S MÉMOIRES
lant sur des cailloux et tonibaut sur dos rochers , formaient des cascades; une trentaine de jolies femmes , vêtues uniformément et dispersées dans cette promenade, la beauté du ciel, tout cela formait un ensemble dont il est difficile de se faire une idée. Nous fîmes promener madame la duchesse d'Orléans environ un quart d'heure. Au bout de ce temps, la musique cessa, ot nous arrivâmes au bosquet de l'autel. Là elle retrouva , autour de l'autel, ses quatre enfants, et Henriette et Paméla, formant le plus charmant groupe. L'autel et tout le bosquet étaient ornés de guirlandes de fleurs ; les enfants en tenaient qu'ils posaient sur l'autel. i\I. le duc de Chartres, assis au pied, tenait un style , et paraissait écrire sur l'autel le mot Reconnaissance. Après lui avoir laissé le temps de contempler ce tableau, les enfants de madame la duchesse d'Orléans se jetèrent dans ses bras. Tout ce qui était là fondait en larmes ; ce qui prouve que les émotions les plus vives sont souvent produites parles choses les plus simples.
On nous proposa d'aller au sommet d'une haute montagne oii se trouve situé le vieux château deFranchimont, parce qu'on découvre de là une vue ravissante, et la plus riante, nous diton , de Spa ; on nous apprit en même temps que le château renfermait plusieurs prisonniers pour dettes. Là-dessus, IM. le duc de Chartres s'écria, de premier mouvement, « que, puisqu'il y avait des prisonniers dans le château , la belle vue ne lui paraîtrait nullement riante ; » et sur-le-champ il proposa de faire une souscription pour les délivrer. J'approuvai fort cette idée, et, grâce aux soins et au zèle ardent de M. le duc de Chartres, la souscription fut bientôt remplie, et les prisonniers sortirent du château. Alors nous nous rendîmes à cette montagne , et , parvenu au sommet, M. le duc de Chartres, enjetant les yeux sur la prison vide et les tournant ensuite sur une campagne immense , dit , avec une touchante expression : « A présent , je conviens que cette vue est en effet aussi riante qu'elle est adanirable ! »
Je retrouvai à ces eaux le chevalier de Chastellux, qui , devenu amoureux d'une Irlandaise , qu'il a épousée depuis , et qui n'avait rien, lui n'ayant que du viager, vint me trouver, quoique brouillé avec moi depuis la publication à'.ldèle et Théodore, pour me dire que, quoique j'eusse à me plaindre de lui , il venait avec confiance me demander de le servir dans une chose d'où dépendait le bonheur de sa vie. Cette manière a toujours été sûre avec moi. Je fis avec le plus grand zèle ce qu'il désirait ; j'obtins la promesse d'une place pour celle qu'il épouserait, et ce ne fut assurément pas sans peine ; car M. le duc d'Orléans ne le voulait pas et fit beaucoup de résistance à ce sujet. Enfin je l'emportai ; le chevalier, qui prit le titre de marquis , épousa miss Plunket , au grand déplaisir de sa famille. Je me chargeai de tous les soins relatifs à ce mariage , des achats pour le trousseau et des présentations partout. Je l'introduisis dans le monde, où l'on était extrêmement prévenu contre elle. Cependant, malgré tous les chagrins que m'a causés madame de Chastellux , je conviendrai , avec mon impartialité ordinaire , qu'elle était aimable, spirituelle , qu'elle avait même d'excellentes qualités, qu'elle était bonne mère, et qu'elle rendit heureux le chevalier de Chastellux, pendant le temps de son union avec lui. Le marquis de Chastellux fut infiniment sensible à tous ces procédés ; mais il mourut quelques mois après son mariage'. Madame de Chastellux ne songea qu'à m'ôter l'amitié de madame la duchesse d'Orléans, afin de me supplanter auprès d'elle ; la Révolution lui en fournit des moyens faciles.
;Mon ouvrage sur la religion , que je fis pour la première communion de l'aîné de mes élèves, acheva de me rendre l'objet de l'horreur et de la haine la plus implacable et la plus envenimée des philosophes (1).
(I) La Religion considérée comme iuiii^/ue base du bonheur et de la véritable philosophie.
Il m'est arrivé, au sujet de cet ouvrage, une cliose bien frappante, que je ne puis me dispenser de rapporter ici. Comme j'y travaillais, j'éprouvai le plus grand malheur de ma vie : je perdis ma fille aînée en couches, à vingt et un ans. Après avoir passé cinq ans dans le plus grand monde , sans guide , sans mentor, avec une éclatante beauté, des talents ravissants, l'esprit le plus distingué, et sans avoir jamais donné lieu à la plus légère médisance contre elle, elle était aussi universellement aimée que si elle n'eût été que bonne et médiocre ; avec une gaieté charmante, elle avait la raison d'une personne de quarante ans. Elle mourut comme elle avait vécu, avec le calme et la piété d'un ange. J'allai la veiller les trois dernières nuits de son existence ; elle expira dans mes bras ; une heure et demie avant , elle avait perdu la parole et la connaissance, cependant elle me serrait encore la main. On voulut lui donner des gouttes d'éther ; elle se rappela machinalement que je craignais cette odeur, car elle repoussa la cuillère en me regardant. Malgré ma douleur, dont ma santé se ressentait cruellement, trois jours après sa mort, je recommençai à donner mes leçons à mes élèves. M. de Lawoestine m'apporta, le surlendemain , de petites tablettes, qu'elle portait toujours dans sa poche ; il y avait deux ou trois pages de son écriture, les deux dernières écrites peu de jours avant sa malheureuse couche. En voici une qui fera connaître son caractère et le genre de son esprit, naturellement disposé à la plaisanterie. Elle avait formé une colonne au haut de laquelle elle avait écrit ce titre : Calcul des infidélités de mon mari pendant les cinq années de notre mariage. Elle les comptait, année par année ; ensuite elle mettait le total, qui se montait à vingt et un. Après cela elle disait : J 'oyons iinpe\i les miennes. Elle avait mis zéro à chaque année ; ce qui était terminé par ces paroles : Total, satisfaction. Et elle aimait véritablement son mari ! Il y a dans cette plaisanterie une grâce , une pureté , une véritable philosophie qui ont quelque chose de sublime. Elle fut regrettée dans la société comme je
n'ai vu aucune jeune personne l'être. Je n'oublierai point quele roi (1) même en fut douloureusement frappé; il mit ses deux mains sur ses yeux en s'éeriant : « C'est affreux ! » C'est d'elle que la reine avait dit qu'elle avait le visage de Vénus et la taille de Diane. Ce mot était joli, parce qu'il la peignait réellement. Après sa mort, on découvrit que plusieurs hommes, qui n'avaient jamais osé montrer leurs sentiments , avaient été passionnément amoureux d'elle ; quelques-uns d'entre eux en tombèrent malades de chagrin , entre autres le vicomte de Gand , et .AI. de Florian, qui avait fait son portrait fort détaillé, charmant et très-ressemblant, dans l'héroïne de son poëme de yuina. Pour moi , ne pouvant trouver de distraction à ma douleur que dans l'étude , je voulus finir mon ouvrage sur la religion, et, en regardant où j'en étais restée, je trouvai que c'était à ce titre de chapitre : De la Résignation chrétienne.
