans les habitants de nos colonies, si ee n'est de riiabilnde de « connnander à des esclaves? «>
Il parlait avec celte assurance de choses et d'hoiniiics (luil ne connaissait point, l/abhé llaynai, malgré ses déclanjati»)iis philos(>phi(|ues, a été juste cpiand il a parlé du caractère loyal et facile de ces honnnes dont Montesquieu peignait la Icrocité. I.e bruit général dans la colonie était bien dilTérent ; car on V disait que les propriétaires (jàtaient leurs nègres : c'est le terme dont on se servait. l*ar humanité autant que par intérêt, les propriétaires avaient le plus grand soin de leurs esclaves.
Sans doute il était parmi les nègres des malheureuv ; mais combien n'en voyez-vous pas en France? Ce qui Trappe les Kuropéens en entrant dans une colonie, c'est de voir \\\\ grand nombre de nègres nus, sans autre vêtement qu'un linge à la ceinture. Ils oublient alors les haillons dég,oiUauts qu'ils ont vus si souvent en France. Ces tristes vêtements ne préservent point nos pauvres du froid ; mais la nudité des nègres n'est pas un mal dans un climat qui leur fait rejeter les vêtements.
Il en est beaucoup auxquels on ne peut sans châtiment faire conserver les vêtements qu'on leur donne. Les ordonnances de Louis XIV prescrivent de leur doimer deux rechanges par an ; mais il est très-difficile de leur inspirer le goût de ces habillements. A côté de ces honnnes nus vous eu voyez qui goûtent le plaisir et la vanité de la parure, et qui trouvent le moyen de la satisfaire dans les boutés de leurs maîtres et dans leur industrie encouragée par eux.
On se ligure les nègres bien malheureux dans leurs travaux ; on ne sait pas qu'ils ne font jamais aucuu de ces travaux m;dsains, fatigants et dangereux, auxquels sont assujettis les ouvriers dans notre Europe. Dans nos colonies, ils ne desceudent point dans les entrailles de la terre, ils n'y creusent point des puits profonds, ils n'y construisent point des galeries souterraines où des 'familles entières s'établissent comme si elles étaient destinées à ne plus voii* la clarté du jour, à ne plus res-
02 MEMOIRHS
pircT l'air do leur patrie, exposées sans cesse îi Pire ensevelies' sous les (Irconibres (les ébouleinciiîs delà terre. Ils ne s'enferment point dans des manufactures, où nos ouvriers respirent un air infect et mortel par les vapeurs des minéraux qu'ils y travaillent; ils ne montent point sur des toits élevés; ils ne portent point d'énormes fardeaux ; ils ne sont point, comme nos viguerons , courbés jusques à terre , se servant d'un iustrumeut court qui les contraint à cette attitude; ils ont en main une es[)èce de pioche légère , attachée à un bâton assez long pour qu'ils soient presque debout en grattant la terre ; car c'est là leur travail.
Quant à la sucrerie, le travail qu'elle exige n'est ni fatigant ni mafsain ; les hommes qui écument les chaudières ou se fait le sucre respirent une odeur balsamique, aussi saine qu'agréable. Quoique leur travail ne soit pas fatigant, ils sont relevés de deux heures en deux heures. Tous les nègres ont un petit jardin qu'ils cultivent pour eux; ils ont des po'iles, des cochons. Sur les habitations bien conduites il existe une si grande abondance de melons , d'ignames, de bananes , de patates , de pois de toute espèce, et cela pendant toute l'année, que l'on ne fait aucune attention à ce qu'ils prennent pour eux. Le dimanche on leur permet de remplir des jarres de gros sirop et d'aller les vendre à la ville. J'en ai vu qui élevaient des chevaux sur l'habitation, et l'un d'eux éleva un cheval fort joli, que je lui achetai an prix de douze cents francs , qui faisaient huit cents francs de France. Ainsi, tous ceux qui profitaient des moyens d'industrie qu'on leur donnait étaient très-heureux. Trois heures par jour leur étaient données, ainsi que les fêtes et les dimanches. Un médecin chirurgien venait tous les jours sur l'habitation ; je l'ai vu , pendant la gueri'e avec l'Amérique , ordonner pour un nègre du vin de Bordeaux , et , quoique la bouteille coûtât alors cinq et six francs de France, on lui donnait exactement ce que le médecin avait ordonné. Les femmes enceintes et les enfants étaient l'objet des soins
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les plus assidus. Sans doute, quelques Français ont abuse de leur autorité et ont ordonné des châtiments cruels; c'était un crime, mais combien rare !
