Terre et marquisat érigé en duché d'Arpajon
3. Actuellement Laas, commune du canton et de l'arrondissement de Pithiviers (Loiret).
Bonne, et fort civile, et non moins spirituelle. M. de Gomont, avocat, frère du seigneur, nous attendoit en un lieu où il étoit venu en litière, deux jours devant, à cause d'une blessure qu'il avoit à la jambe qui s'étoit trouvée aggravée.
i4- Orléans. Obélisque de Sainte-Croix. Arcs-boutants de Sainte-Croix. — Le samedi i/j, jour de Sainte-Croix, nous partîmes à 1 1 heures pour Orléans l, où, en arrivant, nous fûmes d'abord aux Chartreux voir dom Le Fevre et de là à Sainte-Croix où nous entendîmes la musique qui est fort bonne et qui ce jour ne cédoit guère à celle de
Notre-Dame-de-Paris. Nous montâmes au clocher de l'horloge, qui est un obélisque de charpenterie, couvert de plomb, sur le milieu de l'église. Cet obélisque estfort beau, mais la charpente est un peu gauche. Nous observâmes que ce qu'il y a de plus remarquable au bâtiment de l'église est les arcs-boutants qui portent chacun un rampant pour monter aux balustrades qui sont au haut de l'église, qui reçoivent l'eau des toits qui s'écoule le long de ces rampants au travers des degrés qui sont percés par le milieu.
Le soir nous fîmes accommoder une estrade ou marchepied de bois avec un étrier de fer derrière notre carrosse pour placer deux grands laquais, qui, sans cela, ne pouvoient s'y tenir à cause d'un fort grand coffre qui l'occupoit.
i5. Cléry. Saint-Laurent-des-Eaux. C ha m bord. — Le dimanche i5, nous partîmes avec M. de Gomont et notre
i. Sur Orléans, on peut consulter F. Le Maire, Histoire de la ville et duché d'Orléans, 1648, 2 vol. in-folio, et D. Polluche, Description d'Orléans, 1678, in-8°, etc.
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escorte fut augmentée d'un second cavalier qui étoit le sieur de La Chastre, valet de chambre de M. de Gomont. Nous entendîmes la messe à Notre-Dame de Cléry1, à la chapelle qui est dans le jubé, où il y avoit d'assez beau monde. Nous fûmes ensuite dîner à Saint-Laurent-des- Eaux". De là nous fûmes à Ghambord, où nous saluâmes MM. de Saint-Aignan, de Sommery, gouverneur, et de Ménars, qui nous reçurent avec beaucoup d'honnêteté et
nous pressèrent fort de faire collation. Le château, dont l'entrée et le devant n'est point achevé, a quelque chose de riant et de magnifique tout ensemble3. L'architecture est peu régulière ; les colonnes et les pilastres ne soutiennent que des corniches architravées ; les colonnes
1. Cléry-sur-Loire, chef-lieu de canton de l'arrondissement d Orléans (Loiret). Son église collégiale possédait une fameuse statue de la Vierge, à laquelle Louis XI portait une grande dévotion.
2. Commune du canton de Bracieux, arrondissement de Blois (Loir-et- Cher).
3. André Félibien. sieur des Avaux, a fait, à peu près à la même époque que Perrault, une description plus détaillée du château de Chambord. On la trouvera, avec les annotations dont Anatole de Montaiglon l'a accompagnée, dans les Mémoires pour servir à l'histoire des maisons royales et bâtiments de France, publiés, en 1874. pour la Société de l'histoire de l'Art français (p. 27-43 et g5).
i4a CLAUDE PERRAULT
sont renilées par le milieu outrageusement, à la manière de L. B. Alberti. Les pierres sont fort blanches en dehors de même qu'en dedans assez tendres et fort petites.
Escalier de Chambord, — 11 y a au milieu du château un escalier A qui est double, ayant deux rampants les uns sur les autres, chaque rampant n'ayant que 9 pieds d'échappée et étant sans palliers. Les marches n'ont que i5 ou 16 pouces au plus de large et 7 pieds de long. Il y a quatre grandes terrasses BBBB de 28 pieds sur )6, pavées de grandes pierres. Ces terrasses sont au milieu des quatre faces et de quatre pavillons GGCC, et ces pavillons ont de grosses tours DDDD en leurs encognures, outre deux autres tours EE qui sont aux extrémités. Ces pavillons et ces tours, qui sont tous couverts en dessus, outre leurs lanternes, sont presque tous accablés d'une quantité de cheminées qui s'élèvent fort haut, étant ornées de colonnes, de niches et autres membres d'architecture qui, étant placés sans symétrie, font un assez mauvais effet. Nous fûmes de là coucher à Blois, aux Trois Marchands, qui est une fort bonne hôtellerie. 16. Blois. Escalier de Blois. Nouveau bâtiment du château de Blois. Vestibule de V escalier du nouveau château. — Le lundi 16, nous fûmes au matin voir le château, qui est composé de trois sortes de bâtiments ', Celui qui est à l'entrée est bâti par Louis XII, dont l'effigie est sur la porte, à cheval, avec un épigramme de six vers latins écrits en lettres gothiques. Le corps de logis qui est à droite en entrant paraît plus ancien, quoi qu'il soit bâti par François Ier. Ce qu'il a de remarquable est un escalier en vis dont les marches sont fort larges eteour-
1. Pour le château de Blois comme pour celui de Chambord, nous renverrons à la description plus circonstanciée que Félibieu en a donné dans les Mémoires pour servir à l'histoire des maisons royales et bâtiments de France (p. 1-24 et g3). Voir aussi le livre récent de Fernand Bournon, Blois, Chambord et les châteaux de Blésois, dans la collection : les Villes d'art célèbres.
VOYAGE A BORDEAUX (1669) i43
bées. La coquille est fort belle, étant en plafonds et comme soutenue par des bandes qui se croisent. Le bâtiment qui est en face a été bâti par M. le duc d'Orléans défunt. Il est composé de deux pavillons qui sont joints par un corps de logis. Ils ont deux ordres d'architecture :
celui d'en bas est ionique, l'a u t r e , corinthien. Dans la cour, les flancs des pavillons qui s'avancent en ailes ont leurs angles rentrants remplis d'une plateforme en quart de rond ,
qui est soutenue par des colonnes isolées, d'ordre ionique, avec des figures au dessus des colonnes. La face des pavillons qui regarde le jardin a des avant-corps couverts de frontispices et un balcon à chaque avant-corps. Le vestibule qui est fort beau et fort orné est percé par le milieu de la voûte par le carré A, qui laisse voir un autre vestibule au-dessus qui est aussi fort beau. Son entrée
de la cour est à un coin comme vers B et celle du jardin est à l'autre vers G. Le concierge, qui étoit un grand bredouillon, m'importuna fort par les récits qu'il nous fit et l'histoire de la mort de MM. de Guise, et nous fit employer tout notre temps à voir les endroits où il a été tué, le cachot où le Cardinal passa la nuit avec l'archevêque de Lyon, dans lequel on descend par un trou qui est fermé d'une pierre ronde,
Iit CLAUDE PERRAULT
de là l'endroit dans la cour où ils ont été bridés. Nous fûmes dans le jardin qui est à côté du château pour voir l'orangerie et la galerie qui est au-dessus, bâtie par Henri IV. Mais le portier était à vendanger. Il n'y a
point de parterre en la face principale, cet endroit étant fort étroit et fermé par une haute terrasse.
