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Mémoires de ma vie

Bien que publiés déjà par trois éditeurs différents, les Mémoires de Charles Perrault ne l'ont jamais été conformément au texte de l'auteur. L'architecte Patte, qui les mit au jour pour la première fois, en 1759, confessait y avoir fait « quelques légers changements pour la correction du style » ; et revenant dix ans après sur ce volume, il le désignait comme « un extrait fait d'après un manuscrit de la bibliothèque du roi ». Ceci était plus juste, car les modifications de l'éditeur ne se bornent pas à des corrections de style : non seulement les expressions de Perrault sont changées et sa pensée exposée différemment, mais encore des phrases sont retranchées, des passages omis qui sont bons à connaître et servent à marquer la véritable personnalité de l'auteur.

C'est pourtant ce texte arbitrairement établi qu'ont suivi Collin de Plancy, en 1826, quand il réimprima les Mémoires dans les Œuvres choisies de Ch. Perrault, et aussi Paul Lacroix qui les a publiés deux fois, en 1842, dans un recueil d'œuvres diverses, et séparément, en 1878, dans un volume de la collection des Petits chef s-cV œuvre, chez le libraire Jouaust. Paul Lacroix déclare avoir cherché en vain, au Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, le manuscrit auto-

a CHARLES ET CLAUDE PERRAULT

graphe tle Perrault, et prend aisément son parti de ne l'y avoir pas trouvé. Cependant ce manuscrit n'était ni perdu, ni égaré, et une comparaison avec la publication de Patte eut bien vite montré combien il en différait. Le lecteur pourra en juger, s'il le désire, par la confrontation des deux textes, bien que nous n'ayions pas cru devoir signaler ici leurs divergences. Nous nous sommes tenus à la reproduction absolue du manuscrit autographe de Perrault, aujourd'hui conservé à la Bibliothèque nationale, sous le n° 23.997 du Fonds français, après avoir fait partie, au xvme siècle, des livres de la Bibliothèque de Notre-Dame de Paris. Intitulés dans l'original : Mémoires de ma vie, ces souvenirs sont surtout le récit des circonstances notables de l'existence de Charles Perrault pendant la période qu'on en peut appeler administrative. Mais il se trouva mêlé alors à tant d'événements divers, il collabora si bien aux entreprises réformatrices de Colbert qu'il est question de bien d'autres choses que de lui-même sous sa plume. Et il ne saurait être indifférent de posséder sur tous ces points son témoignage authentique, dans la forme même où il a été jeté sur le papier. C'est pour cela que nous en avons scrupuleusement reproduit ici le manuscrit, dans une publication qui, à défaut d'autre avantage, aura certainement celui de l'exactitude.

Les mérites des frères Perrault avaient été trop discutés, même de leur vivant, pour que celui d'entre eux qui maniait le mieux la plume et qui, d'ailleurs, mourut le plus tard, ne prît pas la précaution de protéger le bon renom de sa famille. Il songeait moins à la postérité qu'à ses propres descendants, et voulait surtout laisser à ceux-ci des éléments positifs d'information sur leurs prédécesseurs. De ce sentiment procèdent les Mémoires et aussi un recueil fort curieux, aujourd'hui perdu, qui fournissait à cet égard des indications variées et précises. En 1693, au plus fort de la querelle qui opposa Boileau à Charles Perrault sur la question des anciens et des

modernes, celui-ci avait songé à réunir les dessins architecturaux de son frère Claude et à les accompagner d'un commentaire explicatif. Emporté par l'ardeur de la dispute, Boileau avait contesté à Claude Perrault le mérite d'avoir construit la colonnade du Louvre, l'Observatoire et l'Arc de Triomphe du faubourg Saint-Antoine, et il s'offrait d'établir; papiers sur table, que les plans suivis étaient ceux d'autres architectes. L'assertion était dangereuse : pour y couper court, Charles Perrault s'était hâté de grouper tous les documents susceptibles de montrer le contraire. Lavis, dessins, croquis, coupes et élévations, avaient été rassemblés et classés dans deux portefeuilles, qui passèrent, au xvme siècle, dans les collections de la Surintendance des bâtiments royaux, à Versailles, pour venir, au xixe, après quelques détours au temps de la Révolution, prendre place, sous Louis XVIII, dans les rangs de la bibliothèque du Louvre. Ce qui aurait dû les sauvegarder fut la cause de leur perte : les flammes allumées par la Commune en 1871 détruisirent, comme tout le reste de ces collections, les dessins de Claude et le texte dont Charles Perrault les avait accompagnés, privant ainsi l'avenir de tous les détails, de tous les renseignements biographiques qui eussent servi à faire mieux connaître la personnalité des deux frères.

