‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 2)Chapitre 2 sur 72 · F MÉMOIRES · texte numérisé non relu

F MÉMOIRES

Ce fut ce qui arriva le jour où M°° de Chevreuse lui fut présentée en qualité de dame du palais, charge qu’au reste on lui avait fait accepter malgré elle. Elle vint chez Madame pour faire la visite d'usage, j'étais de service ce jour-là. Lorsqu'elle fut sortie, Madame me demanda tout bas, parce qu'elle avait plus de liberté avec moi, quel était le nom de cette jeune femme. Je la lui nommai. Cela n'influença pas son jugement, parcé que, pour elle, qui ne connaissait pas encore assez le faubourg Saint-Germain dans ses amours et dans ses haines, le nom de M"° de Chevreuse lui était moins familier que celui de Pozzo di Borgo, ou de Paoli, ou de tout autre ennemi corse. Cependant son œil avait deviné les sentiments de M”*° de Chevreuse, et elle me dit :

— Cette femme-là ne nous aime pas et il est certain qu’elle déteste l'empereur. J'en suis sûre.

Je fus stupéfaite de ce jugement, car je savais qu'il était juste. Je demandai à Madame sur quoi elle avait pu boser son opinion.

— Sur son sourire et un mouvement de tête dédaigneux, lorsque je lui ai dit qu'elle devait être bien contente d'être auprès de l’impératrice. Et puis son silence, quand j'ai demandé si son mari était attaché à la maison de l’empereur.

Ettout cela était vrai. Lorsque, depuis, M”*° de Chevreuse fut exilée, et que Napoléon punit peut-être un peu trop sévèrement une conduite qui était plutôt celle d’une personne peu maîtresse de se diriger dans le chemin de la vie, que celle d'une coupable d'État, Madame me rappela ses paroles, et moi je ne fus pas étonnée, car depuis longtemps je connaissais la haine, on peut dire le mot, qui existait à l'hôtel de

Luynes contre le gouvernement consulaire et impérial.

Madame vivait fort retirée. Peut- être était-ce un tort, mais la faute n’en était pas à à elle. L'empereur, tout en aimant beaucoup sa mère, ne l’entourait pas d'une considération telle que devait être celle de la mère de Napoléon. Elle le sentait. Mais, trop fière pour en faire apercevoir son fils, elle préfér ait demeurer dans sa solitude et ne se trouver en contact, ni avec l’impératrice, ni même avec aucun de ceux qui entouraient son fils. Que de fois j'ai été choquée de la conduite de plusieurs d'entre eux. Les ministres allaient chez elle le jour de l'an. Quelquefois, de loin en loin, mais jamais d'une manière convenable et précise, si ce n’est pourtant le duc de Gaëte. L'archichancelier était aussi assez bien pour Madame. Mais, en résumé, elle était sans crédit et les gens de cour ont, pour flairer Ja vérité d’une position en cc pays-là, une finesse d’odorat merveilleuse. J'aimais tendrement Madame et cette conduite me faisait souffrir autant qu’elle me révoltait.

Madame était donc dans une position fausse à la cour de son fils. Cependant jamais je ne l'ai entendue se plaindre; mais je suis sûre qu’elle en était affectée. Quelquefois j'en parlais à Duroc et à Junot, et je leur disais que j'étais convaincue que Madame souffr ait de cet abandon dans lequel son fils la laissait. Duroc prétendait que l'empereur entourait sa mère d’une grande considération et que certes elle ne pouvait ni ne de vail se plaindre; que ses goûts lui impuosaient la retraite et qu'il était fort heureux que les munisires et les premières autorités n'y fussent pas habituellement, parce que l'empereur en pourrait prendre de

l'humeur, non pas que Madame lui en donnât sujet, mais par la position dans laquelle elle s'était ellemême placée.

Je le regardai, car j'avoue que je ne comprenais pas.

— Avez-vous donc oublié Lucien? me dit-il. Il n'y a pas longtemps que les deux frères se sont disputés à ne jamais se revoir peut-être. Madame a donné raison à Lucien. L'empereur a contre lui une prévention fondée ou non, cela ne m’appartient pas à juger. Mais ce que je sais sans pouvoir expliquer plus longuement la chose, c’est que Madame est bien comme elle est. Elle est entourée d’honneurs, de richesses. Que veut-elle de plus?

— Rien, car c'est moi seule qui manifeste mon opinion en ceci, et je ne crois pas que vous ayez raison.

