MÉ.M01KES
maris. Il avait l'air le plus étourdi, le plus évaporé que j'aie jamais vu; il ne songeait qu'à se divertir, à faire des tours, des niches, à donner des fêtes; il avait toujours un projet d'amusement, et, après la journée la plus brillante, il demandait le soir : Que ferons-yious demain matin'? Il fallait le lui dire pour son repos : sans un plan de ce genre bien arrêté il n'aurait pas dormi. J'ai fait sur le mariage singulier de madame Damézague la nouvelle intitulée les Préventions d'une Femme, dont M, Radet a fait un très-joli vaudeville.
Au milieu de la joyeuse société de Vaudreuil je remarquai particulièrement une jeune personne dont l'aimable figure et les manières nobles me frappèrent; c'était madame la comtesse de INIérode ( depuis comtesse de Lannoy ) . Elle était plus âgée que moi de trois ans ; elle avait la plus belle taille , un visage agréable, beaucoup d'esprit, une imagination très-vive, et mille qualités attachantes. Elle m'inspira une véritable inclination dès la première vue ; c'est ce que j'ai toujours éprouvé pour toutes les personnes que j'ai beaucoup aimées. Je produisi-; limême effet sur elle , et dès le même soir elle me reconduisit dans ma chambre, et nous veillâmes tête à tête jusqu'à trois heures du matin. Il semble que ces impressions si vives, ces amitiés si promptes ne puissent appartenir qu'à la jeunesse; mais je les ai toutes conservées ; je n'aime jamais les personnes qui ne m'attirent pas tout de suite.
Le lendemain matin M. Damézague vint nous demander ce que nous ferions le soir; je proposai d'arranger des proverbes ; il dit que personne dans le château n'en savait jouer ; il ajouta, en riant, que je devrais en jouer un toute seule pour donner une leçon. Je répondis que cela n'était pas impossible. En effet, je l'essayai, et j'inventai ma fameuse scène de la Cloison, que j'ai tant jouée depuis, dont j'ai fait par la suite deux petites comédies, et qu'on a imitée plusieurs fois au théâtre, entre autres dans Âucassin et Nicolette. Ma Cloison eut un tel succès qu'on me la fit jouer cinq ou six jours de
DE MADAME DE GENLIS. 4î9
siiiti" ; nous doDuious pour petite pièce une clianson burlesque très-plaisaninient chantée et jouée par M. Damézague, et que j'accompagnais de la harpe. Je formai une petite troupe pour jouer des proverbes; madame de IMérode surtout fit beaucoup dhonneur à mes leçons dans ce genre. Nous faisions des promenades charmantes eu calèche et èi pied dans le parc , qui était immense et admirablement beau. Nous entendîmes parler d'une montagne voisine, qu'on appelle la Montagne des deux .1 niant s, et qui est également fameuse dans le pays par sa prodigieuse élévation, la superbe vue qu'on découvre de son sommet, la dlfûculté d'y parvenir, et enlin par la tradition qui explique pourquoi elle s'appelle la Montagne des deux Amants. On conte que jadis on la nommait Inaccessible ; on croyait qu'il était impossible de la gravir. Un pâtre de la vallée, amoureux et aimé d'une jeune fille , ne put l'obtenir qu'à condition qu'il la porterait sur ses épaules au sommet de la montagne inaccessible. On crut rebuter les deux amants en imposant une telle condition ; mais l'amour ne doute de rien ; les amants acceptèrent , au grand étonnement de toute la vallée. L'amant charge celle qu'il aime sur ses épaules ; il croit qu'il pourrait la porter ainsi au bout du monde , et qu'un si doux fardeau donnerait des forces si l'on en manquait. Il rit des mortelles inquiétudes de ses parents et de ses amis ; il part triomphant , il gravit toute la montagne ; mais , parvenu à la cime, en faisant le dernier pas qui l'élève au sommet, il rend son dernier soupir. Telle est la tradition, qui a l'air d'une allégorie ; car, en effet, l'amour promet tout, entreprend tout , et après avoir tout obtenu il expire!... L'histoire ajoute que la jeune fille désespérée se précita dans la rivière qui coule au pied de cette montagne escarpée , qui prit alors le nom de Montagne des deux Amantf. Sur ce petit fond romanesque je fis en deux jours un drame que je lus à madame de iMérode, au comte de Caraman, frère du marquis et neveu du président Portai , et à M. Damézague. Ces trois personnes ne manqueront pas de
trouver cette petite pièce cxcellontc ; il fut décidé que nous la jouerions, et M. de Caramau fit faire tout de suite un charmant petit théâtre dans l'orangerie. En attendant nous voulûmes absolument, madame de Mérodc et moi, gravir la montagne. Un postillon du président s'était cassé la jambe deux mois auparavant sur cette montagne ; j'étais sure que madame de Puisieux s'opposerait à cette entreprise ; nous en fîmes jm secret, et il fut convenu que nous ferions notre escalade avant son réveil. Au reste la montagne n'a rien d'inaccessible; seulement elle est très-longue et très- fatigante à gravir. Nous savions qu'elle avait un ermitage sur son sommet; ainsi nous étions bien assurées de pouvoir faire ce que faisaient les ermites, ou pour mieux dire les religieux, car c'était un petit couvent. Nous nous levâmes avec le jour, et, à cinq heures du matin, madame de IMérode, M. de Caraman , M. Damézague et moi , nous étions au pied de la montagne. Nous tûmes obligés de nous reposer à moitié chemin ; madame de ]Mérode , peu accoutumée à marcher, était excédée. Enfin nous arrivâmes ; nous trouvâmes de bons religieux, charmés de nous voir, qui nous donnèrent à déjeuner du lait de chèvre, qui nous parut délicieux. Leur petit couvent , placé au milieu de la plate-forme de la montagne , était charmant ; on y découvrait de partout une vue ravissante. Ces pieux solitaires planaient encore sur le monde qu'ils avaient quitté ; ils n'en voyaient que ce qu'il y a de plus vertueux , les travaux de la campagne. J'enviai leur demeure et leur tranquillité; car, même au milieu du tourbillon du monde et de la dissipation, je n'ai jamais entrevu sans une profonde émotion l'image d'une solitude absolue et d'une paix sans nuages. Je ne prévoyais pas alors que , vingt-deux ans après, ce couvent serait détruit , et ses vertueux habitants dispersés avec violence , et peut-être immolés !...
