‹ Mémoires de madame de GenlisChapitre 19 sur 20 · M ÉMOI RIS · texte numérisé non relu

M ÉMOI RIS

petits ouvrages de main que je sais faire , et jo les lui donnai. 11 les fit arranger dans les compartiments d'une charmante boîte faite exprès, grande comme un grand nécessaire, et qu'il portait toujours avec lui dans ses voyages. Attaché au service de France, il fit la campagne de Russie. Il y perdit tous ses bagages; mais il avait pris tant de précautions pour la boîte qui contenait mes ouvrages qu'il ne la perdit point , et ce fut la seule chose qu'il conserva. On ne regrette pas le temps que l'on a donné à l'amitié, quelque frivole qu'en puisse être l'emploi, quand il est apprécié ainsi. La conduite de l'empereur de Russie avec lui, à la première Restauration, a été si magnanime que je ne puis m'empècher d'en rapporter ici quelques traits. ]\I. de Kosakoski possède de très-grands biens en Pologne ; persuadé que Napoléon rétablirait la dignité de son pays, il s'était attaché à lui par cette seule idée. Après la prise de Paris , il le suivit et resta avec lui tout le temps qu'il passa à Fontainebleau ; il ne le quitta qu'au' moment où il monta en voiture pour aller à l'Ile d'Elbe; ensuite IM. de Kosakoski revint à Paris, où on lui déclara que tous ses biens étaient confisqués. Alors il résolut d'aller lui-même en solliciter la restitution de l'empereur de Russie ; il se présenta à l'audience de ce prince , qui , lorsqu'on le lui eut annoncé , lui demanda s'il était vrai qu'il eût "suivi Isapoléon à Fontainebleau. «Oui, Sire, répondit M. de Kosakoski, et jusqu'à l'instant de son départ; et s'il m'eût demandé de le suivre, je l'aurais suivi sans hésiter. » L'empereur loua cette réponse et demanda à M. de Kosakoski ce qu'il désirait de lui. « Sire , répondit M. de Kosakoski, la restitution de mes biens en Pologne. — Ils vous seront rendus, » reprit l'empereur. Et en effet l'empereur donna sur-le-champ des ordres , et tous les biens furent restitués.

Une autre étrangère, bien charmante, et qui a été pour moi remplie de bontés , est madame la duchesse de Courlande ; on ii'a jamais eu plus de charmes , par la figure, le caractère et

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les manières ; je rapporterai à son sujet une anecdote assez curieuse. L'impératrice avait une énorme quantité de lettres de Bonaparte , écrites de sa maiu , et adressées à Joséphine ( déjà sa femme) durant ses campagnes d'Italie et pendant son séjour à Turin ; elle avait laissé traîner et avait même oublié a cassette ouverte qui les renfermait. Un valet de chambre infidèle les recueillit à son insu, et imagina, je ne sais comment, de les offrir à madame de Courlande. Elle me confia ces lettres pour en prendre copie: je les lus avec avidité , et je les trouvai toutes différentes de ce que j'aurais imaginé (!)•

Voici un mot charmant que je trouvai dans une de ces lettres : Bonaparte reprochait à Joséphine la faiblesse et la frivolité de son caractère, et il ajoutait : « La nature t'a fait une âme de çlentelle, elle m'en a donné une d^acier. » La phrase vulgaire est une âme de coton. « 11 y avait de la galanterie et du bon goût à substituer à cette expression grossière le mot dentelle, qui du moins offre une image délicate et jolie.

Les lettres étaient d'une écriture fort difficile à lire, mais cependant j'en vins parfaitement à bout ; ces lettres étaient spirituelles et touchantes. On n'y voyait point d'ambition , et elles exprimaient une extrême sensibilité ; elles prouvaient que Bonaparte avait eu pour sa femme la passion la plus vive et la plus tendre.

J'aime à revenir sur les souvenirs de ma jeunesse; en voici d'assez particuliers.

M. le duc d'Orléans m'a conté la manière dont il devint

(1) L'éditeur de ces Mémoires possède une copie de ces lettres curieuses, €t se propose de les publier incessamment.

[Sole du premier éditeur.)