C'étaient là les premières confidences que Charles Perrault avait faites sur son frère et sur lui-même. A peine si quelques fragments en ont été sauvés, soit dans Y Architecture française de J.-F. Blondel(t. IV, passim), soit dans les papiers de Colbert publiés par Pierre Clément. Nous n'avons pas manqué de les recueillir soigneusement ici et de les rapprocher des passages des Mémoires auxquels ils peuvent se joindre. De la sorte, on aura sous les yeux tous les éléments d'appréciation sur la sincérité de Perrault. Ecrivant ses Mémoires à la fin de sa vie — lui-même les date de 1702, dans un paragraphe inédit qu'on trouvera ci-dessous, — son sou-

venir a pu être moins fidèle que dix ans auparavant, quand il retraçait des faits moins éloignés. Par contre, à écrire ses Mémoires ainsi au cours de sa vieillesse, Perrault y a mis une bonne grâce souriante, un agrément de pensée et de Btyle qui rappelle l'auteur des Contes fameux composés peu auparavant. Comme lesContes, les Mémoires de mavie s'adressaient aux enfants de l'auteur. Mais le père eut la douleur île perdre prématurément celui de ses fils qui donnait le plus d'espérances, et sans doute que cette circonstance contribua autant que les fatigues de l'âge à arrêter les confidences que Perrault faisait tout d'abord si allègrement. Il n'a rien dit des vingt dernières années de sa vie, de celles qu'il consacra aux lettres et qu'il passa au sein de sa famille. Peut-être est-ce dessein prémédité d'un homme qui veut être muet sur ses joies domestiques. En tout cas, il est moins utile à la postérité de connaître le détail de cette existence paisible que d'être bien informée sur la partie active de la vie de Charles Perrault, celle qu'il vécut aux côtés de Colbert, à un moment significatif de l'histoire du roi et de son ministre, et de savoir quelle part le commis put prendre à l'élaboration des projets réalisés par son chef.

Dans ses Mémoires, Charles Perrault nous dit abondamment d'où il sortait. Il est moins précis sur ceux dont il procédait. Suppléons-y à l'aide d'autres documents. Le chef de la famille, Pierre Perrault, était avocat au Parlement de Taris, et, dit-on, originaire de Tours. Il avait épousé Paquette Leclerc, dont il eut au moins sept enfants. A sa mort en i65a, il fut inhumé dans l'église Saint-Etienne-du-Mont, sa paroisse. C'est là également que sa femme fut déposée, huit ans plus tard, et que plusieurs de leurs enfants le furent aussi à diverses époques. Une épitaphe, qui se trouve dans les papiers de Perrault à la Bibliothèque nationale, nous informe avec certitude de tout cela, et nous fournit quelques autres renseignements précis. Elle mentionne une fille,