Junot était de mon avis. Aussi fut-il toujours pour Madame ce qu'il devait être. Mais j'anticipe sur les temps, car à l’époque de mon arrivée à Paris il n’y était pas encore revenu de son expédition de Parme, où l’empereur l'avait envoyé pour apaiser la révolte des Apennins, avec le titre de gouverneur général des états de Parme et de Plaisance.

Lorsque Madame devint altesse impériale, elle quitta l'hôtel‘ qu'elle habitait avec son frère le cardinal Fesch pour venir habiter l'hôtel de Brienne, rue Saint-Dominique. Cet hôtel avait appartenu à Lucien,

1 L'hôtel de Montfermeil, rue du Mont-Blanc. C’est cette même maison que, depuis, le cardinal Fesch a fait tellement agrandir, qu'elle ressemble à toute une carrière de Montrouge plutôt qu’à un hôtel de la Chaussée-d’Antin

qui l'avait fait arranger avec une riche et somptueuse élégance. Les tableaux même y demeurèrent, et Madame eut, aussitôt son arrivée à Paris, une habita- tion convenable pour sa nouvelle dignité. Elle est toujours la même. Je pensais il y a quelque temps que M°*° la maréchale Soult ne peut totalement renier les souvenirs de l'empire dans cette maison, où souvent elle vint faire son service auprès de Madame mère. Cette réflexion me vint à l'esprit pour moi-même, un jour où j'avais été voir M°° la maréchale. Mais j jen avais pas besoin de stimuler mes souvenirs et, si pendant quinze ans je fus contrainte de les renfermer au-dedans de moi, ils n’en étaient et n'en sont pas moins vifs.

La cour de Madame mère avait été composée dans l'origine autrement qu'elle ne le fut ensuite. La maréchale Davout en fit partie dès la formation, mais ses prétentions se portaient plus haut et elle fut blessée de n'avoir pas été au moins dame d’atours ou dame d'honneur de l'impératrice. Elle prétexta des raisons de santé, qui du reste étaient peut-être véritables et donna sa démission. Lorsque j'arrivai à Paris, elle ne faisait déjà plus partie de la maison de Madame. Comme il en sera question assez souvent dans ces Mémoires, je vais parler de cette petite cour et donner non pas la biographie, mais un aperçu de chaque individu formant cette maison.

Elle était peu nombreuse, ainsi que toutes celles des princesses de la famille. Nous étions quatre dames pour accompagner. Il y avait une dame d'honneur, deux chambellans, deux écuyers, un premier écuyer, un premier aumônier, un secrétaire des commandements et une lectrice,

M°° Ja baronne de Fontanges, que }° empereur avait baronnisée, parce qu'il voulait que toutes les personnés attachées aux maisons fussent tilrées', n’était plus jeune, n’avait aucune fortune et n ‘appartenait au faubourg Saint-Germain que d’une manière trop peu directe pour contribuer au fameux système de fusion. Je n'ai jamais bien compris cette nomination. Du reste, elle n'eut aucun inconvénient. M“ de Fontanges était ce qu’on appelle dans le monde une per sonne ordinaire d'esprit; elle avait bien quelquefois la volonté de se soulever pour donner un petit coup de patte, mais les grifles de Cette patte n'étaient pas longues, et alors elles égratignaient si légèrement qu ‘on n’y prenait pas garde. Avant la révolution elle n'avait pas été présentée, et n’entendait non plus au protocole de l'étiquette de cour, que si elle eût été la veuve du grand Colao. Elle est créole, je crois, et portait dans toute sa personne, comme dans ses actions, cette nonchalance de l’autre monde que les créoles conservent dans le nôtre, et qui n’est pas sans charme à tous les âges. M°”° de Fontanges a dû être charmante; elle a surtout un nez, le plus r'avissant des nez, et qui l’eût été bien davantage encore si elle ne l’eût habituellement bourré de cette vilaine poussière noire qu'on appelle tabac, mais bourré comme le général Chassé ne bourre peut-être pas ses canons.

1 Je dis le mot qui était alors en usage SOUS l'empire; car, autrefois, on n’appelait ainsi que les ducs et les personnes ayant, les honneurs du Louvre; ainsi on pouvait être de fort grande qualité et n'être point titré. Il y avait dans les provinces des familles n'ayant jamais été à la cour et qui pouvaient le disputer aux ducs et pairs pour l’ancienneté et surtout lillustration.

