CHAPITRE XXIV
Fêtes à Fontainebleau. — Nouvelles amours. — Bruits de divorce. — Promenades solitaires. — L'empereur à Mantoue. Lucien et l’entrevuc. — Le royaume à choisir. — Le frère
empereur. — Et le frère républicain. — L'utopie. — Je ne me vends pas ! — L'écran brisé et la montre écrasée. — Vous serex ainsi! — Belle conduite de Lucien.
Les fêtes du mariage du roi de Westphalie se prolongeaient, et Fontainebleau voyait la cour, plus brillante que ne l’avait été jamais celle de Louis XIV, donner chaque jour quelque fête nouvelle et toujours plus magnifique. J'étais au Raincy, attendant patiemment la fin de ma grossesse, lorsque je reçus une invitation ou plutôt un ordre pour me rendre à Fontainebleau et pour y passer plusieurs jours. Je partis. Mais dans la position où je me trouvais je ne voulus pas m'exposer à loger dans le château. Je pouvais accoucher, quoique le terme fût encore éloigné de quelques semaines, et je ne voulais pas courir la chance de pousser des cris au milieu de la nuit. Du reste, celui qui m'effrayait dans cette pensée d’un accouchement prématuré, c'était l'empereur, et Duroc me dit en confidence qu'ils allaient partir pour faire un voyage, mais néanmoins sans me dire de quel côté ils se dirigeraient. Je louai une petite maison dans une rue très près du château. Je pris des por-
teurs, et tous les jours je me rendais en chaise à la cour.
Tout ce que nous pouvons dire aujourd'hui ne peut ressembler à la vérité positive de cette époque. La magnificence, le luxe magique de tout ce qui entourait l’empereur, cette fête avec cette profusion de diamants, de joyaux et de fleurs, ces joies, ces amours, ces intrigues qu'on croyait bien cachées et qui se voyaient davantage sans doute que si l'on eût été aux Tuileries, tout céla réuni faisait de Fontainebleau un séjour fantastique et enivrant. Le matin, lorsqu'il faisait beau, et cette année les mois d'octobre et de novembre furent admirables, on chassait dans la forêt, on y déjeunait. Toutes les femmes avaient un uniforme. Il fut d'abord affreux, mais alors il était charmant, en casimir chamois, avec le collet et les parements de l’amazone en drap vert, brodé en argent. Le chapeau était de velours noir avec un grand bouquet de plumes blanches. Rien n'était plus gracieux que de voir sept ou huit calèches remplies de ces femmes la tête couverte de plumes ondulantes, le corps serré dans un élégant habit de cheval, parcourant rapidement les allées de cette magnifique forêt de Fontainebleau, tandis que l’empereur, suivi d’une troupe nombreuse, passait auprès de nous avec la rapidité de la flèche, courant après quelque cerf dont les hauts rameaux se faisaienc voir un moment au sommet de quelque roche bien moussue, puis repartait comme le vent pour échapper à ses persécuteurs. Les hommes avaient un bel uniforme de chasse. C'était un habit de drap vert avec des galons d’or et d'argent, posés en brandebourg sur la poitrine et aux poches, et dont les parements étaient
en velours amaranthe. C’était le grand habit, celui-là, celui de la chasse à courre. J’aimais mieux le petit uniforme, celui du tir.
On parlait beaucoup à Fontainebleau, mais on parlait très bas. Il était question de beaucoup d’événements présents et futurs. Le présent était surtout l'objet très important des nouvelles amours de l’empereur. La belle Génoise, alors en pleine faveur, avait obtenu d’être présentée à la cour, ce que jamais aucune lectrice n’avait même osé demander, et l’empereur, ordinairement très peu susceptible d’être influencé dans de semblables rapports, fut très faible en cette circonstance. |
Mais une chose bien autrement grave occupait tous les esprits et faisait le sujet de toutes les conversations particulières une fois que l’on était retiré dans son appartement : c'était le divorce de l'impératrice. L'héritier désigné de l'empire n’existait plus. son frère n'ét&it pas la même espérance pour l'empereur. Il devint soucieux, rêveur. Souvent le matin il montait à cheval, seulement suivi de Jardin‘ et il s’en allait dans la forêt pour y rêver en liberté, probablement au parti qu'il avait à prendre.
