MM) MEMOIRES
une (les f^r.mdcs rues du Cap, jo vis un Ks[)ngiiol,(jui m.irrli.nt a coU'îd'uii autre, s'clanccr tout a coup sur lui, le Irappcr de |)lusieurs coups de eoutcau , et faire aussitôt le signe de la croix en marmottant quelques paroles. Je poussai un grand cri, je courus à lui ; mais des garçons d'un café voisin arrivèrent avant moi et l'arrêtèrent. Il disait toujours ses prières. Je ne sais ce qu'il devint.
Malgré la délaite de M. de Grasse les Anglais desiraient vivement la paix. L'armée française avait réussi en Amérique, et, l'armée de (^ornowallis ayant été forcée de mettre bas les armes, la pai\ lut encore plus désirée. Le parti de l'opposition la repoussant, M. Pitt déclara au parlement que l'Angleterre ne pouvait résister aux flottes réunies de l'Espagne et de la France. Il présenta mi détail exact de ses forces , et il conclut en disant : «< La gloire de l'Angleterre est passée : elle donnait la loi aux nations; c'est à elle de la recevoir aujourd'hui. »
Plusieurs années auparavant , lord Grenville , sorti du ministère des finances , publia un ouvrage dans lequel il déclara que la maison de Bourbon, humiliée dans la guerre de 1750, reprendrait de nouvelles forces et serait fatale à l'Angleterre ; sa prédiction se vérifia dans la guerre de l'Amérique. Il s'étendit beaucoup dans cet ouvrage sur l'effet produit par l'union de l'Espagne avec la France.
11 m'est toujours impossible de parler de nos relations en 1803 avec l'Espagne sans éprouver un bouleversement intérieur, en me rappelant nos sottes et successives inconséquences politiques. Après une longue et funeste rivalité entre l'Espagne et la France , Louis XIV unit ces deux grandes puissances ; Louis XV affermit cette union ; mais Napoléon, au lieu de conserver une telle union et de garder un allié qui se donnait à lui avec ses troupes, ses flottes, son argent, se li\Te aux combinaisons d'une ambition aveugle qu'on ne peut concevoir d'un tel génie , et y trouve une source féconde de revers. Dans les jours qui suivirent, la France étant sous les ordres d'un Bourbon, les
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libéraux de Paris cxcilèreiit ceiiv trKsjjagiK' à iiih» irhi-llioi) (Mitièro et détrônèrent le roi Ferdinand ; un instant de j^loire Iraneaise rétablit ce prinee; mais, aussitôt après, de sourdes intrigues et des fautes ministérielles, qu'on pourrait presque a|)peler des crimes, trahissent à la lois et l'Espagne et la France, et amènent cet aveuglement de Ferdinand qui met sa couronne» sur la tète d'un enfant. De là une guerre civile où des géuèrau\ armés par une faible régence font frémir l'humanité par leur barbarie. Le gouvernement français , loin de prévoir les suites inévitables d'une sanguinaire anarchie, attise le feu qui dévore ce beau {Kiys. Une voit pas que le conlre-<"oup détruira nécessairement les seuls moyens d'un grand commerce qui nous restait encore , et, dans l'instant où j'écris , pas une voix ne s'élève dans les Chambres sur les suites'iné\itables d'une conduite la plus impolilicpie qui lut jamais.
J'ai parle d'un procès important (jue j'ai gagné au cap Français ; ce succès ajoutait à notre habitation environ quatrevingts carreaux, qui faisaient cent soixante arpents de la meilleure terre qu'il soit possible d'imaginer; elle n'avait jamais rien produit par la main des honunes. Klle devait être d'une fécondité inaltérable. Je l'avais environnée de levées très-fortes, et mise ainsi à l'abri des inondations. Après avoir fait couper et hrûler les arbres qui la couvraient , je résolus d'y planter des cannes à sucre.
Je vis alors une preuve singulière des bizarreries de l'esprit humain. A peine mon dessein fut-il comiu que les anciens habitants du quartier s'en étonnèrent et le blâmèrent. C'était pour eux une source féconde d'une dissertation bornée cependant à cinq ou six phrases , toujours les mêmes. C'était, disaient-ils , le projet insensé d'un jeune homme sans expérience ; ce terrabi ne produira que des cannes folles et ne donnera du sucre que dans une douzaine d'années au moins. Il faudrait le couvir de maïs pendant tout ce temps : le mais mate plus une terre vierge que les ciuuies à sucre, qui , dans
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les pn-iiMcrcs années, ii»' douiirront que de lonf;s roseaux sans le jus (jiii proiliiit le sucre. Ce jeune lioiiiirie va |)er(in' la un tenijKS infini et heaueoup d'arf^ent. Ils in'aerablaienl de ces ;^rands re|)r()clics cL de ces beaux raisonnements ; ils étaient licrs de leur |)ro|)re science , et honteux de mon itcnorance Plusieurs écrivirent a ma lannllc, par intérêt pour elle, car jallais la ruiner. Leurs beaux dis<;ours no firent rjue malTermir dans ma résolution. .1 étais convaincu que cette plante admirable (jui donne le sucre doit toujours en produire sous des njains qui savent travailler le jus qu'elle donne, que le pis-aller serait de n'obtenir (juc du sirop, mais que ce produit, dont le prix était très-cher, serait toujours avantageux. Le simple bon sens avait enraciné ces idées dans ma tète, et iii les conseils, ui les sarcasmes ne pouvaicjit les ébranler, .le ne pourrais peindre jusqu'oii se portèrent ces critiques agricoles ; pour le concevoir , il faudrait avoir connu dans ce pays l'orgueil que manifestait un propriétaire en conduisant ses travaux; il produisait une jalousie active contre un jeune homme qui dédaignait ses conseils
Ce bien fut pis quand le moment fut venu de couper ces cannes nouvelles et d'en faire du sucre. J'avars pris |)our m'aider dans mes travaux un jeune homme nommé M. Dupont de Gault, qui devint, plusieui*s années après, mon beau-frère; il était garde-marine et chevalier de INLiltc. Lorsqu'il s'aperçut que sou père, ancien commandeur de Malte, le ruinait, ainsi que toute sa famille , il prit courageusement la résolution d'aller réparer ses pertes à Saint-Domingue II cacha sa croix, se plaça successivement sur plusieurs habitations , et acquit promptcmeul un talent particulier pour faire le sucre. Le gouvernement avait envoyé dans la colonie deux commissaires chargés d'enseigner aux colons l'art de faire le sucre ; ils éprouvèrent bientôt que la théorie ne vaut pas la pratique. Ils avaient échoué plusieurs fois lorsqu'on leur parla des talents de M. Dupont de Gault. Ils le virent opérer, toujours avec succès , sans
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aucune connaissance de ia chimie moderne, mais avec, un coup d'œil sik (jui hii faisait distiiif^uer le moment où la cuisson «lu jus de canne, devenu sirop, devait se con\erlir en sucre Lorsque lut arrive le moment de celte opération avec des c<innes nouvelles, on accourut pour être témoin de la honte de celui qui osait l'entreprendre. C'était l'expression dont se servaient ces grands critiques. INous ohtînmes du sucre, non de première ou de seconde qualité, mais de cette espèce que les néjjjociants de nos ports appellent bonne troisième.
Il lallut hien alors se rendre à l'évidence; mais on ne continua pas moins de critiquer toutes les opérations d'un jeune honnne qui, dès sa jeunesse, a toujours méprisé ce (|u'on appelle l'opinion puhli(pie, et l'a bien prouvé pendant toute la dévolution. Toujours est-il certain que le procès que j'avais gagne, et qui avait ajouté quatre-vingt nègres à ceux de l'habitation, les tortes et longues levées le long du Massacre, ce terrain nouveau <iui |)roduisait du sucre dès la (première année , tout cela avait mis riiabitation à un degré de prospérité qui excitait l'éloimement et la jalousie. Ce Tut l'ouvrage de quatre années. M. Dupont de Gault continua ce travail , et l'augmenta en faisant des avances considérables de ses propres fonds et de son crédit. Je voyais le moment où ma famille allait en recueillir le fruit , l()rs(|uerineptie de l'Assemblée constituante enfanta trois décrets contradictoires et détruisit ainsi la plus belle colonie , source de richesses immenses et du commerce le plus- florissant. Ix' gouvernement de ces temps, les assemblées, et, chose bien déplorable, les négociants de nos ports, lesquels ne connaissent jamais les intérêts généraux du connnerce , et enliu les habitants eux-mêmes contribuèrent tous à cette lamentable destruction ; mais ce n'est pas ici le moment d'en parler.
Pendant que j'étais dans la colonie , j'ai cherché s'il y vivait encore quchpies descendants des indigènes; mes recherches m'ont convaincu qu'il n'en existait pas un seul. On ne peut, sans une indignation mêlée d'attendrissement , penser à la des
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trilclion d'im pciipif! ciilicr, le plus doiiK , U- plus l)os[»it;ili<T qu'on puisse iuKif^iiKT. Ou ne peut, s.ins frémir, se r.ippeler la trahison qu'employèrent les Espngnols pour saisir la reine Anacoana , massacrer tous les Indiens appelés à la fête donnée par cette reine aux Espagnols, la charger de chaînes, la traîner a Santo-Domingo, la faire juger par un conseil et la faire pendre. Je ne pouvais, dans mes courses, approcher des lieux de cette horrible trahison sans que mon imagination m vu retraçât Tinfamie et la cruauté, et sans me représenter ces malheureuses victimes aux pieds de leurs bourreaux.
J'ai ouï dire à quelques personnes d'un âge avancé qu'elles avaient vu au Cap une femme de cinquante ans environ, seul reste de ce malheureux peuple. Cette femme n'en conservait aucun souvenir; mais on trouvait dans ses traits, dans quelques mots de son langage, et surtout dans les noms qu'elle donnait 'à différents lieux , des traces évidentes de son origine ; les hommes humains qui la considéraient ne pouvaient pas sans doute la regarder sans une vive émotion.
La colonie présentait une chose bien digne de remarques : on ne voyait point de banqueroutes ; le commerce s'y faisait avec rapidité et bomie foi. Le gouverneur exerçait une sorte d'autorité paternelle, assez semblable à celle des prud'hommes de Marseille ; il appelait auprès de lui des négociants prêts à commencer un procès , leur parlait avec l'influence que lui donnait sa place, calmait leur animosité et terminait leur différend. Un brave homme me contait un jour son affaire de cette façon. « Quand le gouverneur me flt appeler, je pris mon habit à boutons d'or, ma canne à pomme d'or, et je le saluai avec respect. Il me demanda mon nom, mon pays, quelle était ma famille, si j'avais des enfants, et il me dit beaucoup de choses pleines de bonté. J'en fus si content que, lorsqu'il eut interrogé mon adversaire, je lui dis que je me désistais de toutes mes demandes, et que j'étais bien content de toutes ses bontés ; mais il ne le voulut point, et, après avoir bien examiné notre affaire, il nous
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projmsn un tirr.uii^cmcMU (jui nous s;ilis(it Ions les deux, rt nous çofi}];«*dia en nous (lis;int qu'il fiillail niainti'naut vivre en bofis amis. Nous le promînu'S de bon cœur »
Cette manière de juger les procès , dans la colonie , avait existé autrefoisdepuis sa naissance jusqu'au moment où INI.d'Kstainiiç vint y commander. Le gouverneur nommait dix ou douze habitants des plus notables , qui s'assemblaient au ('ap une ou deux fois par an, selon le nombre des alTaires. Il taisait l'ouverture de ce conseil par un petit discours au nom du roi Ce tribunal appelait les parties, les entendait, nommait un rapporteur, et jugeait d'après son équité naturelle et les usages de la colonie. Plusieurs anciens habitants m'ont assuré (ju'on appelait très-rarement de leur décision à celle du gouverneur, mais, dans ce cas, il se bornait à les assembhu' de nouveau et a leur adjoindre plusieurs autres habitants, pour examiner ensemble l'affaire qui présentait des diiïicultés. Le gouverneur avait le droit d'invo([uer ensuite la décision du conseil d'I'-tal, et il envoyait toutes les pièces au ministre de la marine, 'i'out cela se faisait sans avocat, sans procureur et sans frais. La colonie les vit pour la première fois arriver sous le gouvernement de M. d'Kstaing. Alors conunenrerenl les procès. Ln procureur établi au fort Dauphin devint en peu d'années maître d'une habitation.