Mademoiselle était si pieuse, si raisonnable, si instruite de la religion, que je lui fis faire sa première communion à onze ans. Quelque temps auparavant nous fîmes ensemble le voyage de la Trappe (2). Les princesses du sang avaient, par leur naissance, et comme descendantes de saint Louis, le droit d'entrer dans tous les couvents d'hommes les plus austères; mais jusque-là, lorsqu'elles avaient usé de ce droit , elles y étaient entrées ou ensemble , ou seules de femmes , avec leurs pères ou leurs maris; ainsi, jusqu'à cette époque, nulle particulière, sans exception , n'était entrée dans l'intérieur du couvent de la Trappe. J'eus la prétention d'y entrer, et j'y réussis. Je représentai qu'une gouvernante était inséparable de son élève, à moins qu'elle ne la remît à sa mère ; mais que, me trouvant seule avec Mademoiselle, refuser de me laisser entrer avec elle c'était la refuser elle-même , puisque je ne pouvais m'en séparer.
(1) L'infortuné Louis XVL
(2) Juin 1788.
202 MÉMOIilKS
On assembla le chapitre pour délibérer sur cette question , et le résultat fut tel que je le désirais. Ou me laissa entrer avec ma jeuue princesse, et de ce momcèt on me traita avec la plus grande obligeance. D'abord nous entendîmes la lecture qui se faisait dans un cloître, tous les pères assis : c'était une espèce de sermon français ; j'en ai retenu ce passage : « Fuyez « loin de nous, vaines et trompeuses voluptés ! C'est ici qu'on « vous méprise ou qu'on vous expie. » Le recueillement de ces religieux avait quelque chose de frappant et de touchant. Apres la lecture nous allâmes dans un salon où l'ancien abbé et l'abbé actuel nous tinrent compagnie. Au bout de trois quartsd'heure on nous mena au chœur ; ce chœur était assez beau. Tous ces religieux chantant avec une piété d'ange, et de tenips en temps se prosteraant et restant ainsi dans un profond silence, jusqu'à ce qu'un coup de marteau leur donnât le signal de se relever, la majesté simple de l'église , toute cette réunion me causait une espèce de saisissement inexprimable. Après l'office nous sortîmes ; on nous conduisit au pied d'un grand escalier qui menait aux cellules ; là on nous fit arrêter ; l'abbé, au bas de l'escalier, un rameau à la main, bénissait l'un après l'autre les religieux qui défilaient tous devant lui en s'incliuant profondément ; ensuite ils montaient l'escalier pour s'aller coucher. Cette cérémonie finie, on nous reconduisit dans le salon, où nous soupâmes, et dans lequel nous restâmes à causer jusqu'à dix heures avec les Pères. Nous vîmes dans une chambre voisine le portrait de M. de Raneé, beau tableau peint par Rigaud. M. de Rancé était représenté écrivant. Ses traits étaient réguliers , sa physionomie fine et spirituelle ; il ressemblait d'une manière frappante à M. de Sillery (t) , à l'exception qu'il n'avait pas ime si belle carnation. Je n'aurais jamais imaginé que le réformateur de la Trap[)e eût une telle figure. On trou- Ci) M. de Genlis s'appelait alors le marquis de Sillery.
(IS'ole de l'auteur.)
BE MADAME DE GE?iLIS 203
vait encore dans rappartemeut de M. le duc de Penlhièvre un bon tableau que M. de Rancé rapporta de Rome, et qui représentait saint Bernard mourant.
Le lendemain , après la messe , nous allâmes au réfectoire voir diner les Pères. 11 n'y avait point de nappe sur leur table; ils avaient chacun une serviette ; leurs assiettes étaient d'étain, leurs couverts de buis ; on leur servait à chacun une écuellede soupe, un plat de légumes, deux ou trois pommes crues, un gros morceau de bon pain , un pot d'eau et un pot de bière. Uu lecteur dans une chaire élevée faisait la lecture pendant leur repas. Ensuite ce lecteur, qui était un des Pères , dînait avec les domestiques. Chacun des Pères est lecteur à son tour ; les Pères étaient servis par des Pères qui dînaient après, ainsi que le lecteur. Les frères convers dînaient en même temps dans une salle à coté, qui n'était séparée de l'autre que par une arcade sans porte , de manière qu'on les voyait de la salle des Pères ; ils étaient servis par leurs confrères les frères convers (1;. De là nous allâmes à la bibliothèque; puis nous nous rendîmes dans la chapelle oi^i se trouve le tombeau de IM. de Rancé. Les cellules étaient très-petites; elles contenaient une paillasse, une table de bois et un crucifix. Nous vîmes tra-
(I) L'établissement des frères convers , si contraire à riiuniiiité chrétienne , ne se conçoit pas surtout dans les ordres austères. Par exemple, à la Trappe, où les travau.t sont également partagés entre tous les individus, les frères convers n'y servaient point les Pères. D"où venait donc cette distinction de salle et de nom ? Ce n'était point parce que les frères n'étaient pis prêtres, car la plus grande partie des Pères n'avaient point ce caractère. La raison fait aimer l'égalité, la religion la commande; c'était une étrange contradiction de voir un religieux prosterné le front dans la poussière , et qui cependant dédaignait de manger son pain bis et ses fèves à côté de quelques-uns de ses frères aussi vertueux et aussi pieux que lui. Cette institution n'était pas très-ancienne; ce fut saint Gualbert qui institua les frères luis, en lu72, mais sans établir ces distinctions orgueilleuses; j'ignore le nom de celui qui les réduisit à la condition de valets, mai» il est ;\ présumer ijue ce fut un moine gmiithonime.
(Ao/e de l'iiuU'iir.)
vailler les Pères dans les jardins. Nous visitâmes Tapotliicairerie, qui était grande et bien fournie; il y avait auprès un joli jardin botanique, rempli de plantes usuelles.
