G MEMOIRES
u'uurait eu que \ injit-ciaq ans. Elle avait craiut confusément toute sa vie de réfléchir ; cette crainte , devenue de la terreur, lui donnait une véritable aversion pour tout ce qui était solide Elle était accablée de vapeurs et d'une tristesse invincible, et elle redoutait mortellement les conversations sérieuses ; elle les repoussait même avec sécheresse ; il fallait pour lui plaire ne l'entretenir que de bagatelles. Tout ce qui ressemblait à la raison lui faisait peur. C'était une chose extraordinaire de voir une personne de cet âge , infirme , souffrante , mélancolique , exiger des autres une éternelle gaieté, qu'elle ne paraissait jamais partager, car elle ne jouait rien. La perte de la vue ne l'alTectait pas du tout; elle me dit qu'elle aimait mieux être aveugle que d'avoir un rhumatisme douloureux. Quand elle perdit la vue, ce fut sans im violent chagrin, parce qu'elle conserva pendant plus de cinq ans l'espoir de la recouvrer ; et lorsqu'après avoir consulté tous les charlatans du monde elle eut épuisé vainement tous les remèdes, elle prit facilement son parti sur son état. Elle y était parfaitement accoutumée. Ce n'était pas là ce qui l'attristait : elle écartait avec peine de funestes idées inspirées par l'âge et par les souffrances. Un jour je hasardai de lui parler de la mort religieuse du président Hénault. Elle m'interrompit, et avec un ton ironique et un sourire forcé : « Est-ce un sermon que vous me préparez là ? « dit-elle. Je me mis à rire en l'assurant que j'aimais beaucoup mieux l'écouter que prêcher. Elle n'avait point de religion, mais elle n'était point impie, et, malgré tout le pouvoir d'une longue habitude, elle n'était point philosophe. Son existence, comme celle de tant d'autres , n'a dépendu que de ses liaisons ; on sentait que, si elle eût vécu avec des gens religieux, elle eût été dévote, et ses derniers jours, que l'ennui consumait, que la crainte empoisonnait , auraient été paisibles , sereins, et se seraient écoulés doucement.
La beauté extraordinaire de ma fille aînée , ses talents surprenants pour son âge et sou charmant caractère, ma place de dame restée vacante, et qu'elle devait avoir, et enfin un régiment promis à celui qu'elle épouserait, me la faisaieut dès lors demander par beaucoup de personnes. Je n'avais nulle envie de la marier si jeune, et j'attachais un grand intérêt à finir son éducation. Elle était déjà boniie musicienne ; elle jouait d'une manière surprenante du clavecin, et, pour le moins, aussi bien de la harpe, que je lui avais seule enseignée avec la méthode que j'ai inventée d'exercer séparément les deux mains par des passages contenant successivement toutes les difficultés. Je l'avais commencée à neuf ans , et à treize elle jouait sur la harpe, avec une très-belle exécution, les pièces de clavecin les plus difficiles. Elle dessinait la figure d'une manière charmante, et d'après nature ; peu de temps après elle a peint avec perfection dans tous les genres , en miniature et à l'huile ; elle a eu les mêmes succès pour le clavecin , et surtout pour la harpe. Je n'ai vu personne danser aussi bien qu'elle. Outre ces talents agréables et brillants, elle a eu beaucoup d'instruction et de solidité dans l'esprit ; par la suite elle étudia la chimie , et, en faisant des expériences, elle découvrit un sel qui a porté son nom. Sa sœur, remplie de bonnes qualités, de gentillesse, de finesse et d'esprit , avait moins d'aptitude pour les arts , à l'exception du dessin , dans lequel , ainsi que dans la peinture , elle excelle aujourd'hui dans plusieurs geiu'es (l) ; mais la nature lui avait refusé de grandes dispositions pour la musiqw. Ma famille était cependant très-musicale : mon père, ma mère, ma tante , mon frère , mon mari , ma fille aînée et moi , nous étions bien organisés pour la musique.
/ Je dirai ici en passant que, pour la musique, on ne forcera
(I) Une (le mes petiles-lilles, madame la comtesse Gérard, tient d'elle cette disposition; elle peint d'une manière très-remarquable les Qeurs et le paysage à l'huile.