La civilisation de cette France si vantée, comparée à celle de la colonie , présente de bien grandes différences, et toutes à l'avantage de la colonie. Cette grande sécurité, que j'ai (h\jà peinte , de deux ou trois hommes au milieu d'un atelier nombreux, sans portes ni fenêtres; ces voyages dans une grande colonie sans passe-port et sans jamais être interroge; tout cela, joint à une entière bonne foi dans les transactions connnerciales , offrait à l'observateiu- un tableau remanjuable. On ne voyait jamais un mendiant, et s'il est vrai , connue le soutient Mably, que la mendicité dégrade plus l'honnne que l'esclavage, la colonie présentait du moins quelque avantage , eu la corn-
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p;ir.'int à celle loulc iniioinhrable de meudianls en Irance et (l'Iiôpil.'uix (le i(>iit(! esixre pour les recevoir. Oii n'y voyait point eelle iniillilnd*; d'enfanls trouvés ; pas une ferruue dans ce pays ne s'est débarrassée de son enfant ; pas d'enfant qui ne connaisse sa mère. On a toujours renianpié la tendresse de ces femmes pour leurs eidants. On compte dans f'aris douze mille enfants trouvés, plus de deux cent mille indij;ents nourris dans les hôpitaux ou dans leur domicile, sans compter les mendiants et ce grand nombre de malheureux que soutient l'Iiumanité des riches et des |)ersonnes seulement aisées. Un nègre auquel on donnait la liberté demandait toujours qu'on stipulât dans l'acte qu'il reviendrait demeurer sur Thabitation quand il le voudrait.
Je suis arrivé dans la colonie l'esprit plein de toutes les maximes philosophiques sur la liberté, l'humiuiité, l'esclavage; et cependant je n'y ai rien vu qui me révoltât. J'avais peine a m'accoutumer à la nudité presque entière d'un grand nombre de nègres ; mais cette peine étiit affaiblie par la certitude que j'acquis bientôt que la nudité était un bonheur pour ceux qui rejetaient les vêtements, et qu'en général ils ne pouvaient les souffrir. Des caleçons et des chemises de toile coûtaient trop peu pour ne pas obéir aux ordonnances de Louis XIV, qui prescrivaient de leur en doimer.
J'ai déjà parlé des chevaux de ce pays, de la race des andaious, petits, mais très-bons ; ils supportent très-bien la fatigue, surtout quand ils sont nourris de gros sirop. Ils n'ont point de fers aux pieds, et je n'ai pu les voir, pendant plusieurs années, soutenant ainsi la fatigue, sans être convaincu que l'on pourrait très-bien se passer en Europe de cet usage singulier de la ferrure. Les chevaux de mon habitation passaient les jours et les nuits dans mie vaste prairie appelée savane , formée de terre d'alluvion, et où l'on n'aurait pas trouvé un seul petit caillou : en outre, ils étaient conduits, pendant la chaleur, dans un bois dont la terre était fraîche et molle. Ces mêmes chevaux, dont
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les pieds (lovaient rtro nious, traversaient, pour aller au (lap ou au fort Dauphin, plusieurs lieues (ruii terrain très-pierreux, eouvcrt d'une espère de marbre; et eepcndant jamais je ne les ai vus boiter. On se l)ornaità couper leur corne; trop lon^îiie, elle se serait fendue; on graissait aussi la fourchette et le talon, pour leur conserver une souplesse nécessaire. In cheval a dans le pied un mouvement qui lui permet de se cramponner un peu ; il en est privé par la ferrure. Lafosse , célèbre maréchal de Louis XV et de la maison du roi , a fait un ouvrap;e sur l'art vétérinaire ; il n'a pas osé combattre rusa<j;e bizarre de la ferrure, mais il en a montré tous les inconvénients; il a parlé de cette souplesse du pied gênée par la ferrure. T.a fameuse cavalerie des humides, celle des Romains, desCarthaginois, n'avaient point de ferrure. On voit dans l'ouvrage queXénophon, célèbre parla retraite des dix mille , a écrit sur l'équitation, que, lorsqu'on étrille un cheval , il faut le placer dans une enceinte circulaire couverte de grosses pierres, afin qu'elles contribuent à durcir la corne des pieds. La cavalerie greccpie courait sur les rochers de !'K|)ire sans imaginer que la nature n'eut pas conformé les pieds des chevaux de façon à marcher lacilemeut sur les pierres et les rochers. Il est des pays où les hommes et les femmes marchent et courent les pieds nus ; peut-on penser que les chevaux n'en puissent faire autant ! On voit dans le récit de l'ambassade anglaise au Thibet qu'elle traversa des montagnes où elle vit des chevaux d'une rare beauté et d'une force remarquable ; ils gravissaient les rochers avec impétuosité : ils n'étaient point ferrés. On trouverait une multitude d'exemples semblables dans rKuro|)e et l'yVsie ; il en est de même dans toute l'Amérique méridionale. La côte de Barbarie donne les chevaux barbes, race admirable, qui court sur les rivages de la mer, couverts de galets; elle n'est point ferrée.
Sous Louis XV on voulut en faire l'essai; on déferra les chevaux d'un escadron, et on leur dit - Marchez et courez sur le pavé 1) Leurs pieds en avaient perdu Ihabitude, et lescadron
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loiil entier S(î mil .1 boiter. Une pareille idée n .1 pu Nenir que <lans le siècle des lumières et (pfa des hommes remplis d'instruction. Qu(î de choses, en administration, ont été conçues et exécutées avec une pareille bêtise !
Telle lut cette idée (\\m directeur de la guerre sous Honaparte. il voulut, pour être bien certiiin qu'on n'employait dans riiabillement des troupes, que la quantité de drap nécessaire, (|ue le drap filt pesé. Le major d'un régiment alors en garnison a Titrin, venu à Metz pour la conscription, me dit que le chef dliabiliement de son régiment n'avait jamais pu , a l'aide du |)oids des draps, trouver le compte juste et précis de rhabillement , qu'il en avait perdu la tête et s'était jeté de désespoir dans le Pô. Cette idée relative au drap était aussi inconcevable qu'il est barbare de donner le nom de Po à un fleuve (pii a porté le supor])e nom de l'Éridan.
TiOrsque j'étais dans la colonie , pendant la guerre d'Améri- (pie , on n'y connaissait point la maladie depuis appelée fièvre jaune. J'ignore si c'est une nouvelle dénomination donnée à la lièvre maligne, connue en France comme dans la colonie ; car les savants du siècle des lumières ont changé les noms tant qu'ils ont pu, et ont bonnement appelé science nouvelle celle à laquelle Us donnaient un nouveau nom.
La maladie qu'on appelait vulgairement, dans la colonie, maladie du pays , commençait ordinairement par les symptômes les plus violents et les plus rapides ; on lui opposait des remèdes aussi prompts. J'ai eu dans quelques heures la saignée, l'émétique, les vésicatoires et le bain ; j'eus une imit tranquille, et le médecin , trouvant le lendemain matin mon ventre très-amolli, déclara que j'étais sauvé. iMais après cette rude épreuve venait une convalescence toujours dangereuse ; l'appétit était violent et désordonné ; il en résultait des obstructions difficiles à guérir, et qui souvent exigeaient le climat de la France.
On ne traita pas ainsi le général Le Clerc, beau-frère de Bonaparte. Ses médecins ont inséré dans les gazettes de la co-
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lonic le traitoniont très-doux et Teau sucrée par lesquels ils cornbattaient une lièvres violente. Ils ont Uni ce réeit en déelarant que, si les iVnunes du pays réussissaient en traitant les malades d'une manière tout opposée , le succès était dil à leurs soins continuels et particuliers à leur méthode. O Molière ! ou étiez-vous? Ces messieurs n'avaient donc pas lu le chapitre d'ilippocratc dans lequel il recommande de prescrire nonseulement le régime ordinaire de la vie , mais encore le traitement des maladies particulières au pays , suivant ce qu'elles exigent
J'ai peint les nègres de nos ateliers comme des hommes dociles et obéissants; mais il est des choses qu'on ne pouvait leur faire comi)rendre et auxquelles ou ne pouvait les assujettir. Les Jésuites avaient une habitation qui appartenait à leur ordre; ils n'ont rien négligé pour les instruire dans la religion, les accoutumer à ses pratiques. Malgré leurs Udents si connus de la persuasion, et quoiqu'ils sussent à merveille s'insinuer dans les esprits, ils ne purent réussir comme ils l'auraient voulu Ils éprouvaient quelquefois des refus formels de croire ce qu'ils annon(;aient. L'un d'eux, prêchant en chaire, disait à un nombreux auditoire de nègres que tout ce qu'ils avaient venait de Dieu , et comme il leur nommait les légumes et les fruits qu'ils lui devaient , un vieux nègre lui cria : « Tu te moques , Père Boulin ; si je ne les plantais pas, ils ne viendraient pas. » Leur intelligence ne s'étendait pas plus loin ; il y aurait eu un certain danger à vouloir absolument leur persuader ce qu'il leur était impossible de comprendre.
On apercevait quelquefois dans leurs paroles le soupçon que les blancs avaient un dessein secret , et qu'ils employaient la persuasion comme un moyen perfide de parvenir à un but ((ue les nègres imaginaient. Ils n'avaient cependant aucuue idée précise de ce dessoin qu'ils soupronnaient dans les blancs; c'était absolument comme notre pauvre peuple, qui croyait qu'on venait lui ravir la liberté après la lui avoir donnée. Mais il
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doit égiil pour les iiegros de ne pouvoir éiionc«r précis*' meut ce qu'ils imagin.iient; cela restait toujours une vérité pour eux Ils appelaient la sainte hostie 6o/f Dieu a hlanc. 1/intelligence des nègres n'allait pas plus loin que rintclligence observée dans le peuple. Pendant la Kévoliilion, un de mes parents, ollicier de cavalerie , écoutait , en 1 789 , les discours de ses cavaliers , qui disaient avec une profonde conviction que les princes et les courtisans, pour affamer Paris, faisaient jeter les farines dans la Seine. Mon parent s'adressa a un maréchal des logis , et lui demanda comment il pouvait croire une pareille sottise. < C'est bien vrai, mon lieutenant, répondit le sous-officier ; la preuve, c'est que les sacs de farine étaient attachés avec des cordons bleus. » On imagine aisément tout ce que l'officier put dire pour détruire une pareille sottise ; mais ce fat inutilement. On ferait cent volumes de sottises pareilles débitées avec assurance , et qui faisaient assassiner des familles entières. De ce nombre était le bruit mille fois répandu que les nobles brûlaient leurs châteaux exprès pour en accuser le peuple. Les fermiers généraux furent envoyés à l'écliafaud parce qu'on les accusait d'empoisonner le tabac.
Les nègres n'étaient point voleurs, excepté des choses qui se mangeaient , et lorsqu'on leur en faisait des reproches ils disaient que , ce qu'ils prenaient pour le manger appartenant a leur maître, c'était pour lui-même qu'ils le mangeaient, puisqu'ils étaient à lui.
Unjoiir, de grand matin, je vis un nègre arriver dans la savane , au grand galop , sur un cheval couvert de sueur et blanc d'écume. Aussitôt qu'il me vit il descendit de cheval, l'abandonna , et courut dans sa case ; je l'y joignis bientôt. Là il voHlut me persuader que, toutes les nuits, un Zombi venait le réveiller, le tirer par les épaules, lui dire qu'il fallait absolument qu'il montât à cheval et courût dans tout le quartier, qu'il avait beau résister, que le Zombi était plus fort que lui. Eii vain je lui disais que je connaissais son secret . qu'il avait
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une maîtresse sur une luibitation éloignée , et qu'il tuait ni«s elievaux pour Palier trouver. Il répétait toujours la même ehosc avec une bonne foi apparente. 11 ne eroyait pas ce qu'il disait; mais il espérait me le lairecroire. Cela résultait évidemment de ses discours, de ses gestes , et de ses supplications de croire qu'il disait la vérité.
Rien n'égale la prospérité dont jouissait alors cette colonie, malgré la guerre maritime. Cette prospérité augmentait tous les jours , et ses progrès furent très-sensibles jusqu'au moment où douze cents hommes , pleins d'esprit , de science et de philosophie, furent réunis à Paris et imaginèrent qu'ils n'avaient été envoyés que pour tout détruire , tout, sans exception.
CHAPITRf!: V.
Rclour en France pendant la Rnerrc dans une Hotte de cent vingt voiles. — Rencontre d'une escadre anglaise. — Arriviic à Lorient, — Anecdote sur Mahé de La DourdoiMiiy»". -- Bals chainjjêtres donnés par la reine a Trianon. — La paix conclue avec l'Angleterre.