Le théâtre fut fait en une semaine ; on y travailla jour et nuit ; on apporta de Rouen une décoration toute faite. Pen-
dant ce temps j'avais distribué les rôles de ma pièce ; le mien était celui d'un vieil enchanteur, qui avait deux cents ans, et que je supposais établi sur la montagne Inaccessible , où il devait rester jusqu'à l'arrivée de deux amants parfaits; il les attendait depuis plus d'un siècle et demi. J'étais enchantée de mon rôle, parce que j'avais une perruque et une barbe blanches. Madame de Mérode et M. de Caraman faisaient les deux amants. !\Ia pièce finissait heureusement; les amants vivaient pour servir de modèles à tous les amants des races futures ; la perfection de leur amour mutuel désenchantait le vieux solitaire de la montagne. Ma pièce était remplie d'allusions agréables pour le maître de la maison et pour toutes les personnes de la société. On pense bien que rien ne manqua à son succès , et que l'auteur fut demandé à grands cris ; on nous redemanda d'autres représentations; mais madame de Puisieux , trouvant le spectacle trop court , m'ordonna de l'allonger. On désira par acclamation me voir jouer Roxelane, dans les Trois Sultanes ; car dans ma jeunesse on m'a tant comparée à Roxelane que j'étais aussi ennuyée de cette espèce de compliment que de m'entendre répéter que je jouais sûrement mieux de la harpe que le roi David. Nous n'avions pas la comédie des Trois Sultanes ; M. de Caraman envoya un courrier à Paris pour chercher plusieurs choses , entre autres une musette ; la mienne était à Sillery avec mes malles. Mais je dis à nos acteurs que je ferais la comédie des Trois Sultanes, sur le même fond, avec une intrigue toute diflérente. Je la fis effectivement, en trois actes, en prose , avec des couplets, et en six ou sept jours. Nous l'apprenions à mesure que je l'écrivais. Elle était tout à fait différente de celle de Favart. Je ne pense pas qu'elle fût bonne , mais je crois que le dialogue en était joli, et qu'il y avait du mouvement et de l'intérêt dans l'intrigue, ce qui manque entièrement dans celle de Favart. Je m'y donnai un rôle très-brillant, dans lequel je chantais, je dansais , je jouais du clavecin , de la harpe , de la
42i MÉMOIRES
guitare , do la musette , du tyinpauon et de la vielle : nous avions eu ces deux derniers instruments de Rouen ; il n'y manquait que mon par-dessus de viole ; mais depuis trpis ans je n'en jouais plus, et ma mandoline aurait eu peu de succès après ma guitare, dont je jouais beaucoup mieux. M. de Nédouchel, qui arriva de Paris, prit un rôle; madame de Mérode joua à merveille celui d'une Espagnole qui avait une intrigue avec un jeune Français , joué par M. de Caraman. Un jeune homme d'une petite ville voisine (le Pont-de-l'Arche) joua d'une manière charmante le rôle du grand-soigneur. INous redonnâmes avec cette pièce nouvelle ma Montagne des deux Amants. Tout cela eut un tel succès, que les applaudissements et les acclamations firent fondre en larmes madame de Puisieux, et ce fut là mon vrai succès. Après souper je la reconduisis dans sa chambre , et ce soir madame de Mérode m'attendit vainement dans la mienne ; je restai avec madame de Puisieux jusqu'au petit jour. Comme elle m'aimait!... comme je l'aimai depuis!... Mais comme j'étais reconnaissante ! combien elle m'était chère, cette vertueuse, et sensible protectrice!... Ses traits , son aimable physionomie , son costume , le son de sa voix, tous uos entretiens tête à tête sont restés ineffaçablement gravés dans mon souvenir, et surtout la conversation de cette nuit, otàelle fut si particulièrement tendre pour moi !... Elle tenait mes deux mains dans les siennes, elle me regardait avec un attendrissement inexprimable, et elle me répéta plusieurs fois ces paroles qui n\e frappèrent : « Oui, vous aurez une destinée extraordinaire!... Mais quelle sera-telle?... » Son ton semblait annoncer de l'inquiétude sur mon bonheur. Hélas ! c'était un pressentiment..
DE xMADAME DE GENLIS. 423
Je n'ai point parlé d'un personnage qui était à demeure t'iiez M. de Puisieux et qui mérite pourtant une mention particulière. 11 s'appelait M. Tiquet; il avait été secrétaire d'ambassade de M. de Puisieux, et il avait pour lui un attachement exclusif et passionné. C'était un homme de cinquante ans, d'une probité parfaite ; il avait beaucoup d'instruction, un très-grand mérite, mais la plus étrange figure que l'on puisse imaginer. Il était fort grand, très-maigre ; ses épaules étaient abattues et abaissées d'une manière extraordinaire , et son cou d'une longueur démesurée. Au-dessus de ce cou se trouvait un visage très-couperosé, avecunnez prodigieux, des petits yeuxbleuâtres tout ronds , sans paupières et sans sourcils , une bouche immense , le tout orné d'une perruque blonde , pommadée avec excès et légèrement poudrée. Il portait toujours un habit gris , serré et boutonné du haut jusqu'en tas; on n'a jamais vu de laideur plus bizarre , plus frappante et plus complète ; cependant , quoique je la trouvasse surprenante , elle ne me déplaisait pas ; cette singulière figure n'avait rien de sinistre et de faux, et il y avait de l'esprit et en même temps de la bonhomie dans sou sourire. A la vérité M. Tiquet souriait bien rarement ; il était naturellement grave , sévère et silencieux ; n'ayant jamais été accueilli par les femmes , il ne les haïssait pas, mais il les boudait toutes, et particulièrement lorsqu'elles étaient jeunes et jolies. Pour les vieilles, il se plaisait à les contrarier. C'est ce qu'il faisait même avec madame de Puisieux, qui le lui rendait bien ; car elle le trouvait souvent insupportable. Leurs discussions n'étaient jamais violentes ; ou y conservait toujours le respect d'un côté et la politesse de l'autre; mais on y trouvait sans interruption un grand fonds d'aigreur. Dès mon premier voyage à Sillery, 31. de Puisieux, un matin que nous étions tète à tête, à cheval , me dit que j'avais fait, sinon la plus brillante, du moins la plus étonnante conquête , celle de 31. Tiquet, et que je la devais à la sagesse de mes lectures; car M. Tiquet seul les connaissait : c'était lui
qui avait la clef de la bibliothèque, et qui me prêtait les livres que je demandais. M. de Puisieux ajouta que M. ïiquetlui avait dit que, lorsque inon enfantillage seraii passé, Je deviendrais une femme d'un grand mérite. INI. Tiquet n'avait pas confié à M. de Puisieux une chose dont, sûrement, au fond de l'àme, il me savait encore plus de gré que de mes sages lectures : c'est qu'en général, dans ses disputes avec madame de Puisieux, quand cette dernière me demandait mon avis, je ne donnais jamais tort à M. Tiquet, qui me paraissait toujours un peu opprimé par elle, et que très-souvent je lui donnais nettement toute raison. .T'admirai en ceci , comme eu baucoup d'autres choses , le noble caractère de madame de Puisieux , qui ne s'en fàclui jamais. Quand M. de Puisieux lui dit, en ma présence, que j'avais subjugué l'inflexible cœur de M. Tiquet, elle répondit , en riant , que je lui avais fait assez de coquetteries pour cela. Je lui en fis réellement une deux jours après : je lui demandai le Traité de ff^estphalie. C'était le livre dont il faisait le plus de cas, qu'il savait par cœur et qu'il citait sans cesse. De ce moment mon crédit auprès de lui n'eut plus de bornes ; il me suivait toujours des yeux dans le salon ; quand je faisais quelques folies il souriait , et même plus d'une fois on le vit rire. Ce qui me fit un plaisir infini , c'est que madame de Puisieux , voyant l'intérêt sincère qu'il prenait à moi, perdit toute son aigreur contre lui. Il s'en aperçut , et devint lui-même beaucoup plus aimable avec elle.
La chose qui contribua le plus , après la tendresse de madame de Puisieux pour moi , à me rendre si cher le souvenir de Sillery, c'est que, pendant les trois années que j'y ai passé de suite un temps si considérable , je n'y ai pas éprouvé une seule tracasserie , ni remarqué le moindre mouvement d'envie contre moi. Madame et même 31. de Puisieux étaient pour moi ce qu'on ne les avait jamais vus pour personne ; et ces préférences, marquées en toute occasion , et bien souvent malgré moi, n'ont jamais excité un iustant de jalousie. Il est vrai que
la maréchale d'Estréc et les nièces de madame de Puisieux, si constamment bonnes pour moi , avaient quinze ou vingt ans de plus que moi ; mais madame de Louvois et ma belle-sœur étaient de mon âge et pouvaient prétendre aux mêmes caresses, et elles trouvaient tout simple que ces caresses fussent accordées exclusivement à ce qu'elles appelaient ma gentillesse. Je régnais véritablement à Sillery ; rien ne s'y faisait sans me consulter; on y prévenait tous mes désirs; les domestiques mêmes m'y servaient avec un zèle qu'ils avaient à peine pour leurs propres maîtres. Mais je n'abusais pas de mon empire ; je ne le faisais servir qu'à l'amusement de tout le monde. J'étais heureuse et touchée de la bonté qu'on avait pour moi ; je n'en étais point vaine. J'avais une parfaite égalité d'humeur, et cette complaisance naturelle qui ne permet jamais aux autres de soupçonner qu'on puisse avoir l'impertinent désir de dominer. Dans tout ce que j'imaginais pour nous divertir, j'avais toujours l'attention , pour que cela plût à tout le monde, d'aller me concerter avec mesdames de Louvois, de Sailly, de Saint-Chamand, et ma belle-soeur, de mêler leurs idées avec les miennes, et ensuite de leur en faire honneur ; et ce fut ainsi que je fus aimée. Par la suite , dans une autre situation , je portai le même caractère , mais je n'eus pas le même bonheur...
En quittant Origny nous allâmes sur-le-champ à Geniis ; mou beau-frère était à Paris, d'où il ne devait revenir qu'au mois de juillet ; en attendant nous fîmes des visites dans les châteaux voisins. Presque tous nos voisins étiiient vieux , mais tous d'une fort bonne société, entre autres iM. le marquis de Flavigny et sa femme, M. de Bournonvillc, qui avait douze enfants, le président de Vauxraenil, dont le fils dissinait supé-
126 MEMOIUES
rieurcmcnt le paysage, et M. de Saint-Ccuis, le seul qui eût une jeune femme.
