‹ Mémoires de ma vieChapitre 2 sur 44 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Je suis né le douzième janvier 1628, et né jumeau. Celui qui vint au monde quelques heures avant moi fut nommé François, et mourut six mois après. Je fus nommé Charles par mon frère le receveur général des finances, qui me tint sur les fonts avec Françoise Pépin, ma cousine1.

Ma mère se donna la peine de m'apprendre à lire, après quoi on m'envoya au Collège de Beauvais2, à l'âge de huit ans et demi. J'y ai fait toutes mes études, ainsi que tous mes frères, sans que pas un de nous y ait jamais eu le fouet. Mon père prenoit la peine de me faire répéter mes leçons les soirs après soupe, et m'obligeoit de lui dire en latin la substance de ces leçons. Cette méthode est très-bonne pour ouvrir l'esprit de ceux qui étudient et les faire entrer dans l'esprit des auteurs qu'ils apprennent par cœur. J'ai toujours été des premiers dans mes classes, hors dans les plus basses, parce que je fus mis

1. Jal, qui a analysé ou inséré dans son Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, bon nombre d'actes concernant les divers membres delà famille Perrault, fait mention de l'acte du baptême de Charles Perrault, qui eut lieu le i3 janvier i638, dans l'église Saint-Etienne-du-Mont, mais ne le publie pas en entier.

a. Le collège de Beauvais, fondé à Paris, en 1370, par le cardinal Jean de Dormans, évêque de Beauvais, était situé rue Jean-de-Beauvais, proche la Sorbonne.

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en sixième que je ne sçavois pas encore bien lire. J'aimois mieux faire des vers que de la prose, et les faisois quelquefois si bons que mes régens me demandoient souvent qui me les avoit faits. J'ai remarqué que ceux de mes compagnons qui en faisoient bien ont continué d'en faire, tant il est vrai que ce talent est naturel et se déclare dès l'enfance.

Je réussis particulièrement en philosophie : il me suffisoit souvent d'avoir attention à ce que le régent dictoit pour le sçavoir et pour n'avoir pas besoin de le lire et de l'étudier ensuite. Je prenois tant de plaisir à disputer en classe que j'aimois autant les jours où on y alloit que les jours de congé. La facilité que j'avois pour la dispute me faisoit parler à mon régent avec une liberté extraordinaire et qu'aucun autre des écoliers n'osoit prendre. Comme j'étois le plus jeune et un des plus forts de ma classe, il avoit grande envie que je soutinsse une thèse à la fin des deux années ; mais mon père et ma mère ne le trouvèrent pas à propos, à cause de la dépense où engage cette cérémonie, dépense la plus inutile qu'on puisse faire. Le régent en eut tant de chagrin qu'il me lit taire lorsque je voulus disputer contre ceux qui dévoient soutenir des thèses. J'eus la hardiesse de lui dire que mes argumens étoient meilleurs que ceux des Hibernois J qu'il faisoit venir, parce qu'ils étoient neufs et que les leurs étoient vieux et tout usés. J'ajoutai que je ne lui ferois point d'excuses de parler ainsi, parce que je ne sçavois que ce qu'il m'avoit montré. Il m'ordonna une seconde fois de me taire, sur quoi je lui dis, en me levant, que puisqu'il ne me faisoit plus dire ma leçon (car en ce temps-là les philosophes disoient leur leçon tous les jours, comme les autres écoliers, et c'est un grand abus

i. Les écoliers irlandais élevés à Paris.

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MEMOIRES DE MA VIE ai

de les en avoir dispensés), qu'on ne disputoit plus contre moi, et qu'il m'étoit défendu de disputer contre les autres, je n'avois plus que faire de venir en classe. En disant cela, je lui fis la révérence et à tous les écoliers, et sortis de la classe. Un de mes amis, nommé Beaurain, qui m'aimoit fort, et qui s'étoit en quelque sorte rangé auprès de moi parce que toute la classe s'étoit déchaînée contre lui sans savoir pourquoi, sortit aussi et me suivit. Nous allâmes de là au jardin du Luxembourg, où, ayant fait réflexion sur la démarche que nous venions de faire, nous résolûmes de ne plus retourner en classe, parce qu'il n'y avoit plus à y profiter, tout le temps ne s'employant à autre chose qu'à exercer ceux qui dévoient répondre, et de nous mettre à étudier ensemble.

Cette folie fut cause d'un bonheur : car, si nous eussions achevé nos études à l'ordinaire, nous nous serions mis apparemment, chacun de notre côté, à ne rien faire. Nous exécutâmes notre résolution, et pendant trois ou quatre années de suite M. Beaurain vint presque tous les jours deux fois au logis, le matin à huit heures jusqu'à onze, et l'après-dînée depuis trois jusqu'à cinq. Si je sçais quelque chose, je le dois particulièrement à ces trois ou quatre années d'études. Nous lûmes presque toute la Bible et presque tout Tertullien, Y Histoire de France de La Serre et de Davila ; nous traduisîmes le traité de Tertullien , De l'Habillement des femmes ; nous lûmes Virgile, Horace, Corneille, Tacite et la plupart des autres auteurs classiques, dont nous fîmes des extraits que j'ai encore. La manière dont nous faisions la plupart de ces extraits nous étoit fort utile. L'un de nous lisoit un chapitre ou un certain nombre de lignes, et, après l'avoir lu, il en dictoit le sommaire en françois, que chacun de nous écrivoit en y insérant les plus beaux passages dans leur propre langue. Après que l'un avoit lu et

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dicté de la sorte, l'autre en faisoit autant, cela nous accoutumoit à traduire et à extraire en même temps. L'été, lorsque cinq heures étoient sonnées, nous allions nous promener au Luxembourg. Gomme M. Beaurain étoit plus studieux que moi, il lisoit encore étant retourné chez lui, et pendant la promenade il me redisoit ce qu'il avoit lu, en nous promenant.

Traduction du sixième livre de « V Enéide » , en burlesque. — Dans ce temps-là vint la mode du burlesque. M. Beaurain, qui sçavoit que je faisois des vers, mais qui jamais n'avoit pu en faire, voulut que nous traduisissions le sixième livre de \' Enéide en vers burlesques. Un jour que nous y travaillions et que nous en étions encore au commencement, nous nous mîmes à rire si haut des folies que nous mettions dans notre ouvrage que mon frère, celui qui fut. depuis docteur de Sorbonne, et qui avoit son cabinet proche du mien, vint sçavoir de quoi nous riions. Nous le lui dîmes, et, comme il n'étoit encore que bachelier, il se mit à travailler avec nous et nous aida beaucoup. Mon frère le médecin, qui sçut à quoi nous nous divertissions, en voulut être; il en fit même plus lui seul, à ses heures de loisir, que nous tous ensemble. Ainsi la traduction du sixième livre de Y Enéide , s'acheva1, et, l'ayant mis au net le mieux que je pus, il y fit deux estampes à l'encre de la Chine, très-belles. Ce manuscrit est parmi les livres de la tablette où il n'y a que ceux de la famille.

Les Murs de Troye. — Cet ouvrage nous donna occasion de faire celui des Murs de Troye, ou De V origine du burlesque2, dont le premier livre a été fait en commun

i. Elle a été publiée pour la première fois dans la Revue d'histoire littéraire de la France, 1901, p. 110, d'après un manuscrit autographe, mais qui n'est pas le beau manuscrit dont Perrault parle ici et qui semble perdu.

1. Les murs de Troye, ou l'origine du Burlesque. A Paris, chez Louis

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et a été imprimé, et dont le second n'est que manuscrit, et a été composé tout entier par mon frère le médecin. Le ridicule est poussé un peu trop loin dans ces Murs de Troye, mais il y a de très-excellens morceaux. Et le sujet en gros en est très bon, car il est très ingénieux de dire qu'Apollon a inventé la grande poésie comme fds de Jupiter, puisque même cette poésie s'appelle le langage des dieux; qu'il a inventé la poésie champêtre ou pastorale pour avoir été berger chez Admette, et qu'il a imaginé le burlesque pour avoir bâti les murs de Troye avec Neptune ; et que c'est dans les atteliers des maçons et de toutes sortes d'ouvriers qu'il a appris toutes les expressions triviales qui entrent dans la composition du burlesque.

Il ne manque à cette imagination que d'être ancienne pour être estimée des sçavans. Il y a deux vers dans le sixième [livre] de Y Enéide qui ont été fort estimés : c'est dans l'endroit où Virgile dit que les héros conservent dans les champs Elisées les mêmes inclinations qu'ils ont eues pendant leur vie. On voyoit là, dit la traduction, Tydaeus, le cocher

Qui, tenant l'ombre d'une brosse, Nettoyoit l'ombre d'un carosse.

Cyrano fut si aise de voir que les chariots n'étoient que des ombres, de même que ceux qui en avoient soin, qu'il voulut absolument nous connoître. Cette pensée étoit du docteur de Sorbonne.