J'ai dit que j'avais gagné un procès très-important pour ma famille; mais j'appris bientôt (que le magistrat propriétaire qui l'avait perdu, et qui était en France, s'était pourvu au consei! d'État par opposition contre l'arrêt. Je pensai que ma présence était nécessaire en France pour combattre ses efTorts , et je résolus de faire ce voyage , quoique nous fussions encore en guerre avec l'Angleterre.
Une flotte de plus de cent voiles se disposait à partir ; elle devait être escortée par quatre vaisseaux de ligne, commandés par M. de Chabert , de l'Académie des Sciences et chef d'escadre. Il montait le vaisseau le Saint-Esprit . Je m'embarquai avec ma femme et ma lille sur un très-beau vaisseau marchand. Je confiai la gestion de l'habitation à 3M. Dupont de Gault.
On savait qu'une escadre anglaise nous attendait au débouquement ; il fallait la tromper, et prendre par conséquent le chemin le plus difficile, celui par lequel il n'était pas probable qu'on voulût faire sortir ime flotte de cent voiles. Ou nous oî donna d'éteindre tous les feux, et de se garder de faire plus du bruit que n'en exigeaient les manœuvres. La grande difficulté consistait à lever l'ancre, à mettre les vaisseaux en mouvement, sans qu'ils se heurtassent les uns les autres, et à prendre la direction que prescrivaient les signaux de manière à mar-
du r dans la rade et à sortir de cette suj)erl)e rade sans aueune conlusion. 'l'ont ee qui était sur les vaisseaux, lionunes, l'einmes et enlants, étaient innnobiles et attentifs. On tremblait de devenir la proie des Anglais au moment où Ton sortirait du débouquenient. Ces manœuvres faites lentement et ordonnées à voix basse, les alarmes (fu'on éprouvait en soi-même et que F on n'osait i)as eommunicpier, les mille précautions pour ne pas heurter les vaisseaux, tout cela formait un tableau dont il est impossible de donner une juste idée. Nous fdmes heureux ; les Anglais nous attendirent au débompiemeut le plus facile et ne nous virent pas. .le n'ai jamais compris comment ils n'avaient pas cherché à nous retrouver daiis une autre direction.
Après avoir marché quehpies jours assez rapidement par un bon vent, nous tombâmes dans un calme plat qui ne laissait aux vaisseaux aucun moyen de se diriger. Le vaisseau de ligne le Conquérant se trouva tout à coup auprès de nous. C'étiiit la luiit ; tout l'équipage et les passagers de notre bâtiment poussèrent des cris d'étonnement et de crainte, f^a hauteur énorme de ce vaisseau nous faisait paraître le nôtre connue une faible chaloupe. Si le vent s'était élevé tout à coup et avait ébranlé le Conquérant avant qu'il eiU reçu une direction , il nous aurait écrasés à l'instant même. Une dame qui était a notre boixl savait que M. de I^a .lonquière était capitaine en second du Conquérant; elle le connaissait. Comme les deux vaisseaux se touchaient, on se parlait sans elTorts ; elle appela M. de La Jonquièix» et pria de le fain^ venir. Aussitôt qu'il fut sur le pont, elle lui demanda, d'un ton ferme et animé, s'il voulait nous écraser, s'il n'avait pas honte de nous exposer au danger qui nous menaçait. « Voyez , IMonsieur, lui disait-elle , voyez si le moindre mouvement de votre énorme géant ne nous ferait |)as disparaître. » >L de La Jonquicre exprima des regrets, répondit avec beaucoup de politesse et promit de s'éloigner. A l'instiuit même il mit tout son équipage en mouNcment ; avec ses nombreux avirons et à l'aide de la grande voi.'e
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qui j)o:iv,iil .1 |)('in«^ recevoir h; pou de vent qiu b"rk'\.'iil, il nous quitta ; et nous vîmes avec? plaisir s'éloif^ncr ce commandant qui nous paraissait un niirmidon sur son colosse.
lia traversée fut fort lieunîusc. Quelques bâtiments mauvais voiliers retardant trop notre marche , le commandant de la flotte ordonna au meilleur vaisseau marchand de prendre les plus mauvais à la remorque. Notre vaisseau fut chargé d'un petit brick espagnol ; il retardait beaucoup notre marche et nous le maudissions; mais, dès le troisième jour, nous vîmes paraître sur le pont, à l'avant de ce vaisseau, deux jolies femmes vêtues à l'espagnole et ayant des guitares à la main. Elles se mirent à chanter; l'éloignement était trop grand pour les entendre distinctement ; mais nous les entendions assez pour charmer de pauvres diables ennuyés de la traversée. Notre imagination faisait le reste. Nous leur adressions des remercîments par signes , elles nous répondaient de même , et nous leur disions , à l'aide du porte-voix , que nous voudrions bien les avoir à notre bord. Ces petites scènes étaient bien attachantes sur un vaisseau.
Nous approchions des côtes de France. Environ à cinquante lieues de celles de la Bretagne, nous vîmes à l'horizon plusieurs pohits blancs , qui bientôt nous parurent être des voiles qui s'avançaient vers nous ; elles s'étendaient de manière à désigner une marche rapide. Étaient-ce des amis ou des ennemis ! Il fallait les reconnaître. M. de Chabert chargea de cette reconnaissance deux bâtiments de Bordeaux , doublés en cui\Te , et qui avaient l'apparence de deux frégates. Ils s'avancèrent , toutes voiles dehors, vers cette escadre qui déjà frappait nos yeux ; ils firent les signaux de reconnaissance ; on ne leur répondit qu'en forçant de voiles. Ils virèrent de bord et coururent annoncer à ^I. de Chabert ce qu'ils avaient vu. Le commandant fit aussitôt le signal de ralliement, avertit par des coups de canons réitérés les vaisseaux éloignés de s'approcher du centre II se porta en avant de la flotte avec les vaisseaux
dt' guerre, qui se mirent en ligue. Nous vîmes alors que l'escadre anglaise n'était composée que de frégates. Nos alarmes cessèrent; car nous pensâmes que cette escadre n'oserait jamais s'approclier de nos quatre redoutables gardiens ; mais les Anglais profitèrent de la nuit pour cerner la flotte et tâcher de nous enlever quelques mauvais voiliers restés en arrière ; partout où ils se présenUiieut, ils trouvaient les vaisseaux de ligne. Il en résulta cependant uu grand désordre daus la flotte ; les vaisseaux se pressaient les uus j)rès des autres et l'orgeaieiit ainsi contre eux-mêmes les plus grands dangers. Il en résulta des avaries , et, l'un de ces bâtiments s'étant approché du nôtre au point de s'unir à lui , |)lusieurs <le ses matelots se jetèrent sur notre pont. Le lendemiin, il lallut n\\ ordre de INI. de (ibabert pour les forcer de retourner à leur poste.
A la pointe du jour nous ne vîmes plus Tesoadre anglaise; elle avait jugé apparemment qu'elle perdait inutilement son temps et ses miujKuvres. Nous étions alors très-près des cotes où est située la ville de Lorient Quand elles parurent a nos yeux, M. de Chabert s'aperçut (pi'il s'était bien trompe par son estime , car il se croyait encore à cinquante lieues environ ; sa science bien coimue en m:ith;îm:itiques et en astronomie ne l'empêcha pas de tomber dans cette erreur H s'en aperçut quand nous marchions à pleines voiles avec sécuritr. il en avertit la flotte par des signaux , et lit ralentir et presque arrêter la marche pendant toute la nuit
Le soir de ce jour, tandis que notre position agitait les esprits et que tous les passagers s'entretenaient des craintes qu'inspirait le voisinage des côtes, un capitaine du régiment de Béarn, passager sur notre navire, me dit avec beaucoup dr sang-froid , le cure-dent à la main < Nous courons un j)liis grand danger que vous ne pensez. Ne voye/.-vous pas connue notre ca|)itnine est inquiet, coinnic il est agité en parlant a ce monsieur qui ne le quitte pas.^ .le vous assure qu'il nous |)erdra. Il nwrclie à [grands pas; il laisse toutes ses voiles dehors; i\
f16 MK\ioini:s
nous jclW'ra sur <*('s nxlu'S «luo je vois (U'yj. •> Il ni»* donti.i «m mniu\ ItMnps sa luuctUt (l'approche, (;t j'aperçus le hriscriieiil des (lots sur ces roctlies Je l(; (piitt;ii et j(î co ir is aussitôt au capitaine ; je lui dis : << (^(;la va bien, eapitair)e,et vous [uarifruvre/. si bien que nous mangerons di^niain matin des sardines fraîches — Kh bien ! me dit-il, voilà monsieur qui m'aceable «le reproches en me disant (jue je suis dans une inauvaise direelion , <'t (pie je devrais auf^inenter mes voiles pour courir parallèlement à la cote. — Nel'c'coutez pas, lui dis-je ; mais vous feriez pcut-tHrc bien de ralentir la mai*che du vaisseau et de ne pas tant dépasser les autres. — Je le voulais aussi, me dit-il ; c'est ce monsieur qui m'en a empêché avec ses discours fatigants. » A l'instant nK'ine, un coup de canon, dirijî('* sur fkjus et envoyé par M. de Chabert, nous lit baisser nos voiles et arnHer notre marche. Le parleur était un homme très-peureux et qui tournait la tête à ce bon capitaine. Je retournai auprès du vieux officier du Béarn, qui me dit : « Vous nous avez peutêtre sauvés avec vos deux ou trois phrases. Le capitaine était tout effarouché , et je ne sais s'il aurait compris le coup de caiiun avant d'être calmé par vos éloges »
Nous débarquâmes le matin dans le port de Lorient. Les bâtiments qui appartenaient à Bordeaux, et qui éttiient eu grand nombre, nous quittèrent et cinglèrent vers ce port sous la direction de l'un de nos gros vaisseaux.
11 sera toujours impossible de peindre l'extrême plaisir que ressentent des navigateurs en découvrant les rivages où ils veulent arriver, et surtout en descendant à terre. Après une longue navigation, nous éprouvâmes vivement ce doux plaisir. Il était bien augmenté par la vue de notre enfant, âgé de deux ans et demi et sauvé de tous les dangers que nous avions craint pour lui. Nous étions un grand nombre de passagers dans le même hôtel. Qu'il me soit permis de dire que, la plupart d'entre nous n'ayant jamais mangé de sardines fraîches, plusieurs se reprochèrent im excès dont les autres, eurent bien
DE M. LE COMTE DK VAUBLAINC. 117
de la peine ù se garantir. Le bon beurre Irais, l'excellent beurre frais de ce pays, rendu meilleur encore par le souvenir de nos salaisons, contribua beaucoup à ces excès. Dans Loricnt étaient alors les magasins de la Compagnie des Indes. Sous Louis XIV, créateur et protecteur de ce bel établissement, il avait eu les plus brillants succès ; il possédait une grande contrée dans les Indes, et les iwssessions anglaises n'y étaient rien auprès des nôtres. On sait la triste histoire de la funeste rivalité de Dupleix et de Laly ; mais je ne peux m'empécher de retracer les grandes actions et l'infortune de INIahé de La Bourdomiaye.
Il avait pris la ville de IMadras et l'avait traitée avec la plus grande humanité. Il n'avait (pi'un seul bâtiment à ses ordres (piand, dans la baie d'Atongil, il créa, lui seul, une escadre de neuf voiles. Sans fers, sans mats, sans voiles, sans matériaux d'aucune espèce, il vint à bout, par la force de son caractère et la coustiince de ses travaux, de se procurer tous les matériaux nécessaires et de mettre cette escadre en état de tenir la mer. Il osa attaquer à Négapatam une escadre anglaise moins nombreuse, mais dont les vaisseaux étaient plus forts etmieuv approvisiomiés ; il la contraignit à la fuite après un rude combat, la chercha encore après avoir débarqué ses prisonniers a Pondichéry ; mais les Anglais retirés le laissèrent entièrement mailre de la mer.
Après avoir si bien servi la Compagnie des Indes , lAi Bourdonnaye fut accusé par Dupleix, son directeur général ; renvoyé en France et mis à la Bastille par ordre du gouvernement, il y restii longtemps en demandant eu vain des juges. Quand il eu obtint, il fut déclaré innocent ; mais il avait contracté une maladie dont il mourut peu de mois après. Il y fut longtemps au secret, sans voir sa famille, et même sans obtenir du papier pour sa justification. J'ai vu dans les mains de sa bellefille une carte du théâtre de sa gloire, qu'il avait tracée sur un mouchoir, afin d'instruire ses juges. On ne peut sans gémir se rappeler la déplorable destinée d'un homme dont le cou-
118 MKMUIIIES
raj5(! égalait le génie, cl (nii mériUiit les plus nolilcs récompenses.