— Comment pouvez-vous souffrir que l'empereur aille ainsi presque seul dans cette forèt? dis-je un jour à Duroc. Cela peut être égal pour une fois, mais lorsqu'on saura qu'il y va habituellement, on peut l'y attendre, et un malheur est si prompt!
— Je ne puis l'empêcher de sortir ainsi sans être accompagné, me répondit Duroc. Je le lui ai dit plus
1 Son piqueur favori, le plus honnête des hommes et bien dévoué à Napoléon.
d’une fois. Il ne m'écoute pas‘. Au reste, dès qu'il sort, je suis averti et tout aussitôt il est entouré de soins et de surveillance. Mais la forêt est grande. On ne sait de quel côté il peut vouloir aller et ces courses solitaires m’inquiètent quelquefois beaucoup.
Voilà qui répond à cé qui a été dit dans quelques biographies sur l'extrême surveillance de soins dont l’empereur se faisait entourer.
Fontainebleau était cette année-là vraiment remarquable par la quantité de charmantes femmes qui s’y trouvaient. La princesse Pauline et la grande-duchesse de Berg étaient elles-mêmes à la tête des jeunes et jolies personnes qui formaient la cour impériale. Malgré le nouvel amour de Napoléon pour M°° G..., il eut une vive fantaisie pour M°° de B... qui, en sa qualité de dame pour accompagner une des princesses, était de toutes les parties de chasse et déjeunait souvent au rendez-vous. L'empereur en fut très occupé, mais il est faux qu'il ait jamais réussi. Je connais toute cette affaire. Je sais très bien que l’empereur à écrit même, chose assez rare pour lui dans des relations passagères, telles que celle-là eût été si M°*° de B... n'avait pas eu le bon esprit de résister au prestige éblouissant que présentait alors Napoléon. Quelle auréole de gloire, quel nuage continuellement lumineux étaient autour de
1 L'empereur a toujours eu une grande répugnance à être suivi. Je l'ai vu à la Malmaison sortir seul avec Bourrience, ou bien avec Junot, ou Rapp, mais seulement l’un d’eux, et cela à une époque vraiment dangereuse. S'il éprouvait cette répugnance en France, qu'on juge de ce qu’étaient pour Îlw, à Sainte-Hélène, les Anglais chargés de l'escorter dans toutes ses courses |
lui! Il fallait pour résister qu'une femme amât ailleurs, car 1l n’est pas de raison, il n’est pas de vertu à l'épreuve d’une semblable séduction.
L'impératrice était profondément triste, malgré tous ses efforts pour paraître gaie et contente. Les bruits de divorce prenaient une sorte de consistance. On lui redisait tout et la fréquence de l’échange des des courriers de Paris avec Pétersbourg lui donnait la crainte qu'une alliance entre les deux nouveaux amis ne fût le gage de la paix de Tilsitt. Ellé n'osait pas en parler à l'empereur et elle me fit l'honneur de me dire, un jour que j'avais été lui faire ma cour un matin :
— Madame Junot, ils ne seront contents que lorsqu'ils m'auront chassée du trône de France. Ils sont acharnés après moi.
Eile voulait parler de la famille de l’empereur. En effet, ses deux belles-sœurs et Jérôme même, tout ce qui voulait la gloire de l’empereur et de l'empire, disaient-ils, devait désirer une séparation devenue indispensable. L’'émpereur ne disait rien, lui, mais son silence était plus effrayant pour l'impératrice que ne l’eût été peut-être une parole. La mort du jeune prince de Hollande avait évidemment bouleversé tous ses plans... L'impératrice fondait en larmes en regardant les beaux cheveux blonds du jeune enfant, qu'elle avait fait placer sur un fond de velours noir, dans un tableau, si l’on peut donner ce nom à un cadre renfermant des cheveux. Mais, ce qu'on ne peut exprimer par des mots, c'est le désespoir de la pauvre mère ! La reine Hortense prouve, en existant encore, que la douleur ne tue pas. Mais l’impératrice souffrait aussi cruellement elle, car elle prouvait
d'abord sa douleur maternelle, car une aïeule n estce pas une mère ? Et de plus, les terribles inquiétudes du divorce étaient autour d'elle, là, incessamment renaissantes. Duroc est l’homme que j'ai le plus estimé et l’ami auquel j'ai voué l'attachement le plus tendre. Sa mémoire est dans mon cœur à côté de mon frère. Je ne serai donc pas accusée d'injustice si je ne puis m'empêcher de le blämer pour la vengeance qu'il a tirée de l'impératrice, pour l'obstacle qu’elle mit jadis à son mariage ; lorsque ce souvenir revenait le frapper, alors 1l n'avait nulle pitié. Un jour, c'était à l'époque du divorce, je lui montrais l’impératrice qui venait d'entrer dans la salle du trône et dont le regard morne et désolé semblait s’arrêter sur chaque objet comme pour leur dire adieu.