A présent je vais écrire tout ce que j'ai recueilli de la conversation des Pères. 1° L'histoire du comte de Comminges est uue fable, ainsi que les choses suivantes : qu'ils travaillent tous les jours à creuser leur tombe ; qu'ils font et défont des montagnes pour s'occuper ; qu'ils se disent , en se rencontrant : Il faut mourir ; qu'ils portent sur leur cœur uue pelote garnie de piquants , etc. Toutes ces choses sont absolument fausses. Ils font maigreperpétuel ; ne mangent jamais de poisson, ni de sucre, ni œufs , ni huile , ni beurre, excepté un peu d'huile dans leurs salades. Le vinaigre leur est permis, ainsi que le lait ; ce dernier aliment leur est interdit dans le carême. Ils ne boivent jamais de vin ; mais en voyage , et hors de la Trappe , ils en peuvent boire, et manger du poisson et du beurre. Pour les affaires de la maison ils peuvent sortir et voyager. Leur habit, ainsi que celui des chartreux , est tout blanc ; ils ont la tète et la barbe rasées , et un grand capuchon qu'ils mettent à volonté. Ils couchent toujours tout habillés ; ils portent la chemise de laine, mais point de cilice ; toutes les mortifications de ce genre leur sont défendues par leur règle. Ou n'est reçu chez eux qu'à vingt ans, c'est-à-dire admis au noviciat , qui est d'un an. Il n'y a que des infirmes qui fassent de petits ouvrages , tels que des chapelets , des cuillères de buis ; l'hiver ils travaillent encore aux jardins, et puis font le travail de la maison , écossent les pois, préparent des légumes, serrent leurs grains, etc. Ces travaux se font toujours en commun. En comptant les Pères et frères convers, il y avait environ cent vingt religieux. Ils étaient soixante Pères ; dans ce grand nombre il n'y avait que dix-huit prêtres ; les autres , engagés de même par des vœux irrévocables , ne disaient point la messe et n'étaient point dans les ordres sacrés , par un sentiment d'humilité , pensant qu'ils ne sont ni assez bons, ni assez vertueux pour pouvoir célébrer
les saints mystères. L'abbé était élu pour la vie, et nommé par la cour, d'après le suffrage des religieux , suffrage qui se donnait par la voie du scrutin , et qu'on envoyait cacheté à la cour. Il y avait trois Pères hôteliers pour recevoir les étrangers et les pauvres qui se présentaient. Par leur institution et des fondations particulières de personnes pieuses , ils avaient assez de fonds pour donner à tous les pauvres voyageurs l'hospitalité pendant trois jours. Quand les logements de la maison étaient remplis , ils les défrayaient à l'auberge ; si , durant ces trois jours , les pauvres voyageurs tombaient malades, ils les soignaient jusqu'à parfaite guérison ; leur chirurgien les visitait et leur donnait des drogues de l'apothicairerie de la maison ; les religieux allaient les voir aussi , pansaient leurs plaies, etc., etc. (1). Si les pauvres voyageurs manquaient d'argent pour continuer leur route , les religieux donnaient ce qui était nécessaire pour se rendre au lieu o\x ils voulaient aller. Il n'y avait point de jour où il ne passât de ces pauvres voyageurs , entre autres beaucoup de soldats. Il est arrivé souvent que la reconnaissance et l'admiration que doivent inspirer tant de charité ont fixé parmi eux des gens qui en étaient l'objet. En effet, qui cherche la vertu dans toute sa perfection ne la trouvera que là , sous une forme peutêtre trop austère , mais si vraie , si sublime , qu'il n'est pas étonnant qu'une tête susceptible d'enthousiasme se décide à ce grand sacrifice. En outre ils secouraient et soignaient tous les pauvres des environs , à plusieurs lieues à la ronde. Je questionnai beaucoup de paysans, qui me parlèrent d'eux avec le respect et la vénération qu'on aurait pour des anges qui daigneraient se manifester à nous. Quels sont les parti-
(I) Leur charité était si active et .si tolérante qu'ils avaient appris à traiter les maladies lionteuses, parce qu'une grande quantité de soldats passaient sur cette route, et qu'ils étaient souvent infectés de cet tiofrible mal.
I note de l'autvur.)
ouliors qui, avec les mêmes revenus , auraient pu faire autant (le bien et par leurs exemples et par leurs charités? Où trouvera-t-on de telles vertus, si la religion ne les inspire? Ils ne recevaient jamais parmi eux les veufs dont les enfants n'étaient pas établis , quelque âge qu'eussent ces enfants , s'ils n'avaient pas un état qui assurât solidement leur existence ; ils pensaient qu'un père ne peut alors disposer de sa liberté , et qu'il se doit tout entier à ses enfants. Lorsqu'ils ont fait profession , ils renoncent à toute espèce de correspondance par lettre avec qui que ce soit. Ils ne reçoivent jamais de visites de leurs parents , à l'exception de père et mère , pourvu que ce soit rarement. Il leur est expressément défendu de témoigner Tombre de la préférence à un de leurs confrères, devant tous s'aimer également. Si l'un d'eux s'apercevait qu'un de ses frères eût quelque amitié particulière pour lui , il était obligé , lorsqu'ils sont tous rassemblés de demander la permission de parler, et alors tout haut de l'en accuser publiquement. Dans ce cas , les supérieurs imposent une pénitence à l'accusé, qui ne doit jamais répondre pour chercher à s'excuser ou se justifier, alors même qu'il se croirait accusé à tort. Il doit penser que , lorsque son frère l'accuse , il faut qu'il y ait donné lieu de quelque manière dont il peut ne se pas souvenir, et qu'enfin , dans tous les cas , il ne saurait hésiter à sacrifier son amour-propre à l'obéissance due à la règle. Dans ce cas, et dans tous les autres oîi un religieux remarque un de ses frères en faute , de quelque genre que soit la faute , il doit l'eu accuser publiquement, comme je l'ai dit, et toujours l'accusé doit rester muet et se soumettre avec résignation à la pénitence imposée; s'il lui échappait un seul mot pour se défendre, tous les religieux à l'instant se prosterneraient à terre pour demander pardon à Dieu de son orgueil ; mais c'est une chose qui n'arrivait jamais qu'aux novices et aux nouveaux profès, et encore très-rarement Ce fut le frère Prosper, jeune religieux de
vingt-huit ans, et depuis huit ans à la Tra[)pe, qui me conta t-e détail.