Les ordonnances de Louis XIV prescrivaient des châtiments sévères contre ces barbares ; le gouverneur avait même le droit de les renvoyer de la colonie, avec défense d'y reparaître. Les informations étaient prises par les procureurs généraux , et Tordonnaoce du général était inscrite sur les registres des tribunaux. Le comte d'Ennery avait puni de cette farondeux habitants notoirementconnus pour leurs cniautés.
J'avais pour voisin un certain comte de Parades ; dînant chez moi avec une douzaine d'habitants, il annonça les desseins les plus féroces ; il était déterminé à couper une jambe à tous ceux de ses nègres qui s'enfuiraient de son habitation. Tous les convives poussèrent un cri d'horreur, et l'un d'eux lui déclara qu'à la première exécution de cette espèce il le dénoncerait au gouverneur.
(]e Parades avait été l'espion du gouvernement français pendant la guerre d' Amérique. Il avait donné un plan pour brûler le port de Portsmouth. Hona|)arte n'étant que premier consul nous parla d'un gentilhomme piémontais qui était son espion dans sa première campagne d'Italie, et qui l'était en même temps de IMélas , général de l'armée autrichieime. Il ajouta : « C'est « comme Parades, qui l'était en même temps des Anglais et « des Français. Ce sont les bons espions. » J'oubliais de dire, quand j'ai parlé de la manière dont les nègres travaillaient à la terre , qu'ils étaient rangés en ligne , et précédés d'un nègre chanteur, qui , le visage tourné vers eux , chantait des chansons im[)rovisées sur-le-champ ; les nègres répétaient en clui'ur et en partie avec beaucoup de justesse; le chanteur y mêlait des [)laisanteries, et toute la ligue éclatait de rire sans cesser le travail. Lorsque j'allais les voir, j'étais un sujet intarissable de chansons , dans lesquelles ils joignaient à la louange la demande des choses qu'ils désiraient. Ils cluuilaient les bons
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maîtres, ronnus pour tels, vl irrpc'iKf^riaient pas la rf-putation (1(! ceux (|iii passaient pour trop sévères. Ils avaient un refrain r('îpété sur toutes les habitations : Heureux comme nègres a Galijet.
Mais il est une manière irrécusable de peindre l'état des nègres sur nos habitations avant la révolution de 89. Sur une plaine, où est placée la maison principale, sont établis tous les bAtiments d'exploitation et les cases de nègres. Tout est ouvert ; ouverte aussi la maison principale : on peut y pénétrer à toute heure dans la nuit. Il était même impossible que cela lût autrement ; car si les fenêtres étaient fermées on étoufferait, on ne pourrait dormir. La maison a toujours deux galeries, en sorte que le soleil ne pénètre jamais dans l'intérieur ; mais l'air y pénètre, parce que les fenêtres n'en sont défendues que par des jalousies ou des châssis de toile peu seiTée. Toutes les chambres sont au rez-de-chaussée ; un seul homme renverserait en un clin d'œil les fenêtres par lesquelles il voudrait pénétrer dans l'intérieur. Si les nègres étaient maltraités , étaient réduits au désespoir, comme on nous les représente si souvent, ils suivraient la voie naturelle de la vengeance, de la délivrance, et ils répandraient le sang des maîtres abhorrés ; mais ces maîtres dorment tranquilles ; ils ne prennent aucune précaution contre des ennemis maîtres de leurs jours.
