PORTRAIT DE PLAISANTERIE DE M™" DE PUISIEUX
Sur l'air : Si ton ardeur est viutuelle.
Point d'esprit , point de caractère ,
Point d'agrément.
Ni gaité, ni désir de plaire;
Un ton pédant, Des préjugés, une humeur noire;
Ne sacliant rien, Pas même un simple trait d'histoire :
La voilà bien.
PORTRAIT VÉRITABLE DE LA Mî'ME,
Sur le même air.
Du piquant dans le caractère,
Et dans l'esprit Un désir obligeant de plaire
Qui réussit ; Du savoir, mais sans y prétendre,
N'aflichant rien , Pas même un cœur sensible et tendre :
La voila bien.
î Nous allâmes quatre ou cinq fois à Reims, uniiuement pour
y voir madame Je DroméuiL Nous allâmes aussi dîner deux ou trois fois à Louvois, chez M. le marquis de Souvré, frère de madame de Puisieux. Ua jour, une personne de Reims amena un jeune musicien qui jouait du tympanon d'une manière surprenante ; madame de Puisieux regretta que je n'en susse pas jouer. Je recueillis celte parole , et le soir même je convins, en secret, avec le musicien, qu'il viendrait tous les jours , à six heures et demie du matin , me donner une leçon. Je pris régulièrement ces leçons dans le gardemeuLle , au haut de la maison , pendant quinze jours , et eu outre, en revenant de la promenade du matin, j'allais toute seule jouer du tympanon au moins trois heures, et au bout de trois semaines je jouais aussi bien que mon maître deux airs, le menuet d'Exaudet et la Furstenberg , avec plusieurs variations. ÎNI. de Geulis, dans ma confidence, m'avait fait faire un joli petit habit à l'alsacienne, en écarlate et juste à la taille. Je le mis un matin, en faisant tresser mes longs cheveux sans poudre autour de ma tête, comme les Strasbourgeoises ; je mis par-dessus cette coiffure, pour la cacher, ce qu'on appelait alors une baigneuse, et par-dessus mon habit une robe négligée et un manteau de taffetas noir , et , sous le prétexte d'une migraine, j'allai dîner avec ce double habillement. Après le dîner, un valet de chambre vint dire qu'une jeune Alsacienne, jouant du tympanon , demandait à être entendue ; madame de Puisieux donna l'ordre de la faire entrer; je me levai en disant que j'allais la chercher. Je courus dans la chambre voisine ; je jetai vite sur une table ma baigneuse et ma robe ; je pris mon tympanon , et presqu'au même instant je rentrai dans le salon. La surprise fut inexprimable, et elle augmenta encore lorsqu'on m'entendit jouer du tympanon. IMonsieur et madame de Puisieux vinrent m'embrasser avec une tendresse et un attendrissement qui me récompensèrent bien de la peine que j'avais prise. On me fit porter plus de douze ou quinze jours mon habit alsacien, afin de donner à tout ce qui venait à Sillery une
représentation de cette petite scène. Ce n'est pas sans dessein que j'entre dans ces petits détails, ils ne seront pas sans utilité pour les jeunes personnes qui liront cet ouvrage. Je voudrais leur persuader que la jeunesse n'est heureuse que lorsqu'elle est aimable , c'est-à-dire docile, modeste , attentive , et que le véritable rôle d'une jeime personne est de plaire dans sa famille, et d'y porter la gaieté, l'amusement et la joie.
La fête de M. de Puisieux approchait, et je résolus de la célébrer. Je fis une espèce de pièce dans laquelle je fis jouer tous les valets de chambre de M. de Puisieux. J'y représentais M. de Puisieux lui-même , et je prenais le moment de sa toilette. Il était d'une petite taille; j'avais une de ses robes de chambre et un de ses bonnets de nuit ; j'imitais toutes ses manières; je me faisais faire la barbe avec un rasoir de carton argenté ; pendant ce temps on me lisait tout haut un petit conte de ma composition, parce que ]M. de Puisieux se faisait lire les Mille et une Nuits, ou d'autres contes. Ensuite je me levais de temps en temps pour passer dans mon cabinet ; je sortais par une porte, je jetais dans la coulisse mon bonnet et ma robe de chambre. J'étais là-dessous en peignoir; j'arrivais sous mon nom presqu'au même moment, les cheveux épars, comme venant d'interrompre ma toilette; je demandais M. de Puisieux ; après une petite scène je m'en allais. Je reprenais la robe de chambre et le bonnet de nuit, et je reparaissais sous le nom de ÏM. de Puisieux. Beaucoup d'autres scènes à tiroir amenaient un dénoûmeut oii l'on offrait des fleurs en chantant des couplets. Je parvins à faire jouer les quatre valets de chambre avec un naturel parfait J'avais donné un rôle à M. de Genlis, et nous faisions les répétitions deux fois par jour. Le marquis et la marquise de Genlis arrivèrent dix jours avant la fête, et j'ajoutai un petit rôle pour ma belle-sœur ; afin de faire briller sa belle figure, je la fis paraître d'abord en amazone , ensuite en bergère, et enfin en dame excessivement parée, avec tous ses diamants et ceux de madame de Puisieux. Cette der-
DE iMiDAME DE GENLIS. 81
nière avait toujours uu sac à ouvrage , brodé à Besançon , en crins peints de toutes couleurs et brodé en relief ; cela était fort joli ; madame de Puisieux n'en avait qu'un, qui n'était plus frais, et elle voulait en faire venir un autre. Je conseillai à ma belle-sœur d'imiter le vieux sac. On teignit fort bien du crin à Reims , et elle fit cet ouvi-age tout nouveau pour elle, et trèsdifficile, avec une perfection étonnante. Elle y travailla avec ardeur pendant huit jours , et, pour y parvenir, après plusieurs essais, elle passa deux ou trois nuits. Nous fîmes faire un joli petit théâtre dans le grand logement qu'on appelait l'appartement du roi, et dans lequel, en effet, du temps du chancelier de Sillery , Henri IV avait couché. La veille de la fête, il m'arriva une bonne fortune dont je tirai un grand parti pour ma pièce. 1\I. de Puisieux avait pour ami intime le duc de Civrac-Durfort, auquel il avait fait avoir l'ambassade de Vienne. Le duc, après avoir passé huit ans à Vienne , revenait en France. M. de Puisieux savait seulement par sa dernière lettre qu'il était en route, et qu'avant de se rendre à Paris il passerait par Sillery ; mais il ne l'attendait que sous cinq ou six joiu'S. Il arriva donc, comme je l'ai dit , la veille de la fête , à neuf heures du matin. M. de Puisieux était allé à deux ou trois lieues, chez un de ses voisins ; madame de Puisieux n'était pas encore éveillée ; je venais de me lever. Aussitôt je cours avec M. de Genlis audevant du duc de Civrac, qui descendait de voiture ; nous nous emparons de lui, quoique nous ne l'eussions jamais vu , mais nous eûmes bientôt fait connaissance ; nous lui expliquons à la hâte notre projet. Il fut convenu qu'il resterait caché dans la chambre de M. de Genlis, qui était au-dessus de la mienne, et qu'il ne paraîtrait que le lendemain sur le théâtre pour offrir un bouquet à son ami. Nous donnâmes le mot à toute la maison ; tous les domestiques furent d'une discrétion parfaite ; madame de Puisieux ne fut point mise dans la confidence, et jamais secret n'a été mieux gardé. Le duc de Civrac, âgé d'environ quarante-sept ans , avait une belle figure , des manières
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nobles et douces, et une bonhomie qui gagnait tous les coeurs. 11 nous déclara qu'il mourait de faim ; ma belle-sœur et moi nous nous chargeâmes de le nourrir, et nous n'imaginâmes rien de mieux que de lui porter des prunes de reine-Claude, des confitures et du sirop d'orgeat. Il mit un genou en terre pour recevoir de nos mains ce déjeuner; ensuite il nous avoua qu'il avait la grossièreté de désirer eu outre de la viande et du vin ; il fallut bien le servir suivant son goût. Il me prévint qu'il manquait absolument de mémoire, et il me conjura de lui donner un rôle bien court. Je lui promis qu'il ne dirait qu'une seule phrase, et voici comment je décidai de le faire paraître. Ma femme de chambre , mademoiselle Victoire , avait une jolie voix ; elle avait tout au plus trente ans ; elle était fort grasse et très-fraîche. Je la faisais arriver dans ma pièce sous le nom de madame Milot, concierge de l'hôtel de Sillery, à Paris. M. de Puisieux avait eu dès sa jeunesse la passion des beaux chevaux ; je savais, par madame de Puisieux, qu'il les ménageait tellement qu'il avait jadis quitté une maîtresse uniquement parce qu'elle demeurait dans un quartier fort éloigné du sien et que ces courses fatiguaient ses chevaux. Sur cette anecdote je fis un couplet qui eut un grand succès , malgré l'irrégularité d'une rime. Dans ma pièce madame Milot arrivait de Paris, avec un habit de femme , mais avec des bottes fortes, un fouet de poste d'une main et de l'autre un bouquet. Elle s'avançait sur le bord du théâtre, et, s'adressantà M. de Puisieux, elle lui chantait ce couplet sur l'air :
Dans les gardes françaises j'avais un amoureux , etc.
J'accours, mais tout en nage, Tous offrir ce bouquet ; Voilà de mon voyage Le seul fàclieux effet.
Pour vous prouver mon zèle J'ai pris le mors aux dents; Jiiraais pour une belle Yous n'eu files autant.
J'ajoutai à cette scène M. de Civrac donnant le bras à madame Milot. II n'avait que quatre ou cinq mots à dire, dont il ne se souvint jamais au\ répétitions, mais il me promit de les bien répéter avant de s'endormir Le lendemain matin , jour de la fête, ma belle-sœur posa sur le métier de madame de Puisieux le joli sac qu'elle avait brodé , et je mis dans le sac une chanson que j'avais faite, et qui contenait surtout l'éloge du sac et l'adresse ingénieuse de ma belle-sœur. Madame de Puisieux était la personne du monde qui savait le mieux recevoir une attention et la faire valoir ; elle fut charmante pour ma belle-sœur et pour moi. Il y avait beaucoup de monde à dîner ; on ne parla que du sac et de ma chanson. . Les fenêtres du salon de Sillery, qui est au rez-de-chaussée, donnent sur de larges fossés remplis d'eau. En sortant de table, nous allâmes, la marquise de Gcnlis et moi, nous habiller en bergères ; ensuite nous entrâmes dans un bateau agréablement décoré de guirlandes de fleurs. M. de Genlis habillé en berger nous conduisait. J'avais ma musette , dont on ne m'avait pas encore entendu jouer ; on l'entendit de loin, on se mit aux fenttres, on nous aperçut, et ce fut au bruit des acclamations universelles que nous arrivâmes en face des fenêtres. Là nous nous arrêtâmes.' La marquise de Genlis tenait un filet ; je cessai déjouer, et M. de Genlis invita sa belle-sœur à jeter sou filet-, elle tourna le dos un moment, jeta le filet dans l'eau, l'y laissa, et très-adroitement en montra un autre qu'elle eut l'air de retirer de l'eau et qui était plein de fleurs et de bouquets. Ce petit escamotage, qu'elle fit à merveille, fut très-applaudi; sur ce prodige je chantai , en m'accompagnant de la musette, cinq couplets charmants faits par M. de Genlis. Ensuite nous tirâmes nos bouquets du filet, nous les arrangeâmes dans une corbeille, et nous annonçâmes que nous allions les porter dans le salon. On vint nous recevoir à notre débarquement, et une demi-heure après on invita toute la compagnie à monter dans la salle de spectacle. iMa pièce, comme toutes les
pièces de société, eut un succès parfait ; le seul rôle que la marquise de Geulis ait joué très-agréablement fut celui que j'avais fait pour elle. Dans cette pièce elle était belle comme un ange; quand elle parut dans le costume paré, elle fut applaudie pendant plusieurs minutes pour sa charmante figure. En général elle se mettait mal ; j'avais présidé ce jour-là à sa toilette, je ne l'ai jamais vue si jolie. Le dénoiiment fut du plus grand effet. A l'apparition de ^1. de Civrac, monsieur et madame de Puisieux poussèrent un cri de surprise et de joie; M. de Civrac fut luimême si ému qu'il resta im moment sans pouvoir parler ; enfin, tenant toujours madame INlilot par la main, il s'avança sur le bord du théâtre, et au lieu de dire, comme le portait son rôle, qu'il était venu en croupe derrière madame lUiiot , il s'écria avec une voix de tonnerre : Je suis venu sur la croupe de madame Milot... Les éclats de rire de toute la salle ne lui permirent pas d'achever sa phrase. Il se retourna vers moi , en me disant que la langue lui avait tourné. J'étais en colère, et, lorsque le calme fut un peu rétabli dans la salle, je le forçai de répéter la phrase telle que je la lui avais donnée. La fête fut terminée par une ronde que nous chantâmes tous en dansant, et dont les paroles , très-agréables et d'une grande gaieté, étaient encore de W. Genlis.
