Mémoires de madame de Genlis
En 1823, j'avais une parente fort jeune et fort spirituelle, à laquelle je voulais , pour des années lointaines , ménager d'attrayants souvenirs. On ne vit pas toujours au milieu de temps historiques, mais des époques stériles en faits peuvent compter du moins des personnes. célèbres, et, parmi les femmes nées au milieu du dix-huitième siècle , qui vivaient et surtout écrivaient encore dans les vingtcinq premières années du dix-neuvième, madame de Genlis était certainement une des plus remarquables. J'obtins d'elle la faveur de lui présenter ma nièce. Nous la trouvâmes à la place Royale , au premier, mais dans un appartement de bien médiocre apparence et surtout bien mal tenu. Madame de Genlis était assise devant une table de bois de sapin, noircie par le temps et l'usage. Cette table offrait le bizarre assemblage d'une foule d'objets en désordre; on y voyait pêle-mêle des brosses à dents, un tour en cheveux , deux pots de confitures entamés , des coquilles d'œufs, des peignes, un petit pain, de la pommade, un demi- rouleau de sirop de capillaire, un reste de café au lait dans une tasse ébréchée, des fers propres à gaufrer des fleurs en papier, un bout de chandelle , une guirlande commencée à l'aquarelle, un peu de fromage de Brie, un encrier en plomb , deux volumes bien gras , et
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deux carrés de papier sur lesquels étaient griffonnés des ^ers.
Elle ne nous en reçut pas moins avec le ton , l'aisance , la parfaite amabilité d'une femme du grand monde. Après avoir regardé quelque temps ma nièce avec attention : « Elle est charmante! me dit-elle en se tournant vers « moi; cette fraîcheur, cet éclat, ce gracieux visage me " reportent au temps de ma jeunesse. Grâce à ma vie active « et sobre, elle s'est prolongée plus que d'ordinaire; et, « même dans un âge avancé, les hommes m'entouraient « encore d'hommages. » Puis , s'adressant à ma nièce : « Ils vous diront, continua-t-elle , que j'étais belle, très- « belle; ne les croyez pas, cela n'est pas vrai ; mais j'é- « tais excessivement jolie I »
La table de madame de Genlis offrait, dans la confusion disparate de tant d'objets qui la couvraient, uneassex juste image des occupations diverses , hétérogènes, étrangères à son rang , souvent même à son sexe, dont, au grand étonnement de tous , elle avait encombré sa vie. Cette singulière restriction : mais fél ois excessivement jolie, renferme surtout la naïve et confiante expression de son excessif amour-propre. Figure, taille, dons naturels, talents acquis, musique, peinture, équitation, savoir, jeu de la scène, charmes de la conversation , goût porté dans sa parure et ses ajustements, elle eut , à l'entendre, tout en partage. Que parlez-vous de composer un médicament, de saigner à propos , d'exécuter des ouvrages en vannerie, ou d'apprêter des herbiers pour la botanique, d'inventerde friandesconserves ou des gâteaux exquispour l'office? elle y excelle. Jamais, rfe son aveu, on n'a réussi mieux qu'elle en quoi que ce soit. Mais , chose étrange! l'éducation la
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moius surveillée, la moins raisonnable, la plus imprudente, contribua, dès ses premiers ans, à développer son goût pour l'enseignement, le théâtre et les compositions romanesques.
Fille du marquis Ducrest de Saint-Aubin, elle habitait, avec ses parents, le château de ce nom , en Bourgogne. Née en 1746, quel âgé pouvait-elle avoir alors? six ou sept ans. « Dès ce temps , dit-elle, j'avais le goût d'enseigner aux enfants, et je m'étais faite maîtresse d'école d'une singulière manière. J'avais une jolie chambre à côté de celle de mademoiselle de Mars , ma gouvernante. La chambre de cette dernière avait une petite porte qui donnait dans le salon. Ma chambre ne communiquait qu'à celle de mademoiselle de Mars; mais ma fenêtre sur la belle terrasse du château n'avait pas tout à fait cinq pieds d'élévation. Au bas de cette fenêtre était une grande terrasse sablée, avec un mur d'appui de ce côté, très-élevé extérieurement et s'éteudaut le long d un étang qui n'était séparé du mur que par un petit sentier couvert de joncs et d'herbages.