Que dis-je? J'ai pris moi-même des précautions. Quelles étaient-elles ? Les voici. La rivière du ^Massacre bordait l'habitation ; elle inondait souvent les terres. Je fis construire des levées très-hautes pour les préserver des inondations. J'employais à ces travaux une trentaine de blancs, à qui je donnais par jour cinq francs de la colonie, la nourriture et le logement C'était le moment des précautions ; de bons Français, de bons chrétiens me faisaient trembler. J'ordonnai au commandeur de placer toutes les nuits dans les galeries de la maison une vingtaine de nègres pris à tour de rôle, les uns après les autres. Ils n'étaient point choisis, car je ne me défiais d'aucun d'eux ;
DF, M. LE COMTE DP, VAini-ANC O.'i
ils passniont la nuit sur dcspoaux, taisaient du feu, fumaient, se cliauffaient et chantaient, car ils chantaient toujours, ces hommes si mallioureux. l>ites-nous donc maintenant, |)iiiloso|)hes si éclairés, quel est le résultat de la comparaison que vous faites sans doute entre cette extrême condance dune part, et, de l'autre, ces fortes portes, ces serrures, ces verroux, ces murs élevés sur les(piels souvent vous mettez du verre , et ces dogues à la campaf;ne?Qui a changé cet état? (l'est vous, et vous seuls. Vous êtes très-excusables ; la débilité de votre esprit ne vous permettait point de voir les suites de vos sermons san- {^uinaires. Ceux d'entre vous qui les voyaient croyaient faire de belles et nobles actions, pour arriver à ces beaux projets de liberté et d'humanité qui ont immolé tant de millions d'hommes.
Si ces nègres avaient été malheureux comme on le dit, je serais un bien méchant homme, car j'étais très-heureux alors, .l'aurais donc goûté ce bonheur au milieu déplus de deux cents malheureux.
.le m'étais marié ; ma femme se livrait au bonheur de soigner et faire soigner devant elle les femmes en couches , les malades et les enfants. Ces soins étaient portés aussi loin qu'ils pouvaient aller. Il en était de même sur toutes les habitations. Ces sohis et ces bontés signalaient la conduite de toutes les femmes des propriétaires. On a pu remarquer des exceptions, mais combien rares !
La paternité avait un charme particulier dans ce climat. Les enfants, lorscpi'ils sont nés heureusement, s'élèvent très-facilement. On a le bonheur de les voir pour ainsi dire croître à vue d'œil, connue ces semences que l'on confie un jour à la terre, et qui dans ce pays se montrent dès le lendemain. Ils n'ont aucune de ces entraves, de ces langes qui les enveloppent en Europe. On n'est pas sans cesse occupé de les garantir de l'air extérieur et de les tenir dans les appartements chauds pendant une partie de l'année ; les enfants sont au grand air, dans la
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f^alcrio qui ne, reçoit p.is (lîjns ce moment \v soleil, ils prenncDl soiivcnl (les hnins.
.l'(Mis promptcmont une fille élevée ainsi, qui a partagé mes peines, mes proscriptions, en joignant toujours à mes malheurs ce charme que la tendresse filiale peut seule donner.
Plus de soixante ans avant le tenjps dont je parle, des alarmes se répandirent tout à coup dans la colonie : on crut que des nègres empoisonnaient les hommes et les animaux. Ces craintes étaient venues de la Jamaïque, où Ton se livra trop facilement à des soupçons terribles. Ils n'eurent pas dans notre colonie des suites aussi cruelles; on procéda juridiquement, on Ht des perquisitions, des enquêtes, et je ne crois pas qu'aucun empoisonnement ait été constaté.