Portrait de mon frère le docteur. — Votre oncle le receveur général a fait si bien le portrait de votre oncle

Chamhoudry, au Palais, proche la Sainle-Chapelle, à l'entrée de la petite Salle, au Bon Marché, i653. In-40, de 3a feuillets liminaires non chiffrés et 54 pages. Le second chant de ce poème, conservé dans le manuscrit n°2g56 de la bibliothèque de l'Arsenal, n'a été publié qu'en 1900, dans la Revue d'histoire littéraire de la France, p. 449-

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le docteur, dont je parle ici, que je me contenterai de rapporter quelques circonstances de sa vie, qu'il a oubliées. Quand il soutint sa tentative1, il étoit déjà en si grande réputation en Sorbonne que le professeur, étant monté en chaire dans les écoles extérieures, dit à ses écoliers qu'il ne feroit point de leçon, parce, ajouta t-il, qu'il leur seroit plus utile d'aller entendre le bachelier qui faisoit sa tentative , que d'apprendre leur leçon ; qu'il les y invitoit tous et qu'il s'y en alloit lui-même. Outre que mon frère avoit beaucoup étudié, Dieu lui avoit fait la grâce de le faire entrer si bien et si avant dans l'esprit de la religion, que j'oserois dire que peu de gens ont mieux sçu que lui le véritable système de la religion chrétienne. M. Beaurain, dont j'ai déjà parlé, venoit de fois à d'autre lui faire des questions et des objections. Mon frère le docteur répondoit si juste à toutes ces difficultés, qu'il s'en retournoit le plus content du monde. Il me souvient qu'il me disoit un jour : « Quand je vais à M. de Sainte-Beuve (c'étoit un très-excellent homme), au bout de deux ou trois argumens il me ferme la bouche avec ces deux mots : 0 altitudo ! et voilà qui est fait. Mais M. le docteur, continuoit-il en parlant de mon frère, n'en vient point là. Il me mène de vérités en vérités dont il me fait voir une liaison si admirable que je n'ai pas le mot à lui répondre; il me découvre une si merveilleuse ceconomie entre tous les mystères de la religion chrétienne que je le quitte tout plein de conviction. Personne ne parle comme lui des choses de la foi. »

Quand il harangua en Sorbonne pour la défense de

i. Nicolas Perrault soutint sa tentative, en Sorbonne, le 27 janvier 1648, à midi. Le sujet en était celte question théologique : Quis ostendet nobis bona ? Un exemplaire de cette thèse est conservé dans le manuscrit, n° 24, 7 13 du fonds français de la Bibliothèque nationale, f° 108.

M. Arnauld, M. le chancelier, après avoir demandé qui il étoit, comme la remarqué mon frère le receveur, dit qu'il souhaiteroit qu'il y eût beaucoup déjeunes docteurs de sa force ; à quoi il ajouta ces mots : « Il a parlé en avocat, et non pas en docteur. » Ce qui enfermoit une grande louange, M. le chancelier voulant dire qu'il n'avoit pas battu la campagne, comme la plupart des docteurs, en rapportant de belles citations, mais qu'il étoit venu au fait et au fond de l'affaire, ce qui avoit charmé de telle sorte M. le chancelier qu'il avoit empêché deux ou trois fois que celui qui tenoit le sable, et qui ne laissoit opiner qu'un quart d'heure chaque docteur, ne lui imposât silence. Ainsi son discours dura près de cinq quarts d'heure, et on attendoit qu'il parlât encore lorsqu'il mit fin à sa harangue.

On jugeroit de là qu'il étoit en une grande liaison avec M. Arnauld ; cependant, lui ayant demandé un jour ce que M. Arnauld répondoit à une certaine objection que quelqu'un lui avoit faite, il me répondit, qu'il n'en sçavoit rien. « D'où vient, lui dis-je, que vous ne lui avez point demandé ? — Je n'ai jamais parlé à M. Arnauld ;>, me répondit-il. Je ne fus jamais plus étonné que je le fus de cette réponse. « Je n'ai point voulu voir M. Arnauld, me dit-il, pour être assuré, autant qu'on le peut être, que les sentimens que j'ai sur les matières de la grâce ne me viennent point de la chair et du sang ; que ce n'est point l'amitié qui m'engage à soutenir une opinion plutôt qu'une autre, et pour avoir lieu de croire que ce n'est que Dieu seul qui me l'inspire. » Non-seulement il avoit peur que la chair et le sang n'eussent part aux sentimens qu'il avoit sur les matières de la foi, mais il craignoit que ceux avec qui il conversoit ne fissent la même chose à son égard, et ne se rangeassent à son opinion par amitié pour lui. Il le fît bien voir dans une circonstance

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que je vais raconter. Il étoit fort ami de M. Varet1, qui fut depuis grand-vicaire de monseigneur l'archevêque de Sens, qui étoit un très-excellent homme. M. Varet était fort jeune encore et élevé par sa mère, femme d'une très grande piété, dans la crainte terrible d'être empoisonné par les mauvaises doctrines qu'ils voyoient se répandre alors dans l'Eglise. Il étoit fort embarrassé sur le fait de mon frère, qu'il étoit comme obligé de voir souvent à cause de l'amitié, du voisinage et de l'alliance qu'il yavoitentre sa famille et la nôtre, M. Pépin, notre cousin-germain, ayant épousé MUe Varet, sa sœur. Il connaissoit mon frère pour un très homme de bien, prêtre et docteur de Sorbonne, mais qui étoit soupçonné de jansénisme. Mon frère, qui remarqua son embarras, lui dit : « N'ètes-vous pas persuadé que la doctrine de saint Augustin sur la matière de la grâce est la doctrine de l'Eglise ? — Oui, lui dit M. Varet, et je sais même que les canons du concile de Trente sur la grâce sont composés des propres termes de saint Augustin. » Mon frère lui dit ensuite : « Vous n'aurez donc point de répugnance à lire les écrits de ce Père sur la matière de la grâce ? — Non, assurément, lui dit M. Varet. — Lisez-les donc, Monsieur, lui dit mon frère, après cela nous parlerons tant qu'il vous plaira sur cette matière ; jusques-là, nous n'en dirons pas un mot, s'il vous plaît; nous avons mille autres questions de théologie que nous pourrons examiner en attendant. » Au bout de quelques jours, M. Varet voulut parler de la grâce ; mon frère lui demanda s'il

i. Varet (AL), grand-vicaire de Louis-Henri de Goudrin, archevêque de Sens, décédé le Ier août 1676, à 1 âge de quarante-quatre ans. Il est l'auteur de plusieurs volumes : De V éducation chrétienne des enfants (Paris, 1666, in-12); Défense de la discipline qui s'observe dans le diocèse de Sens touchant l'imposition de la pénitence publique pour les péchés publics (Sens, 1673, in-8°) ; Lettres chrétiennes et spirituelles écrites depuis 1657 jusqu'en 1676 (Paris, 1681, 3 vol. in-8°, avec portrait).

avoit lu tout saint Augustin sur cette matière. « Non, lui dit M. Varet. — Parlons donc d'autre chose, » lui répondit mon frère. Quand M. Varet eut tout lu saint Augustin sur la matière de la grâce, mon frère lui en laissa parler ; mais il trouva qu'il poussoit les choses un peu trop loin, et il fut assez longtemps à le faire entrer dans les justes bornes qu'il faut garder dans cette matière.

Quand il fut exclu de la Sorbonne avec les soixante et dix autres docteurs de son même avis, non-seulement il n'y alla plus, mais il ne voulut plus continuer d'aller aux assemblées des prêtres de Saint-Etienne-du-Mont, sa paroisse. Le curé, qui vit que cette assemblée étoit comme sans âme, mon frère n'y allant plus (car c'étoit lui qui proposoit et résoudoit une grande partie des questions et des cas de conscience qui s'y agitoient) , le vint prier deux ou trois fois d'assister à ses assemblées. « Gomment pouvez-vous, Monsieur, me faire une telle prière ? lui disoit mon frère. Je suis un de ceux dont vous dites dans votre prône que la doctrine est empoisonnée, et vous voulez que j'assiste à vos conférences ! » Le curé eut beau l'en prier, il crut ne le devoir pas faire pour éviter le scandale qui auroit pu en arriver. Mille gens lui disoient tous les jours qu'il devoit signer le formulaire, et qu'un homme comme lui ne devoit pas, pour si peu de chose, cesser d'être utile à l'Eglise, soit en prêchant, soit en confessant, soit en assistant à des conférences ecclésiastiques. Il faisoit à tout cela une réponse qui assurément est bien chrétienne et bien sensée : « Dieu n'a que faire de moi pour toutes les choses dont vous me parlez, et je ne dois songer qu'à la seule dont il m'a chargé : il m'a fait par sa grâce docteur de Sorbonne, et je me regarde en cette qualité comme une sentinelle posée pour empêcher qu'il ne passe rien contre la vérité.

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Je n'ai que cela à faire, et je ferai beaucoup si je m'acquitte bien de cette commission. Dieu pourvoira à tout le reste. » Je me suis servi de cette pensée dans l'éloge de M. Arnauld, où elle est très-juste et très bien en sa place.

