Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès
— Sa soeur, femme de Spencer Smith, frère de l'amiral. — Ce qu'elle était. — Importance que l'empereur attachait à elle — Le maréchal Lauriston. -- M. de La Garde, directeur de la police, à Venise. — Le théâtre San-Samuel. — La comédie. — La jolie femme. — L'interrogatoire et les gendarmes. — Projet de fuite. — Les deux enfants et le précepteur. — Fusina. — Ils partent. — Lettre du marquis de Salvo à M™® Spencer Smith. — Elle refuse. — Il lui écrit de nouveau. — Elle accepte. — Ils partent. — Ils sont escortés par cinq gendarmes. — Amédée, leur chet. — Vérone. — Description de Vérone. — Roméo et Juliette. — Les Arènes à minuit. — L'ami prudent. — Brescia. — Fausse nouvelle. — Le lac de Guarda. — Salons. — Le marquis arrange la fuite.
— L'opium. — Encore les gendarmes. — L'échelle de corde.
Avant de parler du général Malet, il me faut raconter ici une histoire qui trouve admirablement sa place après celles de M"" Récaraier et de M"' de Chevreuse ; c'est l'aventure étonnante de M°" Spencer Smith, belle-sœur du brave et chevaleresque amiral sir Sidney Smith. Elle doit trouver son rang dans IX. 1
t MEMOIRES
les Mémoires d'une femme, pour montrer en ce lieu combien elle est digne de figurer parmi les plus nobles caractères et les plus grands courages \ Il me faut revenir sur mes pas, mais cela est toujours permis.
En 1806, il était malaisé de trouver dans toute l'Europe un seul coin de terre où l'on fût à l'abri de la volonté de l'empereur quand elle voulait vous atteindre. L'Italie lui était soumise; l'Allemagne était presque conquise à sa couronne depuis le traité de Presbourg et, jusqu'aux steppes de la Russie, rien ne pouvait être refuge pour de malheureux proscrits.
Venise n'était plus cette ville voluptueusement belle, où la seule chose imposée à ses habitants était d'être heureux. La domination française avait étendu son bras jusqu'au lion de Saint-Marc. Le code Napoléon punissait le gondolier de la Brenta et l'empêchait de chanter.
Il y avait néanmoins à cette époque, à Venise, une grande quantité d'étrangers. Le marquis de Salvo, seigneur sicilien, âgé seulement de vingt ans à cette époque, avait quitté la Sicile et même Naples, et voyageait dans le reste de l'Italie. Son esprit remarquable et supérieur aujourd'hui était déjà à cette époque d'une nature capable de le faire apprécier, ainsi que ses talents et sa connaissance du monde, malgré sa jeunesse. Aussi était-il accueilli parfaitement dans les maisons étrangères de bonne compagnie.
* Une pafticularité singulière, c'est que jo connais le marquis de Salro depuis un grand nombre d'années et que jamais il n» m'avait parlé de cette histoire, qui est pourtant la plus extraordinaire de toute sa vie. Ce n'est qu'à son dernier voyage quô, lui en parlant moi-mértie, il rae certifia de toute st Yériié.
Dé ce nombre était celle de la comtesse Attems, fille du baron Herbert, internonce d'Autriche à Constantin nople^ C'était une femme parfaitement aimable et qui recevait tout ce qu'il y avait de mieux dans Venise.
On parlait beaucoup, dans l'intérieur de la comtesse Attems, d'une jeune sœur à elle, qui était arrivée de^ puis peu de temps d'Allemagne pour rétablir sa santé. Elle était faible et délicate et demeurait constamment dans son appartement. C'était M™* Spencer Smith, dontle mari était ambassadeur d'Angleterre à Stuttgard. Ceux qui la connaissaient disaient qu'elle était ravis^ santé de grâces et de beauté, que son esprit supérieur était au-dessus de celui de toutes les femmes. Elle parlait, disait-on, sept langues avec pureté, étêit excellente musicienne et connaissait toutes les littératures des langues qu'elle parlait. Tout ce que le marquis de Salvo entendait ainsi raconter de cette jeune femme lui donna un excessif désir de la connaître.