Ce frère Prosper avait une pliysiononiie charmante, de l'esprit et une candeur remarquable. Je Tai prié de me dire naturellement si, parmi ses frères , il n'eu connaissait pas au fond de son cœur qui eût plus d'amitié pour lui que les autres. « Un seul ? m'a-t-il répondu ; non, en vérité ; j'en pourrais plutôt nommer douze qu'un seul. » Cette réponse est jolie et prouve quelle tendre union régnait entre eux. Au reste, il m'a assuré que ses remarquer sur cette douzaine ne méritaient pas d'accusation, parce qu'elles n'avaient pour objet que des premiers mouvements absolument involontaires. « Par exemple , a-t-il dit , nous connaissons ceux qui nous aiment le mieux à raille petites choses purement machinales. Dans nos travaux nous devons tous nous secourir avec zèle; si l'un de nous est trop cliargé, s'il tombe, etc., nous devons voler à son secours; mais, dans ce cas, il y a toujours douze ou quiuze religieux qui courent avec plus de promptitude , et l'on connaît dans ces occasions qui se répètent souvent ceux qui nous aiment le mieux. iMais Dieu ne condamue pas ces inclinations naturelles ; il ne désapprouve pas que nous aimions davantage au fond du cœur ceux qui nous paraissent les plus vertueux, pourvu que nous ne le témoignions pas de manière à blesser les autres, en montrant delà préférence, une estime particulière qui seraient des fautes graves contre la charité générale et qui altéreraient cette union universelle qui doit exister entre nous. »
Quand un religieux malade est condamné à n'avoir plus que quelques heures à vivre , on lui déclare qu'il doit recevoir l'extrème-onction ; alors on le transporte à l'église, et c'est toujours là qu'il la reçoit ; ensuite on le reporte dans son lit. Lorsqu'il touche à ses derniers moments, on sonne une cloche qui annonce à toute la maison qu'un des frères est à l'agonie ; tous les religieux se rassemblent autour du mourant, que l'on couche sur la cendre , et l'on fait tout haut des prières pour
lui. Cette descriptiou fait frémir les gens du monde ; cependant l'on doit concevoir qu'à la Trappe l'appareil de la mort et les solennités religieuses qui l'accompagnent ne sont qu'augustes et oonsolautes ; ce ne sont pour eux que les avant-coureurs d'un grand triomphe et d'un bonheur suprême. « La vie frugale et laborieuse que nous menons, nous dit le Père Théodore, nous exempte des maladies violentes et putrides. Je n'ai jamais vu ici de maladies épidémiques , même durant le temps qu'elles régnaient dans le pays. Nous ne connaissons guère que les maladies de poitrine, causées par le chant de l'église et par la loi qui nous oblige à nous relever la nuit. Quand on est constitué de manière à supporter ce danger et qu'on a passé trente ans, on vit ici plus longtemps qu'ailleurs, et la vieillesse y est saine et vigoureuse ; aussi ordinairement nous mourons avec toutes nos facultés. Depuis cinquante ans que je suis ici, je n'ai presque vu mourir que des religieux qui avaient toute leur connaissance et toute leur raison. Comme nous ne vivons -que pour mourir avec sécurité, ce moment ici n'a rien de terrible ; au contraire, quand nous assistons un de nos frères à la mort, il n'y a pas un de nous qui n'envie la couronne qu'il va recevoir et qui ne voulût être à sa place. Ce n'est pas que la vie nous soit odieuse ; nous nous croyons aussi heureux qu'on peut l'être sur la terre, mais nous éprouvons en mourant toute la joie que les plus douces et les plus hautes espérances peuvent donner. Je n'ai point vu de religieux qui n'ait reçu non-seulement sans crainte, mais avec une extrême satisfaction, l'annonce d'une mort prochaine ; j'en ai même mi beaucoup que cette annonce a tellement ranimés que leurs forces et leur vie en ont été prolongées d'une manière miraculeuse ; presque tous ont dans ces derniers moments une vivacité, un feu et une éloquence qui paraissent surnaturelles. Il y a peu de temps qu'un religieux auquel on annonça qu'il n'avait pas un jour à vivre fut tellement ranimé par cette parole qu'il nous dit qu'il sentait qu'il aurait la force d'aller à l'église recevoir l'extrêrae-onction sans être porté. En
effet, quoique jusqu'à ce moment il efit été d'une faiblesse excessive, il se leva, marcha, traversa la maison, descendit les escaliers, alla à l'église, en revint, et, au grand étounement du chirurgien, vécut encore deux mois. »
Ce même Père Théodore qui nous a fait ce récit est l'ancien abbé ; il avait vécu dans le monde avant d'embrasser cet état. II avait trente ans lorsqu'il entra à la Trappe ; il avait quatrevingts ans passés, beaucoup d'embonpoint, des dents, une trèsbelle tête et une fraîcheur réellement étonnante ; il avait des couleurs du plus beau rouge que j'aie jamais vu sur aucune joue. Il avait infiniment d'esprit , une politesse extraordinaire et une mémoire non moins surprenante. Il n'avait rien oublié de ce qu'il avait lu d'intéressant avant de venir à la Trappe ; il me cita plusieurs traits d'histoire et une quantité de passages de La Bruyère qu'il savait encore par cœur; il nous conta plusieurs histoires intéressantes , entre autres celle-ci : Il y a quelques années , un jeune homme bien né, riche , d'une jolie figure, et le fils unique d'une mère tendre, entraîné par une vocation qu'il avait depuis l'âge de raison, vint ici, de l'aveu de sa mère, se présenter pour être reçu ; on l'admit au noviciat. L'armée du noviciat n'était pas encore tout à fait écoulée lorsque sa mère, se repentant du consentement qu'il lui avait arraché, arriva tout à coup à la Trappe ; elle demanda son fils, qui alla la recevoir, conduit par le Père Théodore. L'entretien fut très-long, c'est-à-dire le discours de la mère, qui conjurait son fils de revenir avec elle, eu assurant qu'elle le désirait surtout pour le bonlieur de son fils. Ce dernier l'écoutait en silence sans l'interrompre ; et quand elle eut fini de parler : « i\Ia mère, lui dit-il , daignerez-vous répondre à une question que j'oserai vous faire ? Supposons que je vous eusse quittée pour aller m'établir loin de vous dans un pays étranger où il vous serait impossible de venir ; supposons que j'y eusse fait une grande fortune, que j'y eusse acquis de grands établissements et des dignités éclatantes, et qu'il ne me fût permis de retourner vers
210 MÉMOIBES