Pendant ces alarmes, mon père était occupé à son commandement dans la province de l'ouest; les dames de sa famille, restées sur leur habitation dans la province du nord, se livraient auv craintes générales : olli s n'osaient manger que les aliments qu'elles avaient préparés elles-mêmes. JMon père, instruit de leur triste état , se rendit sur l'habitation. 11 leur reprocha leur crainte, mais en vain. Il ne put les persuader. Il appela le cuisinier la Rose et lui parla franchement des craintes des dames ; la Rose se jeta à ses pieds, et lui exprima, dans son langage très-expressif, combien il était malheureux des soupçons que l'on concevait sur lui. « J'ai confiance en toi, lui dit mon père ; fais-moi un bon dîner, et promptemcnt, car je meurs de faim. » Le dîner apporté, mon père se mit à table au milieu de la famille et mangea comme un voyageur. Les dames le regardaient avec crainte et étonnement; elles blâmaient sa confiance ; mais bientôt l'odeur des mets ranima un appétit qui n'était pas satisfait depuis longtemps ; elles mangèrent bien et rirent beaucoup de leur folle crainte.
A mon arrivée dans la colonie , je demandai le cuisinier la Rose , dont le nom était resté dans ma mémoire , à cause de l'aventure dont je viens de parler» Il était fort vieux ; il faisait
ce qu'il voulait; il nvail ce (ju'on appelait la liberté de savane. Il me dit qu'il donnait de bons conseils au cuisinier. J'eus un plaisir indni à voir ce bon vieillard, qui me parlait de toute ma famille avec un j)laisir de reconnaissance qui se mauilestait dans ses gestes et dans son langage.
Dans ces temps je soutins un très-grand procès, dont la perte ertt été très-désavantageuse à ma famille ; j'ap|)ris tout à coup qu'il allait être jugé, et quil fallait promptement me rendre au (lap, auprès de la cour supérieure. .le partis aussitôt. Arrivé sur une habitation l)ornée par la grande rivière , j'y fus reçu avec rbospit(dité du pays. A quatre heures du matin , je fus réveillé |)ar un grand bruit ; je vis que l'eau entrait en abondance dans ma chand)re et que mes j)antou(les étaient à la nage ; je les pris et sortis de ma chambre. Je vis la rivière d<'bordée, inondant les environs et courant comme un torrent vers la mer, qui n'était éloignée que d'environ une lieue. Connue il fallait absolument me rendre au Cap, on me prêta une vingtaine de nègres. Les uns me portaient sur leurs épaules en nageant , d'autres conduisaient mes chevaux , et d'autres enfin firent passer ma voiture en la soutenant toujours à la nage. Parveiui à l'autre coté de la rivière , qui était élevé et n'avait pas reçu les eaux du débordement , je m'assis au soleil , qui m'eut bientôt séché, et je changeai de vêtements. On parlait souvent de construire un pont sur cette rivière, mais on y trouvait je ne sais quelle difficulté. Si la colonie n'avait pas éu'^ arrachée à la France, qui n'a pas su la reprendre, on aurait certainement construit, dans la partie franc<iise de l'île, au-dessus des rivières , des ponts de fer assez élevés pour que les arbres charriés par les exmx débordées ne pussent pas les endommager.
^ous étions alors dans le fort de la guerre avec l'Angleterre au sujet des Ktats-IIiiis, dont la France soutenait l'insurrection. Une frégate anglaise, arrivant des Indes, et se croyant en paix avec la France, fut prise auprès du Caj) Je vis quelques
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jours nprès lo mpiuiiiu» sur rii.ibil.itiou de M. de IU>iivrnv. Il était (Icscspérc (i'iiiir surprise; qu'on ne poiivnit lui reprocher sous aucun rapport. Il tomba dans une niélaiieoliR noire cpie rien ne put adouoir, et se brdia la eervello.
Nous recevions souvent des nouvelles des combats livres dans la mer des Antilles; nous étions remplis d'enthousiasme pour les deux combats du brave f.amoltii-Piquet , eombaitanl à forces inégales et sauvant deux convois français. Aussi rerut-il la lettre la plus flatteuse de l'amiral Parker, à qui il avait arraché un de ses convois , quoicpie son vaisseau fût démâté et entièrement désemparé. Rien n'égale la gloire dont se couvrit ce célèbre marin pendant toute cette campagne.