une certaine tabatière eardinalesse ont fait bien souvent ma joie, pendant les longues heures d’ennui de mon service. Il faut dire, après tout, que cette nullité pe notre dame d'honneur était rachetée par une assez bonne résolution prise par elle en entrant dans la maison de Madame, qui était de ne tenir tête à personne. Elle était même inoffensive et répondait par du silence à des facons d'être qui souvent auraient pu être autrement, En résumé, elle était tout à fait hors de sa place dans celle qu'elle oecupait. Elle ne tenait au faubourg Saint-Germain que par une foule de rela tions de société qui, dans sa position, étaient plus ou moins dépendantes, non pas de fait, mais ainsi que . se trouvent presque toujours les personnes qui n'ont aucune fortune vis-à-vis celles qui en ont. La dame d'honneur de la mère de l’empereur ne devait pas être ainsi dans le monde. Telle était la suite de cette » préoccupation constante de l'empereur relativement - au faubourg Saint-Germain. Comme c'était un monde - qu'il ne connaissait pas, tout en s’en occupant beaucoup, on lui faisait souvent accroire des choses fort extraordinaires‘. Lorsque le eomte Louis de Narbonne lui fut attaché, ïl rectifia beaucoup de ses idées.

Les quatre dames pour accompagner étaient, depuis la retraite de la maréchale Davout, M"° Soult, M°*° de Fleurieu, femme de l'ancien ministre de la marine

| Au reste, je ne dois pas m'en plaindre, car ce nez et

nets des

1 Lé fait est qu'en nommant Me de Fontanges, il avait cru nommer la marquise de Fontanges, fille de M. de Pont, ancien intendant de Metz et ami intime de Mr° de Montesson, M la marquise de Fontanges était et est toujours une aimable el charmante femme.

sous Louis XVI, M"° de Saint-Pern et moi. Sa lectrice était une aimable et charmante personne, nommée M'° Delaunay.…. Ce choix avaitététoutaussi peu réfléchi que les autres pour le contentement et le bien-être intérieur de Madame. Il n'était parmi nous que M°° de Fleurieu qui fût complètement ce qu'il fallait. Elle était née dame pour accompagner une vieille prin cesse. :

Mais une vieille, entendez-vous bien, et non pas une jeune, car M°° de Fleurieu ne l’avait jamais été ellemême. Elle avait un de ces visages qui ne marquent aucune période d'années. Je la connaissais depuis longtemps. Ma mère était liée avec sa mère et m'en disait la même chose. Il y avait dans cette famille des mentons et des nez qui n'avaient jamais dû appartenir à de jeunes visages. Cependant seize ans avaient dû passer par là, comme partout. En tous cas, ils n’y avaient laissé aucune trace de joyeux souvenir ni de gracieuse manière. On en ressentait d'autant plus d'humeur, qu'on ne pouvait pas se plaindre ; tout cela était d'une politesse achevée, mais témoigné par des révérences à la première position, et des paroles aussi dépourvues de sourire que de bienveillance.

M°° de Fleurieu avait de l'esprit, mais c'était encore de l'esprit comme je n’en aurais pas voulu. Vous avez Connu, n'est-ce pas, de ces femmes qui pensent que pour être convaincu de leur beauté, 1l faut les avoir vues, et que pour croire à leur esprit, 1l faut les avoir entendues ? Et pour en arriver à ce résultat de conviction, elles rassemblent autour d'elles le plus de témoins oculaires qu’elles peuvent trou\er.M"°de Fleurieu était de ces femmes-là. Elle avait été élevée par M°° d’Arcamballe, sa mère, femme d’un rare mérite,

mais ennuyeuse à un degré remarquable. M“ de Fleurieu avaitété de bonne heure louée, prônée dans le cercle de sa mère, et l’on sait combien ces triomphes intérieurs sont funestes pour l'agrément de la société en général. M°*° de Fleurieu n’a certainement jamais été coquette, elle n’avait aucune des qualités requises pour autoriser une telle profession dans le monde. J'ai déjà dit qu'elle n'avait jamais été belle, ni même jolie, et elle possédait tout le pointu d'une femme lule et vertueuse. Je n'ai jamais connu, Je crois, unc personne plus antipode à un agrément, que M”° de Fleurieu, dansant d’un air aussi sérieux que si elle eût quêté à Saint-Roch, en faisant des ballonnés et des flicflacs, et tenant sa jupe de ses deux bras écartés, ce qui lui donnait de la ressemblance avec un espalier. Elle n'avait donc pas, comme je l'ai dit, de prétentions à être une femme gracieuse, mais elle en avait beaucoup à être un bel esprit. C'était une chose reçue dans l’intérieur de sa société, et tellement, que M"° de Fleurieu elle-même se serait cru ridicule d'être timide. Lorsqu'on lui parlait de son esprit, d’une histoire qu'elle avait racontée, d’un rôle qu'elle avait joué — car elle jouait dans son salon avec des paravents ; j'aurais dû dire cela d'abord, et cette seule phrase m'aurait épargné une page — alors elle vous entendait au premier mot. Il était convenu que cela devait être ainsi. Puis venaient deux défauts devant lesquels pâlissaient pour moi les vertus les plus dignes de panégyriques.…. L'un était la manie ou plu tôt la monomani: :- ,; étiquette. Cette prétention avai ébloui l'emptreur, qui n'avait pas cru qu'on eût une telle volonté de parler toujours de ce qu'on n'aurait pas su très parfaitement. Cela pourrait être le sujet