Observatoire de Blois. — Dans le jardin, il y a un bâtiment pour servir d'observatoire. C'est une tour carrée qui a au haut un corridor découvert en terrasse large de six ou sept pieds, qui tourne autour d'une petite chambre sur la porte de laquelle il y a écrit : vraniae
SACKVM.
Saint-Solenne. Saint-Romer. — Nous fûmes voir toutes les églises. Celle de Saint-Solenne est voûtée de bois peint de blanc comme le reste de l'église. L'église de Saint-Romer, qui est d'un gothique fort ancien, a au milieu de la croisée une espèce de dôme à la moderne1.
Amboise. Le grand bois de cerf. Petite chapelle fort belle. Grands escaliers pour monter à cheval et en car-
i. L'église Saint-Solenne, telle que Perrault la vit, fut renversée, en 1678, par un ouragan, En 17^0, elle échangea son vocable pour celui de Saint- Louis. C'est aujourd'hui l'église cathédrale de Blois. — Saiut-Lauracr — et non Saint-Romer — actuellement Saint-Nicolas, est l'église de l'ancienne abbaye de Saint-Laumer,
fosse. — Laprès-dîné nous fûmes à Amboise, où nous couchâmes. Nous fumes voir le château que nous trouvâmes gardé par deux hommes, dont l'un vint nous conduire. Il nous fit voir la grande chapelle, le grand bois de cerf qui est pendu fort haut. Je remarquai que la portion du crâne qui y est attachée et qui est presque la moitié de ce qui enferme la cervelle est fort petite à comparaison du bois et des autres os feints qu'on voit en ce lieu, qu'on dit être du même cerf, mais en récompense cet os du crâne est extraordinairement épais. L'énorme grandeur de ce bois et des autres os ont fait croire qu'ils sont feints et faits de quelque composition artificielle, mais les os que l'on manie qui sont le corps d'une vertèbre et trois côtes sont des os véritables, que quelquesuns disent être des os de baleine.
Il y a encore une autre chapelle plus petite qui est fort remarquable, à cause de la délicatesse de sa sculpture, qui est fort ancienne et fort gothique et des meilleurs maîtres du temps. Elle est petite, composée de trois chapelles, deux aux côtés de celle qui est au milieu et qui est la principale. Dans chacune des petites chapelles il y a une cheminée.
• Aux deux coins du château sont deux grands escaliers qui sont faits pour monter en carrosse depuis le bas de la ville jusque dans le château, qui est sur un haut rocher. Ce sont deux grosses tours qui ont en leur milieu une autre tour qui sert de noyau à l'escalier, qui est d'une largeur et d'une hauteur surprenantes. Il est voûté et fait une coquille qui est soutenue par des arcs fort bien
,jO CLAUDE PERRAULT
tournes. La tour qui sert de noyau est percée par plusieurs fenêtres.
17. Tours. Marmoutiei-. La Sainte Ampoule. Nouveau bâtiment. — Le mardi 17, nous arrivâmes à Tours1 sur les neuf heures du matin. Nous rencontrâmes M. et M"'c Hobichon à une lieue de la ville, qui venoient au devant de nous dans le carrosse de M. de Fontenailles, chez qui nous dinâmes. Après dîner toute la compagnie fut à Marmoutier", excepté mon frère qui demeura avec M. de Fontenailles. Nous y vîmes les reliques de saint Martin, de saint Corentin, etc., et nous baisâmes la Sainte Ampoule. Nous vîmes le nouveau bâtiment, qui est grand et fort haut élevé, mais assez mal ordonné. L'architecte y a voulu faire un grand ordre, quoiqu'il n'en soit pas capable, parce que le second étage doit servir de dortoir qui demande des fenêtres fort proches les unes des autres et fort petites, suivant la règle de saint Benoît qui ne permet pas qu'elles aient plus de deux pieds et demi de large sur quatre de haut, ce qui n'est guère propre pour un ordre dont les pilastres ont cinq pieds de large, et ce qui est encore de plus mal est, qu'au lieu de mettre deux fenêtres entre les pilastres, comme il pouvoit, il n'en a mis qu'une, ce qui fait un pyenostyle qui a fort mauvaise grâce quand il n'est point de colonnes isolées. Ce bâtiment qui n'est pas à moitié fait et qui a engagé la maison de i5ooo livres de rente fait beaucoup de bruit dans le monde; mais on n'a pas raison de blâmer ces religieux que d'avoir mal choisi leur architecte, qui est un frère augustin, car tous leurs cloîtres, leurs dortoirs et autres bâtiments étant en ruines, ils ne pouvoient pas
1. Voyez Tours et les châteaux de Touraine, par Paul Vitry, dans la collection les Villes d'art célèbres.
1. Célèbre abbaye de Bénédictins qui se trouvait dans le faubourg de baint-Symphorien, à Tours.
moins faire que ce qu'ils ont fait, et, s'il y a du superflu, il le faut attribuer à l'imprudence de l'architecte dans la fantaisie de son grand ordre, pour lequel il a fallu un nombre infini de grandes et énormes pierres pour faire la corniche avec la saillie qui est nécessaire à un ordre de cinq pieds de module. Car d'ailleurs les grandes pièces, comme le chapitre, les cloîtres et le réfectoire sont fort médiocres.
Rougemont. — Nous montâmes à Rougemont où est le palais abbatial, les pressoirs et les cuves d'où par un tuyau le vin est caché au travers de la montagne, dans les celliers qui sont dessous, taillés dans le roc. Ensuite nous fûmes faire collation dans l'abbaye. De Marmoutier nous passâmes à la Béraudière pour voir la belle vue, mais il étoit trop tard, et en revenant nous fîmes la plus grande partie du chemin à pied, à cause qu'il est si étroit que nous jugeâmes qu'il ne faisoit pas sûr de passer à quatre chevaux sur un précipice dans l'obscurité. Nous nous servîmes ce jour et le lendemain du carrosse de M. de Fontenailles afin de faire reposer nos chevaux.- Ce même soir nous fûmes voir M. Voisin de la Noraye, intendant, et M. l'Archevêque. MM. du Laurent, de Gomont et Abraham furent coucher à l'hôtellerie de Sainte-Marthe, où étoit logé notre train, et mon frère et moi demeurâmes chez M. de Fontenailles. Après souper, Mme Robichon fut fort malade dune colique, qui la tourmenta toute la nuit ; je la fus conduire chez elle et y demeurai fort tard.
18. Sainte-Maure . Sainte-Catherine . — Le mercredi 18, nous fûmes, mon frère et moi, entendre la messe à Saint- Martin et faire quelques visites dans la ville. Nous achetâmes des dés à coudre et nous vînmes encore dîner avec toute la compagnie chez M. de Fontenailles. Avant que de nous mettre à table, les juges et consuls de la ville
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vinrent prêter le serment entre les mains de M. du Laurent, suivant la permission qu'ils ont de prendre l'occasion de la présence de quelques-uns de messieurs qui passent par la ville, ce qui les exempte de faire un voyage à Paris.
