Jean-Baptiste de Sonning, receveur général des finances
2. Denis Marin, intendant des finances et secrétaire de Colbert.
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eux, qui étoit que tous les acquits de mon frère étoient en récépissés des commis du bureau de l'épargne, de sorte qu'il avoit fait tous ses payemens en argent comptant, au lieu que la plupart des acquits de ses confrères étoient en quittances comptables, dans lesquelles ils avoient fait entrer des billets de l'épargne, ce qui alloit à des profits très-considérables : car souvent, dans une quittance comptable de cinq cent mille francs, il y entroit pour vingt mille écus de billets de l'épargne, lesquels n'avoient pas coûté plus de dix ou douze mille francs, le surplus tournant au profit du receveur général et du trésorier de l'épargne ; que ces profits pouvoient avoir en que'que sorte dédommagé ses confrères, et les mettoient en un autre état que celui où étoit mon frère. Mes raisonnements ne plurent pas à M. Colbert, et il me dit que je prisse mon parti ; que je visse si je voulois bien continuer à rendre service dans les bâtimens ; qu'en ce cas, je ne lui parlasse plus des affaires de mon frère ; que si je voulois continuer à lui en parler, que je me retirasse, et qu'alors il m'écouteroit et me répondroit. Je lui répondis que je n'avois point d'autre parti à prendre que de me taire et de me conformer entièrement à sa volonté. Mon frère, après cette réponse, recontinua ses sollicitations pendant un très-longtemps, donnant tous les éclaircissemens qu'on pouvoit désirer, jusques-là que par ses comptes, arrêtés à la Chambre, le Roi lui devoit et lui doit encore (car il n'a jamais pu être payé) plus de trois cens mille livres. Au milieu de ses sollicitations, M. Colbert dit encore à mon frère que je lui parlasse de ses affaires. M'étant donc présenté à lui, il me dit : « Votre frère est un homme d'esprit, il y a long-temps que je le connois pour tel ; il sçaitque je suis de ses anciens amis. Il s'est confié là-dessus, et a cru qu'il pouvoit impunément jouer le tour qu'il m'a fait. — Monsieur, lui répon-
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dis-je, vous me pardonnerez, s'il vous plaît, si je vous dis que je ne vois quel tour il vous a fait. — Le tour qu'il m'a fait, c'est qu'il a acquitté pour la moitié avec l'argent de cette année toutes les dettes qu'il me demande aujourd'hui en leur entier. — Ah ! Monsieur, m'écriai-je, pouvez-vous avoir une telle pensée d'un homme que vous dites être votre ami et que vous connoissez il y a si longtemps ? Mon frère souffrira sans peine la pauvreté où il est réduit, mais il ne pourra supporter la douleur de passer dans votre esprit pour un malhonnête homme. Si nous avons quelque défaut dans notre famille, c'est de n'avoir pas assez d'attache au bien et de le mépriser, bien loin que pas un de nous puisse être capable d'une lâcheté semblable. » Je me retirai là-dessus. J'eus encore quelques conférences avec M. Golbert, qui n'aboutirent à rien qu'à me faire fermer la bouche en la même manière qu'il avoit déjà fait. Un jour enfin, je le priai de vouloir donner à mon frère quelque petite commission pour pouvoir subsister ; mais je ne pus rien obtenir, et mon frère demeura sans charge et sans même un valet pour le servir. Entre ses créanciers, il y avoit un nommé M. Chartier, homme estimé très dur et tout à fait inexorable. Cependant, au lieu de persécuter mon frère, il le défendoit et le soutenoit envers et contre tous ses autres créanciers, me disant : « Si votre frère avoit mon bien entre ses mains, je sçaurois bien mêle faire rendre ; mais c'est un homme qu'on a égorgé au coin du bois. Je le soulagerai en tout ce qui me sera possible, bien loin de 1' opprimer. » La réputation de mon frère étoit telle que dans tout le temps de son adversité, qui a duré seize ans, deux de ses amis lui ont mis en dépôt tout leur argent comptant, qui montoit à plus de quarante mille écus, ce qui marquoit une grande confiance dans sa probité. Mon frère représenta quelquefois à M. Golbert qu'entre ses
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créanciers il en avoit trois ou quatre de ses plus proches païens qu'il eût été bien aise de pouvoir satisfaire ; que leurs dettes ne montoientpas ensemble à plus decinquante mille livres ; qu'il le supplioit de lui accorder cette somme en déduction des trois cens mille livres que le Roi lui devoit, et que, s'il lui faisoit cette grâce, il ne mourroit pas avec tant de douleur. M. Colbert eut la dureté de les lui refuser, et le laissa mourir sans lui faire raison de la moindre chose.