Notre colonie fut dans une consternation générale en apprenant le fameux combat naval où Rodney remporta une complète victoire et prit la fllie de Paris, que montait l'amiral comte de Grasse , qui fut fait prisonnier. Quelque glorieuse que fût cette journée pour les Anglais , elle ne le fut pas moins pour les Français ; car cinq de nos vaisseaux pris avec la fille de Paris étaient dans un tel état qu'ils ne purent supporter la traversée de la Jamaïque en Angleterre et qu'ils furent coulés à fond. Mais malheureusement des bruits circulèrent sur la discorde qui régnait entre les officiers et l'amiral ; on en débitait plusieurs preuves ; on les croyait trop légèrement. MM. de Vaudreuil et de Bougainville ramenèrent au Cap les vaisseaux sauvés du combat ; j'allai les visiter avec un bien vif intérêt. L' Auguste y VL\oïi\é par M. de Bougainville , était entièrement désemparé et rasé comme un ponton. C'est ce célèbre navigateur qui le premier découvrit l'île d'Otahiti, dans la mer du Sud. Il écrivit la relation de son voyage d'un style facile et même élégant ; mais on ne manqua pas , par cette raison , de dire qu'il était plein de mensonges. J'ai déjà remarqué que dans le même temps on tombait dans l'admiration devant un ouvrage sur l'Egypte , de l'Anglais Pocoke , qui , plus il était lourd et accablant, plus il était admiré. Peu de jours après Tar-
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rivée des débris de la IloUe au Cap, étant à la comédie, je vis (jue j'avais pour voisin!-, dans la même loge, plusieurs ofliciers de marine. On ne parlait alors que du combat et de ses suites déplorables; mais j'entendis l'un d'eux parler de Racine avec entbousiasme. Je pensai que ce devait être M. de Bougainville ; c'était lui en clïet. Longtemps après , sous le consulat de lîonaparle , je m'enlermai pendant plus de quinze jours dans le dépôt de la marine, à Versailles, et j'y comj)ulsai la corres- [)()ndanee de tous les cbels d'escadre et lieutenants généraux de la marine, pendant la guerre d'Amérique ; j'en lis des extraits fort curieux. Lest) le de ces lettres, en général, prouvait que ces ofliciers s'étaient toujours plus occupés à bien faire (|u'à bien écrire; mais les lettres delîougainvillese distinguaient par l'élégance et la clarté , et avaient du charme, malgré les termes de marine. Les lettres du chevalier de Sillars étaient remarquables par le ton d'un vrai marin. II possédait un art singulier : c'était de si bien distribuer l'arrimage d'un vaisseau que d'un mauvais voilier il eu faisait un bon. On lui eu avait donné un très-lourd et très-mauvais en sortiint de France : il était à la queue de l'escadre; il se fâchait, il grondait, mais toujours ordonnant son arrimage. Il ne calculait point; il suivait son instinct et son coup d'œil, et bientôt son vaisseau devenait un bon voilier. Un jour, dans un combat, il avait ordomié à son maître timomiier de manœuvrer directement sur le vaisseau de l'amiral anglais. Il s'aperçut que cet honnne n'exécutait pas son ordre ; la peur le troublait , et le faisait dévier de la route prescrite. M. de Sillars se plaça droit devant l'ennemi et dit au timomiier : « Ce vaisseau te fait peur? Ne le regarde plus. » Eu même temps il releva les basques de son habit et ajouta : " Manœuvre entre mes fesses. »
INous avions dans la rade du Cap l'escadre espagnole de don Solano, qui devait se joindre à celle de M. do Grasse et faire le siège de la Jamaïque ; mais la malheureuse bataille perdue avait empèclié l'exécution de ce projet, l'n jour que je f)assais dans