Marie Perrault, qui mourut encore enfant, et deux fils : l'aîné de tous, Jean, avocat comme le père, mort et enterré à Bordeaux, en 1669, durant le voyage dont on trouvera le récit plus loin, et Nicolas Perrault, le docteur de Sorbonne, qui, né le 7 juin 1624, mourut en 1662, après avoir pris une part très active aux querelles théologiques qui passionnèrent les esprits d'alors. Quant aux survivants, ceux des Perrault qui firent poser cette plaque commémorative en l'honneur de leurs parents défunts, c'étaient : Pierre Perrault, le receveur général des finances à Paris, qui, né le 2 avril 161 1 , trépassa postérieurement à 1670; Claude Perrault, le médecin qui devint architecte, né le 25 septembre 161 3, mort le 11 octobre 1688; enfin Charles Perrault, conseiller du Roi et contrôleur de ses bâtiments, le futur auteur des Contes et des Mémoires, né le i3 janvier 1628, mort le i5 mai 1703. Celui-ci, en parlant de lui-même, aura maintes fois l'occasion de parler de ses frères et de fournir sur eux de nombreux renseignements. Sous l'apparente diversité de leurs carrières, ils avaient des traits communs : une certaine indépendance d'esprit, le goût des nouveautés, le mépris de la routine et un amour des lettres et des arts très sincère et très vif. Du seul frère aîné, nous ne saurions dire exactement comment ses aptitudes se manifestèrent; mais les autres sacrifièrent aux muses diverses, et même le docteur de Sorbonne, autant que le lui permettait son état. Tout ceci est ingénieusement rapporté dans les Mémoires qui vont suivre, et on y distingue tour à tour la physionomie du théologien Nicolas, du financier Pierre, traducteur de la Secchia rapita et fervent partisan de la gloire des modernes, et surtout les traits de Claude le médecin architecte, dont les œuvres diverses sont si longuement analysées. Tous sont de bons compagnons que n'effarouchent pas les imaginations plaisantes et qui ne se figent pas dans la routine de leur vie ou de leur profession. Dès son adolescence, Charles

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Pevraull donnait des preuves de cette liberté d'humeur qu'il partageait avec Les siens. Son éducation fut-elle aussi originale qu'il le dit ? Peut-être a-t-il un peu exagéré, pour rendre M» récit plus piquant, mais rien no nous permet maintenant de rectifier ces faits si personnels. Nous sommes mieux informés des premières tentatives de Charles Perrault et comment ses frères prirent leur part dans ces jeux d'un esprit débridé. Le burlesque était de mode, mis en honneur par Scarron ; les Perrault s'y exercèrent, de compte à demi, et surent trouver sur Virgile des imaginations plaisantes qui firent pâmer d'aise Cyrano lui-même.

Mais tout ceci n'était qu'amusette pour des gens de bonne humeur. Charles Perrault, jeune et gai compère, heureux de vivre, se répandait dans les sociétés précieuses et fréquentait aussi les poètes de cabaret, sans omettre de prendre le vent et de se diriger dans le sens où il soufflait. La fortune de Colbert commençait à poindre, et, à son influence, s'épanouissait celle de Chapelain. C'est de ces deux hommes que Charles Perrault essaya de se faire bien venir, par des moyens retracés au long dans ses Mémoires. Il était ambitieux et souple, savait voir déjà dans les questions ce qu'elles avaient de pratique, le dégager et l'exécuter. Il devait donc être un collaborateur utile. L'activité de Colbert était prodigieuse : celle de Perrault s'efforça de la suivre, pour ce qui était de sa charge. Officiellement il remplissait celle de commis aux bâtiments du Roi, et avait pour fonction de veiller aux travaux qu'on y exécutait. Ce n'était pas une sinécure à l'heure où on bâtissait un peu partout, au Louvre surtout et à Versailles, sans négliger Saint- Germain ou Fontainebleau. Perrault fit de son mieux face à tout : de nombreuses pièces manuscrites, contrats de marchés, mémoires contrôlés, ordres de paiement, nous montrent à L'œuvre cet employé diligent et avisé, tout occupé à pl;u'r<- au surintendant, et par là à bien servir le roi.

Si ces fonctions étaient absorbantes, elles étaient mal définies, et l'ingéniosité de Perrault trouvait à s'exercer de bien des façons. Lui-môme a indiqué les plus importantes dans ses Mémoires, et montré comment cette collaboration incessante, et si diverse, lui avait donné une large influence sur l'esprit de Golbert. Peut-être en abusa-t-il. L'histoire de la construction de la colonnade du Louvre est significative à cet égard. Perrault s'est complu à la narrer en détail et on y voit que cet habile homme, s'il avait le sentiment des talents de sa famille, n'ignorait pas la façon de les mettre en valeur. C'est en somme fort naturel, et il ne paraît pas, quoi qu'on ait pu croire, que Perrault se soit, dans la circonstance, servi de moyens condamnables pour réussir dans ses desseins. Si son adresse y fut pour beaucoup, la maladresse du Bernin n'y contribua pas moins, et c'est une impression qui se dégage nettement des divers témoignages que nous connaissons maintenant à ce sujet.