— Je voudrais bien lui être présenté, dit-il un jour à la comtesse Attems, faites-moi donc obtenir cette faveur.
La comtesse Attems le promit. Mais sa sœur était toujours souffrante et jamais elle ne paraissait dans le salon de la comtesse. Enfin un jour M°* Attems écrivit au marquis en lui envoyant la clef de sa loge au théâtre San-Samuel.
« On y donne une pièce nouvelle du chevalier Guarini; lui écrivait-elle. Venez-y et je vous présenterai à ma sœur. Elle y sera. »
Le marquis aurait eu dix invitations qu'elles au-
1 II l'était même déjà en 1785. Voyez M. de Choiseul-GoulTier. Il parle de leur relation politique.
raient pâli devant celle-là. Aussi se trouva-t-il avant l'heure dans la loge de la comtesse Attems, qui arriva bientôt avec une jeune femme, dont la délicate et élégante tournure, la peau blanche et diaphane, les cheveux blonds, les mouvements onduleux, toute une tournure impossible à décrire autrement qu'en disant qu'elle était de toutes les créatures la plus gracieuse, lui donnaient l'aspect d'une de ces apparitions amenées par un rêve heureux. Il y avait de la sylphide en elle. Sa vue excessivement basse n'était qu'un charme de plus. Elle parla de la pièce avec une sagacité et un tact qui firent faire la remarque au marquis de Salvo qu'elle connaissait la langue italienne aussi bien qu'aucune Florentine des plus instruites.
— Je n'y ai pas de mérite, répondit-elle, car j'aime passionnément la littérature italienne.
Le marquis se retira enchanté de sa soirée et heureux de penser qu'il allait revoir tous les jours une aussi ravissante personne.
Mais lorsqu'il put la suivre dans sa vie intérieure, qu'il la vit comme mère de famille s'occuper de surveiller l'éducation de ses deux fils Sydney et Edouard, être pour sa sœur, la comtesse Attems, un sujet de joie pour chaque heure de la journée, alors il se joignit à son admiration pour elle une vénération et un respect profonds que rien ne devait détruire. Tel était l'état de la société de la comtesse Attems à Venise, lorsque le général Lauriston, aide de camp de l'empereur, arriva dans cette ville avec le titre de gouverneur. M. de La Garde y était déjà comme directeur génà'.il de la police \
* Celui qui fat depuis ministre de la police en Portugal, lors
Un soir, M. de Salvo se rendit comme à l'ordinaire chez M"* Attems et trouva son salon désert. Étonné de cette solitude, il s'informe et apprend que M. de La Garde avait envoyé dans la soirée une invitation à M°" Spencer Smith pour qu'elle se rendît le lendemain matin à son bureau. Cette forme inconvenante et si peu en accord avec les habitudes de M. de La Garde, dont les manières polies sont connues de tous ceux qui le rencontrent, avait alarmé toutes les connaissances de M"® Spencer. Et cette simple invitation, que dans sa franchise elle eut le tort de laisser connaître, en fut une à tout le monde à l'abandonner, comme une personne presque dangereuse à fréquenter, puisqu'elle était l'objet de Tattention du directeur général de la police de Venise. Le marquis de Salvo, il faut lui rendre cette justice fut irrité — c'est le mot — de cet abandon. Il était jeune alors. L'âme a toujours de nobles et généreuses inspirations à cette époque de la vie. Il se présenta devant les deux sœurs consternées et proposa son bras à M"** Smith pour aller le lendemain matin chez M. de La Garde. Elle accepta avec reconnaissance et, le lendemain, à onze heures, il était devant le palais de la comtesse Attems avec sa gondole pour la conduire à sa mystérieuse et inquiétante entrevue.
Le directeur général reçut M"" Spencer Smith avec tous les égards dont on sait qu'il est susceptible. II la rassura, car il vit combien elle était troublée et tâcha même de lui donner la pensée que dans toute cette affaire il n'y avait rien de sérieux.
du gouvernement du duc d'Abrantès, et qui est aujourd'hui coo- «eiller d'Ëtat.