Comment je demandai à M. Colbert son agrément pour mon mariage. — Lorsque je me mariai1, j'allai à M. Colbert lui en demander son agrément. Dès que je lui eus nommé la personne et qui étoit son père, il me demanda combien on me donnoit. Je lui dis qu'on me donnoit soixante et dix mille livres. « C'est trop peu, me dit-il; vous pouvez croire que je songe à vous. Vous voyez ce que j'ai fait pour M. du Mets, je ne ferai pas moins pour vous assurément. Je vous trouverai une fille, parmi les gens d'affaires, qui vous apportera une dot bien plus avantageuse. Mais, poursuivit-il, n'est-ce point un mariage par amitié dont vous me parlez ? — Je n'ai vu la fille, repris-je, qu'une fois depuis qu'elle est hors de religion, où elle a été mise dès l'âge de quatre ans; mais je connois le père et la mère il y a plus de dix ans, pour avoir vécu depuis ce temps-là très familièrement ensemble. Je les connois, ils me connoissent, et je suis assuré que je vivrai parfaitement bien avec eux. Voilà, Monsieur, la principale raison qui m'y engage. Je serois très fâché
i. Charles Perrault épousa, le dimanche icr mai 1672, dans l'église Saint- Gervais, Marie Guichon, âgée de dix-neuf ans seulement et fille d'un payeur des rentes (Jal, Dictionnaire critique, p. i3ai). Le futur époux avait alors quarante-quatre ans et demeurait rue Neuve-des-Bons-Enfanls. Il semble que les rapports entre Colbert et son commis fussent déjà un peu refroidis à cette époque, car le surintendant ne signa point au mariage de Perrault. De cette union naquirent trois enfants : Charles-Samuel, le 25 mai 1670 ; Charlesi le 20 octobre 1676; Pierre, le 21 mars 1678.
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de rencontrer un beau-père qui se plaindroit sans cesse que je ne fais rien, qui voudroit que je vous importunasse tous les jours de me donner les moyens de faire quelque chose. Je ne veux point en venir là. Vous me faites donner des apointements plus forts que je ne mérite, mais hors cela je n'ai aucun profit. Non seulement tous les marchés qui se font ne me rapportent rien, mais les brevets que vous donnez pour des logemens, pour des privilèges et autres choses semblables, non-seulement je n'en prens rien, mais j'y mets mon parchemin, ma peine et celle de mon commis, sans en profiter d'autre chose que d'une révérence très-mal faite le plus souvent. Je suis très content que cela aille ainsi ; mais il y a tel beau-père qui n'en seroit point du tout content. — Je crois, me dit M. Colbert, que vous avez raison ; faites votre affaire, et soyez sûr que j'aurai soin de vous. » Je fus bien aise d'avoir trouvé l'occasion de faire sçavoir nettement à M. Colbert de quelle manière je le servois, et que je me reposois entièrement sur lui de la récompense de mon travail.
Résolution de fermer le jardin des Thuilleries non exécutée. — Quand le jardin des Thuilleries fut achevé de replanter et mis dans l'état où vous le voyez : « Allons, me dit-il, aux Thuilleries en condamner les portes. 11 faut conserver ce jardin au Roi et ne le pas laisser ruiner au peuple, qui, en moins de rien, l'aura gâté entièrement. » La résolution me parut bien rude et bien fâcheuse pour tout Paris. Quand il fut dans la grande allée, je lui dis : « Vous ne croiriez pas, Monsieur, le respect que tout le monde, jusqu'au plus petit bourgeois, a pour ce jardin-ci. Non-seulement les femmes et les petits enfans ne s'avisent jamais de cueillir aucune fleur, mais même d'y toucher ; ils s'y promènent comme s'ils étoient tous des personnes très-raisonnables. Les jardiniers peuvent,
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Monsieur, vous en rendre témoignage. Ce sera une affliction publique de ne pouvoir plus venir ici se promener, particulièrement en ce temps où l'on n'entre plus au Luxembourg ni à l'hôtel de Guise. — Ce ne sont que des fainéants qui viennent ici, me dit-il. — Il y vient, lui répondis-je, des personnes qui relèvent de maladie, pour y prendre l'air; on y vient parler d'affaires, de mariages et de toutes choses qui se traitent plus convenablement dans un jardin que dans une église, où il faudra à l'avenir se donner rendez-vous. Je suis persuadé, continuai-je, que les jardins des rois ne sont si grands et si spacieux qu'afin que tous leurs enfans puissent s'y promener. » Il sourit à ce discours, et, dans ce même temps, la plupart des jardiniers des Thuilleries s'étant présentés devant lui, il leur demanda si le peuple ne faisoit pas bien du dégât dans leur jardin, « Point du tout, Monseigneur, répondirent-ils presque tous en même temps ; ils se contentent de se promener et de regarder. — Ces Messieurs, repris-je, y trouvent même leur compte, car l'herbe n'y en revient pas si aisément dans les allées. » Monsieur fit le tour du jardin, donna ses ordres et ne parla point d'en fermer l'entrée à qui que ce soit. J'eus bien de la joie d'avoir en quelque sorte empêché qu'on n'ôtât cette promenade au public. Si une fois M. Golbert eût fait fermer les Thuilleries, je ne sçais pas quand on les auroit rouvertes. Cette action auroit été louée de toute la Cour, qui ne manque jamais d'applaudir aux ministres, particulièrement quand il paroit y avoir du zélé pour le plaisir du prince.