Au surplus l'eût-il fait, que quiconque admire la perfection de cette majestueuse ordonnance ne saurait se montrer sévère à l'instigateur du projet. Aujourd'hui que les passions sont éteintes, la cause est entendue : Claude Perrault demeure pour la postérité l'architecte de la colonnade aussi bien que celui de l'Observatoire. Nous suivons seulement, avec un intérêt amusé, sous la plume de son frère, le récit des intrigues que ces constructions amenèrent : les manœuvres de Cassini pour modifier l'Observatoire et surtout la lutte d'influences entre les prôneurs du Bernin et la sûre psychologie des frères Perrault : Bernin emphatique et maladroit jusque dans son adresse même, les Perrault prudents, avisés, sachant profiter des travers de l'adversaire et ne pas se fâcher de ses rebuffades. Toutes ces manœuvres sont fort instructives sur l'état des esprits au temps où Louis XIV commença surtout à bâtir. A leur détail, on voit quelles compétitions se donnaient carrière autour des fan-

taisies du monarque, de quelles laçons sa volonté était circonvenue et comment d'habiles procédés pouvaient même Pamener à changer ce qu'elle avait décidé et inauguré solennel lement. Ce n'était pas un mince succès de la diplomatie de Colbert, aidée par l'adresse de Charles Perrault. On comprend que le public en ait été frappé et que celui-ci ait voulu s'en expliquer. Il savait qu'un ami du Bernin avait retracé par le menu ses faits et gestes durant son séjour à Paris, pour la construction du Louvre, et il n'ignorait pas quel rôle on lui donnait. Il n'est pas étonnant que Perrault ait pris encore la plume pour expliquer lui-même ce qu'il avait fait, et qu'il l'ait dit avec plus d'indulgence qu'on n'en montrait à son égard. C'était tour de bonne guerre, et là encore par l'agrément du récit et la mesure de l'expression Perrault reprenait l'avantage sur l'emphase de l'architecte italien.

Si l'action de Perrault avait pu aboutir à ce résultat de faire évincer un artiste aussi réputé que le Bernin pour lui substituer son frère, on juge combien elle devait se faire sentir dans les autres branches des arts. La surintendance de Colbert avait provoqué un élan de la production intellectuelle, par les encouragements donnés aux artistes et par les débouchés nouveaux ouverts à leur travail. Perrault y aide de son mieux; non seulement il surveille les commandes, mais encore il ne craint pas, à l'occasion, de prendre le crayon ou la plume pour tracer un croquis de sa laeon et exprimer ainsi une idée qui lui est venue. Il essaie même de fixer dans un poème sur la Peinture l'esthétique de l'école régnante sous le sceptre de Le Brun. En échange, celui-ci peint un portrait de Perrault, qu'on connaît seulement par la gravure qui en a été faite aux frais de l'Académie royale de Peinture. C'est dire combien on appréciait l'influence dont le commis des bâtiments pouvait disposer en faveur des artistes. Il était, en effet, l'intermédiaire naturel

entre son maître et eux, leur transmettant les décisions que celui-ci avait prises, suivant de l'œil leurs délibérations dans les diverses compagnies que le roi protège ou tolère seulement. Perrault a sa place marquée à l'Académie de Peinture comme à celle d'Architecture, et il assiste régulièrement aux séances pour en connaître les travaux. Il agit de même avec les manufactures artistiques, dont il ne perd pas de vue les entreprises. Les Gobelins exécutent-ils des tapisseries? Perrault est là pour donner son opinion sur l'ensemble décoratif et aussi pour fournir les devises ou les madrigaux qui doivent accompagner les allégories de Le Brun. Il en est de même avec l'Académie de France à Rome, nouvellement créée, dont il faut guider et servir les débuts. Perrault, tout dévoué à la pensée de Colbert, s'y emploie comme il s'emploie à toute chose, qu'il s'agisse de procurer des modèles à l'Académie de Peinture ou de suivre la décoration des appartements de Versailles, de donner des devises aux agendas de la marine ou des instructions aux savants qui vont à l'étranger.