{IS'ote deVuuleur. )
jamais la nature, à moins d'une constante application ; j'ai donné à ma fille Pulchérie les meilleurs maîtres, Charpentier pour le clavecin, Piccini pour le chant, moi pour la harpe, et en outre un répétiteur ; elle a eu, dans les deux dernières années de son éducation, jusqu'à dix-huit louis par mois de maîtres, et je n'ai jamais pu lui donner un talent musical ; sa sœur ne m'a pas coûté le quart, et elle en avait de supérieurs. Il est bien regrettable d'avoir employé inutilement un temps si considérable, qu'on aurait pu donner à l'acquisition de connaissances solides. Cependant je ne négligeai point de lui apprendre l'histoire et les différentes choses qui peuvent orner l'esprit; elle apprit aussi avec succès l'anglais et l'italien; mais, en sacrifiant la musique, j'aurais pu lui donner une instruction véritablement extraordinaire.
Mais elle tenait de la nature, ce qui vaut mille fois mieux que les talents les plus brillants,' une âme noble, désintéressée, et la sensibilité la plus touchante ; je n'en citerai qu'un trait, qui pourra seul en donner l'idée. Elle avait quinze ans ; nous étions à Belle-Chasse ; je savais qu'elle prenait soin d'une pauwe vieille femme qui logeait dans notre rue, et je croyais que ce soin se bornait à lui donner la plus grande partie de ses petits menus plaisirs et de l'argent que lui donnaient , à sa fête et au jour de l'an , son père et mou beau-frère. Nous étions en hiver et le froid était excessivement rigoureux. Comme j'avais réglé à Belle-Chasse toute espèce de dépense, j'avais décidé qu'on ne porterait dans sa chambre , pour toute la matinée, que trois bûches, et je m'aperçus que tous les matins en descendant chez moi elle avait un air frileux que je ne lui avais jamais vu; elle grelottait, se mettait dans le feu, se brûlait, etc. J'avais l)eau la gronder, elle ne répondait rien et recommençait le lendemain, ce qui dura plus de six semaines. Enfin mon fidèle Horain, qui avait toujours l'œil aux intérêts de la maison, vint m'avertir qu'il avait découvert qu'un marmiton nommé Albinori emportait de Belle-Chasse , tous les matins , de très-
bonne heure, une certaine quantité de bois, et que, pris sur le fait , il avait refusé insolemment d'entrer eu explication. Je fis venir Albinori, je le questionnai avec une grande sévérité, ce qui ne relïraya pas du tout ; il me déclara qu'il n'avait agi que l)ar Tordre de mademoiselle de Genlis (ou appelait ainsi madame de Valence depuis le mariage de sa sœur), qui se passait de feu depuis deux mois pour donnertout sou bois à sa vieille femme; et Albinori , qui me fit cette confidence avec tout l'orgueil d'un ambassadeur chargé d'une mission honorable, me recommanda de n'en rien dire à mademoiselle de Genlis, parce qu'elle lui avait fait promettre le plus grand secret. On peut juger du plaisir inexprimable que me causa cette découverte. J'envoyai une voie de bois à la vieille femme, à condition que Pulchérie garderait ses trois bûches. Souffrir physiquement pour faire le bien est certainement la charité la plus rare, la plus touchante; aussi, dans les premiers jours de la restitution de ses bûches, Pulchérie me dit uu mot charmant. Comme je lui demandais si elle n'était pas bien satisfaite de trouver du feu en se levant, elle me répondit qu'elle avait perdu l'habitude d'aimer le chaud dans sa chambre. Elle a conservé ces sentiments admirables : elle est la mère la plus tendre et la plus parfaite ; ses filles lui doivent une éducation qui ne laisse rien désirer, car on n'en peut rien attribuer à madame Campan , qui ne les a eues en pension que quatre mois ; ces éducations, qui ont formé deux personnes, j'ose le dire, si accomplies par la culture de l'esprit, les talents, l'instruction, la pureté de conduite, sont entièrement l'ouvrage de madame de Valence.
