‹ Mémoires de madame de GenlisChapitre 9 sur 20 · ME.M01RES · texte numérisé non relu

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de s'enorgueillir, puisqu'elle était eitéc dans toute l'Kuropc comme le modèle le plus parfait de la grâce , de réiégaucc et de la noblesse. On rencontrait alors dans la société plusieurs femmes et quelques grands seigneurs qui avaient vu Louis XIV; on les respectait comme les débris d'un beau siècle. La jeunesse , contenue par leur seule présence , devenait naturellement, auprès d'eux, réservée, modeste, attentive ; on les écoutait avec intérêt ; on croyait entendre parler l'histoire. On les consultait sur l'étiquette, sur les usages; leur suffrage était le succès le plus désirable pour ceux qui débutaient dans le monde ; enfin, contemporains de tant de grands hommes en tout genre, ces vénérables personnages semblaient placés dans la société pour maintenir les idées d'urbanité, de gloire, de patriotisme, ou du moins pour y suspendre une triste décadence ! ]Mais bientôt l'expression de ces sentiments ne fut presque plus qu'un noble langage , qu'une simple théorie de procédés généreux et délicats ; on ne tenait plus à la vertu que par un reste de bon goût, qui en faisait aimer encore le ton et l'apparence. Chacun, pour cacher sa manière de penser, devint plus rigide sur les bienséances ; on raffina, dans la conversation, sur la délicatesse , sur la grandeur d'àme , sur les devoirs de l'amitié; on créa même des vertus chimériques. Rien ne coûtait en ce genre ; l'heureux accord entre les discours et la conduite n'existait plus ; mais l'hypocrisie se décèle par l'exagération ; elle ne sait oii s'arrêter. La fausse sensibilité n'a point de nuances ; elle n'emploie jamais , pour se peindre , que les plus fortes couleurs , et toujours elle les prodigue ridiculement. Il s'établit dans la société une secte très-nombreuse d'hommes et de femmes qui se déclarèrent partisans et dépositaires des anciennes traditions sur le goût , l'étiquette et même la morale, qu'ils se vantaient d'avoir perfectionnée ; ils s'érigèrent en juges suprêmes de toutes les convenances sociales , et s'arrogèrent exclusivement le titre imposant de bonne compagnie. Un mauvais ton et toute aventure scandaleuse excluaient

OU bannissaient de cette société ; mais il ne fallait ni une vie sans tache , ni un mérite supérieur pour y être admis. On y recevait indistinctement des esprits forts , des dévots , des prudes, des femmes d'une conduite légère. On n'exigeait que deux choses : un bon ton , des manières nobles, et un genre de considération acquis dans le monde, soit par le rang, la naissance ou le crédit à la cour, soit par le faste, les richesses, ou l'esprit et les agréments personnels.

Les prétentions , même peu fondées , lorsqu'on les soutient constamment, finissent toujours par assurer dans le monde une sorte d'état plus ou moins honorable , suivant leur genre, lorsqu'on a de la fortune , un peu d'esprit et une bonne maison. Les observateurs et^es gens malins s'en moquent; mais on y cède; il semble que leur ténacité les justifie. Les fats, décriés et méprisés par toutes les femmes , n'en passent pas moins pour des hommes à bonnes fortunes. Les importants sans crédit n'en imposent à personne ; cependant ils sont ménagés et sollicités par tous les ambitieux et les intrigants, qui , à tout hasard , sur leur parole , pensent qu'il est prudent de les mettre dans leurs intérêts. Les prudes obtiennent les égards extérieurs qui sont dus à la vertu. Les pédants, sans instruction réelle, jouissent, dans la conversation, de presque toutes les déférences accordées aux savants. En réfléchissant sur ce bonheur infaillible des prétentions persévérantes, qui pourrait attacher une grande importance aux succès de société ?

Le cercle usurpateur et dédaigneux dont on vient de parler, cette société si dénigrante pour toutes les autres , excita contre elle beaucoup d'inimitiés ; mais, comme elle recevait dans son sein tous ceux qui avaient un mérite supérieur bien reconnu , ou ceux que quelques brillants avantages mettaient à la modo , l'animosité qu'elle inspirait, étant évidemment produite par l'envie , ne servit qu'à lui donner plus d'éclat, et l'on s'accorda unanimement à la désigner par le titre de grande société , qu'elle a gardé jusqu'à la Révolution ; ce qui ne voulait pas

dire plus nombreuse , mais ce qui , dans l'opiiiiou universelle , signifiait la mieux choisie et la plus brillante par le rang , la considération personnelle , le ton et les manières de ceu\ qui la composaient.

Là, dans les cercles trop étendus pour autoriser la conûance, et qui, en même temps, ne Tétaient pas assez pour que la conversation générale y lût impossible ; là , dans les assemblées de quinze ou vingt personnes , se trouvaient, en effet, réunies toute l'aménité et toutes les grâces françaises. Tous les moyens de plaire et d'intéresser y étaient combinés avec une étonnante sagacité. On sentit que , pour se distinguer de la mauvaise compagnie et des sociétés vulgaires , il fallait conserver ( en représentation) le ton et les mauière%qui annonçaient le mieux la modestie, la réserve , la bonté, l'indulgence , la décence , la douceur et la noblesse des sentiments. Ainsi le seul bon goût fit connaître que , seulement pour briller et pour séduire , il fallait emprunter toutes les formes des vertus les plus aimables. La politesse , dans ces assemblées , avait toute l'aisance et toute la grâce que peuvent lui donner l'habitude prise dès l'enfance et la délicatesse de l'esprit ; la médisance était bannie de ces conversations générales : son âcreté ne pouvait s'allier avec le charme de douceur que chaque personne y apportait. Jamais la discussion n'y dégénérait en dispute. Là se trouvait, dans toute sa perfection, l'art de louer sans fadeur et sans emphase, de répondre à un éloge sans le dédaigner et sans l'accepter , de faire valoir les autres sans paraître les protéger, et d'écouter avec luie obligeante attention. Si toutes ces apparences eussent été fondées sur la morale , on aurait vu l'âge d'or de la civilisation. Était-ce hypocrisie ? Non, c'était l'écorce des anciennes mœurs, conservée par l'habitude et le bon goût , qui survit toujours quelque temps aux principes , mais qui , n'ayant plus alors de base solide , s'altère peu à peu ,.et finit par se gâter et se perdre à force de raffinement et d'exagération.

Le vicomte de Custincs n'a jamais été marié ; il logeait chez son frère , qui avait pour lui la plus tendre amitié. Dès les premiers temps de ma liaison avec sa belle-sœur, il parut fort occupé de moi. Il avait alors vingt-sept ou vingt-huit ans , une taille et une figure particulièrement élégantes. On trouvait son visage joli -, il ne m'a jamais plu , parce que sa physionomie exprimait habituellement rirouie et la moquerie , et qu'il y avait dans son regard je ne sais quoi de furtif, de fauv et de méchant, que je n'ai vu qu'à lui, et qui me paraissait d'autant plus surprenant qu'il était blond et qu'il avait des yeux bleus, ce qui , ordinairement , donne l'air de la douceur. Il avait de l'esprit, de la finesse , quelquefois de la gaieté, une jolie conversation , un ton parfait , et la réputation d'un jeune homme sage , instruit et très-aimable. Il avait beaucoup lu, et surtout l'histoire de France et tous les Mémoires qui s'y rapportent. Il en parlait bien et sans pédanterfe. Quand je consultais ma raison et mon jugement , il me paraissait digne des plus grands éloges ; quand je le regardais et que je l'observais , il me déplaisait à l'excès. Il se piquait d'aimer avec passion la musique , ce qui motivait les transports auxquels il se livrait quand je jouais de la harpe et que je chantais; il s'extasiait surtout en écoutant ce bel air de Castor et Potlux : Tristes apprêts , pâles flambeaux ; et un soir il s'enthousiasma tellement que tout à coup il eut l'air de se trouver mal et sortit brusquement. Il rentra au bout d'un quart d'heure ; il était si pâle que tout le monde en fut frappé. J'ai toujours été persuadée qu'il avait un secret pour se faire pâlir à volonté. Ce soir même, il me dit plusieurs mots à la dérobée qui ressemblaient beaucoup à une déclaration d'amour, et le surlendemain, qui était un dimanche, jour où M. deGenlis était toujours à Versailles, il m'écrivit une lettre passionnée de quatre pages. Cette lettre exprimait l'amour le plus pur et le plus désintéressé ; il ne voulait que m' adorer, me consacrer sa vie. Cette lettre était spirituelle, mais écrite avec une grande recherche ,

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et le ton géuéral en était emphatique. Je n'y répondis point. J'allai souper le soir chez sa belle-sœur, madame de Custines-J'y portai plus de curiosité que d'embarras. Mon cœur n'était nullement touché, mais je ne concevais pas que cet homme si moqueur fût si passionné. Il n'y avait que cinq ou si.x personnes chez madame de Custincs. La conversation fut toujours générale; le vicomte soutint des thèses sentimentales du plus grand genre, qui, dans sa bouche, ne me paraissaient que du persiflage. A souper, il se mit à table à côté de moi, et, au bout de quelques minutes, il me dit que j'étais restée le matin bien longtemps aux bains de Poitevin. Je lui demandai comment il savait que je m'étais baignée. « .Te sais tout ce que vous faites, me répondit-il , parce que je vous suis partout et sous mille déguisements. Combien de fois vos yeux se sont portés sur moi sans me reconnaître ! Hier , vous étiez , à midi , au Luxembourg ; vous aviez une robe l)leue ; ce matin , en revenant du bain , vous avez été à la messe aux Carmes. J'ai été derrière vous pendant un quart d'heure ; ensuite j'ai été vous attendre à la porte; vous m'avez donné l'aumône en passant... » Ce récit fut interrompu par quelqu'un qui lui adressa la parole, et moi je restai stupéfaite, cherchant à me rappeler tous les pauvres que j'avais vus. En sortant de table, je le priai de me dire combien je lui avais donné. « Deux sous, répondit-il, et je les ferai enchâsser dans de l'or et suspendre aune chaîne, pour les porter toute ma vie sur mon cœur. » Je me mis à rire et à plaisanter sur ces prétendus déguisements ; mais , comme il me disait réellement tout ce que j'avais fait et ce que j'avais distribué aux pauvres en pièces de petite monnaie, j'étais, au fond, sur ce point tout à fait incertaine.

J'ai toujours aimé la singularité qui n'offre rien de révoltant ; c'est un défaut dans une femme , parce qu'il peut en résulter beaucoup de fausses démarches. Ces déguisements me causaient une grande curiosité ; néanmoins , je puis dire , avec la plus scrupuleuse vérité, qu'ils ne m'ont jamais engagée à

laisser la moindre espérance à celui qui en était l'objet ; ils m'ont seulement empêchée de lui renvoyer ses lettres toutes cachetées. Il m'écrivait des volumes tous les dimanches , pour me rendre compte de tout ce que j'avais lait dans la semaine , et avec un détail et une exactitude qui finirent par me persuader qu'il était toujours à ma suite , sur mon chemin , à la promenade , dans les rues , dans les églises , même souvent dans la cour de ma maison , et jusque dans mon petit jardin, et toujours si bien déguisé que je ne pouvais le reconnaître Quand je l'aurais aimé, je n'aurais pas plus souvent pensé à lui; car j'étais toujours occupée, quand je sortais, à examiner tout ce qui m'approchait , dans l'idée que je le découvrirais sous quelque étrange déguisement. Un soir, chez madame de Custines , pendant que j'accordais ma harpe, il s'approcha de moi , et , entr'ouvrant sa veste , il me fit voir mes deux sous, encadrés dans une jolie monture et attachés à un cordon de cheveux bruns. Je souris, et je lui demandai de qui étaient les cheveux ? « Je ne pouvais les attacher qu'aux vôtres, répondit-il. — Comment! repris-je, les miens? — Assurément, et je vous conterai cela à souper. »

11 y avait ce soir-là un grand souper, et il était possible de causera table sans crainte d'être entendu ; j'y renouvelai tout de suite ma question sur les cheveux. « Eh bien ! répondit-il , je les ai moi-même coupés sur votre tête en vous coiffant. « A ces mots, j'éclatai de rire. « Ce n'est point une plaisanterie, reprit-il ; madame Dufour, votre coiffeuse (1), vous envoie sans cesse à sa place une de ses apprenties pour vous coiffer;

(I) Dans ce temps, il y avait des coiffeuses pour les femmes : on aurait trouvé de l'indécence à se faire coiffer par des hommes. Un an après , le coiffeur Larseneur,à Versailles, prit de la vogue pour coiffer les jeunes femmes à leur présentation, de manière à ne pas déplaire à Mesdames, qui détestaient les coiffures hautes , si exagérées et si à la mode alors. Bientôt des coiffeurs de femmes s'établirent à Paris; cii/in Léonard vint, et toutes les coiffeuses tombèrent dans le mépris et dans l'oubli.

( y Ole de l'an te nr. )

et, habillé en femme , et avec l'art des déguisements que je possède au suprême degré , et que je vous dois , j'ai été vous coiffer, il y a environ trois semaines, sous le nom d'une de ces filles que j'avais gagnée. » Pendantcette histoire, j'écoutais toutes ces fables extravagantes avec un étonnement inexprimable, car je me rappelais que, parmi ces filles qui m'avaient coiffée , il y eu avait eu une très-silencieuse, qui plusieurs fois m'avait donné envie de rire par des soupirs continuels, et j'imaginai bonnement que le vicomte avait joué ce personnage, quoique le souvenir confus qui me restait de la figure de cette fille n'eût aucun rapport avec les traits du vicomte ; mais je lui supposais pour se travestir tout l'art dont il se vantait lui-même. Je trouvais tout simple qu'il eût su, par madame de Custines, les détails relatifs à madame Dufour, qui la coiffait aussi quelquefois. Une seule chose me laissait des doutes : c'était son talent de coiffeur, que je ne pouvais concevoir. Il me protesta qu'il avait passé six semaines à s'y exei'cer en secret , après avoir formé le projet de m'enlever une mèche de cheveux. 11 y avait du vrai dans tous ces récits , mais il s'y trouvait un nombre infini de faussetés et de mensonges. Cependant, malgré mon goût pour les choses extraordinaires , l'audace inouïe de ces entreprises me causa une véritable frayeur ; je lui fis donner sa parole d'honneur que du moins il ne s'introduirait jamais dans ma maison. INIalgré cette promesse, toute ma curiosité fut changée en effroi continuel. Si, en traversant l'antichambre, j'y voyais un domestique étranger, ou si je rencontrais une figure inconnue sur l'escalier, je frémissais, car je pensais tout de suite que c'était lui. Si j'entendais M. de Genlis élever la voix en grondant, j'étais prête à me trouver mal, imaginant, de premier mouvement , qu'il venait de le reconnaître et qu'ils s'allaient battre. Ces pénibles émotions me firent prendre tout à fait en aversion le héros de ce roman bizarre, qui m'avait fort amusée pendant trois ou quatre mois. Je lui renvoyai alors la première lettre qu'il m'écrivit , sans la décacheter, ce que j'aurais dû faire

après avoir lu la première de toutes. Peu de jours après ce premier renvoi, je le rencontrai à vm grand déjeuner, chez une de mes amies qu'il voyait souvent; il trouva le moyen de médire, avec des yeux menaçants , que si , à l'avenir, je lui renvoyais ainsi ses lettres , il deviendrait capable de toutes les extravagances imaginables, au lieu que, si je continuais à les lire, même en le traitant toujours aussi mal d'ailleurs , il tiendrait scrupuleusement la parole d'honneur que j'avais reçue de lui et qu'il n'avait donnée qu'à cette condition.