M. de Genlis et moi nous résolûmes de donner une fête au marquis de Genlis à son arrivée ; nous avions le temps de la préparer. Il fut décidé que nous jouerions la comédie , et en conséquence il nous fallait un petit théâtre ; il s'agissait d'avoir un peintre' de décorations : nous en fîmes venir un de Saint- Quentin. Ce peintre s'appelait M. Tirmane ; c'était un homme de cinquante ans, dont l'originalité et la crédulité ont fait mes délices pendant six mois. M. Tirmane avait autant d'orgueil que de simplicité; il peignait fort bien les lambris d'une chambre et une décoration d'appartement, et il était persuadé qu'il avait le talent de Raphaël et de Rubens ; il nous en fit voir un échantillon dans la toile de notre théâtre : il eiit la prétention d'en faire un tableau , qui représentait la plus ridicule figure de femme jouant de la harpe à rebours , c'est-à-dire ayant la harpe posée sur l'épaule gauche. M. de Genlis , eu voyant ce chef-d'œuvre , s'écria que c'était mon portrait et qu'il était frappant. M. Tirmane convint qu'il avait eu en effet le projet de faire mon portrait d'idée, et, charmé de ce premier succès, il me demanda la permission de me peindre régulièrement, mais en cheveux épars , parce qu'il était très-frappé de la longueur de mes cheveux et de leur couleur châlaigne. Je promis de lui donner une séance le lendemain , et m'y préparai de mon mieux ; je mis un pied de rouge très-foncé ; je fis partager mes cheveux en plusieurs mèches lisses, sans poudre ; j'en entortillai autour de mon cou, de mes bras , de ma taille ; j'établis sur ma tète une profusion de perles , de clinquant et de fleurs , et dans cet attirail je m'offris aux pinceaux de jM. Tirmane, qui fut ébloui et saisi de l'éclat de ma beauté, d'autant plus que je faisais une bouche imperceptible en la resserrant , et que j'ouvrais les yeux de toute ma force pour les faire plus grands. C'est ainsi qu'il fit mon portrait, c'està-dire une figure de Gorgone , car ces longues mèches de
cheveux bruns ressemblaient parfaitement à des serpents. Peu de jours après, nous renouvelâmes en faveur de M. Tirmane une partie des aventures de Don Quichotte chez la duchesse. M. Blanchard, intendant du château, imagina de le faire voler en plein jour, à cinq cents pas du château, par le jardinier, déguisé en voleur, c'est-à-dire ayant des moustaches et les cheveux noircis ; M. Tirmane revint en chemise au château, et, en nous contant sa piteuse aventure , il nous assura que le brigand avait un pied et demi de plus que le jardinier. M. de Genlis le consola en lui apprenant qu'il avait le droit, en l'absence de son frère, de juger à mort tous les brigands du canton. On fit monter à cheval deux ou trois postillons, qui, une heure après , revinrent triompliants, en ramenant le prétendu voleur chargé de chaînes, ce qui causa une joie scandaleuse à M. Tirmane. On retrouva tous les effets volés, et quelques louis de plus qu'on lui adjugea en forme de dédommagement. M. de Genlis, revêtu d'une robe noire, assisté du bailli du lieu et du barbier, s'enferma dans une chambre pour interroger et juger le criminel ; pendant ce temps je restai avec M. Tirmane et trois ou quatre personnes. Au bout d'une heure et demie on vint nous annoncer que le criminel était condamné à à mort. « C'est bien fait! » s'écria àM. Tirmane en frappant dans ses mains. Je dis à M. Tirmane qu'il ne tenait qu'à lui de se couvrir de gloire en allant se jeter aux pieds de M. de Genlis pour demander la grâce du coupable ; il y répugnait un peu , mais je lui fis entendre qu'il serait récompensé de cette magnanimité; il y consentit, sur l'assurance que nous lui donnâmes que ce scélérat serait enfermé pour sa vie dans la tour (lu château. Alors M. Tirmane , rappelant tous ses sentiments héroïques, alla'se précipiter aux pieds du juge, et, avec l'emphase la plus comique , il implora la grâce du criminel. ^I. de Genlis et ses adjoints, pénétrés d'admiration, tirèrent leurs mouchoirs et fondirent en larmes ; ensuite M. de Genlis lui dit qu'il était grand-maître de Vordre du Jugement, qu'il l'en recevrait sous
vingt-quatre heures , que cet ordre couférait la noblesse. M. Tirmane, à ces paroles , resta en extase ; il a souvent répété depuis que ce moment fut le plus beau de sa vie. A l'égard du prisonnier il fut condamné aux galères à perpétuité , ce qui fut approuvé par M. Tirmane. La nuit suivante on fit faire à M. Tirmane la veille des armes dans la cour du château, un fusil sur l'épaule , une lanterne sourde à la main , afin d'apprendre par cœur, tout en se promenaul , un catéchisme de chevalerie , composé par M. de Genlis , le plus plaisant et le plus ridicule qu'on puisse imaginer; il resta là jusqu'au grand jour Alors on le plongea dans un bain froid ; après quoi on le revêtit de la robe blanche de candidat : c'était un grand peignoir de !M. de Genlis. Il y avait à Chaumy, à deux lieues de Genlis , les régiments de Chartres et de Couti ; M. de Genlis avait écrit à leurs colonels de venir avec des troupes pour honorer la réception du chevalier Tirmane ; ils vinrent à midi , avec une centaine d'hommes à cheval. Tous les garçons du village, en vestes blanches, ornées de rubans couleur de rose, étaient aussi dans la cour. Le candidat , pâle comme la mort et harassé de fatigue , fut amené dans une grande salle oij j'étais assise sur un trône de feuillage et de fleurs , et entourée des officiers des régiments de Chartres et de Conti , qui tenaient leurs épées nues. M. de Genlis , conducteur du candidat , lui fit répéter son catéchisme , qu'il balbutia avec beaucoup d'émotion. Lorsqu'il eut fini, ]\L de Genlis attacha à son peignoir, avec un ruban vert, une vieille médaille dorée du chancelier de Sillery, que nous avions trouvée dans la bibliothèque; après cela le candidat mit un genou en terre devant moi , et je l'armai chevalier en lui donnant une lance d'une longueur démesurée et un casque qui était un seau à rafraîchir le vin , que j'avais recouvert de papier doré et orné de plumes. On lui donna un autre peignoir plus magnifique , c'est-à-dire tout surchargé de guirlandes d'oeillets d'Iudé. Dans ce galant équipage, le nouveau chevalier, ranimé par la gloire , descendit dans la cour pour y faire , au
DE MADAME DE GEi\LlS. 429
bruit di'S lifres et des tambours, la marcbe trionipbale au milieu dos troupes à cbeval et des paysans, qui criaient : f'ive le noble chevaliei' Tirmanel Tous ces bonneurs le rendaient si heureux qu'il fondait véritablement eu larmes. Après cette cérémonie on dîna ; on porta plusieurs fois sa santé ; il mangea beaucoup, s'endormit au dessert, mais IM. de Genlis le reveilla pour lui faire entendre des couplets qu'il avait faits sur sa clémence. En sortant de table on le conduisit à un bal champêtre qui dura jusqu'à onze heures. Alors , comme ù' était de Vordre du Jugement , il fut obligé de juger plusieurs causes de paysans, qui jouèrent parfaitement leurs rôles; enfin , surchargé de gloire et mourant de lassitude et d'envie de dormir, il alla se coucher à une heure après minuit.