Après dîner, nous partîmes, un peu après trois heures, pour Richelieu, mais nous ne pûmes aller coucher qu'à Sainte-Maure1, qui est une ville qui appartient à Mme de Chevreuse, où nous n'arrivâmes qu'après minuit à cause des mauvais chemins qui sont proche Sainte-Catherine2, lieu célèbre à cause des pruneaux qui s'y font. Ces chemins sont creusés en plusieurs endroits par les orages de l'été, qui y font des trous si creux qu'il est impossible aux carrosses d'y passer ni d'en sortir parce qu'ils sont bordés des deux côtés de berges et de haies ; de sorte qu'étant arrivés dans ce chemin au commencement de la nuit, nous y demeurâmes près de quatre heures pour faire une demie-lieue, et sans ce que nous avions pourvu à avoir de la lumière que nous allumâmes avec un fusil, nous y aurions couché. Nous brûlâmes trois flambeaux.
En passant à Sainte-Catherine, entre dix et onze, il sortit d'une maison une femme éplorée qui vint à la portière de notre carrosse demander s'il n'y avoit point un médecin dans notre compagnie, et qu'il y avoit une personne fort malade qui en avoit grand besoin. Cette harangue surprenante ayant d'abord fait faire un cri à toute la troupe, on demanda à cette femme d'où lui venoit cette pensée d'aller chercher un médecin sur les grands chemins. Elle ne dit point d'autre raison sinon qu'elle avoit jugé que notre train devoit être d'un grand seigneur et que d'ordinaire les grands menoient des méde-
I . Chef lieu de canton d'Indre-et-Loire, arrondissement de Chinon. a. Saint-Catherine de Fierbois, à 7 kilomètre! de Sainte-Maure.
cins avec eux, ce qui nous sembla justifier la bonne opinion qu'on avoitde nous quand on avoitcrié : Vive le Roy ! à la vue de notre équipage. La vérité est que la malade l'étoit beaucoup, et que poursuivant notre chemin et nous étant enfoncés à demi-lieue de là dans les fondrières des mauvais chemins dont il a été parlé, nous rencontrâmes le chirurgien qui venoit voir la malade, qui nous aida à nous adressera notre chemin, dont nous avions beaucoup plus de besoin que de quantité d'aphorismes d'Hippocrate qu'il nous dit à propos de sa malade à qui je crois aussi qu'ils ne firent guère plus de bien qu'à nous. Cependant qu'on attela le carrosse par derrière pour retourner chercher un passage dans un autre chemin au travers des haies et des berges qui bordaient celui où nous étions, nous le continuâmes à pied jusqu'à Sainte-Maure. Nous avions pris un guide à Sainte-Catherine que nous avions fait monter sur le cheval de M. Clervant, qui se mit dans le carrosse. L'équipage du guide étoit considérable, ayant un bonnet de nuit en tête et son chapeau par dessus, car on l'avait fait lever à la hâte. Le seul malheur étoit que ses sabots ne pouvoient entrer dans les étriers. Le principal est qu'il ne savoit point les chemins, de sorte qu'on le fit descendre pour mettre à sa place le guide qui menoit le chirurgien. Etant arrivés à Sainte-Maure, nous fîmes avec beaucoup de peine lever l'hôte et l'hôtesse de la Belle Image, où nous mangeâmes un dindon qui se trouva cuit et une perdrix qu'on fit cuire. Il était minuit sonné ; cela nous empêcha de faire difficulté de manger de la chair, le jour des Quatre-Temps étant passé.
19. Tombeau de MM. de Rohan. La ville. Richelieu. La paroisse. La halle. — Le lendemain jeudi 19, nous fûmes à la messe à la paroisse, où il y a un beau tombeau au milieu du chœur où sont couchées trois figures de marbre
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blanc. Celle du milieu est une femme qui a ses deux maris à ses côtés, qui sont des seigneurs de la maison de Rohan et les ancêtres de M. de Monbazon. Il y a aussi à côté du chœur une belle chapelle, dans laquelle est un épitaphe pour plusieurs personnes de la maison de Rohan. Etant partis après dîner, nous arrivâmes entre quatre et cinq à Richelieu, après avoir passé la rivière de Vienne dans un bac, où nous prîmes un guide qui ne savoitles chemins non plus que celui du jour précédent. Nous ne laissâmes pas d'arriver à Richelieu sans nous égarer. La ville est longue, composée d'une grande rue et traversée en trois endroits par d'autres plus courtes. Aux deux bouts de cette rue sont de grandes places carrées : dans celle qui est au bout qui est proche du château, l'église est à main droite et la halle à la gauche. L'église est fort belle et fort propre, d'ordre dorique, à pillastres et arcades, ayant deux clochers fort hauts et charpente couverte de plomb en forme d'obélisque. La ville est enfermée de fossés pleins d'eau et fort larges.
Le château: le portail, la cour, la galerie, le salon, la chapelle haute, la chapelle basse. — A la sortie de la ville est une des avenues du château ' qui a un beau canal à la gauche et un mail à la droite. Cette avenue a environ i5o toises. Elle aboutit à une des portes de la basse-cour du château, qui est aussi entouré de fossés pleins d'eau. Il est composé de quatre pavillons couverts de dômes avec des lanternes, et de trois corps de logis qui les joignent et d'une terrasse qui est sur le devant,
i. Sur le château de Richelieu et sur les collections qu'il renfermait on peut consulter : Jérôme Vignier, Le château de Richelieu, ou l'histoire des Dieux et des Héros de l'Antiquité avec des réflexions morales (Saumur, 1676, in-8°; 2e édition, 1681 ; 3° édition, i683) ; — Description du château de Richelieu par un anonyme du milieu du xvme siècle (dans Nouvelles archives de l'art français, 2e série, t. III, p. 211) — et Xotes sur les collections de Richelieu, par Edmond Bonnaffé (dans Gazette des Beaux-Arts, 2e période, t. XXVI, p. 5, 96 cl 2o5; juillet, août et septembre 1886).
VOYAGE A BORDEAUX (1669) i5i
au milieu de laquelle est un portail élevé sur la terrasse. Au milieu du portail, dans une arcade au-dessus de la porte, est la statue de Louis XIII, de marbre blanc, et aux deux côtés en bas il y a dans des niches deux statues antiques, et, sur le faîte du portail, une Renommée de bronze. Aux deux côtés sur la terrasse, il y a en dehors deux colonnes rostrales et en dedans deux obélisques de marbre jaspé. Le dedans delà cour est orné de niches et de vides enfoncés où il y a des figures antiques et des bustes. Le grand escalier est à deux rempants qui se joignent en un palier ; les ballustrades et les appuis sont d'un marbre qui ressemble fort au porphyre. La galerie qui fait une des ailes est peinte des victoires et des conquêtes que le Roi a faites pendant le ministère du cardinal de Richelieu. Les poutres du plancher sont soutenues par des thermes dont les gaines sont deux fois plus longues quelles ne devroient être. Il y a au bout de la galerie un grand salon orné de quantité de statues et de bustes antiques . On entre dans ce salon par une ouverture large qui est soutenue par quatre colonnes de marbre qui, parce qu'elles étoient plus courtes que les pilastres de Tordre du salon, on leur a fait un architrave frise de corniche A, qui soutient l'architrave B.