La peur me décida à me soumettre à ce marché , et j'étais outrée intérieurement qu'il eût trouvé le moyeu de me maîtriser ainsi. Je lui dis, non en plaisantant, mais avec colère, qu'il n'avait aucune générosité dans l'àmc. Il me répondit qu'aucun homme ne l'égalait en grandeur d'àme et en pureté de sentiments , et que toute sa conduite avec moi en était la preuve. Je ne répliquai rien ; je le craignais , et je ne voulais pas l'irriter inutilement. Il continua donc à m'écrire , et comme il n'y avait plus dans ses lettres ce compte rendu d'espionnage, qui m'avait tant divertie , je n'y trouvai plus que les phrases boursouflées d'un mauvais roman , et je n'en lisais plus la moitié. Au printemps , je fus débarrassée de lui ; j'allai passer six semaines à l'Ile-Adam, où il n'était point invité. Je revins à Paris , où je le retrouvai chez sa belle-sœur, et toujours aussi empressé , aussi passionné pour moi. Nos soupers des dimanches et des mardis recommencèrent. Un soir, dans la conversation générale , on parla de quelques jeunes gens de la cour qui étaient partis , sans permission , pour aller en Corse faire la guerre en qualité de simples volontaires. Tout le monde les blâma, et, quoique je n'eusse aucune espèce de liaison avec eux, je les défendis de la manière la plus véhémente ; je fis leur éloge ; j'ajoutai que ces actions avaient quelque chose de chevaleresque qui devait plaire à toutes les femmes. La soirée finie, le vicomte me donna la main pour me conduire à ma voiture ; aussitôt que nous fûmes sur le haut de l'escalier. « Ma-

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dame, me dit-il, avcz-vous quelques ordres à me donner pour la Corse ? — Comment ! repris-je en riant, vous allez en Corse ? — N'avez-vous pas approuvé ceux qui fout ce voyage? — Mais c'est une plaisanterie ? — TS'on , Madame , rien n'est plus sérieux; je ne me coucherai point; je partirai à cinq heures du matin, c'est-à-dire dans quatre heures. « Je ne pus me persuader qu'il fût capable de cette folie ; mais le lendemain matin je reçus, à mon réveil, un billet de madame deCustines, qui me grondait avec sévérité de ce que tout ce que j'avais dit la veille avait déterminé son beau-frère à partir pour la Corse à cinq heures du matin ((). .l'avoue que ma vanité fut assez flattée de cette aventure, qui fit beaucoup de bruit dans le monde, et des dames sentimentales me blâmèrent beaucoup de ne pas montrer, dans cette occasion, plus de sensibilité pour un amant digne des temps de l'ancienne chevalerie. Il est certain que cette action acheva de me persuader qu'il avait fait pour moi toutes les extravagances qu'il m'avait racontées. Une de mes amies, très-jeune et très-jolie, me parla un jour de lui et de ses sentiments pour moi avec un feu, une vivacité qui m'étonuèrent, et, eu faisant son éloge, elle ajouta qu'il était l'homme le plus délicat et le plus vertueux qu'il y eût sur la terre. Eile vit que je trouvais beaucoup d'exagération dans cette louange ; alors elle s'écria : « 11 faut que vous le connaissiez tout entier, et je vais sacrifier mon amour-propre au plaisir de vous donner pour lui l'estime et l'admiration que doit inspirer un tel caractère. » Aussitôt elle me confia qu'avant que ses sentiments pour moi eussent éclaté elle avait pris pour lui la plus violente passion , et que , dans un moment d'égarement, et se croyant aimée, elle lui en avait fait l'aveu; qu'au même instant il s'était jeté à ses pieds pour lui demander sa pitié, son amitié, pour lui déclarer que son cœur n'était plus à lui, et qu'il avait

(l) J'ai placé ce trait da«s une de mes nouvelles : Lindanc et f'altnire.

{Note de l'auteur. )

pour moi la passion la plus vive et la plus malheureuse. Elle s'e.vtasia peudaat un quart d'heure sur la beauté et la franchise de ce procédé ; moi-même je le trouvai en effet estimable , quoique cependant il me fiU impossible de repousser la mauvaise pensée (\\\q le vicomte, connaissant la candeur et la vivacité de cette jeune personne , s'était bien douté qu'elle me confierait ce grand secret, et qu'en même temps elle se garderait bien d'eu parler à madame de Custines, dont elle redoutait extrêmement l'austérité.

Le vicomte, comme je l'ai déjà dit, resta un an en Corse et s'y conduisit de la manière la plus brillante. Maintenant je vais reprendre la suite de son histoire. Depuis mon entrée au Palais-Royal, il ne me parlait plus de ses anciens sentiments; je lui montrais, sinon de la confiance, qu'il n'a jamais pu m'inspirer, du moins un intérêt fort sincère. Un soir je lui témoignai une grande inquiétude sur madame de 3Iérode , qui , dans sa dernière lettre de Bruxelles , m'avait mandé qu'elle était fort mécontente de sa santé , et , comme deux courriers s'étaient écoulés depuis cette lettre , je craignais véritablement qu'elle ne fût tombée tout à fait malade. Le vicomte m'écouta sans me répondre et sortit pi'écipitamment. Le surlendemain , à midi, il entra inopinément dans mon cabinet ; il était botté , tenait un fouet d'une main et de l'autre un billet. Je le regardai avec étonnement. « Tenez , Madame , me dit-il , voilà un billet de madame de jMérode , qui vous apprendra qu'elle a en effet été très-malade, mais qu'elle est fort bien à présent. .Te l'ai trouvée sur sa chaise longue. — Quoi ! m'ecriai-je , vous venez de Bruxelles? — Assurément , répondit-il. Vous étiez inquiète ; en vous quittant j'ai été prendre un cheval de poste , et je me suis rendu à Bruxelles à franc étrier et sans m'arréter. Je n'ai fait qu'entrer et sortir chez madame de Mérode, et je suis revenu avec la même promptitude. Mais lisez cette lettre. » Excessivement touchée, je lus la lettre, qui me confirma l'exacte vérité de ce récit. Madame de Mé-

rode m'exprimait un grand enthousiasme pour mon élégant courrier, et je fus moi-même attendrie juscju'aux larmes. 11 crut qu'enfin il avait trouvé le chemin de mon cœur, et, quelques jours après, venant à dessein à une heure où il était sûr de ne point trouver chez moi de monde, il se jeta tout à coup à mes genoux, en me reparlant de son amour avec l'impétuosité la plus effrayante et en me menaçant de se tuer si je n'y répondais pas. Ses menaces et ses fureurs me glacèrent et m'inspirèrent une espèce d'indignation qui me donna tout le sang-froid dont j'avais besoin. J'étais auprès de la cheminée ; je sonnai. Il se releva comme un forcené. Un valet de chambre survint. Je lui dis avec beaucoup de calme : « Éclairez M. le vicomte de Custines. » Il faisait nuit; mais je savais que les lanternes des corridors du Palais-Royal n'étaient pas encore allumées. Il sortit avec des démonstrations de rage qui paraissaient aller jusqu'au désespoir , et, malgré le courage que je venais de montrer, il me laissa une impression de crainte et d'effroi que je conservai toute la soirée. Le lendemain, en me réveillant, je reçus de lui un billet qui me fit frémir ; voici quelle en était la date posée au haut de la page :

« Ce 23 août , dernier jour de ma vie. «

Le billet, de quatre lignes, exprimait le plus horrible désespoir et la décision formelle de s'ôter la vie. Rien ne peut donner l'idée de l'horreur dont je fus pénétrée et du remords que j'éprouvai de l'avoir traité avec trop de mépris. II me semblait que j'aurais dû, à ses menaces de se tuer, montrer au moins de l'inquiétude et de la compassion. .Te restai plus d'une heure glacée , pétrifiée , et déplorant avec amertume ce désastreux événement. Enfin j'écrivis au comte de Custiues pour lui demander des nouvelles de sou frère, qui logeait toujours chez lui. Au lieu de me répondre, le comte vint sur-le-champ, et, lorsqu'il entra dans ma chambre, je vis aussitôt sur son visage 4a confirmation de cet affreux malheur. Il me dit que son

frère était parti seul, à quatre heures du matin, sans domestique, sans rien emporter, et qu'il lui avait laissé un billet de deux ligues qu'il me montra, et qui disait seulement qu'on ne l'attendît plus, et qu'on ne saurait jamais où il allait. Le comte de Custines , qui avait un cœur excellent , était dans la plus profonde affliction, et il me répétait toujours : Foilà où vous l'avez poussé! J'étais si saisie et si affligée moi-même que pendant une semaine entière je fus hors d'état de descendre au Palais-Royal. Je fis défendre ma porte, et je ne reçus uniquement que le comte de Custines, qui vint tous les jours. Il prit toutes les informations possibles sans pouvoir découvrir ce qu'était devenu son frère. Nous convînmes de ne point conter cette tragique histoire, et de la cacher aussi longtemps que cela serait possible , en disant seulement que le vicomte était allé voyager en Suisse. Enfin je repris mes habitudes ordinaires, et j'allai, comme de coutume, me promener tous les matins au Palais-Royal avec mes deux filles, que j'avais avec moi , et dont l'aînée avait six ans. Au bout de quelques jours je remarquai un Arménien ou un Turc , que je jugeai tel à sa robe , à sa longue barbe et à son turban , il me suivait constamment, ayant toujours les yeux fixés sur moi. Te le vis ainsi une quinzaine de jours de suite ; au bout de ce temps il ne reparut plus. Dans les premiers jours d'octobre j'allai à Chantilly, et je n'en revins qu'au milieu du mois de novembre. Le comte de Custines était en Lorraine. Le mois suivant je reçus de lui un billet qui était à peu près conçu dans ces termes :

« IS'e pleurons plus Yamant désespéré ; il est ressuscité. J'irai « ce soir conter à ma chère consolatrice (c'est le nom qu'il « me donnait depuis la mort de sa femme) tous les détails de « cette merveilleuse aventure. »

Après avoir lu ce billet, mon premier mouvement fut de la joie, et le second une espèce de honte d'amour-propre d'avoir cru à ce prétendu suicide. Le comte passa avec moi toute la soirée ; il me fit un long récit, dont voici les traits principaux.

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Le vicomte s'était rendu à .la forêt de Sénart, décidé, disait-ii, à terminer ses tournienls, son existence, et voulant exécuter cette funeste résolution dans un lieu désert, afin que l'on pût ignorer comment et dans quel lieu il aurait trouvé la mort. Au moment où, enfoncé dans la forêt, il allait s'immoler, un ermite survint, qui l'arrêta et l'entraîna dans son ermitage. 11 y avait en effet dans cette forêt un grand ermitage, où plusieurs ermites réunis travaillaient en commun , et faisaient au métier des bas de soie et de jolies petites étoffes de fantaisie , qui avaient beaucoup de vogue à Paris et s'y vendaient fort bien. Le vicomte , rendu à la raison, à la religion , passa véritablement trois ou quatre mois dans cet ermitage, inconnu à ses hôtes, qui crurent avoir fait en lui la plus belle conversion du monde. Quand le vicomte fut revenu, le comte eut la curiosité d'aller visiter ces ermites ; il leur parla de son frère , que ces bons solitaires regardaient comme un saint ; ils contèrent qu'il avait exactement suivi leurs exercices de piété , et même travaillé avec eux. Us vantèrent sa douceur, sa simplicité, sa candeur. Au reste il s'était conduit fort généreusement avec eux ; outre le payement de sa nourriture , il leur avait envoyé pardessus le marché une ample provision de soie pour leurs travaux. Je suis persuadée qu'il s'amusa beaucoup dans cet ermitage ; car il y avait une telle duplicité dans son caractère que, même sans but et sans intérêt , il se délectait dans l'hypocrisie. Pour revenir à son histoire , il quitta momentanément l'ermitage ; au bout de huit jours il alla se cacher ailleurs, afin de se promener tous les matins, déguisé en Arménien, au Palais-Royal. C'était effectivement lui que j'y avais vu. Il voulait connaître l'impression que produisait sur moi l'idée de sa mort. Il fut indigné de ne me trouver ni maigre , ni changée ; il dit à son frère que cette dureté, jointe à son long séjour dans l'ermitage, l'avait guéri; qu'il ne me reverrait jamais sans trouble et sans émotion , qu'il prendrait toujours un vif intérêt à mon sort . mais qu'il renonçait enfin sans retour à une pas-

sion si malheureuse. Après avoir écouté ce récit, qui fut allongé par une infinité de détails que je supprime , je fis convenir le comte que nous avions été bien dupes de tant pleurer, et que la prétendue résolution de se tuer n'avait été qu'une feinte ( du genre le moins pardonnable ) pour éprouver mes sentiments. Quelques jours après, le vicomte vint souper au Palais-Royal ; J'y étais ; il affecta des émotions qui attendrirent vivement plusieurs dames qui connaissaient en gros son amour chevaleresque pour moi , sa campagne de Corse , et qui même savaient quelque chose du projet de son prétendu suicide. On racontait ce fait comme certain , mais avec beaucoup de variantes , toutes plus touchantes les unes que les autres. Il était, à tous les yeux, un héros de roman. Il porta au comble ce genre d'intérêt lorsque, jouaut au Mistk avec moi, on lui vit des mains tremblantes , et une telle distraction qu'il brouillait toutes les cartes , renonçait , et mettait un surprenant désordre dans le jeu. Toutes ces choses étaient si visiblement à mes yeux une comédie qu'elles me causaient une véritable colère. Une femme sentimentale , qui jouait avec nous , fut profondément indignée de mon air moqueur ; elle me trouva monstrueuse. J'appris depuis qu'elle s'était servie de cette expression en contant cette scène.

Le surlendemain on me dit, à dix heures du matin , que le comte de Custines me demandait en grâce de le recevoir, qu'il avait quelque chose d'important à me dire. J'étais encore au lit ; je le fis prier de passer dans mon cabinet çt de m'y attendre ;je me levai à la hâte et j'allai le trouver. Je fus frappée de l'altération que je remarquai sur son visage. « Bon Dieu! qu'avez- vous? m'écriai-je. — Ah ! répondit-il, je vais vous raconter le comble de l'horreur et de la perfidie... — Et de qui? — Du scélérat ie plus noir qui ait jamais existé... du vicomte. — Votre frère ! Qu'a-t-il donc fait ? — Il vous a toujours trompée , ne vous a jamais aimée ; il me trahissait et voulait corrompre ma femme , et dans le temps oii il affichait pour

VOUS la plus violente passion ! — Est-il possible ? — Voici le fait « Madame de Custiucs a laissé une cassette dans laquelle « je savais qu'elle renfermait toutes les lettres qu'elle voulait « conserver; je n'ai jamais pu en trouver la clef; d'ailleurs je « n'avais nul empressement de l'ouvrir ; je craignais mortelle- « ment l'impression cruelle que me feraient ces lettres , qui « lui étaient adressées dans un temps où j'étais si heureux ! « Enfin , comme vous m'avez demandé plusieurs fois de vous « rendre vos lettres, je me suis décidé ce matin à faire venir un « serrurier, qui a ouvert la cassette ; alors j'en ai sorti tous « les papiers, et je n'y ai trouvé que vos lettres, celles de raa- « dame de Louvois , et quelques-unes de madame d'Harville. « Cependant, en examinant la cassette, j'ai connu, par son « épaisseur, qu'elle devait avoir un double fond; à force de « chercher le secret, j'ai touché le ressort qui m'a découvert le « fond, qui est très-profond, et qui contenait un nombre infini « de billets et de lettres de mou frère, toutes exprimant, dans « le langage le plus passionné, un amour qu'il assiu-e toujours « être très-pur, mais qui emploie tous les moyens imaginables « de séduction. On voit par ces lettres que madame de Cus- « tines n'a jamais un instant manqué à ses devoirs, ni donné « l'ombre d'une espérance, et que ses réponses ont toujours « été de la plus grande sévérité. On voit qu'elle lui défendait « constamment de lui écrire , et que, communément , elle ne « lui répondait pas; alors il la menaçait de se porter aux der- « nières extrémités , de me tout confier et de se tuer. Il lui « parle souvent de vous ; il lui dit qu'il feint d'en être occupé « pour mieux cacher ses vrais sentiments. Mais, poursuivit le « comte, je vous ai apporté quelques-unes des lettres où il est « question de vous ; les voilà , lisez-les. » Je pris ces lettres, que je lus , je l'avouerai , avec autant de dépit que d'indignation. Dans la première qui me tomba sous la main, il répondait aux reproches que lui faisait madame de Custines sur l'artifice si coupable qu'il employait envers moi.