— Comment cela ne vous fait-il pas pitié? lui dis-je.
Il me fixa longtemps sans parler comme pour me reprocher mon reproche et, me prenant par la main, il me fit regarder à l’extrémité de la salle. Deux femmes y étaient à côté l’une de l’autre, l’une debout, l’autre assise.
— Regardez bien, me dit-il très bas. Eh bien, c'est le ciel... et l'enfer ! Qui a fait tout cela ? N'est-ce pas elle ? Non, non, je n’en ai nulle pitié !
J'ai rapporté ce que je viens de dire parce qu'avec l'empire prodigieux que Duroc avait sur l'empereur, il aurait pu beaucoup faire en faveur de l’impératrice. Toutefois je suis sûre qu'il n’aura pas agi contre elle. Mais il est des circonstances où le silence est mortel.
Un matin on apprit que l’empereur était parti la nuit à quatre heures pour un voyage dont on ignorait
le but et même la destination. Cependant l'Italie était le seul lieu où l’empereur püt aller. C'était en effet à Milan d'abord qu'il voulait se rendre. Mais un des motifs presque ignoré de son voyage était de se rapprocher de Lucier qu'il n'avait pas vu depuis le mariage de celui-ci. L'empereur comprenait enfin, ou plutôt 1l n'avait jamais douté que Lucien était de tous ses frères le seul qui pût le comprendre et marcher avec lui dans une large route. Mais le caractère de Lucien n'était pas facile et l’empereur, qui le connaissait, résolut de le voir lui-mème. En conséquence, les deux frères se donnèrent rendez-vous à Mantoue.
Lucien arriva le soir, vers neuf heures. Il était dans une berline de voyage avec M. Boyer, cousin germain de sa première femme, et M. le comte de Châtillon, l’un de ses amis, demeurant alors avec lui.
— Ne faites pas deteler, dit Lucien à ces messieurs, peut-être repartirai-je ce soir !
Et il monta chez l'empereur. J'ai eu de deux côtés des détails sur cette remarquable entrevue, et tous deux s'accordent parfaitement ensemble.
Napoléon était dans une grande galerie, où il se promenait avec le prince Eugène, Murat et le maréchal Duroc. Il fut au-devant de son frère et lui tendit la main avec toute l'apparence de l'amitié. Lucien fut ému. Il n'avait pas revu son frère depuis Austerlitz, et toute cette gloire, dont 1l jouissait, bien loin d'en être jaloux, lui apparaissait en ce moment toute grande et lumineuse, comme elle l'était en effet, et son grand cœur en était touché. Il fut un moment sans répondre et dit ensuite à Napoléon combien 1l était heureux de le revoir. L'empereur fit un signe et tous ceux qui étaient dans la chambre sortirent aussitôt ;
— Eh bien, Lucien, dit Napoléon, quels sont vos projets? Voulez-vous enfin marcher dans mà route ?
Lucien lé regarda d’abord avec étonnement, car cette question sur ses projets & lui, qui n’en formait aucun, lui semblait étrange.
—- Je ne fais pas de projets, répondit-il enfin Quant à marcher dans la route de Votre Majesté, comment l’entend-elle ?
