‹ Mémoires de ma vieChapitre 21 sur 44 · I -^Eè · texte numérisé non relu

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sçavent toujours faire valoir les desseins et les résolutions de leur maître1.

Comment Lulli obtint la grande salle des comédies du Palais-Royal. — Après que Lulli eut obtenu son don, il me pria, conjointement avec M. Vigarani, qui faisoit les machines et les décorations du théâtre, de prier pour eux M. Golbert de demander au Roi la grande salle de comédie du Palais-Royal pour y représenter leur opéra. J'eus l'honneur de faire pour eux cette proposition à M. Golbert, qui m'écouta fort favorablement. Je me souviens que je lui dis à propos de cela qu'une des choses que les empereurs romains avoient eu soin d'observer étoit de donner des jeux et des spectacles au peuple, et que rien n'avoit plus contribué à leur gagner le cœur et à les maintenir dans la paix et dans la tranquillité ; qu'aujourd'hui ce n'étoit plus l'usage que les princes prissent ces soins là, mais qu'assurément ce seroit une chose bien douce au peuple de Paris s'il avoit au moins la satisfaction de prendre ces sortes de divertissemens dans le palais de son prince. « Vous êtes éloquent, me répondit M. Golbert en souriant; j'y songerai. » Il en parla au Roi, qui fut bien aise d'accorder cette grâce à Lulli. Ensuite ils demandèrent mille écus pour rétablir les lieux et les mettre en état ; cette somme leur fut accordée 2 et je puis dire qu'ils m'en eurent encore une partie de l'obligation. De tous ces bons offices je n'en eus autre chose que l'honnêteté qu'ils eurent de ne vouloir pas prendre de mon argent à la porte une seule fois ; mais aussi n'en

1. Colbert fut bien vite tout acquis aux intérêts de Lulli, et c'est à Colbert que Lulli s'adressait lorsque quelque difficulté surgissait, ainsi que le prouve uuc lettre du 3 juin 167a [Revue des documents historiques, t. II, p. 3).

2. Elle ligure à la date du 5 octobre 1674 sur les Comptes des bâtiments, publiés par M. Guiffrey, t. I, col. 739. Entre temps, Perrault était intervenu littérairement en faveur de l'opéra et avait défendu Alceste, dont Quinault avait fait les vers et Lulli la musique {Recueil de divers ouvrages, in-40, p. 369).

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voulois-je pas davantage et je ne fis en cela que ce que j'ai toujours fait dans toutes les occasions où j'ai rendu quelque service.

Pensée de faire bouclier toutes les fenêtres qui donnent sur le jardin du Palais-Royal. — Je crois avoir rendu aussi un service bien considérable à tous les propriétaires des maisons qui ont des vues sur le jardin du Palais- Royal. Mademoiselle de La Vallière demeuroit au Palais- Royal et apparemment ces vues l'incommodoient. M. Colbert, qui le jugea bien, me dit qu'il falloit faire hausser les murs de clôture de ce jardin à la hauteur des toits des maisons qui sont autour et en murer toutes les fenêtres. Gela n'auroit pas seulement gâté toutes ces maisons, mais auroit donné l'air d'une prison ou d'un couvent à ce jardin, tout beau qu'il est. Cela me fit frémir. Je dis à M. Colbert, pour éloigner un peu l'exécution de ce travail, que l'entrepreneur le plus propre pour cet ouvrage étoit occupé à quelque chose qu'il achevoit à Versailles, et qu'aussitôt qu'il auroit fini ce travail, on pourroit lui ordonner ce rehaussement de mur. M. Colbert approuva ma proposition et la chose fut différée. Peu de jours après, Mademoiselle de La Vallière sortit du Palais Brion, et on ne parla plus d'élever les murs de clôture ni de murer les fenêtres. Si on eût une fois commencé ce travail, on l'auroit achevé et peut-être que les propriétaires de ces maisons n'auroient jamais obtenu de remettre les choses en leur premier état.