C'étoit un très homme de bien et qui assurément est mort un peu trop jeune. Il n'a jamais voulu avoir de bénéfice et toute son ambition étoit d'être professeur de théologie en Sorbonne, ce qu'il auroit fait admirablement bien.

Origine des « Lettres provinciales » . — Dans le temps que l'on s'assembloit en Sorbonne pour condamner M. Arnauld, mes frères et moi, M. Pépin et quelques autres amis encore, voulûmes sçavoir à fond de quoi il s'agissoit. Nous priâmes notre frère le docteur de nous en instruire ; nous nous assemblâmes tous au logis de feu mon père, où mon frère le docteur nous fit entendre que toutes les questions de la grâce qui faisoient tant de bruit rouloient sur un pouvoir prochain et sur un pouvoir éloigné que la grâce donnoitpour faire de bonnes actions. Les uns disent qu'à la vérité, lorsque saint Pierre avoit péché, il n 'avoit pas la grâce qui donne le pouvoir prochain de bien faire, mais qu'il avoit la grâce qui donne le pouvoir éloigné, laquelle à la vérité ne fait jamais faire la bonne action, mais en donne seulement la puissance, et qu'ainsi M. Arnauld avoit eu tort de dire qu'on trouvoit en saint Pierre un juste à qui la grâce, sans laquelle on ne peut rien, avoit manqué, parce que saint Pierre avoit en lui la grâce qui donne le pouvoir éloigné de bien faire. Les autres soutenoient que, le pouvoir éloigné ne produisant jamais la bonne action, et saint Pierre n'ayant point eu la grâce qui la produit, M. Arnauld n'avoit point mal parlé quand il avoit dit que la grâce, sans laquelle on ne peut rien, lui avoit manqué,

puisqu'à parler raisonnablement, le pouvoir qui ne produit jamais son efiet n'est point un vrai pouvoir. Nous vîmes par-là que la question méritoit peu le bruit qu'elle faisoit. Mon frère le receveur raconta cette conférence à M. Vitart, intendant de M. le duc de Luynes, qui demeurent à Port-Royal, et lui dit que messieurs du Port-Royal dévoient informer le public de ce qui se passoit en Sorbonne contre M. Arnauld,afin de le désabuser de la créance où il étoit qu'on accusoit M. Arnauld de choses fort atroces. Au bout de huit jours, M. Vitart vint au logis de mon frère le receveur, qui demeuroit et moi avec lui dans la rue Saint-François au Marais, et lui apporta la première Lettre Provinciale de M. Pascal. « Voilà, lui ditil en lui présentant cette lettre, le fruit de ce que vous me dîtes il y a huit jours. » Cette lettre, qui ne parle que du pouvoir prochain et du pouvoir éloigné de la grâce, en attira une seconde, et celle-là une autre, jusqu'à la dix-huitième, qui est la dernière des Provinciales . Voilà quel en a été le sujet et l'origine.

Reprenons le fil de notre discours. Au mois de juillet de l'année i65i, j'allai prendre des licences à Orléans1 avec M. Varet dont j'ai déjà parlé et qui a été depuis grand-vicaire de monseigneur l'archevêque de Sens, et avec M. Menjot, qui vit encore. On n'étoit pas en ce temps-là si difficile qu'on l'est aujourd'hui à donner des licences, ni les autres degrés de droit civil et canonique. Dès le soir même que nous arrivâmes, il nous prit fantaisie de nous faire recevoir, et, ayant heurté à la porte

1. M. E. Bimbenet a retrouvé dans le registre des Suppliques de l'Université d'Orléans (f° 3oo v°) la supplique de Charles Perrault, suivie de celle de Varet et de celle de Menjot, sous la date du 23 juillet i65i, afin « d'obtenir de passer leur examen et d'avoir leur degré en deux droits » . Mais rien n'indique, dans ce document, comment l'examen fut subi par les trois jeunes gens [E. Bimbenet, Essai sur la jeunesse de Molière et sur les mémoires de Charles Perrault, dans Mémoires de la Société d'Agriculture, Sciences, Belles-Lettres et Arts d'Orléans, t. XLIX (1876), p. 168].

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des écoles sur les dix heures du soir, un valet qui vint nous parler à la fenêtre, ayant sçu ce que nous souhaitions, nous demanda si notre argent étoit prêt. Sur quoi ayant répondu que nous l'avions sur nous, il nous fit entrer et alla réveiller les docteurs, qui vinrent au nombre de trois, nous interroger avec leur bonnet de nuit sous leur bonnet carré. En regardant ces trois docteurs à la foible lueur d'une chandelle, dont la lumière alloit se perdre dans l'épaisse obscurité des voûtes du lieu où nous étions, je m'imaginois voir Minos, ^Eacus et Rhadamante qui venoient interroger des ombres. Un de nous, à qui l'on fit une question dontil ne me souvient pas, répondit hardiment : Matrimonium est légitima maris et fœmiricv conjunctio, individuam vitœ consuetudinem continens, et dit sur ce sujet une infinité de belles choses qu'il avoit apprises par cœur. On lui fit ensuite une autre question sur laquelle il ne répondit rien qui vaille. Les deux autres furent ensuite interrogés, et ne firent pas beaucoup mieux que le premier. Cependant ces trois docteurs nous dirent qu'il y avoit plus de deux ans qu'ils n'en avoient interrogé de si habiles et qui en sçussent autant que nous. Je crois que le son de notre argent, que l'on comptoit derrière nous pendant que l'on nous interrogeoit, servit de quelque chose à leur faire trouver nos réponses meilleures qu'elles n'étoient. Le lendemain, après avoir vu l'église de Sainte-Croix, la figure de bronze de la Pucelle qui est sur le pont, et un grand nombre de boiteux et boiteuses parmi la ville, nous reprîmes le chemin de Paris. Le 27 du même mois, nous fûmes reçus tous trois avocats.

J'étudiai et appris fort bien quoique sans maître les lnstitutes, avec le secours des commentaires de Borkolten. Les lnstitutes sont un excellent livre et le seul que je voudrois qu'on conservât du droit romain. Car, hors ce

MÉMOIRES DE MA VIE 3i

livre, qui est très-bon pour fortifier le sens commun, les ordonnances et les coutumes, qu'il seroit utile de réduire à une seule pour toute la France, si cela se pouvoit, de même que les poids et les mesures, je crois qu'il seroit bon de brûler tous les autres livres de jurisprudence, digestes, codes, avec tous leurs commentaires, et particulièrement tous les livres d'arrêts, n'y ayant point de meilleur moyen au monde de diminuer le nombre des procès.

Je plaidai deux causes avec assez de succès, non point parce que je les gagnai toutes deux, car le gain ou la perte d'une cause viennent rarement de la part de l'avocat, mais parce que ceux qui m'entendirent témoignèrent être fort contens, surtout les juges, car, ayant été les saluer sur la fin de l'audience, ils me firent des caresses extraordinaires, et surtout M. Daubray, lieutenant civil, père de la malheureuse Mme de Brinvilliers . Il me pria même de m'attacher au Châtelet et que je recevrois de lui toute la faveur qu'un avocat pouvoit en souhaiter. J'eusse peutêtre mieux fait de suivre son conseil, mais mes frères me dégoûtèrent tellement de la profession d'avocat que je m'en dégoûtai aussi moi-même sensiblement. Il y avoit une raison très-forte pour cela : c'est que mon frère aîné, qui étoit très-habile avocat, sachant son métier parfaitement et ayant de l'esprit et de l'éloquence autant que pas un de ses confrères, ne faisoit presque rien dans sa profession ; il valoit beaucoup, mais il ne se faisoit pas valoir. Je crus qu'il en seroit de moi la même chose, et pis encore : il y a apparence que je ne me trompai pas.

Quoi qu'il en soit, mon frère, ayant acheté la charge de receveur général des finances de Paris et m'ayant proposé d'être son commis et d'aller demeurer avec lui, j'acceptai cette proposition, où je voyois d'ailleurs plus

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de douceur et de plaisir qu'à traîner une robe clans le Palais. Je fus dix ans avec lui, car j'y entrai au commencement de Tannée i054 et j'en sortis pour aller chez M. Colbert en 1664. Comme la commission de la recette générale ne m'occupoit pas beaucoup, car il ne s'agissoit que d'aller recevoir de l'argent et d'en donner soit à l'Epargne, qui ne s'appelloit pas encore le Trésor royal, soit à des particuliers assignés sur la recette générale, je me remis à étudier. Une bibliothèque fort belle, que mon frère acheta des héritiers de l'abbé de Serisi1, de l'Académie françoise et auteur de la Métamorphose des yeux de Philis en astres, en fut la principale occasion, par le plaisir que j'eus de me voir au milieu de tant de bons livres. Je me mis aussi à faire des vers et le Portrait d'Iris fut presque le premier ouvrage que je composai 2. Je n'ai rien fait de meilleur dans ce genre là : tant il est vrai que quand on a le goût naturellement, on fait aussi bien quand on commence que dans la suite, et que la différence n'est guère que dans la plus grande facilité de composer, que l'on acquiert avec le temps, c'est-àdire qu'on parvient à faire dans l'espace de huit jours ce que l'on rie faisoit qu'en deux mois de temps et davantage. Je fis ce Portrait d'Iris à Viry, sur une idée en lair, et ne crus nullement qu'il fût, à beaucoup près, aussi bon qu'il fût trouvé dans le monde quand il y parut. M. Quinault3 vint nous voir à Viry ; je le lui lus, et,

1. Germain Habert, poète et littérateur, frère de Philippe Habert et comme lui un des huit amis de Conrart qui formèrent le noyau de l'Académie française. Il était abbé commendataire de Saint-Vigor de Cerisy, au diocèse de Bayeux. Né à Paris vers 1614, il mourut le n mai 1 654 et ne fut remplacé qu'un an après à l'Académie par l'abbé Cotin, élu le 3 mai i655 (Raoul Bonnet, Isographie de l'Académie française, p. i3i).