de réflexions bien profondes, que cette singulière pensée dans un homme qui connaissait le monde, comme Napoléon!... L'autre défaut de M°° de Fleurieu était un parlage continuel, un robinet d’eau tiède toujours ouvert et toujours coulant. C’est un terrible souvenir. Le fait est que, après l'avoir écoutée par contrainte pendant des heures entières, on était bien peu tenté de lui parler. Au surplus, je dirai, comme Brantôme, c'était une très honnéle et très vertueuse dame".

Elle à fait un roman intitulé, je crois, Stella, et qui à été imprimé. Je ne me rappelle plus s’il eut du succès.

M°° de Bressieux est une personne que tout le monde connait aujourd’hui, c’est M'° du Colombier, dont parle Napoléon dans le Mémorial de Sainte-Hélène. M" de Bressieux est une fémme spirituelle, bonne, d’un commerce à la fois doux et agréable. Je compris très bien comment l’empereur allait cueillir? des cerises à six heures du matin avec elle, sans penser à mal, et se bornant à causer. Sans être remarquablement Jolie, elle avait dü être fort agréable. Elle est surtout fort bien faite, et son abord, tout gracieux,

* Son mari était un hommé tort capable, dit-on, et fort honnête, mais il avait un défaut. qui peut malheureusement s’alliér avec la plus stricte probité, Il faisait tomber à la renverse. Un jour, il dinait chez moi et il était placé auprès de Me Murat. Tout à coup les joues de pêche de cette dernière palissent, ses lèvres si purpurines deviennent blêmes et tremblantes.

— Ah! dit-elle à Junot, je me trouve mal!

Et cela était vrai. On fut obligé de faire ouvrir une fenétre.

Voyez le Mémorial de Saint-Hélène.

devait lui donner une apparence de beauté que plus tard on ne cherchait pas à lui contester. Une particularité qui me frappa la première fois queie la vis, fut l'intérêt qu’elle paraissait porter aux moindres actions de l'empereur; elle le suivait de l'œil avec une attention qui venait de l'âme. Je connaissais par Napoléon lui-même, pour lui en avoir entendu parler, qu'il avait été question dans sa toute jeunesse, lorsqu'il était à Valence, d’un projet de mariage entre lui et M'° du Colombier : j'avais donc un grand désir de la voir. Je n'avais pas songé qu'elle était alors presque de l’âge de Napoléon et qu’il y avait seize ans d’écoulés pour elle comme pour lui. Les lauriers dont la tête de l’empereur était couverte. cachaïent le front chauve du héros, mais M°° de Bressieux n'avait pas eu la même ressource pour abriter quelques rides que l’âge commençait à former, et je rencontrai une femme toute raisonnable 1à où je comptais trouver une jeune personne‘. Mais, je le répète, son esprit

1 Ce mécompte est fréquent lorsqu'on lit ou qu'on entend rucohter un fait concérnant une personne que l’on n’a jamais vue, on s’en forme une idée tout opposée quelquefois à là réalité. L'autre jour j'ai rencontré dans une maison une femme qui, du resle, a beaucoup de talent et surtout de savoir,

— Ah! madame, me dit-elle, combien j'ai été étonnée lorsque je vous ai vue après avoir lu vos Mémoires!

Pourquoi cela, Madame ?

— Ah! c'est que je vous croyais la taille fine, la tournure jeune; enfin, je vous croyais toul autre.

Heureusement que j'ai quarante-huit ans, et ces choses-là ne me fâchent plus. Seulement j'ai été au moment de dire à Mme D... que; lorsqu'on écrit sur les crânes et sur leurs bosses, on devrait se rappeler que dans toutes les têles de femmes, jeunes ou vieilles, 1l se trouve une pelite case, même une grande, qui

doux, ses manières engageantes, m'ont rendu bien agréables tous les rapports que nous avons eus ensemble.