Après avoir visité Lorif ut, nous partîmes pour Nantes. .Nous goiltions le bonheur de voyager sur la terre , après avoir été si longtemps sur la mer.
A une certiiine distanee de Lorieut, le postillon nous dit : Vous allez maintenant entrer en France. » « Je me rappelle qu'a la Ilochc-liernard nous trouvâmes, dans un grand bac, les bateliers les plus grossiers , les plus rudoyants quon puisse imaginer. A Nantes nous retrouvâmes les bomies sardines et le bon beurre.
Nous arrivâmes enfin à Paris. INIon premier soin fut de m'informcr de l'état du procès que j'avais gagné au cap Français. J'appris avec un grand plaisir que le magistrat perdant avait, après quelques démarches, renoncé a se pourvoir au conseil d'État.
Un grand nombre de personnes arrivées par la flotte de cent voiles avaient rempli Paris d'hommes et de femmes qui portaient le beau linge blanchi a Saint-Domingue ; ce linge attirait les regards, comme il avait frappé mes yeux en arrivant au cap Français. La reine en entendit parler, et on lui dit qu'une jeune dame, madame la vicomtesse de "**, était entièrement habillée de ce beau linge. Elle désira la voir en particulier; et, sur ses excuses , parce qu'elle n'était pas encore habillée convenablement , elle lui fit dire qu'elle voulait la voir avec l'habillement américain. Elle fut frappée de la beauté du linge , et trouva que cet habillement tout blanc convenait très-bien dans l'été. On n'en avait pas encore porté. On comparait la blancheur de ce linge à la couleur un peu jaune de celui de Paris. On apprit que des négociants de Bordeaux envoyaient blanchir leur linge à Saint-Domingue, comme ils faisaient faire leur chemises à Curaçao et raccommoder leurs porcelaines à la Chine.
De ce jour le blanchissage du linge changea entièrement;
i)K M i.i: coMTi: i)i: vaiirlanc. lin
on devint très-diliicile. Ou y faisait peu d'attention auparavant , parce qu'eu portait de belles deuteUes, genre de luxe à la mode.
Lorsque l'usage de porter des vêtements d'été tout blancs commeuça à devenir à la mode, la reine parut souvent le matin vêtue ainsi. On commençait à la calomnier, en attendant qu'on pût la persécuter. Des critiques sévères la blâmèrent de cette innovation , les uns par niéehanceté, les autres par une raison assez plausible. Us disaient qu'en France surtout une reine ne devait jamais se montrer vêtue comme une simple particulière, et que la légèreté du caractère français lui faisait saisir avidement tout ce qui pouvait concourir à la dégrader aux yeux de la malignité.
CIIAPITIU': VI.
IJoiih- <1«- la n-iiK! .M;iri<>Aji(oln<;tl<'
On se rappelle 1.1 manière dont fut reçue linforlunée .Marie- Antoinette quand elle vint en F'rance pour épouser Louis XVI, (jui n'était encore que dauphin de France. Aux grâces naturelles de sa personne et aux avantages d'un esprit cultivé elle joignait une aimable simplicité, accompagnée de Téclat que répandait sur elle le nom de sa mère , la grande Marie- Thérèse, admirée de toute l'Europe. A Tàge de quinze ans, cette princesse , en arrivant en France , déploya une bonté qui partait d'un cœur vraiment royal. Lorsqu'elle fut reine, elle eut plus d'occasions de satisfaire cette bonté qui semblait un vrai besoin pour elle.
La paix de 1783 venait d'être conclue. Elle avait été précédée d'un succès qui força le célèbre Pitt à déclarer, dans la chambre des Communes, que l'Angleterre, après avoir donné la loi aux nations, était elle-même humiliée. Mais combien cette gloire fut promptement oubliée de la France ! Elle était alors dans la plus grande prospérité. Le commerce maritime était immense. Au milieu de ce bonheur général, la reine se livrait plus encore à ses sentiments naturels. Son excellent cœur lui faisait trouver du plaisir à contribuer à la joie générale.
Elle avait, dans les jardins de Trianon, pendant l'été, un bal tous les dimanches. Là étaient reçues toutes les personnes vêtues honnêtement, et surtout les bonnes avec les enfants. Elle dansait une contredanse, pour montrer qu'elle prenait part au plaisir auquel elle invitait les autres. Elle appelait les bonnes , se faisait présenter les enfants , leur parlait de leurs
^lEMOIUES DK AI. LE CuMIR DE VAUBLANC. 121
pnrontset les comblait do bontés bienveillantes. Onlinairenjent presque toute la famille royale était avec elle, .l'ai vu plusieurs fois ces bals, tels qu'on n'en avait pas encore vus eu France , et j'avoue que je partageais les craintes de plusieurs personnes sur le danger de se familiariser ainsi.
Ce qui devait faire adorer la reine pouvait n'inspirer que des sentiments vagues et faibles, sans aucun mélange de ce respect si nécessaire au soutien des grandeurs , et que supportent avec peine des esprits légers, toujours prêts à secouer le joug des bienséances. Et ce qui est digne de remarque, j'observais avec un de mes amis qu'un petit nombre de persomies de la liante société assistaient à ces réunions cbampètres. Ce n'était point par hauteur que d'autres personnes s'en éloignaient, car elles se dégradaient tous les jours par leur changement de costume, et par une affectation toujours croissante de ne point porter les insignes des ordres; mais peut-être aussi était-ce par un sentiment délicat , qui ne voulait point prendre les places que d'autres désiraient passionnément. Toujours cs)t-il certain qu'un peu plus de mélange aurait produit un bon effet.
Je me rappelle que , par un sentiment dont je ne me rendais pas bien compte, tout cela me faisait quelque peine; mais je n'en admirais pas moins les bontés affectueuses et les manières pleines de grâces de cette excellente princesse, dont l'injuste destinée était cachée dans une nuit profonde.
Quand elle acheta Saint-Cloud , elle y recevait les femmes de la ville et des environs avec les mêmes bontés affectueuses , et tout cela sim|)lenuMit et sans la moindre affectation.
Le supplice de cette reine et de la sœur du roi est le plus grand crime qui ait jamais été commis. Quand on se rappelle l'interrogatoire de cette malheureuse reine devant l'affreux tribunal, on éprouve un tressaillement d'horreur; on ne peut concevoir ce mélange inouï de pensées les plus honteuses et de cette passion forcenée qui mettait sa gloire à porter sur l'é-
122 MKMOIRKS I)K M LF. COMT K l>K V\IMlLA?IC.
(■Ii;ii;iii(l une t('t('('Oijronn('»e. CetorfÇiifll di.iholifjiio, qui aniin.iit (les hommes contre toutes les grandeurs, <^tait la véritable source de Jeurs forfaits. Mais où trouver la source de la eniauté (jui les portait à tuer des femmes? Que les hommes se tuejit dans les combats, c'est dans leur nature : ils peuvent y portf-r de la générosité , de la grandeur d'âme ; mais tuer des fenmies , et avec les formes de la justice ! Vous ne trouverez dans aucune langue des expressions ca|)ahles de peindre des forfaits si abominables. Henri IV ayant banni de sa cour un fils de la duchesse de Guise , elle accourut tout éplorée en criant : « Sire , tuez-moi ! tuez-moi ! — Ma cousine, répondit le grand roi , je ne sais pas comment l'on tue les femmes. » ISIot admirable dans la bouche d'un prince qui , suivant Péréfixe , a combattu dans cinq batailles rangées, dans plus de cent combats sanglants et deux cents sièges ! Ceux qui traînaient des femmes à Tcchafaud dans Paris n'avaient pas exposé leur vie dans des batailles.
J'espère que l'intérêt douloureux que ressentiront les Françaises en considérant , dans la galerie de Versailles , les portraits de ces princesses, offrira à leur ombre une noble expiation digne des victimes , et digne aussi de celles qui verseront des larmes en contemplant leurs nobles images.
ClïAPITHE VII.
Voyni^»' (»; Louis Wl en Normandie; il visite Cherbourg. — Dticlutnamatiun théâtrale lie ces temps.
.le vais parler (ruii voyage triomphal de Louis XVI, et ce n'est qu'eu gémissant. Quel déplorable exemple il laisse à la postérité ! Ce prince n'avait fait que des actions louables depuis le commencement de son règne ; il avait aboli les corvées et la torture, établi plusieurs assemblées provinciales, comme un essai, pour en connaître l'utilité; il avait aboli la main-morte, rappelé les parlements, qui rentrèrent dans leurs fonctions au milieu de la joie universelle de la France; il donnait l'exemple de la plus grande économie personnelle ; il avait supprimé plusieurs corps d'élite qui servaient à la splendeur du trône; il avait entrepris une guerre maritime après avoir contracté une étroite alliance qui lui assurait le concours des marines espagnole et hollandaise. Cette guerre avait été glorieuse , et un seul revers avait obscurci les exploits de nos braves marins. Une contrée immense était enlevée aux Anglais par les Anglo- Américains et par nos troupes. Rien ne manquait à la gloire mutuelle de nos alliés et à la nôtre ; et, lorsque le traité de pai.x qui devait terminer cette guerre fut examiné dans la chambre des Communes , le célèbre Pitt parla dans les termes les plus forts de l'humiliation de l'Angleterre, déclara que sa gloire était passée , donna un détail exact des forces navales de la France et de l'Espagne , et montra leur supériorité sur celles de l'Angleterre. Si jamais une paix fut glorieuse , ce fut celle qui suivit les exploits de nos troupes de terre et de mer. Mais quel en a été le fruit? llelas ! il faut le dire, la gloire elle-même fut oubliée.
t24 M f: MOI H ES
Apres la conclusion de l<-i poix avec rAnglctcrrc, le roi voyaf^ca (l.ins la ^(>r^lan(lio; il voulut voir (Ihcrhour^ et les travaux de; son porl, (l'une si grande importance qu'on ne pi-iit trop gémir de ne pas les voir achever. Il est bien déph^rahle (\yw. la marine française ue trouve pas un port de sûreté dans la Maneiii;. Quand Tillustre maréchal de Tourville soutint ce lameux coni!)at de la Ilogue, oîi quarante-cinq vaisseaux français combattirent, pendant deux jours, plus de quatre-vingts vaisseaux anglais, forcés, après des pertes inévitables , d'entrer dans le mauvais port de la Hogue , combien il dut regretter de ne pas trouver ailleurs dans la IManche un port où ses vaisseaux fussent en sûreté.
Dans ce voyage , Louis XVI fut comblé des acclamations des peuples; elles étaient sincères, parce que, dans ces contrées maritimes, on sentait vivement la gloire et les avantages de la paix qui venait d'être conclue. C'était en 1780. Au milieu de ces acclamations si justes et si méritées, si une voix s'était écriée : Dans quatre ans, ce peuple t'accablera d'outrages dans ton palais , cherchera la reine pour l'égorger, enfoncera le poignard dans son lit, heureusement abandomié par elle, massacrera des gardes fidèles qui s'exposeront pour la sauver. Tu seras aussitôt conduit en triomphe dans Paris, pour y vivre esclave des factieux et monter deux ans après sur l'échafaud. Et tout cela sera l'ouvrage d'une assemblée que tu auras convoquée toi-même , qui mêlera continuellement les louanges les plus viles à ses noirs attentats , et qui sera emportée par le délire d'une science imbécile
Après quatre ans de séjour en Amérique , j'étais avide de voir nos comédies et nos tragédies. Je jugeais les acteurs d'après mon goût naturel , et non d'après ce qu'on appelait le goût public. Dans le tragique , je les trouvais tous bien mauvais , excepté Talma, qui commençait à paraître. La première fois que je vis mademoiselle Raucourt, je crus que sa manière de déclamer était une mauvaise plaisanterie , qu'elle avait parié
DE M. Li: COMTE DE VAUBLANC. 125
de f'tiiro les gestes tvvtraordiiiaires qui iireloiinaieiil. Kii cHcl, quelle fut ma surprise de la voir, dans la sublime impréeatiun de (lamille contre Home, en disant ce vers •
Que l'Oritnt contre elle à l'Occident s'allie,
tendre à sa droite une main , tendre l'autre à sa gauche , et les unir ensemble par un mouvement singulier, qui semblait unir l'Orient et l'Occident. A cet autre vers ,
Et de SCS propres mains déchirer ses entrailles ,
elle portait ses mains sur son ventre, et lui imprimait un mouvement d'autant plus désagréable qu'il était alors d'une grosseur un peu démesurée. Je vis mademoiselle Kleury,dans le beau rôle d'Andromaque, le défigurer par une pantomime de cette espèce, llien de plus IVappant que la réponse d'Andromaque à Céphise , (piaud celle-ci ose lui conseiller d'épouser Pyrrhus. Ne croyez pas que cette actrice adresse cette belle réponse à ('éphise : elle s'en garde bien ; c'est au public qu'elle va ré[)ondre. Klle regarde les loges , range bien sa longue robe pour qu'elle ne la gène pas , et crie aux habitants des loges :
Sonj»e , songe, Cëphise, à cette nuit cruelle
Qui fut pour tout un [icu|>le une nuit éternelle !