" Du moins , disait-il , cette feinte ne compromet point sa « tranquillité ; pourvu qu'elle s'amuse, qu'elle soit bien cajolée, « bien flattée, c'est tout ce qu'il lui faut; son amour-propre » sur ses talents et sa vivacité même lui tiendront toujours « lieu de raison , et elle n'éprouvera jamais un grand senti- « ment. »

Dans une autre lettre surson départ pour la Corse, il disait en propres termes :

« Tant mieux que tout le monde croie que c'est elle qui m'eu- « voie en Corse ; mais vous qui, avec une âme si grande et si « sensible , n'en êtes qu'effrayée, et non touchée , comment « pouvez-vous craindre pour elle cette impression dangereuse « dont vous me parlez? Conflez-vous davantage à sa vanité; « soyez persuadée que, se croyant l'objet de cette action, elle « la trouve toute simple. »

Je lus ces deux articles deux ou trois fois de suite , et je les écrivis le soir même sur deux petits morceaux de papier, que j'intercalai dans des lettres, de même date , que j'avais reçues de ce nouveau Lovelace , infiniment plus artificieux et beaucoup plus scélérat que celui de Richardson. Quels auraient été mon désespoir et mon malheur si je n'avais pas été préservée de sa séduction par cet instinct qui m'a toujours fait sentir la fausseté?... Que serais-je devenue si je l'eusse aimé? iSous ne revenions pas d'étonnement en songeant avec quelle audace et quelle sécurité il écrivait en même temps à sa belle-sœur et à moi des lettres également passionnées! jMais il nous connaissait parfaitement l'une et l'autre ; il avait la certitude qu'un tel secret ne pouvait être trahi par sa belle-sœur, et que ma timidité , ma discrétion naturelle et l'imposante austérité de madame de Custines ne me permettraient jamais de lui montrer ces lettres ou même de lui en parler. J'eus bien de la peine à modérer la violence du juste ressentiment du comte de Custines ; enfin je le raisonnai tant qu'il me donna sa parole (sur laquelle on pouvait compter)

138 MÉMOIUF.S

de brûler toutes ces lettres sans en dire un seul mot à son frère, ni à qui que ce fut au monde. Je ne l'aurais jamais décidé à ce sage et généreux parti sans l'intérêt de la mémoire de madame de Custines. Il connaissait assez le monde pour être certain que, si cette histoire était sue, on la conterait de mille manières différentes , et que , malgré la parfaite innocence de madame de Custines , la vénération que l'on avait pour sa mémoire en serait altérée auprès de quelques personnes irréflécliies et que l'idée de la perfection importune.

Le comte , fidèle à sa promesse , vécut comme à l'ordinaire avec son frère, continuant à le loger chez lui ; le vicomte ne se douta jamais qu'il eût la connaissance de ce terrible secret. Cette conduite coûta beaucoup à son vertueux frère pendant plus de six mois , mais ensuite il oublia l'outrage qu'il avait feint d'ignorer, et je l'ai même vu par la suite reprendre une amitié sincère pour ce frère perfide, qui l'avait si indignement trahi. Si, dans les premiers moments , il eût éclaté avec lui , et qu'il lui eût reproché son crime , ils auraient été irréconciliables le reste de leur vie.

Il est bien étonnant que la personne la plus pure et la plus religieuse, que madame de Custines, enfin, ait reçu des lettres si criminelles. Comme je l'ai déjà dit, elle fut intimidée par les menaces terribles du vicomte, mais elle aurait dû sans doute avoir assez de caractère et de fermeté pour braver ses ressentiments ; rien ne peut dispenser de remplir un devoir positif. Une chose bien inexplicable encore, c'est que madame de Custines n'ait pas brûlé ces lettres avant de mourir. ^lais voilà les faits dans la plus grande exactitude.

Depuis cette époque, je n'ai jamais revu le vicomte de Custines chez moi ; je ne le rencontrais qu'au Palais-Royal , au Temple, chez ]M. le prince de Conti et au Palais-Bourbon, où il fut depuis attaché : il eut la place de capitaine des gardes de M. le prince de Condé. Trois ou quatre ans après notre brouillerie, j'eus la rougeole, dont je fus à la mort. Dans ce

moment le vicomte devait aller, avec M. de Buzançai , passer quinze jours à Londres. Il apprit rextrémité où j'étais ; aussitôt il montra la plus vive douleur, rompit avec éclat son voyage , laissa partir seul M. de Buzaucai, en disant qu'il ne pouvait quitter Paris en me sachant mourante ; il resta , et pendant tout le temps que je fus en danger il passa tous les jours des heures entières dans mon antichambre, touchant mes domestiques par ses démonstrations d'inquiétude et de douleur. Ce fut ainsi qu'il conserva la réputation d'un véritable héros de roman, d'autant plus que , fidèle jusqu'à sa mort à cette passion imaginaire , il n'en a jamais montré d'autre ; il a constanmient répété qu'après un attachement si extraordinaire et si malheureux il n'y avait plus de place dans son cœur pour l'amour, et il n'a jamais voulu se marier. On ne peut pas imaginer combien on m'a su mauvais gré de ne pas admirer cette belle passion ; on trouvait que j'aurais dû , sans la partager , montrer du moins un grand sentiment d'estime pour l'homme qui savait aimer ainsi. Mais quand on m'en parlait avec un ton pathétique, je ne pouvais m'empècher de rire et de hausser les épaules. Ou a beaucoup répété que c'était un air de fort mauvais goût, et dont un bon cœur m'aurait préservée. Cette aventure singulière et si vraie dans tous ses détails est une belle leçon pour les jeunes personnes, qui sont, en général, si disposées à croire qu'elles inspirent des passions qui doivent faire le destin de la vie.

Lorsque l'été vint, nous allâmes à Chantilly, oîi M. le prince de Condé eut des grâces toutes particulières pour moi. II se mettait toujours à table de côté de moi et me demandait ce que je souhaitais que l'on fit le lendemain ; si je désirais que l'on soupât à l'Ile-Sylvie ou à l'IIe-d' Amour ; où je voulais que

HO MÉMOIBES

fût le rendez-vous de la chasse du cerf, etc. Toute cette galanterie n'avait rien de bien flatteur ; c'était un essai que INI. le prince de Condé faisait toujours avec les femmes qui avaient quelque agrément : on prétendait que c'était un système d'ambition. Il disait qu'une jolie femme est toujours utile à quelque intrigue, et qu'il n'y a qu'une seule manière de s'assurer d'elle. Comme cette manière ne me convint pas, quand, j'en connus le dessein je fis perdre à M. le prince de Condé l'idée qu'elle pourrait réussir. De ce moment il devint mon ennemi, et l'a toujours été. M. le prince de Condé avait alors trentecinq ou trente-six ans; il était borgne (1), mais l'œil dont il ne voyait pas n'avait rien alors de défectueux (2). Sa figure était mieux que mal ; il avait quelque chose de faux dans la physionomie, et cette physionomie peignait son caractère, qui était extrêmement dissimulé. Il avait montré à la guerre une valeur digne du petit-fils du grand Condé, ce qui lui donnait une juste considération dans l'armée. Tous les militaires le révéraient ; il a toujours joué le noble rôle de se déclarer leur protecteur, et de solliciter des grâces même pour ceux qui n'étaient pas de ses régiments et qu'il ne connaissait pas, quand ils s'adressaient à lui et que leurs demandes étaient justes. Ce prince ne manquait pas d'esprit ; il écrivait bien, et sa conversation, lorsqu'il était à son aise, était agréable ; cependant il avait dans le grand monde de la timidité ; il parlait mal en public. Il était ambitieux, mais en courtisan, et non en prince, car il n'employait communément pour réussir que de petits moyens et de petites intrigues qu'il aurait du dédaigner. Il était excessivement vindicatif; il trouvait une sorte de plaisir dans

(1) M. le Duc, père de M. le prince de Condé, était borgne par suite d'un accident arrivé à la chasse [voyez Mémoires de Dangeau), et tous ses enfants, légitimes et bâtards, naquirent borgnes du même œil. Voilà un fait difficile à expliquer.

(2) En vieillissant, cet œil est devenu difforme.

(^Note de l'auteur.

sa haine. C'est le seul homme que j'aie vu constamment sourire lorsqu'on lui parlait d'une personne qu'il haïssait ou lorsqu'il la voyait, et ce sourire était affreux ; rien ne peut en donner l'idée.

IM. le duc de Bourbon avait une belle tournure, et l'éclat de son teint lui tenait lieu de beauté; il a toujours été rempli de bonté pour moi.

^ladame la duchesse de Bourbon était à ce voyage ; elle avait beaucoup de grâce , de l'esprit , des talents et une belle âme , mais dans les idées une singularité que son institutrice n'avait nullement rectifiée et qui était beaucoup de justesse à sa manière de voir et de juger. Très-prévenue contre moi par madame de Barbantane, elle me traitait avec une extrême sécheresse ; je ne fis rien pour lui ôter ses préventions, qui durèrent jusqu'à la Révolution ; ses bontés m'ont bien dédommagée depuis de cette injustice.

J'eus l'hiver d'ensuite une grande distraction dans mes études particulières ; Gluck vint à Paris pour y faire jouer ses opéras. Les loges du Palais-Royal donnaient dans les appartements du palais ; en sortant de dîner je n'avais qu'une porte de la salle à manger à ouvrir pour être dans une de nos loges. Cette commodité, mon goût passionné pour la musique, et le plaisir extrême de voir Gluck (l),à toutes les répétitions, se mettre

(l) Voiries Souvenirs de Félicie, volume précédent.

On doit en musique, à Gluck, une invention de génie dont on n'a pas assez prolité : cVst, dans .les morceaux pathétiques, défaire exprimer par les accompagnements ce que l'àme éprouve , lorsque les paroles cherchent à le dissimuler, comme, par exemple, dans son Iphi;/éiiie en Tauride, lorsqu'Oreste, après son parricide, tombe dans un assoupissement d'accablement, et, se réveillant tout à coup, dit : Le calme renail dans mon âme. Gluck amis dans raccx)mpagnement une agitation sourde, une extrême turbulence; on croit entendre les reproches terribles, et les menaces effrayantes de la conscience et des Furies. Ainsi, à la première répétition, les musiciens de l'orchestre représentèrent à Gluck qu'un tel ac-

en colère contre les acteurs et les musiciens, et leur donner à tous d'excellentes leçons , me faisait passer toutes mes aprèsdîners dans une loge. Ensuite je voulais voir les représentations, de sorte qu'une grande partie de ma vie s'écoulait à TOpéra, Gluck venait deux fois la semaine, avec Monsigny, ]\I. de Mouville et Jarnovitz, le célèbre violon , faire de la musique chez moi; il me faisait chanter tous ses beaux airs et jouer sur la harpe ses ouvertures, entre autre celle A'Ipftigénie, que j'aimais avec enthousiasme. On imagine bien que je me déclarai Gluckiste, et que je me moquai de toutes les disputes sur Gluck et Piccini des gens de lettres qui ne savaient pas un mot de musique -, ce qui me fit mes premiers ennemis dans la littérature, car j'étais dans la société une autorité en musique, et les littérateurs gluckistes ne me pardonnaient pas, étant de mon parti , de me moquer d'eux ; mais ils défendaient Gluck. /' si ridiculement que je ne les épargnais pas plus que les autres^^

Je sentis enfin, au mois de mars de cet hiver, que la musique, Gluck et l'Opéra prenaient beaucoup trop d'ascendant sur moi. Comme il m'a toujours paru qu'il est moins difficile de renoncer tout à fait que de se modérer, je fis vœu de ne plus aller à rOpéra et aux spectacles que lorsque je serais forcée, par ma place, d'y suivre madame la duchesse de Chartres ; ce qui arriva rarement, parce que mes compagnes ne demandaient pas mieux que de me remplacer dans ce cas. Ce fut pour moi un très-grand sacrifice, carj'aiété parfaitement fidèle à ce vœu. Je voudrais bien aujourd'hui que la religion me l'eût fait faire ; mais ce fut uniquement le goût de l'étude et la vanité de me distinguer qui me firent prendre cette résolution.

Je vis dans cette année le comte de Béuiouski , très-fameux par son exil en Sibérie et la manière dont il se sauva, mettant dans sa confidence quarante de ses compagnons , en

compagnement ne pouvait convenir à ces paroles : Le calme renaît dans mon âme. « Il ment! il ment ! s'écria Gluck. Il a tué sa mère !... »

{ISoie de raideur.)

persuadant à chacun en particulier qu'il était son seul confident, de nianièrc que le secret fut parlaitement gardé, chacun s'en croyant l'unique dépositaire. 11 me conta toutes ses aventures, qui ont fourni le sujet d'un drame qui eut l)caucoup de succès en Allemagne et que j'ai vu depuis jouer à Hambourg.

.l'eus l'occasion , l'automne suivant, de rendre un grand service au chevalier de Durfort ; voici comment : il était chevalier de ^lalte et pouvait posséder des bénéfices ; un ecclésiastique de ma connaissance vint m'avertir qu'il, y en avait un vacant de quinze mille livres de rentes, à la nomination^ je ne sais comment, de 31. le comte d'Artois, et que, s'il était demandé tout de suite, le chevalier l'aurait. La cour était à Fontainebleau ; j'envoyai sur-le-champ un courrier à M. le duc de Chartres pour lui rendre compte de ce fait. M. le duc de Chartres, sans perdre un instant , fit la demande , obtint le bénéfice , et annonça la chose au chevalier de Durfort, qui était à Fontainebleau, en lui montrant mon billet. Le chevalier de Durfort, qui n'était pas riche, fut comblé de joie d'obtenir une grâce si inattendue, qui ne lui avait même pas coûté une sollicitation; il m'écrivit une lettre remplie de reconnaissance , dans laquelle il m'appelait sa bienfaitrice. Il a été en effet très-reconnaissant pendant sept ou huit ans ; ensuite il est devenu mon ennemi : on verra que je n'ai pas donné lieu à ce changement.

Madame la comtesse du ^olstein entra au Palais-Royal dans ce temps ; elle avait quinze ans ; un joli visage, mais de vilains pieds, des mains affreuses par leur grosseur, leur forme et leur rougeur; elle était fille de madame de Barbautane, et avait été élevée au couvent avec madame la duchesse de Bourbon, qui, en sortant de Panthemont, refusa positivement de la prendre pour dame. On dit dans le monde et l'on crut généralement que madame la duchesse de Bourbon n'en avait point voulu par envie de sa jolie figure, chose d'autant plus évidemment injuste qu'elle prit à sa place une dame beaucoup plus jolie que madame du Nolstein ; mais on n'en déclama pas moins

contre l'ingratitude de refuser la fille de sa gouvernante. Madame la duchesse de Bourbon ne put ignorer tout ce déchaînement ; elle eut l'extrême honnêteté de ne dire à personne au monde la véritable cause de son refus ; elle ne l'a dit que quatorze ou quinze ans après, lorsque madame du Kolstein fut enfermée dans un couvent à INancy. jMadame la duchesse de Bourbon avait pour témoin du fait qu'elle raconta la princesse Louise de Condé , sa belle-sœur, qui avait gardé le même silence. Madame du Nolstein devint sur-le-champ au Palais- Royal ma plus ardente ennemie ; elle m'a fait beaucoup de mal. J'ai vu d'elle d'étranges choses; je n'en parlerai point; ses plus terribles aventures n'ont été que trop connues du public, mais la sincérité de sa pénitence impose le devoir de ne les point retracer.