Je suis la première iustitutrice de princes, en France, qui ait imaginé d'imiter l'excellente coutume, pratiquée dans les pays étrangers , d'apprendre aux enfants les langues vivantes par l'usage. Je donnai à mes jeunes princesses une feamie de chambre anglaise, et une autre qui savait parfaitement l'italien, de sorte qu'à cinq ans elles entendaient trois langues et parlaient parfaitement bien anglais et français, 11 est vrai que, pour
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perfectionner en elles cette habitude, j'avais imaginé de mettre une petite Anglaise à peu près de leur âge auprès d'elles. Ou m'amena d'abord une petite (ille qui était à Paris , mais je la trouvai si désagréable que je n'eu voulus point. Alors M. le duc de Qiartres écrivit à Londres pour charger une personne de sa connaissance, M. Forth, de lui envoyer une jolie petite Anglaise, de cinq ou six ans , après l'avoir fait inoculer. Cela l'ut un peu long, parce que .M. Forth en prit d'abord une qui , examinée par des médecins, fut déclarée atteinte d'une grande disposition aux écrouelles; un mois après, il en trouva une autre qu'il fit inoculer ; il la confia à un irarchand de chevaux, nommé Saint-Denis, chargé par M. le duc de Chartres de lui acheter un beau cheval anglais. 11 annonça à ^I. le duc de Chartres cet envoi dans ces termes :
« J'ai l'honneur d'envoyer à Votre Altesse Sérénissimela plus « jolie jument et la plus jolie petite fille de l'Angleterre. »
Cette enfant était en effet ravissante par sa grâce , ses manières, sa douceur et sa figure. Son visage ressemblait beaucoup , mais eu beau , à la duchesse de Polignac ; elle a eu de mieux qu'elle une jolie taille , un joli front et une expression plus angélique encore. Elle s'appelait Aa/uy 5^?«s; je la nommai Paméla ; elle ne savait pas un mot de français , et en jouant avec les petites princesses elle contribua beaucoup à les familiariser avec la langue anglaise.
jM. le duc de Chartres croyait qu'avec de la grâce, une grande politesse avec les femmes et de la droiture dans le caractère , un prince était parfait. La dernière qualité est en effet trèsnécessaire ; mais la moindre des vertus est préférable à de jolies manières .
Un soir que M. le duc de Chartres vint, comme à l'ordinaire,
entre huit et ncul' heures , à Belle-Chasse, il me trouva seule, et il me dit sur-le-champ qu'il n'avait plus de temps à perdre pour nommer un gouverneur, parce que, sans cela, ses enfants auraient le ton dçgarço)is d€ OoutU/ue ; et il me conta que, le matin, yi. le duc de Valois lui avait dit qu'il avait bien tambouriné à sa porte, et que, dans le même entretien, il avait ajouté, en parlant de ses promenades à Saint-Cloud , qu'on y était bien tourmenté par la parenté, ce qui siguifiait, par les insectes appelés cousins. Voilà les choses importantes qui décidèrent M. le duc de Chartres à ne plus différer la nomination d'un gouverneur. Il me consulta sur le choix ; je lui proposai M. de Schomberg : il le refusa, en disant qu'il rendrait ses enfants pédants ; je proposai le chevalier de Durfort : il dit qu'il leur donnerait de l'exagération et de l'emphase ; je parlai de ^I. de Thiars : M. le duc de Chartres répondit qu'il était trop léger, et qu'il ne s'en occuperait pas du tout. Alors je me mis à rire, et je lui dis : « Eh bien , moi ! — Pourquoi pas ? » reprit-il sérieusement. Je proteste que je n'avais cru faire qu'une plaisanterie, et que, dans nos conversations précédentes, rien n'avait jamais dû me préparer à une idée aussi singulière ; mais l'air et le ton de yi. le duc de Chartres me frappèrent vivement; je vis la possibilité d'une chose extraordinaire et glorieuse , et je désirai qu'elle put avoir lieu. Je lui dis franchement ma pensée. jM. le duc de Chartres parut charmé et me dit : « Voilà qui est fait ; vous serez leur gouverneur. » Ce furent ses propres paroles. Il me quitta, en m'annonçant qu'il viendrait le lendemain de très-bonne heure. Il vint en effet à huit heures. Nous décidâmes tous les arrangements ; il fut convenu que l'on conserverait y\. de Bonnard et l'abbé Guyot, précepteur, qui avait aussi été placé à ma recommandation ; que ces messieurs amèneraient les princes tous les matins à Belle- Chasse à midi et les ramèneraient à dix heures du soir ; que l'on achèterait une maison de campagne pour y passer tous les ans huit mois, et que je serais maîtresse absolue de leur