2. Le Portrait d'Iris, ainsi que le Portrait de la voix d'Iris, ont été imprimés, dès i65g, dans le recueil de Divers portraits rassemblées par Hucl pour la Grande Mademoiselle.

3. Philippe Quinault, le poète dramatique connu surtout pour sa longue collaboration avec Lulli. Né ;à Paris, rue de Grenelle -Saint- Honoré, le

Frontispice dessiné par Le Brun du manuscrit des « Divers ouvrages »

de Charles Perrault.

(Musée Coudé, Chantilly).

comme il le trouva fort à son gré, je lui en donnai une copie. Étant de retour à Paris, il le montra à une jeune demoiselle dont il étoit amoureux et qui crut qu'il l'avoit composé pour elle. Il trouvoit son compte à la laisser dans cette erreur, et il ne crut point être tenu de la désabuser, de sorte que le portrait courut par tout Paris sous le nom de M. Quinault. On me parla de ce portrait ; et je dis que j'en avois fait un sous le même nom d'Iris, et dès que j'en eus dit le premier vers, on s'écria que c'étoit le même dont on me parloit. On me crut à ma parole, et M. Quinault se trouva un peu embarrassé ; cependant, comme il avoua franchement qu'il avoit été du bien de ses affaires galantes qu'on le crût auteur de cette pièce, qu'il serait très-aise d'avoir composée, cela ne lui fit aucun tort dans le monde. Je composai ensuite le Dialogue de V Amour et de V Amitié, qui eut beaucoup de vogue et qui fut imprimé plusieurs fois1; il a été traduit en italien par deux personnes différentes et M. Fouquet, surintendant des finances, le fit écrire sur du velin avec de la dorure et de la peinture.

Ma mère étant morte en l'année 1607, peu de temps après le mariage de mon frère le receveur général des finances, mariage qui lui donna beaucoup de joie2, la

3 juin i635, il avait donc sept ans de moins que Perrault. Fils d'un maître boulanger attaché à la personne de Tristan LTIermite qui l'aida de ses conseils et de sa bourse, il entra à l'Académie en 1670, un an avant Perrault. On trouve dans un des manuscrits de Conrart, à la bibliothèque de l'Arsenal (n° 5, 418, p. 709), une copie de l'opuscule de Perrault, signée d'abord Quinault, dont le nom a été biffé et remplacé par celui du véritable auteur. On y lit également en face de la mention d'Iris : « C'est Mme Bordier », et sans doute qu'il y faut voir la désignation de la personne à laquelle Quinault avait fait application de ces compliments en l'air.

1. A Paris chez Charles de Sercy, au Palais, dans la salle Dauphine, à la Bonne Foi couronnée, 1660. Petit in-8°, de 14 feuillets liminaires non chiffrés, 74 pages et 3 feuillets non chiffrés à la fin. Il y a une autre édition sous la date de i665. Je n'ai pas retrouvé de traduction italienne de cet opuscule, non plus que le manuscrit enluminé que Fouquet en fit faire.

2. Pierre Perrault épousa à l'église Saint-Merry le 6 novembre i656, Cathe-

maison de Viry fut donnée à mon frère le receveur dans le partage que nous fîmes des biens de la succession de la famille. Il y fit bâtir un corps de logis, et, comme javois un plein loisir, car mon frère avoit pris un commis pour sa recette générale, je m'appliquai à faire bâtir cette maison, qui fut trouvée bien entendue. Il est vrai que mes frères avoient grande part au dessein de ce bâtiment, mais je n'avois pour ouvriers que des Limousins qui n'avoient fait autre chose toute leur vie que des murs de clôture. Je leur fis faire aussi la rocaille d'une grotte, qui étoit le plus bel ornement de cette maison de campagne \ Quand ils montraient tout cela à leurs amis limousins comme leur ouvrage, ils les étonnoient fort, et ils s'acquirent une grande réputation d'habileté. Je rapporte ici la part que j'ai au bâtiment de Viry, parce que le récit qu'on en fit à M. Golbert fut cause particulièrement de ce qu'il songea à moi pour en faire son commis dans la surintendance des bâtiments du roi, ce qui arriva vers la fin de l'année i663, en la manière que je vais dire.

Vues que doit avoir un surintendant des bâtimens. — Dès la fin de l'année 1662, M. Golbert, ayant prévu ou sachant déjà que le Roi le ferait surintendant de ses bâtimens, commença à se préparer à la fonction de cette charge, qu'il regarda comme beaucoup plus importante quelle ne paraissoit alors entre les mains de M. de Ratabon2. Il songea qu'il aurait à faire travailler non-seule-

rine Lormier, fille d'un conseiller à la cour des Aides et veuve d'un certain Barthélémy de La Borie (Jal, Dictionnaire critique, col. i3ai).

1. Suivant Anatole de Montaiglon, cette grotte en rocaille subsisterait encore dans une maison de Viry [Réunion des sociétés des beaux-arts des départements, t. XVI (1892), p. 3a].

■2. Antoine de Ratabon, chevalier, seigneur de Trememont, conseiller du roi, mourut le 12 mars 1670, à l'âge de ciDquanIc-trois ans. Il avait été surintendant et ordonnateur général des bâtiments, arts et manufactures de France. Quoique Colbert fut surintendant des finances dès 1662, il ne succéda à

ment à achever le Louvre, entreprise tant de fois commencée et toujours laissée imparfaite, mais à faire élever beaucoup de monumens à la gloire du Roi, comme des arcs de triomphe, des obélisques, des pyramides, des mausolées : car il n'y a rien de grand ni de magnifique qu'il ne se proposât d'exécuter. Il songea qu'il faudroit faire battre quantité de médailles pour consacrer à la postérité la mémoire des grandes actions que le Roi avoit déjà faites, et qu'il prévoyait devoir être suivies d'autres encore plus grandes et plus considérables ; que tous ces grands exploits devant être mêlés de divertissements dignes du prince, de fêtes, de mascarades, de carrousels et d'autres délassemens semblables, et que toutes ces choses devant être décrites et gravées avec esprit et avec entente pour passer dans les pays étrangers, où la manière dont elles sont traitées ne fait guère moins d'honneur que les choses mêmes, il voulut assembler un nombre de gens de lettres et les avoir auprès de lui pour prendre leurs avis sur ces matières et former une espèce de petit conseil pour toutes les choses dépendantes des belles lettres. Il avoit déjà jette les yeux sur M. Chapelain * qu'il reconnoissoit, comme il m'a fait

Ratabon qu'à la date du Ier janvier 1664 dans la charge de surintendant des bâtiments. Tous les comptes de l'administration de Colbert sont maintenant conservés aux Archives nationales, sauf pour les quatre premières années qui se trouvent à la Bibliothèque nationale. Ils ont été publiés par M. Jules Guiffrey, avec autant de soin que de compétence [Comptes des bâtiments du roi sous le règne de Louis XIV, t. I (1881), in-40], et, s'ils montrent l'activité de Colbert, ils prouvent aussi combien Perrault fut un collaborateur zélé et consciencieux.