A ces mots :
Ensanglantant l'autel qu'il tenait embrassé ,
elle fit le geste d'embrasser ; et quand elle vint à ce vers :
Et traîné sans honneur autour de nos murailles ,
elle appuya longuement sur ce mot traîné , et , reculant d'un pas , en repoussant sa longue robe , elle fît avec ses bras un peste circulaire , pour exprimer autour de nos murailtes. Ce dégoiltant spectacle mettait les loges dans un enthousiasme impossible à rendre. Et voilà ce qu'on appelle le goiU de Paris, de ce peuple barbare qui n'a d'oreilles ni pour la musique, ni
126 MKUOlllKS
pour \u poésie, qui prclrra les pièces de Tradoii a celles d» Rneinc, (jiii ne veut qu(! du l)ruit d.iiis la iiiiisique el la dt-cîa- Diation, dont les rnusieieiis amateurs, dans le inoineul ou j'écris, l'ont retentir à grands coups les bois du piano pour faire croire qu'ils ont du génie.
Je vis aussi Damas, avec ses jambes et ses épaules de OispiD, oser s'appeler IJippolyte; et, dans la belle déclaration qu'il adresse à la jeune Arieie,où se peint un amour timide (jiii s'échappe avec peine de son cœur, je l'ai entendu hurler de toute sa force :
Mes seuls gémisscincnls font retentir les bois , Et mes coursiers oisifs ont oublié ma voix.
A ces beuglements , les applaudissements , les trépignements de pieds furent si violents que je tremblai pour la voûte et les fondements de la salle. Si ce n'est point là de la barbarie dans les arts , qu'on me dise où je pourrai en trouver,
Larive lui-même, qui souvent était heureux dans sa dc'ciamation, se conformait quelquefois à ce goût de hurlement, .le l'ai vu dire ainsi le fameux : Qu'il mourût! Après avoir entendu ces mots : Que vouliez-vous quUfU contre trois? il Ht une pause, serra les dents, ferma ses poings mis en avant, leva la jambe droite comme s'il voulait donner un coup de pied à son interlocuteur, et, de ce même pied, fi'appant la terre avec force, il cria enfin le Qu'il mourût ! dans un véritable accès de fureur. Ma fille et moi nous ne pûmes y tenir, et nous nous retirâmes, au bruit des applaudissements forcenés.
11 est évident que l'acteur n'avait pas compris la sublimité de ce mot ; il doit partir rapidement et sans effort d'une àme magnanime, qui ne conçoit pas qu'un guen'ier puisse faire autre chose que mourir dans une telle circonstiince. Je sais bien que cette noble simplicité ne plairait pas aux bons Parisiens ; mais malheur au poète et à l'acteur qui se conforment a leur goût.
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Longues uiiiUTS jiprès les lemf)S dont je parle, niadeinoiselle Duehesnois donna de nouveaux exemples de cette manière détaillée et imitative. Dans le rôle de Phèdre, à ce vers :
Pmirquoi, trop jeune cncor, ne pûtes-vous alors Entier danii le vaisseau qui le mit sur nos bords?
elle fit un geste très-expressif pour exprimer l'action d'entrer, et allongea le mot entrer tant qu'elle put, en appuyant surtout sur la preniière syllabe.
.l'ai vu iMontvel, sur le théâtre de Saint-Cloud, dans le rôle de ISIardocliée , dire avec ime grande colère ces beaux vers :
Au seul son «le si voix la n)t'r fuit, le ciel tremble; Il voit comme un néant tout l'univers ensemble.
Bonaparte lut frappé d'iui ton de colère si ridicule et le témoigna quand il fut rentré dans ses appartements. Il n'aimait pas ces cris ; il le dit à Talma la première fois qu'il l'entendit exprimer ainsi les fureurs d'Orestc; mais ce fut M. îirifaut, de l'Académie française , qui réussit par ses conseils à lui ôter le goût de ces cris forcenés. Talma s'en corrigea , et prononça depuis ce jour ces vers terribles, qui marquaient un commencement d'aliénation d'esprit, avec un accent concentré qu'on ne pouvait entendre sans frémir.
T.es acteurs ont toujours eu une idée bien fausse sur le ton que l'on doit donner aux passions énergiques. Dans le rôle d'Arhi Ile, ils croient qu'ils doivent avoir toujours les accents de la colère el souvent pousser des cris de fureur. La colère d'un luMnme fort, et qui sent sa force, se montre bien plus par les expressions que par les éclats de la voix. Ce sont les enfants (jui poussent des cris quand ils sont en colère. J'ai oulciidu prononcer avec fureur ces vers :
niphigénie encore je respecte le p<''re. reut-èlre , sans ce nom , le chef de tant de rois .M'aurait osé brascriiour la ilcrniiic fois.
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Les (lire .ivoc lurniir ost un coiitro-scns choquant. Achille, (Ml (lisant c(^s mots, connaît trop tout(î sa force et tout c(î rjuil peut pour ne pas savoir rjuc ces paroles sulïisent. Aussi ditil presfjue aussitôt après ces vers :
Je ne dis plus qu'un mot; c'est à vous de m'entendrc.
l*res(pie tous les acteurs avaient un autre défaut qui me paraissait insupportable : ils avaient pris Thabilude de débiter quelques vers avec lenteur, et tout à coup ils en |)r(^eipit;ii<'nt sept à huit avec rapidit(';, sans qu'on pAt savoir quelle; raison ou quel sentiment inspirait la lenteur ou la rapidité. Cétiiit une mode : c'est tout dire.
Aujourd'hui je vois la même chose dans la musique : on court rapidement , on gémit lentement, on pousse des souj>irs dans la musique instrumentale. On se fait a peine entendre, et tout à coup, sans raison, sans motif, on fait uutipage effroyable. II en est de même du genre de déclamation dont je parle. T>e Kain cependant leur avait laissé un exemple qu'ils n'auraient pas dû oublier. L'acteur Beaubourg, qui faisait avant lui le rôle de Néron , disait à Burrhus avec fureur ce vers , en parlant d' Agrippine , sa mère :
Répondez-m'en vous disje, ou, sur votre refus, D'autres me répondront et d'elle et de Burrhus
Le Rain ne mit pas de fureur dans l'expression d'un vers si expressif par lui-même.
Après avoir écouté les conseils de Burrhus , il s'arrêta et dit ces vers avec une méchanceté froide et concentrée. Les spectateurs , accoutumés aux cris de Beaubourg , furent étonnés et gardèrent le silence ; mais, une minute après , et comme avertis par le sentiment qu'ils éprouvaient , ils couvrirent l'acteur d'applaudissements. J'ai mis autrefois une partie de ces observations, sans les signer, dans un feuilleton du Journal des DcOats
DE M. LE COMTi: DK VAUBLANC. 129
Je me rappelle qu'après avoir vu la tragédie du Roi l.éar j'allai dans une maison où j'étais invité à souper. Il y avait l)eau('oui) de monde. On ne parla que de cette tragédie et de la manière dont elle avait été jouée. Plusieurs personnes exaltèrent beaucoup le jeu et la déclamation de Moutvcl, qui faisait le roi liéar; j'osai énoncer un avis contraire. jM. dcChahanon, de l'Académie Irançaise , que je comiaissais beaucoup, me fil une profonde révérence dérisoire et me dit : « Vous pouvez vous flatter d'être seul de votre avis. » Je lui répondis : « Il n'est pas (piestion de savoir si je suis seul de cet avis, mais si cet avis est bon. Je soutiens que l'acteur ne s'est pas même douté du rôle (pi'il faisait. » Grand brouliaha de presque touts les bommes. « Parbleu! c'est un peu fort, ajouta monsieur l'académicien; voyons un peu comment vous nous prouverez cela. — Je soutiens , répliquai-je avec fermeté , que le roi I^éar, dans toute la tragédie, n'est ni fou, ni imbécile. 11 est accablé de ses malbeurs, des persécutions qu'il éjjrouve ; sa tête en est fatiguée douloureusement; mais tous ses sentiments, toutes ses pensées sont nobles et respirent la tendresse pour sa fdle qui lui reste fidèle. Dans le moment où il se cacbe pour se dérober à des recbercbes, il entend des voix qui lui font craindre qu'on ne saisisse sa fille , et il s'écrie, en se montrant : Me voici j me voici! IMontvel a dit ces mots avec l'accent d'un imbécile , et non d'un homme qui exprime un sentiment très-noble. — C'est vrai ! c'est vrai ! » s'écrièrent plusieurs dames, parce qu'elles sentent mieux que nous ce qui est naturel, le distinguent très-bien de tout ce qui est faux, et aussi parce que j'étais jeune, et parce qu'un jeune homme arrivant d'Amérique , résistant à des hommes compassés et un peu pédadogues , les amusait beaucoup.
Je pourrais citer d'autres exemples semblables. D'où vint ce faux goût des acteurs ? De ce qu'ils ne peuvent pas se borner à ne voir dans les plus beaux rôles , même ceux de Racine , (pie ce qu'ils renfernient effectivement. Ce n'est pas assez pour eux; ils veulent voir et exprimer au delà, et cet au delà
130 MKMOIllKh
onliiiilc p.'UMMK est hicii cliocjiKiMt , (nioiau'il tusse tn'|ii^in'i (c l>art(Trc.
Il y avait dans la socicU'; que je fréqucnUiis un M. iWclianl, lionime d'esprit et de bon goût; il nous réeita un jour le rôle d'Af^rippine d'un ton si lernie et si vrai qu'il nous alticha, et que nous étions suspendus a sa parole connue des enfants qui entendent réciter la Barbe-Bleue.
Je veu\ encore dire une chose qui m'attira beaucoup d<; re- |)roches de personnes très-spiritu«'lles.
iMademoiselle Bour^oin Taisait le rôle d'Iphigénie en Aulide. Kllc éuùt alors jeune, jolie, bien laite, d'une taille sveltc, parfaitement vêtue à la grecque; sa voix était agréable. \A\g disait son rôle d'un ton doux , mélodieux , sans efforts , sans faligue, et surtout sans aucun de ces hoquets convulsifs qui déchirent les oreilles délicates Je m'écriai : « \ Oila une véritable Iphigénie. — Comment pouvez-vous dire cela? Il n'y a point d'art dans sa déclamation. — Eh ! messieurs , c'est précisément parce qu'il n'y a point d'art que je l'aime tant. Iphigénie pouvait être toute semblable à cette actrice , et surtout elle devait parler avec cette simplicité de Racine et ces convenances de son rang. Si elle avait mis de l'art dans ses gestes et dans son langage, je me serais enfui, et j'aurais couru réciter dans ma solitude ce beau rôle d'Iphigénie. »
•Te n'ai pas assez vu Le Kain pour pouvoir en parler; je dirai seulement que , dans les derniers temps oiî je l'ai vu , il était lourdement compassé , qu'il faisait des poses bien longues , et que tout était artifice en lui, depuis les pieds jusqu'à la tête. J'ai vu des lettres de M. de Venues, homme de beaucoup d'esprit, dans lesquelles il se plaignait à Voltaire de ce que cet acteur faisaitdurer les pièces trop longtemps par ses pauses continuelles.
