VERSAILLES
« Louis XIV ayant fait quelques promenades agréables à Versailles vint à l'aimer, le fit embellir de peintures pour le rendre plus agréable et lui donner toute la perfection qu'il pouvait avoir. Dans sa petite étendue, c'était un château flanqué de quatre pavillons, bâti de pierres et de briques, avec un balcon vert qui tournait tout autour et qui dégageait tous les appartements. Une fausse braie l'entourait aussi, et au delà un fossé à fond de cuve revêtu de briques et de pierres de taille avec une balustrade. A peine fut-il achevé et M. Colbert se fut-il réjoui de voir une maison royale achevée, où il ne serait plus besoin d'aller que deux ou trois fois l'an pour y faire les réparations qu'il conviendrait, que le Roi prit la résolution de l'augmenter de plusieurs bâtiments pour y pouvoir loger commodément, avec son conseil, pendant un séjour de quelques jours. On commença par quelques bâtiments qui, étant à moitié, ne plurent pas et furent aussitôt abattus. On construisit ensuite les trois grands corps de logis qui entourent le petit château et qui ont leur face tournée sur les jardins. Quand ces trois corps de logis, qui sont du dessein de M. Le Vau, furent faits, comme ils sont beaux et magnifiques, on trouva que le petit château n'avait aucune proportion ni aucune convenance avec ce nouvel édifice. On proposa au Roi d'abattre ce petit
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château et -de faire en la place des bâtiments qui fussent de la môme nature et de la même symétrie que ceux qui venaient d'être bâtis... Mais le Roi n'y voulut point consentir. On eut beau lui représenter qu'une grande partie menaçait ruine, il fit rebâtir ce qui avait besoin d'être rebâti, et se doutant qu'on lui faisait ce petit château plus caduc qu'il n'était pour le faire résoudre à l'abattre, il dit, avec un peu d'émotion, qu'on pouvait l'abattre tout entier, mais qu'il le ferait rebâtir tout tel qu'il était, et sans y rien changer » (Passages extraits du manuscrit de la bibliothèque du Louvre intitulé : Notes et dessins de Claude Perrault, recueillis et annotés par Charles Perrault. Ces extraits ont été insérés dans les Lettres, instructions et mémoires de Colbert, publiés par Pierre Clément, t. V, p. 266, en note.)
L'Architecture a été de tout temps employée pour deux sortes d'édifices, dont les uns étaient destinés à quelque usage nécessaire, comme les Temples, les Palais, les Murs des villes, les Ponts, les Portes, les Aqueducs, les Fontaines, les Bains, les Marchés, les Théâtres et les lieux pour les exercices appelés Gymnases ; les autres qui n'ont pour but que la pompe et l'éclat étaient appelés monuments par les anciens, comme étant des marques et des témoignages qu'ils laissaient à la postérité, ou de leur dévotion envers les Dieux, ou de leur piété envers les morts, ou de la vénération et de la reconnaissance qu'ils avaient pour les belles actions que les grands personnages avaient faites pour le bien de la République.
1. Projet de la main de Claude Perrault, en tête duquel son frère Charles a écrit : « Vu par Monseigneur qui a trouvé ce dessein très beau et me l'a rendu pour le garder le 3o août 1667. B C'est tout ce qui a été sauvé, à notre connaissance, des nombreux projets élaborés par les Perrault (Bibliothèque nationale, cabinet des manuscrits, fonds français, n°* 24, 7 13, f0B i45-i5o).
Projet d'Obélisque.
Dessin original de Claude Perrault.
(Bibliothèque Nationale, manuscrit français n" 24713
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Ces monuments consistaient en Obélisques, en Colonnes, en Pyramides et en Arcs triomphaux, les deux derniers desquels étaient particulièrement destinés, les uns à représenter les victoires des princes, les autres à conserver leurs cendres : les obélisques et les colonnes étant indifféremment employés à l'un et à l'autre1, car parmi les obélisques que les Egyptiens dédiaient d'ordinaire au Soleil, Ptolémée Philadelphe en fit tailler un pour marque de l'amour qu'il avait pour sa femme, et l'on en voit à Rome d'élevés en l'honneur d'Auguste et de Tibère. La colonne de Trajan qui fut bâtie en mémoire des victoires que cet empereur avait remportées sur les Daces lui servit aussi de tombeau, ses cendres ayant été mises dans un globe que tenait sa statue posée en haut de cette colonne : et l'on croit qu'en général les colonnes étaient mises aux sépulcres des grands pour signifier qu'ils avaient été le soutien de l'Etat2.
Or on peut dire que non seulement il nous manque à présent beaucoup de ces édifices que j'appelle nécessaires, et qui étaient en usage parmi les anciens, à savoir : les Théâtres, les Amphithéâtres, les Bains, les Gymnases et les Marchés, mais que presque toutes les espèces de monuments ont toujours été négligées parmi nous, à la réserve de quelques marques de piété qui se voient en des croix, des montjoies et des sépultures. Ce qui semble être un témoignage que notre Architecture tient encore de l'ancienne barbarie, n'ayant pas toute la perfection dont elle est capable, et que comme nous avons ignoré les belles-lettres pendant que toute la science était renfermée dans les cloîtres, aussi peuton dire que la plus belle et la plus délicate Architecture nous sera inconnue jusqu'à ce que nous l'ayons fait sortir des cimetières, pour la parer des ornements et de la délicatesse de la cour, par la construction de toutes les espèces des beaux monuments dont l'antiquité nous fournit des modèles.