Dans la chapelle, il y a un tableau d'un Saint-Jérôme qui est fait en mosaïque. Les pierres, dont elle est com-
,5a CLAUDE PERRAULT
posée, ne sont pas larges d'une ligne et épaisses de demi-ligne, ainsi que Ion pouvoit voir en un endroit qui étoit éraillé. La grande chapelle basse a une voûte si plate et tellement surbaissée qu'on a été contraint d'y mettre une colonne au milieu. Après souper, comme nous étions proche à nous aller coucher et que nous étions retirés dans nos chambres, le sénéchal accompagné de tous les officiers en robe vinrent haranguer M. du Laurent. Nous quittâmes nos bonnets de nuit pour assister à cette cérémonie.
20. Saint-Genêts. Bonnivet. Escalier de Bonnivet. — Le vendredi 20, nous sortîmes de l'hôtellerie devant cinq heures, après avoir acheté quatre exemplaires de plans, élévations, profils et perspective du château, qui nous furent vendus par notre hôte. Nous fûmes dîner à Saint- Genets1, à quatre lieues de là, qui en vallent plus de sept de France. L'hôtellerie étoit fort mauvaise; ce fut là où on commença à se servir des cuillers et des couteaux qui étoient dans notre bagage. Après dîner nous partîmes pour Poitiers et nous vîmes en passant le château de Bonnivet où nous descendîmes". Ce château qui est bâti par un amiral de France du temps de François Ier, comme il apparaît par les salamandes qui sont en plusieurs endroits, est beau et grand, mais imparfait, n'ayant que le corps de logis de fait et la moitié des ailes qui sont de chaque côté. M. de Megrigny, à qui le château appartient, fait rebâtir la face de devant, qui est une terrasse avec une balustrade soutenue par des arcades. L'architecte qui refait cette terrasse est louable en ce qu'il la fait du même ordre et avec des ornements aussi mal
1. Sainl-Genesl d'Ambièrc, canton do Lcncloitre, arrondissement de Chàtellerault (Vienne).
i. Les ruines du château de Bonnivet subsistent dans la commune de Vandeuvro-du-Poitou. à 18 kilomètres au nord de Poitiers.
VOYAGE A BORDEAUX (1669) i53
taillés que ceux du château, qui a par dehors deux fort grosses tours aux deux coins sur le jardin. Le dedans de la cour et le dehors sur le jardin est orné de pilastres d'ordre composite, deux ordres l'un sur l'autre dont le dernier a une grande corniche soutenue par des consoles ayant au-dessus une balustrade qui tourne tout autour par dehors et par dedans la cour. Cette balustrade est composée d'ancres croisées les unes sur les autres. Audessus de cette balustrade il y a une retraite pour le corridor sur lequel il s'élevoit autrefois un attique avec des lucarnes qu'on a cachées en faisant descendre la couverture suivant sa pente pour couvrir le corridor, et cette saillie est soutenue par des poteaux qui posent sur la balustrade, ce qui gâte tout.
L'escalier est au milieu, fort grand, fait en vis quoique dans un carré. Les marches au plus étroit ont huit pieds. On y entre par deux arcades AA,
qui font un palier B, dans lequel on entre pour passer aux deux appartements CD. La coquille E, qui est toute unie , est soutenue par des arcades qui sont collées contre les murs de la cage de l'escalier et qui posent sur des chapiteaux composites F, qui aboutissent en un des culs de lampe, dont il y en a un G qui pend plus bas que le bandeau d'une des deux portes par lesquelles on entre dans les paliers.
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Poitiers : rues de Poitiers. — Nous arrivâmes à Poitiers ' sur les sept heures du soir, et, sur le chemin, à une lieue et demie de la ville, on nous présenta un panier de fort beaux raisins de la part d'une jeune demoiselle qui étoit sur le bord de sa vigne. Nous entrâmes à Poitiers par un faubourg qui est sur la colline d'où on descend dans la ville, qui est d'une fort grande étendue, ayant plusieurs jardins, des vignes et des terres labourables. Elle est fort mal pavée de petits cailloux et les rues sont inégales, étant pleines de fosses et d'éminences. Elles sont de plus courtes et tortues; les maisons sont petites et basses, mal bâties, malpropres et fort pauvres. Nous descendîmes à l'hôtellerie des TroisPiliers, que l'on nous dit être la meilleure de la ville, mais qui nous parut assez mauvaise. La plus belle chambre, qui fut donnée à MM. du Laurent et de Gomont, avoit deux lits de reseau recouverts comme il y en a aux villages proche de Paris, et il n'y avoit point d'autre vaisselle d'argent que les cuillers et les fourchettes.
21. Saint-Hilaire : le sarcophage ; le caveau de Saint- Hilaire. Le Marché. Notre-Dame-la-Grande. Statue de Constantin. Le Palais. — Le samedi 21, jour de saint Matthieu, nous montâmes dans le carrosse du lieutenant criminel, qui est de la connoissance de M. du Laurent et qui vint avec nous, en robe, pour nous faire voir les antiquités et curiosités de la ville, dont il n'étoit guère mieux informé que nous, car nous reconnûmes qu'il ne lui étoit point tombé en l'esprit qu'on eut de la curiosité que pour ce qui est agréable à la vue et qu'il s'étoit seulement figuré que nous avions demandé son carrosse
1. A partir de ce passage, ce qui concerne dans le journal de voyage de Claude Perrault le Poitou et l'Aunis a été publié par M. Paul d'Estrée dans les Archives historiques de la Saintonge et de l'Aunis, t. XXVIII (Saintes, 1 899) , p. 339-359. Sur Poitiers, voyez la monographie Poitiers et Angoulêrne, par M. Labbé de La Mauvinièrc, dans la collection les Villes d'art célèbres.
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pour faire des visites. Nous fûmes à Saint-Hilaire, qui est une église de médiocre grandeur, mais dont la structure est assez particulière. La voûte qui est en berceau, ayant des fenêtres qui ne s'élèvent pas jusques en haut comme en Tordre gothique, mais qui sont en lunette, est portée sur de grosses colonnes qui ont leurs bases de chapiteaux approchant assez de Tordre antique. Cette voûte en berceau a des bandeaux carrés qui posent au droit des colonnes et on a peint des arcs qui vont diamétralement de coin en coin pour représenter ceux qui sont ordinairement en Tordre gothique. Dans la croisée à main droite, nous vîmes le sarcophage, qui est une espèce de tombeau d'une pierre dure et polie, mais qui n'est point marbre. Elle est taillée de bas-reliefs si effacés qu'on n'y connoit rien. On dit que ce cercueil consomme en vingt- quatre heures la chair des corps morts. Nous fîmes l'expérience d'une autre particularité qu'a cette pierre, qui est que quand on la frotte elle rend une puanteur insupportable qui cesse incontinent. On nous fit voir aussi dans un grenier ce qu'on appelle le berceau de saint Hilaire, qui est un gros tronc d'arbre creusé où on dit que ce saint couchoit. Il sert à présent pour y mettre et lier les fous pendant la neuvaine qu'on fait pour leur guérison. Nous fûmes ensuite dans le marché qui étoit plein d'un fort vilain peuple et où il n'y avoit presque point d'autres marchandises que de grandes provisions d'ail.
A un des côtés du marché est l'église de Notre-Damela-Grande, qui ne Test pourtant guère. Ce qu'il y a de remarquable est qu'à la muraille de l'église, du côté du marché, il y a une arcade enfoncée où est une statue équestre qu'on dit être de Constantin. Il y auroit plus d'apparence de croire qu'elle est de Clovis, qui défit Alaric près de Poitiers. Ce qu'il y a de certain est que
c'est la sculpture la plus horrible qui se puisse imaginer. Le prétendu Constantin tient une épée de fer dont le travers est presque aussi grand que la lame. Le lieutenant criminel nous dit sérieusement que cette statue étoit pareille à celle du cheval de bronze du Pont-Neuf.