VOUS qu'on rcnouçant à tous ces avantages. E\igcriez-vous de moi ce sacrilice? — Non , certaiucineiU ; s'écria sa mère, je ne veux que votre bonheur. — Eh bien ! ma mère , reprit le fils, je suis cet homme heureux, ou, pour mieux dire, je suis mille fois plus heureux que ne peuvent rendre tous les honneurs et toutes les richesses de l'univers, et enfin mou bonheur est d'autant plus grand que l'inconstance de la fortune ne saurait me le ravir, et que la mort même, loin d'en être le terme, doit le rendre suprême et l'assurer éternellement. Voyez donc l'étendue du sacrifice que vous me demandez! » A ces mots la mère se leva , embrassa son fils en pleurant et partit. Je pourrais citer bien d'autres traits de ce genre que j'ai recueillis du Père Théodore , de l'abbé actuel et des trois hôteliers. Ces cinq religieux, aveclesquels je causai tant, étaient tous également obligeants ; ils répondaient d'un air ouvert à toutes les questions ; mais dès qu'on cessait de les questionner ils rentraient en eux-mêmes, baissaient les yeux et la tête, tombaient dans une espèce de méditation si profonde que je suis persuadée qu'ils se croyaient absolument seuls avec Dieu, et cela sans nulle espèce d'affectation , mais au contraire avec un naturel trèsfrappant. Dès qu'on leur parlait ils sortaient de cette rêverie, reprenant un visage obligeant et riant, ce qui durait tant qu'on les interrogeait. Ils observaient entre eux, à l'exception des supérieurs et des hôteliers, un silence éternel ; mais ils pouvaient toujours, à de certaines heures , parler aux supérieurs quand ils avaient quelques demandes à leur faire ; du reste, dans leurs travaux ils s'exprimaient entre eux par signes. Il y a là tel religieux qui n'a parlé depuis beaucoup d'années que pour se confesser, pour lire et pour chanter les louanges de Dieu. Les hôteliers suivent comme les autres la loi du silence dans l'intérieur de la maison et ne parlent qu'aux étrangers. 11 n'y avait pas un seul miroir à la Trappe, ni dans l'intérieur, ni dans les appartements extérieurs. Beaucoup de religieux avaient absolument oublié leur figure. Comme ils tra-
vailleut noii-soulemont dans leurs jardins, mais dehors, leurs portes du coté des jardins sont toutes grandes ouvertes, de manière que, si un religieuv voulait se sauver, il eu a toute liberté ; dans ce cas, personne ne cherche à l'eu empêcher et encore moins à le poursuivre et à le ramener quand on s'aperçoit de sa fuite ; au contraire, ils se trouvent heureux d'être débarrassés d'un mauvais sujet ; mais la règle les oblige à le recevoir s'il revient, et leur prescrit d'imposer pour pénitence au coupable de rester enfermé autant de temps qu'il a passé absent, et de vivre avec du pain et de l'eau. Cependant l'abbé a le droit d'abréger autant qu'il veut ce temps d'expiation, ce qu'il fait toujours si le coupable témoigne du repentir ; dans ce cas , quand l'absence aurait été de dix ans , on ne laisse jamais le coupable enfermé plus d'un au. Lorsqu'un homme se présente pour être reçu, on lui fait le détail le plus circonstancié de toutes les austérités; en outre, on l'assure que, quelque robuste que ()uisse être sa constitution , il est très-vraisemblable qu'il n'y résistera pas, et qu'il y succombera au bout de deux ou trois ans ; et c'est après ces avertissements qu'on entre à la Trappe Ils ne reçoivent jamais que des hommes grands, forts et bien constitués; aussi ai-je été frappée de la figure de tous ces religieux, qui sont en général d'une très-grande taille. Ils avaient depuis plusieurs années un chirurgien fort habile et jeune encore, qui s'était flxé à la Trappe par affection pour les Pères, et qui vivait comme eux de leurs portions et suivait tous leurs offices quand ses occupatione le lui permettaient. Il exerçait gratis la médecine pour les pauvres, et faisait souvent dix ou douze lieues à pied pour les aller soigner. Il nous disait qu'il était impossible de vivre avec ces Pères sans avoir le désir de les imiter, et qu'il ne les quitterait pas quand on lui offrirait toutes les fortunes du monde. Ces religieux avaient toute Tindulgence qui caractérise la véritable vertu ; ils me contaient qu'un jour une femme déguisée en homme entra avec son mari, mais qu'elle ne vit rien, parce qu'on la reconnut sur-le-
212 MÉMOIKES
champ et qu'on la fit sortir. Je me récriais sur cette profanation, qui est un cas réservé et qui fait encourir l'excommunication; mais ils l'excusèrent très-naturellement en disant qu'elle était bien jeune , qu'elle n'avait sûrement pas senti la conséquence de cette action , et qu'à l'égard de son mari ou concevait qu'un mari pût avoir cette condescendance condamnable pour une femme qu'il aimait.
Il y a cinq lieues de Conches à Navarre. Te crois que les jardins de Navarre étaient à cette époque , sans aucune comparaison, ce qu'il y avait dans ce genre de plus beau et de plus agréable en France ; ils me paraissaient infiniment supérieurs à ceux de Chantilly ; ils étaient immenses et réunis à une vaste et superbe forêt. Les eaux y étaient admirables ; une belle et large rivière naturelle traversait les jardins, et y formait des ruisseaux, des cascades qui allaient nuit et jour et dans tous les temps. La beauté merveilleuse des ombrages et des eaux, cette majestueuse forêt qui entoure de toutes parts et couronne les jardins, la profusion des fleurs, l'énorme quantité d'arbres et d'arbustes rares , la magnificence des fabriques , la variété des sites , le bon goût et l'extrême noblesse qui régnaient en général dans la distribution et le plan, la vaste étendue de ces jardins, rendaient ce lieu véritablement digue d'exciter la curiosité des amateurs des arts et des étrangers. Eu nous trouvant dans ce lieu enchanté, nous fûmes frappés d'une réflexion qui nous offrait un contraste singulier ; il nous parut bizarre de nous trouver tout à coup dans le Temple de rjmou?', en nous rappelant que la veille, à la même heure, nous avions été dans la cellule d'un Père de la Trappe. Il y avait dans ces délicieux jardins plusieurs choses de mauvais goût ; mais c'étaient de légers défauts parmi des beautés sans nombre et du plus grand
DE MADAilE DE GENLIS- 213
genre. Par exemple, la grotte ne présentait qu'une grande masse, très-lourde et d'une vilaine forme, ce qui nous parut d'autant plus fàehoux qu'elle était très en vue et dans une situation ravissante. J'aurais voulu, à la place de ce mauvais rocher, un beau Temple de la Gloire, dans lequel on eût trouvé pour principal ornement l'épée de M. de Turenue, suspendue à la voûte ; j'aurais voulu encore que la statue de ce grand homme eût décoré le fond du temple, et que des bas-reliefs eussent représenté ses victoires. En Angleterre, toutes les fabriques de Bleinlieim sont des monuments glorieux qui retracent les exploits du duc de IMarlborough ; les jardins de Navarre, aussi beaux que ceux de Bleiuheim, pouvaient encore avoir cet intérêt si noble de rappeler à chaque pas la mémoire d'un héros, celle de nos armées et des époques glorieuses à la France. Au lieu de cela on s'était contenté d'élever dans ce jardin un petit tombeau de gazon au cheval de bataille de M. deTurenne. Sur cette tombe mesquine, la Pie (cette jument célèbre ) est représentée en petit, en bronze ; aux quatre coins de la tombe sont des urnes de porphyre ; le tout ressemblait, comme le remarqua Paméla , à une garniture de cheminée. II était expressément défendu de cueillir des fleurs dans ces jardins et d'y tuer aucun gibier et aucun oiseau ; aussi les oiseaux y étaient-ils en plus grand nombre et plus apprivoisés qu'ailleurs ; aussi ce jardin avait-il un éclat et une fraîcheur remarquables. Je n'ai jamais vu tant de roses et de fleurs, entendu tant de chants et de ramages d'oiseaux, tant de murmures de torrents et de cascades.