« Des petits garçons du village venaient là pour jouer et couper des joncs ; je m'amusais à les regarder, et bientôt j'imaginai de leur donner des leçons, c'est-à-dire de leur enseigner ce que je savais : le catéchisme , quelques vers des tragédies de mademoiselle Barbier, et ce qu'on m'a^vait appris par cœur des principes de musique. Appuyée sur le mur de la terrasse, je leur donnais ces belles leçons le plus gravement du monde. J'avais beaucoup de peine à leur faire dire des vers, à cause du patois bourguignon; mais j'étais patiente, et ils étaient dociles. Mes petits disciples , rangés au bas du mur, au milieu des roseaux et des joncs, le nez en l'air pour me regarder, m'écoutaient
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avec la plus grande attention; car je leur promettais des récompenses, et je leur jetais, en effet, des fruits, des petites galettes et toutes sortes de bagatelles. Je me rendais presque tous les jours à mon école en passant par ma fenêtre ; j'y attachais une corde au moyen de laquelle je me laissais glisser sur la terrasse; j'étais leste et légère, et je ne suis jamais tombée. Après ma leçon, je faisais le tour par une des cours , et je rentrais par le salon sans qu'on prît garde à moi. Je choisissais pour ces escapades les jours de poste , où mademoiselle de Mars écrivait à ses parents; elle était tellement absorbée dans ses dépêches qu'elle ne faisait pas la moindre attention a ce qui se passait autour d'elle; ainsi je tins paisiblement mon école pendant fort longtemps, d'autant plus que c'était toujours à des heures où ma mère n'était pas dans le salon. Enfin, mademoiselle de Mars me surprit un jour au milieu de mon école; elle ne me fit aucune réprimande; mais elle rit tant de la manière dont mes élèves déclamaient les vers qu'elle me dégoûta de ces doctes fonctions (l). »
Voilà par quels essais de pédagogie rurale débuta celle qui devait, longtemps après, élever des princesses dans la retraite sévère d'un cloître , devenir gouverneur de trois princes et compter parmi ses élèves un roi! Presqu'en même temps se développaient dans la jeune fille des penchants moins graves. Comment préludait-elle , en effet, aux brillants succès obtenus plus tard par la finesse, l'aplomb, la vivacité d'un jeu spirituel, sur les théâtres de société? Elle va vous l'apprendre.
(1) On ne retrouvera dans les Mémoires qu'on va lire aucun des passages cités ici; ces redites, moyen facile de grossir un volume, en diminuent trop l'intérêt.
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« Le premier chagriu vif et profond que j'aie éprouvé , dit-elle, futcausé par le départ de mon père, qui fitun voyage à Paris, en assurant qu'il reviendrait dans six mois. J'aimais mon père, comme j'ai toujours su aimer, avec une vivacité, un dévouement dont bien peu de cœurs sont capables. Son départ me causa un chagrin qui altéra ma santé ; le temps en s' écoulant ne le diminua que par l'espoir qu'il me donnait de le voir revenir bientôt. Au bout de trois mois , ma mère voulut préparer une fête pour son retour. Elle avait beaucoup de talent naturel pour la poésie, quoiqu'elle n'en sût pas parfaitement les règles , mais elle a fait de très-jolis vers. Elle comoosa une espèce d'opéra-comique dans le genre champêtre , avec un prologue mythologique ; j'y jouais l'Amour. On donna des rôles à toutes les femmes de chambre : elle en avait quatre, et toutes jeunes et jolies. De plus, on voulut jouer une tragédie ; on choisit Iphigénie en Aulide; ma mère joua Clytemnestre , et l'on me donna le rôle d'Iphigénie. Un médecin de Bourbon-Lancy, nommé le docteur Pinot , se chargea du rôle d'Agamemnon ; son fils aîné, âgé de dix-huit ans, eut un succès prodigieux dans celui du bouillant Aclillle. Il était, en effet, très-6om7/a/î^/ son génie théâtral avait deviné toutes les contorsions, les convulsions , les tapements de pieds et les cris terribles que l'on a tant applaudis depuis à Paris sur le théâtre. Je me cachais pour en rire ; car dès cet âge l'affectation , l'emphase et tous les mouvements forcés me paraissaient excessivement ridicules. Mademoiselle de Mars pensait comme moi , et nous nous amusions en secret, dans notre chambre , à contrefaire ce grand acteur, dont nous n'osions nous moquer aux répétitions. Ma mère , pour nous