M® de Bressieux remplaçait M*° de Saint-Pern. Voici encore un de ces noms que ma main ne peut écrire sans que mon cœur soit douloureusement serré. M de Saint-Pern était une de ces personnes qu'on aime aussitôt qu'on les connaît.

Sa nomination chez Madame avait pour cause d’anciens souvenirs. M. de Saint-Pern, son beau-père, lieutenant général sous Louis XV et sous Louis XVI, avait été en relation, je ne sais comment, avec la Corse, ou plutôt j'ai tort de dire je ne sais comment. C'était à l'époque de l'invasion. M*° de Saint-Pern n'était pas jolie. Elle était bourgeonnée, mais la peau de sa poitrine, de ses épaules, de ses mains, était admirable. Elle avait de jolis cheveux et une taille et une tournure distinguées. Quel charmant caractère ! Aussi malheureuse qu'il était possible à un être humain de l'être dans ce lieu d’exil, elle supportait tout ce malheur avec une résignation touchante :

— C'est pour mesenfants, me disait-elle quelquefois, lorsque dans nos entretiens de confiance elle se laissait aller à me parler de l'ennui qu’elle éprouvait à remplir les devoirs de sa place, c'est pour mes enfants, pour leur père!

Et dans ce peu de mots, il y avait toute la sensibilité que l’âme d'une femme peut contenir. Sa voix

renferme une certaine sensation, un sentiment si l’on veut, qu'on appelle amour-propre, et qu’il ne faut jamais l’aborder qu'en lui parlant chapeau bas quand on est homme, et en souriant quand on est femme.

si douce était alors tremblante et ses yeux tout remplis de larmes. Hélas! ce père de ses enfants, qu'elle nommait après eux, il était bien peu digne de ce qué sa bonne et excellente femme faisait pour lui. Elle n'existe plus, et je puis dire maintenant combien elle a souffert avec la résignation d’un ange. Je ne sais où sont ses enfants. Je ne sais même s ne existent, mais s'ils Sont toujours dans ce triste monde, ils sauront de moi combien ils étaient qimés de leur mère. J'ai conservé des lettres d'elle qui parlent de sa tendresse pour eux comme elle savait la sentir.

M”° Dupuis, notre surnuméraire, comme on l'appelait dans Ja maison, était une drôle de personne, sans être amusante. Elle avait la figure de son esprit et, en général, de son individu moral. Elle avait tout ce qu'il fallait pour faire dire dans sa jeunesse aux gens qui dinaient chez Sa mère :

— Mon Dieu, que votre fille est belle !

Elle avait une taille qui avait pu être belle, un nez qui, avant d’être pas mal prépondérant, avait certaiement été très droit et très grec ou trés romain; de très beaux cheveux noirs. Oh! pour cette partie de sa personne, elle était belle sans contestation. Eh bien, avec tout cela, même un fort joli pied et une jolie main, deux choses que je mets presque ayant de beaux Veux, comme étant de risueur dans ce qui doit former une jolie femme, malgré tout cela, il n'est jamais venu à la pensée de personne, si ce n’est du prince Borghèse, de soutenir que M°* Dupuis était une belle personne. Elle était bonne femme autant qu'une créple désœuvrée peut l'êre, et l'on sait jusqu'où va cette bonté. En résumé, elle étaitennuyeuse, autant qu'il est per ris de l'être. De plus, pas mal

flatteuse, ce qui me paraissait monstrueux, car je n'étais pas habituée à ce genre de faire sa cour et je n’avais aucun penchant à plier mes genoux plus bas que Gardel ne m'avait accoutumée de le faire pour une belle révérence du menuet de la cour. Je respectais Madame comme l'amie de ma mère et puis comme une personne qui avait toujours été parfaite pour moi et qui l'était encore, mais ce respect, qui outrepassait les bornes de celui que je lui devais comme mère de l'empereur, n'était que l'effet de mes sentiments particuliers pour elle. Et dans une personne qui n'avait pas comme moi des souvenirs et un point de départ pour sa conduite envers la princesse, je trouvais complètement ridicule de lui voir baiser la main de Madame. On a dit assez souvent que j'étais haute et vaine. J'aime encore mieux mériter ces épithètes que d’autres moins agréables pour une femme.