Affiches pour donner au rabais tous les ouvrages des bâtiments. — En l'année 167., le Roi alla visiter les fortifications que M. de Louvois avoit fait faire à diverses places du royaume. Le Roi en revint très-satisfait, mais surtout du peu qu'elles avoient coûté, par rapport à la grandeur et à l'étendue des ouvrages que M. de Louvois n'avoit pas manqué de lui exagérer. Au retour, il dit à

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M. Colbert : a Je viens de voir les plus belles fortifications du monde et les mieux entendues ; mais ce qui m'a le plus étonné, c'est le peu de dépense qu'on y a faite. D'où vient qu'à Versailles nous faisons des dépenses effroyables, et nous ne voyons presque rien de fait? Il y a quelque chose à cela que je ne comprens point. » M. Colbert fut vivement blessé de ce reproche, et, quoiqu'il rendit au Roi de très-bonnes raisons de la différence qu'il y avoit entre les atteliers d'armée, où les soldats ne reçoivent qu'une très-petite paye, et les atteliers comme ceux de Versailles, où l'on paye de fortes journées aux paysans qui y travaillent ; que les ouvrages des fortifications se voient tout d'un coup d'oeil et sont tous d'une même espèce, mais que ceux de Versailles sont répandus en mille endroits et presque tous d'espèces différentes, il crut que le Roi avoit été mal prévenu sur cet article, et qu'assurément on lui avoit fait entendre qu'on payoit trop cher tout ce qui se faisoit à Versailles. Pour ôter au Roi cette pensée très-fausse et très-mal fondée, il ordonna qu'on donnât à l'avenir tous les ouvrages des bàtimens au rabais, et, afin que la chose se fît avec éclat, il voulut qu'on mît des affiches aux coins des rues de tous ces ouvrages pour recevoir les offres de tous les ouvriers. Ce fut pour moi un surcroît de travail effroyable que de dresser toutes ces affiches, qui furent en très-grand nombre et toutes d'un détail incroyable, car toutes les sortes d'ouvrages de chaque métier y étoient spécifiées. Cela n'aboutit à rien d'utile ; au contraire, cela causa un très-grand mal, car les plus méchants ouvriers chassèrent par leurs rabais les meilleurs et les plus en état de rendre bon service. Il y eut des menuisiers qui, n'ayant que de méchant bois dans leurs chantiers, firent de si mauvais ouvrage pour Versailles que, quand les pièces dont ils avoient fait les croisées étoient fermées, on y voyoit

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presque aussi clair que quand elles étoient ouvertes. Il y eut de bons ouvriers qui continuèrent à travailler comme ils avoient accoutumé, et, quand on leur disoit que, si on les payoit sur le pied des affiches et des marchés qu'on avoit fait avec leurs confrères, ils seroient ruinés : « Nous ne nous soucions point des affiches ; nous ferons toujours de bon ouvrage, et nous sommes sûrs que M. Golbert est trop juste pour ne nous le payer pas ce qu'il vaut. » Et en effet cela arriva ainsi : ils furent payés à l'ordinaire, et Ion n'eut point d'égard aux marchés faits avec les autres ouvriers. C'est une méchante chose que d'avoir quoi que ce soit à trop bon marché. Il faut qu'un surintendant ou les contrôleurs sous son autorité mettent les prix, mais des prix raisonnables aux ouvrages, et qu'ensuite ils les donnent aux meilleurs ouvriers. Cette proposition peut paraître un peu paradoxe, mais elle est très véritable et l'on ne peut être bien et fidèlement servi qu'en la suivant. Ce changement me rendit le travail si onéreux, et M. Colbert devint si difficile et si chagrin, qu'il n'y avoit plus moyen d'y suffire ni d'y résister. Dans ce même temps, il voulut que M. de Blainville, son fils, que l'on appelloit alors M. Dormoy, travaillât sous lui dans les bâtimens et fît presque tout mon emploi. Cela me fit souhaiter de le lui abandonner tout entier, jugeant bien d'ailleurs que M. Colbert n'en seroit pas fâché, afin que son fils eût l'honneur tout entier, après lui, de ce qui se feroit dans les bâtimens. Il se plaignit à moi qu'il y avoit un grand nombre de parties d'ouvriers qui n'étoient pas arrêtées, particulièrement celles des entrepreneurs du Louvre, qui ne le sont pas encore en cette année 1702 où j'écris le présent mémoire, marque que ce n'étoit pas ma négligence qui en retardoit l'exécution, car il y a plus de vingt ans que je les ai quittées. J'eus beau lui représenter que le grand nombre des affaires courantes m'avoit