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faire des habits, sacrifia sans pitié ses plus belles robes. Je n'oublierai jamais que, dans le prologue, mon habit d'Amour était couleur de rose , recouvert de -dentelle de point parsemée de petites fleurs artificielles de toutes couleurs ; il ne me venait que jusqu'aux genoux. J'avais dCvS petites bottines couleur de paille et argent , mes longs cheveux abattus et des ailes bleues. Mon habit d'Iphigénie, sur un grand panier, était de lampas, couleur de cerise et argent, garni de martre. Comme ma mère n'avait point de diamants , elle avait fait venir de Moulins une grande quantité de fausses pierreries qui complétaient notre magnifique parure. Il y avait dans le prologue un endroit qui me plaisait beaucoup , et certainement l'idée en était neuve. Comme je l'ai dit , je représentais l'Amour ; un petit garçon du village représentait un Plaisir. Je chantais un couplet dans lequel j'étais censée m'adresser à mon père, et je disais à la fin de ce couplet :
Au Plaisir j'arrache les ailes Pour le mieux fixer près de vous.
« En achevant cela, je me jetais sur le petit Plaisir, et je lui arrachais, en effet, les ailes. Mais il arriva un jour, à une belle répétition habillée, que les ailes, étant trop fortetement attachées, elles me résistèrent. Je secouai vainement lePlaisir; les ailes ne vinrent point. Jera'y acharnai ; je jetai par terre le Plaisir, pleurant à chaudes larmes. Je ne le lâchai pas, tout terrassé qu'il était, et j'en vins à mon honneur : f arrachai les ailes du Plaisir désespéré , et jetant les hauts cris.
« Nous finies un nombre infini de répétitions habillées devant beaucoup de spectateurs ; cela dura trois mois , pendant lesquels on perfectionna le théâtre. Au bout de
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ce temps nous jouâmes une autre tragédie, Zaïre, et l'on rae donna ce rôle; mademoiselle de Mars jouait Fatime. J'avais si naturellement la mesure des vers dans la tète que je reprenais ceux qui la gâtaient sans savoir leur rôle. Nous jouâmes aussi les Folies amovrenses de Regnard, j'y jouai le rôle d'Agathe. Nous appelions tout cela des répétitions ; mais c'étaient de véritables représentations ; il y venait un monde énorme de Bourbon-Lancy et de Moulins , et ces fêtes éternelles devaient coûter beaucoup d'argent. On trouva que l'habit d'Amour m'allait si bien qu'on me le fit porter d'habitude; on m'en fit faire plusieurs; j'avais mon habit d'Amour pour les jours ouvriers et mon habit d'Amour des dimanches. Ce jour-là , seulement pour aller à l'église, on ne me mettait pas d'ailes, et l'on jetait sur moi une espèce de mante de taffetas couleur de capucine, qui me couvrait de la tète aux pieds. Mais j'allais journellement me promener dans la campagne avec tout mon attirail d'Amour, un carquois sur l'épaule et mon arc à.lamain. Au château, ma mère et tous les voisins ses amis ne m'appelaient jamais que l'Amour; ce nom me resta. Tels furent régulièrement mon costume et mes occupations pendant plus de neuf mois. » Est-il donc étonnant que cette petite fille qui était en Amour ailé toute la semaine, puis en Amour sans ailes pour aller le dimanche à l'église, eût pris de bonne heure le goût de la comédie? Je ne serais pas surpris même qu'elle l'eut jouée toute sa vie. Le château de M. de Puisieux , comme elle va se plaire à le raconter , puis Chantilly, puis l'Ilc-Adam, qui appartenait àM. le prince de Conti, applaudirent les premiers, après son mariage, à ses heureux essais sur leurs théâtres de société : son