1. Jean Chapelain, poète et littérateur, né à Paris le 4 décembre i5cp et mort dans la même ville le 22 février 1674, fut un des membres fondateurs de l'Académie française, dont il détermina le genre de travaux, en traçant, à la demande de Richelieu, le plan d'un dictionnaire et d'une grammaire française, et en rédigeant les Sentiments de V Académie sur le Cid. Esprit judicieux, mais pauvre poète, il acquit ainsi, sur les gens de lettres, une sorte d'autorité qu'il conserva sous Colbert, mais qu'il perdit quand il mit au jour les premiers chants de son poème de la Pucelle, qu'on attendait comme un chefd'œuvre et qui fut bien loin de répondre à cet espoir. Tamizey de Larroque

l'honneur de me le dire plus d'une fois, pour l'homme du monde qui avoit le goût le meilleur et le sens le plus droit pour toutes ces matières ; sur M. l'abbé de Bourseis ' qu'il connaissoit de longue main pour un prodige de science et de littérature, et sur M. l'abbé de Cassagnes2, qui, par une pièce en vers qu'il avoit faite où Henri IV donne des instructions au roi son petit fils avoit mérité son estime et sa bienveillance. Il lui manquoit un quatrième, car il avoit résolu que cette assemblée fût au moins de quatre personnes. Pour l'avoir, il s'adressa à M. Chapelain, qui, de son pur mouvement et sans que j'en sçusse rien, m'indiqua à lui avec des éloges beaucoup au-dessus de ce que je méritois. M. Golbert lui demanda si j'étois le frère du receveur général des finances, et si c'étoit moi qui avois fait deux odes, l'une sur la paix, et l'autre sur le mariage du roi. M. Chapelain lui ayant dit que oui : « Je suis déjà très-content de sa poésie, lui dit-il, et monsieur le cardinal a pris grand plaisir à les lire dans son voyage3 ; mais il seroit bon de

a publié deux volumes de Lettres de Chapelain (in-4°, dans la collection des Documents inédits sur l'histoire de France), épaves d'une correspondance bien plus considérable et qui semble perdue. On peut consulter également La Bretagne àl Académie française au XVIIe siècle, par René Rerviler (2e édition, 1 879»); Valentin Conrart, par R. Kerviler et Ed. de Barthélémy (1881) et Chapelain et nos deux premières académies, par l'abbé A. Favre (1890).

1. Amable de Bourzeis, abbé de Saint-Martin-de-Cores, au diocèse d'Autun, conseiller du roi, prédicateur, controversisle, érudit, chargé, en 1666, d'une mission diplomatique en Portugal, fut l'un des membres fondateurs de l'Académie française. Né à Volvic (Puy-de-Dôme), le 5 avril 1606, il est mort à Paris, rue Neuve-des-Bons Enfants, le 2 août 1672 (Raoul Bonnet, Isographie de l'Académie française , p. 39).

a. L'abbé Jacques Cassagne, poète, docteur en théologie, bibliothécaire du roi, prédicateur et traducteur, fut élu, en 1662, à l'Académie française en remplacement de Saint-Amand. Il n'avait alors que vingt-sept ans, étant né à Nîmes en août i635 (R. Bonnet, op. cit., p. 48). Il mourut le 19 mai 1679, à Paris, à Saint-Lazare, où il avait dû entrer, « son esprit s'étant dérangé ». On peut consulter une spirituelle Notice sur l'abbé Cassagne, lue à la séance publique de V Académie du Gard, le 29 avril 1 85g, par M. Gaston Boissier.

3. Ceci est confirmé par une lettre de Colbert à Mazarin, du 16 mars 1660, publiée dans le recueil de Pierre Clément, t. I, p. 44o.

que je visse de sa prose. » Ils convinrent que M. Chapelain me prieroit, comme de son chef, de faire une pièce en prose sur l'acquisition de Dunkerque1, que le Roi venoit de faire. Je la fis telle que vous l'avez lue dans le premier recueil de mes ouvrages. Elle plut, et le troisième jour de février i663, nous nous rendîmes, M. Chapelain2 et moi, suivant Tordre qui nous en avoit été donné, chez M. Colbert. On nous mena dans une chambre où nous trouvâmes M. l'abbé de Bourseis et M. l'abbé de Cassagnes, qui avoient aussi été mandés et où M. Colbert vint nous trouver. D'abord il nous demanda le secret sur ce qu'il nous alloit dire, ensuite il nous déclara pourquoi il nous avoit fait venir, que c'étoit pour se faire, ainsi que je viens de le marquer, une espèce de petit conseil qu'il pût consulter sur toutes les choses qui regardent les bâtimens et où il peut entrer de l'esprit et de l'érudition ; qu'il souhaitoit que nous nous assemblassions chez lui deux fois la semaine, le mardi et le vendredi.

Ce dernier jour fut choisi, parce qu'il ne se tenoit point de conseil, et qu'il le prenoit pour se reposer, ou plutôt pour travailler à d'autres affaires que celles du courant. Car M. Colbert ne connaissoit guère d'autre repos que celui qui se trouve à changer de travail, ou à passer d'un travail difficile à un autre qui l'est un peu moins. Dès le même jour il voulut qu'on commençât à travailler devant lui, et ce fut à mettre par écrit ce qu'il venoit de nous dire. Je fus choisi pour tenir la plume, qui m'est toujours demeurée. Il nous quitta pour aller chez le Roi

i. Discours sur l'acquisition de Dunkerque par le Roi, en l'année i663, dans le Recueil de divers ouvrages en prose et en vers dédié à son Altesse Monseigneur le Prince de Conti. Paris. Jean Guignard, i6;5, in-4°, p- 88; et seconde édition. 1676, in-12, p. 82.

2. La lettre dans laquelle Chapelain expose à Colbert ses idées au sujet de cette petite académie est datée du 18 novembre 1662. On la trouvera dans le recueil de ses lettres publié par Tamizey de Larroque, t. II, p. 272.

et à son retour, nous ayant trouvés chez lui, il approuva ce que nous avions rédigé par écrit et m'ordonna d'avoir un registre pour l'y mettre et tout ce qui seroit fait et résolu à l'avenir. Le i5 février en suivant, un commis de M. Golbert m'apporta une bourse fort propre dans laquelle il y avoit cinq cents écus en or ; cette gratification a toujours continué et augmenta de 5oo livres en l'année 166(9] et a duré sur ce même pied jusqu'en l'année i683.

Médaille de V alliance des Suisses. — Dans ce tempslà, les Suisses venoient d'arriver pour renouveler leur alliance avec la France. Il fallut faire une médaille sur ce sujet, et ce fut le travail où s'occupa notre naissante Académie. M. l'abbé de Bourseis fut celui qui y eut le plus de part, car le vers qui en fait la légende est tout de lui :

Nulla dies sub me natoque hœc fœdera rumpet.

Devise pour Monseigneur le Dauphin. — Peu de jours après, M. Colbert demanda une devise pour Monseigneur le Dauphin, qui n'avoit encore que trois ou quatre ans. J'eus le bonheur d'en faire une qui fut agréée préférablement à plusieurs autres. Le corps est un éclat de tonnerre qui sort de la nue avec ce mot : Et ipso terret in ortu. Elle fut mise sur les enseignes du régiment de Monseigneur le Dauphin et sur les casaques de ses gardes.

Correction des ouvrages faits à la louange du Roi. — Quand il n'y avoit pas d ouvrage de commande, l'Académie travailloit à revoir et à corriger les ouvrages, soit de prose, soit de vers, qui se composoient à la louange du Roi, pour les mettre en état d'être imprimés à l'imprimerie du Louvre. Il en a été corrigé de quoi faire un

très-gros volume1, et j'ai rendu les manuscrits de ces ouvrages-là, qui remplissoient deux fort grands portefeuilles. Chacun de ceux qui composoient cette petite Académie travailloit aussi de son côté à des ouvrages particuliers sur les belles actions de Sa Majesté.

Tapisseries des Quatre Eléments. — M. Golbert nous demanda des desseins pour des tapisseries qui dévoient se faire à la manufacture des Gobelins. Il en fut donné plusieurs entre lesquels on choisit celui des quatre élémens, où on trouva le moyen de faire entrer plusieurs choses à la gloire du Roi. Gomme ces tapisseries se voient tous les jours et qu'elles sont en estampes qui avec le discours qui les accompagne forment un très-beau volume, je n'en dirai pas davantage. J'observerai seulement que toutes les devises sont de moi. A d'autres qu'à mes enfans je n'aurois pas fait cette remarque et moins encore celle que je vais faire, qui est qu'ayant porté à M. Colbert 48 devises pour cette tapisserie, sçavoir seize de l'abbé de Bourseis, seize de l'abbé de Gassagnes et seize de ma façon, toutes mêlées les unes avec les autres, afin qu'il en choisît seize sans sçavoir qui en étoit l'auteur, il s'en trouva quatorze des miennes qui méritèrent d'être choisies. Dans la joie que j'en eus, je ne pus m'empêcher de lui dire cette circonstance. Sur quoi il me demanda quelles étoient les deux devises de ma façon qu'il n'avoit pas choisies, et moi les lui ayant marquées : « Ces deux-là, me dit-il, me semblent aussi bonnes que les deux que j'ai prises à leur place : il faut les joindre avec les autres et qu'elles soient toutes de vous. »

i. Ceci est. confirmé par les Lettres de Chapelain, publiées parTamirey de Larroque (t. II, 2 janvier i65g, 20 décembre 1672, passim). On y trouve l'indication de nombre d'ouvrages, poèmes ou épitres dédicatoires, qui furent revisés ainsi par les membres de cette réunion, sans parler de l'énumération de leurs propres travaux. Perrault, comme il était naturel, fut un des plus actifs à la besogne.

Tapisseries des Quatre Saisons. — On fit ensuite Le dessein de la tenture des quatre saisons de Tannée sur le modèle de celle des quatre élémens, qui est aussi gravée et accompagnée de semblables explications. Des seize devises qui ornent cette tenture, il y en a neuf qui sont de moi. La vérité est que j'ai eu du talent pour faire des devises, et je crois en avoir fait moi seul pendant quinze ou seize années, autant que tous les autres ensemble. Il y en a un recueil que l'on trouvera parmi mes papiers en suite d'un discours sur les devises.