Car son activité est aussi variée que les services qu'on lui demande. Littérateur, Perrault pouvait aussi bien aider le pouvoir royal auprès des écrivains et remplir avec eux le même office de bienveillance éclairée. C'était l'heure des grandes entreprises littéraires ou scientifiques, sous le regard du roi, qui rêvait d'encourager le savoir humain, non seulement en France, mais au dehors, rêve ambitieux, trop vite abandonné, dont la pensée se manifesta diversement. Il fallait, pour ainsi dire, parmi les secrétaires d'Etat, un département de la gloire de Louis XIV : c'est Colbert qui s'en chargea, bien assuré de réussir ainsi à plaire, et l'ingéniosité d'esprit de Perrault put se donner libre carrière. Des médailles étaient nécessaires pour commémorer les hauts faits du règne : Perrault fut de ceux qui en composèrent les légendes et souvent il sut trouver les mieux appro-

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priées. Des documents devaient servir à écrire l'histoire du roi : Perrault s'occupe à les rassembler et à revoir, avec d'autres écrivains, tous les livres dédiés au prince. Cette sorte de réglementation de l'esprit public était délicate. Pour L'exercer plus utilement, le roi veut désormais protéger l'Académie de Richelieu, et Golbert, trop absorbé pour assister aux séances, fait élire Perrault pour l'y représenter. De la sorte, le cycle est complet : le ministre est informé de ce qui se passe chez les écrivains comme chez les érudits ou chez les artistes ; il en peut guider les travaux, grâce à la présence de son commis, et même les recherches des savants, car Claude Perrault, le médecin architecte, a été 1 un des premiers à prendre place à la nouvelle Académie des Sciences.

On voit combien ce rôle d'intermédiaire était délicat et dangereux pour Charles Perrault : on le pouvait rendre responsable, en quelque sorte, des décisions du pouvoir et il provoquait ainsi plus de jalousie que de bienveillance. Si son influence fut grande dans la répartition des pensions royales aux gens de lettres, elle ne fut pas moindre à l'Académie française, lorsqu'il s'agit d'y prendre part aux différentes occupations de ce corps et aussi d'y établir de bonnes traditions de travail. Assidu et diligent, ses confrères laissèrent à Perrault pendant deux ans les fonctions de chancelier, et nulle période de l'histoire de l'Académie ne fut plus féconde que celle-ci en utiles initiatives. Presque toutes sont dues à Perrault. Tantôt il propose de fixer l'orthographe et tantôt il insiste pour qu'on travaille avec assiduité au Dictionnaire, dont il fait imprimer les premières feuilles. C'est lui qui est chargé d'annoncer à l'Académie que le roi fera désormais les liais des menues nécessités de la compagnie, et lui aussi qui fait accepter le principe de la publicité des séances solennelles. Soucieux par-dessus tout de l'avantage du corps auquel il a l'honneur d'appartenir, Perrault se préoccupe

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autant des choix qui peuvent servir au bon renom de l'Académie que des circonstances qui doivent augmenter son autorité. Et pour y contribuer il n'épargne ni ses soins ni sa peine; tout son dévouement s'y emploie.