Sa conduite dans son couvent, pendant un assez grand nombre d'amiées, fut si édifiante et si parfaite, qu'elle ne laissa aucun doute sur sa conversion. Elle lit, pendant tout ce temps, le maigre perpétuel, observé dans les ordres les plus austères ; elle vendit au profit des pauvres quelques bijoux qui lui restaient et toute sa garde-robe ; elle acheta pour elle du linge grossier et une robe de bure ; elle n'a point eu d'autres vêtements jusqu'à sa mort. M. du Nolstein, le plus loyal et le plus vertueux des hommes, lui faisait une pension de six mille francs et payait en outre sa nouri'iture et son logement ; madame du Nolstein se réserva tout au plus cent écus pour son entretien , et elle fit constamment distribuer le reste aux pauvres, à l'exception des matériaux nécessaires qu'elle faisait acheter pour faire de ses doigts différents ouvrages qu'elle donnait à l'église; elle était extrêmement adroite ; elle consacra entièrement ce talent à la religion. Quand les religieuses, à la Révolution, furent chassées de leurs asiles, M. du Nolstein , après le règne de la Terreur, vint prendre sa femme et la conduisit dans une terre qu'il possédait à une grande distance de Paris. ]Madame du Nolstein le conjura de lui permettre d'y vivre comme dans son couvent ;

elle y mourut au bout de dix-huit mois , conservant sa tête jusqu'au dernier moment de son existence. Elle se fit mettre sur la cendre lorsqu'elle se sentit à l'agonie, et ce fut ainsi qu'après avoir expié tous ses égarements elle rendit le dernier soupir !... J'ai oublié de dire que, lorsqu'elle fut chassée de son couvent, ainsi que toutes les religieuses , elle alla sur-lechamp se retirer à un cinquième étage, chez des pauvres dont elle avait soulagé la misère ; elle y resta jusqu'après la mort de Robespierre.

En arrivant à Lausanne il me fut impossible de trouver un logement. Pendant que M. Gillier et JM. Ott en cherchaient en vain, j'étais tristement dans ma voiture avec ma femme de chambre. Un jeune homme, appelé le prince de Holstein , que j'avais rencontré dans la bibliothèque de Bàle , était à sa fenêtre, me reconnut, vit mon embarras, descendit, vint à ma voiture, ^ou^Tit, me pria d'en descendre, me donna la main , en me disant qu'il allait me mener chez une dame qui me logerait. Charmée de cette aventure , je me laissai conduire. Au bout delà rue, il me fit entrer dans une maison. Nous montons im escalier, nous traversons plusieurs pièces , et nous entrons dans un joli salon, où je trouve une jeune dame toute seule , d'une figure fort agréable , et qui jouait de la guitare ; c'était roadamede Crouzas,depuismadamede]Montolieu(l), auteur de jolies traductions de romans allemands. Le prince me nomme, conte mon embarras , et demande pour moi à madame de Crouzas un appartement dans la maison de son beau-père , qui

(l)MadamedeMonlolieu a publié beaucoup d'ouvrages très-agréables, traduits ou imités de l'allemand et de l'anglais. J'ai été l*éditeur du premier de tous ( Caroline Lichtpehl^, que l'auteur m'envoya manuscrit, en me demandant de n'y pas faire le plus léger changement, recommandation qui venait non de son amour-propre, mais de sa délicatesse; elle aurait reçu avec plaisir des conseils donnés de vive voix ; elle ne voulait

146 MËMOinES

était absent. Madame de Crouzas m'accueille avec une grftce mfinie, se lève, me conduit sur-le-champ dans la maison de son beau-père , après avoir envoyé chercher mes compagnons de voyage, et m'installe dans un appartement charmant, et dont la vue sur le lac de Genève était ravissante. Je passai douze jours à Lausanne, sans quitter un instant madame de Crouzas. On me donna desfêtes, des bals, des concerts ; je chantai,jejouai de la harpe tant qu'on voulut. On me mena faire des promenades délicieuses sur le lac ; je ne manquai pas d'aller voir les rochers de Mcillerie. La société de madame de Crouzas était fort aimable ; j'y voyais tous les jours M. ïissot, qui me parut flatté que je susse par cœur tous ses ouvrages. Il aimait la musique , et je me trouvais heureuse déjouer de la harpe pour lui. A l'une de ces soirées que nous passions ensemble , j'eus un triste triomphe , qui me fit beaucoup de peine. Un homme en

point , avec raison, de corrections écrites. Celte charmante produclion eut beaucoup de succès, el le mérilait. Le public a trouvé dans ses autres ouvrages le même intérêt et le même talent.

{l\'ote de l'auteur.)

Malgré son embonpoint extrême et sa prodigieuse grosseur, le célèbre historien anglais Gibbon était très-galant. Pendant un séjour qu'il fit à Lausanne, il devint amoureux de madame de Montolieu, qui s'appelait alors madame de Crouzas. On trouve dans les Souvenirs de Félicie le récit de la déclaration d'amour de Gibbon à cette dame; je vais copier ce récit.

<c Un jour, se trouvant tête à tête , pour la première fois, avec madame de Crouzas, Gibbon voulut saisir ce moment si favorable , et tout à coup il se jeta à ses genoux, en lui déclarant son amour dans les termes les plus passionnés. Madame de Crouzas lui répondit de manière à lui ôler l'envie de recommencer cette jolie scène. Gibbon prit un air consterné, et cependant il restait à genoux, malgré l'invitation réitérée de se remettre sur sa chaise; il était immobile et gardait le silence. « Mais, Mon- « sieur, reprit madame de Crouzas, relevez-vous donc ! — Hélas ! Madame, « reprit ce malheureux amant, je ne peux pas... » En effet la grosseur de sa taille ne lui permettait pas de se relever sans aide. Madame de Crouzas sonna, et dit au domestique qui sur\int : Relevé: monsieur Gibbon. «

( Souvenirs de Félicie. )

Jeuil , que je n'avais pas encore vu , s'y trouva. Je chantais particulièrement bien Fair : J'ai perdu mon Eurydice, dont Gluck lui-même rii'avait donné le gotit et l'expression -, au milieu de cet air, l'homme en deuil fondit en larmes , et tout à coup , se trouvant mal , il tomba sans connaissance dans les bras de son voisin : il avait perdu trois mois avant une femme qu'il adorait. ^Madame de Crouzas , qui m'avait déjà entendu chanter cet air, et qui n'était pas auprès de moi dans ce moment , me fit signe de ne pas le chanter ; mais malheureusement je ne la compris pas. Je quittai Lausanne en m'engageant à entretenir avec madame de Crouzas une correspondance, qui a duré vingt ans. De Lausanne j'allai à Genève, et de là chez M. de Voltaire.

Je n'avais point pour lui de lettres de recommandation; mais les jeunes femmes de Paris eu sont toujours bien reçues. Je lui écrivis pour lui demander la permission d'aller chez lui. Il n'y avait, dans mon billet, ni esprit, ni prétentions, ni fadeurs, et je le datai du mois d'août. M. de Voltaire voulait qu'on écrivît du mois iX Auguste. Cette petite pédanterie me parut une flatterie , et j'écrivis fièrement du mois d'août. Le pliilosophe de Ferney me fit une réponse très-gracieuse ; il m'annonça qu'en ma faveur il quitterait ses pantoufles et sa robe de chambre, et il m'invita à dîner et à souper.

Quand j'eus reçu la réponse aimable de M. de Voltaire , il me prit tout à coup une espèce de frayeur qui me fit faire des réflexions inquiétantes. Je me rappelai tout ce qu'on racontait des personnes qui allaient pour la première fois à Ferney. II était d'usage, surtout pour les jeunes femmes, de s'émouvoir, de pâlir, de s'attendrir, et même de se trouver mal en apercevant 31. de Voltaire ; on se précipitait dans ses bras , on balbutiait, ou pleurait, on était dans un trouble qui ressemblait à l'amour le plus passionné : c'était l'étiquette de la présentation à Ferney. lA. de Voltaire y était tellement accoutumé que le calme et la seule politesse la plus obligeante ne pouvaient lui

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paraître ^ae do l'impcrtiueucc ou do la stupidité. Cependant je suis naturellement timide et d'une froideur glaciale avec les gens que je ne connais pas ; je n'ai jamais eu le courage de donner une louange en face à ceux avec lesquels je ne suis pas intimement liée ; il me semble qu'alors tout éloge est suspect de flatterie , qu'il ne saurait être de bon goût et qu'il doit déplaire ou blesser. Je me promis pourtant, non pas de faire une scène pathétique, mais de me conduire de manière à ne pas causer un grand étonnement, c'est-à-dire que je pris la résolution de n'être pas ridicule , de sortir de ma simplicité habituelle , et d'être moins réservée et surtout moins silencieuse.

Je partis de Genève d'assez bonne heure, suivant mon calcul , pour arriver à Ferney avant l'heure du dîner de ÎNI. de Voltaire ; mais, m'étant réglée sur ma montre , qui avançait beaucoup , je ne reconnus mon erreur qu'à Ferney. Il n'y a guère de gaucherie plus désagréable que celle d'arriver trop tôt pour dîner chez les gens qui s'occupent et qui savent employer leur matinée. Je suis sûre que j'ai coûté une ou deux pages à M. de Voltaire ; ce qui me console, c'est qu'il ne faisait plus de tragédie ; je ne l'aurai empêché que d'écrire quelques impiétés, quelques ligues licencieuses de plus...

Cherchant, de bonne foi, quelque moyen de plaire à l'homme célèbre qui voulait bien me recevoir, j'avais mis beaucoup de soin à me parer; je n'ai jamais eu tant de plumes et tant de fleurs. J'avais un fâcheux pressentiment que mes prétentions en ce genre seraient les seules qui dussent avoir quelque succès. Durant la route , je tâchai de me ranimer en faveur du fameux vieillard que j'allais voir ; je répétais des vers de la Henriade et de ses tragédies ; mais je sentais que , même en supposant qu'il n'eût jamais profané son talent par tant d'indignes productions , et qu'il n'eût fait que les belles choses qui doivent l'immortaliser, je n'aurais eu, en sa présence , qu'une admiration silencieuse. Il serait permis , il serait simple de montrer de. l'enthousiasme pour un héros, pour le libérateur

de la patrie, parce que, sans iDStruction et sans esprit, on peut comprendre de telles actions, et que la reconnaissance semble autoriser l'expression du sentiment qu'elles inspirent ; mais , lorsqu'on se déclare le partisan passionné d'un homme de lettres, on annonce qu'on se croit en état de juger convenablement tous ses ouvrages ; on s'engage à lui en parler, à disserter, à détailler ses opinions. Combien toutes ces choses sont déplacées dans la jeunesse, et surtout dans nne femme !.,.

Je menai avec moi un peintre allemand , qui revenait d'Italie ( M. Ott). 11 avait beaucoup de talent et très-peu de littérature ; il savait à peine le français , et il n'avait jamais lu une ligne de Voltaire ; mais , sur sa réputation , il n'en avait pas moins pour lui tout l'enthousiasme désirable : il était hors de lui en approchant de Ferney. J'admirais et j'enviais ses transports ; j'aurais voulu en prendre quelque chose. On nous flt passer devant une église sur le portail de laquelle ces mots étaient écrits : ï oit aire a élevé ce temple à Dieu. Cette inscription me fit frémir; elle ne peut être que l'extravagante ironie de l'impiété ou l'inconséquence la plus étrange.

Enfin nous arrivons dans la cour du château et nous descendons de voiture. M. Ott était ivre de joie. Nous entrons. Nous voilà dans une antichambre assez obscure. M. Ott aperçoit sur-le-champ un tableau et s'écrie : Cest un Corrége! Nous approchons ; on le voyait mal, mais c'était en effet un tableau original du Corrége, et M. Ott fut un peu scandalisé qu'on l'eût rélégué là. Nous passons dans le salon ; il était vide. Je vis dans le château cette espèce de rumeur désagréable que produit une visite inopinée qui survient mal à propos. Les domestiques avaient un air effaré ; on entendait le bruit redoublé des sonnettes qui les appelaient, on allait et venait préci{)itamment , on ouvrait et fermait brusquement les portes. Je re-. gardai à la pendule du salon , et je reconnus avec douleur que j'étais arrivée trois quarts d'heure trop tôt , ce qui ne contribua pas à me doimer de l'aisance et de la confiance. M. Ott vit, à

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l'autre extrémité du salon, un grand tableau à l'huile, dont les figures sont en demi-nature. Un cadre superbe et l'honneur d'être placé dans le salon annonçaient quelque chose de beau. Nous y accourons , et , à notre grande surprise , nous découvrons une véritable enseigne à bière, une peinture ridicule et représentant M. de Voltaire dans une gloire , tout entouré de rayons comme un saint , ayant à ses genoux les Calas , et foulant aux pieds ses ennemis, Fréron, Pompignan, etc., qui expriment leur humiliation en ouvrant des bouches énormes ■ et en faisant des grimaces effroyables. jM. Ott fut indigné du dessin, du coloris, et moi de la composition. « Comment peuton placer cela dans un salon ! » disais-je. « Oui, disait ^I. Ott, et quand on laisse un tableau du Corrége dans une vilaine antichambre!... « Ce tableau est entièrement de l'iuvention d'un mauvais peintre genevois , qui en avait fait présent à 31. de Voltaire ; mais il me paraît inconcevable que ce dernier ait eu le mauvais goûtd'exposer pompeusement à tous les yeux une telle platitude. Enfin la porte du salon s'ouvrit , et nous vîmes paraître madame Denis, la nièce de IM. de Voltaire, et madame de Saint-Julien Ces dames m'annoncèrent que IM. de Voltaire viendrait bientôt. Madamede Saint-Julien, qui était fort aimable, et que je ne connaissais pas du tout, était établie pour tout l'été à Ferney ; elle appelait M. de Voltaire mon philosophe, et il rappelait;«on /}(7/;?7/o/i. Elleportait une médaille d'or à son côté. J'ai cru que c'était un ordre ; mais c'est un prix d'arquebuse donné par M. de Voltaire, et qu'elle avait gagné depuis peu de jours. Une telle adresse est un exploit pour une femme. Elle me proposa de faire un tour de promenade , ce que j'acceptai avec empressement ; car je me sentais si refroidie, si embarrassée, je craignais tellement l'apparition du maître de la maison, que j'étais charmée de m'échapper un moment, afin de retarder un peu une terrible entrevue. IMadame de Saint-Julien me conduisit sur une terrasse de laquelle on eût pu décounir la magnifique vue du lac et des montagnes, si l'on n'avait pas

eu le mauvais goût d'établir sur cette belle terrasse un long berceau de treillage tout couvert d'uue verdure épaisse qui cachait tout. On n'entrevoyait cette admirable perspective que par des petites lucarnes où je ne pouvais passer la tête ; d'ailleurs le berceau était si bas que mes plumes s'y accrochaient partout. Je me courbais extrêmement, et comme, pour me rapetisser encore, je ployais beaucoup les genoux , je marchais à toute minute sur ma robe , je diancelais , je trébuchais, je cassais mes plumes , je déchirais mes jupons, et , dans l'attitude la plus gênante , je n'étais guère en état de jouir de la conversation de madame de Saint- Julien, qui, petite, en habit négligé du matin , se promenait très à son aise , et causait trèsagréablement. Je lui demandai, en riant, si M. de Voltaire n'avait pas trouvé mauvais que j'eusse daté ma lettre du mois d'août ] elle me répondit que non , mais elle ajouta qu'il avait remarqué que je n'écrivais pas avec son orthographe. EnOu on vint nous dire que M. de Voltaire entrait dans le. salon. J'étais si harassée et eu si mauvaise disposition que j'aurais donné tout au monde pour pouvoir me trouver transportée dans mon auberge à Genève.

jNIadame de Saint-Julien , me jugeant d'après ses impressions, m'entraîne avec vivacité. Nous regagnons la maison , et j'eus le chagrin, en passant dans une des pièces du château, de me voir dans une glace. J'étais décoiffée et tout ébouriffée , et j'avais une mine véritablement piteuse et tout à fait décomposée. Je m'arrêtai un instant pour me rajuster, ensuite je suivis courageusement madame de Saint-Julien. Nous entrons dans le salon, et me voilà en présence de INI. de Voltaire. Madame de Saint- Julien m'invita à l'embrasser, en me disant avec grâce : Il le trouvera très-bon. Je m'avançai gravement , avec l'expression du respect que l'on doit aux grands talents et à la vieillesse. M. de Voltaire me prit la main et me la baisa. Je ne sais pourquoi cette action si comnnine me toucha, comme si cette espèce d'hommage n'était pas aussi vulgaire que banale ;

152 MÉMOIUES

mais enfin je fus flattée que M. de Voltaire m'eût baisé la main, et je l'embrassai de très-bon cœur intérieurement, car Je conservai toute la tranquillité de mon maintien. Je lui présentai M. Ott, qui fut si transporté de s'entendre nommer à M. de Voltaire que je crus qu'il allait faire une scène. Il s'empressa de tirer de sa poche des miniatures qu'il avait faites à Berne. 3Ialheureusement un de ces tableaux représentait une Vierge avec l'enfant Jésus , ce qui fit dire à M. de Voltaire plusieurs impiétés aussi plates que révoltantes. Je trouvai qu'il était contre les devoirs de l'hospitalité et contre toute bienséance de s'exprimer ainsi devant une personne de mou âge, qui ne s'affichait pas pour un esprit fort, et qu'il recevait pour la première fois. Extrêmement choquée , je me tournai du coté de madame Denis, afin d'avoir l'air de ne pas écouter son oncle. 11 changea d'entretien , parla de l'Italie et des arts comme il en a écrit , c'est-à-dire sans connaissance et sans goût. Je ne dis que quelques mots , qui exprimaient que je n'étais pas de son avis. Il ne fut question de littérature ni avant ni après le dîner, M. de A^oltaire ne jugeant pas, je crois, que cette conversation dût intéresser une personne qui s'annonçait d'une manière aussi peu brillante. Néanmoins il soutint l'entretien avec politesse et même quelquefois avec galanterie pour moi.