-^ Ne prenez pas cela en grand souci, madame, lui dJMl. Je suis convaincu que ce n'est qu'une njéprise. Il faut seulement être prudente. Peut-être voyez-vous trop de monde chez madame votre sœur. Il faut, voyez^vons, que je puisse calmer les craintes que votre nom peut donner à Paris, par l'assurance d'une grande réserve dans votre conduite. Pour première preuve, il faut, si vous voulez en croire mon conseil, quitter Venise. C'est une ville maritime. Il y a beaucoup d'étrangers, Je crqis que vous devriez aller vous établir en terre ferme. Louez une maison près de Padoue. Madame votre sœur ira voijs y voir, et tout sera pour le mieux,
M"' Smith, charmée de voir que cette menaçante entrevue se terminait aussi heureusement, assura le directeur général que trois jours après celui où elle lui parlait elle suivrait son avis et, après avoir pris congé de lui avec une grande reconnaissance de ses manières franches et cordiales, elle fut aussitôt ras-f gurer sa sœur qui l'attendait avec impatience. On parla de la campagne qu'on allait louer en terre ferme et de nouveau on regarda joyeusement Venise la, vQuge et ses palais, ses dômes, ses gondoles et ses magiques beautés qui ne sont qu'à elle et en elle
Mais le lendemain au soir, comme la famiUe était groupée autour de M"' Smith et du marquis, tandis qu'ils chantaient tous deux des barcarolles auxquelles répondaient les mariniers du Lido, une grande ru-> meurse fit entendre dans l'escalier du palais. C'étaient quatre gendarmes et un brigadier qui venaient bignifier à M""' Smith qu'elle était prisonnière dans son appartement et qu'ils devaient l'y garder.
En écoutant cet ordre non seulement inique, étant
donné à une femntie, mais barbare dans son exécution et révoltant sous toutes ses formes, la famille Alterna fut consternée... La jeune proscrite seule, calme et vraiment grande et belle de son noble courage dans un tel moment, releva la force abattue de ga sœur et, quoiqu'elle fut fort inquiète pour ellemême, elle parut n'avoir d'autre souci que celui d'être pour le comte Atteras, son beau-frère, et pour sa sœur un motif d'inquiétude. Uuant au marquis de Salvo, il était révolté et il sortit du palais de M"" Attems le cœur brisé.
Le lendemain il était à peine jour qu'il fut chez M. de La Garde et lui demanda quelle était la raison qui avait motivé la mesure qui venait d'être mise en vigueur contre M"" Spencer Smith? Il était inquiet et le devint plus encore lorsqu'il s'aperçut que la physionomie du directeur général était tout autre que la veille. Il était embarrassé et paraissait vouloir cacher un mystère fâcheux. Enfin il se décida à parler, car son silence laissait en partie peser sur lui une partie de tout l'odieux de cette affaire.
— Ecoutez, dit-il au marquis de Salvo, je dois vous dire qu'hier, après vous avoir parlé ainsi qu'à M""* Spencer Smith, j'ai reçu un courrier qui m'a apporté de nouveaux ordres, non pas du vice-roi, non pas du ministère, mais du cabinet même de l'empereur. Ces ordres sont sévères ! Je ne vous cache pas qu'ils me font une sorte de peur à moi-même. Il faut que l'empereur ait de bien puissants motifs pour en agir ainsi, et en vérité...
— Mais, au nom du ciel , qu'avez-vous donc reçu? s'écria le marquis dans une véritable inquiétude.
M. de La Garde hésita un moment. Enfin il dit à demi-voix :
— L'ordre que j'ai reçu, et qui est également parvenu au général Lauriston, porte l'injonction formelle de faire partir M""" Spencer Smith de la ville de Venise, avec une forte escorte de gendarmerie et de la faire conduire à Milan, d'abord, pour qu'elle y soit interrogée par son S. A. L le prince vice-roi. Ensuite elle sera dirigée sur la France et je crois qu'elle sera enfermée dans la citadelle de Valenciennes.
Le marquis fit un cri.
— Silence ! Car vous gâteriez vos affaires sans faire de bien aux sienties. Je vous ai dit cela, parce que vous êtes ami de la famille et que vous pouvez leur communiquer cette nouvelle avec les adoucissements de l'amitié. M""" Spencer partira dans six à sept jours. Elle voyagera aussi lentement que sa santé l'exigera. Sans doute il m'est pénible d^'^voir à faire exécuter cette mission. Mais vous comprenez que mon devoir doit être le premier dans toute cette affaire.