L'intention de M. Golbert étoit que nous travaillassions à l'histoire du Roi, et pour y parvenir il me faisoit écrire, dans le registre dont je viens de parler, plusieurs choses que le Roi avoit dites, pour les insérer dans son histoire. Je me souviens, entre autres, de celle-ci. Un jour il dit en présence de M. de Villeroy, de M. Le Tellier, de M. de Lionne, de M. le maréchal de Grammont, de M. Colbert et de quelques autres dont il ne me souvient pas : « Vous êtes tous mes amis et ceux de mon royaume que j'affectionne le plus et en qui j'ai le plus de confiance. Je suis jeune, et les femmes ont ordinairement bien du pouvoir sur ceux de mon âge. Je vous ordonne à tous que, si vous remarquez qu'une femme, quelle qu'elle puisse être, prenne empire sur moi et me gouverne le moins du monde, vous ayez à m'en avertir. Je ne veux que vingt-quatre heures pour m'en débarrasser et vous donner contentement là-dessus. » Il me faisoit aussi écrire des actions fort considérables de Sa Majesté, lesquelles étoient ou peu connues de tout le monde, ou dont les motifs et quelques circonstances n'étoient sçues que de lui seul. Je me souviens qu'il me dicta toute l'affaire de M. Fouquet d'un bout à l'autre, que j'y retouchai trois ou quatre fois différentes et par son ordre

avant que de la transcrire dans le registre1. J'oubliois de remarquer que peu de temps après qu'il nous eut assemblés, il nous mena faire la révérence au Roi. C'étoit dans le temps que la Reine mère étoit malade de la maladie dont elle mourut. Le Roi étoit dans une petite garde-robe derrière la chambre de la Reine, d'où il alloit à tout moment la voir, la servant, dans sa maladie, presque dans tous ses besoins, soit pour lui donner à boire, soit pour lui porter ses bouillons ; fds n'ayant jamais davantage honoré sa mère pendant toute sa vie.

Réponse du Roi à la Petite Académie. — Après que M. Golbert nous eut présentés au Roi, il nous dit ces paroles : « Vous pouvez, Messieurs, juger de l'estime que je fais de vous, puisque je vous confie la chose du monde qui m'est la plus précieuse, qui est ma gloire. Je suis sûr que vous ferez des merveilles ; je tâcherai de ma part de vous fournir de la matière qui mérite d'être mise en œuvre par des gens aussi habiles que vous êtes. » Quelque temps après, M. Charpentier2, dont M. l'abbé de Bourséis et M. Chapelain parlèrent avantageusement à M. Colbert, fut mis dans cette petite Académie. Nous jettâmes tous les yeux sur lui pour écrire l'histoire du Roi, c'est-à-dire pour tenir la plume; car toute la compagnie devoit y travailler en la revoyant et en la corrigeant. Lorsqu'il fut question comment il y travailleroit, on lui dit qu'il se servît des gazettes et de tout ce qui se peut recouvrer dans le public pour former le corps de son histoire; qu'à mesure qu'il auroit fait quelque chose de considérable et que l'Académie l'auroit revu, M. Col-

1. L'abbé de Choisy assure dans ses Mémoires (éd. de Lescure, t. II, p. i34) qu'il a connu par Perrault quelques particularités de cette fameuse affaire.

2. François Charpentier, né à Paris le i5 février 1620, mort le 22 avril 1702, élu à l'Académie française en i65o.

bcrt y ajoutèrent ou en retrancheroit ce qu'il jugeroit nécessaire.

Manière de travailler à V histoire du Roi. — Pour faciliter la chose, je proposai un expédient qui étoit que, quand M. Charpentier auroit composé la valeur d'un petit cahier et que ce cahier auroit été revu par la compagnie, il l'envoyeroit à M. Colbert dans un paquet qu'on mettroit sur sa table avec les autres paquets de lettres qu'il recevoit incessamment, de sorte que la lecture qu'il feroit de ce cahier le délasseroit de la lecture des autres lettres, et qu'en mettant en marge ou en interligne ce qu'il jugeroit à propos d'y ajouter, et en rayant ce qu'il faudroit en retrancher, la chose se feroit sans que ce travail consumât un temps particulier et fût une opération de surcroît à toutes les autres. M. Colbert approuva fort cet expédient, mais M. Charpentier ne voulut jamais l'accepter, voulant toujours que M. Colbert lui fournît des mémoires et l'entretînt du secret des affaires, ce qu'il n'avoit pas le temps de faire et qu'il ne fit point. Ainsi, la chose en demeura là. Ce fut une grande perte pour la petite Académie et un bonheur pour M. Pelisson *, et particulièrement pour MM. Racine et Despréaux, qui ont été chargés d'écrire l'histoire du Roi par Mme de Montespan, qui regarda ce travail comme un amusement dont elle avoit besoin pour occuper le Roi. Ils en ont reçu de très-grandes récompenses en différents temps.

Etablissement de V Académie des Sciences. — M. Colbert, ayant formé cette petite Académie, songea à en établir une plus grande et plus considérable pour l'avancement et la perfection de toutes les sciences2. 11 se fit

i. Paul Pellisson, dit Pellisson-Fontanicr, né à Bézicrs le 3o octobre 1624» mort à Versailles le 7 février 1693, élu, le 3o décembre i652, à l'Académie française, dont il écrivit l'histoire.

1. Sur les origines de l'Académie des Sciences on peut consulter le livre d'Alfred Maury (L'ancienne Académie des Sciences, 1864, in-8°) et la notice

donner d'abord un mémoire de tous les hommes sçavans qui s'assembloient alors chez M. de Monmort1, conseiller d'Etat, fort amateur de toutes les sciences et de tous les sçavans, comme aussi de tous ceux qui étoient en réputation d'être extraordinairement habiles en quelque science, soit dans le royaume, soit dans les pays étrangers. M. Chapelain, M. 1 abbé de Bourséis et M. de Carcavi2 furent ceux qu'il consulta particulièrement sur ce choix. Voici le nom de ceux qui furent choisis les premiers : MM. Garcavi, Roberval3, Huygens', Frenicle5, Picard6,

plus récente de M. Gaston Darboux, dans l'ouvrage sur l'Institut de France (Paris, H. Laurens, 1907). Sur les membres qui composèrent cette compagnie jusqu'à la Révolution, on trouvera d'utiles détails dans l'ouvrage d'Ernest Maindron, L'ancienne Académie des Sciences, les Académiciens — 1666- 1793 — (Paris, 1895, in-8°). Disons seulement que, fondée par Colbert, cette institution ne subsista pendant trente-trois ans qu'en vertu d'une simple autorisation de Louis XIV, et ce fut seulement le 26 janvier 1699 qu'un règlement en 5o articles lui fut donné. Ce ne fut pas la partie la moins importante de son existence, encore que son activité n'ait pas fourni tout ce qu'on pouvait en attendre, au dire de Lister (Voyage à Paris en 1698, p. 80).

1 . Henri-Louis Habert, seigneur de Montmor et du Mesnil, né à Paris en 1600 et mort dans la même ville le 21 janvier 1679 (R. Bonnet, Isographie de l'Académie française, p. i32). Arrière-petit-neveu de Budé, cousin de G. Habert de Cérisy et de Philippe Habert et membre comme eux de l'Académie française dès sa fondation, il contribua grandement, comme on le voit, à la fondation de l'Académie des Sciences, par les assemblées des savants qui se tenaient chaque semaine chez lui et où l'on s'occupait surtout de physique. Voir dans le t. Ier de l'Histoire de l'Académie française (éd. de i858, p. 520), une lettre de Sorbière à Hobbes où est reproduit le Règlement de V Assemblée qui se fit à Paris chez M. de Montmor, l'an 1657.

2. Pierre de Carcavy, natif de Lyon, d'abord conseiller au parlement de Toulouse, puis membre de l'Académie des Sciences en qualité de géomètre, exerça les fonctions de garde de la Bibliothèque du roi, tout en veillant sur celle de Colbert. Il mourut en avril 1684.

3. Gilles Personne de Roberval, géomètre, professeur de mathématiques au Collège royal, né à Roberval, près Beauvais en 1602, mort en novembre 1675.