On se mit à table, et, pendant tout le dîner, 31. de Voltaire ne fut rien moins qu'aimable. 11 eut toujours l'air d'être en colère contre ses gens , criant à tue-tête, avec une telle force qu'involontairement j'en ai plusieurs fois tressailli. La salle à manger était très-sonore , et sa voix de tonnerre y retentissait de la manière la plus effrayante. On m'avait prévenue de cette manie, qui est si hors d'usage devant des étrangers ; et l'on voit parfaitement , en effet , que c'est une habitude , car ses gens n'en paraissent être ni surpris , ni le moins du monde troublés. Après le dîner, :M. de Voltaire , sachani que j'étais musicienne, a fait jouer madame Dem's du clavecin. Elle a un jeu qui transporte, en idée, au temps de Louis XIV ; mais

ce souvenir-là u est pas le plus agréable qu'on puisse se retracer de ce beau siècle. Elle finissait une pièce de Romcau lorsqu'une jolie petite 011e de sept ou luiit ans entra dans la chambre et vint se jeter au cou de M. de Voltaire en l'appelant papa. Il reçut ses caresses avec grâce , et , comme il vit que je contemplais ce tableau si doux avec un extrême plaisir, il me dit que cette enfant appartenait à la petite-fille du grand Corneille, qu'il a mariée. Combien j'eusse été touchée dans ce moment si je ne m'étais pas rappelé ses Commentaires, où l'injustice et l'envie se trahissent si maladroitement ! Dans ce lieu on était à chaque instant blessé par des contrastes bizarres, et sans cesse l'admiration y était suspendue et même détruite par des souvenirs odieux et même par des disparates révoltantes.

ÎM. de Voltaire reçut plusieurs visites de Genève; ensuite il me pi'oposa ime promonade en voiture. Il fit mettre ses chevaux, et nous montâmes dans une berline, lui, sa nièce, madame de Saiut- Julien et moi. Il nous mena dans le village pour y voir les maisons qu'il a bâties et les établissements bienfaisants qu'il a formés. Il est plus grand là que dans ses livres , car on y voit partout une ingénieuse bonté , et l'on ne peut se persuader que la même main qui écrivit tant d'impiétés, de faussetés et de méchancetés , ait fait des choses si nobles , si sages et si utiles. U montrait ce village à tous les étrangers , niais de bonne grâce ; il en parlait simplement, avec bonhomie ; il instruisait de tout ce qu'il avait fait , et cependant il n'avait nullement l'air de s'en vanter, et je ne connais personne qui pût en faire autant. En rentrant au château, la conversation fut fort animée ; on parlait avec intérêt de ce qu'on avait vu. Je ne partis qu'à la nuit. ]M. de Voltaire me proposa de rester jusqu'au lendemain après dîner ; mais je voulus retourner à Genève.

Tous les portraits et tous les bustes de M. de Voltaire sout très-ressemblants , mais aucun artiste n'a bien rendu ses yeux. Je m'attendais à les trouver brillants et pleins de feu ; ils étaient

164 MEMOin.S

eu effet les plus spirituels que j'aie vus ; mais ils avaient eo même temps quelque chose de velouté et une douceur inexprimables : l'àme de Zaïre était tout entière dans ces yeux-là. Son sourire et son rire extrêmement malicieux changeaient tout à fait cette charmante expression. Il était fort cassé, et sa manière gothique de se mettre le vieillissait encore. Il avait une voix sépulcrale qui lui donnait un ton singulier, d'autant plus qu'il avait l'habitude déparier excessivement haut, quoiqu'il ne fut pas sourd. Quand il n'était question ni de la religion, ni de ses ennemis, sa conversation était simple, naturelle, sans nulle prétention, et par conséquent, avec un esprit toi que le. sien, parfaitement aimable. Il me parut qu'il ne supportait pas que l'on eût , sur aucun point , une opinion différente de la sienne; pour peu qu'on le contredît, son ton prenait de l'aigreur et devenait tranchant. Il avait certainement beaucoup perdu de l'usage du monde qu'il avait du avoir, et rien n'est plus simple ; depuis qu'il était dans cette terre , on n'allait le voir que pour l'enivrer de louanges ; ses décisions étaient des oracles ; tout ce qui l'entourait était à ses pieds ; il n'entendait parler que de l'admiration qu'il inspirait , et les exagérations les plus ridicules dans ce genre ne lui paraissaient plus que des hommages ordinaires. Les rois même n'ont jamais été les objets d'une adulation si outrée ; du moins l'étiquette défend de leur prodiguer toutes ces flatteries; on n'entre point en conversation avec eux; leur présence impose silence, et, grâce au respect, la flatterie, à la cour, est obligée d'avoir de la pudeur et de ne se montrer que sous des formes délicates. Je ne l'ai jamais vue sans ménagement qu'à Ferney ; elle y était véritablement grotesque, et lorsque , par l'habitude , elle peut plaire sous de semblables traits, elle doit nécessairement gâter le goût, le ton et les manières de celui qu'elle séduit. Voilà pourquoi l'amour-propre de M. de Voltaire était singulièrement irritable, et pourquoi les critiques lui causaient ce chagrin puéril qu'il ne pouvait dissimuler. 11 venait d'en éprouver un très-

DE MADAME DE GEiNLIS. 155

sensible. L'empereur avait passé tout près de Ferney; M. de Voltaire, qui s'attendait à recevoir la visite de l'illustre voyageur, avait préparé des fêtes et niènie fait des vers et des couplets, et mallicureusemcut toutlo monde le savait. L'empereur passa sans s'arrêter et sans faire dire un seul mot. Comme il approchait de Ferney, quelqu'un lui demanda s'il verrait M. de Voltaire ; l'empereur répondit sèchement : « Non ; je le connais assez. » 3Iot piquant et même profond, qui prouve que ce prince lisait en homme d'esprit et en monarque éclairé.

IMadame de Potocka quittait Paris au moment de mon retour ; la surveille de son départ elle soupa chez moi , et, comme elle récapitulait tout ce que je lui avais fait voir, JNL de Genlis lui dit que j'avais oublié une chose très-curieuse, la guinguette ; et il nous proposa de nous mener le lendemain, après souper, au Grand /'avïqueur, la plus belle guinguette des Percherons. ]\ous acceptâmes, etl'on convint que nous irions tous déguisés, madame de Potocka et moi en cuisinières, M. de IMaisonneuve, un chambellan du roi de Pologne et M. de Genlis en domestiques à livrée. Le lendemain madame de Potocka et moi nous soupâmes au Palais-Royal. Madame de Potocka était ce soirlà excessivement parée , avec une robe d'or et une énorme quantité de diamants. A onze heures, M. de Genlis s'approche d'elle pour lui rappeler très-gravement qu'il était temps de se disposer à aller aux Percherons. Cette invitation me fit éclater de rire, parce qu'elle s'adressait à la figure la plus m.njestueuse que j'aie jamais vue. INous montâmes dans mon appartement pour nous habiller, ce qui se fit chez ma mère, qui était dans son lit et qui voulait voir nos déguisements. La noble et belle figure de madame de Potocka était un peu forte et avait besoin de parure ; elle perdit en se travestissant toute sa dignité, et quand elle eut mis son juste, son fichu rouge, son tablier à

carreaux et sou bonuet rond , elle eut véritablement toute la tournure d'une franche cuisinière, taudis que moi, au contraire, avec un habillement pareil, je ne perdis rien de ce que mon visage pouvait avoir d'élégant et de distingué, et j'étais même plus remarquable qu'avec un bel habit. M, de Maisonneuve s'était fait excuser le matin Comme il nous fallait deux hommes, nous le remplaçâmes par M. Giilier, et tous les quatre nous partîmes en Oacre à onze heures et demie. J'eus les plus grands succès a\xGra?id f'ainqueur, où nous trouvâmes une très-nombreuse assemblée ; j'y fis tout de suite la conquête du coureur de 31. le marquis de Brancas, qui, en servant son m:iitre, avait dû me voir vingt fois h. table ; mais il ne me reconnut nullement. Cet habit, qui vieillissait madame de Potocka, me rajeunissait de dix ou douze ans ; j'avais l'air d'avoir dix-sept ans tout au plus ; et nous jouâmes si bien nos rôles que personne n'eut le moindre soupçon de nos déguisements. Je commençai par danser avec toute la niaiserie villageoise , un menuet avec le coureur, et ensuite une contre-danse. Pendant ce temps, M. Giilier nous commandait une salade et des pigeons à la crapaudine, pour nous rafraîchir. Nous nous établîmes à une petite table, où la gaieté folle de 31. de Genlis et sa galanterie, partagée entre madame de Potocka et moi, nous faisaient rire aux éclats. Il y avait toujours dans sa gaieté quelque chose de si original et de si agréable, et en même temps de si spirituel, qu'il aurait amusé les personnes les plus moroses. Une scène très-inattendue vint mettre le comble à notre gaieté. II était fort commun d'entrer en chantant à la guinguette, et tout à coup nous entendîmes chanter à tue-tcte cette chanson :

Lisoii donnait dans un bocage, Un bras par-ci, un bras par-là, etc.

Nous regardâmes du côté de la porte , et nous vîmes deux personnes qui entraient en chantant ces paroles et en dansant , l'une vêtue en servante, et l'autre avec l'habit de livrée d'un

de mes gens. Je les reconnus à l'instant. Je me lève, et je vais, eu courant, me jeter au cou de la servante : c'était ma mère, à laquelle M. de Maisonneuve donnait le bras. Elle avait concerté avec lui cette partie , c'est pourquoi il n'était point venu avec nous. Notre joie et notre reconnaissance furent extrêmes ; i! y avait, en effet , bien de la grâce et bien de la bonté dans cette plaisanterie d'une personne de l'âge de ma mère. Elle s'établit à notre table avec son compagnon ; elle et M. de Genlis firent tout l'agrément de cette soirée, l'une des plus gaies et des plus charmantes que j'aie passées dans ma vie. Depuis Genlis et Sillery, je n'avais pas ri d'aussi bon cœur. Nous ne nous arrachâmes du Grand / ainqueur qu'à trois heures du matin.

A Toulon, où j'étais allée avec M. de Genlis, M. le duc et madame la duchesse de Chartres, le duc s'embarqna pour faire une campagne de mer, et nous Fîmes le coup de tête, concerté avec lui, d'aller, sans permission de la cour, en Italie. Madame la duchesse de Chartres, lorsque nous fi\mes à Antibes, écrivit au roi une lettre d'excuses, assurant que ce voyage n'avait point été prémédité , et donnant pour excuse le désir de voir son grand-père, le duc de IModène. Nous fîmes, à Antibes, les rencontres les plus agréables ; nous y retrouvâmes ^I. de Rouffignac. Nous avions déjà eu avec lui une rencontre singulière à Angers, où il avait une maison. Je lui avais envoyé un courrier pour lui dire que nous passerions dans cette ville, entre onze heures et minuit , que nous nous arrêterions un moment à sa porte, et que nous espérions qu'il aurait la galan-' terie chevaleresque et romanesque de nous donner à chacune une tasse de bon bouillon ; ce qui me plairait d'autant plus que cette manière de s'occuper de la clame de ses pensées n'était pas commune. En effet, en m'accordant ce que je désirais , il trouva le moyen de fjire une chose très-extraordinaire II avait chez lui un ours apprivoisé ; il avait entendu dire que rien

au monde n'était meilleur que du bouillon d'ours ; il fit tuer son ours, dont on fit du bouillon, qu'il nous donna en passant. Ce bouillon était fort rouge ; mais je n'en ai jamais pris d'aussi bon. Je le remerciai beaucoup du sacrifice de son ours, et de ce qu'il avait pour moi renouvelé en grand l'histoire du faucon de La Fontaine. Nous filmes charmées de le retrouver à Antibesj et, par un hasard assez singulier, nous y trouvâmes le marquis de Clermont d'Amboise, frère de madame de la Vaupalière, qui, nommé ambassadeur à Naples, comptait se rendre en Italie en s'embarquant à Antibes , pour aller à Gênes. Je connaissais beaucoup IM. de Clerrtjont; il était spirituel , ami des arts et rempli de talents , grand musicien, chantant à, merveille, et avec la plus belle basse-taille. Il avait avec lui, pour secrétaires d'ambassade, deux jeunes gens très-aimables : l'un, M. de Nidisdale, et l'autre, IM. de Moustiers ; ce dernier se déclara mon sigisbée ; IM. de INidisdale fut celui de madame de Rully . ISous voulions absolument aller à Kice , et l'ambassadeur se décida à faire avec nous le voyage jusqu'à Gênes. Nous fûmes obligés d'attendre les vents favorables pendant dix jours à Antibes ; mais nous ne nous y ennuyâmes point. J'avais porté ma harpe avec moi; elle était, non sur la voiture des femmes, mais sur la nôtre , et pendant tout le voyage on la portait dans ma chambre tous les soirs, aux couchées, et j'en jouais toujours avant de me mettre au lit. Je ne crois pas y avoir manqué plus de deux ou trois fois ; je ne m'en suis séparée que pour le voyage de la Corniche. Nous faisions de la musique tous les soirs, deux ou trois heures ; nous causions, et le temps se passa fort agréablement. Nous nous embarquâmes enfin pour aller à Nice, avec une felouque d'escorte qui portait un régiment tout entier pour nous garantir des corsaires. Cette précaution, qui annonçait des dangers et le risque d'enlèvements et de combats, plut à mon imagination romanesque ; j'improvisai là-dessus un roman qui amusa beaucoup mes compagnons de voyage. Nice est un séjour délicieux ; nous y passâmes six jours, pendant lesquels je

fis de longues promonades sur les montagnes fleuries et parfumées qui Tentourent et sur les bords de la mer. Apprenant là que Ton pouvait aller à Gènes par terre, eu chaise à porteurs, nous prîmes tout à coup la résolution de faire ce périlleux voyage, dont le nom seul est effrayant, puisque ce chemin s'appelle très-justement la Corniche.

.l'envoyai chercher l'homme qui nous louait des mulets (pour l'ambassadeur, M. de Genlis, etc.). Je voulais le questionner sur les dangers de la route. Madame de RuUy fut présente à cet entretien. Cet homme, après m'avoir attentivement écoutée , me répondit eu propres termes : « Je ne suis point inquiet pour vous, ^lesdames ; mais, à dire la vérité, je crains un peu pour mes mulets, parce que l'an passé j'en perdis deux qui furent écrasés par de gros morceaux de roches qui tombèrent sur eux, car il s'en détache souvent de la montagne. » Cette manière de nous tranquilliser ne nous rassura pas beaucoup ; mais cependant elle nous fit rire et nous partîmes (1).