— Mais quelle raison? dit M. de Salvo.
— Ah! je ne puis le savoir, interrompit M. de La Garde, avec une sorte de ton de reproche. Cependant, ajouta-t-il, je crois pouvoir vous dire que le nom de Smith, que porte la comtesse, est peut-être une des grandes raisons de la sévérité dont on use envers elle. Songez, ajouta-t-il encore, qu'elle est bellesœur du Sidney Smith de Saint-Jean-d'Acreci temmi de Spencer Smith, ainbassadeu;* d'Aiii:!. lene à Stuitgard. Songez à loute cette affaire de Dracke * et
• Voir dans un des preiniers voli'mei de mes Mémoires la relation de cette aftaire de Dracke.
VOUS aurez la clef de beaucoup de choses qui vous paraissent mystérieuses.
M. de Salvo quitta le directeur général, satisfait de lui, mais inquiet du sort de M°" Smith. Il ne put assez prendre sur lui pour aller en ce moment chez la comtesse Attems. Il se fit conduire au Lido et voulut essayer de calmer par le mouvement et la réflexion le trouble de ses idées. Il concevait bien un plan, mais tout était vague encore dans sa pensée. Enfin il obtint un résultat et alors il se décida à se rendre au palais de la famille désolée...
Depuis qu'il connaissait plus particulièrement M°" Smith, il avait reconnu en elle un caractère supérieur, comme l'était son esprit. Mais elle souffrait et sa sa.ité positivement attaquée pouvait recevoir un choc en apprenant qu'elle, une jeune femme de vingttrois ans, jusque-là toujours heureuse, entourée de soins et d'hommages, elle, M"* Spencer Smith, était une criminelle d'Etat, menacée d'une captivité non seulement rigoureuse, mais éternelle ! Et elle n'avait que vingt-trois ans ! Le marquis frissonnait à la seule pensée de lever un coin du rideau qui cachait à la pauvre infortunée un si terrible avenir. Cependant il le fallait. Il le fit avec les ménagements que son dévouement lui inspira et il ajouta sur-le-champ cette phrase toujours consolante, car, quel est le malheur qui n'est pas adouci par la certitude d'avoir un ami véritable :
— Sans doute vous êtes dans une fâcheuse position, madame, mais je vous sauverai. N'ayez aucune inquiétude. Je vous suivrai dans votre voyage et, dussé-je y périr, je réussirai du moins à vous faire échapper, soyez tranquille.
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M"" Smith leva les yeux sur le marquis et contempla quelques instants cette jeune physionomie animée d'une expression entraînante, car elle était vraie et partait d'un cœur dévoué.
— Je ne puis accepter votre offre généreuse, lui dit-elle avec un attendrissement qu'elle ne chercha pas à lui cacher. Renoncez à votre projet et laissezmoi suivre ma destinée. Je suis innocente, Dieu me protégera.
— Non, répondit le marquis d'un ton déterminé, je suis résolu à vous sauver et je le tenterai, je vous je répète, ma vie dût-elle être l'enjeu de la partie,
— Eh bien, dit M"" Smith, revenez dans un moment, je vous donnerai une lettre que vous lirez avec attention et vous conviendrez, après l'avoir lue, que vous ne devez pas me suivre.
Le marquis sortit et revint au bout d'une heure. On lui remit une lettre de M""** Smith, qu'il emporta au café de la Fenice pour la lire avec attention ; elle était remarquable.