Il y avait là sur une table ronde une carte d'Europe, d’une immense grandeur. L'empereur la prit par l’un des bouts et, la déroulant ainsi par un geste plein de grâce, 1l la jeta sur la table avec une sorte de nonchalance et dit à Lucien :
— Choisissez le royaume qui vous plait et je vous . engage à l'instant ma parole de frère et d’empereur de vous le donner et de vous y maintenir. Car aujourd'hui je marche sur la tête de tous les rois de l'Europe, entendez-vous !
Il s'arrêta et, regardant Lucien avec une admirable expression :
— Lucien, vous pouvez partager avec moi ce pouvoir que j'exerce sur des hommes inférieurs. Il ne faut pour cela que marcher dans la route que je vous ouvrirai pour maintenir et établir mon système, Île plus vaste et le plus beau qu'un homme ait jamais conçu. Mais pour qu'il reçoive son exécution, 1l faut que je sois secondé, et je ne puis l'être que par les miens. De mes frères, il n’est que vous et Joseph qui puissiez me servir efficacement. Louis n’est qu'un entêté et Jérôme un enfant sans capacité. C’est done sur vous que se portent toutes mes espérances. Voulez-vous les réaliser ?
— Avant d’aller plus loin dans cette explication,
répondit Lucien, je dois vous prévenir que je ne suis point changé. Mes principes sont toujours les mêmes qu’en 1799 et en 1803. Je suis ici, près de Napoléon, empereur, ce que J'étais sur ma chaise curule le 18 brumaire. Maintenant, mon frère, c’est à vous de voir si vous voulez poursuivre.
— Ce que vous dites là est absurde, dit Napoléon en levant les épaules, autre temps, autre direction à donner aux idées. C’est bien le moment de venir parler de vos utopies de république ! Il faut comprendre mon système, vous dis-je, marcher dans mes voies et demain je vous fais le chef d’un grand peuple. Je reconnais votre femme pour ma sœur. Je la couronne comme vous, je vous fais le plus grand de l'Europe, après moi, et je vous rends toute mon amitié, mon frère, ajouta-t-il après avoir parlé avec emphase, d'une voix caressante et douce, de cette voix que Je n’ai connue qu'à lui et dont’ les cordes fortes et moelleuses vous remuaient le cœur à le faire palpiter.
Cet homme était une séduction tout entière. Lucien tressaillit en l’écoutant. Il devint pâle, car il l’aimait.
— Je ne me vends pas... dit-il d'une voix émue. Ecoutez-moi, mon frère, poursuivit-1l d’une voix altérée, écoutez-moi, car cette heure est bien importante dans votre vie comme dans la mienne. Je ne veux pas être votre prefet.Si vous me donnez un royaume, je veux le régir selon mes idées, selon sés besoins surtout. Je veux que les peuples dont je serai le chef ne maudissent pas mon nom. Je veux qu'ils soient heureux et honorés, et non pas esclaves enfin comme ils le sont en Toscane et dans toute FItalie. Vousmême, vous ne devez pas désirer trouver en votre frère un lâche complaisant qui, pour quelques douces
paroles, vous vende le sang de ses enfants. Car un peuple, après tout, n’est autre chose qu’une grande famille dont le chef doit compte à Dieu de chacun de ses membres.
L'empereur regarda Lucien avec les sourcils froncés et toute l'apparence du plus profond mécontentement.
— Pourquoi donc alors venir vers moi ? dit-il enfin brusquement, car si vous êtes entêté, je le suis, vous le savez, pour le moins autant que vous. Hum ! République! Vous n’y songez pas plus que moi. Pourquoi l'aimeriez-vous, d’ailleurs ? C’est comme Joseph qui s'avise l’autre jour de m'écrire une lettre incroyable, pour que je lui laisse faire sa besogne de roi, me ditil, tranquillement. Il ne lui manquerait plus vraiment que de rétablir la haquenée !
Et il levait les épaules en souriant avec mépris.
— Pourquoi non, dit Lucien, si cela était utile aux intérêts du pays? C’est une absurdité, à la bonne heure, mais si la chose eût été bonne pour Naples, Joseph eût très bien fait d'insister pour le faire.
Napoléon eut alors plusieurs mouvements qui se succédèrent sur son visage et lui donnèrent un aspect étrange.
Il marcha très rapidement répétant avec un accent qui révélait une vive émotion intérieure ::
— Toujours le même, toujours le même!