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tellement occupé qu'il ne m'avoit été possible de faire rien davantage, outre qu'il ne m'avoit jamais donné ni l'ordre ni le pouvoir d'arrêter ces mémoires d'une si grande importance. Il ne laissa pas de gronder toujours et de me charger d'une faute qui étoit purement la sienne. Gela alla si loin que je fus obligé de lui demander mon congé, qu'il m'accorda d'autant plus volontiers qu'il étoit bien aise, comme j'ai dit, de faire paroître son fils1; ce qui n'arriva point, car, comme il étoit fort jeune et aimant son plaisir, il n'étoit pas possible qu'il fournît à la moitié d'un si vaste et si pénible emploi, dont M. Colbert n'avoit jamais compris ni la difficulté ni l'étendue, parce que je ne lui faisois point valoir la peine que je prenois, suivant la mauvaise coutume que j'ai toujours eue de ne point parler des peines que je me donne dans le service que je rends. J'ai su depuis que M. Colbert disoit : « C'est un abîme que les bàtimens; plus j'y travaille et plus j'y trouve de difficultés. Les finances ne m'ont point donné de peine en comparaison ; je les ai toutes réglées avec facilité et je ne puis sortir des embarras que les bàtimens me donnent. »

Je mis donc tous les papiers des bàtimens en bon ordre et les lui rendis avec un inventaire très-exact et me retirai sans éclat et sans bruit. Quand M. Colbert fut mort, on me traita d'une manière assez étrange : on me remboursa ma charge, qui valloit bien vingt-cinq mille écus, avec la somme de vingt-deux mille livres ; et on donna à M. Le Brun et à M. Le Nôtre vingt mille [livres] cha-

i. Jules-Armand Colbert, marquis d'Ormoy et de Blainville, quatrième fils de Colbert, né le 7 décembre i663, avait dès 1672 la survivance de la surintendance des bâtiments. A partir de 1679, il commença à s'en occuper, mais si mal qu'il mécontenta le roi et fut obligé de s'en démettre, le jour même de la mort de Colbert, pour une somme de 900,000 livres que Louvois lui compta. D'Ormoy alla à l'armée, et après une carrière brillante et rapide, il mourut glorieusement à Hochstett en 1704.

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cun par gratification pour leurs bons et agréables services provenans du prix de ma charge, qui fut vendue soixantesix mille livres ou environ.

Me voyant libre et en repos, je songeai qu'ayant travaillé avec une application continuelle pendant près de vingt années et ayant cinquante ans passés, je pouvois me reposer avec bienséance et me retrancher à prendre soin de l'éducation de mes enfans.

Dans ce dessein, j'allai me loger en ma maison du faubourg Saint-Jacques1, qui, étant proche des collèges, me donnoit une grande facilité d'y envoyer mes enfans, ayant toujours estimé qu'il valloit mieux que des enfans vinssent coucher dans la maison de leur père, quand cela se peut faire commodément, que de les mettre pensionnaires dans un collège, où les mœurs ne sont pas en si grande sûreté. Je leur donnai un précepteur, et moi-même j'avois le soin de leur faire assez souvent leurs leçons.

M. Colbert étant mort et M. de Louvois ayant été fait surintendant des bâtimens, nous allâmes, M. Charpentier, M. l'abbé Tallemant, M. Quinault et moi, à Fontainebleau, pour demander à M. de Louvois s'il souhaitoit que nous continuassions les exercices de la petite Académie des inscriptions et des médailles, que nous tenions chez M. Colbert. Nous fîmes un mémoire, et ce fut moi qui le dressai, comme tenant la plume de cette Académie. Ce mémoire marquoit à quelle intention M. Colbert l'avoit établie, qui étoit d'avoir auprès de lui des gens de lettres de qui il pût prendre avis dans une infinité de choses qui se font dans les bâtimens, où il est nécessaire qu'il y ait de l'esprit et qui la plupart ne se peuvent bien faire sans une connoissance de la manière dont en ont usé les anciens, et aussi pour faire des des-

i. Elle était située sur les fossés de l'Estrapade, en la paroisse Saint- Benoit, et Perrault l'habita jusqu'à sa mort.