Comment Lulli eut V opéra. — Environ ce temps-là, Lulli ' se fit donner le droit de composer seul des opéras
i. Jean-Baptiste Lulli, né à Florence en i633,morlà Paris, le 22 mars 1687. Le privilège d'une académie royale de musique, exclusif à tous autres, lui fut accordé par lettres-patentes de mars 1672.
et d'en recevoir tout le profit, qui étoit très-considérable. Ils avoient commencé à s'établir par un petit opéra dont Mesdames Sarcamanan * chantoient et faisoient les premiers personnages. Il fut chanté d'abord au village d'Issi, dans la maison d'un orfèvre, où il réussit beaucoup. On m'y mena à la première représentation, qui fut très-agréable. L'abbé Perrin- avoit composé les paroles, et Gambert8 la musique. Le succès heureux de cette pastorale en musique leur fit entreprendre d'autres opéras qui furent représentés en public avec applaudissemens et avec bien du profit pour le poète, pour le musicien et pour tous les acteurs4. Lulli, qui s'étoit moqué jusques-là de leur musique, voyant le grand gain qu'ils faisoient, demanda au Roi qu'il lui fit don du droit de faire seul des opéras5
1. Intitulé la Pastorale en musique ou l'Opéra d'Issy, il fut représenté au mois d'avril 1659, à Issy, dans la maison de M. de La Haye, et, après huit ou dix représentations fort bien accueillies, on le donna à Vincennes, devant le roi et la cour. Loret, qui mentionne ces spectacles dans sa Muse historique, lettres du samedi 10 mai et du samedi 3i mai i65g, n'oublie pas de mentionner chaque fois le grand succès de la Sarcamanan,
Dont grosse et grande la maman, Fille d'agréable visage Qui fait fort bien son personnage, Qui ravit l'oreille et les yeux, Et dont le chant mélodieux, Où mille douceurs on découvre, A charmé plusieurs fois le Louvre.
2. Pierre Perrin, né à Lyon en 1620, mort en 1675. Il prenait le titre d'abbé et était introducteur des ambassadeurs près de Gaston d'Orléans.
3. Robert Cambert, né à Paris vers 1628, organiste de l'église Saint- Honoré et surintendant de la musique d'Anne d'Autriche, mort à Londres au commencement de 1677, 0u ^ était devenu surintendant de la musique de Charles II.
4. La collaboration de l'abbé Perrin et de Cambert ne donna de nouveau fruits que douze ans après le premier, en 167 1 : Pomone, d abord, puis Les Plaisirs et les Peines de l'Amour. Entre temps, Perrin avait obtenu, le 28 juin 1669, des lettres patentes pour « établir par tout le royaume des académies d'opéra. »
5. On a souvent conté les subtiles intrigues qui firent profiter Lulli des discordes et des maladresses de ses rivaux. Disons seulement qu'il acheta le privilège du besoigneux Perrin et fit fermer le théâtre de Cambert avant d'obtenir pour lui-même le privilège qu'il convoitait. Voy. en particulier, A. Pougin, Les vrais créateurs de l opéra français ; Perrin et Cambert (1875),
et d'en avoir tout le profit. Perrin et Gambert s'y opposèrent, et M. Colbert lui-même1, qui ne trouvoit pas qu'il v eût de justice à déposséder les inventeurs ou du moins les instaurateurs de ce divertissement à Paris, n'en étoit point d'accord, trouvant d'ailleurs plus à propos pour perfectionner les François dans l'étude de la musique, de laisser à tout le monde la faculté de composer des opéras tant pour les paroles que pour la musique, de même qu'il se pratique pour les comédies et tragédies que chacun fait telles qu'il lui plaît et les présente aux comédiens pour être représentées. Lulli alla au Roi lui demander ce don avec tant de force et tant d'importunité que le Roi, craignant que de dépit il ne quittât tout, dit à M. Colbert qu'il ne pouvoit pas se passer de cet hommelà dans ses divertissemens, il falloit lui accorder ce qu'il demandoit, ce qui fut fait dès le lendemain, au grand étonnement de bien des gens et de moi particulièrement, qui sçavois que M. Colbert étoit d'un sentiment tout opposé. Deux ou trois jours après, je lui entendis dire que les courtisans blàmoient ce don qu'on avoit fait à Lulli, disant que cet homme alloit gagner des sommes immenses, qu'il auroit mieux vallu se laisser partager entre plusieurs musiciens, que cela auroit engagés par émulation à se surpasser les uns les autres, et à porter ainsi la musique à sa dernière perfection. « Je voudrois, disoit M. Colbert, que Lulli gagnât un million à faire des opéras, afin que l'exemple d'un homme qui auroit fait une telle fortune à composer de la musique engageât tous les autres musiciens à faire tous les efforts pour parvenir au même point que lui. » Tant il est vrai que les ministres
et Romain Rolland, Histoire de l'opéra en Europe avant Lulli et Scarlati (1895, p. 249-274).
1. Les Peines et les Plaisirs de l'Amour étaient dédiés à Colbert en des termes avantageux qui ne pouvaient qu'agréer au sentiment de patriotisme artistique du ministre.
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