éducation. Sachant que je donnerais moi-même les leçons d'histoire , de mythologie , de littérature , etc. , ce que ne faisaient jamais les gouverneurs, ce qui, joint aux leçons que je donnais à mademoiselle d'Orléans, ne me ■laisserait pus un instant de liberté , M. le duc de Chartres m'offrit vingt mille francs; je lui répondis qu'un tel engagement et de tels soins ne pouvaient être payés que par l'amitié ; il insista vainement, je refusai positivement. J'ai donc fait gratuitement cette éducation de trois princes ; c'est un fait universellement reconnu et qui n'a jamais été contesté ; je l'ai consigné dans les Leçons d'une Gouvernante, que je fis imprimer au commencement de l'année 1790, sous les yeux de M. le duc et de madame la duchesse d'Orléans, qui, dans tous les temps, n'ont jamais nié cette vérité. L'usage du Palais-Royal était de donner douze raille francs aux gouverneurs, un appartement, et, à la fin de l'éducation, le roi leur donnait le cordon bleu ; c'était le traitement qu'avait eu M. le comte de Pont, qui n'avait élevé qu'un seul prince, et qui n'avait pas donné une seule leçon ; c'est pourquoi, au lieu de douze, M. le duc de Chartres m'offrit vingt mille francs, que je refusai sans hésiter, ainsi que toute espèce de traitement d'argent. Outre que je trouvais un grand bonheur à lui donner cette preuve de dévouement , la confiance qu'il me montrait dans cette occasion était si extraordinaire et si honorable qu'il me semblait qu'un traitement d'argent en aurait ôté pour moi toute la gloire. Madame la duchesse de Cliartres vit avec une joie extrême que je me chargeais de tous ses enfants. INI. le duc de Chartres, avant de le déclarer publiquement, alla à Versailles en faire part au roi. Nous imaginions qu'il blâmerait cette singularité ; tout au contraire, il l'approuva de premier mouvement en lui disant: rous faites très-bien, et Je le trouve 6oh. Alors la chose fut déclarée. Tous les hommes du Palais-Royal qui prétendaient à la place de gouverneur en furent outrés à l'exception de M. de Schomberg, qui se conduisit pour moi d'une manière charmante , et qui resta mou
ami ; mais particulièrement le chevalier de Durfort et M. de Thiars prirent contre moi une animosité que rien n'a pu affaiblir depuis. Cet événement ne produisit pas dans le monde autant de surprise et do déclamations que je l'avais craint ; je puis dire avec vérité qu'en général la chose fut approuvée.
M. le duc de Chartres acheta Saiut-Leu , maison charmante oîi nous avons passé tous les ans toute la belle saison, c'est-àdire huit mois de l'année. Je fis faire dans le beau parc de cette maison un petit jardin pour chacun de mes élèves ; ils y travaillèrent et le plantèrent eux-mêmes. J'avais pris un jardinier allemand , qui ne leur parlait que dans sa langue : il les suivait à leurs promenades du matin avec le valet de chambre alleiaand, et l'on ne parlait qu'allemand à ces promenades ; à celles du soir on ne parlait qu'anglais, ainsi qu'au dîner ; on soiipait en italien. Je pris pour aumônier, à la recommandation de M. Doria , nonce du pape, l'abbé Maristini, son parent, âgé de vingt-huit ans , qui avait été fort bien élevé et qui connaissait parfaitement la littérature de son pays ; il donnait tous les jours aux princes une leçon d'italien dans ma chambre. J'attachai en outre à leur éducation un pharmacien , nommé j\I. Alyon , bon botaniste et excellent chimiste. Il suivait les princes à toutes leurs promenades , pour leur faire cueillir des plantes et leur apprendre la botanique ; en outre il nous faisait tous les étés un cours de chimie , où j'assistais régulièrement. Enfin j'attachai encore à leur éducation un Polonais, nommé jM. IMerys , qui avait le plus grand talent pour le dessin et pour peindre les sujets à la gouache. J'imaginai de lui faire faire une lanterne magique historique ; il la peignit sur verre , et il fit , sur mes descriptions par écrit, l'histoire sainte , l'histoire ancienne , l'histoire romaine , celle de la Chine et du Japon. On n'a rien vu de plus charmant que cette lanterne magique; tous mes élèves la montraient tour à tour, une fois par semaine.