« Écoutez, lui disait-elle, je ne dois pas accepter votrt généreux dévouement et je vais vous parler avec une franchise noble et digne de tous deux. Vous êtes jeune. Vous avez remarqué en moi quelques agréments. Le malheur de ma position, son étrangeté dans mon isolement, à mon âge, tout les a doublés et peut-être avez-vous pour moi un sentiment exalté qui vous fait entreprendre une chose qui vous paraît grande et généreuse, mais qui n'est que le résultat d'une imagination de vingt ans, ardente et passionnée. Je dois alors, dans l'intérêt de tous deux, vous prévenir que mes principes et ma manière de voir sont entièrement en opposition avec ce que vous croyez
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sans doute espérer comme récompense. Revenez à des idées plus saines pour votre propre intérêt. Songez à vous-même, songez à vos parents, à votre fortune, car vos biens sont en Sicile. L'iiomnie qui me poursuit y portera bientôt sa domination et il ravagera de sa main de fer vos champs et vos maisons. Vouri serez ruiné, même en admettant que votre vie soit sauve, ce qui est incertain... Ne me donnez pas le remords des larmes de votre mère, je vous le répète, revenez à vous-même. N'élevez pas entre vous et votie jiatrie une barrière que vous ne pourriez plus franchir, car ma reconnaissance, pour être grande sans doute, ne me conduirait jamais à la remplacer près de vous. »
En lisant cette lettre la jeune âme du marquis fut presque révoltée. Il était de fait que depuis ces jours d'orage aucun sentiment étranger à la générosité d'une grande et noble action ne s'était môIé à sa ré' solution et. M"" Smith eût-elle été vieille et laide, il eût de même voulu sauver une femme innocente et sans défense. Il fut blessé du doute qu'elle lui exprimait et sur-le-champ il lui répondit qu'il était affligé jusqu'au fond du cœur de la lettre qu'il venait de lire ; qu'il lui protestait, sur l'honneur d'un gentilhomme, que nulle idée étrangère à son dévouement ne se mêlait à l'offre de son appui. « N'ai-jedonc pas un motif pour vous protéger au moment de l'affliction? lui disait-il, Vous connaissez mon attachement pour la famille royale de Sicile. Je suis heureux de prêter secours à la belle-sœur de celui qui dans ce même moment est aussi le protecteur de mes malheureux souverains. Le noble sir Sidney, madame, doit cependant vous avoir familiarisée avec des actes d'un
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dévouement désintéressé ^ Ne puis-je donc aussi, moi, quoique bien jeune, montrer ma reconnaissance à l'Angleterre, qui fait tant pour mes maîtres, en vous sauvant d'une injuste persécution? Laissez-moi suivre la route où m'entraîne la volonté d'accomplir un noble dessein. Quant à mon sort, il n'aura rien de /âcheux. Dieu protégera la bonne cause. Et puis, s'il en était autrement, n'ayez aucun remords des larmes de ma mère, je la connais assez pour être certain qu'elle n'aurait pas de regret si son fils périssait en accomplissant sa mission d'homme d'honneur. Mais, encore une fois, rassurez-vous, mada-ne, il n'en sera rien. Quant à ce que vous paraissez redouter pour moi, je veux parler du sentiment que vous me supposez, me pardonnerez-vous de vous assurer que, tout en vous admirant, je n'ai pour vous que l'affection d'un frère? Pour vous rassurer d'ailleurs entièrement à cet égard, veuillez recevoir ici ma parole d'honneur la plus sacrée que, aussitôt que vous serez en sûreté et réunie à votre famille et à vos enfants, je vous quitte sans demander à passer une heure près de vous. J'en prends ici l'engagement dans vos mains ainsi que dans celles de votre sœur. Ne repoussez donc pas les services d'un véritable ami et laissez-moi vous sauver. »
M""" Smith fut touchée de cette lettre, qui avait en effet le ton de la vérité. La comtesse Attems acheva de la déterminer et le marquis de Salvo reçut enfin
* Sir Sidney Smith, alors commodoro, protégeait la fuite de la famille royale de Naples. Son noble caractère était connu pour le chevaleresque et le dévouement de toutes ses actions. Junot avait pour lui la plus haute estime.
la permission de travailler à l'exécution de son projet.