Ces scènes burlesques furent suivies d'une infinité d'autres que je me rappellerai toujours avec plaisir, mais qui tiendraient un volume entier si j'en donnais tous les détails. îsous menâmes notre chevalier chez un de nos voisins, le marquis de Flavigny. RI. Tirmané trouva dans ce château la reine d'Àlcala, qui lui donna avec beaucoup de cérémonies le titre de Don; elle m'accorda en même temps celui de Donna. Depuis ce jour le chevalier don Tirmane ne m'a jamais appelée que la comtesse Donna. Après cette cérémonie , on fit retirer le chevalier dans une chambre , en lui disant d'y composer une harangue de remerciment pour la reine. Au bout d'une heure, admis au pied du trône, il dit: Princesse, je suis donc Don ! Il en resta là, et la reine fut très-satisfaite de cette exclamation , qui exprimait du moins une satisfactiod très-sincère. Ces folies dorèrent trois iiiois ; je n'ai jamais autant ri dans tout le reste de ma vie. Quand le rire me gagnait , je tirais de ma poche mon mouchoir, que j'appliquais sur mon visage , et le chevalier don Tirmane croyait que je pleurais d'attendrissement, et il était lui-même fort touché de l'extrême sensibilité de la comtesse Donna. Ce qu'il y eut de
430 3IÉM0IBES
plus singulier dans cette longue mystification , c'est que les domestiques, les paysans et tous nos voisins furent d'une égale discrétion, et que pas un ne dit à ^I. Tirmane un seul mot qui put le désabuser.
Cependant , depuis que nous l'avions fait noble il était devenu fort impertinent avec les domestiques, et en général avec tous /es roturiers; mais chacun s'amusait de sa crédulité, et on lui rendait à l'envi tous les hommages qui pouvaient satisfaire et exalter sa vanité, qui était extrême. ]\r. de Genlis lui fit faire un habit très-ridicule, qui mit le comble à son bonheur. Cet habit était brun, orné d'énormes brandebourgs d'argent , avec une veste garnie d'une longue frange brune et argent ; on lui donna un chapeau bordé d'un large poiat d'Espagne d'argent , et je lui fis présent d'une cravate de grosse dentelle , avec deux longs pans , surmontée d'un nœud couleur de feu.' Il portait ce superbe vêtement les dimanches et les jours où nous avions du monde, sans oublier jamais de mettre à sa boutonnière sa grande médaille dorée , suspendue à un ruban vert. Un jour M. le comte de Barbançon, venant de Paris et ne connaissant point encoi'e le chevalier don Tiraiane, arriva à Genlis une demi-heure avant le dîner ; 31, de Barbançon était un honmie fort grave , et nous ne pensâmes point à le prévenir sur le personnage étonnant qu'il allait voir, car M. Tirmane n'était point dans le salon; mais il apprit qu'un étranger venait d'arriver, et il s'empressa de mettre à la hâte son bel habit ; ensuite il vint dans le salon. A l'aspect de cette étrange figure, jM. de Barbançon resta immobile, et M. Tirmane , se précipitant à l'oreille de M. de Genlis, lui demanda tout bas si cet étranger était uti noble ; sur la réponse de M. de Genlis, M. Tirmane, avec un ton dont rien ne peut donner l'idée, s'avança vers M. de Barbançon en lui disant gravement : .\oble étranger, je vous demande facco'ade de la cuisse. L? surprise de M. de Barbançon fut extrême ; il regarda M. de
Geulis, qui avait conseillé tout bas cette demande chevaleresque ; un signe mit au fait M. de Barbauçon , qui douua de fort bomie grâce Vaccolade de la cuisse.
Le chevalier don Tirmaue , voulant laisser à la postérité un monument immortel de tant de faits merveilleux , employa ses talents à en tracer l'origine ; il fit un tableau à l'huile en deminature , qui le représentait dans le bois de Genlis , auprès du bel arbre nommé Varbre des Quatre- Frères, dans le moment terrible où il fut volé et dépouillé , ainsi que l'intendant M. Blanchard. Au haut du tableau on voyait un coin des cieux , et la sainte Vierge dans une gloire qui lançait sur M. Tirmane un faisceau de lumière; il avait placé un petit rayon sur la tète de M. Blanchard , ce qu'il appelait un rayon de politesse , car il n'attribuait qu'à ses seules prières le miracle de sa délivrance. 11 voulait que l'on plaçât ce tableau dans la chapelle de Genlis , er disant que toute la Picardie viendrait invoquer la Vierge du bois des Quatre-Frères , et qu'il ferait tomber le pèlerinage de Sotre-Dame de Liesse. Je lui représentai qu'il ne fallait lutter contre aucun pèlerinage , puisqu'on devait les honorer tous. Je mis ce tableau dans ma chambre ; je l'ai conservé très-longtemps ; je l'avais encore au Palais- Royal ; je ne sais ce qu'il devint depuis.
Le dénouement de l'histoire de M. ïirmane est ce qu'il y a de plus joli dans ses aventures. Il resta huit mois de suite à Genlis. Pendant ce temps il écrivait souvent à sa femme , qui était à Saint-Quentin , pour lui faire part de son bonheur et de sa gloire. Sa femme , moins crédule que lui , l'assurait dans ses réponses qu'on se moquait de lui ; il nous montrait ses lettres . en riant avec nous de ce qu'il appelait son incapacité de comprendre des choses si relevées , et il ajoutait : « Il faudra bien qu'elle me croie quand elle verra qu'en ma qualité de noble je ne payerai plus les taxes de roturiers. — Assurément , lui répondait M. de Genlis, et pour cela vous n'aurez qu'à montrer votre médaille et vos diplômes de chevalier et de Don. — Ce
^132 MÉMOIIŒS
sera un beau moment pour moi , disait M. Tirmane. Comme ks gros bonnets de Saint-Quentin seront capots quand ils me verront au-dessus d'eux tous ! » Et il en nommait trois ou quatre qu'il se faisait surtout un plaisir de confondre et de terrasser. 11 partit cnfln de Genlis et retourna à Saint-Quenlin. Son premier soin en rentrant dans sa maison fut de faire mettre à genoux sa femme et ses deux filles, et de leur faire baiser sa médaille. Le lendemain il alla à l'hôtel de ville, décoré de son ordre ; il montra gravement ses diplômes et un brevet de la reine d'Alcala, qui lui donnait le titre de Don et celui de son premier peintre honoraire. Ensuite il déclara qu'il ne payerait plus la taille. On trouva sa folie si plaisante qu'on voulut la lui laisser, et on l'exempta en effet de toute imposition ; alors madame Tirmane et ses filles ne doutèrent plus de la réalité de tous ses récits. Toute la ville de Saint-Quentin se fit un amusement de cette mystification ; le noble chevalier don Tirmane fut invité à dîner partout et traité avec le plus grand respect , ce qui dura douze ans , c'est-à-dire jusqu'à sa mort. Quoique j'aie supprimé mille incidents et tous les détails de cette folie, je sens qu'elle tient encore trop de place dans ces Mémoires ; mais je me rappelle avec complaisance ce temps d'une gaieté si vive et si franche , ce temps oi^i j'ai ri de si bon cœur, ce temps enfin où l'avenir, le terrible avenir, était couvert pour nous d'un voile impénétrable.
A cette époque , M. et madame de Puisieux voulurent nous loger chez eux ; ils nous donnèrent un joli entresol dans la superbe maison qu'ils occupaient rue de Grenelle. J'avais renoncé, mais par uo motif honorable , à la place qui m'avait été promise chez Madame femme du comte de Provence. Louis XV décida , que ces places ne seraient données qu'aux femmes qui iraient
DE MADAME DE GE?iLlS. 433
chez madame du Barry. On pense bien que cette décision ne fut pas formellement annoncée, mais elle eut lieu de fait. On lit pressentir quelques personnes qui étaient sur la liste ; on appelait cela être invité à faire partie de la société du roi. Pour moi on ne me fit rien dire, mais nous apprîmes de toutes parts qu'une grande partie des persoimes désignées allaient chez madame du Barry. Il suffisait de le faire demander ; on était aussitôt reçu. M. de Genlis n'était pas d'humeur à me prescrire une telle démarche, que d'ailleurs nulle autorité n'aurait pu obtenir de moi. Ses parents pensaient de même. 3Iais les places ne furent accordées qu'à cette condition ; ainsi je n'en eus point, malgré la parole si authentiquement donnée. Si j'avais eu cette place , ma destinée eût été bien différente ; j'aurais certainement suivi la princesse à laquelle j'aurais été attachée. Le roi , dans les loisirs de l'exil , m'aurait distinguée peut-être ; je me serais trouvée dans une noble situation , à l'aliri des calomnies et de toutes fausses démarches. Que de travaux , que de chagrins de moins ! Toute cette destinée pure , honorable et paisible , a été bouleversée parce que Louis XV donna un ascendant suprême sur son esprit et sur sa cour à une fille publique , surannée et sans esprit !