Et se tournant tout à coup vers son frère, 1l cria d'une voix tonnante en frappant de son pied la dalle de marbre de la galerie :
— Mais encore une fois, monsieur, pourquoi donc alors êtes-vous venu vers moi?... pourquoi toutes ces contestations? Vous devez m'obéir comme à votre
De ai
père, comme au chef de votre famille; et pardieu vous ferez ce que je veux?
Lucien commençait à s’échauffer et toute la raison qu'il s'était promis d'avoir commençait à s'épuiser ; car elle était bien orageuse, cette entrevue qui devait décider non seulement de son sort à venir, mais de celui de l'Europe peut-être. Car comment présumer ce qui serait arrivé si cet homme vraiment supérieur eût été roi d'Espagne, ou de Prus&, ou de Pologne, par exemple ?
— Je ne suis pas votre sujet, s’écria-t-1l à son tour et Si vous croyez m'imposer votre joug d’airain, vous vous trompez. Jamais je n'y courberai ma tête! Et rappelez-vous — écoutez bien ceci — rappelez-vous ce que je vous dis un jour à la Malmaison !..
Un long silence, un silence effrayant, presque si-
1 La scène que Lucien rappelait eut lieu à la Malmaison, peu de temps avant que l'empire fût proclamé, mais il était déjà connu dans la famille et les querelles amenées par le mariage de Lucien en prenaient une teinte d’autant plus sombre que Napoléon se voyait trompé dans ses calculs relativement à Lucien, dont il comptait faire un de ses plus puissants lieutenants. Lucien, qui avait espéré voir renaître les beaux jours du Forum et qui ne voyait que ceux ramenés par Auguste, fut terrible dans ses reproches; il dit à l’empereur qu’il lui avait manqué de parole, qu’il avait agi avec déloyauté envers lui; enfin, la discussion devint une querelle, puis une dispute des plus vives.
— Vous voulez tuer la république! s’écria Lucien en fureur, eh bien, assassinez-là ! Élevez-vous sur son cadavre et sur celui de ses fils. Mais, écoutez bien ce qu'un d’eux vous prédit. Cet empire que vous élevez par la force, que vous soutiendrez par la violence, eh bien, il sera abattu par la violence et par la force. Et vous-même vous serez brisé ainsi!
Et saisissant un écran qui était sur la cheminée, il le brisa d'une main tremblante de rage. Puis, comme s'il eùt voulu
nistre, suivit cette explosion d’une généreuse colère. Les deux frères étaient là en présence l’un de l’autre, séparés seulement par la table sur laquelle était cette Europe, jouet de l'ambition capricieuse de Napoléon. Il était fort pâle. Ses lèvres serrées, la teinte presque livide de ses joues révélaient une vive commotion intévieure., :l lançait à Lucien des regards furieux, tandis que la belle physionomie de celui-ci devait être admirable dans ce moment d'orage. Ce fut l’empereur qui rompit le premier le silence. Il avait maîtrisé son agitation et ce fut même avec calme qu'il dit à son frère :
— Vous réfléchirez à tout ce que je vous ai dit, Lucien. La nuit porte conseil. Demain j'espère vous voir plus raisonnable dans l'intérêt de l’Europe, si ce n’est dans le vôtre au moins. Bonsoir et bonne nuit, mon frère.
Et il lui tendit la main. Lucien la prit et la serra avec émotion, car son âme est susceptible des plus vives et des plus fortes impressions, et la pensée qui le dominait en ce moment était de nature à en provoquer de bien profondes.
— Bonsoir et bonne nuit, mon frère, répéta-t-1l-en retenant la main de Napoléon dans les siennes. Adieu!
— À demain! lui dit l'empereur.
Lucien fit un signe de tète, voulut parler, puis, ouvrant la porte, 1l s’élança hors de l'appartement, remonta dans la voiture où l’attendaient ses amis, et partit à l'heure mème de Mantoue.
Il ne revit son frère qu'aux jours de son malheur. rendre sa colère plus sensible encore, il prit sa montre, la jeta
à terre et la brisa du talon de sa botte en répétant : — Oui, brisé, broyé ainsi!