‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 2)Chapitre 1 sur 72 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Portrait de Madame mère. — Walter Scott. — Son Histoire de Napoléon. — Elle est fausse. — Sa réponse au maréchal Macdonald. — Les amis et les ennemis. — On ne peut contenter tout le monde. — Galerie de tableaux ouverte avant l’exposition. — Toilette de Madame. — La duchesse de Chevreuse. — Jugement de Madame. — L'hôtel de Luynes. — Paoli et Pozzo di Borgo, ou les ennemis. — Vie retirée de Madame. — Conduite des ministres. — Torts de l’empereur. — Junot dans les Apennins. — Maison de Madame. — C’est aujourd’hui le ministère de la guerre. — Anciens souvenirs. — La maréchale Soult. — Maison d'honneur de Madame mère. — Me de Fontanges. — Mme de Fleurieu. — Les vieux mentons et les vieux nez. — M. de Fleurieu tuant les perdrix au vol sans fusil. — — Me de Bressieux. — Me de Saint-Pern. — Son portrait. — Me Dupuis. — Mie de Launay. — Son portrait. — Les chambellans et les écuyers. — M. de Beaumont. — Son portrait. — M. de La Ville. — Son portrait.

De toutes les biographies qui ont été faites sur les princesses de la famille de l’empereur, aucune peutètre n’est plus ridiculement menteuse que celle de Madame mère. Xe l'ai non seulement connue pendant le temps où j'étais auprès deile, mais bien antérieu-

rement à cette époque; je puis donc, je crois, parler de Madame et la faire juger enfin d'après une ressemblance positive. C'est une des figures importantes entourant le portrait de l’empereur. Sa mère doit être connue pour ce qu'elle est “éritablement, et je regarde cetie tâche comme un devoir.

Lorsque Walter Scott écrivit son Histoire de Napoiéon, il vint en France, comme on sait, pour recueillir des documents sur son héros, peut-être devrais-je dire sur la victime de sa plume. Un de nos maréchaux, le duc de Tarente, je ne l'affirmerais pas, mais je crois que c'est lui, lui fit proposer des documents que luimême avait à donner, et certes la mine était abondante et précieuse. Walter Scott répondit par un refus :

— Je prends toujours mes renseignements däns les bruits populaires, dit-il.

Je n’ajouterai aucune réflexion à ce mot, l’histoire qu’il a faite y répond pour moi. Je ne sais si avänt de mourir Walter Scott a été désabusé de l'illusion qu'il avait écrit une histoire de Napoléon. Mais s’il est mort dans cette pensée, cela prouve que le meilleur esprit peut avoir d’étranges aberrations.

Et voilà aussi comment des histoires particulières sur les membres nombreux de la famille Bonaparte ont été faites par des gens qui ne les ont jamais connus, jamais vus même, et qui, recueillant des bruits populaires, en effet, taillent de la besogne au jugement de la postérité aveé une tranquillité de conscience vraiment be

Il existe aujourd’hui beaucoup de peréonnes dont involontairement je blesse les opinions, Soit en louant, soit en blämant. Ces personnes-fà trouvent alors que

je ne suis ni juste, ni équitable, ni même vraie dans mes portraits, dans mes relations. Il semble en vérité

à les entendre, que Je n’ai jamais vu ni la cour de Napoléor, ni lui-même, ni sa famille, et que mes yeux, mes oreilles ne fussent pas aussi bons que d’autres pour voir, pour entendre, et mon esprit pour juger. J'ai un extrème désir d’être bienveillante. Je lai toujours eu et, depuis quelques années, il est encore plus fort, non par bonté d'âme, car peut-être

suis-je moins bonne — on devient toujours ainsi à mesure que le monde est plus connu — mais, par volonté d'être tranquille, mon esprit a une sorte d’apathie qui est douce et tout asiatique. Je m'y laissais aller avec une sorte de charme, et l'on a pu voir dans lés premiers volumes de mes Mémoires que j'avais mis plus que de la complaisance dans mon silence ; mais lorsque J'ai pu juger que la chose ne servait qu à enhardir la malveillance, je me suis demandé s’il n'y avait pas dans ma tête d'autres cases de souvenirs à interroger; et tout de suite s'est ouverte une longue galerie de portraits, les uns vêtus de ridicules,