Les adversaires de Perrault eux-mêmes — il était fatal qu'il en eût — rendent unanimement justice à son obligeance, à sa serviabilité. Jamais, alors qu'il était en crédit, il ne semble avoir profité de sa situation privilégiée pour nuire aux autres. Tout au plus, peut-on lui reprocher un sentiment exagéré des mérites de sa famille et un trop grand désir de servir ses amis. Cette honorable tendance lui fut dommageable, d'autant que fort attaché à ses idées, il mettait à les défendre une chaleur obstinée et n'en démordait pas volontiers. Bien venu tout ensemble de Scarron, de Mlle de Scudéry, de Chapelain, il avait voué à ces ombres fameuses des sentiments de fidélité qui devaient être mis à une rude épreuve. L'Académie tout d'abord partageait entièrement la déférence de Perrault pour ces gens illustres et pour leurs doctrines, car, favorisé du pouvoir, Chapelain avait profité de sa propre faveur pour l'étendre sur ses admirateurs et les faire entrer peu à peu dans la compagnie. Mais le goût public changeait, et aussi celui du roi, entraînant à sa suite la conviction de Colbert, nullement disposé à contrecarrer son maître. L'Académie, à son tour, suivait le mouvement avec plus ou moins de bonne grâce, et elle admettait successivement Racine, Boileau, La Bruyère, tous adversaires déterminés de la fadeur précieuse, sans parler d'autres noms aussi illustres, La Fontaine, Fénelon, mais moins combattifs. Perrault se trouva moins influent au milieu des quarante, d'autant que Colbert avait renoncé à sa collaboration dans des circonstances exposées tout au long par les Mémoires. Mais trop fidèle à ses amitiés comme à ses idées, Perrault n'était pas homme à abandonner les unes ou les autres, parce qu'elles n'étaient plus en crédit. Un jour, il s'avisa de lire en séance

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publique un petit poème assez anodin sur le Siècle de Louis le Grandi qui n'était guère propre à exeiter les esprits et qui pourtant alluma une querelle avec Boileau, pendant les dernières années de la vie de Perrault.

Les Mémoires s'arrêtent précisément à l'origine de cette dispute. Ils nous montrent Boileau grondant qu'on osât rabaisser à l'Académie les grands hommes de l'antiquité, et Racine feignant de voir dans cette assertion un simple jeu d'esprit. Peut-être est-ce moins l'opinion émise par Perrault que la façon dont elle était exprimée qui choqua Racine et Boileau. Ce que Perrault disait, en effet, ne pouvait déplaire à ses contemporains auxquels il rendait hommage, s'il ne l'avait dit en vers assez languissants et négligés, dont la tournure n'était pas pour servir d'argument en faveur de la suprématie des modernes. Tel fut Charles Perrault: ses vers ne valurent jamais sa prose, si nette, si agréable, limpide et naturelle, ingénieuse dans la pensée comme dans l'expression. Il ne voulut pas que sa conviction passât pour irréfléchie, et se mit à la soutenir par divers ouvrages destinés à l'exposer sous tous ses aspects. Le plus important est le Parallèle des anciens et des modernes, en ce qui regarde les arts et les sciences, qui devait, sous la forme de dialogues, passer en revue l'opinion trop favorable aux anciens et examiner tour à tour la question par rapport à l'architecture, à l'éloquence, à la poésie, aux sciences. Ce long exposé, fort alerte d'ailleurs, et instructif à bien des égards, allait occuper quatre volumes successifs, dont l'un — celui qui traitait de la poésie — amena une véritable querelle avec Boileau, qui avait fini par faire une question personnelle des sentiments de Perrault sur les anciens. Celui-ci n'était pas homme à attaquer, mais il n'était pas non plus homme à reculer devant l'attaque; il fit donc bravement tête à l'orage et, quoiqu'il lui en coûtât, essaya de rendre à son adversaire quelques-uns des coups qu'il en recevait. Faut-il le dire ? A

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l'examen détaillé de ce débat, si Ton juge à la vigueur des traits lancés, c'est Perrault qui eut le dessous; mais combien sa sociabilité, son savoir-vivre, même son indulgence éclatent à l'égard de la raison bourrue de Despréaux, qui n'épargne rien, frappe partout, le plus fort qu'il peut, et fait flèche de tout bois, sans scrupule. La querelle finit non pas faute de conviction, mais parce que les amis s'entremirent pour faire cesser un jeu qui amusait les badauds. Perrault, toujours indulgent, pardonna volontiers, sans arrière-pensée, et il se pourrait bien que ce fût lui qui ait dit, avec sa bonhomie malicieuse, le dernier mot sur la question quand il composa le quatrain suivant :

L'agréable dispute où nous nous complaisons Passera sans finir jusqu'aux races futures :

Nous dirons toujours des raisons,

Ils diront toujours des injures.