J'ai seulement prononcé le nom de M"*° Delaunay. Je veux en parler pour en dire ce que j'en pense, c'est-à-dire tout le bien qu’elle mérite qu'on dise d'elle. M'° Delaunay est une personne remarquable par son esprit, non seulement cultivé, mais par celui que donne la nature et qui ne se trouve pas à la page 50 ou 60 des Souvenirs de M”° de Genlis ou des Leitres de M'° de Lespinasse ‘. Elle est excellente musicienne, chante bien et peint la miniature, non pas

1 J'ai beaucoup connu une femme qui avait appris par cœur les Souvenirs de Félicie etles Lettres de M' de Lespinasse; les uns lui servaient dans le monde et les autres dans des rapports moins bruyants, et cette femme passait dans un certain monde pour une personne d'esprit.

| comme un amateur, mais assez bien enfin pour que

| Madame lui fit faire les portraits d'elle qu’elle donnait en présent. A tous ces avantages, elle joignait un caractère aimable et facile à vivre. On voit que ce n’est pas une personne que l’on rencontrait indifféremment. Quant à moi, je l'ai appréciée dès que je l'ai vue et je lui dois une grande reconnaissance pour les heures agréables qu'elle m'a fait passer lorsque j'allais à Pont pour y faire mon service.

On voit par tout ce que je viens de dire que les femmes de la maison d'honneur de Madame étaient des personnes dont on pouvait faire quelque chose, en y comprenant M" Dupuis, qu'on pouvait prendre pour s’ennuyer faute de mieux. Maintenant il me reste à parler des hommes.

Madame avait pour chambellans et pour écuyers les personnes les plus étrangement choisies pour ses goûts et pour son humeur. Je n’en excepte qu’un seul, | c'était mon excellent ami, le comte de La Ville, autrefois attaché au roi de Sardaigne. Quant à M. de Brissac et à M. d'Esterno, au général d'Estrées, à M. de | Beaumont, tout cela s'ennuyait chez Madame et le

service qu'ils y faisaient s’en ressentait grandement.

J'ai tort cependant de mettre M. le comte de Beau- ; mont dans la catégorie des autres. S'il s'ennuyait, il faut dire qu'il n'ennuyait certes pas les autres, car il est bien spirituel et surtout bien divertissant, surtout dans un lieu comme la cour, parce qu'il était méchant comme la peste et moqueur à se moquer de sa grand’ À mère. Mais c'est égal, je sais que j'aimais fort à ! le rencontrer, parce que nous faisions ensemble de ces bons rires qui font tant de bien. Il est le frère de

M. de Beaumont, chambellan de l'impératrice nu phine !.

M. d'Esterno est trop peu connu de moï, pour que jen puisse parler d'une manière assez positive pour asseoir un jugement. Il a fait peu de service chez Madame et jamais nous ne nous y sommes réricontrés autrement qu’en allant faire notre cour. Du reste, M. d'Esterno est connu trop honorablement dans le monde pour avoir besoin d’un portrait de lui. Il étart beau-frère du duc de Vicence et beau-père de MM. de Mornay, dont l’un est le mangeur de cœurs le plus glouton qu’on ait encore vu. Mais cela commence à se passer, à ce qu'on dit.

M. de La Ville était l’homme qui convenait à Madame. L'empereur aurait fait lui-même le chambellan qu'il mettait auprès d'elle, qu'il ne l'aurait pas mieux formé. C'était un composé des meilleures manières, des façons les plus courtoises, les plus exquises comme politesse de cour. Connaissant ensuite le degré convenable où 1l fallait placer chacun, ce que ne connaissaient pas plus notre dame d'honneur et tous les autres, y compris M*° la comtesse de Fleurieu, et excepté M. de Beaumont, que s'ils se fussent réveillés sous Clovis après s'être endormis sous Jacob: Mais M. de La Ville conduisait la petite cour de Madame, lorsqu'il était de service, avec une adressé toute charmante, dont la princesse elle-même ne se pouvait blesser. L'empereur le sut, et je me rappelle qu'un jour, au diner de famille, il questionna Madame comme une petite fille sur ce qui se faisait chez

1 Ni l'un ni l’autre ne sont parents du général Beaument, aide de camp de Murat.

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mais

elle. Plusieurs fois il fronça le sourcil et lorsqu'on arrivait à ce que faisait faire M. de La Ville, il donnait un signe de tète comme .assentiment. M. de La Ville était fort lié avec M*° de Saint-Pern, et nous formions un trio très intime pendant le peu de temps qu'a vécu cette pauvre M*° de Saint-Pern.