les autres couverts de méchanceté, quelques-uns perdus sous une couche de vices, beaucoup avec un vernis d'honneur, mais que l'œil exercé qui a vu la toile dans son origine sait fort bien distinguer. Tous ces portraits appartiennent, soit à des personnes vivantes, soit à des morts. J'ai un vieux respect pour le tombeau, cela tient encore peut-être à mon ancienne et gothique éducation. Aussi ai-je été circonspecte longtemps envers des mémoires éteintes. Ce n'est, je le répète, que lorsque j'ai vu que la méchanceté ne respectait aucune barrière, que la mort elle-même u'était pas un frein, que j'ai du user des mèmes ariues

pour repousser d’injustes et souvent d’absurdes agressions. Mais il s’est trouvé alors que, au lieu de rencontrer un adversaire dans celui qui étais mécontent que je louasse son ennemi, je m'en suis trouvé deux, parce que J'avais à la fois celui qui était ami et celui qui ne l'était pas. Il ne m'aurait fallu parler de personne, ce qui réduirait des Mémoires contemporains à une assez minime condition, soit dit en passant. Mon Dieu! que le temps où nous sommes est un singulier temps! On a été même bien plus loin. Tous les gens dont je ne disais pas de bien quand on voulait que j'en disse, tous ceux dont je ne disais pas de mal quand on ne les aimait pas, tous ces gens-là trouvent que ce que je dis n’est pas vrai. Ainsi donc il me faudrait, je le répète, ne parler de personne pour être en paix. Ce serait peut-être ce que j'aurais de mieux à faire, mais le motif qui m'a fait prendre la plume existe toujours, et, jusqu’à ce que mon but soit atteint, Je continuerai et suivrai la route que je me suis tracée récemment.

A l'époque où Madame fut nommée Madame mère, elle pouvait avoir cinquante-trois ou quatre ans. Elle avait été parfaitement belle dans sa jeunesse, et toutes ses filles — M°° Baciocchi exceptée — la rappelaient et donnaient une idée de sa beauté. Sa taille était celle qui plait dans les femmes, cinq pieds un pouce à peu près. Mais en vieillissant ses épaules s'étaient arrondies et lui faisaient ainsi perdre de sa taille, quoique sa démarche fût toujours assurée et convenable. Ses pieds et ses mains étaient et sont encore des modèles. Son pied surtout est le plus remarquablement petit et le plus charmant que j'aie jamais vu; il est rond et menu, le cou-de-pied haut et le pied nullement maigre.

Il rappelle le mot de l’Arioste : rilondetio. Sa main droite avait un défaut qui était remarqué dans d'aussi jolies mains; c'était l'index, qui se tenait droit et ne pliait jamais. Elle avait eu une opération mal faite à ce doigt et, le nerf ayant été coupé, la phalange ne pliait plus, ce qui faisait un singulier effet lorsqu'elle tenait des cartes. Elle avait encore, à cette époque, toutes ses dents et, comme tous les Bonapartes, le plus charmant sourire, ainsi qu’un regard fin, per çant et très spirituel. Ses yeux ne sont pas grands, ils sont petits même, très noirs, et jamais d’une expression méchante, ce qui n'est pas ainsi dans quelques-uns de ses enfants.

Madame était toujours fort soignée sur sa personne et surtout très convenablement habillée, selon son âge et selon sa condition. Toujours les plus belles étoffes de la saison et faites d’une manière que la critique ne pouvait aborder. Elle représentait enfin fort bien et, certes, je venais de voir des princes et des princesses qui avaient grandement besoin de mettre en avant d’eux cetitre d’altesse royale pour n'être pas pris pour les plus francs roturiers que l’on pût rencontrer. Le seul et grand inconvénient qu'avait Madame, et j'avoue qu'il était réel, c'était à la fois sa timidité et sa difficulté de s'exprimer en français; en me servant du mot timidilé, je n'emploie qu'un terme justement appliqué. Madame était timide lorsqu'elle se trouvait en face de gens qui lui étaient présentés et dont elle redoutait la censure moqueuse. Elle avait une grande finesse de jugement et de tact. Aussitôt qu'on était devant elle, son coup d'œil vous avait deviné et, tout ep ayant l’air de regarder d'un autre côté, elle savait à quoi s’en tenir avant qu'on fût sorti de la chambre.

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