A cette époque il m'arriva une aventure qui prouve combien peut être utile le livre de M. Tissot ( Jvis au peuple sur sa santé). Nous logions un abbé italien qui me faisait lire le Tasse, et qui, d'ailleurs, était grand musicien et jouait supérieurement du piano. L^n soir en rentrant on nous dit qu'il était à la mort d'un choléra-morbtis , quil avait envoyé chercher un médecin , nommé M. Soulier, qui lui avait fait prendre de la thériaque dans du vin. Conmie j'avais tant exercé la médecine à Genlis et même à Sillery, je savais alors par cœur M. Tissot,
et je dis tout de suite que j'étais sûre que M. Tissot condamnait ce remède. Nous prîmes le livre , et nous vîmes avec horreur que M. Tissot dit que quelques médecins ignorants donnent ce remède , et que c'est comme 5* ton tirait un coup de pistolet dans la tête du malade. Il est bien inconcevable qu'un médecin soit d'une telle ignorance et qu'il n'ait jamais lu ]M. Tissot; mais, c'est un fait. Le pauvre abbé demanda tous les sacrements et reçut l'extrême-onction à dix heures du soir. J'y assistai avec "SI. de Gcnlis. Il mourut une demi-heure après. Sa figure m'avait tellement frappée que je déclarai à M. de Genlis que je ne pouvais me résoudre à passer la nuit dans la maison, et il consentit à me laisser aller coucher chez madame de Balincour. Je fis mettre des chevaux à la voiture et je partis surle-champ. On fut bien surpris et charmé de me voir. M. de Balincour me donna sa chambre , et je me couchai à minuit et demi. Au bout d'un demi-quart d'heure j'étais endormie ; mais je fus réveillée par la voix joyeuse de M. de Balincour , bon vieillard fort spirituel , qui , dans l'obscurité, car je n'ai jamais eu de lumière la nuit, chantait dans ma chambre un couplet très-gai et très-plaisant sur l'air de la Baronne ; j'entendaisen même temps le huchotage de cinq ou six personnes qui étaient entrées doucement avec lui.
Comme on n'oublie jamais ce qui a vivement amusé, je me ressouviens parfaitement de ce couplet , que voici :
Dans mon alcôve Je m'arracherai les cheveux ( bis ) ; Je sens que je deviendrai chauve Si je n'obtiens ce que je veux
Dans mon alcôve.
Après un moment de recueillement je répondis, sur le même air, par cet impromptu ; il faut savoir, pour le comprendre, que M. de Balincour n'avait presque pas de cheveux.
Dans votre alcôve Modérez l'ardeur de vos feux ( bis) ;
Car, enlin, pour devenir chauve Il faudrait avoir des cheveux Dans votre alcôve.
Ma réponse excita un rire général ; elle eut le plus brillant succès ! On appcwta des lumières. IMadame de Balincour et madame de Ranché , sœur de son mari , ime charmante et jolie personne , se jetèrent sur mon lit ; INI. de Balincour et le reste de la compagnie s'établirent en cercle autour du lit ; on causa, on dit mille folies jusqu'à trois heures du matin. Alors 1\I. de. Balincour disparut , et revint un moment après en garçon pâtissier, tenant une immense corbeille pleine de pâtisseries, de confitures sèches et de fruits. On fit un réveillon qui dura jusqu'cà cinq heures , parce que M. de Balincour passa plus de trois quarts d'heure à nous proposer toutes sortes de divertissements, des violons, la lanterne magique, les marionnettes, etc. Enfin on me laissa dormir; je ne me réveillai qu'à midi et par de nouvelles gaietés de M. de Balincour. jM. de Genlis vint me chercher; on le retint avec moi , et d'autorité on nous garda cinq jours pleins. M. de Genlis , secondant parfaitement 31. de Balincour, fit vingt couplets de chansons; il se déguisa de mille manières; on dansa; on alla aux spectacles, à la foire, à la halle; onjouaàdespetitsjeux;oii fit de la musique , on se divertit sans relâche. .Te n'ai jamais passé cinq jours de suite aussi turbulents. Le maréchal de Balincour et le maréchal de Biron furent les témoins de toutes nos folies et s'en amusèrent beaucoup. Le maréchal de Biron avait dix-sept ou dix-huit ans de moins que le maréchal de Balincour : il avait soixante-neuf ou soixante-dix ans; on ne lui en aurait pas donné plus de cinquante-cinq. Il avait une taille majestueuse , une très-belle figure , et l'air le plus noble et plus imposant que j'aie vu. On ditdeBrutus qu'il fut le dernier dos Romains, on peut dire du maréchal de Biron qu'il fut en France le dernier fanatique de la royauté. 11 n'avait de sa vie réfiéchi sur les diverses sortes de gouvernements et sur
4$6 MÉMOmES
la politique ; mais il est certain qu'il était né pour représenter dans une cour, pour être décoré d'un grand cordon bleu, pour parler avec grâce , noblesse à un roi , pour connaître et pour sentir les nuances les plus délicates du respect dû au souverain et aux princes du sang, toutes celles des égards dus à un gentilhomme et de la dignité que doit avoir un grand seigneur. Le système établi de l'égalité eût anéanti toute sa science, tout son bon goût, toute sa bonne grâce. Il adorait le roi parce qu'il était roi ; il aurait pu dire ce que Montaigne disait de son ami la Boëtie : Je l'aime parce que je l'aime, parce que c'est lui et que c'est moi. Le maréchal, dans d'autres termes, faisait exactement la même déflnition de son attachement passionné pour le roi. C'était une chose plaisante , même alors , de l'entendre parler des républiques ; il regardait les républicains comme des espèces de barbares. Il avait d'ailleurs beaucoup de bon sens , une droiture et une loyauté de caractère qui se peignaient sur sa belle physionomie ; il avait montré à la guerre la plus brillante valeur ; il était adoré des gardesfrançaises dont il était colonel.
Un jour que l'on faisait devant lui l'énumération des maréchaux de France de son nom : « Vous en nommez un de trop, dit-il ; on ne doit pas compter celui qui fut infidèle à son roi. » Enfin il aimait les jeunes personnes ; il avait avec elles une galanterie chevaleresque qui donnait une idée de celle de la cour de Louis XIV , dont il avait vu , dans sa première jeunesse , les derniers moments. Il respectait le maréchal de Balincour, qui pouvait en conserver im plus long souvenir ; il enviait sa vieillesse , et en parlant de lui il disait avec admiration : // avait trente ans à la mort du feu roi 1 C'était dans sa bouche un éloge. Je trouvais un plaisir inllni à entendre causer ensemble ces deux respectables personnages ; et quand le marquis de Canillac, âgé de quatre-vingt-onze ans, se trouvait avec eux, je me croyais véritablement transportée au siècle de Louis XIV, avec lequel ]\I. le maréchal de Riche-
lieu m'avait déjà fait faire connaissance à Braisne. Ce fut ainsi que je pris , dès ma jeunesse, ce goût passionné pour la cour de Louis XIV , qui s'est encore accru depuis par mes lectures. Si j'ai su la peindre , cette brillante cour, c'est que je la connaissais parfaitement. J'aimais le maréchal de Biron , non-seulement parce qu'il m'envoyait sans cesse des figues , des abricots-pêches (les premiers qu'on ait eus à Paris) et des fleurs de son magnifique jard«i , mais parce que je m'instruisais en l'écoutant.
Je relus dans ce temps les Lettres de madame de Se c igné , celles de madame de Maintenon , les Souvenirs de madame de Caylus , les Mémoires du cardinal de Retz. C'est une lecture dont on ne se lasse point. Comme on aimait , comme ou pensait, comme on écrivait, comme on contait dans ce temps ! Que d'esprit , que de raison , que de naturel , que de grâce, quelle élévation de sentiments, et quelle sensibilité sans étalage et sans ostentation ! Que nous étions ï"rançais alors !