Une chose assez singulière, c’est que M. de Brissac, qui par son âge devait avoir été nourri dans toutes les traditions et les pratiques de la cour de France, n’en avait guère conservé que le mouvement de mettre la basque de son habit, Diéu me pardonne, sur sa main, lorsqu'il la présentait à la princesse pour monter en voiture. C'était le meilleur des hommes, poli, doux, et le plus inoffensif qu'il y ait eu jamais au monde. Il était laid, vieux, et de plus un peu bossu ; je crois même qu’il l'était tout à fait ; mais, je le répète, il était le meilleur des humains. Madame ne l’aimait pas, et le pauvre homme était loin de soupçonner la vraie cause de sa disgrâce. Il avait habituellement des coliques. C’est un mal qui peut frapper un duc et pair comme un vilain, c'est aussi ce qu'il avait fait. Ce pauvre M. de Brissac était donc obligé de sortir au moins quinze fois par jour du salon de Madame lorsqu'il était de service. Cette ouverture et fermeture de porte agissait sur les nerfs de Madame et lui inspira une sorte d’ antipathle contre ce pauvre M. de Bfissac. Et, pour le dire avec vérité, je comprenais l'humeur de Madame, j'avais la chance, je ne dirai pas malheureuse, car, je lerépèté, il était un excellent homme, mais enfin peu agréable, de faire ma semaine avec M. de Brissac. Enfin Madame apprit par M** de Brissac elle-même la cause des fréquentes sorties de son mari. Elles lui furent expli-

quées, mais elle ne s’en arrangea pas C'était surtout au spectacle que la cl tenable. Cependant, quand il sortai craindre que le courant d'air, m sortait pas, oh! alors, c'était vraime

Quoique M°° de Brissac ne fit pas de Madame — à son grand regret, — de parler des personnes de cette mais sous silence, parce qu'elle était beau de Madame qu'aucune de nous. To venait faire la partie dela princesse de Ris, M. Casabianca, M. Cholle autres vieux sénateurs dont le souv vait dans mes rêves, après les avon parler pendant toute une soirée, lor:

dans le salon de Madame depuis six jusqu’à onze, quelquefois même n portraits me don..aient l'idée fantast serie animée. Seulement la légende & pect. C'était la ronde du printem!

partie de reversis. Eh bien, M*° de avec tout son esprit, car elle en ava moins peut-être que sa sœur la prir

vingt ans dans le cœur. M”*° de Brissac me :

me retournait, et le lendemain il fallait don valet de chambre trois ou quatre adresses p mander un chapeau, une rob:,, ou choisir & ou un bijou. Cette coquetterie avait, au res! louable. Elle était amoureuse de son m amoureuse comme on l'est au plus matin « Il avait été aussi dans son temps un trai perfide. Il avait aimé M de Rothelin :, lor même n'était qu'un enfant. Puis une aut trouvée dans son chemin et il l'avait abandc

— Et comment donc êtes-vous devenue s:

Jui demandai-je un jour qu’elle me rack amours avec M. de Cossé.

— Eh vraiment, me répondit-elle avec un ment triomphant, j'ai attendu. L'autre est 1

Je n'oublierai jamais l'expression vraimen que prit alors sa physionomie.

Elle était prodigieusement sourde. Le jo fut présentée à l'empereur, elle s’inquiétait des questions qu'il devait lui faire, et de devait répondre. On lui dit que l'empereur s

classées celui qui l’avait informée; en conséquence, selon cet ordre, l'empereur devait lui demander de quel département elle était, son âge, et combien elle avait d'enfants. Arrive le jour de la présentation. M"° de Brissac, très bien mise comme damé de cour, et n'ayant omis ni la chérusque — que déjà nous commencions à proscrire, je ne sais trop pourquoi — ni le bonnet empanaché, ni la lraîne luisante d'or, fai ses trois révérences à l'empereur, qui, ne $’étant pas imposé la loi de toujours demander la même chose à tous les visages extraordinaires qui comparaissäient devant lui, lui dit assez rapidement :

— Votre mari, était-il le frère du duc de Brissäe tué au 2 septembre ? Avez-vous hérité de ses terres ?

Comme la phrase était longue M°° dé Brissäc crut qu'il y en avait au moins deux, et répondit en soûriant et de l’air du monde le plus gracieux, parce que, en effet, elle était vraiment bonne et bienveillénte : ;

— Seine-et-Oise, sire

L empereur, quoiqu ülr ne fit pas fort attention aux réponses qu'on lui faisait, fut frappé probablement de l'incohérence de celle-ci, et regarda M" de Brissac d'un air tout étonné, et poursuivit :

— Vous n’avez pas d'enfants ?

— Sire, cinquante- -deux ans.

Ei toujours ce même sourire

L'empereur né luifit pas d'autrés questions, et continua le tour du cercle. Il avait Compris que M dé Brissac avait au moins l'oreille dure.