Du marché nous fûmes au Palais, dans lequel on entre par une espèce de ruelle qui lui sert de cour et où deux personnes ont de la peine à passer de front. La salle du promenoir est fort grande, ayant huit toises et demie de large. Elle est aussi fort haute et n'a que de fort petites fenêtres qui sont au haut de la muraille, la plupart murées. A un des pignons elle est ouverte par trois grandes fenêtres qui sont presque bouchées par les tuyaux de trois cheminées qui occupent un des bouts de la salle et qui n'ont toutes trois qu'un seul manteau. Au devant de ces cheminées il y a une estrade de la largeur de la salle, sur laquelle on monte par neuf degrés qui sont de la largeur de l'estrade. A l'autre bout, à l'opposite de la cheminée, il y a contre la muraille un monstre attaché qu'on dit être un crocodile qui a été trouvé autrefois dans une cave ; mais ni la taille ni les dents qui sont en la mâchoire inférieure, qui est la seule qui est restée, ne sont point d'un crocodile, et il est possible que ce monstre n'a jamais eu de pieds. Cette salle était tellement sale que nous aurions cru qu'elle n'a jamais été balayée, si nous n'eussions trouvé sur l'estrade et dans la cheminée la valeur de plus de dix tombereaux d'ordures, sans compter la quantité de six autres tombereaux pour le moins qui étoit aux coins de la salle et auprès des portes par lesquelles on entre aux chambres de l'audience et du conseil qui ne sont guères plus propres que la salle.
Les Jésuites. Sainte- Radegonde . Sainte-Croix. Le Pas- Dieu. Saint-Jean. Les Arènes. — La maison des Jésuites en récompense est fort propre et leur chapelle, leursacris-
tie, et les salles de la congrégation et du parloir sont fort bien ornées de belles menuiseries et de beaux tableaux. Nous entendîmes la messe à Sainte-Radegonde, dont le tombeau est derrière l'autel, d'une cave dans laquelle on descend par des degrés de trois ou quatre toises de large, dont la hauteur et le giron sont de pareille grandeur. Etant descendus dans cette cave pour y entendre la messe, nous fûmes contraints d'en sortir à cause de la puanteur de l'ail, qui remplit d'ordinaire toutes les églises de cette ville, mais qui étoit tout à fait insupportable dans ce lieu bas et renfermé. Auprès de Sainte- Radegonde est l'église du monastère de Sainte-Croix, où on nous fit voir dans une cave ce qu'on appelle le Pas- Dieu, qui est une pierre fort polie d'environ deux pieds et demi en carré qui a au milieu une enfonçure qu'on dit être le vestige du pied de Notre-Seigneur qui s'apparut à sainte Radegonde. Nous fûmes ensuite à Saint-Jean, qui est une église fort ancienne et assez petite. On y descend fort bas et elle est séparée en deux ; les habitants disent qu'elle a servi aux sacrifices des idoles et qu'en la première partie on immoloit les victimes1. Il y a quelques colonnes qui paroissent de marbre, mais elles ne sont que de pierre commune, si crasseuse que l'on n'en sauroit aisément juger. Le lieutenant criminel assuroit avec beaucoup de véhémence que c'étoit du marbre. Quant à moi, je ne faisois autre chose, en les raclant avec un couteau, que de faire voir qu'elles étoient de pierre commune et lui il ne répondoit autre chose que : « Je suis votre serviteur. »
De là nous fûmes voir ce qu'on appelle les Arènes, qui
1. Suivant le P. de La Croix, qui est parvenu à déterminer dans tous les détails le plan de cet édifice, c'était un baptistère par immersion, édifié par les chrétiens lorsque ledit de Constantin eut reconnu officiellement leur religion.
i58 CLAUDE PERRAULT
paroisscnt un reste d'amphithéâtre dont il ne reste que trois arcades du second ordre. Elles s'élèvent sur une masse de cailloux cimentés qui font comme le quart d'un rond ou d'une ovale fort grande, contre lequel plusieurs maisons sont appuyées. Ce qui reste de ces arcades n'est que le noyau et le milieu du mur dont elles étoient bâties, qui n'est que de cailloux jetés et noyés dans du mortier ayant seulement deux rangs de pierres plates épaisses seulement de trois pouces, dont la courbure et le ceintre de l'arcade est fait comme on le fait avec de la brique, c'est-à-dire que ces pierres n'ont point de coupe, étant aussi larges ou épaisses en un bout qu'en l'autre. Il y a apparence que la structure de cet édifice étoit telle que les parements des deux côtés, ayant été bâtis avec de petites pierres qui ne sont guère plus grandes que nos briques, le milieu avoit été rempli de mortier dans lequel on avait jeté des cailloux ; toutes ces petites pierres étoient tombées et il n'en étoit resté que sept ou huit jointes ensemble, comme pour un échantillon de toute la structure.
En arrivant à l'hôtellerie pour dîner, nous trouvâmes le maire de la ville avec ce qu'il y avoit d'officiers qui n'étoient point à vendanger, qui vinrent haranguer nos Messieurs et qui nous envoyèrent des présents de vin et de cire.
Lusignan. Le château de Mêlusine. Le puits ou trésor de Mêlusine. La fontaine où elle a été transformée. — Etant partis sur les trois heures, nous arrivâmes à six heures à Lusignan1, qui est une petite ville élevée sur des rochers où l'on monte par un chemin fort creux, fort étroit et fort roide. On nous fit voir ce qu'on appelle le château de Mêlusine, qui ne nous parut point être autre
i. Chef-lieu de canton de l'arrondissement de Poitiers.
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chose que les murs de la ville qui ont quelques tours : le tout fort ancien et fort ruiné, bâti seulement de pierres petites et non taillées comme sont celles de melière. Le garçon d'un maréchal qui a entendu conter à sa grandmère l'histoire de Mélusine, ainsi qu'il nous dit, nous servit de guide et d'interprète pour voir les antiquités de ce lieu si célèbre. Mais il ne put rien nous faire voir, après nous avoir promis en allant de nous montrer la fontaine où Mélusine se baignoit quand elle fut transformée en Mélusine, et le puits où on entend résonner l'or et l'argent dont il est plein quand on y jette une pierre, parce que ce puits s'est trouvé transformé en un trou carré revêtu de maçonnerie, large environ de deux pieds et demi en carré et profond de trois pieds. La fontaine fut aussi métamorphosée en un petit morceau de mur d'environ six pieds en carré, au bas duquel il y avoit un trou carré d'environ six pouces dont il falloit supposer que l'eau avoit autrefois sorti, mais qui étoit tout à sec. Il nous vouloit mener à une autre fontaine nommée Caillerot, qui guérit toutes sortes de maladies et qui est un présage de la fertilité de l'année quand elle a de l'eau en abondance; mais nous n'osâmes pas y aller, de crainte de la faire disparoître, comme les autres raretés, ce qui auroit apporté un grand préjudice à la province qui n'est pas trop fertile.