Kous envoyâmes par mer nos femmes et nos bagages ; M. de Clermout fit le voyage avec nous ; lui , M3I. de Moustiers et de Nidisdale et M. de Genlis étaient sur des mulets , et nous en chaises à porteurs. A peu de distance de jNice, dans un lieu appelé la Turbie, nous trouvâmes ime charmante feuillée toute couverte de guirlandes de fleurs, et dans laquelle était un excellent déjeuner ; c'était une galanterie du commandant de Nice pour madame la duchesse de Chartres, voyageant sous !e nom de comtesse de Joinville. En sortant de Nice on trouve le vieux château de Montalban, pris par les Français en 1744; deux

(I) Avant de quitter Nice je dois dire que la mode d'envoyer les poitrinaires dans ce lieu est étrange et pernicieuse. Lair de Nice est en effet très-pur, mais il est si vif qu'il ne convient nullement aux poitrines délicates. La pulmonie est le seul mal qui y soit commun, et alors les médecins de Nice s'empressent d'envoyer leurs malades aux environs de Lyon.

(I\'olf du l'auteur.)

lieues plus loin nous nous arrêtâmes à la vue de la tour d'Eze, dominant sur la mer, et dont la situation est admirable ; au bout d'une heure nous reprîmes notre marche. Cette route est parfiiitcmeut bien nommée la Corniche; c'est en effet presque toujours une vraie corniche, en beaucoup d'endroits si étroite qu'une personne y peut à peine passer ; d'un côté, d'énormes rochers forment une espèce de muraille qui paraît s'élever jusqu'aux cieux, et de l'autre on se trouve exactement sur le bord de précipices de cinq cents pieds, au fond desquels la mer, se brisant contre des écueils, produit un bruit aussi triste qu'effrayant (1). Dans tous les passages véritablement dangereux nous avons mis pied à terre, et on nous les a fait passer en nous tenant le bras. Depuis Monaco jusqu'à Manton l'on respire; le chemin est très-beau. Cette dernière ville est agréable ; elle est située sur le bord de la mer, et l'on y trouve une quantité de citronniers et d'orangers dont l'air est embaumé. Après IMauton le chemin redevient effroyable ; cependant nous commencions à nous y accoutumer, et la vue d'une prodigieuse quantité de jolies cascades naturelles nous charmait tellement qu'elle nous faisait oublier presque les précipices. Arrivés à Bordighera, petite ville où l'on trouve de superbes palmiers dispersés parmi des ruines d'un très-bel effet, il a fallu s'arrêter encore pour jouir du plus ravissant point de vue que nous eussions rencontré. Enfin, à sept heures, la nuit tombante nous a forcés d'arrêter et de coucher à l'Hospitaletta, le plus affreux gîte où l'on ait jamais donné l'hospitalité, et qui n'est qu'à dix lieues de Nice. Nous couchâmes toutes les trois dans la même

(I) Aujourd'hui la Corniche, ses rochers, ses précipices ne sont plus à craindre; la route nouvelle permet, dil-on, d'y voyager on \oiture à six chevaux; mais ceux qui l'ont parcourue, comme nous, avant le progrès, pourront attester que la description de madame de Genlis est très-exacte. C'est parce que tout a changé, voie et mode de voyage, que nous avons tenu à reproduire surtout ce passage de ses Mémoires.

( Ao/e du nouvel éditeur. )

chambre; uoiis arrangeâmes pour madame la duchesse de Chartres une espèce de lit fait avec les couvertures des mulets et do la leuillée. Dans la même chambre se trouvaient deux grands tas de blé, et le maître de la maison nous assura, ma compagne et moi, que nous dormirions fort bien en nous établissriDt sur ces monceaux de grains ; nos sigisbés nous donnèrent leurs manteaux pour couvrir ces monceaux de grains. 11 fallait se coucher dans une attitude singulière , c'est-à-dire presque debout. Nous passâmes la nuit dans une agitation continuelle, causée par les glissades et les éboulements des grains de blé. Nous vîmes avec un grand plaisir paraître le jour, et, comme nous étions tout habillées, nos toilettes ne retardèrent pas le départ. Le lendemain la journée a été très-fatigante, quoique nous n'ayons fait que cinq lieues et demie ; mais nous avons trouvé de si mauvais chemins que j'ai fait presque toute la route à pied , toujours , comme la veille , côtoyant la mer, tantôt au haut d'un précipice, tantôt sur un rivage fort étroit, et marchant sur de gros cailloux pointus. D'ailleurs tout le pays que nous avons parcouru est aride et affreux. Nos porteurs étaient les plus vilaines gens du monde , n'entendant ni le français ni l'italien, parlant un jargon inintelligible, et s'enivrant, jurant et se querellant sans cesse, n est difficile de ne pas s'intéresser à leurs disputes quand , porté par eux, on les, voit, sur les bords d'un précipice, tout à coup trembler de colère, s'agiter, chanceler, et ne porter la litière que d'une main, afin d'avoir la liberté de faire des gestes menaçants de l'autre. Us suspendent les chaises à leurs épaules par le moyen de longues courroies, mais il est toujours nécessaire de tenir les bâtons qui les portent. Ces litières ne ressemblent nullement à des chaises à porteurs ordinaires ; ce sont des espèces de chaises longues, étroites et peu allongées ; l'endroit sur lequel on est assis est couvert d'un petit berceau en toile cirée , fait pour garantir de la pluie. On a les jambes étendues, sans avoir la li-

berté de les plior, et mes pieds passaient la cl)aise. Nous Wmes assez bien logés à Saint-Maurice, petit port de mer. Le chemin de Saint-]\Iaurice à Albenga est renijjli de passages effrayants ; mais cette route offre des points de vue admirables , entre autres celui qu'on trouve au haut de la montagne qui domine la ville de Languella. La descente de cette montagne est très-escarpée et fort dangereuse. Nous la descendîmes à pied, et je puis même dire à pieds nus, car les rochers que nous gravissions depuis trois jours avaient tellement usé et percé nos souliers que les semelles en étaient presque entieremeut emportées , et, ne prévoyant pas que nous dussions autant marcher, nous n'avions pas eu la précaution d'en prendre plusieurs paires. A dix heures du malin nous finies arrêter nos porteurs sur le sommet d'une montagne , de laquelle nous découvrions la ville d'Albenga , au milieu d'une plaine délicieuse ; ce qui est une singularité très-remarquable sur cette côte , toutes les autres villes étant situées sur des rochers. Au bas de la montagne se trouve une plaine immense et fertile , entourée de rochers et de montagnes majestueuses , dont quelques-unes sont couvertes de glaces. L'aridité des rochers , l'aspect imposant des montagnes forment un contraste singulier avec la beauté riante et la fertilité de la plaine ; les prés y sont émaillés de pensées et de lis ; le laurier-rose y croît sans culture ; on y voit tous les champs entourés de longs berceaux de vigne , et à travers ces charmantes galeries à jour on découvre la verdure, les fleurs et les fruits renfermés dans l'enceinte de ces légers treillages , dont toutes les arcades sont ornées de guirlandes de pampre élégantes et flexibles , que le moindre vent fait mouvoir II semble, dans ce délicieux séjour, que la terre soit cultivée non pour les besoins de l'homme , mais seulement pour ses plaisirs. Tous les objets qu'on y rencontre sont agréables; c'est là qu'on voit de véritables bergères, toutes les jeunes filles sontcoiffées en cheveux, avec un bouquet

de floiiis naturelles placé sur la tète du côté gauche. Elles sont presque toutes jolies , et surtout remarquables par l'élégauce de leur taille.

Pour éviter une montagne horriblement dangereuse, nous nous embarquâmes à Piétra , et nous fîmes trois lieues et demie par mer. A ^"ori nous reprîmes nos chaises. Du haut de la montagne qui domine les villes d'Anvaye et de Savone on découvre la plus belle vue de l'univers ; c'est ce qu'on rencontre de plus remarquable depuis Albenga. Savone est une belle ville, très-agréablement située , et seulement à douze lieues de Gênes. On voit, au village d'Abbissola, à une petite lieue de Savone , les palais de Rovère et de 'Durazz-o, tous deux d'une grande magnificence; les jardins sont vastes, mais de mauvais goût. J'y remarquai une chose assez singulière : c'est qu'on n'y voit aucune des fleurs charmantes qui croissent naturellement dans les champs, à l'exception de l'oranger ; mais le buis y est cultivé avec le plus grand soin, et des vases superbes, qui ornent les terrasses , en sont remplis. Ce vilain buis est mis dans les beaux vases , uniquement parce qu'il est là plus cher et plus rare que le myrte, le jasmin et le laurierrose.

Ce voyage , le plus dangereux et en même temps le plus curieux que l'on puisse faire, se passa très-gaiement et sans accident ; il dura six jours pour faire quarante lieues. L'horreur des précipices me Ot faire plus des trois quarts du chemin à pied, sur des cailloux et des roches coupantes. J'arrivai à Gênes avec les pieds enflés et pleins de cloches , mais en très-bonne santé. >"ous avons tant de voyages d'Italie que je ne ferai point le détail du nôtre ; je ne parlerai que de ce qui nous était personnel. L'ambassadeur vint avec nous jusqu'à Reggio, où il resta huit jours. Nous étions là dans les États du duc de ]Modène, grand-père de madame la duchesse de Chartres. L'aspect de la Lombardie est aussi riant qu'agréable ; les arbres y ont fort peu d'élévation , mais la verdure en est chariiiante ;

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ils sont tous réunis par de belles guirlandes de pampre.(l). L'ensemble forme un coup d'œil si ravissant que madame la ducbesse de Chartres s'écria naïvement que son grand-père était trop aimable ! Elle crut , dans le premier moment , que ces ornements que nous admirions faisaient partie d'une fête qu'il lui domiait. Le duc de Modène reçut madame la duchesse de Chartres avec beaucoup de joie et de tendresse. Ce prince , rempli de bonté, était alors âgé de quatre-vingts ans ; il était aveugle , et il avait la plus étrange figure : il se faisait mettre du rouge et du blanc et peindre les sourcils ; son nez était d'une longueur démesurée : je n'ai point vu d'aspect aussi surprenant que le sien. La cour était composée de ses deux soeurs, beaucoup moins âgées que lui. Ces deux princesses n'avaient jamais été mariées ; elles étaient bonnes, obligeantes et pieuses (2). Le prince héréditaire, fils du duc, était fort affable, mais sa galanterie n'était rien moins que délicate. L'archiduchesse Marie, sa fille, était, au contraire, une princesse très-distinguée par son éducation et son caractère. Son mari avait un visage charmant ; il ressemblait beaucoup à la duchesse de Polignac ; il avait des cheveux d'une beauté remarquable. Je vais conter une petite aventure qui fera connaître les mœurs de ces petites cours, dont les princes étaient toujours ce qu'il

(I) Cette manière de cultiver la vigne, en Italie, est d'une grande antiquité ; elle a été décrite par Virgile.

[ISolc de l'auteur.)

(•2) Quelque temps après , l'une de ces princesses mourut d'une maladie de langueur, en conservant sa connaissance jusqu'au dernier moment. Peu de jours avant sa mort, ne s'abusant point sur son état , elle voulut faire elle-même la distribution des b'gs qu'elle laissait par testament à ses amis. Elle se fit apporter ses diamants, ses tabatières (dont elle avail une belle collection ), et tous ses autres bijoux. Elle se lit acbeter une tabatière de corne, alin de s'en servir jusqu'au dernier instant , el elle disposa de tout le reste, et de tout ce que renfermait son écrin, en faveur des personnes auxquelles elle avait destiné ces dons et qu'elle leur fit de ses propres mains.

{ISote de Vauleur.)

y avait de mieux , à tous égards. L"homme qui avait la plus belle place à cette cour s appel-ait de comte de Lascaris ; il avait à peu près quarante ans ; il était petit et gros ; son visage n'avait pas plus de noblesse que sa taille. J'eus la gloire de faire sa conquête , et dès le premier moment. Il était surintendant du palais et distribuait les logements ; il eut soin de placer ( dans le palais de Modène, oià nous allâmes avec la cour ) M. de Genlis à une distance immense de moi ; il me donna im appartement superbe : ma chambre était tout en glaces, et même le plafond. Un soir que, suivant ma coutume, rentrée chez moi après le souper, j'écrivais mon journal avant de me coucher^ assise devant une table portative, j'entends vis-à-vis de moi un petit bruit. Je lève les yeux, et je vois, avec beaucoup d'étonnement, un panneau de glace , que je ne croyais pas être une porte, s'ébranler, s'eutr'ouvrir doucement, et aussitôt M. de Lascaris apparaître, et, avec un petit air triomphant, venir se jeter à mes pieds. Je me lève, ma table tombe sur lui; la lumière s'éteint, nous nous trouvons dans une totale obscurité. J'appelle à grands cris ma femme de chambre, qui accourt en chemise, avec une chandelle à la main. M. de Lascaris, furieux , se relève , retourne à son panneau de glace et disparaît. ]\Ialheureusement , dans ce tumulte ]\L de Lascaris avait reçu une grande écorchure à la joue. Cette aventure fut sue de tout le monde par lindiscrétion de ma femme de chambre et un peu par la mienne. Chacun demandait à M. de Lascaris ce qu'il avait à la joue , ce qui lui causait un embarras et une colère concentrée risibles. Depuis ce jour il fut beaucoup moins galant pour moi, et j'eus infmiment plus de gaieté avec lui. Kotre séjour à cette cour se passa en fêtes continuelles. J'ai conté, dans mes Souvenirs, l'histoire de la folle qui, à Reggio pensa m'étrangler, danger dont je me tirai si valeureusement en lui donnant le seul coup de poing que j'aie donné de ma vie.

L'ambassadeur de Kaples se sépara de nous à Reggio pour aller, nous dit-il, à Naples, aOnde nous préparer les logements.

1^ MhMOlUES

.Aladame la duchesse de Chartres eut à cette cour, ainsi que daiis toute l'Italie , les plus grands succès ; elle y fut géuéralemeut trouvée charmante par la noblesse de son ton , de ses manières , sa douceur , son affabilité , l'intérêt de ses questions et la justesse de ses observations et de ses réponses. JN'ous devions de ]\lodèue aller à IMantoue , qui appartenait à l'archiduc Ferdinand (1). Il me consulta eu particulier sur la manière dont il devait y recevoir madame la duchesse de Chartres ; il voulait prendre les devants pour aller l'y attendre ; je l'en détournai, et je lui fis entendre que ce qu'il y avait de mieux pour une voyageuse fatiguée , qui ne doit séjourner que deux jours, était de n'être pas obligée de faire des toilettes. Le prince me comprit parfaitement. Nous arrivâmes à Mantoue à la nuit; les fossés de la ville étaient remplis de ces scarabées brillants que j'avais déjà vus sur la Corniche de Gènes ; mais , dans ces fossés , leur énoi'me quantité et leur vol eu tous sens faisaient un effet charmant, qui éclairait les herbages des fossés. On en prit un, qu'on nous donna dans la voiture , et, mis dans un cornet de papier, il éclairait assez pour que l'on put lire, à cette clarté, l'écriture d'un billet que l'on mit tout près de lui. Nous^ogeâmes, à jMantoue, dans le beau palais de l'archiduc ; nous ne fûmes reçus que par les domestiques, mais qui nous servirent avec tout le zèle imaginable. Tous les appartements étaient tellement éclairés qu'on y voyait les beaux tableaux comme en plein jour. On servit un magnifique souper, pendant lequel il y eut de la musique dans la pièce voisine. Le plaisir de jouir de toutes ces choses sans l'ennui de la représentation , des toilettes , de la cérémonie et des compliments , nous charma tous. M. de Genlis, toujours si aimable par sa gaieté et ses sail-

(I) Ce prince, né à Parme en I75I, el marié en 1769 à .Marie-Amélie- Antoineite de Lorraine , archiduchesse d'Autriche, sœur de Joseph 11 et de la reine de France, avait été disciple de l'abbé de Condillac. 11 se lit remarquer par sa grande piété; plusieurs fois il lit à pied le voyage de Notre-Dame de Loretleet d'autres lieux de dévotion. Mort en IS02.

lies, le fut particulièrement à Mantoue ; en moquerie des souvc- 7iirs des voyageurs emphatiques et pédauts , il affecta de ne penser qu'à Virgile ; il fit mille citations de V Enéide, et à tout moment il s'écriait : O /'irgile !.... ô cijgne de Manfoue !.... avec un ton et des mines qui nous faisaient rire aux éclats.