Du moins, le temps des injures était-il terminé, et Perrault y trouvait le repos de son esprit, avec le témoignage de sa conscience. Jamais sa conviction n'avait été plus complète, et pour la proclamer encore, il s'avisa de deux ouvrages qui, sous des aspects différents, tendaient aux mêmes conclusions : la suprématie du siècle de Louis le Grand. L'un, le Cabinet des Beaux-Arts ou recueil d'estampes gravées d'après les tableaux d'un plafond où les beaux-arts sont représentés avec V explication de ces mêmes tableaux, était le résumé des productions artistiques du siècle, interprétées par la gravure dans des planches allégoriques et ingénieusement commentées par Perrault. L'autre ouvrage, plus considérable encore, réunissait en deux volumes, sous ce titre : les Hommes illustres de ce siècle, les portraits des personnages célèbres morts avant 1700, gravés par des artistes en renom et accompagnés d'un éloge par Charles Perrault. On plaisanta un peu sur ce que celui-ci avait mis son image — la seule

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vivante — au-devant de ces ombres glorieuses. Mais il n'importe : ces cent notices sur des hommes de notoriété inégale et de mérite différent qui tous avaient vécu au môme siècle étaient encore le plus bel éloge qu'on pût faire du temps qui les avait produits, car Perrault, équitable et mesuré, avait fait taire ses préférences dans les choix et pris tout ce qui lui semblait digne de mémoire, dans toutes les branches de l'activité humaine.

Mais ces entreprises, pour si importantes qu'elles fussent, n'absorbèrent pas toute l'activité intellectuelle de Perrault. 11 l'avait tournée tout entière vers les lettres et l'y employait avec constance, depuis qu'il n'appartenait plus au contrôle des bâtiments du roi. Académicien convaincu de ses devoirs, il ne manquait guère aux séances, privées ou publiques, de la compagnie, ni aux obligations qu'elles comportaient. Souvent, — trop souvent peut-être, — il donna ainsi connaissance de petits poèmes sur les sujets les plus divers : Saint Paulin, évêque de Noie ; Adam ou la création du monde; V Académie française elle-même ; la Chasse ou Grisélidis. L'auteur ne se défiait pas assez de sa facilité naturelle et s'y abandonnait volontiers, en dépit des plaisanteries faites par ses adversaires sur les défauts de cette production hâtive. C'est là le travers essentiel de Perrault : il ne sut pas se montrer assez difficile pour lui-même et manqua de la sévérité de goût qui faisait la force de Boileau et de ses amis. Cette lacune est surtout sensible dans les vers de Perrault, et c'est elle qui fait que ses ouvrages-ci sont inférieurs à ses ouvrages en prose. On le constate aisément à l'examen de ses contes : les premiers, ceux qu'il versifia, comme Grisélidis, Peau d'Ane, les Souhaits ridicules, sont d'honnêtes passe-temps d'un bel esprit, tandis que les autres, ceux dont les titres sont fameux, les contes en prose publiés sous le nom de son fils, sont de purs chefs-d'œuvre de style diligent et subtil. Par le naturel du langage, par le tour si nouveau

et si personnel du récit et de l'inspiration, Perrault se révélait un conteur exquis et un écrivain délicat, car il avait su être vrai et sobre à la fois, soumettre sa facilité coutumière à la règle d'un genre qui devait être en même temps fait de réserve et d'abandon, du choix discret des détails assez précis pour se graver dans l'esprit et assez indéterminés pour que la fantaisie les ornât encore : toutes conditions malaisées à remplir et que Perrault cependant a trouvé moyen de réunir.