Je passai cet hiver dans une assez grande dissipation. J'allais très-peu aux spectacles , et je n'allai que deux fois au bal de l'Opéra ; mais les bals particuliers, les dîners chez madame de Puisieux, chez ma tante, les soupers priés , les visites me prenaient beaucoup de temps. J'avais tous les samedis un souper chez la comtesse de Custines , oii nous passions des soirées charmantes : c'étaient des soupers de femmes ; tous nos maris allaient régulièrement ce jour-là couchera Versailles pour chasser le lendemain avec le roi. Nous nous rassemblions à huit
heures, et nous causions jusqu'à une heure du matin avec un gaieté qui se soutint toujours. Nous étions six : mesdames de Custincsetde Louvois, toutes deux charmantes dans des genres différents ; madame d'ilarvilie , également agréable par sa Ggure, son esprit et son caractère ; madame la comtesse de Vaubecourt, jolie comme un ange et très-amusante par des saillies qui ressemblaient à la naïveté , quoiqu'elle ne h\t rien moins qu'ingénue ; elle était cousine de madame de Custines. On ne parlait point encore de sa conduite ; la gravité de son mari conservait encore sa réputation ; mais , l'année d'ensuite , une aventure d'éclat obligea 31. de Vaubecourt à demander une lettre de cachet, qu'il obtint, et il la mena dans un couvent où elle passa le reste de ses jours. Notre cmquième femme était madame la comtesse de Crenay , la seule de ces soupers qui ne fût pas jolie. Elle avait vingt ans, avec l'air d'en avoir quarante; elle a toujours eu la meilleure conduite et un très-bon caractère ; mais elle nous amusait par le récit de toutes les déclarations d'amour qu'elle recevait , surtout à souper chez sa mère ( madame de la Tour du Pin ). iNIadame de Custines voulait absolument savoir les noms de ces amants malheureux , et c'étaient toujours ou des noms qui nous étaient inconnus, ou des hommes de quarante ou cinquante ans , qui avaient dû être mortellement ennuyeux à trente. Connue madame de Crenay nous disait qu'elle trouvait sans cesse des billets d'amour dans son sac lorsqu'elle le laissait dans le salon pendant le souper, nous imaginâmes , madame de Custines et moi , de composer la lettre la plus passionnée , que nous glissâmes un soir dans son sac. Cette lettre était si extravagante et si plaisante que je suis fâchée de ne l'avoir pas conservée. Au reste, madame de Crenay avait une maison très-élégante ; quoiqu'elle fût trop grasse et même trop grande pour danser , elle aimait la danse avec fureur ; elle donna cet hiver de fort jolis bals ; je fus invitée à tous , et j'y dansai plusieurs quadrilles. J'en imaginai un qui ne fit que trop de bruit. La mode de jouer des proverbes
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continuait toujours; j'appelai ce quadrille les Proverbes. Chaque couple formait un proverbe dans la marche deux à deux qui précédait toujours la danse. Chacun avait choisi son proverbe. Nous avions tous donné à madame de Lauzun celui-ci : Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée. Elle était vêtue avec la plus grande simplicité , et elle avait une ceinture grise tout unie. Elle dansait avec M de Belzunce. La duchesse de Liancour dansait avec le comte de Boulainviliers , qui avait le costume d'un vieillard ; leur proverbe était : J vieux chat jeune souris. Madame de Marigni dansait gtvcc M. de Saint-Julien, sous le costume d'un nègre; elle lui passait de temps en temps un mouchoir sur le visage, ce qui signiGait : J laver la tête d'un Maure on perd sa lessive. Je ne me souviens plus du proverbe et du danseur de la marquise de Genlis, ma bellesœur. Mon danseur était le vicomte de Laval , magnifiquement vêtu, tout couvert de pierreries ; j'étais habillée en paysanne ; notre proverbe était: Contentement passe richesse; j'avais l'air vif et gai ; le vicomte, sans rien jouer, avait l'air triste et ennuyé. Ainsi nous étions dix. J'avais fait l'air du quadrille; cet air était dansant et fort joli. Ce fut Gardel qui composa la figure de la danse, qui, suivant mon idée , devait représenter aussi un proverbe ; Reculer pour mieux sauter ; Gardel fit de cette idée la figure de contre-danse la plus jolie et la plus gaie que j'aye jamais vue. JN'ous fîmes beaucoup de répétitions, et notre quadrille eut tant de succès que nous résolûmes de le danser au bal de l'Opéra ; mais malheureusement ce quadrille avait excité beaucoup de jalousie parmi quelques hommes du Palais-Pioyal qui avaient vainement voulu en être. Ils surent trois ou quatre jours d'avance que nous devions danser ce quadrille au bal de l'Opéra, dont la salle alors tenait au Palais- Royal... et ou fit une conjuration pour nous empêcher de danser. Tsous arrivâmes au bal à une heure après minuit ; nous étions tous les dix sans masques. Nous fîmes notre marche autour de la salle , qui retentit d'applaudissements redoublés
jusqu'au moment où nous nous disposâmes à danser ; on s'empressa de nous faire place, et, comme nous allions commencer, voilà qu'un chat gigantesque vient tout à coup , en ronflant , rouler sous nos pas. C'était un proverbe ennemi : // ne faut pas réveiller le chat qui dort. Un petit Savoyard , enveloppé dans une fourrure imitant celle d'un chat, jouait ce rôle. Nos danseurs ne se fâchèrent pas d'abord et le repoussèrent assez doucement , ce qui enhardit le chat, qui parut décidé à ne pas nous laisser danser. Alors , malgré nos prières , nos danseurs lui donnèrent beaucoup de coups de pieds. Les spectateurs, qui voulaient voir le quadrille, prirent notre parti ; on saisit le malheureux chat, et on l'emporta hors de la salle. Cette mauvaise plaisanterie gâta pour moi tout l'amusement de cette soirée ; je craignais mortellement qu'elle n'eût des suites fâcheuses. "Notre quadrille eut le plus grand succès ; il fut applaudi à tout rompre ; j'en fus cliarmée , parce que cela remit nos danseurs de bonne humeur. Trois d'entre eux surtout, MIM. de Boulainviliers, de Belzunceetde Saint-Julien, nos meilleurs danseurs, étaient outrés contre le chat ; j'avais beau leur dire qu'il avait été assez mal traité pour n'y pas revenir, parce que Chat échaudé craint jusqu'à Veau froide, ils voulaient interroger pour connaître les auteurs de ce méchant tour. Nous les dissuadâmes de cette recherche. On sut quelques jours après que les inventeurs de cette malice étaient un jeune prince et ses amis ; et, comme tout le triomplie était de notre côté, nos danseurs se calmèrent facilement, et les danseuses en furent quittes pour la peur. M. de Saint- Julien, le plus irrité contre le malencontreux chat, était un charmant jeune homme; on disait qu'il semblait que la nature , en lui donnant la plus jolie figure, se fût moquée de lui ; ses belles couleurs ressemblaient parfaitement à du rouge, et il avait sur le menton deux signes noirs placés comme les mouches que portaient alors beaucoup de femmes ; de sorte que ce joli visage d'homme était une véritable espièglerie de la nature. Il s'était battu une fois pour ces
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agréments déplacés ; il était brave , spiritue', et n'avait pas la moindre fatuité.
Le chevalier de Jaucour avait une figure très-agréable , un visage rond , plein et pâle , des yeux noirs , de jolis traits , des cheveux bruns négligés et dépoudrés ; il ressemblait en effet à un clair de lime. Sa taille était noble , il avait bonne grâce. Son caractère était excellent , plein de droiture et de loyauté. Il avait fiiit plusieurs campagnes de guerre; étant entré au service à douze ans, il avait montré autant d'intelligence militaire que de bravoure. Son esprit était comme son carractère, sage et raisonnable. A l'un de ces soupers, ma tante dit que j'avais peur des revenants. Alors madame de Gourgues proposa au chevalier de Jaucour de me conter sa belle histoire de la tapisserie. J'en avais entendu parler comme d'une chose parfaitement vraie , car le chevalier de Jaucour donnait sa parole d'honneur qu'il n'y ajoutait rien, et il était incapable de faire un mensonge, qui d'ailleurs n'aurait eu alors aucim sel. Cette histoire est devenue prophétique à l'époque de la Révolution. Je puis la rapporter avec une scrupuleuse exactitude, parce qu'ayant beaucoup vu le chevalier de Jaucour je la lui ait fait conter cinq ou six fois en ma présence ; la voici.
Le chevalier, né en Bourgogne, fut.élevé dans un collège à Autun. Il avait douze ans lorsque son père , qui voulait l'envoyer à l'armée sous la conduite d'un de ses oncles, le fit venir dans son château. Le soir même, après le souper, on le conduisit dans une grande chambre oii il devait coucher ; on établit sur ime espèce de trépied au milieu de la chambre une lampe allumée, et on le laissa seul. 11 se déshabilla et se mit au lit sur-le-champ, en laissant brûler la lampe. Il n'avait nulle envie de dormir, et , comme il avait à peine regardé sa chambre en y entrant, il se mil à la considérer. Ses yeux se portèrent
sur la vieille tenture de tapisserie à personnages qui se trouvait vis-à-vis de lui. Le sujet en était bizarre ; elle représentait un temple dont les portes étaient fermées. Sur le haut de l'escalier de cet édifice était debout une espèce de pontife ou de grand-prètre , vêtu d'une longue robe blanche ; il tenait d'une main une poignée de verges et de l'autre une clef. Tout à coup le chevalier, qui regardait flxement cette figure, se frotta les yeux , croyant avoir un éblouissement ; ensuite il regarde de nouveau, et la surprise et le saisissement le glacent et le rendent immobile !... 11 voyait cette figure se mouvoir et descendre gravement les marches de l'escalier!... Enfin la voilà hors de la tapisserie et dans la chambre, qu'elle traverse ; elle arrive tout près du lit, et, s'adressant à ce pauvre enfant, pétrifié par la terreur, elle lui dit bien distinctement ces paroles : Ces verges fustigeront un grand nombre; quand tu les verras s'agiter, n'hésite pas à prendre la clef des champs que voilà.. . A ces mots la figure tourne le dos , s'éloigne, se rapproche de la tapisserie, remonte l'escalier et se remet à sa place. Le chevalier, baigné d'une sueur froide , fut pendant plus d'un quart d'heure tellement privé de force qu'il était hors d'état d'appeler; enfin on vint. N'osant confier cette aventure à un domestique , il dit seulement qu'il se trouvait mal, et l'on resta auprès de lui tout le reste de la nuit. Le lendemain, le comte de Jaucour, son père, Tinterrogeant sur ce qu'il avait eu la nuit, il conta sa vision. Au lieu de se moquer de lui, comme le chevalier s'y attendait, le comte l'écouta fort sérieusement, ensuite il dit : « Rien n'est plus extraordinaire, car mon père, dans sa première jeunesse, eut aussi dans cette même chambre , avec le même personnage représenté dans cette antique tapisserie, une scène fort étrange... » Le chevalier aurait bien désiré savoir le détail de cette vision de son grand-père , mais le comte n'en voulut pas dire davantage ; il ordonna même à son fils de ne lui en plus parler, et le jour même le comte fit détendre tout cette tapisserie, qu'il fit brûler
en sa présence dans la cour du château. Voila cette fameuse histoire dans toute sa naïveté. Madame Radcliff eût été bien heureuse de la savoir, et je crois que le chevalier de Jaucour, à l'époque de la Révolution, se la rappela ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'il prit la clef des champs lorsqu'il vit les verges s'agiter. Il n'hésista pas à quitter la France.