îiiiioureux de ma tante; elle est plus singiilicrc que romanesque. 11 la trouvait charmante , me dit-il , mais ils étaient fort cérémonieusement ensemble. Loin d'en être a;noureux , il était dans ce moment occupé d'une autre femme ; c'était au premier voyage qu'elle fit à Villers-Coterets. Un jour, à" la chasse du cerf dans la forêt , madame de ]Montesson était à cheval; M. le duc d'Orléans se trouva auprès d'elle dans un moment oij la chasse allait tout de travers, et où l'autre femme, qui suivait aussi la chasse à cheval, était assez loin dans une autre allée. Uu des chasse. irs proposa à M. le duc d'Orléans d'attendre là quelque; minutes , pendant qu'il irait on avant prendre quelques informations sur le cerf et les chiens ; M. le duc d'Orléans y consentit , et il descendit de cheval avec ma tante, pour aller s'asseoir à quelques pas, à l'ombre, dans un endroit qui leur parut joli. M. le duc d'Orléans était fort gras , la chaleur était étouffante ; le prince , en nage et très-fatigué, demanda la permission d'ôter son col ; il se met à l'aise , déboutonne son habit , souffle , respire avec tant de bonhomie, d'une manière et avec une figure qui paraissent si plaisantes à ma tante , qu'elle fait uu éclat de rire immodéré en l'appelant gros père; et ce fut, dit M. le duc d'Orléans , avec une telle gaieté et une telle gentillesse que de ce moment elle lui gagna le cœur, et il en devint amoureux. C'est un effet sur avec les princes que celui d'une familiarité imprévue, placée avec grâce à la suite d'une conduite respectueuse et réservée. Cette origine d'une grande passion n'en est pas moins singulière. Ce trait-là n'est pas du siècle de Louis XIV, mais le goût déjà quelquefois n'avait plus la même noblesse et la même élégance.

Les lettres de M. le duc d'Orléans à ma tante, pendant sou voyage en France, ne furent pas satisfaisantes; il y en eut une surtout qui blessa tellement ma tante qu'elle m'écrivit qu'elle voyait bien que M. le duc d'Orléans n'avait nullement les sentiments qu'elle lui avait crus. Ma tante ne pouvait cacher

son déi)it ; dans cotte lettre, elle disait, en pariant de M. le duc d'Orléans, cet homme léger; je ne pns nrempêcher de rire de cette expression, si impropre au moral ainsi qu'au physique. IM. le duc d'Orléans s'amusait d'une intrigue et ne la dénouait jamais le premier; tant qu'on restait auprès de lui et qu'on l'ecoutait , il ne se détachait point ; il était en amour comme un bon soldat qui demeure fidèlement à son poste , et qui ne le quitte que lorsqu'on lui donne son congé ; mais, quand il n'y avait plus de poste, il oubliait facilement et changeait de service sans regret et sans chagrin. Jamais , dans toute sa ^ ie , il n'a été véritablement amoureux. Si, dans le moment dont je parle , une femme un peu aimable eût voulu prendre la place vacante par l'absence , rien au monde n'eût été plus facile. J'écrivis à ma tante pour lui dire qu'elle était toujours adorée, et en même temps"pour l'exhorter à ne pas prolonger son absence; elle suivit ce conseil.

Je reçus pendant plus d'un mois , avec assiduité , les visites de M. le duc d'Orléans. Durant ce temps, il y eut à la cour une fête, un grand bal masqué, je ne me rappelle plus à quelle occasion. ]M. le duc d'Orléans me demanda d'engager madame de Puisieux à m'y mener, et il m'y donna rendez-vous. Je n'ai jamais vu tant de monde réuni qu'il y en eut à ce bal. J'y allai eu domino paré , avec seulement un petit masque qui ne cachait que les yeux et le nez; on appelait cela un loup. Madame de Puisieux mena avec moi madame de Saint-Chamand, sa nièce, et le marquis de Bouzoles, pour nous donner le bras. Nous nous établîmes sur une banquette , dans la salle où il y avait le moins de monde. Au bout d'une demi-heure, INI. le duc d'Orléans, très-masqué, en domino noir, nous arriva; il n'ét^iit pas difficile à reconnaître dans ce déguisement -. il avait la forme d'une grosse tour. Il proposa de me mener daus les autres pièces, en promettant de me ramener dans une heure. Je me mis sous sa garde , et, comme nous cheminions ensemble, un masque, en jetant les yeux sur lui, s'écria : Laissez