Maintenant je dois ajouter qu'elle était une bonne

‘ L'üne de ses térrés élait en effet dans le départémém de deine-et-Oise.

amie et une excellente femme. Mes rapports avec elle, quoique fort particuliers en raison de ma place chez Madame, ne furent ceperidant jamais ceux de l'intimité, mais je l'ai assez connue pour affirmer qu’elle était aussi une très bonne mère. Je ne sais pourquoi elle n'était pas attachée, elle, de sa personne, à celle de Madame ; elle y eût été bien mieux et plus convenablement que d’autres, que Madame elle-même ne voyait pas avec plaisir, en raison de leur sotte et ridicule morgue.

Quant au reste de la maison, 1l y avait bien encore le général d'Estrées, second écuyer, et M. de Quélen, frère de Me” l'archevêque de Paris, puis l'évêque de *, premier aumônier, ensuite M. Guieu, le secrétaire des commandements, qui mourut peu de temps après, et fut remplacé par M. Decazes Comment, M. Decazes ? Un parent du ministre, du duc Decazes ? 9 Lui-même. Allons donc!

En vérité. On l'appelait alors la fleur des pois de la cour royale. Il avait épousé M'° Muraire, puis il devint veuf. Mais nous en reparlerons incessamment. C'est, du reste, un homme spirituel surtout, et dont il y a beaucoup de bonnes choses à dire.

En arrivant à Paris après une aussi longue absence, je fus frappée du changement de physionomie que la société avait subi de nouveau. Lors de mon retour d'Arras, ce changement de physionomié m'avait été signalé. d’une façon si tranchée sur le temps . précédent, que sur lés quatre mois que je demeurai à Paris, j'en passat deux. à m'étonner en voyänt des geus raisonnables se laisser dominer par les hochets que la petite main de empereur leur jetait au psg Je quittai Paris avec la conviction que cette fièvre

calmerait, mais, à mon retour, je la trouvai plus ardente que jamais. L’avidité excitée par l'ambition était au plus haut degré de son paroxysme. Les femmes surtout étaient insoutenables à voir et à entendre manifester leurs prétentions. Non seulement rien n'était changé, mais la fièvre était même devenue maligne, lorsque le malade rencontrait quelque obstacle dans son chemin. C'était une soif de faveurs, de places, c'était. c'était pitié! Chaque jour les cartons du grand-chambellan, du grand-maitre des cérémonies, du maréchal Duroc étaient remplis de demandes, de pétitions instantes, faites par les mêmes personnes qui plus tard renièrent cette cour impériale, en vrais saints Pierres, avant que le coq eût chanté.

Le prince héréditaire de Bade était arrivé à Paris. Comme il est mort, cela ne lui fera pas beaucoup de peine si je dis qu'il était le plus désagréable personnage que j'aie jamais vu. L'air boudeur d'un enfant mis en pénitence, pas beau du tout ensuite. Enfin un très désagréable prince et surtout un désagréable futur. La première fois que je le vis, je ne pus m'empêcher de porter aussitôt mes yeux sur la charmante personne qui allait devenir son bien. Elle me parut encore plus ravissante. Destinée des princes! La douce et charmante jeune fille aurait fait une si jolie fiancée ! Elle souriait bien dans les fètes données pour son sacrifice. Mais son sourire était triste. Comment ne l'eût-il pas été! Parmi les fêtes qui se succédèrent à l'occasion de ces premières noces royales dans la famille de l'empereur, il y en eut une qui fut comme particulièrement distinguée des autres, en ce que les divertissements offrirentune

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variété toute nouvelle. Il y eut un quadrille. C'était le premier que l’on voyait à Paris depuis la Révolution. La princesse Caroline, qui venait de recevoir le titre de grande-duchesse de Clèves et de Berg, fut celle qui donna l’idée de ce divertissement vraiment royal. On fut longtemps à se décider pour le costume Enfin, comme cela arrive toujours lorsqu'on veut écouter vingt avis, on en prit un épouvantablement laid. Tout en n'aimant pas Louis XIV, l’empereur voulait que sa cour se modelât sur la sienne. Je sais que, lors de mon retour de Portugal, il eut avec moi plusieurs entretiens. Et par le mot entretiens, j'entends quelques phrases échangées, dans lesquelles je vis l'intention positive de rendre sa cour la plus brillante de l'Europe. Il me faisait lui redire avec une sorte de plaisir l’état si misérable, au milieu de leurs pierreries, que tiennent les souverains d'Espagne et de Portugal. Et je voyais que sa volonté ferait dans sa cour des prodiges, comme elle en opérait partout.

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