Ma tante voyait habituellement, en hommes, le comte de Chabot, dont j'ai déjà parlé; le chevalier de Coigny, qu'on appelait M/»i/, je n'ai jamais su pourquoi. Il était fort à la mode, d'une assez jolie figure ; on lui trouvait de l'esprit. .Te l'ai beaucoup vu, et je ne l'ai jamais entendu causer ; mais dans chaque visite il laissait un mot, bon ou mauvais, que l'on citait toujours; ce mot dit, il ne parlait plus II avait l'air distrait, insouciant, et en même temps étourdi, ce qui lui était particulier. Je lui trouvais beaucoup de fatuité, une gaieté fausse, c'est-àdire affectée, et un air moqueur qu'il ne quittait jamais, alors même qu'il avait envie de plaire. Le duc de Coigny, son frère aîné, avait de la douceur, une politesse aimable, et un caractère qui le faisait généralement estimer et aimer. Le marquis de Lusignan, qu'on appelait la Crosse Tête, autre ami de ma tante, était confident de toutes les femmes; il ne fallait pour cela que de ta douceur, de la discrétion, et avoir l'air de croire que toutes les intrigues étaient des passions platoniques. Beaucoup d'hommes alors, qui n'avaient pas assez d'agréments pour réussir auprès des femmes, prenaient ce modeste rôle de confident , qui leur donnait dans la société une sorte de considération qui n'a pas été inutile à la fortune de plusieurs d'entre eux. Le marquis d'Estréhan, déjà vieux, était dès lors le suprême confident des femmes de ce temps ; il s'était fait un droit de cette espèce de confiance : y manquer eût été à ses yeux
un mau\ ais procédé. Ses conseils en ce genre étaient , dit-on , excellents ; c'était le directeur des femmes galantes. IM. Donézau (frère du marquis d'Husson), homme parfaitement aimable, et le seul conteur toujours amusant que j'aie connu ; INI. de Pont, intendant de Moulins, très-aimable aussi, qui, peu d'années après, épousa une charmante personne, mère de madame de Fontauges d'aujourd'hui ; le marquis de Clermont, depuis ambassadeur en Espagne et à IXaples, célèbre par son esprit, son aimable caractère et des talents charmants ; le comte d'Albaret , tels étaient les hommes de sa société intime. Elle eu recevait beaucoup d'autres, mais qui n'étaient que de simples liaisons. .T'ai vu plusieurs fois chez elle et chez madame de Boulainvilicrs M. le comte de La îMarchc , depuis prince de Coûti, mort en Espagne; il était sauvage et obligeant; il avait de la singularité et de l'insipidité, ce que je n'ai vu qu'à lui. J'allais , de temps en temps, comme je l'ai déjà dit , dîner ou souper chez ma grand' mère, qui était toujours aussi sèche pour moi. Un jour que nous arrivâmes de bonne heure pour dîner, nous ne trouvâmes dans le salon que sa sœur, mademoiselle Dessalleux, ma grand'tante, qui était une excellente personne. Ma grand' mère était sortie et ne devait rentrer qu'à l'heure juste du dîner. Mademoiselle Dessalleux me proposa de me faire voir le cabinet particulier de ma grand'mère^ qui était tout rempli de jolis tableaux et d'estampes. Je regardai d'abord un énorme tableau , qui était un portrait de ma grand'mère dans sa jeunesse , et de son fils , enfant alors (le mcme qui fut tué à iMinden). La beauté de madame de La Haie avait eu beaucoup de célébrité, mais je ne fus frappée que de la fadeur du tableau ; ma grand'mère était représentée en Vénus, et son fils en Cupidon, comme disait mademoiselle Dessalleux. Je m'arrêtai plus longtemps devant un charmant petit 'tableau peint à ravir, qui représentait l'enlèvement d'Europe ; j'y remarquai une jolie idée : le taureau détournait de côté sa grosse tête pour baiser un joli petit pied nu d'Europe. Je dis
que je trouvais Europe très-belle, mais trop grasse ; mademoiselle Dessalleux sourit , et répondit que c'était non une figure de fantaisie, mais un portrait, et celui de la duchesse de Berri, fille de monsieur le Régent. Alors elle me conta que cette princesse , durant ses amours avec le feu marquis de La Haie , mari de ma grand'mère , s'était fait peindre ainsi pour lui et lui avait donné ce tableau. Je pensai en moi-même, que si M. de La Haie n'avait eu pour maîtresse qu'une simple particulière, mon austère grand'mère aurait trouvé ce tableau trèsscandaleux et qu'elle ne l'aurait certainement pas gardé précieusement dans son cabinet. Quelle fausse couleur la vanité sait donner aux choses!... Madame de Montesson, après la mort de ma grand'mère, hérita de ce tableau et le donna à M. le duc d'Orléans, qui le mit dans ses petits appartements , où on l'a vu jusqu'à la Révolution ; j'ignore ce qu'il est devenu depuis.
Je vais, à propos d'un opéra intitulé Philémon et Baucis , dont la charmante musique était de Monsigny, et qui n'a été ni joué en public, ni gravé, rapporter un petit incident qui me paraît curieux, parce qu'il fait connaître jusqu'à quel point l'amour-propre, même dans les choses les plus positives, peut nous faire illusion. A la première représentation de cet opéra, donné à l'Ile-Adam , ma tante , qui remplissait le rôle de Baucis, alla, après les deux premiers actes, s'habiller en jeune bergère ; je la suivis dans la chambre à côté du théâtre où elle fit sa toilette. Elle n'était pas contrefaite, mais elle avait une épaule infiniment plus grosse que l'autre , ce qui rendait son dos très-défectueux quand rien ne cachait ou ne déguisait ce défaut , et son petit corset de bergère le laissait voir entièrement. Je l'en avertis, mais sa femme de chambre, par flatterie, soutint- que l'habit allait en perfection. Comme ma tante pa-
raissait le croire, je pris un miroir que je plaçai derrière elle, et je lui fis voir parfaitement dans sa glace son dos , qui était véritablement ridicule ; elle le regarda , et , à ma grande surprise, elle fut tout à fait de l'avis de mademoiselle Legrand, sa femme de chambre. Elle joua ainsi , ce qui fut trouvé fort étrange. Après la représentation, madame de Boufflers, qui avait beaucoup de bonté pour moi , me tira à part pour me gronder de n'avoir pas averti ma tante de la défectuosité de sou dos. Je me justifiai eu disant que l'avis de sa femme de chambre l'avait emporté sur le mien : mais je passai sous silence la circonstance du miroir, parce qu'elle aurait donné un vrai ridicule à ma tante. Ou joua trois fois cet opéra. ISous jouâmes des proverbes ; je fis beaucoup de musique, je fis danser plusieurs fois avec ma harpe. Ce voyage de l'Ile- Adam fut très-brillant. Madame la princesse de Beauvau et madams de Poix y passèrent plusieurs jours. La première, sœur deiMM. de Chabot et de Jarnac, avait, je crois, alors trente-cinq ou trente-six ans, et elle était, à mon avis, la femme la plus distinguée de la société, par l'esprit, le ton, les manières, et l'air franc et ouvert qui lui était particulier. Sa politesse était à la fois obligeante et noble ; ou voyait promptement sa supériorité, on ne la sentait jamais d'une manière embarrassante. Elle avait dans toute sa personne une aisance communicative. J'ai éprouvé souvent qu'après avoir passé une demi-heure avec elle je n'avais plus la moitié de ma timidité naturelle. Elle avait épousé par amour j\I. de Beauvau (I) , et jamais dans le monde un mari et une femme n'ont eu un maintien d'amour conjugal de meilleur goût et plus parfait.
(I) M. de Beauvau avait alors environ quarante- tiuit ans ; il s'elail (ait remarquer à l'armée par son courage et ses connaissances militaires, dans le monde, par une galanterie noble et chevaleresque. Frère delà maréchale de Mirepoi.x, amie de madame de Pomoadour, M. de Beauvau
]\Iadaine de Poix était cliarmaute ; sa taille n'avait rien de défectueux, mais elle n'était pas belle , et elle boitait. Elle avait une brillante fraîcheur et le plus joli visage. Elle était gaie , naturelle, spirituelle et piquante. Tous ces avantages, qui sont -en général de dangereux écucils pour les femmes, n'ont servi qu'à l'agrément de la vie de madame de Poix ; sa réputation est toujours restée intacte. Je vis aussi à rilc-Adam madame la princesse d'Hénin, que j'avais déjà rencontrée dans le monde ; elle était fort jeune et d'une figure charmante ; mais elle n'a duré qu'un moment; l'hiver d'ensuite , son teint était gâté, et elle n'était plus jolie. Elle avait dans ses manières quelque chose de trop formé pour une jeune personne de dix-huit ans. On disait qu'elle avait de l'esprit ; elle a aujourd'hui cette réputation très-bien établie. Je n'en ai jamais pu juger, quoique je l'aie beaucoup vue pendant douze ans de suite ; elle était du nombre, assez grand alors, de ces personnes qui, dans le monde, ne causent que tout bas, seulement avec leurs amis, à table , oii elles les font placer près d'elles, et hors de table dans l'embrasure des fenêtres, se persuadant qu'elles ne peuvent être véritablement appréciées que dans le petit cercle de leur intimité. Ainsi leur esprit reste enfoui dans le sein de l' amitié et n'est pour le reste du monde qu'une tradition.
fut traité par la favorite avec une distinction particulière; mais cette liaison n'eut jamais le degré d'intimité que quelques personnes ont supposé. Homme de cour sans être courtisan, juste et humain autant que lidèle et dévoué, il se plaça souvent entre le pouvoir et le malheur. Sa longue carrière a été semée d'un grand nombre d'actions généreuses ; toutes n'ont pas été révélées parce qu'il savait supporter l'ingratitude et que la modestie était aussi une de ses vertus. Madame de Genlis dit, dans ses Souvenirs de Félicie : « Un soir ( à l'Ile- Adam ) , la conversation tomba sur la langue française; je me taisais, mais j'écoutais avec le plus vif intérêt tout ce que disait M. de Beauvau. Je n'ai jamais entendu faire des remarques aussi fines et aussi judicieuses. » Il fut reçu à l'Académie française en I7i8. On a de lui une lettre à l'abbé Desfontaioes sur une phrase de cent quatre-vingts mots. Né en 1720, il est mort en 1703.