La vieillesse pense volontiers aux générations qui la suivent. C'est ainsi qu'après avoir diverti par des contes le jeune âge de ses enfants, Charles Perrault songea à les instruire de ce qu'il avait fait, lui ou ses frères. Tous avaient marqué plus ou moins leur place dans le monde, été mêlés à des événements dont le souvenir allait en s'effaçant. N'était-il pas juste que le survivant empêchât ces traces de disparaître et marquât de quelques traits ces physionomies du passé ? Et Perrault garda aux doigts sa plume de prosateur alerte pour écrire ces Mémoires de ma vie, qu'il destinait à ses enfants, mais qu'il ne publia pas. Lui qui imprimait aisément ses vers et qui en fit paraître, à cette époque, un si grand nombre, il laissa ses souvenirs manuscrits dans ses tiroirs. Il eut craint de paraître manquer de modestie pour lui-même et de charité pour les autres, et c'est sans doute la raison qui l'empêcha de retracer les phases de sa grande querelle littéraire avec Boileau. Perrault, vieillissant dans sa maison des Fossés de l'Estrapade, était tout à la bonhomie et à l'indulgence, aux pensées qui font la vie douce et non à celles qui l'aigrissent, à ses amis, à ses enfants. C'est ainsi qu'il s'éteignit, dans la nuit du i5 au 16 mai 1703, assurant Boileau qu'il mourait son serviteur.

Ce n'est pas non plus la famille de Perrault qui a mis au jour les Mémoires de celui-ci : elle en conserva le manuscrit parmi tous les autres papiers de l'écrivain. Nous avons dit

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qu'ils passèrent dans la Bibliothèque du chapitre de Notre- Dame de Paris, pour venir à la Bibliothèque du roi, où l'architecte Patte les consulta. Le manuscrit autographe des Mémoires se trouve encore au Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale et c'est là que nous avons pu le transcrire, pour le reproduire ici fidèlement. On trouvera donc dans le texte qui va suivre la véritable expression de la pensée de Perrault La seule adjonction que nous nous soyons permise a été de conserver la division en quatre livres de ces souvenirs, qui est du fait de Patte, non de celui de Perrault. Comme elle répond bien aux différents ordres d'idées traités, nous l'avons maintenue. Les sommaires que Perrault a tracés en marge de nombreux paragraphes ont également été reproduits ; mais au lieu de les imprimer en manchettes, ils l'ont été en italiques au début de chaque morceau. Enfin, pour compléter ce qu'on peut connaître par eux-mêmes sur la vie et les œuvres des frères Perrault, nous avons réuni en appendices les autres fragments autobiographiques qui éclairent les assertions des Mémoires. Ce n'est pas la partie la moins utile du commentaire de cette œuvre, dont il convenait de marquer la portée et de contrôler la véracité.

Enfin, il existe encore à la Bibliothèque nationale sous le n° 24.713 du Fonds français, un manuscrit de Claude Perrault, dont on n'a pas fait l'usage qu'il comportait. En même temps qu'un document biographique important, c'est aussi une pièce historique qu'il serait injuste de négliger sur l'état de la France de Louis XIV. Il contient le récit d'un voyage de Paris à Bordeaux, fait à la fin de 1669, par Claude Perrault, qui en a tenu le journal. Cette tournée devait se prolonger davantage, mais la maladie de Jean Perrault, qui était du voyage, le retint à Bordeaux où il devait mourir. La seule partie de la France provinciale que Claude Perrault ait décrite, s'étend donc de la Loire à la Garonne. Il n'en est pas moins intéressant de connaître les remarques du voya-

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geur et les croquis dont il les accompagne. Les historiens ne paraissent pas avoir tenu assez de compte jusqu'à maintenant de ces documents et des renseignements qu'on y trouve. Ils abondent sous la plume de Claude Perrault et ne servent pas moins à nous le faire connaître, lui ou les siens, que les régions qu'il a traversées. C'est pour cela que ce morceau nous a paru devoir prendre place à la suite des mémoires de Charles, dont il complète à certains égards l'enseignement, et que nous l'avons imprimé de même, en l'accompagnant de notes historiques ou géographiques pour en augmenter l'intérêt. Il sera d'ailleurs commode, grâce à la table alphabétique qui le termine, de retrouver les détails contenus dans ce volume, et les gravures qui l'ornent, véritables documents historiques, lui donneront plus de charme tout en servant la vérité. Il était juste que l'art, dont Charles et Claude Perrault furent toujours si soucieux, prêtât son concours pour honorer leur mémoire.

Paul Bonnefon.

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