J'ai eu l'honneur de faire ma cour plusieurs fois à mademoiselle de Condé avant la Révolution. Aussitôt qu'elle eut vingtcinq ans on lui forma sa maison, et tout le monde fut charmé de sa figure , de sa grâce et de son esprit. Je pensais avec un plaisir extrême , en la contemplant , que mademoiselle de ]\Iars , mon ancienne amie , avoir contribué à son éducation. Elle était remplie de talents, bonne musicienne , sachant la composition , jouant d'une grande force du piano , chantant agréablement , dessinant parfaitement , et Faisant de jolis vers Un soir, chez elle , on s'amusa à jouer à un jeu où il fallait remplir des bouts-rimés ; on donna à mademoiselle de Condé
les mots suivants, yiaw/a/i/e, mnour , fuUe , vautour, qu'elle
remplit ainsi :
« îS'avoir jamais d'amant, telle est ma fantaisie;
« Je crains trop les transports du dangereux amour,
« El j'évite ce dieu, guidé par la folie,
« Comme l'oiseau timide évite le vautour. *
Je ne crois pas qu'il y ait de poëte qui eût pu remplir ces bouts-rimés d'une manière plus agréable. Avec tant d'esprit , de talent et de moyens de séduction , la méchauceté et l'envie n'ont jamais pu porter la moindre atteinte à sa réputation ; c'est que Ton connaissait sa piété, qui fut toujours celle d'un ange. A la Révolution elle se sauva en Italie ; elle se fît religieuse à Turin ; elle trouva dans ce couvent une petite orpheline, et elle se chargea de son éducation. Lorsqu'elle fut obligée de fuir de Turin , elle emmena cette enfant , qui n'avait ni parents , ni ressources ; cette jeune personne , qui a vingt ans , est aujourd'hui avec elle dans le couvent dont la princesse est abbesse (1) sous le nom de madame Louise de Condé ; cette princesse lui a donné tous ses talents. Il y a quelques mois que, madame Louise demandant à son élève si elle voulait se marier ou se faire religieuse, cette jeune personne a répondu qu'elle n'avait pas la vocation de s'engager par des voeux, mais que volontairement elle préférerait toujours une retraite où l'on ne s'occupait que de Dieu ; mais qu'elle ne se marierait point, parce que d'ailleurs elle voulait consacrer sa vie à sa bienfaitrice et ne jamais la quitter. Ainsi elle reste libre dans ce couvent -, elle joue parfaitement du piano et elle a une trèsbelle voix ; elle ne chante jamais de paroles profanes ; madame Louise a composé pour elle un gros volume de cantiques dont elle a fait la musique ainsi que les paroles ; elle dessine la figure et ne fait que des sujets saints ; enfin tous ses talents,
(1) Cette princesse vivait encore.
{iS'ote de i'auleur.)
ainsi que ceux de madame Louise, sont consacrés à la religion.
11 y avait environ onze ans que madame Récamier , étant à sa fenêtre sur !a rue, vit passer une femme qui jouait de la vielle, et qui ordonnait à uue petite fille de cinq ans et demi de danser sous la fenêtre de madame Récamier; la petite fille obéit, mais d'un air honteux et en pleurant, ce qui attendrit tellement madame Récamier qu'elle fit questionner la femme, qui répondit qu'elle n'était pas la mère de cette enfant, orpheline dès le berceau. Madame R^écamier donna de l'argent à la femme , qui consentit à lui céder l'enfant , qui avait une petite figure angélique. Madame Récamier la mit chez une honnête lingère, oii elle apprit sa religion , à lire , écrire , compter et coudre. Quand elle eut douze ans, madame Récamier la mit pour faire sa première communion dans un couvent oii elleresta quelques années ; ensuite la jeune personne demanda à y rester. Madame Récamier paya toujours sa pension et n'eu entendit plus parler; elle l'oublia. Mais elle venait d'en recevoir une lettre la plus touchante, dans laquelle cette jeune personne , qui avait seize ans et demi, la remerciait avec la plus \i\e sensibilité de l'avoir retirée de la rue et de lui avoir donné de l'éducation et de bons principes ; elle finissait en lui annonçant qu'elle était au comble du bonheur , que son noviciat venait de finir, et qu'elle avait prononcé ses vœu\ le matin.
Quand on songe à ce que cette enfant aurait été sans madame Récamier et à ce qu'elle est, on ne saurait trop admirer cette excellente action.
J'étais chargée d'une commission pour M. d'Aligre (t), Pair de France , et, comme il s'agissait d'une bonne action , j'étais sùrcM'ètrc bien accueillie. 11 vint chez moi à ce sujet, et écouta avec intérêt ce qu'on m'avait prié de lui dire ; ensuite il me parla avec détail des établissements de charité qu'il comptait l'aire, entre autres un hospice pour les mutilés. Je le priai d'y joindre une salle pour les pauvres enfants rachitiques et bossus, car j'y pensais toujours. Je m'intéresse particulièrement aux bossus, ayant trouvé un moyen très-simple de les redresser, en leur faisant tirer la corde d'une poulie à laquelle est un seau (1). J'ai eu cette invention d'après l'observation faite à la campagne qu'aucune servante tirant de l'eau depuis enfance n'est bossue; j'ai détaillé cette invention dans les Leçons d'une Gouvernante. M. d'Aligre m'apprit qu'il possédait la terre de Saint- Aubin, qui appartenait jadis à mon père, et dans laquelle j'ai passé
Cl) M. le marquis d'Aligre, nommé Pair de France au mois d'août I8I5 et membre du conseil des prisons. Détenu en 1793 , il a échappé aux fureurs de ces temps d'extermination , et devint par la suite membre du conseil général du département de la Seine.
(I) L'exercice de In poulie. M. Tronciiin l'avait imaginé et pratiqué jadis avec succès pour redresser les tailles d'enfants contrefaits. Il me conta ce fait il y a treize ans, et dès ce moment j'appliquai celte idée à l'éducation. Cette poulie, attachée au plancher, est parfaitement semblable à celle d'un puits; seulement, au lieu de mettre un seau à la corde, on V attache un sac de peau rempli de sablon. J'ai fait placer autour de cette poulie, fixée contre le lambris, une basiusirade fermée, pour prévenir les accidents que pourrait causer la chute des poids. 11 faut, pour cet exercice, que l'enfant soit bien posé d'aplomb, que ses pieds soient l'un contre l'autre, qu'il ne s'élève jamais sur leurs pointes en tirant la poulie, et qu'il ne laisse pas glisser la corde dans ses mains en descendant le poids. A la campagne on faisait cet exercice sur de véritables puits, placés dans les petits jardins des enfants, c'est-à-dire un grand tonneau rempli d'eau, au-dessus duquel était posée la poulie. On tirait de l'eau pour arroser son jardin, et, comme on ne pouvait pas augmenter la grosseur des seaux, parCe(|u'il fallait qu'ils fussent proportionnés à la petitesse du puits, j'avais imaginé de faire mettre à ces seaux un double fond, dans lequel on pouvait glisser des poids. (!Votc de l'attlcur.)
mon enfance jusqu'à ma douzième année. Je savais que cette terre avait passé entre les mains de M. de La Tour, intendant d'Aix; mais j'ignorais qu'à sa mort sa fille, qui est aujourd'hui madame d'Aligre, en eût hérité. On a bâti un nouveau château, on a abattu l'ancien, à l'exception d'une seule tour qui faisait partie de mon appartement, et dans laquelle je couchais. La tradition a conservé ce souvenir, et madame d'Aligre n'a pas voulu que cette tour fût abattue ; ce qui est d'autant plus aimable pour moi que je n'ai eu ce détail que par hasard. C'était de cette tour que j'échappais par la fenêtre à la vigilance de mademoiselle de ]Mars, pour aller donner des leçons d'histoire de France aux petits polissons qui ont formé ma première école, et qui m'écoutaient au pied d'un mur, sur le bord d'un étang, tandis que je les haranguais du haut d'ime terrasse. Je parlai beaucoup de Saint-Aubin à M. d'Aligre; il m'assura qu'il y avait encore des vieillards qui se souvenaient de m'avoir vue. J'espérai que parmi ces vieillards il se trouverait quelquesuns de mes disciples ; je crains bien qu'ils n'aient oublié mes leçons et les vers de tragédies qu'ils déclamaient en patois bourguignon. Quant à moi , soixante-quatre ans écoulés depuis cette époque ne m'avaient rien fait oublier de ce qui regarde Saint-Aubin et Bourbon-Lancy. J'étonnai bien M. d'Aligre par ma mémoire à cet égard ; il me conjura d'aller , dans le cours de l'automne prochain, lui faire une visite à Saint-Aubin. Rien au monde ne m'eût été plus agréable ; mais les joies de la terre sont finies pour moi, et je suis bien persuadée que je n'aurai jamais celle-là. Oh ! que de sensations j'éprouverais, que de pensées à la fois douces et mélancoliques j'aurais en me retrouvant dans ces lieux chéris où s'écoula mon heureuse enfance ! Alors l'avenir était tout entier à moi ; j'étais loin de prévoir combien il serait orageux. Que de regrets et de repentirs se mêleraient aux touchants souvenirs de ce temps de paix, d'innocence, d'espérance et de bonheur ! Combien de fois je répéterais que nous faisons nous-mêmes notre destinée , et
442 MÉMOIItES
que , si la mienne n'a pas été plus heureuse , c'est que je l'ai gâtée par mou imprudence et mes fautes! Ces idées sont tristes, mais elles donnent du courage ; qui oserait se plaindre des peines qu'on a méritées? Au reste, malgré ces pénibles retours sur moi-même, je trouverais un charme infini à revoir Saiut-Aubin. Mais cette idée s'anéantit auprès de celle du voyage de la Terre-Sainte ; car j'avais le projet formel d'en faire le pèlerinage sous quelques mois; c'était là que tous mes vœux me transportaient. Je jouais presque tous les jours de la harpe, et un soir j'en jouai avec délices ; je commençai la composition (paroles et musique) du morceau que je voulais jouer dans /a maison de David, si Dieu me faisait la grâce d'aller à Jérusalem.