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passer la cathédrale de Reims; oc qui cxcito un rire générai, et même celui de M. le duc d'Orléans, qui dit que cette ressemblance respectable était excellente dans une telle foule. En effet, nous traversâmes heureusement deux grandes pièces; mais au milieu de la troisième , qui précédait celle où se trouvait la famille royale, on m'arracha subitement du bras de M. le duc d'Orléans. Je fus emportée par le flux et le reflux , car beaucoup de gens voulaient retourner sur leurs pas ; c'était même le plus grand nombre. Je me trouvai poussée, ballottée, pressée , enlevée ; mes pieds ne touchaient plus la terre. Dans cette extrémité, je cherchais e*n vain des yeux M. le duc d'Orléans; je l'avais absolument perdu de vue. Ma frayeur était au comble , lorsque tout à coup un domino bleu , très-grand et très-svelte , force tous les obstacles , se précipite vers moi , me saisit comme un mannequin, m'eutraiue , et, avec une impétuosité qui ressemblait à la fureur, me transporte 'dans la salle royale, où l'on était assez à l'aise. J'avais perdu toute envie de danser et de regarder; je m'appuyai contre le lambris ; j'étais prête à me trouver mal. EnCn je reprends ma respiration ; je veux exprimer ma reconnaissance à mon libérateur ; il me répond, et je reconnais le vicomte de Custines, le beaufrère de mon amie, arrivé depuis huit jours de la Corse ( oùje l'avais envoyé, comme on la vu déjà dans ces Mémoires, p. 1 29 ), et où il s'était distingué par le plus brillant courage. Cette reconnaissance ne me fut pas agréable ; j'en détaillerai les raisons. C'est le seul événement de ma vie en ce genre que je conterai ; mais cette histoire est si morale que je ne dois pas l'omettre; d'ailleurs on verra par le dénouement que ce n'est pas la vanité qui a pu m'engager à faire ce singulier récit.

Lorsque je fus un peu remise de ma frayeur, je demandai à être reconduite auprès de madame de Puisieux ; nous ne retournâmes point d'où nous venions ; le vicomte me fit passer d'un autre côté par des dégagements. Tvous y trouvâmes une jolie femme de Bordeaux, nommée madame Rousse de

Corso, que l'on rapportait blessée, sans connaissance, comme d'un champ de bataille , de la foule horrible où nous avions passé. Cette pauvre jeune femme était tombée, on l'avait foulée aux pieds ; elle était dans un état pitoyable. On appela un chirurgien , et elle fut saignée dans les appartements mêmes. Cette vue me fit frémir, et je fis grand i)laisir au vicomte de Custines, qui voulait m'empécher de m'arrèter près d'elle , en lui disant que je voulais regarder tout ce que je lui devais. yi. le duc d'Orléans partit pour Villers-Cotorets le 6 mai , et madame de Paisieux , quelques jours après , m"y mena pour y passer douze jours. Nous y trouvâmes beaucoup de monde , entre autres la marquise de Boufflers , mère du fameux chevalier de Boufflers; elle était spirituelle et piquante. Sa fille, madame de Cussé , qu'on a depuis appelée madame de Boisgelin, n'était ni l'un ni l'autre, ce qui, dans cette famille, avait l'air d'une distraction. Le comte de Maillebois était à ce voyage ; il passait pour avoir beaucoup d'esprit ; je ne m'en suis jamais aperçue, et il me paraissait ennuyeux. M. de Castries, depuis maréchal de France en était aussi; j'aimais beaucoup ses manières et sa conversation ; il avait dans l'esprit de l'agrément et de la solidité , une envie de plaire douce et calme , sans empressement, sans frai?, sans agitation , qui n'annonçait que la bienveillance , et non l'amour-propre qui veut briller et faire des conquêtes.

Le baron de Bezenval, que j'avais déjà rencontré mille fois dans le monde , était de l'âge de 1\L le duc d'Orléans, mais il avait encore une figure charmante et de grands succès auprès des femmes. D'une ignorance extrême , et hors d'état d'écrire passablement un billet, il n'avait précisément que l'esprit qu'il faut pour dire des riens avec grâce et légèreté. On l'accusait d'être méchant; il était irréfléchi et sans principes; il avait de l'obligeance dans les procédés , quand son intérêt ne s'y o|)posait pas , et de la bonhomie dans la société , avec les gens auxquels on ne pouvait donner de ridicules ; un air ouvert,

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du uaturel , une grande gaieté le rendaieut fort aimable (1).