Nous trouvâmes encore à T Ile-Adam la maréchale de Luxembourg et madame de Lauzun (1). Je ne pouvais me lasser de contempler cette dernière, qui avait la plus intéressante figure et le plus noble et le plus doux maintien que j'aie jamais vu. Elle était d'une extrême timidité, sans être insipide ; d'une obligeance, d'une bonté toujours soutenues, sans aucune fadeur. Il y avait en elle un mélange original et piquant de finesse et de naïveté. La maréchale , comme je l'ai déjà dit , était l'oracle 6oH ton; ses décisions sur la manière d'être dans le grand, monde étaient sans appel. Elle avait fait à cet égard des réflexions très-fines et très-spirituelles, mais que souvent elle généralisait fort mal à propos. En voici un trait comique. Un matin ( c'était un dimanche ), nous attendions pour la messe M. le prince deConti; nous étions dans le salon, assises autour d'une table ronde sur laquelle nous avions posé tous nos livres d'Heures, que la maréchale s'amusait à feuilleter. Tout à coup elle s'arrêta sur deux ou trois prières particulières qui lui parurent du plus mauvais goût et dont en effet les expressions étaient bizarres. Comme elle critiquait avec amertume ces prières, je lui objectai doucement qu'il suffisait qu'elles fussent dites avec piété, parce que certainement Dieu ne faisait nulle attention à ce que nous appelons un bon ou un mauvais ton. « Eh bien ! Madame, s'écria la maréchale très-sérieusement, ne croyez pas cela... « Un éclat de rire général l'interrompit. Elle ne s'en fâcha point ; mais au fond elle resta persuadée que le Juge suprême de tout ce qui est essentiellement bon
(I) Amélie de Boufflers , pelite-fille et héritière de la maréchale de Luxembourg, avait épousé, le 4 février 1766 , Armand-Louis de Gonfaut, qui s'est rendu célèbre à la cour sous le nom de duc de Lauzun et dans les armées soas celui de Biron. Ce mariage ne fut point heureux. On sait gue rimaginalion chevaleresque de M. de Lauzun l'engagea plus d'une fois à s'éloigner pour longtemps d'une femme aussi vertueuse que charmante , alin de poursuivre jusqu'aux extrémités de l'Ecosse et au fond de la Pologne des étrangères célèbres par leur beauté.
ne dédaigne pas de l'être aussi de notre ton et de nos manières , et que, même dans des œuvres également méritoires, il tient toujours quelque compte de la grâce et de l'élégance.
Ma première entrevue avec Rousseau ne fait pas honneur à mon esprit et à mon discernement, mais elle a quelque chose de si singulier et de si comique que je m'amuserai moi-même en me la rappelant. Voici donc l'histoire de mes relations avec lui.
J.-J. Rousseau était à Paris depuis six mois ; j'avais alors di\-huit ans. Quoique je n'eusse jamais lu une seule ligne de ses ouvrages, j'éprouvais un grand désir de voir un homme si célèbre, qui m'intéressait particulièrement comme auteur du Devin du village, ouvrage charmant qui plaira toujours à ceux qui aiment le naturel ; car on y trouve une expression musicale parfaitement assortie aux paroles, et qu'on n'a guère vue depuis à ce degré de vérité que dans les opéras-comiques de INIonsigny et dans les grands opéras de Gluck (/). Pour revenir à Rousseau , il était très-sauvage ; il refusait toutes les visites et n'en faisait point; d'ailleurs "je ne me sentais pas le courage de faire la moindre démarche à cet égard ; ainsi je témoignais l'envie de le connaître sans imaginer qu'il fut possible d'en trouver les moyens. Un jour ]M. de Sauvigny, qui voyait quelquefois Rousseau, me dit en confidence que M. de Genlis voulait me jouer un tour, qu'un soir il m'amènerait Préville déguisé en J.-J. Rousseau, et qu'il me le présenterait
(I) Le célèbre Rameau avait déjà donné l'exemple de cet accord si désirable, surlout, dans Pygmalioii , l"air : Fatal amour, cruel vainqueur, etc., etc. La (Réclamation la plus parfaite ne pourrait ex primer mieux toutes les paroles de celte ariette, ainsi que celles, dans Castor et Pollux , de cet air admirable : Tristes apprêts, pâles flambeaux.
( Note de l'auteur. }
pour tel. Cette idée me fit beaucoup rire, et je promis bieu de faire semblant d'être entièrement la dupe de cette plaisanterie, qu'on appelait dans ce temps une mijstification , genre de gaieté fort à la mode alors. J'allais très-peu aux spectacles ; je n'avais jamais vu jouer Préville que deux ou trois fois, et dans des loges très-éloignécs du théâtre. Préville, en effet, possédait l'art de décomposer sa figure et de contrefaire. Il était à peu prés de la taille de Rousseau ( car tout le monde savait que J.-J. était petit), et réellement M. de Geulis avait eu le projet qu'on m'avait confié ; mais cette folie lui passa presque aussitôt de la tête. ÎM. de Sauvigny l'oublia de même, et seule j'en gardai le souvenir. Je fus trois semaines sans voir M. de Sauvigny, et au bout de ce temps il vint me dire , avec empressement, en présence de ^I. de Genlis, que Rousseau désirait extrêmement m' entendre jouer de la harpe, et que, si je voulais avoir cette complaisance, il me l'amènerait le lendemain. Me croyant bien certaine que je ne verrais que Pré ville, j'eus beaucoup de peine à répondre sérieusement; cependant je me contins assez bien, et j'assurai que je jouerais de la harpe de mon mieux pour J.-J. Pvousseau. Le lendemainj'atteudis avec impatience l'heure du rendez-vous, imaginant qu'un crispin travesti en philosophe serait une chose très-comique. J'étais d'une gaieté folle en l'attendant, et INI. de Genlis, connaissant ma timidité naturelle, s'en étonnait beaucoup. D'ailleurs il ne concevait pas trop comment ridée de recevoir un si grave personnage pouvait faire cette sorte d'impression , et je lui parus tout à fait extravagante lorsqu'il me vit rire au moment où l'on annonça Rousseau. J'avoue que rien au monde ne m'a paru si plaisant que sa figure , que je ne regardais que comme une mascarade. Son habit, ses bas couleur de marron, sa petite perruque ronde , tout ce costume et son maintien n'offraient à mes yeux que la scène de comédie la mieux jouée et la plus comique. Cependant, faisant sur moi-même un effort prodigieux, je pris une contenance assez convenable , et, après avoir balbutié deux ou trois-
niotsde politesse, je m'assis. L'on causa, et, heureusement pour moi, (l'une manière assez gaie. .Te gardai le silence, mais de temps en temps j'éclatai de rire, et c'était avec tant de naturel et de si bon cœur que cette surprenante gaieté ne déplut pas à Rousseau. 11 dit de jolies choses sur la jeunesse en général. Je pensais que Préville avait de l'esprit et qu'à sa place Rousseau n'aurait pas été si aimable, parce que mes rires l'auraient scandalisé. Rousseau m'adressa la parole; comme il ne m'embarrassait pas du tout , je lui répondis très-cavalièrement tout ce qui me passait par la tête. Il me trouva fort originale, et moi je trouvai qu'il jouait avec une perfection que je ne me laissais pas d'admirer. Jamais les caricatures ne m'ont fait rire ; ce qui me charmait, c'étaient la simplicité, le naturel de celui que je croyais un comédien; et, d'après cette idée, il me paraissait bien supérieur en chambre à ce que je l'avais vu sur le théâtre. Cependant il me semblait qu'il donnait à Rousseau beaucoup trop d'indulgence , de bonhomie et de gaieté. Je jouai de la harpe ; je chantai quelques airs du Devin du village. Rousseau me regardait toujours en souriant , avec cette sorte de plaisir qu'inspire un enfantillage bien naturel , et en nous quittant il promit de revenir le lendemain dîner avec nous. Il m'avait tant divertie que cette promesse m'enchanta, et j'en sautai de joie. Je le reconduisis jusqu'à la porte en lui disant toutes les douceurs et toutes les folies imaginables. Quand il fut sorti, je cessai tout à fait de me contraindre et je me mis à rire à gorge déployée. ÎM. de Genlis, stupéfait, me considérait d'un air mécontent et sévère, qui redoublait ma gaieté. « Je vois bien, lui dis-je, que vous reconnaissez enfin que vous ne m'avez pas attrapée ; vous êtes piqué ; mais, au vrai , comment pouviez-vous croire que je serais assez simple pour prendre Préville pour J.-J. Rousseau? — Préville? — Ah! oui, niez-le, vous me persuaderez. — La tête vous a-t-elle tourné? — J'avoue que Préville a été charmant d'un naturel parfait; il n'a rien chargé; on ne peut
pas jouer mieux que cela ; mais je parie qu'à l'exception du costume il n'a pas du tout imité Rousseau. Il a représenté im bon vieillard, très-aimable, et non Rousseau, qui certainement m'aurait trouvée fort extravagante et se serait formalisé d'un semblable accueil. » A ces mots M. de Genlis et M. de Sauvigny se mirent à rire si démesurément que je commençai à m'étonner. Ou s'expliqua, et ma confusion fut extrême en apprenant que très-véritablement je venais de recevoir J.-J. Rousseau de cette jolie manière. Je déclarai que je ne consentirais jamais à le recevoir si on l'instruisait de ma bêtise ; on me promit qu'il l'ignorerait toujours, et l'on tint parole. Ce qu'il y a de plus singulier en tout ceci, c'est que cette conduite, si niaise et si inconsidérée, me valut les bonnes grâces de Rousseau, ll'dit à M. de Sauvigny que j'étais la jeune personne la plus naturelle, la plus gaie et la plus dénuée de prétentions qu'il eût jamais rencontrée; et certainement, sans la méprise qui m'avait donné tant d'aisance et de bonne humeur, il n'aurait vu en moi qu'une excessive timidité. Ainsi je ne dus ce succès qu'à une erreur ; il ne m'était pas possible de m'en enorgueillir. Connaissant toute l'indulgence de Rousseau, je le revis sans embarras, et j'ai toujours été parfaitement à mon aise avec lui. Je n'ai jamais vu d'homme de lettres moins imposant et plus aimable. Il parlait de lui avec simplicité et de ses ennemis sans aucune aigreur. Il rendait une entière justice aux talents de M. de Voltaire ; il disait même qu'il était impossible que l'auteur de Zaïre et de Méi'ope ne fut pas né avec une âme trèssensible; il ajoutait que l'orgueil et la flatterie l'avaient corrompu. Il nous parla de ses Confessions^ qu'il avait lues à madame d'Egmont. Il me dit que j'étais trop jeune pour obtenir de lui la même preuve de confiance. A ce sujet il s'avisa de me demander si j'avais lu ses ouvrages ; je lui répondis, avec un peu d'embarras , que non. Il voulut savoir pourquoi ; ce qui m'embarrassa encore davantage, d'autant plus qu'il me regardait fixement. Il avait des potjta.vw>H enfoncés dans la tête ■
mais très-pcrçant«, et qui semblaient pénétrer et lire au fond de l'ame de la personne qu'il interrogeait. Il me paraissait qu'il aurait découvert sur-le-champ un mensonge ou un détour ; ainsi je n'eus point de mérite à lui dire franchement que je n'avais lu ses ouvrages parce qu'on prétendait qu'il y avait beaucoup de choses contre la religion. « Vous savez , répondit-il, que je ne suis pas catholique ; mais personne, ajouta-t-il, n'a parlé de l'Évangile avec plus de conviction et de sensibilité. » Ce furent ses propres paroles (1). Je me croyais quitte de ses questions ; mais il me demanda encore en souriant pourquoi j'avais rougi en lui disant ce que j'ai rapporté ci-dessus. Je répondis bonnement que j'avais craint de lui déplaire. Il loua à l'excès cette réponse , parce qu'elle était naïve. En tout il est certain que le naturel et la simplicité avaient pour lui un charme particulier. Il me dit que ses ouvrages n'étaient pas faits pour mon âge , mais que je ferais bien de lire Emile dans quelques années. Il nous parla beaucoup de la manière dont il avait composé la Nouvelle Héloïse. Il nous dit qu'il écrivait toutes les lettres de Julie sur du joli petit papier à lettre et à vignettes , qu'ensuite il les pliait en billets et les relisait en se promenant avec autant de délices que s'il les eût reçues d'une maîtresse adorée. Il nous récita, par cœur et debout, en faisant quelques gestes, son Pijgmalion, et d'une manière vraie, énergique et parfaite à mon gré. Il avait un sourire très-agréable, plein de douceur et de finesse ; il était communicatif et je lui trouvai beaucoup de gaieté. Il raisonnait supérieurement sur la musique, et il était véritablement connaisseur; néanmoins, dans un grand nombre de romances de sa composition qu'il
(I) Si j'eusse connu ses ouvrages, j'aurais dit qu'il avait, en effet, parlé de la religion avec la plus louchante éloquence, mais j'aurais eu le courage d'ajouter que son incompréhensible inconséquence à cet égard n'en était que plus coupable et plus révoltante, puisque souvent dans le même volume, par exemple dans Emile, il avait placé un éloge parfait de l'Évangile et des blasphèmt's.