Du Havre, ou nous étions allés, mes élèves et moi , nous nous rendîmes à Pontorson, où nous changeâmes de chevaux pour aller au mont Saint-!\Iidiel. Il n'y a que trois lieues; mais,
pendant plus d'une lieue, les chemins étaient excessivement mauvais. Nous lûmes obligés d'en faire la [)lus grande partie à pied. Pour arriver au mont Saint-Michel, dansde certains temps et le plus communément, il faut saisir l'heure de la marée, où la mer abandonne cette plage -, mais, dans le moment où nous étions eu niardie, la mer s'était retirée depuis quebjues heures. Nous arrivâmes à la nuit tout a fait fermée. C'était un spectacle surprenant que les approches de ce fort au milieu de la nuit, sur cette plage sablonneuse et nue , avec des guides portant des flambeaux et poussant des cris horribles, pour nous faire éviter des trous profonds etdes endroits dangereux, de manière (pi'il fallait faire mille et mille détours avant d'arriver. On voyait de très-près ce fort qui était tout illuminé , dans l'attente des princes ; on croyait qu'on y touchait, et l'on tournait toujours sans l'atteindre. ]Nous entendions un bruit lugubre de cloches qu'on sonnait eu honneur des princes , et cette triste mélodie ajoutait beaucoup à l'impression mélancolique que nous causaient tous ces objets nouveaux. C'est bien de ce château qu'où peut dire qu'il est posé
Sur un rocher désert , l'effroi de la nature, Dont l'aride sommpt semble loucher aux cieux ,
car eu effet son élévation est prodigieuse; on ne peut s'en faire une idée. Son aspect est très-imposant par ses tours, ses fortifications et son architecture gothique, qui le rend plus vénérable. Nous entrâmes d'abord dans une citadelle où des gens du lieu, habillés en soldats, et avec des fusils, attendaient mes élèves. On n'envoyait dans cette forteresse des troupes qu'en temps de guerre ; mais eu temps de paix c'était le prieur qui était commandant du fort. Après avoir passé la citadelle , nous entrâmes dans la ville, qui était très-petite et fort pauvre; c'est une longue rue extrêmement étroite, qui va toujours en montant et en tournant , et dans laquelle on ne peut aller qu'à pied. Tout le monde avait éclairé sa maison et était
sur le pas de sa porto. Après avoir ainsi grimpé pendant une demi-heure , escortés de tous les rcligieuv et de gens qui portaient des lanternes , nous quittâmes la ville , et nous trouvâmes des escaliers très-roides et très-hauts, tout couverts de mousse et de ronces; il fallut monter environ quatre cents marches. De temps eu temps on trouvait des repos, c'est-àdire de petites esplanades remplies d'herbages et de ronces , et allant toujours en montant. Cette grîmpade est la chose la plus fatigante qu'on puisse imaginer ; nous étions tous en nage, quoiqu'il ne fit pas chaud. Enfin nous entrâmes dans une vaste église dont le chœur était très-beau et d'une grande noblesse : nous étions alors dans le couvent. Après avoir traversé l'église, il fallut encore monter un escalier qui nous conduisit aux api)artements, qui sont grands et propres. Au-dessus de ces logements il y avait encore quatre cents marches qui menaient à un belvédère placé au sommet de ce fort. L'air y était trèsvif, mais sain; on buvait de l'eau de citerne, qui n'était pas mauvaise. L'hiver y est extrêmement rigoureux et commence avec l'automne; il n'y fait jamais bien chaud. Quelques maisons de la ville ont de très-petits jardins, et quelques habitants, des vaches ; mais les religieux étaient obligés de prendre ailleurs leurs provisions, même du pain, parce qu'à cause de la cherté du bois on n'en faisait point au mont Saint-^Iichel ; on le faisait venir de Pontorson. On n'a du poisson , sur cette plage , que très-rarement et par hasard ; ainsi , au milieu de la mer, on est encore obligé de l'acheter. Les religieux avaient , à une lieue et demie du fort, ime maison de campagne avec un superbe jardin qui les fournissait de légumes. Ils étaient douze religieux et ne recevaient point de novices. II me parut qu'en général ils cherchaient, autant qu'ils le pouvaient , à adoucir le sort des prisonniers. Ils nous assurèrent qu'ils ne les renfermaient point à moins d'ordres très-positifs du roi , et détaillés sur ce point , et que même, très-communément , ils les mènent promener aux environs.
216 MÉMOIUES
Je les questioiinai sur la fameuse cage defer;\\s m'apprirent qu'elle n'était point (le fer, mais de bois, formée avec d'énormes bûches laissant entre elles des intervalles à jour de la largeur de trois à quatre doigts. Il y avait environ quinze ans qu'on n'y avait mis de prisonniers à demeure, car on y en mettait assez souvent {quand ils étaient méchants , me dit-on) pour vingtquatre heures ou deux jours, quoique ce lieu fût horriblement humide et malsain , et qu'il y eût une autre prison aussi forte , mais plus saine. Là-dessus je témoignai ma surprise. Le prieur me répondit que son intention était de détruire un jour ce monument de cruauté. Alors Mademoiselle et ses frères se sont écriés qu'ils auraient une joie extrême de le voir détruire en leur présence. A ces mots , le prieur nous dit qu'il était le maître de l'anéantir, parce que monseigneur le comte d'Artois (1) , ayant passé quelques mois avant nous au mont Saint- JMichel, en avait positivement ordonné la démolition ; le prieur ajouta que diverses raisons l'avaient forcé de différer, mais qu'il allait accorder aux princes cette satisfaction le lendemain matin, et que ce serait certainement la plus belle fête qu'on leur eût jamais donnée. J'occupai la chambre où couchait 31. l'abbé Sabathier, qui fut retenu dans cette prison pour une si belle cause (2). Les religieux ne parlaient de lui qu'avec attendrissement et enthousiasme.
Quelques heures avant notre départ du mont Samt-Michel, le prieur, suivi des religieux , de deux charpentiers , d'un des suisses du château et de la plus grande partie des prisonniers (nous avions désiré qu'ils vinssent avec nous), nous conduisit au lieu qui renfermait cette terrible cage. Pour y arriver on était obligé de traverser des souterrains si obscurs qu'il y fallait des flambeaux , et, après avoir descendu beaucoup d'es-
(1) Le roi Charles X.
(2) Pour ivoir parlé au parlement avec beaucoup d'énergie contre des • abus de la plus grande conséquence.