C'est ce que le roi François Ier avait entrepris de faire pour
t. Obeliscum Numoreus Rex post csecitatem visu reddito ex oraculo soli sacravit. Plin., lib. 36, cap. 9.
1. Columnse mortuis nobilibus superponuntur ad ostendendum eorum columen. Serv. in libr. 8 iEneid.
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l'accomplissement du glorieux dessein qu'il avait d'établir en France les sciences et les arts qui n'y étaient devant lui qu'étrangères1. On dit qu'entre plusieurs monuments qu'il avait intention d'ériger, les colonnes surtout lui plaisaient et qu'il s'était proposé de faire faire des creux de tous les bas-reliefs de la colonne Trajane pour les jeter en bronze et en revêtir une colonne pareille.
Mais comme nous apprenons2 que le grand Constantin fit transporter d'Egypte à Rome un obélisque d'une prodigieuse grandeur, qu'Auguste n'avait osé entreprendre de remuer, il y a aussi apparence que le grand roi François ne jugea pas que l'Architecture de son temps fût assez forte pour l'exécution d'un si grand dessein et que de pareilles entreprises étaient réservées à celui de ses successeurs dont la puissance et le courage auraient atteint cette grandeur dont il n'avait perçu encore que l'idée.
Et ce n'est point sans raison que l'on peut dire que le Roi est en état de donner à la postérité de ces marques éclatantes et extraordinaires de l'excellence de son règne, puisqu'il ne lui manque rien de ce qui est nécessaire pour une telle entreprise. L'inclination vraiment royale que S. M. a pour toutes les grandes choses se trouvant tout à fait proportionnée aux puissants moyens qu'il a de les exécuter.
Car, pour ce qui est d'architectes et d'ouvriers capables de réussir dans les plus hardis et les plus beaux ouvrages, on ne s'en doit point mettre en peine, et il faut demeurer d'accord que tout ce qu'il y a de plus merveilleux dans les édifices des anciens est plutôt l'effet du courage et de la persévérance des princes qui les ont fait bâtir que de l'artifice de ceux qui y ont travaillé. Quand un roi d'Egypte employait dix années seulement à faire apporter les pierres nécessaires pour la construction d'une Pyramide, ou quand un consul romain faisait transporter d'Athènes à Rome quarante colonnes, pour chacune desquelles il fallait presque une flotte entière pour la soutenir et pour la conduire, il ne
i. Casalius lib . de urbe et imperio romano. i. Ammianus Marcell. lib. 17.
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s'agissait point de la réputation et du nom célèbre d'un architecte, pour se pouvoir promettre que ces masses prodigieuses donneraient de l'étonnement et de l'admiration à toute la postérité ; et il y aurait eu beaucoup d'injustice d'accuser un architecte d'ignorance s'il ne pouvait pas achever en un an ce à quoi 346.000 hommes ont été employés pendant vingt ans l.
Et il ne faut pas que la dépense et le temps que l'on a mis à parfaire ces ouvrages, pour être des choses blâmables pour leurs excès, soient absolument évitées, puisque sans elles tout l'artifice ne peut rien, et d'ailleurs aussi il faut être persuadé que si on donnait lieu à nos ouvriers d'employer le temps et le soin exact qu'il faut pour le choix des matériaux et de tout ce qui, hors l'artifice, est nécessaire aux grands ouvrages, ils égaleraient tout ce que l'antiquité a jamais produit de plus accompli, puisqu'en effet on commence à avouer que Je plus grand avantage qu'ait la peinture et l'architecture antique, est réduit à l'éclat des couleurs et à la grosseur et solidité des pierres, étant certain qu'il n'y a rien qui fasse tant estimer l'antiquité à notre préjudice que la prévention que les grands maîtres ont intérêt d'entretenir pour n'être pas obligés de louer les ouvrages modernes qu'ils n'ont pas faits, et pour ne paraître pas eux-mêmes vanter les leurs avec trop d'arrogance,
Enfin, si le Roi veut faire un monument digne de sa grandeur, comme il le peut, l'architecte qui l'aura conduit sera le plus célèbre du siècle ; que si au contraire on se contente d'entreprendre des ouvrages médiocres, les architectes du royaume demeureront dans l'obscurité où le défaut des grands emplois et des secours nécessaires les a laissés jusques à présent.
La plus grande difficulté qui puisse arrêter dans l'exécution de ce dessein du Roi, serait de choisir entre toutes les grandes actions de S. M. celle qui doit être le sujet de ce monument. Que si l'on juge que cette unité d'action ne soit pas nécessaire, je crois que l'on pourrait comprendre ce qu'il y a de particulier et d'éclatant au gouvernement présent dans le corps de la devise du Roi dont on pourrait former