J'ajouterai encore que Larive imagina très-malheureusement, dans le rôle de Philoctète , qu'il devait représenter avec la plus grande vérité les souffrances corporelles de ce malheureux prince ; qu'il fallait donc se traîner sur la scène en poussant des
DR M IF. (OMTI- 1)1. VAl'PLANC. 181
cfis douloureux , nceonipagnés de gestes et de niouvenients plus douloureux encore. Ce n'était qu'une pantomime d(^sagréable , et plus d'une personne en fut indignée. Au reste , je suis convaincu (pie tous ces luirlements , ces beuglements , ces ctTorts convulsil's , en accoutumant le spectateur à ce hideux spectacle , ont ei;{;endré insensiblement la tourbe des dramaturges , et toutes ces représentations que no;is voyons depuis les dernières années de la Restauration.
Il me semble facile de prouver que la déclamation et le jeu des acteurs étaient bien différents sous Louis XIV et du temps de Racine. Ou sait quel succès avait le comédien Baron , si célèbre dans son temps. Racine , après avoir fait répéter des rôles derant lui , dit à ce comédien : < Pour vous, Monsieur, je n'ai I)oint de leçon à vous donner; vous trouverez tout en vousmême. » Or il est impossible de penser que Racine , si vrai , si naturel dans ses ouvrages , ne le fut pas aussi dans sa déclamation. C'était lui qui imposait le ton aux acteurs tragiques de son temps; ils devaient donc avoir un ton analogue à ses beaux ouvrages ; ils ne durent jamais beugler, ni transformer de si beaux vers en un langage forcené. En outre. Baron a beaucoup réussi dans les tragédies de Campistron ; elles ont eu un succès prodigieux , et jusqu'à cent représentations de suite. Baron , (pli contribuait tant à ce succès , pouvait donner plus de force au faible langage de Campistron, mais il no pouvait y trouver aucune matière à ces tours de force , à ces cris forcenés dont je viens de parler. Reviendrons-nous jamais à Racine pour le langage et pour le récit ! INon , non , très-certainement , à moins (pi'un prince , doué comme Louis XIV de l'instinct d(^s choses grandes et nobles, ne témoigne , conmie il l'a fait, le goiU de ces belles choses et le dégoût des choses contraires.
CIIAIMTRI': Vin.
Les modes a mon arrivée f*n France.
Au moment où j'arrivai en France, je fus bien frappé des modes nouvelles. INousen recevions quelques-unes dans la colonie, mais elles ne pouvaient être imitces entièrement ; le climat s'y opposait. Il exii^eait des vêtements et une coiffure différente, et qui , plus simple , plus naturelle , était plus élégante. Trèspeu de femmes portaient de ces corsets qui détruisent tant leur santé et qui les déparent , sans qu'elles s'en doutent. Au moment où j'arrivai , on portait encore beaucoup de rouge et des mouches ; l'excellent goût de la reine n'avait pas encore pu les faire disparaître. Au-dessus du front s'élevaient des cheveux bien crêpés , bien roides , bien graissés et bien poudrés. Cette coiffure était à angles droits, saillants et rentrants, et avait un air menaçant , comme une fortification. Pour acconîpagner ces bastions on mettait des deux cotés , et sur le cou de grosses boucles bien roides, bien graissées et poudrées', bien tenues par des broches de fer, et qui avaient le charme de salir sans cesse le cou. Au-dessus des fortifications dont j'ai parlé on plaçait un coussin de taffetas noir, rempli de crin. Ce coussin , qui perdait promptement sa propreté primitive , était attaché à la fortification par de longues épingles de fer ; il élait destiné à recevoir toutes les broches de fer qui devaient attacher le nombre immense des ornements qui relevaient toute cette coiffure , des rubans , des fleurs , des nattes en cheveux , des boudins en cheveux, et im attirail difficile à décrire composé de faux cheveux. Les cheveux de derrière, bien graissés aussi , et encore plus poudrés que le reste, étaient relevés ,
tantôt en plusieurs nattes ou tresses, tantôt v\\ un diignon volufnineux qui faisait peur à tous les meubles et à tous les habits vjiii en approchaient, ('omme tous ces cheveux du derrière de la tcte avaient une irrégularité choquante dans la partie d'en haut , on fourrait , dans l'espace qui se trouvait entre le coussin et les cheveux , de grandes cocardes de crêpe ou de taffetas, pour cacher ce vilain commencement de nattes, de tresses et de chif^non volumineux. La poupée ainsi coiffée avait du rou{^e sur les joues et quelques mouclies. Le bon ton voulait que le rouge fût très-épais, qu'il touchât les paupières inférieures des yeux. Cela, disait-on, donnait du feu aux yeux. On tenait tant à ce rouge que toutes les fenmies avaient dans leur |)oche une boîte plus ou moins riche, dans laquelle étaient les mouches, le rouge, le pinceau, et surtout le miroir. Plusieurs dames renouvelaient, sans façon, à leur aise, leurs belles joues rouges partout où elles se trouvaient.
.l'oubliais de dire qu'une mode impérieuse força bientôt
.outes les fenmies à substituer une poudre rousse à la poudre
(lanche; elle produisait une saleté abominable sur le front, le
jou et les épaules. Tout cet échafaudage était surmonté d'une
touffe de plumes blanches plus ou moins élevées.
r.a mode vint alors d'avoir des voitures à l'anglaise; l'im- ,>erial intérieur était très-bas, eu sorte que les dames d'une titille élevée étaient forcées de se mettre à genoux dans la voiture pour ne point briser leurs plumes. J'ai vu une dame qui non-seulement était à genoux dans la voiture , mais encore* passait sa tête par la portière, .l'étais assis auprès d'elle. Quand une fennne ainsi panachée dansait dans un bal , elle était contrainte à une attention continuelle de se baisser lorsqu'elle passait sous les lustres , ce qui lui donnait la plus mauvaise grâce qu'on puisse imaginer. On assurait dans ce temps que , lorsque l'impératrice ïMarie-Thérèse vit un portrait qui retraçait la reine de France, sa (ille, ainsi ('oilïcc. clli' poussa uu gémissement et se mit à pleurer.
134 MHMOinF.S
Après cotto t(1tc ainsi cmp.in.iché*; venait un ror|)s liion scrn* , bien ^riM' , et qui rorm.iit le pain de surn* autant qu il «'lait j)ossil)le ; car (;l'11(; fornio do pain de sucre était la \crital»l«' lucrvc'illc. Il descendait le plus qu'on pouvait, de farjon qu'il usurpait trois ou quatre pouces sur les cuisses. Or vous savez, mais ces dames ne savaient pas , que la beauté de la taille f^énéralo des femmes est dans la longueur proportionnée des cuisses et des jambes. Voyez toutes les belles statues, tous les tableaux de Uaphaël et des autres grands peintres. Cette beauté de proportions ne fut pas ignorée sous le Consulat et sous l'Kmpire. Les femmes avaient adopté alors un costume qui fut constamment approuvé et suivi par nos plus grands peintres. J'ai vu dans la galerie de Saint-Cloud un portrait de la reine avec la tête à la mode , le corps démesurément long , et des cuisses si courtes que cet ensemble faisait peine à voir à toute personne douée d'un peu de goût naturel. C'est une cbosc singulière que d'entendre presque toutes les femmes parler de ce qu'elles appellent la taille; elles en font une partie à part, dans laquelle elles comprennent la gorge, l'estomac, la poitrine, le ventre, et elles vous disent : « 11 faut bien marquer la taille, il faut serrer la taille. « Et ce mot, qu'elles ne comprennent pas , revient à chaque instant. Elles ne savent pas que par ce mot les artistes et tous les hommes instruits ont toujours entendu l'ensemble de la personne. Ainsi , quand Voltaire a dit de Louis XIV qu'il avait une riche taille , il entendait toute la personne , dans de belles proportions bien agencées ensemble, et non pas ce que les artistes appellent le buste et que les femmes appellent taille. Ce que les femmes appellent la taille , et qu'elles considèrent comme ime partie du corps, n'est point, à proprement parler, dans la nature. La nature a dessiné le corps humain d'un seul trait , qui , partant (lu cou, trace les épaules, et descend, par un contour onduleux, jusqu'à la cheville du pied, en rentrant et ressortant suivant que l'exige la beauté des formes. Changer ce beau contour
DE M. LE COMli: DE VVLHLANC. 1 3.i
Cil grossissant les parties, en rétrécissant d'autres , est le dernier excès du mauvais goût. On ne peut impunénu'nt contrarier ainsi la nature; on estroide, gêné ; on choque les yeux délicats ; il en résulte de grands inconvénients. Supposez une jeune personne bien portante , qui croit et grandit ; comme il faut que toutes les parties qui constituent ce que vous appelez la taille soient également pressées dans ce corset, l'embonpoint, qui s'accroît tous les jours insensiblement, étant plus contraint dans les parties supérieures que dans le ventre, qui , malgré qu'on en ait, s'étend autant qu'il lui est nécessaire, il en résulte qu'il grossit dans une proportion plus l'orte (juo les autres parties. De là cette grosseur du ventre des jeunes lilles, qui fait \v. désespoir de leur mère , et ensuite le désespoir de ces mêmes jeunes lilles devenues grandes. Celles qui sont d'une taille courte ressemblent à des magots de la Chine, malgré tous leurs efforts pour cacher cette imperfection ; d'autant plus que l'action du corset , s'opposant à l'ampleur naturelle du ventre, le force à tomber sur les cuisses; et, s'il était permis de pénétrer dans les mystères de l'hymen et de l'amour, on dirait combien de mariages, d'inclinations, formés d'après les traits d'un beau visage, et (jui semblaient devoir être protégés par d'autres beautés extérieures, ont [)roduit tout à coup l'effet le moins attendu, en inspirant un dégoût dont n'ont pas été maîtres des hommes ainsi trompés involontairement. Quelquefois les femmes , qui ne s'abusent point sur cette situation toujours croissante , cherchent à la diminuer ou a l'arrêter, et malheureusement ne font que l'augmenter; car la contrainte est le seul moyen qu'elles puissent employer. Ajoutez l'impossibilité de se nourrir autant qu'il serait nécessaire et de bien digérer les aliments , quand l'estomac et le diaphragme sont ainsi comprimés. L'effet produit par ces corsets sur le ventre est aussi produit sur la gorge ; ils ne lui laissent pas son libre accroissement, la déplacent, et mettent en avant ce que la belle nature place décote. On peut remarquer cet effet dans
13r» MKMOIUKS
tous lrsnonil)r('u\ cl Im'.iiix porlrnits d»*\.'iri-F)vrk ;cV't;iit .ilors l;i nigc (les corsets ; il avait lro|) (hr goiit pour pciudrc les poitrines telles qu'elles sont dans ces portraits, si ces xii.iines l'ornies n'avaient pas frappé ses yeux. M. de Buffon a [jarlé du mal |)rodiiit par ces corsets, mais inutilement. Kn iH'.i^t, un journal essaya de prouver les maux réels produits par ces corsets , et joignit à son article une gravure qui les reprc,senl<iit ; ce fut inutilement. Les femmes répondent toujours par ce mot imbécile : C'est la mode. On ne peut se promener, on ne peut marcher dans les rues, sans remarquer une haleine audacieuse et souvent une lame de fer placée au bas du ventre , et qui , avançant de deux pouces dans l'endroit même où le ventre s'incline , conduit par plus étranges observations.
Un habile médecin frémissait en me parlant des effets cruels de ces corsets sur les jeunes personnes. Au reste, il faut se réjouir de ce que les femmes , en se donnant par leurs corsets une taille roide , se privent ainsi du plus dangereux des attraits, de cette souplesse élégante qui, dans d'autres pays, est le plus séduisant de leurs charmes ; puisqu'elles ont tant d'autres moyens de plaire , il faut les féliciter de perdre la grâce que donne la souplesse. On ne peut les comparer, comme autrefois, à un roseau flexible; tant mieux pour leur tranquillité.