( Note de routeur. )
DE MADAME DE riE>LlS. 101
m'a données, il ne s"cn trouvait pas une seule de jolie ou même chantante. Il avait tait un très-mauvais air à son imitation de la romance de Nice de Métastase, qu'un de mes amis , M. de IMonsigny, a remise en musique pour moi ; l'air en est maintenant digne des paroles, qui sont charmantes.
Il m'avait domié toutes ses romances avec la musique ; le tout aurait formé un volume très-précieux, puisqu'il était entièrement de sa main et de sa composition , paroles et musique ; mais alors on n'avait pas , comme de nos jours, la manie des souvenirs; ou n'oubliait point ses amis, et l'on attachait peu de prix à ce qui pouvait rappeler les indifférents, même les plus célèbres. Je dispersai et perdis ce recueil qui n'était ni relié ui broché, et que j'ai beaucoup regretté depuis. Rousseau copiait la musique avec une perfection rare ; il me fit beaucoup de peine en m'apprenant qu'il vivait uniquement du produit de ce petit talent (1).
: Rousseau venait presque tous les jours diuer chez nous, et je n'avais remarqué en lui, durant cinq mois, ni susceptibilité,
(1) La marquise de Pompadour, étant parvenue à mettre dans ses intérêts Voltaire, Duclos, Crébillon et Marmontel, essaya, comme elle disait, d'apprivoiser R.ousseau ; mais uae lettre qu'elle reçut de lui la dégoûta de renouveler ses avances. « C'est un hibou, dit-elle un jour à madame de Mirepoix. — J'en conviens, répondit la maréchale; mais c'est celui de Minerve. »
« Madame, « J'ai cru un moment que c'était par erreur que votre commissionnaire « voulait me remettre cent louis pour des copies qui sont payées à douze « francs. Il m'a détrompé; souffrez que je vous détrompe à mon tour. « Mes épargnes m'ont mis en état de me faire un revenu , non viager, « de 540 livres, toute déduction faite. Mon travail me procure annuelle- « ment une somme à peu près égale. J'ai donc un superflu considérable ; « je l'emploie de mon mieux, quoique je ne fasse guère d'aumônes. Si, « contre toute apparence , l'âge- ou les inlirmités rendaient un jour mes « forces insuflisantes, j'ai un ami. »
J.-J. ROtSSE.\U.
Paiis, et |8 août 1762.
102 MEMOUŒS
ui caprice, lorsque nous pensâmes nous brouiller pour un sujet i)izarrc. Il aimait beaucoup une sorte de via de Sillery , couli'ur de pelure d'ognou; IM.deGeulis lui demanda la permission de lui en envoyer, en ajoutant qu'il le recevait lui-même en présent de son oncle. Rousseau répondit qu'il lui ferait grand plaisir de lui en envoyer deux bouteilles. Le lendemain matin jM. de Genlis fit porter chez lui un panier de vingt-cinq bouteilles de ce vin , ce qui choqua Kousseau à tel point qu'il renvoya sur-le-champ le panier tout entier, avec un étrange petit billet de trois lignes qui me parut fou , car il exprimait avec énergie le dédain , la colère et un ressentiment implacable. ]\I. de Sauviguy vint mettre le comble à notre étonnement et à notre consternation en nous disant que Rousseau était véritablement furieux et qu'il protestait qu'il ne nous reverrait jamais. M. de Genlis , confondu qu'une attention si simple pût être si criminelle , demanda à jM. de Sauvigny quelle raison Rousseau donnait de ce caprice ; M. de Sauvigny répondit qu'il disait qu'apparemment on croyait qu'il n'avait modestement demandé deux bouteilles que pour avoir un présent, que cette idée était injurieuse, etc. M. de Genlis me dit que, puisque je n'étais point complice de son impertinence , Rousseau peut-être, en faveur de mon innocence, pourrait consentir à revenir. Nous l'aimions , et nos regrets étaient sincères. J'écrivis donc une assez longue lettre, que j'envoyai avec deux bouteilles présentées de ma part. Rousseau se laissa toucher ; il revint ; il eut beaucoup de grâce avec moi , mais il fut sec et glacial avec M. de Genlis , dont jusqu'alors il avait goûté l'esprit et la conversation, et jamais IM. de Genlis n'a pu regagner entièrement ses bonnes grâces.
Deux mois après, M. de Sauviguy donna à la Comédie française une pièce intitulée le Persifleur. Rousseau nous avait dit qu'il n'allait point aux spectacles et qu'il évitait avec soin de se montrer en public ; mais , comme il paraissait aimer beaucoup M. de Sauvigny, je le pressai de venir avec nous à la pre-
DE MADAME DE GENLIS. lOÎ
mière represeutalioQ de cette pièce , et il y couseutit , parce qu'on m'avait prêté une loge grillée près du théâtre, et dout l'escalier et le corridor d'entrée n'étaient pas ceux du public. 11 fut convenu que je le mènerais à la comédie , et que , si la pièce avait du succès , nous sortirions avant la petite pièce , et nous reviendrions souper chez moi tous ensemble. Ce projet dérangeait un peu la vie ordinaire de Rousseau, mais il se prêta à cet arrangement avec toute la grâce imaginable. Le jour de la représentation, Rousseau se rendit chez moi un peu avant cinq heures, et nous partîmes avec lui. Quand nous fûmes dans la voiture, Rousseau me dit en souriant que j'étais bien parée pour rester dans une loge grillée. Je lui répondis sur le même ton que je m'étais parée pour lui. D'ailleurs cette parure consistait à être coiffée comme une jeune personne : j'avais des fleurs dans mes cheveux ; du reste j'étais mise trèssimplement. J'insiste sur ce petit détail , auquel la suite de ce récit donnera de l'importance. Nous arrivâmes à la comédie plus d'une demi-heure avant le commencement du spectacle. En entrant dans la loge, mou premier mouvement fut de baisser la grille ; Rousseau , sur-le-champ, s'y opposa fortement, eu me disant qu'il était sûr que cette grille abattue me déplairait. Je lui protestai le contraire , en ajoutant que d'ailleurs c'était une chose convenue. Il répondit qu'il se placerait derrière moi, que je le cacherais parfaitement, et que c'était tout ce qu'il désirait. J'insistai delà meilleure foi du monde , mais Rousseau tenait fortement la grille et m'empêchait de la baisser. Pendant tous ces débats, nous étions debout ; notre loge, au premier rang, près de l'orchestre , donnait sur le parterre. Je craignis d'attirer les yeux sur nous; je cédai, pour fmir la discussion et je m'assis. Rousseau se plaça derrière moi. Au bout d'un moment je m'aperçus que Rousseau avançait la tète entre M. de Genlis et moi, de manière à être vu. Je l'en avertis avec simplicité. Un instant après il fit deux fois le même mouvement et fut aperçu et reconnu. J'entendis plusieurs personnes
dire, en regardant notre loge: « Cest Rousseau!... — ^Mon Dieu , lui dis-je, on vous a vu ! » Il me répondit sèclioment : « Cela est impossible. » Cependant on répétait de proche en proche, dans le parterre : C'est Rousseau! c'est Rousseau! et tous les yeux se fixaient sur notre loge ; mais on s'en tint là. Ce petit murmure s'évanouit sans exciter d'applaudissements. L'orchestre flt entendre le premier coup d'archet ; on ne songea plus qu'au spectacle, et Rousseau fut oublié. Je venais de lui proposer encore de baisser la grille ; il me répondit d'un ton très-aigre qu'il n'était plus temps. « Ce n'est pas ma faute, » reprise-je. « Non, sans doute, » dit-il, avec un sourire ironique et forcé. Cette réponse me blessa beaucoup ; elle était d'une extrême injustice. J'étais fort troublée, et, malgré mon peu d'expérience , j'entrevoyais assez clairement la vérité. Je me flattai pourtant que ce singulier mouvement d'humeur se dissiperait promptement, et je sentis que tout ce que j'avais de mieux à faire était de n'avoir pas l'air de le remai'quer. On leva la toile ; le spectacle commença. Je ne fus plus occupée que de la pièce , qui réussit complètement. Ou demanda l'auteur à plusieurs reprises ; enfin sou succès n'eut rien de douteux.
Nous sortîmes de la loge ; Rousseau me donna la main ; sa figure était sombre à faire peur. .Te lui dis que l'auteur devait être bien content et que nous allions passer une jolie soirée. Il ne répondit pas un mot. Arrivée à ma voiture , j'y montai. Ensuite M. de Geulis se mit derrière Rousseau pour le laisser passer après moi ; mais Rousseau , se retournant , lui dit qu'il ne viendrait pas avec nous. M. de Genlis et moi nous nous récriâmes là-dessus ; Rousseau , sans répliquer, fit la révérence, nous tourna le dos et disparut.
Le lendemain M. de Sauvigny, chargé par nous d'aller l'interroger sur cette incartade , fut étrangement surpris lorsque Rousseau lui dit , avec des yeux étincelants de colère, qu'il ne me reverrait de sa vie , parce que je ne l'avais mené à la comédie que pour le donner en spectacle , pour le faire voir au
public comme ou montre les bêtes sauvages à la foire. M. de Sau\ igiiy répondit, d'après ce que je lui avais conté la veille , que j'avais voulu baisser la grille. Rousseau soutint que je l'avais très- faiblement offert, et que d'ailleurs ma brillante parure et le choix de la loge prouvaient assez que je n'avais jamais eu l'intention de me cacher. On eut beau lui répéter que ma parure n'avait rien de recherché, et qu'une loge prêtée n'était pas une loge de choix , rien ne put l'adoucir. Ce récit me choqua tellement que , de mon côté , je ne voulus pas faire la moindre démarche pour ramener un homme si injuste à mon égard. D'ailleurs il m'était prouvé qu'il n'y avait nulle espèce de sincérité dans ses plaintes. Le fait est que , dans l'espoir d'exciter une vive sensation , il avait voulu se montrer, et que son humeur n'était causée que par le dépit de n'avoir pas produit plus d'effet. Je ne l'ai jamais revu depuis. Deux ou trois ans après, sachant, par mademoiselle Thouin , du Jardin du Roi, dont il voyait souvent le frère, qu'il était fâché qu'il fallût des billets pour entrer dans les jardins de Monceaux, qu'il aimait particulièrement, j'obtins pour lui une clef du jardin, avec la permission d'aller s'y promener tous les jours et à toute heure , et je lui envoyai cette clef par mademoiselle Thouin. Il me fit remercier; et j'en restai Va, charmée^ d'avoir fait une chose qui lui fût agréable, mais ne désirant nullement renouer avec lui.