4. Christian Huyghens, né à La Haye, le 14 avril 1629, mort le 8 juillet 1695, inventa le ressort spiral des montres.

5. Bernard Frenicle de Bessy, géomètre, conseillera la cour des Monnaies né à Paris en 1600, mort le 17 janvier 1675.

6. L'abbé Jean Picard, dont il sera question plus loin assez longuement, naquit à la Flèche le 21 juillet 1620 et mourut à Paris le 12 octobre 1682. Il fut le plus grand astronome de son temps. Il appliqua les lunettes aux ins-

Duclos1, Bourdelin2, de La Chambre3, Perrault, Auzout\ Pecquet5, Buot6, Gayant7, Mariotte8 et Marchand9. J'eus bien de la peine à faire consentir votre oncle à être de cette Académie, non point qu'il ne se tînt très honoré qu'on eût songé à lui, mais parce, disoit-il, qu'il n'avoit point les qualités nécessaires pour être mis avec tant d'excellens hommes. Cette modestie étoit sincère, quoi qu'il eût lui seul les talens de dix autres. La famille, qui se joignit à moi et qui passa plusieurs jours à le presser là-dessus, eut bien de la peine à le faire résoudre. Dans la suite, M. Duhamel10, abbé de Saint-

trumcnts destinés à la mesure des angles et aux niveaux, créant ainsi le premier des instruments de précision qui permirent des observations astronomiques et géodésiques d'une exactitude inconnue auparavant.

i. Samuel Cottereau Duclos, médecin ordinaire du roi, né à Paris, mort en 1 7 1 5 , dans un couvent de capucins, où il était entré en i685.

i. Claude Bourdelin, chimiste, né à Yillefranche, près de Lyon, en 1621, mort le i5 octobre 1699.

3. Marin Cureau de La Chambre, écrivain et physicien, médecin ordinaire du roi et démonstrateur au Jardin des Plantes. 11 avait été agrégé aux membres fondateurs de l'Académie française à la fin de décembre i634. Né à Saint- Jean d'Assé, au domaine de La Chambre, près Le Mans, en i5g6, il mourut à Paris, rue de Grenelle, le 29 novembre 1669 et fut inhumé à Saint-Eustache. On peut consulter sur lui : Marin et Pierre Cureau de La Chambre, par René Kerviler (Le Mans, 1877, in-8°).

4. Adrien Auzout, né à Rouen, en i63o, mort en 1691. Il vécut dix-sept ans en Italie, où il étudia particulièrement l'architecture antique [Voyage de Lister à Paris en 1698, publié par la Société des Bibliophiles français, p. 97).

5. Jean Pecquel, médecin et ami de Fouquet et de MmC de Sévigné, docteur de la faculté de Montpellier, né à Dieppe en 1622, mort à Paris en février 1674.

6. Jacques Buot, cosmographe et ingénieur du roi, professeur de mathématiques des pages de la grande écurie, mort en 1673.

7. Louis Gayant, chirurgien des armées du roi, professeur aux Ecoles de physique, né à Clermont-en-Beauvaisis, mort à Maëstricht, le 19 octobre 1673.

8. L'abbé Edme Mariotte, célèbre physicien, inventeur de la loi de ph}rsique à laquelle son nom reste attaché. Né en Bourgogne en 1620 (?), il fut prieur de Saint-Martin-sous-Beaune et mourut à Dijon le 12 mai 1684.

9. Nicolas Marchant, directeur pour les Plantes du Jardin royal, docteur en médecine de l'Université de Padoue, premier botaniste de Monsieur, Gaston de France, mort en 1678.

10. Jean-Baptiste Duhamel, oratorien,curé de Neuilly-sur-Marne, aumônier

Lambert, fut admis dans l'Académie, son mérite ayant été connu à l'occasion de la traduction qu'il fit des Droits de la reine, en latin, comme je le dirai ci-après. M. l'abbé Galois1 le suivit; mon frère le médecin l'avoit indiqué à M. Colbert pour être son bibliothécaire, et c'est par-là qu'il entra dans l'Académie. M. Blondel2, qui depuis a été maître de mathématiques de Monseigneur le Dauphin, y entra ensuite, et ce fut moi qui le proposai. M. de Cassini3 fut proposé environ ce temps là par M. de Carcavi, qui le fit venir de Boulogne en Italie, où il étoit professeur, et lui fit donner neuf mille livres de pension dont il jouit encore aujourd'hui. M. de Carcavi espéroit d'en faire son gendre, mais ce projet ne réussit pas, et M. de Cassini prit alliance d'un autre côté. M. Dodart4, ayant été proposé par mon frère le médecin, fut reçu

du roi, né à Vire en 1624, mort le 6 août 1706. Astronome, physicien, théologien, il fut le premier secrétaire perpétuel de l'Académie (4 février 1666).

1. L'abbé JeanGalloys, né à Paris, le 14 juin i632, mort dans la même ville le 19 avril 1707. Rédacteur et l'un des fondateurs du Journal des savants (1 665-1674), abbé de Saint-Martin-de-Cores, près d'Avallon, garde de la Bibliothèque du roi après la mort de Colbert, professeur de grec au Collège de France, membre de l'Académie des Inscriptions et de l'Académie des Sciences (1668), élu à l'Académie française, le 5 décembre 1672, en remplacement de l'abbé de Bourzeis.

2. François Blondel, seigneur des Croisettes et de Gaillardon, maréchal des camps et armées du roi, professeur de mathématiques du Dauphin, lecteur au Collège royal, directeur de l'Académie d'architecture, conseiller d'Etat, architecte, auteur de la porte Saint-Denis et de la porte Saint-Bernard (aujourd'hui détruite). Né à Ribemont (Aisne) en 1617 et mort à Paris le 21 janvier 1686, il fut admis, en 1669, à l'Académie des Sciences, en qualité de géomètre.

3. Jean-Dominique Cassini, né à Perinaldo, dans le comté de Nice, le 8 juin 1625, mort à Paris, le 14 septembre 1712. Il enseignait l'astronomie à Bologne, quand il vint s'établir en France. Admis à l'Académie des Sciences en qualité d'astronome en 1669, il fut naturalisé français en 1673 et organisa l'Observatoire, dont il n'approuvait pas les plans. Cassini épousa Geneviève de Laistre, fille de Pierre de Laistre, lieutenant général à Clermont-en-Beauvaisis.

4. Denis Dodart, né à Paris en i634, admis à l'Académie comme botaniste en 1673, mort le 5 novembre 1707. Médecin de Louis XIV, de la princesse de Conti et de la duchesse de Longueville ; docteur régent de la faculté de Médecine ; professeur de pharmacie.

peu de temps après. A l'égard de M. du Vernay1, il n'y fut mis qu'après la mort de M. Gayant, chirurgien, pour faire les dissections en sa place; ce fut mon frère qui l'indiqua et qui luy aida de son crédit, de son argent et même de son sçavoir, pour remplir d'abord avec dignité tout son emploi. Environ le même temps, M. de la Ilire2 fut reçu dans l'Académie.

Outre les hommes que je viens de nommer, qui tenoient les premières places dans l'Académie, il y en avoit d'autres d'une classe inférieure et qui n'y étoient que pour écouter et pour exécuter ce qui avoit été résolu par la compagnie, et particulièrement pour faire des observations dont elle avoit besoin. De ce nombre étoient le sieur Richer3, qui alla à la Gayenne pour y faire des observations; le sieur Niquet*, qui avoit soin de la construction des modèles et des machines qu'on faisoit faire, soit que ces machines fussent anciennes, comme la pompe du Pont-Neuf, les grues, les engins, les moulins à vent, etc., soit qu'elles fussent de nouvelle invention, comme des machines à nettoyer des ports de mer, à scier des pierres, à faire des bas de soie3, des rubans, etc. Il y avoit encore plusieurs de ces élèves dont les noms ne

i. Guichard-Joseph-Pierre Du Verney, professeur danatomie au Jardin royal, né à Feurs-en-Forez (Loire), le 5 août 1648 ; admis en 1676, comme anatomiste ; mort le 10 septembre 1730.

2. Philippe de La Hire, professeur de mathématiques au Collège royal, membre de l'Académie d'architecture, né à Paris, le 18 mars 1640 ; admis comme astronome à l'Académie des Sciences, en 1678 ; mort à Paris le 21 avril 1718.

3. Jean Richer, né en i63o ,mort à Paris en 1696, a publié des Observations astronomiques et critiques faites en Vile de Cayenne (1679).

4. Antoine Niquet. On le voit figurer jusqu'en 1675 sur les comptes des bâtiments du roi, « en considération du soin particulier qu'il prend des modèles de machines de l'Académie ».

5. Dans son livre intitulé le Cabinet des beaux-arts, Perrault revient (p. 40) sur la machine à faire des bas de soie, qu'il regarde « comme le fruit de la plus profonde méditation dont l'esprit humain soit capable p, déclarant « qu'il est fâcheux qu'on ignore le nom de celui qui l'a trouvée ».

me reviennent pas à la mémoire. Le sieur Couplet1 fut nommé pour être comme l'huissier de la compagnie et depuis il fut fait concierge de l'Observatoire dès qu'on commença à le bâtir.

Il fut réglé que l'Académie s'occuperoit à cinq choses principales : aux mathématiques, à l'astronomie, à la botanique ou science des plantes, à Tanatomie et à la chymie. M. Roberval, M. Frenicle, M. Huygens et M. Blondel s'appliquoient particulièrement à ce qui regarde les mathématiques; M. de Cassini, M. Auzout, et depuis M. de la Hire, eurent l'astronomie pour leur partage; M. de La Chambre, M. Perrault, M. Gayant, et depuis M. du Vernay, travaillèrent à l'anatomie; M. Duclos, M. Bourdelin, et depuis M. Borel2, eurent soin de la chymie; M. DodardetM. Marchand s'appliquèrent à la connaissance des plantes et de tout ce qui regarde la botanique. M. du Hamel fut d'abord le secrétaire de la compagnie, et M. Colbert de Croissi l'ayant quelque temps après mené en Angleterre, où il alla en qualité d'ambassadeur, M. l'abbé Gallois en fit la fonction, et M. du Hamel, étant de retour, reprit sa place et l'occupe encore.