[ISote de l'auteur.)
calicrs, on parvenait a une affreuse cave où était l'abominable cage, d'une petitesse extrême , et posée sur un terrain humide où l'on voyait ruisseler l'eau. J'y entrai avec un sentiment d'horreur et d'indignation , tempéré par la douce pensée que du moins , grâce à mes élèves, aucun infortuné désormais n'y réfléchirait douloureusement sur ses maux et sur la méchanceté des hommes. ^I. le duc de Chartres, avec l'expression la plus touchante et ime force au-dessus de son àgo, donna le premier coup de hache à la cage ; ensuite les charpentiers en abattirent la porte et plusieurs pièces de bois. Je n'ai rien vu de plus attendrissant que les transports , les acclamations et les applaudissements des prisonniers pendant cette exécution. C'était sûrement la première fois que ces voûtes retentissaient de cris de joie. Au milieu de tout ce tumulte, je fus frappée de la flgure triste et consternée du suisse du château , qui considérait ce spectacle avec le plus grand chagi-in. Je fis part de ma remarque au prieur, qui me dit que cet homme regrettait cette cage parce qu'il la faisait voir aux étrangers. M. le duc de Chartres donna dix louis à ce suisse , en lui disant qu'au lieu de montrer à l'avenir la cage aux voyageurs il leur montrerait la place qu'elle occupait, et que cette vue leur serait sûrement plus agréable... Après la messe nous parcourûmes toute la maison ; nous vimes une énorme roue au moyen de laquelle , avec des cables, on montait par une fenêtre les grosses provisions pour le château ; on attachait ces provisions sur la grève avec des câbles qui tiennent à cette grande roue , posée dans l'intérieur du fort à une ouverture de fenêtre , et la roue , en tournant , hisse et enlève tout ce qui est attaché au câble. De là nous allâmes nous promener sur les terrasses ou parapets, qui sont excessivement élevés. De ce lieu la vue est admirable de tous côtés ; on voit le mont Tomblaine, qui est plus grand que le mont Saint-Michel, et qui n'est point habité. Il est couvert de bons lapins et à trois quarts de lieue du mont Saint- Michel, ce qui semble incroyable ; car, comme il est isolé dans
218 MEMOIBES
la mer ainsi que ce premier mont , et qu'on n'a point aux environs d'objet de comparaison qui puisse faire juger de sa grandeur, il nous paraissait d'une petitesse extrême et à cent pas de nous. Ensuite nous vîmes ce qu'on appelle la salle des Chevaliers, qui est vaste etbelle, etsoutenue par des colonnes; alla tire son nom de l'usage qu'avaient les chevaliers de Saint- Michel d'aller à ce mont. La bibliothèque était fort médiocre ; ce qui me fit de la peine , en songeant combien une bonne collection de livres serait utile et même nécessaire à des prisonniers. La tradition superstitieuse rapportait que saint iMichel avait fait des miracles sur ce mont, alors habité par des ermites ; qu'ensuite le saint ordonna d'y bâtir, et que ce mont s'appela d'abord Mont de Tombe, à cause de sa forme. Les anciens dUcs de Normandie, et d'autres princes, firent des pèlerinages à ce mont et des présents que nous vîmes dans le trésor de l'église. On y faisait encore des pèlerinages , et on nous chargea de médailles et de petites coquilles d'argent , comme on en donne aux pèlerins. Nous obtînmes pour plusieurs prisonniers une permission qu'ils désiraient ardemment, celle de nous suivre jusqu'au bas du château. II y en avait un qui , enfermé depuis quinze mois, n'avait pas eu jusqu'à ce jour la liberté de sortir du haut du fort ; lorsqu'il se trouva hors du couvent sur la petite esplanade , et surtout lorsqu'il eut aperçu l'herbe qui couvre les marches de l'escalier, il éprouva un mouvement de joie et d'attendrissement impossible à dépeindre. Il me donnait le bras , et à chaque pas que nous faisions il s'écriait avec transport : Oh! quel bonheur de marcher sur l'herbe (i). . Je fus charmée d'avoir vu ce lieu si triste, mais singulier, ce château amphibie, rejeté tour à tour par la mer et par la terre ;
(I) En arrivant à Paris, nous fîmes beaucoup de démarches infructueuses en sa faveur; mais M. le duc de Charires eut le boniieur d'obtenir sur-le-champ la dt-livrance d'un de ces prisonniers, et de contribuer à celle d'un autre encore.
( Fiole Je Vatileiir.)
car ce mont est pendant une partie du jour une île isolée au milieu des flots, et pendant l'autre partie il se trouve posé sur une vaste étendue de sable aride.
En quittant le mont Saint-Michel nous passâmes à Saint- Malo, Oli nous vîmes un exemple très-singulier de ce que peut l'activité réunie à l'industrie. Il y avait dans cette ville, quinze ans auparavant, un négociant, nommé Dubois, qui se ruina ; n'ayant plus rien au monde, il se disposait à passer aux Indes , lorsqu'un vaisseau qu'on croyait perdu entra dans le port. Dubois avait des intérêts sur ce bâtiment, qui avait gagné des richesses immenses , et qui rapportait à Dubois six ceut mille livres ; avec cette somme il lit d'autres entreprises qui prospérèrent. Alors il obtint la permissiou de construire un port à ses frais à une petite lieue de Saint-iNIalo, dans un endroit nommé Montmarin. Ce port était achevé , et était en petit exactement semblable à celui de Brest. Dubois fit bâtir là un joli château qu'il habitait, et il se mit à construire des vaisseaux qu'il vendait; de manière que cette portion de terre, conquise parle travail et l'industrie, était devenue la propriété de Dubois, et une espèce de république fondée et gouvernée par lui. On trouvait à Montmarin une multitude d'ouvriers, parce que tout s'y fabriquait , cordes , câbles , voilures , charpenterie , etc. Dubois prêtait de l'argent à des armateurs , mais dans ce cas il exigeait pour gage et sûreté des vaisseaux qu'il mettait dans son port. Il en a six de cette sorte dans ce moment , avec des pavillons de diverses nations. Cet homme singulier était trèshospitalier, et recevait à merveille les étrangers et tous ceux qui allaient le voir.