Ma tante, madame de Montesson , voulut me garder àParis dans sa maison jusqu'à son départ pour Barèges. Elle me donna l'appartement de feu ^I. de Montesson, en me disant que ma femme de chambre aurait un lit de sangle posé à côté du mien. Nous étions aux premiers jours d'avril ; M. de Genlis venait de partir pour son régiment. Nous revînmes de Yincennes à la nuit. Ma tante voulut sur-le-champ m'installer dans mon logement, qui
106 MEMOIBES
était au rez-de-chaussée ; elle me demanda si j'avais peur d'y entrer. J'assurai que non, et, pour prouver ma bravoure, je dis qu'on n'avait qu'à me suivre, et que j'entrerais la première et sans lumière. Je fis mettre derrière moi le valet de chambre, qui portait deux bougies, et je m'avançai hardiment dans l'antichambre ouverte-, mais à peine y eus-je mis le pied que jb fis un saut en arrière en poussant un cri perçant ; je venais de sentir bien distinctement une grande main froide et décharnée s'appliquer tout entière sur mon visage, en me repoussant avec force... Je tombai presque évanouie dans les bras de ma tante, qui fut très-effrayée de l'état convulsif oii j'étais. Elle vit bien qu'il m'était arrivé quelque chose de très-singulier. Elle me questionna. Je répondis, en mots entrecoupés, qu'une main de squelette m'avait repoussée. Le valet de chambre entra avec les lumières, et il donna sur-le-champ l'explication du prétendu prodige. C'était un oranger desséché, posé contre la porte, dont une branche sèche et roide , s'étendant devant la porte , s'était trouvée à la hauteur de mon visage et m'avait 'causé cette étrange frayeur. Cette branche faisait véritablement , au toucher, l'illusion d'une main de squelette. Tout le monde en essaya l'effet , et l'on convint que , dans l'appartement d'un mort, et avec la peur des revenants, cette branche repoussante équivalait à la plus terrible apparition.
Du Vaudreuil , oii nous étions chez le président de Portai, nous allâmes à Dieppe , et au retour le président reçut une lettre qui l'avertissait que des corsaires , qui nous avaient vues sur la mer, madame de IMérode et moi , avaient formé le dessein de nous enlever pous nous mener dans le sérail du grand-seigneur. Nous ne fumes pas très-effrayées de cette aventure; cependant nous demandâmes au président comment nous pourrions nous garantir d'un si gra-nd péril ; il nous ré-
pondit qu'il ne voyait d'autre moyen que de nous faire recevoir vestales dans le temple du petit bois. C'était une charmante fabrique en forme de temple, placée dans une partie du jardin près du château. Ce temple , qu'on appelait le Couvent, était au milieu d'un parterre , entouré de murs et fermé ; c'était le petit jardin particulier du président, qui avait grand soin de le fermer à clef; on n'y entrait qu'avec lui; il nous y avait donné à déjeuner plusieurs fois. Il fut donc décidé qu'on nous rece\Tait le lendemain à huit heures du soir dans le temple de Vesta. ^I. de Caraman nous y conduisit, et il disparut presque aussitôt. ISous trouvâmes le temple très-orné de fleurs, et toutes les dames de la société habillées en vestales , ayant à leur tète madame de Puisieux, en grande- prétresse, et le président en grand-prêtre. 11 n'y avait dans cette petite enceinte que lui seul d'homme. On nous harangua ; madame de Vougny nous chanta de fort jolis couplets. On fit la cérémonie de notre réception. Le jour finissait. Tout à coup nous entendîmes une musique turque fort bruyante , et l'on accourut pour nous ■ dire que le grand seigneur en personne , suivi d'une nombreuse escorte, venait pour enlever toutes les vestales. Notre grandprêtre montra dans cette occasion un fermeté digue de son caractère ; il déclara qu'il n'ouvrirait point les portes. Cependant la terrible musique approchait avec une effrayante rapidité, et bientôt les Turcs frappèrent à coups redoublés. J'étais d'avis, pour éviter une scène qui me déplaisait d'avance, qu'on ouvrît, et de nous rendre de bonne grâce; le président , très-attaché à son plan •et à l'illusion de cette pantomime , me reproche ma lâcheté et fait dire au sultan que la clôture est sacrée. Alors, quoique les murs fussent assez élevés, tous les Turcs les franchissent avec impétuosité; plusieurs d'entre eux, qui étaient des domestiques et des paysans , porUiient des flambeaux ; ils ouvrent les portes, plus de trois cents Turcs remplissent le jardin ; les hommes de la société enlèvent les dames ; les autres enlèvent une douzaine de femmes de chambre mêlées avec nous pour faire nombre.
J'ai toujours détesté la confusion et les bagarres, même dans le« jeux ; cette escalade me déplut mortellement et me fit pour ; je craignais que quelqu'un ne se cassât la jambe, et , voyant plusieurs Turcs s'approcher assez brutalement de nos vestales, je trouvai toute cette invention détestable. Dans cette mauvaise disposition d'humeur, j'aperçus à la lueur des flambeaux M. de Caraman tout étincelant d'or et de pierreries , mais que le turban n'enibellissait pas , et qui vint à moi d'un petit air vainqueur qui acheva de me mettre en colère. Je me refusai très-sérieusement à l'enlèvement , et ce fut avec si peu de grâce qu'il en fut excessivement piqué. 11 me saisit ; je me déi)ats , je le pince, je l'égraîigne, je lui donne des coups de pieds dans les jambes ; il devient furieux et m'emporte bien véritablement malgré moi. On me place sur un superbe palanquin ; le sultan me suit à pied pour me faire des reproches très-amers. Je sentis pourtant qu'il ne fallait pas gâter la fête en désolant celui qui véritablement la donnait, et qui s'en était fait le héros pour m'en déclarer la reine. Je pris le ton de plaisanterie , et je parvins à l'apaiser. Toutes les dames étaient sur des palanquins charmants; les Turcs suivaient à pied, au son de la musique. On nous fit ainsi traverser dans toute leur longueur ces vastes et beaux jardins, magnifiquement illuminés. Cette promenade fut ravissante. A l'extrémité du parc nous trouvâmes une superbe salle de bal, remplie d'orangers, de guirlandes de fleurs, de mes chiffres et de rafraîchissements. Le grand-seigneur me déclara sultane favorite, et nous dansâmes toute la nuit. On m'a donné beaucoup de fêtes dans ma vie , mais je n'en ai point vu de plus ingénieuse et de plus belle que celle-1; .
Monsieur le Dauphin (depuis l'info rtimé Louis XVI ) venait de se marier (1); on parlait du mariage de Monsieur, et "SI. de
(I) En 1770, le 16 mai.
Puisieux demanda au roi pour moi la promesse d'une place de dame, auprès de la future Madame. Le roi le promit ; le maréchal d'Étrée en remercia publiquement le roi , et j'en reçus les compliments. Madame de Montesson prit ce prétexte pour se faire présenter à la cour, où elle n'avait jamais été, quoique sa naissance lui en donnât le droit; mais M. de Montesson ne l'avait pas voulu. Ma tante dit que, puisque j'étais destinée par la place qui m'était promise à passer la plus grande partie de ma vie à Versailles , elle voulait aller à la cour pour me voir plus souvent. Ceci fut fait dans les premiers jours de novembre, au moment de mon arrivée à Paris, et avant tout ce que je viens de conter. J'allai à la présentation de matante, et je m'amusai beaucoup ce jour-là, parce que c'était justement celui de la présentation de madame du Barri. ^Sous la rencontrâmes partout. Klle était mise magniflquemcnt et de bon goût. Au jour, sa figure était passée et des taches de rousseur gâtaient son teint. Son maintien était d'une effronterie révoltante; ses traits n'étaient pas beaux, mais elle avait des cheveux blonds d'une couleur charmante , de jolies dents et une physionomie agréable. Elle avait beaucoup d'éclat à la lumière. Le soir, au jeu, nous arrivâmes quelques minutes avant elle. Quand elle entra, toutes les femmes qui étaient contre la porte se jetèrent les unes contre les autres du côté opposé, pour ne pas se trouver assises près d'elle , de sorte qu'il y eut, entre elle et la dernière femme du cercle, l'intervalle de quatre ou cinq pliants vides. Elle "vit avec le plus grand sang-froid ce mouvement si marqué et si singulier; rien n'altéra son imperturbable effronterie. Lorsqu'à la fin du jeu le roi parut, elle le regarda en souriant ; le roi surle-champ la chercha des yeux ; il paraissait avoir de l'humeur et ne resta qu'un moment. L'indignation à Versailles était portée au comble ; en effet, on n'avait jamais rien vu d'aussi scan- .daleux, pas même madame de Pompadour. 11 était sans doute bien étrange de voir à la cour madame la marquise de Pompadour, tandis que son mari, M. Le Normant d'Étiolés, était fer-
mier général ; mais il était encore plus odieux de voir jjrésenter avec pompe à toute la famille royale une ûlle publique. Ces indécences inouïes et tant d'autres ont cruellement dégradé ea France la royauté et contribué par conséquoiU à la Révolution.
Une personne devenue riche et à la mode dans sa vieillesse,, et qui à trente-sept ans n'était ni l'un ni l'autre, madame de Coaslin, venait quelquefois chez madame de Puisieux. Elle avait une figure de Jlinerve, une manière emphatique et lente de parler qui contrastaient singulièrement avec des discours trèsvulgaires et les contes grivois dont son entretien était toujours semé. Elle écrivait ridiculement; elle avait fort peu d'esprit, mais de la beauté, un air imposant ; de la causticité et beaucoup^ de hardiesse l'ont rendue une personne remarquable, et lui ont donné une superficielle apparence d'originalité. M. le prince de Conti donnait à souper au Temple tous les lundis ; on s'y portait en foule; il se trouvait toujours au moins cent cinquante personnes. Pour arriver jusqu'au prince il fallait traverser un immense salon et passer à travers une triple haie formée par les hommes, qui se tenaient toujours debout avant le souper;^ les femmes seules étaient établies en cercle au fond du salon. Un soir que la foule était plus grande encore que de coutume, M. le prince de Conti vit arriver madame de Coaslin ; il s'avança vers elle , et lui dit ironiquement qu'avec sa timidité naturelle elle avait dû être bien embarrassée en se trouvant au milieu de tant de monde « Oui, Monseigneur , répondit madame de Coaslin ; j'ai été si intimidée, j'ai tellement perdu la tête, que , dans mon trouble , j'ai fait la révérence à monsieur. » Et elle montra un homme dont elle avait à se plaindre, et qui avait fait contre elle un couplet satirique (().
(I) J'ai entendu conter ce trait à madame de Coaslin elle-même, et M le Prince de Conti m'en a conlirmé l'exacte vérité.
( Note du railleur.)
