Le 29 août
plus forte qu'elle n'étoit quand ils l'achevèrent1. Les murateurs furent fort étonnés et dirent pour leur excuse que c'étoit la gelée qui avoit tout gâté, comme si c'étoit une chose fort extraordinaire qu'il gelât en hiver.
Mémoire cl une partie des défauts du dessein du cavalier Bernin. — Comme le dessein du cavalier Berninn'étoitpas très bien conçu et qu'il ne pouvoit être exécuté qu'à la honte delà France, je fis un mémoirede quelques-unes des incongruités dont il étoit rempli, car je ne crus pas à propos d'en remarquer un bien grand nombre pour la première fois. J'envoyai ce mémoire à M. Golbert, qui étoit alors à Saint-Germain. La première fois qu'il vint à Paris, après l'avoir reçu, il me fit entrer avec lui dans son jardin, et quitta même l'audiance qu'il donnoit pour me parler. « J'ai été surpris, me dit-il, du mémoire que vous m'avez envoyé ; tout ce que vous marquez est-il vrai, et lavez-vous bien examiné? — Je ne crois pas, Monsieur, avoir rien mis qui ne soit comme je l'ai remarqué ; mais je vous demande pardon de la liberté que j'ai prise. — Vous avez bien fait, me dit-il ; continuez, on ne peut trop s'éclaircir sur une matière de cette importance. Je ne comprends pas, ajouta-t-il, comment cet homme l'entend de nous donner un dessein où il y a tant de choses mal entendues. » Dès ce moment sans doute M. Golbert vit qu'il s'étoit mal adressé, mais il crut qu'il falloit soutenir la gageure ; il crut peut-être aussi que par ses bons avis il remettroit le cavalier sur la bonne voie, et qu'en lui montrant ses fautes, il lui feroit faire quelque chose d'excellent ; mais il ne connaissoit pas encore le cavalier.
i . Cet incident n'est connu que par le récit qu'en fait ici Perrault. Mais on sait par ailleurs qu'il y avait des rixes entre les ouvriers italiens, rixes qui indisposaient contre eux (L. Mirot, op. cit., p. a65).
Opposition du génie du cavalier Bcrnin à celui de M. Golbert. — D'ailleurs, il auroit été malaisé de trouver deux génies plus opposés. Le cavalier n'entroit dans aucun détail, ne songeoit qu'à faire de grandes salles de comédie et de festins, et ne se mettoit en nulle peine de toutes les commodités, de toutes les sujettions etde toutes les distributions de logemens nécessaires, choses qui sont sans nombre et qui demandent une application que le cavalier Bernin navoit pas et ne pouvoit avoir, du naturel prompt et vif dont il étoit.
Talents du cavalier Bernin. — Car, en un mot, je suis persuadé qu'en fait d'architecture il n'excelloit gueres que dans les décorations et les machines de théâtre. Encore, dit-on qu'il en faisoit quelquefois de très impertinentes, comme quand il fitcroire quele feu avoit pris aux machines, car tout le monde pensa être étouffé par la presse qu'il y eut à se sauver de ce faux embrasement. M. Colbert, au contraire, vouloit de la précision, vouloit voir où et comment le Roi seroit logé, comment le service se pourroit faire commodément, et persuadé comme il étoit, et avec raison, qu'il falloit parvenir non-seulement à bien loger la personne du Roi et toutes les personnes royales, mais donner des logemens commodes à tous les officiers, jusques aux plus petits, qui ne sont pas moins nécessaires que les plus importans ; il se tuoit de faire et de faire faire des mémoires de tout ce qu'il falloit observer dans la construction de tous ces logements, et fatiguoit extrêmement le cavalier avec tous ces mémoires où il n'entendoit rien et ne vouloit rien entendre, s'imaginant mal à propos qu'il étoit indigne d'un grand architecte comme lui de descendre dans ces minuties. Il s'en plaignoit à M. de Chantelou, et même d'une manière peu respectueuse. « M. Colbert, lui disoit-il, me traite de petit garçon (ce sont les termes du journal de M. de
Chantelou1, qui m'a été communiqué depuis sa mort) ; avec des discours inutiles sur des privés et des conduits sous terre, il consomme des congrégations toutes entières ; il veut faire l'habile et il n'y entend rien : c'est un vrai
c » Il ajouta que M. Golbert lui avoit voulu faire
faire una mnla creanza2 ; qu il l'avoit assez poussé à cela, mais que la raison l'avoit retenu.
Ils et oient mal contents Vnn de F autre. — Si le cavalier n'étoit pas content de M. Colbert, M. Colbert de son côté n'étoit pas moins mal satisfait du cavalier, quoiqu'il n'en témoignât rien au dehors et qu'au contraire il parlât toujours de lui avec une estime extraordinaire. Il arriva une chose qui m'ouvrit les yeux là-dessus et qui me fit voir quel pays c'est que la Cour.
Occasion où M. Colbert me fit voir ce qu'il pensoit du cavalier Bernin. — Un jour M. Colbert dit au cavalier Bernin : « Nous allons nous embarquer dans un bâtiment qui coûtera bien des millions, mais il n'importe, le Roi n'y aura point de regret s'il est tel qu'il a tout lieu de l'espérer. Cependant je fais une remarque que, si nous n'y prenons garde, il arrivera que dans ce bâtiment, où il y aura des salles de festins, des salles de comédie, des salions d'une grandeur prodigieuse, des galleries admirables, et tout ce qui fait la majesté d'un grand palais, le Roi sera obligé de coucher dans une chambre si petite que la moitié des seigneurs et des officiers qui ont droit d'y entrer n'y pourront pas tenir. Ce seroit assurément un grand reproche qu'on auroit à nous faire : car il faut poser pour fondement que le Louvre doit être regardé comme une maison d'hiver, parce que dans les autres saisons le Roi peut loger dans ses autres maisons royales de campagne, qu'il faut en même temps que l'apparte-