22. Saint-Maixent. Les Cordeliers. Les ruines de l'église de F abbaye. Cave où sont les tombeaux de saint Maixent et de saint Léger. — Le dimanche 22, nous partîmes entre cinq et six de Lusignan et nous arrivâmes à dix heures à Saint-Maixent1. Nous fûmes descendre au château qui appartient, de même que la ville, au duc Mazarin; elle fait une partie du duché de la Meilleraye.
1. Chef-lieu de canton, arrondissement de Niort (Deux Sèvres). L'abbaye sert aujourd'hui de caserne.
,fto CLAUDE PERRAULT
Nous y fûmes reçus par le maire et par d'autres officiers; nous y dînâmes et y fûmes traités fort honorablement. Avant le dîner, le lieutenant général, assisté de huit officiers, tous en robe, nous vinrent haranguer, et ensuite le maire et les échevins.
Avant dîner nous entendîmes la messe aux Cordeliers, où nous ne vîmes rien de remarquable que le pavé du cloître et du chapitre qui est fait de petits cailloux de la grosseur d'une balle, dont il y en a qui sont arrangés en compartiments et les autres, qui composent le fond, sont mis en confusion. Nous fûmes à l'église de Saint-Maixent, qui a été abattue aux premières guerres des Huguenots. Ce qui en reste est bien bâti et le clocher qui est demeuré entier est fort large et égal à la nef de l'église, dont il fait le portail de l'entrée. Les religieux, qui sont de la congrégation de Saint-Maur. font le service dans la salle qui servait autrefois de réfectoire. Au milieu de l'église ruinée est un petit caveau où on descend par deux escaliers à droite et à gauche. C'est un petit dôme dont la coupe n'est pas plus creusée que de dix ou douze pieds et n'est guère plus large. Elle est portée sur huit petites colonnes qui soutiennent aussi une petite voûte qui tourne autour des colonnes qui sont posées sur un stylobate continu. Au milieu, sous le dôme, sont les tombeaux de saint Maixent et saint Léger, martyrs.
Niort : le château; les halles. — Nous arrivâmes entre six et sept à Niort, où nous fûmes voir le château qui est très antique et très fort, ayant une enceinte de remparts et de tours et de fossés, qui enferment en dedans deux gros donjons fort hauts et couverts en plate forme. M. de Noailles est gouverneur de la ville. Nous vîmes aussi les halles, qui sont fort grandes et fort spacieuses et couvertes d'un grand comble de charpente. L'église a un fort beau clocher couvert d'une pyramide de pierre
Cîmuh Perrault
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Portrait de Claude Perrault, Peint par Vercelîn, gravé par Edelinck.
forte haute. Nous fûmes coucher aux Trois Pigeons.
23. Fontenay-lc-Comte : Notre-Dame, la Fontaine. — Le lundi 23, nous fûmes dîner à Fontenay-le-Comte au Petit Louvre, qui est proche des halles, qui sont moins grandes que celles de Niort. Nous entendîmes la messe à l'église de Notre-Dame, qui n'a rien de beau que le clocher, qui est pareil à celui de Niort. Il y en a encore deux semblables dans le faubourg aux églises de Saint- Nicolas et de Saint-Jean. Il y a un vieux château assez ruiné. La fontaine est belle et bâtie du temps de François Ier, ainsi qu'il apparaît par la salamandre qui est dans le tympan du fronton, qui couvre une grande arcade dans un ordre dorique, dans laquelle on descend par dix ou douze degrés. Au bas, il y a quatre gros tuyaux qui jettent chacun environ deux ou trois pouces d'eau. Les tambours de la ville nous vinrent rompre la tête à la sortie de table.
Luçon : le Palais èpiscopal. — De là nous fûmes coucher à Luçon1, qui est une ville qui n'a ni portes, ni murailles, ni fossés, et qui, hors l'église et le palais èpiscopal, n'a rien que de village. Aussitôt que nous fûmes arrivés à l'hôtellerie, M. Colbert, l'évêque2, nous envoya prier de venir souper, et il nous reçut avec toute la civilité qui se peut imaginer, et nous régala magnifiquement dans un logis qui est fort bien bâti, ayant plusieurs appartements, grandes salles, grand escalier, le tout fort bien meublé. Après souper, M. l'évêque nous pria avec des instances tout à fait obligeantes de coucher chez lui, mais il n'y eut que M. de Gomont qui demeura, à cause des affaires dont il avoit à lui parler.
1. Chef-lieu de canton de l'arrondissement de Fontenay (Vendée).
a. Nicolas Colbert, frère de Jean-Baptiste, d'abord garde de la bibliothèque du roi; ensuite évêque de Luçon, de 1661 à 1671, puis, en 1672, d Auxerre, où il mourut le 5 septembre 1676.
rôa CLAUDE PERRAULT
■i!\. Les ruines de l'église. Saint-Michel-en-VHerm. Ruines de V église et du monastère. Braud. La Rochelle. — Le mardi 24, nous fûmes voir l'église cathédrale, qui, comme toutes les autres de la province, est ruinée par les Huguenots. Ce qui reste n'est pas fort beau. La clôture du tour de l'autel est bâtie depuis peu, assez proprement : c'est une colonnade d'ordre composite de même qu'à Sainte-Croix d'Orléans et à Saint-Etienne-du-Mont à Paris. Il y a des deux côtés de l'autel deux escaliers avec des balustrades par où on monte à un autre autel qui est fort élevé derrière le grand. Après avoir été à l'église, nous fûmes prendre congé de M. l'évêque, qui nous vint ensuite dire adieu à notre hôtellerie, lorsque nous étions prêts de monter en carrosse. Quand l'évêque passe par les rues, tout le monde se met à genoux, ce qui n'est pas un effet de la grande vénération que ses diocésains ont pour lui, quoique elle soit extrême, mais de la coutume.
Nous fûmes dîner à Saint-Michel-en-rHerm1, qui est une abbaye dont le cardinal Mazarin a affecté le revenu au Collège des Nations. Elle est tout à fait ruinée et abattue tant par les Huguenots que par la vieillesse. Nous dinâmes chez le prieur avec trois des principaux officiers de Luçon, qui étoient venus une lieue au-devant de nous, et qui nous accompagnèrent pour nous conduire dans des landes jusqu'à Braud2, qui est à l'embouchure de la rivière de Sèvre, que nous passâmes au temps que la marée étoit la plus haute ; ce qui nous étoit nécessaire pour faciliter l'embarquement de notre carrosse, qu'il fal-
1. Commune du canton de Luçon, arrondissement de Fontenay-le-Comte (Vendée).
a. L'anse de Braud est l'anse fluviale de la Sèvre, à la limite de la Vendée et de la Charente-Inférieure. Un bac permet encore de continuer la route de Lucon à La Rochelle.
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lut mettre dans un bateau qui étoit si étroit qu'il y avoit une roue de derrière dans l'eau.
Nous arrivâmes à La Rochelle sur les sept heures du soir et nous fûmes coucher au Chêne-Vert, qui est la meilleure hôtellerie de la ville, où nous fûmes assez mal couchés. Le procureur du Roi, qui avoit été mandé par M. du Laurent, nous vint offrir dès le soir de nous conduire le lendemain dans son carrosse par toute la ville.