Après tout cet attirail venait la chaussure. Le soulier, bien pointu , avait un talon épais d'un pouce et demi de haut. On a déjà dit que les femmes ainsi chaussées ressemblaient en marchant à des pigeons pattus. Toute la partie depuis le cou de pied jusqu'à la pointe était nécessairement ployée ; c'était sur elle seulement que les femmes marchaient. Cette chaussure les forçait à jeter le corps en arrière , afin de le tenir en équilibre en luttant contre la pente naturelle qui le portait en avant. Sans cet effort pour le reporter en arrière la petite poupée serait tombée sur le nez. Je puis vous assurer que tout cela , avec de grands ou petits paniers sur les côtés , formait un personnage bien ridicule. Si vous en doutez , consi-
DE M. LE COiMTK DE VALBLANC. toi
dércz UD peu une gravure ou un tableau de ces temps. Tout cela n'empêcliait pas que lestenunos ne tussent alors très-aimables; elles ne l'étaient point par leurs ajustements et leurs coiiïures, mais par une politesse délicate. Klles avaient bérité du ton de la cour de Louis XIV s elles cultivaient Fart de claire et le savoir-v'wre, que B(^leau conseillait même au\ bommes de son temps. L'amabilité des femmes amenait l'urbanité des bommes ; c'était un ecbanj^e continuel d'égards et de politesse, et la société française était recbercbée par les étrangers. Des villes même de province, telles que Lyon, Dijon et Grenoble, avaient cette réputation. Je sais bien qu'à côté de cette société on trouvait à Paris des bommes qui prétendaient donner l'exemple du bon ton, qui affectaient l'esprit dans tous leurs discours, qui le faisaient servir à la malice , à la mécbanceté même , et qui chercbaient à immoler à leurs plaisanteries des bommes bonnêtes ; mais ils trouvaient souvent des personnages d'une espèce différente , dont le maintien et les paroles leur faisaient sentir leur petitesse et les en faisaient rougir. Ce mauvais ton faisait ressortir davantage lescbarmesde la bonne société, où les bienséances accompagnaient toujours le ton simple et noble qui la distinguait.
Si je veux parler de la toilette des bonmies dans ces temps , je présenterai des tableaux aussi bizarres. Ils avaient des coiffures à l'oiseau, en cabriolet, à la grecque, en marrons. La grecque était surtout remarquable ; les cbeveuv poudrés , frisés, et surtout crêpés, s'élevaient sur la tête. Les procureurs et les avocats aimaient cette coiffure. 11 résultait de la quantité de poudre que recevait la tête que les cbambres , les cabinets en étiuent salis. Lorsque la coiffure était finie, on la poudrait à la grande liouppe et de loin; il fallait se mettre alors sur le palier de l'appartement , et c'était l'escalier qui recevait tous ces nuages de poudre. Il arrivait souvent que, lorsqu'on poudrait ainsi un élégant en l'environnant d'un nuage de poudre , un autre élégant tout habillé montait, ce même esca-
i'.iS MF sff)i ^.^:•)
lier, sjirnH.nt tout ;i ((Mij) «Icv.iiit le iiii.im* poudreux , cl dcniandnit ^r.'iee .lu jmudreiir. Il l'allait non-seiileineiit suspendre l'opi r.ilion , mois encore attendre un moment, afin que toute Kl poudre fiU tombée et dissipée. INInis, malgré eette susï>ension, riiomnKî habillé en recevait encore beaucoup trop; il la reiiiar- (piait avec douleur sur ses habits.
D'autres élé^^ants, et c'étaient les plus merveilleux, avaient \m cabinet particulier destiné à cet usage. Quand l'échafaudage de la coilTure était achevé , le coifTeur, armé de sa longue et grosse houppe de soie, rempli d'mi noble enthousiasme, lançait de toute sa force la poudre la plus fine en Tair, contre le plafond. L'élégant se plaçait de manière à recevoir sur sa tète cette poudre, fine, lorsqu'elle retombait du plafond. L'artiste, animé par le succès, recommençait avec vigueur le jet delà poudre jusqu'à ce qu'il fût content de l'effet de cette iiciL'e blanche ou demi-blonde. Le poudré sortnit triomphant de sou cabinet, sûr du succès que lui préparait dans les salons et dajis les coulisses une tête si bien poudrée. Cela s'appelait poudré en frimas ; d'autres disaient poudré aux œufs, et je ne sais pourquoi. On ne manquait pas de mettre une grande quantité de poudre dans les cheveux de derrière, (pioiqu'on les enfermât dans une bourse de taffctiis noir, qui d'abord fut très-grande, diminua ensuite peu à peu, et devint très-petite. Elle prit aloi*s le nom élégant de crapaud. L'élégant ainsi paré portait à sa montre de longues chaînes d'or ou pendaient des breloques, parmi lesquelles mie petite clochette annonçait son arrivée.
Cette nécessité de la frisure et de la poudre nous donnait dans les rues un spectacle amusant : c'était d'y voir à cliaque l)as des perruquiers , bien blanchis par la poudre, courant de toutes leurs forces , la housse et le peigne à la main , pour aller chez leurs pratiques qui les attendaient. Malheiu* à l'homme hal)illé qui les rencoutrait! il était couvert de i)Oudrc du coté qui i'ece*ait le choc, et de là des reproches, des injures et
1)K M. I,E COMIl. I)K VAUULANC. 1 ;iU
(li'S menaces. Ou avnit un autre spectacle dans les maisons : c'était celui des lionnnes qui attendaient impatiemment leur coiffeur. Ils étaient souvent pénétrés d'une cruelle douleur eu ijo voyant pas arriver l'artiste sans lequel ils ne pouvaient sortir.
Les hommes port^iieilt d'énormes boucles d'argent, si grandes qu'elles rasaient le parquet des deux côtés; elles hlessaient souvent les chevilles, et, si le coup était violent , c'était une vraie blessure Elle se renouvelait souvent par des coups successifs, et produisait une plaie douloureuse. .Te l'ai éprouvé, el, après avoir souffert courageusement ces effets de notre di- Ninité, la mode, je fus forcé d'y rcncmccr, et do soulTrir, avec un comage plus diflicile, les sarcasmes des hommes d'esprit sur mes petites boucles. Mais comnie j'ai toujours eu la manie , blâmable sans doute, de ne jamais suivre entièrement la mode, au point d'en être souvent remarqué , j'avoue que je mis (juelque vanité dans mes petites boucles. Un présent de ces larges boucles fut envoyé par un de nos princes au prince Henri de Prusse , et le grand Frédéric s'en moqua b('au<'()up ; il dit que nous mettions à nos souliers les boucles de nos harnais de carrosses. Il rit beaucoup aussi de nos habits de velours et de satin, et il avait bien raison ; tout cela annonçait une nation dégénérée. .Toignez-y tout ce que j'ai dit sur notre nouvelle discipline militaire ; car toutes ces choses vont ensemble, dans une monarchie qui s'élève ou dans lui gouvernement cpii s'abaisse.
CIIAPITHK IX.
Kctoiir à Saint-Domingue. — Ktat brillant de la colonie — Société rl-t Anii» (les Noirs à Paris. — (Conduite de l'Assemblée con!»lituan>e, tiii Directoire et île ses agents dans la colonie. — Elle (i»i liook-vr-rsi-e |»ar eux. — Massacre des Blancs. — Kéllcxions sur la cession honteux; de cette superbe colonie aux Mul.itics qui avaient mxssacré les Blancs. — Arrivée au cap Français du duc de Glarencc, dernier roi d'Angleterre.
— Le gouverneur donne un bal en son honneur. — Retour en France.
— Accident singulier pendant la traversée.
Je n'étais parti de Saint-Domingue, en temps de guerre , que pour défendre auprès du conseil du roi le procès que j'avais ,qagné à la cour royale du Cap. J'y avais laissé quelques affaires importantes pour lesquelles il fallait absolument y retourner.
Je m'embarquai à Bordeaux pour Saint-Domingue. J'eus le plaisir d'y revoir encore mon vénérable oncle M. de Pontac et sa charmante fille , la baronne de Revue ; je me trouvai à une belle fête domiée le jour de la Saint-Louis par le maréchal de IMouchy, gouverneur de la province. 31a traversée fut lort heureuse. La vue des premières montagnes de cette île fit encore S'ur moi la plus grande impression. J'admirai ensuite cette vaste rade du Cap, remplie de vaisseaux marchands , qui sans cesse entraient et sortaient. Pendant la traversée , nous avions rencontré assez souvent des vaisseaux, allant dans les nombreux pays du Golfe de ^lexique ou dans les îles nombreuses françaises et espagnoles. Il semblait que la route que nous faisions était un grand chemin très- fréquenté.
Je remarquai combien la prospérité de cette colonie s'était accrue depuis ime paix d'une seule année ; tout y respirait l'abondance , la richesse , la facilité du commerce ; on voyait une colonie digne d'une grande métropole. Pas un germe de
MÉIIOIIIHS 1)K M. LF COMTE DE VAUBLANC:. I II
division ne s'y numitoslail ; on n'y iMitcndnil p.is un niot (jui lïU onfanté par les ridicules théories qui l'ont bouleversée quelques années après.
J'arrive à ce moment latal, afin que le réeit de la destruction suive le tableau de la prospérité. La colonie en jouit encore jusqu'en 1789; mais, dès l'instant qu'on eut rêvé que les Français étaient esclaves et qu'il fallait les alTranchir, ce mol de liberté , si vague, si mal compris , retentit aussi dans la colonie de Saint-Domingue.
Il s'établit à Paris une société qui s'intitula les ./mis des Aoirs; elle fut instituée d'abord j)ar ces idées sentimentales d'binnanité qui trompaient les esprits faibles et servaient les projets des pervers. Entraînée dans ces discussions par l'attrait d'une théorie spéculative , elle en vint bientôt à demander la liberté générale et rapide des esclaves. L'Assemblée nationale, aussi ignorante que présomptueuse, voulut régler à la fois l'état des honnnes de couleur, des blancs et des noirs; elle courut dans un labyrinthe sans issue de raisonnements métaphysiques et politiques. Quand elle s'aperçut du mal fait par son premier décret, elle en lit un second tout différent; elle y trouva de nouveaux inconvénients imprévus, et enfanta un troisième décret différent des autres.
Ces contradictions et le mal qu'elles faisaient ne diminuèrent point sa présomption ; elle continua de tout bouleverser par des avis et des circulaires. L'Assemblée législative continua et aggrava son ouvrage. En janvier 1792 elle apprit la révolte des nègres. Il avait fallu les trois décrets contradictoires de la Constituante, les efforts continuels de la société des Amis des Noirs et les têtes sulfureuses qu'elle avait envoyées dans la colonie, pour soulever des ateliers jusques alors si tran(|uilles. Dès lors s'ouvrit devant les déclamateurs philanthropes une carrière plus vaste de destruction. Les députés de Bordeaux, appelés Girondins , oublièrent que cette ville devait son immense prospérité à cette colonie , et renchérirent encore sur les décla-
l'<- MKM()IIU:S
m.ilciirs. Hrissol ('Uiil ;i leur trie; il awmsa If ^ouvrrneur, M. (le liliinclK'limdr le le déliîndis vigoureuscnifiil ; j'c\|>os.'ii sa V(''rit,il)l<' coïKliiilc, cl je rcpoiiss.ii en iiu'nw. KTnps toiilos les .isscrlioiis p.ir l(;s(jii<'ll«'.s h'S bons amis ti»'S noirs Icndaicnt a In dcslruclion des i)laiics , (ù'sl-a-dircdes Fraiirais.
(loinrijc jo veux donner aux évcnements importants toute leur suite , je passe par-dessus les temps, et, sans ni'oecupcr des dates, j'arrive aux grands résuIUits ; je les trouve avant et sous le Directoire. 11 envoya des agents dans cette malheun-use colonie. Leur conduite présente les réflexions les plus frai>- |)anles, si toutefois les lionmies pouvaient réfléchir dans le siècle des lumières, ils ont une instruction innnense qui ne leur permet pas de l'aire autn; chose que de marcher, tête baissée, à Taccomplissement de leurs théories , sans jamais regarder en arrière et sans y cliercher les leçons de rexpérienee. Qu'estce eu effet que l'expérience auprès de la doctrine? Je vais donc |)résenter inutilement le tableau des scènes les plus instructives; mais il se trouvera peut-être en France douze hommes de bon sens , douze, c'est beaucoup, qui réfléchiront et qui auront la grande hardiesse de dire tout bas : Après la destruction de la plus belle des colonies , il ne faut pas détruire les deux petites qui nous restent encore. A peine les agents du Directoire eurent-ils commencé leurs opérations qu'on en vit les effets. Ils flattèrent d'abord les hommes de couleur; ils leur prodiguèrent les honneurs et le pouvoir, afin de s'en servir pour dominer les blancs et les noirs, et se rendre maîtres absolus des richesses de la colonie ; mais bientôt ils trouvèrent des rivaux , et ensuite des ennemis, dans ces mêmes hommes qu'ils avaient tant flattés; ils s'en plaignirent en vain.