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criptions des monumens et autres choses remarquables que l'on feroit, et qui mériteroient de passer dans les pays étrangers et d'être laissées à la postérité. Ce mémoire fut donné à M. de Louvois, qui le donna à lire à M. le chancelier, son père. Ce mémoire fit un effet assez étrange. M. le chancelier Le Tellier s'étoit toujours moqué de cette petite Académie, et elle étoit un sujet ordinaire de ses plaisanteries, ne trouvant point d'argent plus mal employé que celui que M. Colbert donnoit à des faiseurs de rébus et de chansonnettes. Cependant, quand il eut lu ce mémoire, il changea du blanc au noir et dit à M. de Louvois, son fils, en le lui rendant : « Voilà un établissement qu'il faut conserver avec grand soin, car rien ne peut faire plus d'honneur au Roi et au royaume à si peu de frais. » L'après dinée de ce même jour, M. Charpentier, M. Quinault et M. l'abbé Tallemant se présentèrent à M. de Louvois. Je ne crus pas qu'il fût à propos que je m'y trouvasse, dans la crainte que M. de Louvois ne me dît quelque chose qui me déplût, et que dans la chaleur je ne lui fisse quelque réponse un peu trop forte et dont j'aurois été fâché dans la suite. M. de Louvois leur dit ces paroles : « Vous avez jusqu'ici, Messieurs, fait des merveilles ; mais il faut, s'il se peut, faire encore mieux à l'avenir. Le Roi vous va donner de la matière où il ne tiendra qu'à vous de faire des choses admirables. Combien êtes-vous ? — Nous sommes quatre, Monseigneur, répondit M. Charpentier. — Qui sont-ils? lui dit M. de Louvois. — Il y a, reprit M. Charpentier, M. Perrault... — M. Perrault? dit M. de Louvois ; vous vous moquez, il n'en étoit point ; il avoit assez d'affaires dans les bâtimens. Et les autres, qui sont-ils ? — Ilya, dit M. Charpentier, M. l'abbé Tallemant, M. Quinault et moi. — Mais ne vous voilà que trois... Où est le quatrième? — J'ai eu l'honneur de vous dire, reprit M. Charpentier,

qu'il y avoit M. Perrault. — Et je vous dis, reprit M. de Louvois avec un ton élevé et qui marquoit qu'il ne vouloit pas être davantage contredit, qu'il n'en étoit pas. » M. Charpentier se tut, et M. de Louvois poursuivit : « Qui étoit donc ce quatrième? » Alors M Charpentier, ou M. Quinault, ou l'abbé Tallemant dit : « M. Félibien1 vcnoit quelquefois dans l'assemblée lire des descriptions qu'il faisoit de divers endroits des bâtimens du roi. — Voilà enfin ce quatrième que je cherchois, dit M. de Louvois. Or çà, allez-vous-en, Messieurs, et travaillez de toute votre force. »

Voilà comme je fus exclus de la petite Académie, où j'aurois été assez aise d'être continué ; mais il fallut encore souffrir cette mortification.

Pour me donner quelque occupation dans ma retraite, je composai le poëme de Saint Paulin*, qui eut assez de succès, quoique quelques personnes très-considérables par leur esprit et par leur réputation s'y opposassent en toutes rencontres. Il est vrai qu'il y avoit quelques vers un peu faibles et c'étoit ceux-là seulement que ces personnes mal intentionnées savoient par cœur et débitoient dans les compagnies3.

Ensuite je composai le petit poëme du Siècle de Louis le Grand, qui reçut beaucoup de louanges dans la lecture ' qui s'en fit à l'Académie françoise, le jour qu'elle s'assembla pour témoigner la joie qu'elle ressentoit de

i. André Félibien, sieur des Avaux, né en mai 1619 et mort le 1 1 juin 1695, historiographe des bâtiments du roi dès 1666, membre et secrétaire de l'Académie d'architecture des sa fondation en 1671.

■1. Saint Paulin, evesque de Noie, avec une Epistre chrestienne sur la Pénitence et une ode aux nouveaux convertis (Paris, i636, in-8°). Le poème est dédié a Bossuet.

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