11 y avait plus de douze ans que je n'avais essayé de former un son, et je retrouvai une voix très-juste et très-douce, mais en chantant de la tête, ce que je ne faisais pas jadis; ma grande et belle voix était tout à fait naturelle.
J'aime, en terminant ces Mémoires, à me rappeler, on le voit, les souvenirs de ma jeunesse. Je voudrais surtout, au profit de la société nouvelle, lui donner une idée de ce qu'était la haute société d'autrefois, à l'époque de mon entrée dans le monde. J'y étais très-houorablement placée depuis mon mariage, mais je n'avais jamais été à l'Ile- Adam, et pour une jeune personne c'était un début. jMadame la comtesse de Boufflers et la maréchale de Luxembourg, toutes deux célèbres par leur esprit et par le bon goût de leur ton et de leurs manières, amies intimes de M. le prince de Conti, passaient à l'Ue- Adam toute la belle saison. La comtesse de Boufflers était l'une des plus aimables personnes que j'aie connues; elle avait dans l'esprit je ne sais quelle contrariété qui lui faisait soutenir des opinions extraordinaires et quelquefois extravagantes : elle
était trop ennemie des lieux communs. Cette aversion , jointe à beaucoup d'esprit, la rendait très-piquante, mais lui donnait à tort la réputation d'avoir l'esprit faux ; au reste , sa conversation était amusante et remplie d'agréments. Elle aimait à faire valoir les autres, et c'était avec un naturel et une grâce que je n'ai vus qu'à elle. La comtesse Amélie, sa belle-fille, qu'elle aimait passionnément, âgée alorsdedix-sept-ans, n'avait rien de remarquable. Sa belle-mère contait d'elle des mots charmants qu'elle seule avait entendus ; mais depuis la mort de la comtesse de Boufflers on n'en a plus cité.
Il y avait toujours à demeure à l'Ile- Adam un vieillard fort aimable, ^ï. de Pont-de-Veyle. Tous les soirs, à la fin du souper, yi. le prince de Conti lui demandait de chanter des impromptus sur toutes les jeunes dames qui étaient à table. Il faisait ces couplets en vers blancs. Il y avait de la galanterie sans fadeur et de la grâce ; mais cela était embarrassant pour les jeunes dames; il paraissait bien difficile alors d'avoir un bon maintien pendant ces espèces d'éloges publics, quoiqu'ils eussent une petite tournure épigrammatique (I).
M. le prince de Conti était le seul des princes du sang qui eût le goût des sciences et de la littérature , et qui sût parler en public. Il avait une beauté, une taille .et des manières im-
(ii Les femmes se sont aguerries depuis avec les louanges données publiquement; on les y avait accouluoiées dans les pensions dès leur enfance.
L'usage établi dans les collèges de donner publiquement des prix aux écoliers est utile et bon, puisque les hommes , destinés à jouer de grands rôles dans la société, sont faits pour aimer la gloire; mais ce même usage est très-déplacé dans les éducations de jeunes lilles, dont les vertus caractéristiques doivent être la réserve et la modestie; tout ce qui peut élendre, exalter leurs prétentions, est en opposition avec leur destination naturelle, et par conséquent pernicieux ; aussi ne les couronnc-l-on publiquement que dans les pensions formées depuis la Révolution, c'est a dire depuis que toutes les idées morales ont été bouleversées, et depuis Vabolissenienl de toutes les règles du bon goût et des convenances.
{NuU de l'auteur. )
444 MÉMOIBES
posantes ; personne ne sut dire des choses obligeantes avec plus de flnesse et de grâce , et, malgré ses succès auprès des femmes, il était impossible de découvrir en lui la plus légère nuance de fatuité. Il fut aussi le plus magnifique de nos princes; on était chez lui comme chez soi. Dans les grands voyages de l'Ile- Adam, chaque dame avait dos chevaux et une voiture à ses ordres , et, n'étant obligée de descendre dans le salon qu'une heure avant le souper , elle était maîtresse de donner à dîner tous les jours dans sa chambre à sa société particulière. Comme le prince ne dînait point , il voulait épargner aux femmes la peine de descendre dans une salle à manger et Teunui de s'y trouver avec cent personnes. La représentation était réservée pour le soir ; mais on jouissait durant toute la journée d'une liberté parfaite et du charme d'une société intime. Quel dommage que ce prince aimable ait eu l'étrange manie d'affecter quelquefois un despotisme et une dureté qui n'étaient nullement dans son caractère ! Voici un trait dont j'ai été témoin. Un jour que nous passions d'un salon dans une pièce voisine pour aller entendre la messe, M. de Chabriant arrêta jM. le prince de Conti pour lui demander ses ordres sur un braconnier qu'on venait de prendre. A cette question M. le prince de Conti, élevant extrêmement la voix, répondit froidement • Cents coups de bâton et trois mois de cachot; et il poursuivit son chemin avec l'air du monde le plus tranquille. Ce sang-froid, uni à cette cruauté, me fit frémir. L'après-midi, me trouvant auprès de M. de Chabriant, il me fut impossible de ne pas lui parler du pauvre braconnier et de l'arrêt barbare prononcé par le prince. « Bon! dit en riant M. de Chabriant, il ne parlait que pour la galerie; je connais cela; jamais un seul de ces ordres tyranniques , donnés en public , n'a été exécuté ; et, quant au braconnier qui vous intéresse, il sera seulement banni de nie- Adam pour deux mois, et pendant ce temps monseigneur prendra secrètement soin de sa famille , qui est trèsnombreuse. Voilà l'ordre qu'il m'a donné tout bas en sortant
de la messe. — Quoi ! repris-je , ce n'est point un premier mouvement de colère qui lui fait prononcer ces odieuses sentences ? — IN'on; c'est seulement une préteiition : il veut de temps en temps paraître redoutable et terrible. »
On a trop loué M. le prince de Conti sur ce qu'on appelait alors du caractère. Cette louange était eni\Tante pour un prince de la maison de Bourbon; c'est la seule (depuis M. le Régent) que la flatterie n'ait pu prodiguer , et, pour le mériter, M. le prince de Conti jouait le tyran, tandis qu'au fond de l'âme il était rempli d'humanité.