Le désordre s'accrut toujours, et, ce qui est bien remarquable, tandis que la partie soumise aux agents était dans la révolte et la misète , la partie soumise aux Anglais était dans l'ordre et dans la prospérité qu'amène la culture.
liCS agents eurent l'imprudence de recevoir favorablement lei
1)K M. LK COMJK DE VA l 111. ANC M3
nègres qui , dans une espèce de corps d'année, avaient détruit les habitations et ineendié la plaine du Cap; ils leur donnèrent des armes et des iniifornies. Alors ces brigands se servirent de leurs armes pour achever la destruction de tous les lieux où ils portaient leurs pas; mais l)ient()t, divisés entre eu\ , ils se firent une guerre cruelle, alternativement tyrans eU victimes. Kn même temps la province de l'Ouest vit de nouveaux crimes, ouvrages des délégués (pie les agents y envoyèrent. L'un d'eux osait se donner à lui-même le titre de INIarat des Antilles. IMais il est consolant de voir tous les rapjmrts s'accorder à peindre la conduite de Quorverso , (pii ne cessa de s'opposer à ses collègues et de diminuer le mal autant qu'il était en son pouvoir.
Ici commence la véritable instruction. I.e chef des agents directoriaux accuse ouvertement dans ses dépêches les hommes de couleur d'être les auteurs de ces massacres , et ceux-ci accusent les agents d'avoir signale leur entrée dans la colonie par des vols et des dilapidations. Cinq mois après leur arrivée dans la colonie , les agents sont forcés de dire que la couleur blanche est un titre de proscription ; ils ajoutaient : « Les hom- « mes de couleur tendent l'ortement à I indépendance ; leurs " passions les aveuglent au point qu'ils ne sentent pas le vide « d'un pareil système. Leur vanité est tout pour eux ; ils veu- « lent commander, ne le dussent-ils qu'un Jour. » Au milieu de tout cela , le Directoire écrivait au conseil des Cinq-Cents : « Il n'est qu'un moyen de rétablir la paix dans la colonie : c'est de rassurer les nègres sur leur liberté. »
Quoi! ils étaient libres depuis cinq ans, ils avaient parmi eux des généraux , des officiers de tons les grades ; on leur avait dit et on leur répétait de cent manières qu'ils étaient libres ; ils continuaient de porter partout le fer et la llannne, et le Directoire disait au conseil qu'il fallait les rassurer sur leur liberté ! li supposait à ce corps législatif la crédulité d'un ensuit, et il avait raison.
Les agents (M-rivaient alors : u Parler de lois aux nègres,
i4i MKMOTnM
<< c'est l(»s orcnpcr «Tobjets trop mét;4)h}.M<|iit^ , iiiinU'Iligihles <« pour eux. lin homme est tout pour eux ; à sa voix ils se lais- « sent entraîner; son nom est pour eux synonyme de celui de « patrie pour un homme libre »
Ils écrivaient aussi : ■' Dans la partie la plus éloignée, lorsque les noirs se sont révoltés , c'était contre les KurojK'etis ; un grand nombre a péri par leurs mains. » Ainsi donc les Français étaient massacrés partout; ils l'étaient même auprès de la résidence des agents, et le Directoire disait qu'il fallait rassurer les nègres sur leur liberté! Mais comment les rassurer? Par des lois ? Les agents disaient que les lois n'étaient rien pour eux,
La correspondance des agents présentait les nègres divisés en deux classes, les oppresseurs et les opprimés, les mulâtres dominant partout , et les Français proscrits dans toutes les [jorties de la colonie.
On voit dans la correspondance officielle quel moyen ont employé les agents directoriaux dans la partie du Sud. Ils ont prêché, disaient-ils, sur les habitations, l'évangile de la liberté. Ils ont élevé partout des autels à la patrie, planté des arbres de la liberté. Quel fut le fruit de ces farces révolutionnaires? des massacres horribles ; et les blancs, les Français, ont été victimes encore une fois des entreprises philanthropiques dont on ne se lassait point dansées déplorables contrées, où Ton ne cessait, au nom de l'humanité, de verser le sang des malheureux humains. On voit dans toute la conduite des hommes qui ont constamment fait le malheur de la colonie une prédilection marquée d'ai)Ord pour les mulâtres , ensuite pour les nègres. On les voit établir, en préchant l'égalité, la plus monstrueuse inégalité. Ils calomniaient sans cesse les Franchis américains , et prônaient avec emphase les vertus des mulâtres. Bientôt ils ont changé de langage, et, après avoir élevé les hommes de couleur pour abaisser les blancs, ils ont attaqué les premiers avec autant d'acharnement qu'ils en avaient montré contre les blancs. Ils ont détruit les castes les unes par les autres Au milieu de
toutes CCS horreurs , les agents se jouaient do la crédulité du Directoire, et celui-ci osait rendre publiques des dépêches dans lesquelles , pour nous consoler, les agents disaient que , dans presque toutes les maisons et les rues, on entendait les enfants répéter l'alphabet de mémoire , et que le Directoire avait lu avec sensibilité le détail des progrès des écoles primaires et la liste d'une académie du Cap.
Cette déplorable histoire, écrite rapidement, presque en tout semblable à ce que nous avons vu en France , trace en traits de feu qu'en théorie tout est exact , tout est absolu , mais que dans la pratique tout est relatif ; qu'elle présente à chaque pas la nécessité des modifications ; qu'elle traîne à sa suite des inconvénients imprévus, des embarras insurmontables. La preuve la plus certaine de la faiblesse de Tesprit est de ne s'attacher qu'à la théorie, et de ne pas prévoir les effets inévitables du système qu'on embrasse. Quel a été le dernier résultat de tant de méchancetés et de sottises ? Trente ans après , des ministres 0!it fait adopter, par un roi tromjjé , la cession d'une vaste et superbe contrée à ces mêmes hommes qui avaient détruit la race des Français ; ils ont accompagné cette cession des turlupinades sentimentales les plus ridicules. Les nouveaux possesseurs se sont moqués de notre gouvernement, se sont moqués de ses promesses , et ils ont eu raison de rire de notre faiblesse. Mais, si nous remontons à la source, nous trouverons que tout cela est l'ouvrage de la première Assemblée nationale, qu'on voudrait ne pas comparer à celle dont on eut tout à se plaindre sous la régence de Charles V, et nous dirons : la plus mauvaise de toutes les espèces malfaisantes est une assemblée de législateurs en grand nombre ; elle est à la lois et nécessairement imbécile et folle.
Je terminai promptement dans la colonie quelques affaires importantes, et je me préparai à retourner eu France. Nous vîmes arriver dans la rade du Cap une belle frégate anglaise, dans laquelle était le duc de Clarence , l'un des fils du roi d'An-
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f^lclcm'. il .iv.'iii un f^r.Hlj' iiilV-rnuir; il <-tii(li.iit ainsi la mariiir. IM. (lo HelkroinlHî, RouvcriUMir de l,i colonie, donna un ImI en son lionnoiir. .le (l.tns;iis dans une controdans** ou «'-tait re prince iorsquil entendit le canon de retraite de la fn^ate; il fit anssitot des excuses à sa danseuse, prit son ch;ipe^iu , S(,n épce, remercia M. de IJelleconibe et partit. Im gouvenieur chercha vainement à le retenir; il s'adressa même au capitaine de lafVéf^atc, (jui ne répondit |)as un mot. Je ne fjrévoyais pas ai()i*s la funeste iuduenee qu'aurait ce priuc<î sur la destinée de l'Angleterre. A peine sur le trône , sous le nom de Guillaume IV, il manifesta les maximes qui avaient perdu nos trois derniers rois. Il annonça le projet d'une réforme radicale, sans avoir réfléchi , sans doute , sur les funestes conséquences d'une réforme générale. Il y entrait tête baissée, avec cette inconcevable ignorance qui caractérise tous les rois de l'Europe dans le siècle prétendu des lumières. On n'avait pas encore vu des rois se complaire à se détruire eux-mêmes.
JNIes affaires étant terminées, je m'embarquai pour la France IN'ous eûmes d'abord un vent très-favorable. Après quelques jours de traversée, arriva un accident très-singulier. IN'ous avions bon vent, nous marchions avec allégresse, tout était tranquille sur le vaisseau ; les uns écrivaient, d'autres jouaient aux dames, aux cartes, lorsque tout à coup la barre du gouvernail échappe au timonier. Le vaisseau tourne sur le flanc gauche ; les voiles placées à la droite fouettent les mâts ; on tache vainement de les carguer : elles résistent à tous les efforts. Le capitaine lève les yeux au ciel et s'écrie : « Ah ! mon pauvre navire! « Personne ne présentait aucun moyen de résister au mouvement prêt à perdre le vaisseau ; les mâts commençaient à plier. Le danger était imminent. Le lieutenant du vaisseau , après avoir fait son quart , était couché auprès de la grand' chambre. Il se réveille , il demande le sujet du bruit qu'il entend; il se ressouvient aussitôt de ce que tous les autres avaient oublié. Le mât du gouvernail se prolongeait
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dans la grand'clKimhrc ; il avait , comme c'est toujours, lys trous nécessaires pour y placer la barre , (jui était lixee auprès de lui. Le lieutenant saisit la barre, la place dans le niiU du gouvernail, crie de toutes ses forces et demande dans quelle aire de vent on faisait route. On le lui dit. Il gouverne aussitôt, {'(vil lixé sur la boussole, toujours |)lacée au même endroit , et remet le vaisseau dans la route (pi'il avait perdue. On se réjouit sur le pont , on est tout étonné. Ainsi , un iiomnie endormi nous sauva du plus grand danger, tandis que tous les marins éveillés perdaient la tête.
Qu'on vienne, a|)rès cela, nous dire, dans des affaiinis importantes : « Comment n'a-t-on pas vu ceci, cela? (lomment n'a-ton pas fait telle chose , tefîe autre? Cela est inconcevable , cela est impossible. » Voilà ce que j'ai entendu, plus de trente ans après, dans le procès d'une infortunée. « Conniient , disait-on , sa gouvernante ne s'est-elle pas éveillée plus tôt? n'a-t-elle |)as frappé plus tôt dans la chambre de cette demoiselle? comment le père et la mère n'ont-ils pas été avertis plus tôt, etc., etc. ? » et d'autres comment sans nombre. Eh ! messieurs les critiques , descendez en vous-mêmes : avez-vous toujours fait dans toutes les occasions précisément ce qu'il fallait faire? N'avez- vous rien omis? S'il eu est ainsi , critiquez à votre aise, ô nation irréfléchie!
Nous espérions avec raison une bien courte traversée, carnous étions après vingt-six jours bien près du cap Ortégal. Là nous fdmes i)ris d'un calme [)lat qui ne permit pas le moindre mouvement au vaisseau. Rien n'est plus ennuyeux à la mer. Après quinze jours environ de ce maudit calme, nous voulûmes, M. le chevalier AValsh et moi, profiler d'un chasse-inarrée (jui n'était pas loin de notre vaisseau. Aous le héfàmes; il vint, et nous nous précipitâmes, bien c-ontents , dans cette pauvre barque, A peine y fihnes-nous qu'un nimiI terrible souleva les Ilots et nous mit dans un grand danger. Nous passâmes ainsi toute la nuit; j'étais accroché connne je |>ouvais, étendu sur
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le vcnlro, et vomiss.'inl tout ce que j'avaiH dans U'. corps; je craignais d'clrc entraîne dans la mer. Kndn le jour parut , le vent cessa, et nous touchâmes la pointe du rivage de (.ordoiian. Nous étions si joyeux que nous courûmes, comm»; des enfants , après un troupeau de moutons qui paissiit sur cette plage, dont la verdure nous ravissait. >ous allâmes dans le village le plus voisin, où nous trouvâmes un bon curé, qui nous conduisit lui-même dans sacariole à Pauilhae, situé dans la rivière de la Gironde. >ous y trouvâmes notre vaisseau , arrivé la veille au soir : le grand vent qui nous avait presque submergés l'avait rapidement conduit au port. On se moqua beaucoup de nous , et nous rîmes aussi du résultat de notre impatience.
Arrivé en France et ensuite à Paris, je m'occupai avec beaucoup d'activité à chercher une maison de campagne , où j'avais dessein de me retirer. Je n'avais jamais aimé le séjour de Paris; mais, par une sorte d'instinct, je le détestais plus que jamais. J'avais un sentiment secret du mal qu'il devait faire à la France. Je fus heureux dans cette campagne , occupé de ma famille, de plantations, de peinture et de littérature. J'y jouissais d'une belle vue très-variée de la Seine, qui bordait mes prés. J'avais une source d'eau qui ne tarissait jamais. Après avoir fait mouvoir deux moulins , elle tombait dans mon petit domaine, où j'en disposais à ma volonté, sans être obligé de la rendre à personne.