Il y avait dans le palais une très-belle salle de spectacle ; le lendemain on joua un opéra pour la princesse. La salle était remplie de personnes de la ville : nous y allâmes dans les loges de Farchiduc. Nous allions prendre des glaces , pendant les entr'actes, dans le salon de la loge. Nous admirâmes à ce spectacle une décoration véritablement magique ; elle était formée par de magnifiques colonnes creuses de cristal, dans lesquelles étaient posés des flambeaux allumés.

Le cardinal de Beruis nous reçut à Rome avec une grâce dont rien ne peut donner l'idée. Il avait alors soixante-six ans, une très-bonne santé , et un visage d'une grande fraîcheur. Il y avait en lui un mélange de bonhomie et de finesse , de noblesse et de simplicité, qui le rendait Thomme le plus aimable que j'aie jamais connu. Je n'ai point vu de magnificence surpasser la sienne : nous logions chez lui ; il nourrissait nos femmes et nos valets de chambre ; leur table était servie comme la .sienne, et avec un surtout superbe. Il me donna un très-beau logement, et, tous les matins, après mon déjeuner, on apportait dans ma chambre un immense plateau chargé de glaces, et de petits pots de blanc-manger, que l'on renouvelait deux ou trois fois par jour. Il se mettait tous les jours à table entre madame la duchesse de Chartres et moi. Ses dîners , de la meilleure chère , rassemblaient la meilleure compagnie et tout ce qu'il y avait d'illustres étrangers. Le cardinal en faisait les honneurs d'une manière inimitable. Je me baignai beaucoup à Rome, et toujours les soirs; et, aussitôt que j'étais dans le bain , on avertissait le cardinal , qui venait , avec son neveu , causer trois quarts d'heure avec moi. Il me conta une infinité d'anecdotes qui me charmèrent ; il me dit qu'à quarante -trois

ans il n'avait aucuuc dignité ecclésiastique, aucune fortune et beaucoup de dettes, et qu'à quarante-cinq sa fortune était laite. 11 me conta que lorsqu'il fut disgracie il dit à ses amis • Ac faites point L'apologie de mon esprit et de mes talents ^ vous seriez suspects, et vous ne me serviriez pas; mais vous avez le droit de prendre le parti de mon caractère et de mon cœur : défendez-les. 11 me conta aussi beaucoup de traits intéressants du pape Ganganelli : c'était un saint, et un homme d'un esprit supérieur. Je lui parlai des mœurs de Rome ; il mi' dit qu'elles n'étaient pas bonnes parmi les grands , maiï qu'au moins, dans cette classe même , il n'y avait point d'athéisme , qu'il y subsistait toujours un fonds de religion, et qu'on y ri^venait sincèrement quand les passions étaient passées. 11 ajouta que , parmi le peuple , les mœurs étaient en général très-pures et l'adultère la chose du monde la plus rare , mais que les hommes du peuple étaient d'une violence inouïe, ce qu'il attribuait en grande partie à la chaleur du climat, car les meurtres étaient surtout fréquents au mois d'août. On assassinait non pour voler, ni par vengeance préméditée , mais dans des accès de colère. Les rues de Rome n'étaient point alors éclairées pendant l'été ; on s'y promenait toute la nuit, et il est très-remarquable qu'il n'y avait alors ni meurtres ni vols. Comme j'en demandais la raison au cardinal , il me répondit en riant que je lui demandais là une confidence, mais qu'il voulait bien me la faire. 11 me dit que l'on pensait assez généralement que les cardinaux déguisés allaient fréquemment la nuit dans les rues , et que le peuple , très-persuadé , avec raison , que le meurtre d'un prêtre est le plus grand des crimes, dans la crainte de tuer un cardinal déguisé, n'attaquait personne (1). Oatre

(I) Ce respect du peuple de Rome pour les ecclésiastiques n'est plus partagé par les habitants de la campagne. Les bandes de brigands , si communes dans l'État de l'Église et dans le royaume de Naples, n'épargnent pas plus la vie des prêtres que celle des autres citoyens ; il est même beaucoup de ces brigands dont la fureur est particulièrement redoutable aux

les courses que jo faisais avec luadaiiie la duchesse de Chartres , j'eu fis plusieurs particulières avec le chevalier de Beruis,ce que je pouvais faire très-convenablemeut, car le chevalier avait plus de cinquante ans. ;Nous allâmes ainsi voir plusieurs ruines au clair de lune, entre autres le Colisée , la plus admirable de toutes. Je voulus monter la scala sanla ; c'est un escalier transporté à Rome , que la tradition assure qui était à Jérusalem , et que Notre-Seigneur descendit le jour de sa Passion. II est entièrement revêtu de cuivre ; les marches en sont très-hautes; il n'est permis de le monter qu'a genoux ; on ne le descend point. On trouve au haut de cet escalier un petit palier, au fond duquel est une porte par où l'ou sort. On fait communément cette dévotion la nuit ; j'y allai à minuit avec le chevalier de Bernis , et nous montâmes la scala smita. Beaucoup d'indulgences sont attachées à cette dévotion. Je fus édifiée de la quantité de personnes, hommes et femmes, qui montaient cet escalier, et avec une agilité qui prouvait qu'elles en avaient l'habitude ; mais les gémissements sourds du chevalier de Bernis m'édifièrent beaucoup moins. Il était derrière moi, et me suivait lentement , toujours à une distance de quatre ou cinq marches; il avait une peine infinie à gravir à genoux ces marches très-hautes et revêtues de cuivre ; d'ailleurs il avait la goutte , et cet exercice lui causait des douleurs assez vives. Parvenu au sommet de l'escalier, il boitait, ce qui nous obligea d'abréger nos courses nocturnes.

Je reçus aussi plusieurs fois les bénédictions du pape, et j'allai presque tous les jours admirer et priera Saint-Pierre. Je n'ai vu dans ma vie que deux choses qui surpassassent tout ce que mon imagination avait pu me représenter : la mer, et Saint-Pierre

personnes revêtues de l'habit ecclésiasliciue Matera, brigand fameux de la Terre de Labour, n'a jamais fait grâce à un seul prêtre tombé entre ses mains; i! les poignardait avec un plaisir bari)are ; le nombre de ceux qu'il a fait périr est trèi-considéralile.

( !Svlc du premier édile ur.)

(le Rome. Le cardinal de Bernis me doima un beau chapelet de lapis-lazuli, que j'ai donnédepuisà mou élève, aujourd'hui IM. le duc d'Orléans. Nous vîmes à Pxome l'une des plus belles cérémonies religieuses, la Fête-Dieu ; nous y vîmes aussi, en revenant de Naples, la fête de Saint-Pierre. Nous y étions dans une tribune avec le duc de Glocester, qui , quoique protestant , était vivement ému de cette pompe religieuse ; ce prince était plein de bonté, d'affabilité; il aimait les arts et s'y connaissait. Le jour de la Saint-Pierre, il y avait dans l'église dix-huit orgues jouant ensemble, qui ne produisaient que l'effet d'un bon orgue dans une église ordinaire. Il semble qu'on n'a jamais vu honorer Dieu quand on n'a pas assisté au service divin dans ce temple admirable. Je crois que l'athée même y serait ému , s'il ne s'y convertissait pas.

Le cardinal de Bernis donna à madame la duchesse de Chartres de magnifiques conversations , c'est-à-dire des assemblées de deux ou trois mille personnes. On l'appelait le roi de Ronie , et il l'était en effet par sa magnificence et la considération dont il jouissait. Je vis à Rome le fameux Winkelmann, qui était bibliothécaire du cardinal Albaui et gardien de son beau cabinet, que nous allâmes voir à la villa Jlbani (on appelle ainsi à Rome les maisons de campagne). Winkelmann me montra un bas-relief antique représentant une satyresse, seul monument antique, me dit-il, où l'on ait trouvé cette figure. Le cardinal Albaui, qui avait les plus belles collections de l'Italie, était si passionné pour toutes les choses antiques que, lorsqu'on ne voulait pas les lui vendre, il les volait ; il a fait dans ce genre une action inouïe , qui m'a été contée par le cardinal de Remis , dix autres personnes et la victime de cette action, qui était le prince de Palestrine, de la maison de Colone, âgé alors de soixante-douze ans , et que le cardinal de Bernis m'avait fait prendre pour mon cavalière servante^ Voici le fait. Le prince de Palestrine avait eu, dans le jardin de sa maison de campagne , un superbe obélisque antique , qu'il

DE MADAME DE GENLIS. 17t

refusa de vendre au cardiual Albani, qui voulait, à tout prix, eu faire l'acquisition. Peu de temps après le prince fit un voyage ; alors le cardinal envoya dans la nuit quatre mille hommes, qui entrèrent de force dans le jardin, enlevèrent l'obélisque et le lui apportèrent ; et il le mit dans sou jardin à la villa Albani. Comme le cardiual était excessivement puissant dans Rome, le prince n'osa pas lui intenter uu procès , et il prit la chose eu plaisautaut, le félicita sur cet exploit extraordinaire, et ne se brouilla point avec lui. En nous promenant dans les jardins à Albani, le priuce me montra ce fameux obélisque. Ce prince de Palestriue était père de la duchesse de Cerifalco , qui passa ueuf ans dans uu souterrain, et dout j'ai conté l'étonnante histoire dans Jdèle et Théodore. Le priuce donna une fête à madame la duchesse de Chartres ; la duchesse y vint par respect pour une princesse de la maison de Bourbon , car elle vivait daus la plus grande retraite, étant sujette, depuis ses malheurs, à tomber du haut mal. Elle ne resta qu'un quart d'heure à cette fête ; j'allai m'asseoir à côté d'elle pour la contempler à mon aise. Quoiqu'elle n'eût que quarante-six ans , elle paraissait eu avoir soixante-dix ; elle n'avait plus de traces de beauté. Son maintien me frappa, et je l'ai dépeinte d'après nature; elle avait la tête et les yeux baissés, et de temps en temps de petits tressaillements. Le prince me conta toute sou histoire , dont j'ai mis beaucoup de détails dans mon épisode. Cette malheureuse personne était d'une douceur et d'une piété d'ange; elle a toujours ignoré et l'on n'a jamais su pourquoi son barbare époux l'avait enfermée dans ce souterrain. La religion , utile à tout , lui sauva la vie ; car ce monstre , qui en avait conservé quelques sentiments, n'osa pas l'empoisonner, et, lorsqu'il fut lui-même à l'article de la mort , il confia à un valet de chambre que , pour des raisons de famille, il avait enfermé daus uu souterrain une femme coupable et folle. Il ne dit point que ce lût la sieune , que l'on croyait morte depuis neuf aus. Le valet de chambre , qui reçut une clef du souter-

rain pour secourir l'infortunée , qui depuis deux jours manquait de nourriture, froppa inutilement au tour; elle ne vint poiut recevoir son pain et son eau : elle était évanouie. Le valet de chambre entra, la secourut, la reconnut, lui donna Ce la nourriture pour plusieurs jours , lui laissa la clef du souterrain , et, obligé de rester auprès du duc , il envoya à Rome un courrier au prince de Palestrine , avec un billet de la duchesse , qui , dans quatre lignes et demie , lui apprenait son existence et l'appelait à son secours. Le prince, suivi de tous les hommes de sa famille, alla se jeter aux pieds du roi de Naples et lui conter cette histoire. Le roi lui donna un régiment pour l'escorter au château du duc, dans le cas où la force serait nécessaire. Quand le prince de Palestrine y arriva, le duc vivait encore ; on lui apprit , de la part du prince , que son crime était connu et qu'on allait délivrer sa victime Le duc expira peu d'heures après. Le prince avait précieusement conservé le billet de sa fille ; à mon instante prière il me le montra. Je ne pouvais me lasser de contempler ce petit morceau de papier ; l'écriture , les paroles , les mots, auxquels il manquait presque toutes les dernières syllabes, tout en était précieux à mes yeux.

Une remarque singulière , et qu'à ma connaissance on n'a poiut faite, c'est que, dans des pertes de mémoire sans altération de la raison , ce sont toujours les dernières syllabes des mots qu'on oublie. Ce fut ainsi que John Selkirck, matelot anglais, retrouvé au bout de vingt-cinq ans dans une île déserte , parlait toujours fort bien anglais , à l'exception des dernières syllabes de chaque mot, qu'il avait oubliées (!}. J'ai observé le même phénomène dans une personne jeune encore , mais aveugle depuis quatorze ans, à laquelle, comme je le dirai par la suite, je rendis la faculté d'écrire.

IN'ous logeâmes , à IVaples , chez l'ambassadeur, qui donna

(1 ) Voyez V Histoire des Foyaijes.

aussi des fêtes charmautcs à madame la duchesse de Chartres. Nous fûmes présentées à la cour, et je conterai à ce sujet une aventure qui montrera comment la police était faite à IN^aplcs. iS'ous arrivâmes à midi, et, en passant dans la rue de Tolède, rue qui est aussi peuplée que la rue Saint-IIonoré , on nous vola deux porte-manteaux qui contenaient des habits de livrée de nos gens et tous nos paniers de robes parées. Comme nos courriers étaient en avant , nous ne nous en aperçûmes point, et les passants de la rue , trouvant apparemment cette action fort simple , ne nous donnèrent pas le moindre avertissement. Nous fûmes fort embarrassées , parce que nous avions besoin de nos paniers pour être présentées le lendemain matin. L'ambassadeur en emprunta pour nous à des dames de sa connaissance; mais ces paniers étaient beaucoup plus grands que les nôtres, de sorte que nos robes se trouvèrent très-raccourcies, et nous parûmes à la cour fort ridiculement habillées. L'ambassadeur conta notre aventure ; on en rit beaucoup , et le roi (1) dit à l'ambassadeur qu'il nous ferait restituer nos paniers, et qu'il fallait qu'il s'adressât pour cela, de sa part, à un homme de justice qu'il lui nomma, et qu'il lui dît qu'il fît venir le chef de cette bande de fllous , qu'il connaissait fort bien, et qu'il lui ordonnât , au nom du roi , de rendre ces paniers. Tout cela fut exécuté ; on nous rendit nos paniers , et gratuitement ; mais, comme il n'y avait point d'ordre du roi pour les habits de livrée, on nous déclara que, pour les ravoir, il fallait les payer : ce que nous fîmes. Il résulte de ceci que ces voleurs étaient tolérés par le gouvernement, auquel ils donnaient une rétribution. Quand nous fûmes présentées au roi et à la reine , madame de Rully et moi , l'ambassadeur nous prévint qu'aussitôt après notre dernière révérence nous devions faire

(I) Ce prince est celui qui vient de mourir subitement d'une attaque d'apoplexie foudroyante, le i janvier 1825.