Je vis beaucoiii) dans ce temps la l)elle comtesse de Rrionc, qui n'était déjà plus de la première jeunesse, mais dont la majestueuse beauté était encore frappante ; mais quand on a parlé de sa ligure son portrait est fini, on n'a plus rien à dire. Elle soupait très-souvent chez M. de Puisieux avec le fameux prince Louis, depuis cardinal de Piohan. Le prince Louis avait une ligure très-agréable , des manières trop lestes pour son état, une conversation frivole, animée, spirituelle ; il n'était rien de ce qu'il devait être, mais il était aimable autant qu'on peut l'être hors de sa place et de son caractère. Sa vivacité, son inconséquence, son maintien, ses discours ne trahissaient que trop les égarements de sa jeunesse et ne présageaient, pour son âge mûr, que des fautes, des malheurs et des ridicules.
Peu de temps après la mort du maréchal d'Étrée, nous fîmes une nouvelle perte plus sensible encore ; IM. de Puisieux mourut le cinquième jour d'une fluxion de poitrine. M. de Puisieux fut l'un des plus honnêtes hommes de ce temps. La délicatesse la plus scrupuleuse n'était pour lui que la simple probité. Jamais persomic n'a joui d'une plus parfaite réputation de droiture et d'intégrité. Il avait été chevalier de l'ordre du Saint-Esprit, ambassadeur en Suisse, en Suède et à Naples, et ensuite ministre des affaires étrangères. Lorsqu'il se retira du ministère, le roi exigea qu'il restât au conseil. Il empêcha par son arbitrage une infinité de procès entre des hommes de la cour, qui le consultaient sans cesse. I^e maréchal d'Étrée disait de lui qu'il était le juge du point d'honneur des affaires coutcutieuses. Il possédait toute la confiance du plus vertueux de tous les princes , INI. le duc de Penthièvre, et ce fut lui qui le détermina à marier sa fille unique, devenue la plus riche héritière du royaume (depuis la mort du prince de Lamhalle), à M. le duc de Chartres. IM. le duc d'Orléans reconnaissait lui avoir cette obligation. ]\I. de Puisieux mourut avec la plus grande piélé. Il avait été élevé aux Jésuites ; après sa mort on trouva sur sa poitrine les marques de son affiliation à cet ordre , secret qu'il n'avait
jamais confié et qu'aucun de ses gens ne savait .Voici en quoi consistait celte affiliation. On faisait serment sur l'Évangile : 1° de contribuer de tout son pouvoir au maintien de la religion; 2° de protéger l'ordre, et tous ses membres en particulier, dans toutes les occasions où cette protection serait utile ou réclamée, et ne blesserait ni la morale ni les lois ; 3° de dire tous les jours une prière particulière qui était très-courte ; 4° de porter toujours sur sa poitrine un scapulaire , marque de l'affiliation, et ô°de garder le secret de cette affiliation, autorisée par le pape. D'un autre côté on promettait à l'affilié tous les services et toutes les preuves d'affection qui pourraient lui être utiles dans toutes les situations et dans tous les pays ; enfin il participait à toutes les prières faites pour les membres de l'ordre et à toutes les indulgences accordées par le pape.
La mort de jM. de Puisieux, de ce digne et respectable chef de famille, nous plongea dans une profonde afOiction ; mais une douleur qui surpassa toutes les autres fut celle de sa vertueuse sœur, mademoiselle de Sillery; elle soigna, veilla son frère, sans le quitter un instant, pendant les cinq jours de sa maladie. Lorsqu'elle eut reçu son dernier soupir, elle alla se mettre dans son lit, ne se releva plus, demanda ses sacrements le lendemain, et mourut six jours après (l).
(I) M. de Puisieux , au cinquième jour d'une fluxion de poitrine , était à l'agonie; à trois heures du matin il n'avait plus de connaissance. J'allai rejoindre madame de Puisieux. En passant dans le salon avec M. de Genlis, je voulus voir quelle heure il était ; nous approchâmes d'une superbe pendule dont Louis XV avait fait présent à M. de Puisieux; on y voyait les trois Parques soutenant le cadran , et nous remarquâmes avec saisissement que le fil d'or qui tenait le fuseau était rompu , sans qu'on put savoir de quelle manière il s'était cassé. .. M. de Puisieux expirait dans ce moment... Sa mort fut honorée des regrets de tous les honnêtes gens. Cet homme vertueux , rempli de piété , de droiture et de désintéressement, avait ainsi, au fond de l'àme, la religion, l'État et .son souverain. Il occupa de grandes places avec une parfaite intégrité ; il s'en démit volontairement et les quitta avec des mains pun s et une réputation irréprochable. ( ISote de l'auteur.)
Je restai longtemps enfermée avec madame de Puisieux, uniquement occupée du soin de la consoler et de soigner sa santé, que ce cruel événement avait fort dérangée. Sa solitude de veuve fut absolue ; elle ne vit dans les premiers mois que sa famille et ne sortit que pour aller à l'église. Au bout de ce temps, elle ne voulut pas aller voir les illuminations, et le feu d'artifice si malheureusement célèbre qui fut tiré sur la place Louis XV, en rt^jouissance du mariage de monsieur le Dauphin ; mais elle m'y envoya. IM. de Genlis venait de partir pour son régiment ; j'allai à ce feu avec madame la marquise de Brugnon, une jeune et jolie femme dont le mari, qui servait dans la marine, avait été envoyé ambassadeur à Maroc, ce qui me donnait une grande considération pour lui ; car cette ambassade me paraissait une chose beaucoup plus périlleuse que des campagnes sur mer.
M. de La Reynière faisait bâtir une belle maison sur la place Louis XV ; il me donna, pour voir le feu, une des pièces du rez-de-chaussée. Comme on nous disait qu'il y aurait un monde énorme, j'y allai après le dîner, en sortant de table, avec madame de Brugnon et messieurs de Psédonchel et de Bouzolle. Nous arrivâmes sans obstacles, mais nous attendîmes beaucoup plus longtemps que nous ne l'avions imaginé , ce qui m'impatienta tellement que je dis que mon envie de voir le feu d'artifice était passée et que je ne le regarderais pas. On crut que c'était une plaisanterie ; on me défia en badinant , et j'acceptai sérieusement le défi. Dès la première fusée je fermai les yeux, et rien ne put me les faire rouvrir tant que dura le feu, Lorsqu'il fut fini, messieurs de Bouzolle et de IV'édouchel nous laissèrent pour aller chercher nos gens et faire avancer notre voiture ; ils ne revinrent qu'à miuuit. Nous étions d'autant plus inquiètes que nous entendions un vacarme épouvantable sur la place. Enfin ces messieurs revinrent ; ils ne voulurent pas nous dire que l'on se culbutait , que l'on s'écrasait sur la place , et que tout y était dans une horrible confusion ;
mais ils nous déclarèrent qu'il y avait des embarras affreux , qu'il était impossible de trouver nos gens, et qu'il fallait se décider à attendre encore au moins deux heures. Ils nous apportaient une poularde, qu'ils avaient prise, avec des gâteaux, chez un traiteur, et, comme nous allions souper, nous entendîmes des gémissements au bas de nos fenêtres ; c'étaient deux vieilles dames , madame la marquise d'Albert et madame la comtesse de Picnti , ancienne dame d'honneur de feu madame la princesse de Condé. Ces deux dames , en allant chercher leur voiture , avaient été entraînées par la foule et séparées de leurs gens. Nous les recueilHmes, et, comme il n'y avait pas moyen de faire le tour de la maison pour les faire entrer par la porte , on les hissa par la fenêtre , qui heureusemeut n'était pas haute ; mais leur Age , leurs grands paniers et leur effroi rendirent cet enlèvement fort difOcile. Toute la gaieté qu'il nous causa s'évanouit envoyant madame d'Albert qui avait la poitrine toute couverte de sang , parce que , dans la foule , on lui avait arraché une de ses boucles d'oreilles.
Nous restâmes là jusqu'à deux heures après minuit. Nos dames étrangères ne retrouvèrent ni leurs gens , ni leur voiture ; je fus obligée de les mener chez elles , et je ne rentrai à l'hôtel de Puisieux qu'à trois heures un quart. J'y trouvai tout le monde sur pied et dans les plus vives inquiétudes ; on me croyait tuée , car on savait , ce que j'ignorais , qu'une infinité (le personnes avait péri sur cette fatale place ( environ six mille persomies, selon le calcul le plus modéré). iMadame de Puisieux , tout en larmes , vint sur le haut de l'escalier me recevoir avec des transports inexprimables. Elle m'apprit tous les désastres de cette funeste soirée ; ce qui les avait causés était (le petites rigoles fort peu profondes, sur la place Louis XV ; la foule , en se pressant, ne les vit point ; ces rigoles firent tomber ceux qui les rencontrèrent, et les autres les écrasèrent ou les étouffèrent. ^ladame de Puisieux, pour la première fois depuis son veuvage, avait soupe dehors, chez madame d'Egmont.
A deux pas de Ihôtel d'Egmont était un corps de garde, près de la place Louis XV ; on y apporta une multitude de cadavres que l'on essaya vainement de rappeler à la vie ; ce fut ainsi que madame de Puisieux apprit cette horrible catastrophe. Le lendemain fut un jour de désolation, surtout parmi le peuple et les artisans ; il n'y eut presque personne, dans cette classe, qui n'eût un malheur à déplorer. .Alilot, maître d'hôtel de madame <le Puisieux, perdit un cousin germain; ma femme de chambre alla reconnaître à la Morgue le cadavre de sa sœur, jeune fille de vingt ans, en apprentissage chez un fourreur. Toutes les pei'sonnes de notre connaissance nous contèrent de semblables événements. Pendant quatre ou cinq jours, il ne fut question dans tous les entretiens que de cette déplorable histoire, que tout le monde regarda comme le plus sinistre présage. En effet, il est bien frappant qu'à l'occasion du mariage de l'infortuné Louis XVI tant de sang ait coulé sur cette même place où ce prince et son épouse devaient être immolés avec tant d'autres innocentes victimes !