2D. Eglise cathédrale. Le havre. La digue. Les tours qui sont à Centrée du havre. Le temple. L'hôtel de ville. Les rues. Les fontaines. — Le mardi 25, nous fûmes d'abord à l'église cathédrale, qui est dans l'ancien temple des Huguenots ; elle est octogone, à pans inégaux, ayant 20 toises de long sur 14 de large. De là nous fûmes voir le havre, qui étoit presque à sec à cause du reflux de la mer, qui étoit dans son plus bas, ce qui nous donna la commodité de voir la digue que la mer couvre quand elle est revenue. Nous fûmes déjeuner à un cabaret qui est au bout de la digue, accompagnés de M. Berger, banquier, de La Rochelle, qui a plusieurs vaisseaux qui lui appartiennent, et d'un capitaine de navire. Ayant passé le long de la digue, nous nous embarquâmes dans une chaloupe servie par sept matelots et nous fûmes à une lieue de là à la voile aborder un grand vaisseau de guerre qui étoit à la grande rade, prêt à partir pour les îles de Saint-Christophe1, et qui devoit mener M. de Schomberg2 en Portugal. Il n'attendoit que Mme de Schomberg, qui étoit malade, fût en état de partir. Ce
I. Ile des Antilles dans laquelle les Anglais et les Français s'étaient établis ce qui fut la cause de nombreuses difficultés. Le traité d'Utrecht la céda définitivement à l'Angleterre.
•1. Frédéric-Armand, comte de Schomberg, né en 1619, servit d'abord en Hollande, passa au service de la France et devint maréchal de France. Il alla en Portugal combattre les Espagnols (1660-1668). Après la révocation de ledit de Nantes, il passa en Prusse, puis en Angleterre, où il mourut à la bataille de la Boyne (11 juillet 1690;.
vaisseau étoit de onze à douze cents tonneaux, chargé de Go pièces de canon et de 240 matelots, avec 110 soldats. Nous montâmes de notre barque dans le bord, qui étoit haut de plus de quinze pieds, par une échelle qui est composée de morceaux de bois ou échellons qui sont cloués sur le vaisseau, au travers desquels une corde est passée à laquelle on se tient. Mais, outre cela, nous trouvâmes trois ou quatre matelots de chaque côté de l'échelle, qui comme des singes étoient collés et agriffés je ne sais à quoi, qui nous aidèrent à monter.
Etant entrés sur le bord, nous fûmes reçus par M. Gabaret1, capitaine du vaisseau, qui nous mena déjeuner dans sa chambre, d'où il nous conduisit dans tous les appartements de son bâtiment. En sortant de la chambre, nous trouvâmes tous les soldats sous les armes sur le tillac et le grand pavillon blanc arboré à la pouppe. Nous vîmes le détail de tout l'équipage qui est une chose surprenante, vu la quantité de choses qui y sont disposées et dont la place est ménagée avec un soin qui n'est pas imaginable. Nous fûmes sous le premier pont où est la cuisine, qui a deux cheminées, l'une à droite et l'autre à gauche, dans l'une desquelles il y avoit une marmite de la grandeur d'un demi-muid qui bouilloit. A côté de la cheminée est le four. Sous le second pont était une écurie. Il y avoit des têts où il y avoit des cochons avec quantité de cages pleines de poulets. On nous mena aussi dans la sainte-barbe, qui est sous la chambre du capitaine, où on serre tous les ustensiles qui servent à l'artillerie. Nous retournâmes enfin dans notre chaloupe, que nous trouvâmes plus agitée que quand nous en étions sortis. Nous retournâmes avec six avirons et en passant nous fûmes salués de trois volées de canon qui furent tirées d'un vais-
1. Louis Gabaret d'Oléron, lieutenant de vaisseau en i665, capitaine en 1666, capitaine du port à Rochefort en 1671. Tué à Tabago le 3 mars 1677.
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seau qui étoit à la rade, appartenant à M. Berger. Nous trouvâmes que la mer avoit recouvert la digue et nous entrâmes dans le port entre les tours de Saint-Nicolas et de la Chaîne, dont la dernière est presque ruinée. Je remarquai que la tour qu'on appelle de la Chaîne n'est point celle à laquelle la chaîne est attachée, mais une autre beaucoup plus petite, qui est entre celle qu'on appelle de la Chaîne et celle de Saint-Nicolas. A est la
tour de la Lanterne ; B, celle de la Chaîne ; C est la petite tour ; D est celle de Saint-Nicolas.
Étant arrivés, nous fûmes voir le nouveau temple, qui est à un bout de la ville. Il est à peu près de la grandeur de l'ancien, mais il est moins large. Il a de grandes galeries de trois côtés qui sont fort larges, dans lesquelles les sièges sont en amphithéâtre. Il y a un petit porche à la porte où est une niche dans laquelle se met celui qui tient la boîte de la quête.
Nous vîmes aussi l'hôtel de ville, qui est petit, mais curieusement bâti d'une architecture ornée de colonnes et de pilastres corinthiens, de niches et de figures, avec un double escalier en perron assez joli. Toute la ville est pleine de boutiques de marchands et d'artisans et presque toutes les maisons sont portées sur des arcades de pierres de taille. Il y a plusieurs fontaines dont on tire l'eau avec des pompes. Il ne reste aucuns vestiges des anciennes fortifications ; il n'est demeuré que les portes, qui sont belles, ornées de pillastres assez façonnées avec les armes de France et les chiffres des rois du règne desquels elles ont été bâties. Ces mêmes
armes et chiffres sont sur les portes des deux temples.
Chatelaillon. Yves. — De La Rochelle nous vînmes coucher à Yves, qui est sur le bord de la mer, à un demiquart de lieue de Chatelaillon1, qui est un petit hameau où il y a un château ruiné qui est sur un rocher qui pend sur la mer. La moitié dune des tours de ce château étoit tombée dans le chemin, dont toutes les pierres étoient encore jointes ensemble. A Yves, l'hôtellerie où nous fûmes coucher étoit pleine de monde, quoique ce fût un pays assez éloigné. D'abord que nous fûmes entrés, il nous prit envie à tous décrire nos mémoires en attendant le souper, y ayant long temps que nous n'avions rien écrit. Le silence où nous étions nous fit trouver le bruit de l'hôtellerie fort insupportable, surtout celui qui se faisoit en une chambre proche de la nôtre, où cinq ou six personnes parloient si haut et si confusément que nous fûmes sur le point de leur aller déclarer que nous ne pouvions plus supporter l'incommodité que leur brutalité et leur emportement nous causoit, lorsque nous découvrîmes que c'étoient six pères de l'Oratoire, qui, pour ne passer point pour des Tartuffes et pour pratiquer le prescript de saint François de Sales, suivant l'air de la nouvelle manière des dévots, faisoient admirablement bien leur devoir de rire sans sujet et de paroître fort contents et satisfaits. Un d'entre eux qui se trouva de la connoissance de M. de Gomont et parent de M. du Laurent soupa avec nous et nous pensa étourdir par un ris continuel.