Je trouvais au prince de Conti une très-belle représentation, une majestueuse et belle figure, et beaucoup d'esprit ; mais je n'ai jamais pu m'accoutumer à lui, ni vaincre l'embarras qu'il m'inspirait; il y avait dans sa manière de regarder quelque chose de scrutateur qui me déconcertait. Malgré les préventions de mesdames de Luxembourg et de Boufflers en ma faveur, il me trouva bien médiocre. Aussi, quand ^I. de Donézan lui dit que je jouais les proverbes d'une manière extraordinaire, il ne voulait pas le croire. Il fut décidé que nous en jouerions. On fit faire un petit théâtre portatif que l'on mit dans la salle à manger, et nous répétâmes le Savetier et le Financier; il n'y avait que trois personnages : le financier, le savetier et sa femme. Je faisais ce dernier rôle, et M. de Donézan celui de savetier, avec une perfection qui ne laissait rien à désirer. Ma tante ne m'avait jamais vue jouer de proverbes, car je n'en avais joué qu'une seule fois avec jM. de Donézan chez madame de La Reynière, et seulement devant quatre ou cinq personnes. Nous eûmes un succès prodigieux ; la timidité silencieuse que j'avais habituellement donna quelque chose de merveilleux à ce succès. Dans une dernière scène je fis pleurer et rire ; l'enthousiasme de M. le prince de Conti fut extrême. Il fit promettre à M. de Genlis de me faire peindre dans ce costume de savetière tenant un panier plein d'oignons ; on m'a peinte en effet avec cet habit ; je ne sais ce que ce portrait est devenu. Ou
446 MEMOIAES
nous fit jouer quatre jours de suite ce.proverbe. La maréchale et madame de Boufllers furent charmantes pour moi dans cette occasion ; elles avaient Tair de triompher de mes succès, et répétaient que, pour jouer ainsi de tête, il follait avoir beaucoup d'esprit; ce qu'il laut surtout, c'est du naturel. M. le prince de Conti essaya encore de causer avec moi , mais en vain ; mon malaise avec lui était invincible. Toutes les femmes, et particulièrement ma tante, voulurent aussi jouer des proverbes, et demandèrent des leçons à M. de Donézau , qui assura qu'il ne m'en avait donné aucune , et que dès la première fois j'avais joué ainsi.
On arrangea plusieurs proverbes. 3Iadame de Montesson et madame de Sabran (dame de madame la princesse de Conti) (1) prirent des rôles, et jouèrent, non pas d'une manière passable, mais ridiculement. Elles le sentirent , et leur humeur fut extrême. ^ladame de Sabran montra la sienne comme une enfant : après les proverbes elle pleura de dépit. Cette scène fut étonnante et me confondit. Madame de Sabran, qui m'avait montré jusque-là une grande bienveillance , devint mon ennemie : j'en ai eu beaucoup par la suite pour des causes aussi frivoles. On cessa de jouer des proverbes , au grand regret de M. le prince de Conti, de la maréchale, de madame de Boufflers et de M. de Donézan ; mais on joua la comédie. Je n'avais que deux rôles insignifiants, celui d'amoureuse dans V Impromptu de campagne, et celui d'Isabelle dans les Plaideurs; mais, pour m'entendre chanter et jouer de la harpe, ]M. de Pont-de-Veyle fit un divertissement, les Noces d'Isabelle, dans lequel je jouai une sonate de harpe et je chantai de fort jolis couplets.
Madame de Montesson jouait, à mon gré, fort mal la comédie , parce qu'en cela comme en toute chose elle manquait
(I) Non celle qui^ si bonne, si aimable et si spirituelle, a épousé en secondes noces le chevalier de Boufflers.
(A'o/e de l'auteur.)
de naturel ; mais elle avait beaucoup d'habitude, et l'espèce de talent d'une comédienne de province parvenue par son âge aux premiers emplois, et n'ayant que de la routine. Le comte, depuis duc de Guignes, était de ce voyage; il passait pour être l'un des hommes de la cour les plus brillants et les plus aimables; sa figure et sa taille n'avaient de remarquable qu'une extrême recherche de coiffure et d'habillement. Toute sa réputation d'esprit tenait à une sorte à'espionnage de toutes les petites choses ridicules et de mauvais ton, qu'il contait en peu de mots d'une manière plaisante , qu'il dénonçait à la maréchale de Luxembourg, et dont il se moquait fort agréablement avec elle et madame de Boufflers ; mais ce genre de moquerie n'attaquait jamais la réputation, il ne tombait que sur des niaiseries. Le duc de Guignes avait des talents agréables ; il était bon musicien et jouait fort bien de la flûte. Un autre homme de ce temps qui avait aussi de grands succès auprès des femmes était le comte de Chabot ; il n'était ni beau, ni de la première jeunesse ; il ne parlait jamais tout haut ; il bégayait , ce qu'on trouvait en lui une grâce; il avaft une galanterie mystérieuse qui ne s'exprimait que par des petits mots assez fins, toujours dits à demi-voix; elle était un peu banale, car elle s'adressait à presque toutes les jeunes personnes , mais elle ne paraissait j)as l'être, parce qu'elle était toujours confiée tout bas à l'oreille, et avec un air de sentiment et de vérité qui avait quelque chose de séduisant. Son frère, le vicomte de Jarnac, était l'homme le plus poli de la cour ; il avait la manie des arts et une grande magnificence ; ses manières étaient nobles et sa figure assez belle, mais il manquait de grâce. Je revis avec un grand plaisir, à l'IlcrAdam, la jeune comtesse de Coigny, auparavant mademoiselle de Roissy, avec laquelle j'avais été fort liée au couvent du Précieux-Sang. Elle avait de la singularité, mais de l'esprit et de bons sentiments. Nous renouvelâmes connaissance ; elle me conta qu'elle avait la passion de l'auatomie, goût fort extraordinaire dans une jeune femme de
dix-huit ans. Comme je m'étais un peu occupée de chirurgie et de médecine, et que je savais saigner, madame de Coigny aimait beaucoup à causer avec moi (1). Je lui promis de faire un cours d'auatomie, mais non pas, comme elle, sur des cadavres. La fameuse mademoiselle Biron (2) , qui logeait à l'Estrapade , près du cul-de-sac Saint-Dominique, est la première qui ait fait, avec de la cire et des chiffons, des sujets entiers anatomiques, ce qu'elle exécutait avec une véritable perfection ; c'est chez elle que je fls à plusieurs reprises un cours d'anatomie. Elle modelait ses tristes imitations sur des cadavres qu'elle avait dans un cabinet vitré au milieu de son jardin ; je n'ai jamais voulu entrer dans ce cabinet, qui faisait ses délices , et qu'elle appelait son petit boudoir.
Madame la comtesse d'Egmont la jeune , fille du maréchal de Richelieu , chez laquelle j'avais soupe plusieurs fois avec madame de IMontesson, vint cette année à l'Ile- Adam; elle était encore d'une figure charmante, malgré sa mauvaise santé ; elle n'avait alors que vingt-huit ou vingt-neuf ans , et le plus
(1) C'est elle qui fat mère de madame de Fleury, et qui a divorcé- La
comtesse de Coigny mourut très-jeune. On prétend que sa passion pour
l'anatomie contribua à sa mort , en lui faisant respirer un mauvais air.
On assurait dans le temps qu'elle ne voyageait jamais sans avoir dans la
vache de sa voiture un cadavre.
{?iute de l'auteur. )
(2) Celle demoiselle, qui s'appelait Biberon , était lille d'un chirurgien; elle avait alors cinquante. ans. Elle avait eu toute sa vie une véritable passion pour l'anatomie; elle suivit pendant longtemps des cours de dissection dans différents amphithéâtres , et prit une connaissance parfaite des diverses parties du corps humain. Elle composa des pièces artilicielles ((ui représentaient si bien la tête, les poumons, le cceur, etc., qu'on avait peine à les distinguer des objets naturels. Le chevalier Pringle, en considérant ces imitations de la nature, dit à mademoiselle, Bilieron : « Il n'ij manque que la puanteur. « Cette demoiselle modeste et dévote, vivait d'une petite rente de douze à quinze cents livres. Elle avait, dit Grimm , beaucoup de netteté dans les idées, et faisait ses démonstrations avec autant de clarté que de précision.
( ISote du premier éditeur.)
joli visage que j'aie vu. Elle faisait beaucoup trop de mines , mais toutes ses mines étaient jolies. Son esprit ressemblait à sa figure ; il était maniéré et néanmoins rempli de grâce. Je crois que madame d'Egmont n'était que singulière et non affectée; elle était née ainsi. Elle a fait beaucoup de griuides passions. On pouvait lui reprocher un sentiment romanesque qu'elle a conservé longtemps ; mais ses mœurs ont toujours été pures. Les femmes ne l'aimaient pas ; elles enviaient le charme séduisant de sa Ggure ; elles ne rendaient nulle justice à sa bonté, à sa douceur; et, comme ou pouvait la critiquer en mille choses, on ne l'épargnait pas dans ce qu'on pouvait blâmer. Telle était la société d'autrefois. Je n'ai jamais entendu faire autant de petites moqueries qu'on en faisait sur madame d'Egmont, ce qui ne m'empêchait ni de la rechercher, ni de l'accueillir, ui de la trouver charmante .
riN DES MEMOIAES.
2/BLiOTH£CA