M. de Genlis demanda et obtint la place de capitaine des gardes de AL le duc de Chartres; c'était une des premières places de la maison : elle valait six mille francs : j'eus en même temps celle de dame, qui en valait quatre. H fut convenu que je resterais encore six semaines avec madame de Puisieux. Ce temps s'écoula bien péniblement pour moi. Au fond de l'àme., j'étais charmée d'entrer dans cette cour brillante, dont le bon air et l'élégance m'avaient séduite ; mais je ne pouvais me dissimuler qu'il eut été plus raisonnable de rester avec madame de Puisieux, et qu'en la quittant je manquais à un devoir et j'exposais ma tranquillité. Loin de me rien reprocher, elle croyait m'avoir déterminée, et elle était persuadée qu'au fond j'aurais mieux aimé rester avec elle. Pour la première fois de ma vie
116 MÉMOIBES
j'avais mis de l'artifice dans ma conduite ; j'en avais eu beaucoup dans cette affaire, avec elle et avec M. de Geniis; il fallait le soutenir eu affectant une grande insouciance pour la place, et un chagrin, que je n'éprouvais pas, de quitter madame de Puisicux, et le genre de vie si paisible auquel allaient succéder tant de dépendance , de tumulte et d'agitations. Lorsqu'une faute nous oblige à sortir de notre caractère on en souffre doublement. Le téte-à-tête avec madame de Puisieux, qui m'avait toujours été si agréable , était devenu pour moi un véritable supplice. Ses caresses, sa confiance, ses éloges me perçaient le cœur; je me trouvais ingrate et perfide ; j'étais triste et abattue biennaturellement. Un malaise insupportable me donnait toutes les apparences du plus profond chagrin , et plus madame de Puisieux en était touchée, plus elle en augmentait l'amertume. Enfin le jour où je devais entrer au Palais-Royal, ce jour fatal arriva !... Au lieu de partir à une heure, comme j'en étais convenue avec madame de Puisieux , je partis avant sou réveil, pour éviter un adieu qui , de mille manières, m'aurait déchiré le cœur ! . . . Je ne quittai qu'avec un sentiment inexprimable cette maison respectable , où j'avais été si paisible , si aimée ! . . . IMille réflexions affligeantes, mais tardives et superflues, s'offraient en foule à mon imagination : j'abandonnais, à vingt-quatre ans (I), l'asile le plus sûr et le plus honorable, pour aller habiter un dangereux séjour, où j'étais certaine de ne trouver ni un guide, ni un seul ami !... Jusque-là. recherchée, aimée généralement, je n'avais reçu que des témoignages de bienveillance et d'amitié ; je n'avais pas un seul ennemi ; je n'avais pas éprouvé une seule méchanceté, ou même l'apparence d'une tracasserie ; je portais au Palais-Royal une réputation irréprochable, et j'allais commencer une nouvelle carrière. J'y voyais confusément beaucoup d'écueils et de dangers ; mais j'y voyais de l'éclat. . . et je me laissais entraîner
par la vanité, par la curiosité et par la présomption. Ce ne sont pas communément les grandes passions qui nous perdent . leur danger est manifeste ; quand on est bien né , on emploie contre elles toute sa force et l'on en triomphe ; mais on ne se défie point assez d'une infinité de petits sentiments puérils qui ne présentent rien de vicieux , et qui , peu à peu , nous maîtrisent et nous engagent dans de fausses routes. Dans la conduite de la vie , une manière pernicieuse de se décider est de ne considérer une action que par ce qu'elle est en elle-même, et de rassurer sa conscience en se répétant qu'elle n'a rien de répréhensible. Il faut surtout réfléchir à ses conséquences, et bien examiner si notre situation, notre caractère, nos sentiments particuliers ne la rendent pas ou dangereuse ou condamnable pour nous. Lorsqu'on a du penchant pour une chose, ou se garde bien de calculer ainsi , et c'est cependant alors ce qu'il faudrait faire.
Je sortis à neuf heures du matin de ma chambre. Je tremblais; il me semblait que je m'évadais comme une coupable... Je rencontrai sur l'escalier plusieurs domestiques qui me dirent adieu en pleurant ; le bon Milot sanglotait. « Ah ! me dit- il , que madame sera malheureuse à son réveil! .. O madame la comtesse , pourquoi nous quittez-vous ? On ne vous aimera jamais ailleurs comme on vous aimait ici... » Ce furent ses propres paroles ; elles pénétrèrent jusqu'au fond de mon âme ; je ne pus lui répondre que par des pleurs... Je lui tendis la main ; il me conduisit jusqu'à ma voiture. Je lui donnai un billet pour madame de Puisieux , et je partis. En traversant la rue , je regardai, tant que je pus la voir, la façade de cet hôtel que j'abandonnais sans retour. Je sentais que j'y avais laissé, pour ne plus le retrouver, tout le repos de ma vie !... Tsous passâmes dans la rue du Bac , et devant la maison qu'avait habitée madame de Custines. Je jetai les yeux sur ses fenêtres et je fondis en larmes.
Comme mon logement au Palais-Royal n'était point encore prêt , je logeai d'abord dans ce qu'on appelait les petits appar-
temcns de M. le Régent, que ce prince avait en effet habités. Ils avaient encore les mêmes décorations ; tous les panneaux et l'alcôve de la chambre à coucher étaient en glaces, avec des baguettes dorées ; ils étaient au bqut de la grande galerie , au premier, et ils avaient un petit escalier dérobé et une petite porte qui domiait sur la rue de Richelieu. Ce fut par là que j'y entrai. Eu tournant dans cette rue , mon cocher, voulant couper un fiacre, passa sur une borne. La secousse fut très- violente ; je crus que nous versions et que nous allions être tracassés , et je m'écriai : « Grand Dieu ! quel présage ! » Mais j'en fus quitte pour la peur. Cependant cet accident acheva de m'abattre, €t j'entrai dans cet appartement , que je n'avais jamais vu, avec une tristesse et un serrement de cœur inexprimables. Je m'assis dans la chambre , et toutes ces glaces , toute cette magnificence de boudoir me déplurent à l'excès. Je pensai que dans ce lieu s'étaient passées les orgies de la Régence, et je regrettai mon joli logement de l'hôtel de Puisieux. Effrayée de ma tristesse , je voulus me représenter ma nouvelle situation sous l'aspect qui m'avait séduite ; mais en vain : je n'en pouvais plus voir que la dépendance et les dangers. La réalité glaçait mon imagination et me rendait inaccessible aux illusions de la vanité. Quand on est bien né , on n'échappe point à la raison ; il faut inévitablement qu'elle nous guide ou qu'elle nous punisse.
La société du Palais-Royal était alors la plus brillante et la plus spirituelle de Paris. Il y avait , en femmes , madame la comtesse de Blot, dame d'honneur de la princesse. Elle n'était plus de la première jeunesse , mais elle avait encore une figure très-agréable , et une grande élégance par sa jolie taille et sa manière de se mettre. Il y avait en elle deux personnes fort différentes ; quand elle se trouvait dans l'intérieur d'une petite société , et sans prétentions , elle était gaie , rieuse , naturelle
DE mad.4:me de genlts. 119
€t fort aimable ; quand elle voulait paraître et briller, elle devenait affectée ; elle dissertait au lieu de causer, elle soutenait des thèses fort ennuyeuses sur la sensibUUé et Télévation des sentiments; rien n'était vrai dans ses discours, et elle tombait dans une exagération ridicule ou dans un galimatias insupportable. Si l'avarice pouvait laisser quelque grandeur dans le caractère , madame de Biot aurait pensé noblement ; mais j'ai connu peu de personnes plus intéressées et plus ambitieuses; enfin, elle attachait la plus grande importance aux manières, au bon ton et à la politesse. Elle avait une extrême délicatesse de goût dans ce genre, mais qui dégénérait souvent en puérilité. IMes autres compagnes étaient madame la vicomtesse de Clermont-Gallerande, auparavant comtesse des Choisi. Elle avait fort mal vécu avec son premier mari , tué à la bataille de Minden ; elle était , à sa mort , fort jeune et fort belle ; elle n'avait point de fortune ; IM. de Clermont , chambellan de M. le duc d'Orléans , l'épousa par amour, malgré ses parents , et surtout parce que IM. le duc d'Orléans le voulait. 3Iadame des Choisi était amie de ma tante, qui la servit parfaitement dans cette occasion; madame de Clermont n'en fut pas reconnaissante comme elle aurait dû l'être. Elle était belle encore, mais peu agréable et beaucoup trop grasse. Je n'ai jamais counu de femme plus humoriste et plus capricieuse. Quoiqu'elle eût peu d'esprit, elle avait quelquefois des saillies originales et plaisantes ; on la voyait alternativement silencieuse, ou querelleuse, ou d'une gaieté folle; mais il y avait en elle du naturel, de la singularité, quelque chose de piquant. Elle était souvent insupportable ; elle n'était jamais ennuyeuse; elle contait quelquefois très-agréablement. Elle fut mariée très-jeune à iM. des Choisi, qui était beaucoup plus âgé qu'elle, et dont l'extérieur, dit-on, avait quelque chose de repoussant et de rébarbatif. INIadame des Choisi contait de lui, et d'une manière très-plaisante, plusieurs anecdotes, entre autres colle-ci. Mariée depuis di\-huit mois, elle
entrait dans sa seizième année, lorsque M. des Ciioisi, qui venait d'acheter une terre à cinquante lieues de Paris , voulut y aller passer huit mois et y emmener sa femme avec lui. Madame des Choisi, qui n'avait jamais quitté le Palais-Royal, fut au désespoir d'aller se confiner dans un vieux château ; elle regarda ce voyage comme l'acte le plus barbare du plus intolérable despotisme. Montée en voiture, elle essuya ses pleurs et n'osa plus se plaindre; car M. des Choisi, disait-elle, avec son mouchoir cramoisi noué autour de sa tête (c'était son costume de voyage), avait une figure si terrible et lui lançait des regards si foudroyants que l'effroi qu'il lui inspirait lui fit presque oublier ses douleurs. Au milieu de la première journée on passa dans une ville dont M. des Choisi, qui était curieux, voulut aller voir les monuments ; il proposa à sa femme de le suivre ; elle répondit qu'elle était déjà si fatiguée qu'elle n'avait besoin que d'un peu de repos. Il la déposa à l'auberge de la poste. Lorsqu'elle fut seule dans une chambre , elle se livra sans contrainte à toute l'impétuosité de son chagrin. Un demiquart d'heure après, l'hotessc survint pour lui offrir quelques rafraîchissements, et elle fut étrangement surprise en voyant cette jeune dame gémissante et baignée de larmes ; elle l'interrogea , et madame des Choisi, de premier mouvement, imagina de lui faire croire qu'elle était enlevée par un vilain Turc, qui la conduisait dans son séi-ail à Constantiuople. L'hôtesse fut également épouvantée et touchée de ce récit. « Cela ne m'étonne pas ! s'écria-t-elle ; ce Turc ne se gêne pas , car il n'a même pas quitté sou turban , qui nous a paru si singulier. >> Après cette exclamation, l'hôtesse proposa de s'adresser aux magistrats et de faire arrêter ce méchant Turc ; madame des Choisi s'y opposa, en disant qu'elle était résignée à son sort. L'hôtesse repartit avec raison que ce n'était point du tout là le cas de se résigner; elle insista. Madame des Choisi, afiu de se débarrasser d'elle , lui demanda un quart d'heure pour faire ses réflexions , assurant que le Turc ne reviendrait que dans
trois heures. L'hôtesse la quitta , mais elle alla répaudrc l'alarme dans toute la maison , et les servantes et les valets jurèrent qu'ils ne souffriraient pas que le Turc emmenât la jeune dame pour en faire une hérétique païenne. IM. des Choisi revint quelques instants api'ès. L'accueil qu'il reçut dans l'auherge lui causa une surprise inexprimable. Ou lui déclara nettement qu'il n'enlèverait pas la jeune personne , que l'hôtesse et toute sa maison la prenaient sous leur protection , et qu'il pouvait retourner tout seul en Turquie. 'M. des Choisi appela ses deux domestiques , et, comme le tumulte rendait toute explication impossible , on se disposait à combattre , lorsque madame des Choisi, qui avait entendu tout le bruit, parut inopinément, en conjurant l'hôtesse et les domestiques de mettre bas les armes. On obéit d'autant plus promptement que le couteau de chasse tiré de i\L des Choisi , son air intrépide , et celui de ses deux domestiques , avaient déjà fort ébranlé le courage des assaillants.
jM. des Choisi questiomia sa femme ; elle avoua tout en présence de l'hôtesse , qui eut l'air de la croire, mais qui fut toujours persuadée de la véracité du premier récit, fait par une dame si jeune et si na'îve. Cependant on laissa partir, sans résistance, le mari et la femme , mais en déplorant le sort do l'intéressante victime.
A cette époque (1), de grands souvenirs et des traditions récentes maintenaient encore en France de bons principes , des idées saines et des vertus nationales, affaiblies déjà néanmoins par des écrits pernicieux et par un règne plein de faiblesses ; mais on trouvait encore , à la ville et à la cour, ce ton de si bon goût , cette politesse dont chaque Français avait le droit
(OVers 1770.