Il fallait bien du courage et bien du sang-froid pour le mener à bien. Un des premiers soins du marquis fut de sauver les deux fils de M"* Smith, Edouard et Sidney. Ces deux enfants, quoiqu'ils n'eussent que sept et cinq ans, auraient pu servir d'otages après la fuite de leur mère. Il fallait donc les mettre à l'abri. On était alors au 15 d'avril. Le temps est ravissant à cette époque de l'année à Venise. Les enfants allaient souvent se promener en gondole. Un jour le marquis fut avec eux jusqu'à Fusina. Là il dit à leur gouverneur :
— Voilà cent louis. Prenez une chaise de poste, montez dedans avec vos deux élèves et rendez-vous, sans vous arrêter, à Gratz en Styrie, chez la comtesse Strassoldo ^ ; vous lui remettrez ses neveux et vous resterez chez elle jusqu'à ce que M"' Smith rejoigne ses enfants. Partez à l'heure même.
Le précepteur était un honnête et brave Allemand, dévoué à ses maîtres. Il comprit le marquis et s'acquitta de sa commission, aussi bien qu'on pouvait le désirer.
De retour à Venise, le marquis dit à M"" Smith qu'il fallait maintenant qu'elle écrivit aux autorités de la ville pour observer que, pendant une route aussi longue, elle ne pouvait se dccider à n'avoir auprès d'elle que sa femme de chambre. Elle sollicitait donc, en conséquence, la permission pour un ami de sa famille, de l'accompagner pendant ce long voyage,
* Edouard Smith est aujourd'hui capitaine de vaisseau au service de l'Angleterre, ayant de beaux souvenirs comme exemples dans ceux que lui a laissés son oncle l'amiral Sidney Snaitb.
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et cet ami était le marquis de Salvo. Aussitôt que la lettre de mistress Spencer Smith parvint au général Lauriston, il s'empressa de lui répondre qu'il était trop heureur que seê instructions ne s'opposassent en rien à ce qu'il accordât sa demande. M. le marquis de Salvo avait donc l'autorisation de suivre M"" Smith, sans être toutefois asservi à aucune des exigences que la prisonnière devait subir.
Le 2o avril 1806, mistress Spencer quitta Venise et partit pour Milan, escortée de quatre gendarmes et d'un brigadier nommé Amédée. Ce dernier était dans la voiture de la prisonnière, avec le marquis et M"" Louise, sa femme de chambre. C'est ainsi que commença ce voyage qui devait voir accomplir la délivrance de M""" Smith. Le marquis avait maintenant cette volonté plus arrêtée que jamais, depuis qu'il savait que M""* Smith devait être enfermée dans la citadelle de Valenciennes. Et puis l'empereur, qui d'ailleurs n'aimait pas le nom de Smith, était particulièrement irrité contre M""' Spencer Smith, en raison de l'affaire de Dracke. Spencer Smith s'était, heureusement pour lui, sauvé à temps et avait gagné l'x^ngleterre. Mais Napoléon avait des avis, faux ou vrais, qui signalaient sa femme comme étant sur le continent l'agent de son mari. Son esprit remarquable, cette quantité de langues qu'elle parlait avec facilité, son caractère supérieur, tous ces avantages réunis à une beauté qui elle seule était déjà une séduction, tout cela, bien pesé dans l'esprit de l'empereur, l'avait sans doute déterminé àuserd'une aussi grande rigueur envers une femme. Le marquis de Salvo craignait ave . raison quelacaptivitédelajeune lemme fût bien rigoureuse. Et cette assurance qui lui parvint deux heures
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avant le départ lili fît retiouvelei' avec plus de force encore à la comtesse Attems et à son mari l'agsurance solennelle de sauver leur sœur. Us sortirent en gondole des Lagunes et furent prendre leur voiture à Pailoue, escortés par le capitaine Guizzola, dont ils n'eurent qu'à se louer.
Le général Lauriston et le directeur général, ayant égard à l'état de santé vraiment déplorable de M™' Smith, avaient autorisé les gendarmes à séjourner dans les villes fermées, toutes les fois que l'état de leur prisonnière le réclamerait, et même pour plusieurs jours. Ceci avait été demandé par elle-même sur le conseil du marquis. La cause en sera bientôt connue.
C'était à Vérone que le marquis comptait effectuer son projet d'évasion. Il avait dans cette ville un ami d'enfance à lui, qu'il aimait comme un frère, et sur lequel il croyait pouvoir entièrement compter, le comte Léonardo Grimani. Il avait en conséquence dit en anglais à la comtesse de se dire malade et de demander séjour. Aussitôt qu'ils furent descendus de voiture, il courut à l'hôtel du comte Grimani. Tout était fermé!.,.