Dans la première année de mon entrée à Belle -Chasse, je fis
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venir de Bourgogne ma nièce, Henriette de Sercoy, qui tU\\t orpheline et créole; elle a été élevée à Belle Chasse par les soins de ma mère et les miens ; elle avait neuf ans quand je la pris.
J'inventai pour mes élèves un jeu qui a fait leurs délices ot qui m'a beaucoup amusée moi-même ; je leur fis mettre en action et jouer dans le château et dans le jardin, suivant les scènes, les voyages les plus célèbres , détaillés dans le Becucil des voyages extraits de l'abbé Prévôt par M. de La Harpe. Tout le mondïdans la maison avait un rôle dans ces espèces de représentations ; j'y ai joué moi-même ; nous avions des chevaux frus pour les cavalcades; la belle rivière du parc nous figurait la mer, une suite de jolis petits bateaux formait nos flottes ; nous avions un magasin de costumes. Les plus beaux voyages que nous ayons joués furent ceux de f'asco de Gama et de Snetgrave. Je fis faire eu outre un petit théâtre portatif , que l'on plaçait dans la grande salle à manger, et sur lequel on exécutait des tableaux historiques. Je donnais les sujets, et, la toile baissée , M. Merys groupait les acteurs, qui étaient communément les enfants; ensuite ceux qui ne jouaient pas étaient obligés de deviner le sujet, soit historique, soit mythologique. On faisait ainsi dans la soirée ime douzaine de tableaux. Le célèbre David, qui venait souvent à Saint-L^u, trouvait ce jeu charmant, et il avait un grand plaisir à grouper lui-même ces tableaux fugitifs. Je fis bâtir une véritable salle de comédie; le théâtre étt'iit d'une très-jolie proportion ; le fond s'ouvrait et laissait voir, quand on le voulait , une longue allée du jardin tout illuminée et ornée de guirlandes de fleurs. Durant le cours de l'éducation , nous avons joué successivement dans cette salle toutes les pièces de mon Théâtre.
L'hiver, à Paris, j'avais rendu tous les moments utiles ; j'avais mis un tour dans une antichambre , et aux récréations tous les enfants ainsi que moi nous apprenions à tourner. J'appris avec eux ainsi successivement tous les métiers auxquels on
peut travailler sans forcé : celui de gaînier : j'ai fait avec eux uue énorme quantité de portefeuilles de maroquin aussi bien faits que ceux d'Angleterre ; le métier de vannier, où j'ai excellé ; nous avons fait des lacets , des rubans, de la gaze, du cartonnage, des plans en relief, des fleurs artificielles, des grillages de bibliotbèque en laiton, du papier marbré, la dorure sur bois, tous les ouvrages imaginables en cbeveux, jusqu'aux perruques; enfin, pour les garçons , la menuiserie. M. le duc de Valois y surpassa tous les autres ; avec la seule aide de M. le duc de ^lontpensier, son frère, il fit, pour l'ameublement d'une pauvre paysanne de Saint-Leu, dont il prenait soin, une grande armoire et une table à tiroir aussi bien travaillées que si elles eussent été faites par le meilleur menuisier. Toutes ces choses ne prenaient point sur leurs études ; c'était leur unique amusement , et jamais enfants ne se sont trouvés si heureux durant leur éducation. Outre leur palais des cinq ordres d'architecture, qu'ils montaient et démontaient , je leur avais fait faire , dans les mêmes proportions et avec la même perfection , les outils et tous les ustensiles qui servent aux arts et métiers : l'intérieur d'im laboratoire, avec les cornues, les creusets, les alambics , etc.; l'intérieur d'un cabinet de physique, et tous les outils d'ouvriers étaient exécutés en miniature avec une précision admirable. Après l'édycation ils furent déposés et exposés aux regards des curieux dans la galerie du Palais-Royal ; ils ont passé depuis dans les salles du Louvre , où je les ai vus sous le règne impérial. J'étais très-fière de voir le public admirer les joujoux que j'avais jadis inventés pour mes élèves.