M. l'abbé de Bourséis demanda qu'il y eut des académiciens pour la théologie, et M. Colbert l'ayant agréé, plusieurs docteurs en théologie furent nommés, entre autres l'illustre M. Ogier3, le plus célèbre prédicateur de son temps, qui, après avoir charmé Paris, s'étoit fait admirer en Allemagne à la suite de M. d'Avaux, ambassadeur, qui Tavoit emmené en qualité de son ami. Ce

1. Claude-Antoine Couplet, ingénieur hydraulicien, professeur de mathématiques des pages de la Grande Ecurie, né à Paris le 20 avril 1642, mort le 25 juillet 1722, fut trésorier de l'Académie des sciences en 1696.

2. Pierre Borel, médecin du roi, né à Castres, en 1620, mort dans la même ville, en 1689, admis à l'Académie des Sciences en 1674.

3. François Ogier, mort le 28 juin 1670, et son frère aîné Charles Ogier, mort le 11 août i654.

M. Ogier avoit un frère fort illustre aussi qui a écrit ses voyages vers le Nord très-élégamment, sous le titre d'Iter Danicum . Ils avaient deux sœurs d'un mérite extraordinaire et qui étoient fort amies de toute notre famille. Les conférences de théologie durèrent peu, car la Sorbonne, qui en fut allarmée, vint par députés s'en plaindre à M. Colbert, qui se rendit à leurs remontrances, n'ayant pas pu disconvenir qu'il y avoit du péril à laisser le pouvoir à des particuliers de disputer sur des matières de religion, qu'il falloit laisser entre les mains des Facultés établies pour en connoître. Il fut en même temps résolu que dans l'Académie occupée aux sciences que j'ai marquées, on ne disputeroit point de matière de controverse ni de politique, à cause du péril qu'il y a de remuer ces matières sans mission ou sans nécessité. Il fut encore ordonné que les astronomes ne s'appliqueroient point à l'astrologie judiciaire, et que les chymistes ne travailleroient point à la pierre philosophale, ni près, ni loin, ces deux choses ayant été trouvées très-frivoles et très-pernicieuses.

Gratification des gens de lettres. — Cette Académie n'étoit pas encore tout à fait établie que M. Colbert fit un fonds de la somme de cent mille livres sur l'état des bâtimens du roi , pour être distribuée aux gens de lettres. Tout ce qui se trouva d'hommes distingués pour l'éloquence, la poésie, les méchaniques et les autres sciences, tant dans le royaume que dans les pays étrangers, reçurent des gratifications, les uns de i ooo écus, les autres de 2000 livres, les autres de 5oo écus, d'autres de 1200 livres, quelques-uns de 1000 livres, et les moindres de Goo livres. Il alla de ces pensions en Italie, en Allemagne, en Danemark, en Suède, et aux dernières extrémités du Nord ; elles y alloient par lettres de change et à l'égard de celles qui se distribuoient à Paris, elles

se portèrent la première année chez tous les gratifiés par le commis du trésorier des bâtimens, dans des bourses de soie et d'or les plus propres du monde ; la seconde année dans des bourses de cuir, et comme toutes choses ne peuvent pas demeurer au même état et vont naturellement en diminuant, les années suivantes il fallut les aller recevoir soi-même chez le trésorier, en monnoie ordinaire, et les années commencèrent à avoir quinze et seize mois. Quand on déclara la guerre à l'Espagne une grande partie de ces gratifications s'amortirent et il ne demeura presque plus que celles des académiciens de la petite Académie et de l'Académie des sciences, ce qui a continué et continue encore jusqu'à présent. Votre oncle le médecin a toujours eu 2000 livres d'appointement, comme étant de l'Académie des sciences, sans compter les gratifications qu'il a reçues comme travaillant aux desseins du Louvre, de l'Observatoire et de l'Arc de Triomphe et de plusieurs ouvrages faits à Versailles, comme je le dirai en son lieu.

Il fut résolu que l'Académie des sciences s'assembleroit à la Bibliothèque du Roi, dans une salle basse, où elle s'assemble encore, et qu'elle y tiendroit ses assemblées deux fois la semaine, le mercredi et le samedi.

Etablissement d'un laboratoire pour la chymie dans le logis de la Bibliothèque royale. — Deux choses ayant paru nécessaires pour mettre l'Académie en état de travailler et de répondre à ce que l'on se promettoit de son établissement, sçavoir un laboratoire pour la chymie et un observatoire pour l'astronomie, M. Colbert ordonna que l'on construiroit un laboratoire dans l'endroit du logis de la bibliothèque qui s'y trouveroit propre et qu'on suivroit le plan et les desseins qu'en donneroit M. Duclos, et que l'on lui fourniroit en même tems tous les ustanciles, outils, drogues et vaisseaux dont il

5o CHARLES PERRAULT

auroit besoin pour les opérations qu'il conviendroit faire. Bâtiment de V Observatoire . — Messieurs de l'Académie furent chargés d'examiner où l'on pourroit bâtir un Observatoire1. Ils jettèrent d'abord les yeux sur Montmartre, comme un lieu dont on découvroit aisément tout l'horizon ; mais on trouva que toutes les fumées de Paris, qui est au midi de cette montagne, étoient un obstacle perpétuel à toutes sortes d'observations. Après avoir encore revu tous les environs de Paris, on ne trouva point de lieu plus propre pour placer cet édifice, que celui où il a été construit. Il a Paris au nord, où il n'y a point d'observations à faire, regarde directement le midi et découvre tout l'horizon depuis le lever d'esté et au-delà, jusqu'au coucher d'esté et beaucoup plus loin encore. Votre oncle eut ordre de M. Colbert de faire un dessein de cet Observatoire, qu'il approuva extrêmement et qui a été exécuté sans y rien changer, si ce n'est que lorsque M. de Gassini arriva en France, M. Garcavi, qui vouloit le faire valoir, lui mit dans l'esprit de faire changer quelque chose.

Changements faits à V Observatoire à V arrivée de M. de Cassini. — M. Le Vau, premier architecte du roi, chagrin qu'un autre que lui donnât des desseins pour les bâtimens, appuya la pensée de M. de Gassini, qui étoit de changer le plan de l'étage noble, et d'y faire une grande pièce qu'il prétendoit nécessaire aux observations. Votre oncle eut beau représenter que cela ne pouvoit se faire sans hausser le bâtiment, ce qui étoit impossible, la grande corniche étant posée, à moins que de surbaisser extraordinairement la voûte de cette grande pièce, chose où il y avoit beaucoup d'inconvénient, que cela appetissoit de la moitié la cage du grand escalier et

i. Voyez Appendice I.

MEMOIRES DE MA VIE 5i

le rendoit fort rude et peu agréable, de très-beau et trèsmagnifique qu'il étoit, et que d'ailleurs cette grande pièce ne paroisssoit point nécessaire et celle qu'ils faisoient étoit plus que suffisante ; il fallut en passer par l'avis de M. de Cassini et de M. Le Vau, et faire une espèce de petit attique au-dessus de la grande corniche pour donner plus d'élévation au bâtiment. L'escalier fut gâté, et la grande pièce n'a jamais servi à aucune des observations auxquelles on la jugeoit nécessaire. Il est même arrivé que, pour avoir fait cette pièce trop grande, la voûte s'est fendue, de même que le massif, et qu'il a fallu racommoder et la voûte et la chappe de ciment au-dessus et qu'il y aura apparemment toujours quelque chose à faire à cette voûte. Ce fut une grande faute à laquelle votre oncle ne consentit jamais. M. de Cassini a eu encore un entêtement de ne vouloir point qu'on représentât au naturel les douze signes du zodiaque, en marbre et par pièces de rapport, quoique M. Colbert y eut consenti, ce qui eût été fort beau, et cette résistance, qu'on n'a jamais comprise, a empêché que cette pièce n'ait été toute pavée de marbre ; car les guerres qui sont venues depuis ont fait quitter ces sortes de dépenses. M. de Roberval, qui n'aimoit pas M. de Cassini et qui le regardoit comme son concurrent en mathématique, dit assez plaisamment, sur l'empressement qu'avoitM. Carcavi de faire valoir les avis de M. de Cassini, que M. Carcavi ressembloit à un écuyer qui veut faire valoir le cheval qu'il met dans l'écurie de son maître. Lorsqu'on commença à bâtir l'Observatoire qui fut au mois de mars de l'année [1667], il y avoit déjà du temps qu'on travailloit au bâtiment du Louvre. Ce qui s'est fait touchant ce bâtiment est trèscurieux et de très-grande conséquence ; c'est pourquoi je reprendrai la chose dès son commencement.

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