— Où est le comte? demnnda-l-il au concierge.
— A la campagne, monsieur.
— Loin d'ici?
— Plus de trois lieues.
Le marquis se frappa le front. Ce premier obstacle dans son projet lui paraissait d'un fâcheux augure. La jeunesse n'aime pas les déceptions ; il fut aussitôt écrire un billet au comte Grimani dans lequel il lui disait :
« Une affaire ou ma vie, mon honneur sont engagés, me met dans le cas d'avoir recours à ton
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amitié. J'ai besoin de ton aide. Mais il faut le plus grand secret. Puisque tu n'es pas ici, il faut que notre entrevue soit ignorée. Viens cette nuit, à une heure, me trouver dans l'Arène^ ; j'y serai... je me placerai sous la septième arcade de gauche. Toi, en frappant dans tes mains, tu m'avertiras de ton arrivée*.
Avec cette chaleur de l'amitié si naturelle à la jeunesse et toujours suivie de la confiance, le marquis demandait à son ami ce qu'il lui aurait donné sans faire une réflexion. Ne doutant pas qu'il ne vînt, quoique le postillon qu'il avait envoyé porter son billet ne fût pas revenu, le marquis se retira dans la chambre qu'il s'était fait donner avec intention au rez-de-chaussée et, lorsqu'il fut certain que toute la maison était endormie, il ouvrit doucement sa fenêtre et, bien enveloppé dans son manteau, il se dirigea vers le cirque, après avoir jeté un regard sur l'appartement de M°" Smith, où l'infortunée veillait dans l'attente de ce qui allait se passer. Le marquis vit une faible lumière dans la chambre qu'elle occupait et, par intervalles, une grande forme élégante passait derrière le rideau blanc de la fenêtre,.. Une fois il crut voir que la gracieuse figure s'arrêtait comme accablée en portant sa main à ses yeux ! Alors il s'élança hors de la cour et courut vers le cirque, où était peut-être déjà le comte Grimani qui lattendait.
La nuit était sombre par intervalles. Le temps était orageux et la lune, qui commençait alors son
• Le grand cirque de Vérone. Tous ceux qui ont été en Italie connaissent cette admirable preuve du luxe des anciens. J'ei donnerai une relation détaillée dans la suite lors de mon voyage en Italie.
quartier, ne donnait qu'une lumière faible et inégale. Mais le marquis connaissait parfaitement Vérone. 11 se hâta d'arriver à son rendez-vous sans être retardé dans sa marche et parvint à la septième arcade de gauche comme l'heure sonnait à l'église San-Donino. Mais personne ! Le silence le plus profond. Le marquis frappa dans ses mains, et le son qu'il produisit ne fut suivi d'aucune réponse. Il était évident que personne ne l'attendait. Il se blottit dans la retraite qu'il avait indiquée et attendit son ami dans une angoisse qu'il est difficile de rendre, parce que ce genre d'attente nous est inconnu. Cependant le temps s'écoulait et personne ne venait troubler par le bruit d'un pas le silence lugubre de cette vaste enceinte, jadis résonnant sous les cris de mort des martyrs chrétiens, recueillant plus tard la parole de vérité du vicaire de Jésus-Christ ^ et mnintenant ensevelie dans l'oubli malgré la magnificence de ses arcades, la beauté de ses galeries, la majesté antique de tout son ensemble, et ne recevant, en ce moment, le bruit de la vie humaine que par les imprécations qui sortaient en foule de la poitrine oppressée du malheureux jeune homme, qui voyait à chaque heure se dissiper son espérance! La nuit était affreuse. Jl pleuvait et le vent, s'engouffrant sous les longues voûtes, ébranlait l'antique édifice et semblait parler le langage de l'enfer au marquis. Enfin l'horloge sonna quatre heures. Déjà la nuit n'était plus aussi sombre. Une large bande de l'horizon annonçait le jour en se
* Le pape Pie VI a prêché dans le çminn de VérQne. On était venu l'entendre de toutes les parties de l'Ualit . Il y avait, dil-oa, plusdeviugl mille spcctatevifs.