Depuis longtemps la dévolution se préparait; elle était inévitable. Le respect pour la monarchie était tout à fait détruit ,
220 MÉMOIBES
et il était de bon air de braver en tout la cour et de se moquer d'elle. Ou n'allait faire sa cour à Versailles qu'en se plaignant et en gémissant; on répétait que rien n'était ennuyeux comme Versailles et la cour, et tout ce que la cour approuvait était désapprouvé par le public ; les pièces de théâtre applaudies à Fontainebleau étaient communément sif fiées à Paris. Un ministre disgracié était sûr de la faveur du public , et , s'il était exilé, tout le monde s'empressait de l'aller voir, non par véritable grandeur d'âme, mais pour suivre cette mode de dénigrer et de blâmer tout ce que faisait la cour. Les finances étaient en fort mauvais état ; on imagina , pour y remédier, d'assembler les états généraux. Il n'y a rien de pis que de demander des conseils en demandant de l'argent, car on reçoit toujours alors des conditions fort dures. Quelques personnes dans la société prévirent des troubles et des orages , mais en général la sécurité alla jusqu'à l'extravagance. IM. le duc d'Orléaus et M. de Lauzun étant un soir chez moi ( l'assemblée des Notables était déjà réunie), je dis que j'espérais que ces assemblées réformeraient beaucoup d'abus; M. le duc d'Orléans prit la parole et soutint qu'on ne supprimerait seulement pas les lettres de ' cachet ; M. de Lauzuu et moi nous soutînmes le contraire. Un pari s'engagea entre M. le duc d'Orléans et 31. de Lauzun; ils l'écrivirent et m'en firent dépositaire ; je l'ai gardé pendant plus de quinze ans. Ils pariaient cinquante louis. Et M. le duc d'Orléans soutenait , comme je l'ai déjà dit , contre l'opinion contraire de M. de Lauzun , que l'assemblée des états ne produirait la réforme d'aucun abus , pas même celui des lettres de cachet. J'ai montré cet écrit successivement à plus de ciuquante personnes , et ces idées de M. le duc d'Orléans étaient celles de presque tous les gens de la société. On regardait une révolution comme une chose impossible. Cette sécurité a été bien funeste ; elle a empêché de prendre les précautions qui auraient pu la prévenir.
Le désir de faire tout voir à mes élèves (ce qui, dans cette occasion , m'entraîna dans une démarche imprudente ) m'engagea à revenir de Saint-Leu passer quelques heures à Paris, pour voir, du jardin de Beaumarchais, tout le peuple de Paris se relayer pour abattre et démolir la Bastille. Il est impossible de se liiire une idée de ce spectacle ; il faut l'avoir vu pour se le représenter tel qu'il était. Ce redoutable fort était couvert d'hommes, de femmes et d' enfants travaillant avec une ardeur inouïe, et jusque sur les parties les plus élevées du bâtiment et de ses tours. Ce nombre étonnant d'ouvriers volontaires , leur activité, leur enthousiasme, le plaisir de voir tomber ce monument affreux du despotisme, ces mains vengeresses, qui semblaient être celles de la Providence, et qui anéantissaient avec tant de rapidité l'ouvrage de plusieurs siècles, tout ce spectacle parlait également à l'imagination et au cœur. Personne n'a été plus épouvanté que moi des excès commis à la prise de la Bastille ; mais , comme aussi j'ai été témoin , pendant plus de vingt ans, des emprisonnements arbitraires , comme je n'avais jamais jeté les yeux , sans frémir , sur cette citadelle , j'avoue que sa démolition m'a causé l'émotion et la joie la plus vive. J'eus aussi la curiosité de voir le club des Cordeliers ; j'en ai fait la description la plus fidèle dans les Parvenus (I). Dans
(I) Nous allâmes aux Cordeliers ; je vis là des orateurs savetiers et portefaix, et même leurs épouses et leurs amantes, monter dans la tribune, et parler avec une grande force de poitrine contre les nobles, les prêtres, et même avec plus de verve encore contre les riches. Je remarquai entre autres une poissarde qui répéta plusieurs fois qu'il ne fallait plus souffrir de préjugés mohilicres (elle voulait dire nobiliaires ) ; mais personne de la société ne lit attention à cette petite méprise , et la harangueuse n'en fut pas moins applaudie. Au reste, j'observais que le plus grand plaisir de tous ces personnages était de contrefaire sérieusement le président et les membres des grandes assemblées. Tous ces artisans , rassemblés la pour déraisonner à l'instar des chefs de la république, me représentait^nt des enfants mal élevés, et livrés à eux mêmes, jouant à un vilain jeu, dont la forme les divertissait et les occupait beaucoup plus que le foml ,
ces premiers temps de la Révolutiou , l'aîné de mes élèves eut un premier mouvement de générosité et de grandeur d'àme que je ne puis passer sous silence. Il apprit, en ma présence , qu'un décret venait d'annuler les droits d'aînesse ; aussitôt il embrassa M. le duc de INIontpensier en s'écriant : « Ah ! que cela me fait plaisir ! » Il fut reçu au club des Jacobius , par la volonté de M. le duc d'Orléans , et non assurément par la mienne ; et cependant il faut se rappeler que cette société n'était nullement alors ce qu'elle a été depuis. Néanmoins ses sentiments étaient déjcà fort exagérés. Je l'avais fait recevoir, un an auparavant, de la Société philanthropique , dont M. de Charost était le président ; mais, comme je viens de le dire , je ne l'ai point fait recevoir de celle des Jacobins. Cependant ce fut là le prétexte qu'on employa pour éloigner de moi madame la duchesse d'Orléans.
Dès que M. le duc de Chartres eut atteint sa dix-septième année, M. le duc d'Orléans me déclara que son éducation était finie, et l'on forma sa maison ; mais M. le duc de Chartres eut assez de raison et d'attachement pour moi pour me dire qu'il viendrait tous les jours, jusqu'à l'âge de dix-huit ans, prendre ses leçons à Belle-Chasse , et il n'y a jamais manqué ; ce qui est admirable dans un jeune homme qu'on avait rendu son maître. Yoici les hommes distingués que j'avais attachés à son éducation, et qui le restèrent à sa personne : M. Pieyre (1) ,
et se croyant hors de l'enfance parce qu'ils imitaient ridiculement q lelques manières des personnes qui les gouvernaient. Si on leur eut retranché la tribune, leur président et sa sonnette, et les formules de police établies à la Convention et aux Jacobins , ils auraient trouvé fort peu d'intérêt dans leurs assemblées.
(Les Parvenus, ou les Aventures de Julien Dclmours. ) (1) L'École des Pères , première pièce de cet auteur, eut quarante représentations dans la même année. Cette pièce fut souvent reprise; le public l'a toujours revue avec plaisir, et elle est restée au répertoire. Le roi Louis XVI donna a M. Pieyre, au sujet de celte pièce, un témoignage llatleur de sa bienveillance, en lui envoyant une belle épée.
DE MADAME DE GEiNLIS. 223
dont le mérite seul et les talents m'engagèrent uniquement à demander pour lui une place qu'il n'avait point sollicitée. Je ne le connaissais pas persounollemeut ; mais nous avions été à la première représentation de sa pièce intitulée : lÉcole des Pères , et l'estime pour l'ouvrage m'en donna une telle pour Fauteur, qui était alors fort jeune , que je désirai vivement qu'il lut attaché à mon élève, non comme instituteur, mais en qualité de secrétaire des commandements. J'en parlai à M. le duc d'Orléans, et cela fut fait tout de suite. Je n'ai eu lieu que de m'en applaudir, à tous égards, ayant toujours trouvé en ]\I. Pieyre autant d'amitié pour moi , d'attachement pour M. le duc de Chartres, et de perfection de conduite, durant l'éducation, qu'il a de vertus et de qualités sociales.
Voici une composition que j'adresse à mes élèves sous forme de conseil.