26. Roche fort. Le port dans la Charente. — Le lundi 26, nous arrivâmes sur les neuf heures du matin à Rochefort, qui est un village sur la Charente, entre Tonnay-Charente
1. Yves, commune du canton de Rochefort. — Chatel-Aillon, qui eut une grande importance comme place forte du x° au xivc siècle, est maintenant une station de bains de mer très fréquentée.
et Soubise. En cet endroit, la Charente s'étant trouvée fort propre à loger les vaisseaux et à leur servir de port à cause de sa profondeur, le Roi a commencé depuis quatre ans à y faire bâtir un arsenal pour servir de magasin et de lieu pour la construction et équipement des vaisseaux. M. Colbert de Terron, intendant de la province ' et qui a la direction de cet ouvrage, nous retint et nous régala avec toute l'honnêteté et toute la civilité imaginable, et nous fit voir fort exactement tout ce qu'il y a d'exécuté de ce grand dessein qui nous surprit et nous parut tout à fait royal, car il y a plus de deux mille ouvriers qui y travaillent.
La corderie. L'étuve. La chaudière. — Nous fûmes d'abord à la corderie, qui est une pièce qui est achevée et dans laquelle les ouvriers travaillent actuellement. C'est un bâtiment qui a 120 toises de long, ayant deux grands pavillons aux bouts et un au milieu. Les corps de logis qui sont joints par ces pavillons ont quatre toises de large ; dans l'étage du dessus sont les moulins pour la filure. Les râteaux qui soutiennent les fils sont fort creux, en sorte qu'ils n'empêchent point de passer pour peu qu'on baisse la tête, mais il faut prendre garde à ses cheveux, autrement ils sont en danger d'être employés à tenir les ancres des navires ou d'être condamnés aux galères. Dans l'étage de dessous, on assemble les petits cordons qui ont été faits dans celui d'en haut et on en compose les gros cables. Nous y en vîmes de 22 pouces de tour. Dans un des pavillons du bout, sont les ouvriers qui apprêtent le chanvre, et dans l'autre est l'étuve et la chaudière pour goudronner les cables. L'étuve est une petite chambre bien close dans laquelle on met les cables
1. Charles Colbert, seigneur de Terron, marquis de Bourbonne, cousin de Jean-Baptiste, d'abord intendant de l'armée de Catalogne ; plus tard intendant de marine à Rochefort ; conseiller d'Etat en 1678; mort le 9 avril 1684.
bien couverts de toiles, ayant dessous son plancher un fourneau qui échauffe avec un feu lent, ce qui rend les cables de durs et de roides qu'ils étaient fort souples et fort maniables et qui les dispose à être pénétrés et plus facilement imbus par le goudron, qu'on fait chauffer proche de l'étuve dans une chaudière qui a neuf à dix pieds de long sur six ou sept de large. Au dessus de la chaudière, il y a un moulinet qui tire le cable par le bout qui a premièrement trempé dans la chaudière et le dévide petit à petit, à mesure qu'il est tiré de l'étuve d'où il descend dans la chaudière et remonte sur le moulinet.
La fonderie. — Par delà la corderie est la fonderie qui n'est pas encore achevée. C'est un bâtiment qui a 3i toises de long sur i4 de large ; il est partagé par deux rangs de piliers qui soutiennent des voûtes de pierres de taille et qui composent trois allées. A un des bouts, il y a une espèce de puits d'environ trois toises de long sur deux de large et profond de trois, dans lequel il y a un degré qui rampe le long de l'un des côtés et qui ne descend que jusqu'à la moitié. Ce puits est fait pour y enterrer les moules des canons. Joignant ce puits on nous montra l'endroit où doit être le bassin à fondre le métal et le fourneau à côté un peu plus bas.
La forge pour les ancres. — Ensuite nous vîmes la forge où l'on fait les ancres, qui sont composées de plusieurs barres de fer que l'on rougit pour les souder ensemble, en les battant sur l'enclume.
L'arsenal général, /^arsenal particulier. — L'arsenal général est un autre bâtiment rempli d'un nombre infini de poulies ou roulis de toutes grandeurs pour les cordages, de clous de différentes sortes, de mousquets, de pertuisanes, etc. Cet arsenal a 3i toises de long sur huit de large. 11 y a aussi un autre arsenal particulier que l'on bâtit devant, qui est divisé comme en plusieurs cel-
Iules dans lesquelles on doit amasser ce qui est nécessaire à chaque navire.
Le magasin des poudres. — Le magasin des poudres est un grand édifice voûté de pierres de taille, à deux étages séparés par un plancher de charpenterie. Le second seul est destiné pour les poudres, afin d'être sèchement. Ce bâtiment, qui a vingt toises de long sur cinq de large en dedans, est isolé et enfermé d'une muraille qui est distante du bâtiment environ six toises afin d'empêcher l'approche de ce lieu à tous ceux qui pourroient y apporter du feu.
Le hangar d des mats, vergues et antennes. — Joignant le magasin des poudres est le hangard des mâts et vergues, où on travaille àéquarriret arrondir, lier et joindre ensemble les gros arbres dont on fait les mats et les vergues et antennes.
L arsenal des futailles. — H y a encore un grand lieu appelé l'arsenal des futailles où sont serrés et réservés les tonneaux et barriques.
La Forme. — En un autre lieu éloigné d'environ sept ou huit cents pas de ces arsenaux, on nous fit voir le commencement d'un bâtiment appelé la Forme, parce qu'il est en quelque façon de la forme d'un navire. Il est destiné pour refaire ce qui se trouve endommagé aux vaisseaux, principalement au-dessous, vers la quille. C'est une fosse joignant le cours de la rivière dans laquelle on fait entrer le vaisseau par une gorge étroite qui se ferme par le moyen de deux battants, et ensuite on tire l'eau qui est enfermée dans la fosse avec des pompes, calfeutrant les jointures des battants à mesure que l'eau s'abaisse afin qu'après que toute l'eau est vidée, on puisse travailler au-dessous du vaisseau, qui a été doucement posé sur des tréteaux lorsque l'eau en s'abaissant l'a laissé descendre. Car, par ce moyen, lorsque le vaisseau a été
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raccommodé à loisir, on ouvre les portes et l'eau rentrant dans la fosse lève le navire de dessus les tréteaux et le le met en état de sortir de la fosse et d'entrer dans le havre.
Il y avoit dans la Charente quantité de grands vaisseaux dont le plus beau est nommé la Charente, de 1.200 tonneaux, chargé de 70 pièces de canon \ Il y avoit aussi une petite galère enrichie de sculptures et de dorures fort proprement montées, dans laquelle nous devions être conduits à Soubise pour y passerla Charente ; mais, parce que nous tardâmes trop longtemps et que la marée étoit devenue trop basse, M. de Terron nous donna son carrosse pour aller jusqu'à Soubise, où notre carrosse nous attendoit avec nos gens, qui étoient allé passer à Tonnay-Charente.
La nouvelle ville. — Rochefort qui n'étoit qu'un village devient de jour en jour une belle ville par les bâtiments qui s'y font. Suivant les alignements qui sont donnés, les rues sont larges et droites comme au Havre. Les maisons sont bâties en partie par le Roi, en partie aussi par des particuliers à qui le Roi donne la place pour de redevance2.
Soubise. Bi'ouage. — Nous passâmes la Charente à Soubise3, qui n'est qu'un village, d'où nous fûmes dans notre carrosse jusqu'à Brouage' ; nous le laissâmes sur le bord de la mer où il passa la nuit. Lorsque nous eûmes passé le bras de mer qui est d'un quart de lieue au plus,
1. Vaisseau Je second rang, construit en 1666, et qui, d'après les documents officiels, jaugeait 1000 tonneaux, avec 66 canons et un équipage de 35o personnes, tant officiers que matelots et soldats.