A Paris , comme je l'ai déjà dit , toutes nos promenades étaient instructives; nous ne sortions que pour aller voir des cabinets de tableaux , d'histoire naturelle , de physique et de curiosités, ou des manufactures dont nous avions lu le détail auparavant dans VEncfjctopédie; ce qui nous a fait connaître que cet ouvrage en donnait souvent des descriptions inexactes et très-mal faites. Dans les ateliers . chaque élève écrivait sur
une peau d'âne les choses les plus remarquables ; j'écrivais aussi. et je mettais en ordre toutes ces notes , dont je formai un gros livre ; il était rempli de mes réflexions sur les abus des apprentissages et sur le perfectionnement que l'on pourrait donner aux méthodes de ce genre. J'ai perdu ce manuscrit avec les autres ; c'est un de ceux que j'ai le plus regrettés. Après avoir épuisé toutes les manufactures de Paris , nous allâmes voir celles qui ne s'y trouvaient point et qui sont en province. On ne faisait alors à Paris que des épingles ; nous allâmes à l'Aigle uniquement pour y voir faire des aiguilles, à Saint- Gobain pour voir couler des glaces, etc.
Je fis donner à Spa , par mes élèves , une fort belle fête à madame la duchesse d'Orléans. Les eaux de la Sauvenière lui ayant fait du bien, ses enfants firent autour de cette fontaine une promenade réellement ravissante , dans un bois qui était inculte et plein de pierres et de rochers. On enleva les pierres et les roches qui étaient dans les chemins , ou traça des routes, les bois furent éclaircis et ornés de bancs, des ponts furent posés sur des torrents , et les bois parsemés de charmantes bruyères en fleur. A l'extrémité de cette promenade , qui est très-vaste, on trouvait une espèce de bosquet qui avait une percée qui donnait sur un précipice d'une grande beauté par sa profondeur , et parce qu'il était parsemé de rochers majestueux, de sources , de verdure et d'arbres. Au delà de ce précipice on découvrait une vue très-belle et très-étendue. Dans ce bosquet nous plaçâmes, sur un tertre de gazon , un autel à la Reconnaissance, en marbre blanc, et dont la forme fut dessinée par M. de Myris. Au haut de l'autel on lisait ces mots eu gros caractères : Jla Reconnaissance , et plus bas cette inscription : « Les eaux de la Sauvenière avant rétabli la santé de
DE MADAJIE DE GE.NLIS. 197
« modame la duchesse d'Orléans , ses enfauts ont voulu eni- « bellir les environs de la fontaine , et ont eux-mêmes tracé « les routes et défriché ce bois avec plus d'ardeur et d'assi- « duité que les ouvriers qui ont travaillé sous leurs ordres. »
Au bas de cette inscription il y avait le chiffre des quatre enfants. Comme l'inscription l'annonçait , les enfants avaient en effet travaillé avec la plus grande activité (1). Le jour de la fête j'avais invité les plus jolies personnes de Spa, en les priant de se rendre à la fontaine à une heure après midi , vêtues de blanc, avec des plumes blanches , des bouquets , des écharpes de fleurs de bruyères et des rubans violets Je laissai tous les hommes à l'entrée , et je fis placer dans l'intérieur de la promenade toutes les fournies, différemment groupées, les unes se promenant, les autres assises , etc. IMadame la duchesse d'Orléans vint après nous ; elle trouva tous les hommes à l'entrée. La musique du ^yauxhall , que j'avais placée à l'entrée aussi, joua dès qu'elle parut et m'avertit de son arrivée. Aussitôt , suivie de ses quatre enfants, j'allai la recevoir à l'entrée de la promenade. Ses enfants tenaient des râteaux , pour marquer qu'ils venaient d'achever cette promenade, dont ils lui faisaient l'hommage , ce qu'exprima IM. le duc de Chartres de trèsbomie grâce. Après cette explication, ses enfants la quittèrent, et, par le chemin le plus court, furent se rendre au bosquet de l'autel. Toutes les allées étaient décorées de guirlandes de bruyères , dont la couleur violet-tendre formait un effet charmant avec la verdure. Les tapis des mêmes fleurs, qui couvraient en entier le bois; la profusion des guirlandes entrelacées aux arbres ; les ruisseaux qui coupaient le gazon, dont plusieurs, rou-
(i) Surloul M. de Chartres et se.s frères, qui avaient plus de force que Mademoiselle. Comme ils voulaient surprendre madame la duchesse d'Orléans , ils travaillaient en secret , se levaient à cinq heures du matin , faisaient deux lieues pour se rendre à ce bois, et travaillaient sans relâche pendant trois heures, ce travail a duré trois semaines.
{Note de l'auteur.)