{I\'o(e de l'auteur.)

trois pas en arrière pour éviter de baiser Ja maiu de la reiue, que sans cela elle nous présenterait , parce que nulle Française ne se soumettait à cette étiquette : ce qui me parut surprenant, puisque celle de France était beaucoup plus cboquante ; car on s'inclinait presque jusqu'à terre , on ôtait son gant , on saisissait le bas de la robe de la reine pour le baiser. II est vrai qu'elle se contentait de cette démonstration, et qu'elle rabattait sa jupe avant qu'on eilt eu le temps de la porter à sa bouclie. Ce que je trouvai fort étrange à Naplcs , c'est que le roi donnait aussi sa main à baiser à toutes les dames, ce qui ne s'est jamais vu en France ; mais , en allant dîner, il les faisait toutes passer devant lui, galanterie que nos rois n'avaient pas. Nous dînâmes deu\ fois cbcz la reine. Cette princesse ressemblait beaucoup à la reine de France ; elle avait moins d'éclat et de noblesse, mais sa physionomie était extrêmement douce ; ses manières étaient remplies de grâce. Elle avait des talents, de l'esprit et de l'instruction ; elle aimait beaucoup la musique, elle chantait agréablement l'italien. Nous la vîmes deux ou trois fois, dans son intérieur, donner des leçons aux princesses ses filles ; elle leur expliquait des livres d'histoire en estampes, et parfaitement bien. Nous vîmes chez elle le petit prince royal , qui tétait encore ; sa nourrice était une paysanne de la Calabre. La reine avait voulu qu'elle conservât son costume de paysanne, ce que je trouvai de fort bon goût. L'enfant était si accoutumé à être dans les bras de sa mère que , lorsqu'elle faisait semblant de s'en aller de la chambre, il pleurait ; ce qui prouve combien elle passait de temps dans son intérieur avec ses enfants.

Comme ]M. de Clermont avait beaucoup vanté ma harpe et que cet instrument n'était point connu en Italie , la reine eut la plus grande envie de m'entendre ; elle me le demanda avec toute la grâce possible , en me disant que nous ferions de la musique entre nous et qu'elle y chanterait. En effet, ce petit concert se passa dans son cabinet ; il commença par ma harpe.

La reiûe, pour me voir jouer, était assise à côté de moi, à ma droite ; elle fut si euthousiasmée que dans un de ses transports elle me baisa la maiu. Aussi M. de Clermont me dit le soir, en me rappelant ma présentation, que je pouvais écrire sur mou journal que je n'avais pas voulu baiser la main de la reine, et qu'elle avait baisé la mienne. A cette musique M. de Clermont chanta un duo avec la reine, et le roi même chanta , par galanterie pour madame la duchesse de Chartres, une vieille chanson française, qui avait au moins cent ans. Sa voix royale ne me fit pas autant de plaisir que celle de la reine. Ce prince, qiù était très-bon et très-affable (1), avait reçu une éducation si négligée qu'il ne savait pas alors parfaitement l'italien ; il ne parlait que le napolitain ; c'est pourquoi tous les opéras-comiques , genre de spectacle qu'il aimait particulièrement , étaient, à ^'aples, en langage napolitain. Au reste, le roi de IN'aples était alors extrêmement jeune; il a regagné depuis, par l'expérience , par l'étude et par sa conduite , tout ce qui peut donner de la dignité personnelle à un souverain. La reine me chargea de lui envoyer de Paris un joueur de harpe , et je lui envoyai le jeune Hinner, qui avait un joli petit talent.

IN'ous quittâmes Naples, enchantées de la ville, des environs, de la cour et de notre ambassadeur, qui avait donné à la prin-

(0 II poussait à un lel point cctle affabilité que, lorsqu'il allait, à cheval, se promener aux environs de Naples , il lui fallait un temps énorme pour traverser la ville, parce qu'il n'allait qu'au petit pas et s'arrêtait sans cesse, alin de donner au peuple le temps d'arriver jusqu'à lui, de lui parler, de lui baiser la main , qu'il présentait à tous ceux qui l'approchaient.

{IS'otedtrauteur. )

176 MÉMOlllES

cesse des fêtes charmantes. ^Vous avons encore séjourné dans une cour, à Parme. L'infant, élève du philosophe Condillac , était cependant d'une très-grande piété ; nous fûmes frappées de sa ressemblance avec madame la duchesse de Chartres , dont il avait d'ailleurs la bonté et l'aimable caractère. L'infante, sœur de la reine de France, était une princesse fort extraordinaire; on contait d'elle un nombre infuii d'histoires que je passerai sous silence , parce qu'elles pouvaient être fausses, ou du moins très-exagérées ; mais il est certain qu'elle n'aimait que la chasse, et qu'elle passait la plus grande partie de sa vie à cheval, dans les bois. Elle eut aussi unegrande envie de m'entendre jouer de la harpe, et je m'y refusai , sous prétexte que ma harpe était dérangée ; mais j'eus cette complaisance pour notre ambassadrice, la comtesse de Flavigny, qui me promit qu'il n'y aurait chez elle que six personnes de ses amis, qui ne le diraient pas. Nous logions dans le palais. Je fis porter ma harpe chez madame de Flavigny , et je me mis à jouer tout de suite après le souper. Je jouais depuis dix ou douze minutes lorsque tout à coup les deux battants de la porte du salon s'ouvrirent, et nous vîmes paraître l'infante : ce fut un coup de foudre. L'infante, avec beaucoup de grâce , nous dit que nous avions été trahies, et qu'elle espérait que je ne l'empêcherais pas de profiter de ma complaisance pour madame de Flavigny. Je fis une courte apologie ; et , pensant que la meilleure serait de jouer de la harpe tant qu'elle le voudrait , je m'exécutai de bonne grâce , ayant l'air de n'être occupée que du soin de lui plaire. Son obligeance pour moi fut extrême.

Longtemps après notre retour eu France madame la duchesse de Chartres accoucha de deux jumelles. Il était depuis longtemps convenu entre nous que, si elle avait une fille, j'en serais la gouvernante, et qu'au lieu de m'en charger lorsque la princesse aurait quatorze ou quinze ans je la pren-

drais au berceau. Jusque-là les princesses du sang n'avaient été élevées , dans leur enfance , que par une sous-gouvernante. Je ne voulais pas perdre ce temps si précieux pour l'éducation , car les premières impressions forment la base de tout ce qu'on peut faire de bien par la suite. J'étais décidée d'avance aussi à ne point élever la princesse au Palais-Pvoyal , mais à me mettre dans un couvent avec elle. Ce sacrifice était grand à mon âge. J'avais tant d'attachement pour monsieur le duc et pour madame la duchesse de Chartres ; j'étais si dégoûtée du monde , c'est-à-dire du Palais-Royal , où j'avais éprouvé tant d'injustice , d'ingratitude et de méchancetés ; j'avais un tel goût pour la culture des arts et pour l'étude que cette résolution ne me coûtait rien. Tous ces projets furent secrets entre madame la duchesse de Chartres et moi. Notre séparation lui faisait beaucoup de peine , mais elle en sentait tout l'avantage. Elle se promettait bien de venir passer avec moi une partie de ses journées. Elle désirait avec passion une fille ; elle me confia qu'elle l'avait demandée à Dieu dans toutes les églises d'Italie. Ainsi sa joie fut extrême en mettant au monde ces deux petites princesses. J'eus beaucoup d'inquiétude dans les premiers jours de leur existence : elles étaient d'une faiblesse extrême. Il y avait une particularité très-extraordinaire dans leur état ; elles vinrent au monde toutes les deux avec les pieds noirâtres , comme meurtris , et sentant excessivement mauvais, ce qui dura plusieurs jours ; Fhais peu à peu cette espèce de putréfaction partielle se dissipa. On les confia aux soins de madame de Rochambeau, et elles restèrent au Palais-Royal jusqu'au moment où je devais les prendre , sans déclarer que je dusse m'en charger. Pendant ce temps on me bâtissait un pavillon à BoIIe-Chasse. Je faisais mon service comme à l'ordinaire, et je recevais toujours du monde chez moi tous les samedis.

Cependant j'allais tous les jours passer une heure dans l'appartement des petites princesses , que j'aimais déjà passionné-

178 MEMOIUES

ment: je cultivais mou esprit, ma ini-aioirc et mes talents avec uue nouvelle ardeur, en peusaut que toutes ces choses leur seraient utiles, ainsi qu'a mes filles. Enfin le moment arriva où j'allais me séparer du monde et entrer dans un couvent ; j'avais trente ct-un ans ( 1777 ), une santé parfaite, et à la figure que j'avais conservée j'aurais pu m'oter plusieurs années.

Depuis un an je ne mettais plus de rOuge. Il est assez singulier qu'ayant toujours eu des sentiments religieux tous les sacrifices de décote que j'aie faits ne m'aient point été inspirés par la religion, et c'est une chose dont je m'afflige. Voici comment je quittai le rouge à trente ans. Étant à Villers-Coterets, dans ma jeunesse , à l'âge de vingt et un à vingt-deux ans, on parla des vieilles femmes qui mettaient toujours du rouge, et on les critiqua. Je dis que je ne pouvais pas concevoir comment quitter le rouge était un sacrifice. On eut l'air de croire que je ne pensais pas cela. Jeme piquai, et jedis que, pour moi, j'étais décidée à le quitter à trente ans. On se récria, et surtout M. le duc de Chartres. Je lui offris de parier une discrétion que je quitterais le rouge le 2-3 janvier 177G, et je tins parole. On n'oublia pas cette singulière g<igeure, parce qu'elle fut rappelée plusieurs fois dans l'espace de dix ans. Une quinzaine de jours avant l'époque de mes trente ans, je dis à M le duc de Chartres que je le priais de songer à ma discrétion ; et le 2.5janvier je trouvai dans mon cabinet uue poupée de grandeur naturelle , assise devant mon bmjeau, une plume à la main , et coiffée avec des millions de plumes. Sur mon bureau était d'un côté une rame de superbe papier, et de l'autre trente-deux livres iu-8'^ blancs, reliés en maroquin vert, et vingt-quatre très-petits reliés en maroquin rouge. Aux pieds de la poupée était un carton rempli de petits papiers à billet, d'enveloppes, de cire à cacheter, de poudre d'or et d'argent, avec un canif, des ciseaux, une règle, un compas , etc. Ce présent m'enchanta ; je n'ai jamais mi& de rouge depuis.

rentrai à Bellc-C.hasse à midi, dans le pavillon charmant bâti au milieu du jardin et sur mes plans. Ce pavillon communiquait au couvent par un long berceau de treillage recouvert de toile cirée et chargé de vigne. Toute la communauté , conduite par la prieure , vint recevoir mes petites princesses à la grande porte du couvent ; nous les conduisîmes à l'église ; ensuite nous allâmes nous établir dans notre jolie maison. Je n'éprouvai nullement cette émotion dont m'avait parlé madame de Barbantane; je ne sentis que de la Joie en enti'ant dans ce paisible asile où j'allais exercer un si doux empii'e ; je pensai que je pourrais me livrer à mes véritables goùls, et que je ne serais plus en butte à la méchanceté qui m'avait causé tant île chagrins ! Je ne fus pas fort tranquille les premiers jours, parce que la curiosité attira à Belle-Chasse toutes les personnes du Palais-Royal et tout ce que je connaissais d'ailleurs. Tout le monde fut euchanté de mon établissement , qui était eu effet charmant. J'avais dans ma chambre à coucher une grande alcôve, dont mon lit n'occupait que la moitié ; il s'y trouvait un passage qui donnait dans la chambre des princ'esses à côté de la mienne , et dont je n'étais séparée que par une porte de glaces sans teint et sans rideau, de sorte que je pouvais voir de mon lit tout ce qui se passait chez elles. Une des pièces de l'appartement contenait dans des armoires de glaces tout mon cabinet d'histoire naturelle : je n'avais emporté du Palais-Royal que cela et mon bureau. J'ai été la première femme qui ait eu un bureau ; ce que l'on critiqua beaucoup d'abord , et ensuite presque toutes femmes en eurent. M. de Genlis , qui me le donna, l'avait mis dans mon cabinet, au-dessous d'une grande glace.

On me conserva mon logement au Palais-Royal, parce qu'il était destiné à ma fille aînée, à laquelle une place était promise pour son mariage ; il était meublé magnifiquement , tapissé en damas bleu avec des baguettes dorées de la plus grande beauté ; il contenait pour 18,000 francs de glaces Je n'en ôtai

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rien et je me fis meubler à Belle-Cliasse avec une extrême simplicité, parce que, suivant l'usage de la maison, quand l'éducation était finie , les meubles apparlcuaieut à la gouvernante. Les appointements de gouvernante étaient de 6,000 francs ; mais, comme je prenais les princesses au maillot, M. le duc de Chartres m'en offrit 12,000. Je les refusai ; je me contentai de 6,000 francs, ne voulant point que l'on pût croire que je m'en étais chargée , si jeunes , par un motif d'intérêt. Ou a beaucoup accusé M. le duc de Chartres d'être avare , et c'était une injustice ; je l'ai vu payer deux fois, de fort bonne grâce, les dettes de madame la duchesse de Chartres, et donner fort libéralement l'argent nécessaire pour son voyage d'Italie , pour celui de Hollande, et pour l'éducation de ses enfants. Je l'ai vu faire des actions particulières très-généreuses ; en voici trois traits, et j'en pourrais citer beaucoup d'autres. Le chevalier de Barbantane , qu'il ne connaissait point , était , en Allemagne, attaché au duc de Deux-Ponts ; quand ce prince mourut , le chevalier se trouva sans place et sans fortune. M. le duc de Chartres me vit affligée de sa situation, et de luimême, sans nulle espèce de sollicitation de ma part, il me dit de lui crire pour l'engager à recevoir de lui une pension de 4,000 francs. Le chevalier eut la délicatesse de la refuser, parce qu'il n'y avait aucun droit ; mais, comme cette délicatesse n'était pas commune , M. le duc de Chartres ne s'attendait certainement pas à ce refus. J'étais encore au Palais-Royal lorsque INI. le duc de Chartres eut le malheur de blesser à la chasse à tirer son coureur, et sans qu'il y eût de sa faute. Ce coureur était couché dans un fossé , sans que M. le duc de Chartres pût le savoir; une perdrix sortit de ce fossé; M le duc de Chartres tira au moment où sont coureur se soulevait ; il reçut le coup dans la tête. Le fusil n'était chargé qu'à plomb ; mais il fut grièvement blessé. 3L le duc de Chartres , désespéré, le prit dans ser. bras, le porta dans sa voiture, et le conduisit sur-le-champ à Paris chez un des meilleurs chirurgiens.

le coureur guérit ; nous l'avous vu mèuie reprendre sou service ; mais sa santé fut visiblement détruite , et il mourut au bout de huit mois. jM. le duc de Chartres fit à sa veuve une pension viagère de quinze cents francs , réversible sur la tète de sa fille unique, âgée de douze ou treize ans ; et, comme cette femme avait uue fort mauvaise conduite, il ôta de ses mains cette enfant qui était fort jolie ; il la mit dans un couvent cloîtré , et il paya à part sa pension, outre celle de quinze cents francs. Elle resta cinq ans dans ce couvent; ensuite M. le duc de Chartres lui donna un trousseau, de l'argent comptant, et la maria.

Un jour, au Palais-Royal, M. le duc de Chartres me chargea de lui trouver pour Mousseaux un bon jardinier, qui voulût épouser une jeune laitière. Je me rappelai aussitôt une jeune Rose, fille de la laitière du château de Genlis^ je calculai qu'elle devait avoir dix-huit ans, et j'écrivis à madame Foret, sa mère, qui m'apprit qu'elle n'était point mariée. Alors je la fis venir, je la mis à Paris, chez madame Adam, la plus célèbre laitière ; elle apprit là à faire d'excellents fromages à la crème, et à se perfectionner dans tout ce qui avait rapport à cet état ; elle y resta trois mois. Pendant ce temps, je cherchai un jardinier ; j'en trouvai un qui a été fort célèbre dans son art : il était allemand et s'appelait Etickausen. Rose était jolie et d'une honnêteté parfaite ; mon jardinier en devint tout de suite amoureux. Je lui donnai un joli trousseau, je la mariai, et je la menai moi-même à l'église ; ensuite j'eus le plaisir de la conduire à IMousseaux, dans une charmante petite maison que M. le duc de Chartres avait fait bâtir exprès pour eux, en forme d'une grande laiterie ornée, toute meublée, avec des armoires remplies de linge de ménage, de faïence, de casseroles, et contenant en outre douze couverts d'argent. M. le duc de Chartres, en ma faveur, leur donna mille écus de gages, et Etickausen, pour compléter le bonheur de sa femme, imagina une chose charmante : à son insu il Gt venir de Gculis sa mère ,

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