Le marquis du Chàtelet et sa femme étaient aussi de ce voyage. La marquise du Chàtelet était l'uue des plus estimables personnes de la cour, et l'on peut dire la même chose de son mari. Si l'on eût ajouté foi à ce qu'on disait de la naissance de M. du Chàtelet, on se serait étonné de trouver en lui tant de douceur et un esprit si peu brillant , mais cet esprit était juste ; M. du Chàtelet avait une belle àme , et la fidélité de son amitié pour le duc de Choiseul a donné uu bel exemple à la cour. Monsieur et madame de la Vaupalière passèrent aussi à Villers-Coterets tout le temps que nous y séjournâmes. Sans la passion du jeu, i\L de la Vaupalière aurait été fort aimable; lejeu étaità la fois pour lui le bonheur et sa seule affaire. Il aurait dégoûté nos romantiques de la réoerie, qu'ils aiment tant ; il était excessivement rêveur, mais il ne rêvait qu'au jeu Sa femme était charmante , quoiqu'elle eût plus de quarante ans ; elle avait des grâces qui ne vieillissent point , du naturel, delà naïveté dans l'esprit, de l'originalité, et le caractère le plus égal et le plus aimable.

Je connus là tout l'avantage d'avoir pour mentor une personne qui a un véritable désir de faire valoir celle qu'elle mène dans le monde. J'eus beaucoup de succès, non pas seulement pour la harpe , le chant et les proverbes , mais on loua mon esprit, ma conversation (qui pourtant étaient fort ordinaires ). Quand je voulais, le soir, suivant ma coutume , me retirer à onze heures, on me retenait de force ; on relevait avec éloge ce que je disais, on en citait des traits le lendemain, et le plus souvent ces prétendus bons mots n'en valaient pas la peine. Je devais tous ces succès à madame de Puisieux et à M. le duc d'Orléans , qui ne tarissait pas sur les récits de mes gentillesses. On eut peine à nous laisser partir au bout de douze jours.

(I) Les Mémoires qu'on a publiés sous son nom sont entièrement de la cumpositùm de M. le vicomte de Ségur, mort à Barèges.

( iSole de Vautenr. )

J'avais beaucoup parlé de ma tante à M. le duc d'Orléans, en nous promenant sur la terrasse du château de Villers-Coterets. Je remarquai qu'une lettre , qui lui annonçait qu'elle reviendrait sous trois semaines le réchauffa beaucoup pour elle ; il reprit sa passion, de peur d'être boudé. Il me promit de m'écrire, et il me tint parole.

En quittant Villers-Coterets nous n'allâmes point à Sillery. Madame de Puisieux voulait me faire connaître le Vaudreuil, la plus belle terre de la Normandie, ou, pour mieux dire, elle voulait me montrer dans ce château où l'on aimait les talents et les fêtes, et dont je ne connaissais pas la société, parce qu'elle n'était pas la sienne , du moins habituellement.

Nous ne devions rester que huit jours au Vaudreuil ;' nous y restâmes cinq semaines, et les plus agréables que j'aie passées de ma vie. Le maître du château était le président Portai , un vieillard plein d'esprit, de gaieté et de bonté, Nous trouvâmes là très-bonne compagnie, et très-disposée à s'amuser, entre autres une femme d'une beauté jadis très-célèbre, parente du président. Elle avait alors cinquante ans ; elle avait épousé en premières noces M. Amelot, ministre des affaires étrangères; devenue veuve , elle jura de conserver sa liberté et la garda longtemps. Imfin , elle vit au Vaudreuil M. Damézague, plus jeune qu'elle de quinze ans; très-prévenue contre lui, elle voulait partir quand elle le vit arriver. Il sut vaincre toutes ses préventions, lui tourner la tête en huit jours, au bout desquels cette fière veuve l'épousa dans la chapelle du château. Ils étaient mariés depuis trois ans quand nous les trouvâmes au Vaudreuil; ils vivaient ensemble comme deux tourtereaux. Madame Damézague était fort belle ; son mari avait une trèsjolie figure, et il a toujours été le plus tendre et le meilleur des

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