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colorant... Le marquis, au désespoir, se retira pour gagner son auberge. En passant devant la Poste, il y entra et demanda son postillon. Cet homme venait d arriver. Il remit la réponse du comte Grimani... Cette réponse était celle d'un homme heureux et tranquille, qui avait entrevu par le style entrecoupé du billet du marquis, que l'affaire pour laquelle on réclamait son aide pouvait le compromettre et qui aimait mieux son repos que son camarade d'enfance. Il n'y avait là que le monde tel qu'il est\ Mais le marquis fut furieux. Il froissa la lettre de Grimani et, la jetant loin de lui :
— Et c'est là un ami ! Voilà ce qu'on appelle un ami ! s'écriait-il en grinçant les dents de rage.
Le lendemain, à déjeuner, il fit comprendre à la malheureuse prisonnière que l'espoir de cette nuit n'avait pas été réalisé. Elle essaya de le calmer avec de douces et patientes paroles. Mais le marquis était blessé non seulement dans son attente, mais dans son amitié, et il éprouvait une vive peine, et une peine de l'âme, car, plus on est jeune et plus la déception est pénible.
Il eût été maladroit de repartir le même jour. On demeura donc à Vérone et le lendemain la caravane se remit en route pour Brescia, où elle arriva le 1" mai vie l'année 4806.
Ici commence le roman le plus intéressant que l'on puisse lire, car il est vrai dans tous ses incidents, et
* Un roman porte ce titre. C'est autre chose qu'un roman. C'est Sterne, c'est Richardson avec son coup d'œil admirable, dévoilant le cœur humain, le montrant avec ses misères comme avr^c ses vertus. Ce livre, s'il est 'pprécié tout ce qu'il vaut, doit être regardé comme un monument dont nous devons être ôers.
ien n est inventé et imposé à la crédulité. Cependant les faits paraissent quelquefois si extraordinaires, que l'imagination elle-même a peine à les accueillir.
Le refus du comte Grimani était d'autant plus fâcheux, qu'il ne restait aux fugitifs aucun asile pour échapper aux poursuites, en admettant qu'ils pussent se dérober aux gendarmes. C'était là surtout qu'existait la grande difficulté, car c'était dans le château du comte que le marquis comptait cacher M""' Smith, Tout à coup une réflexion rapide et lumineuse traverse l'esprit du marquis. Le lac de Guarda lui apparaît avec ses belles rives, ses ombrages, ses barques surtout, ses barques, qui l'ont si souvent, l'année précédente, mais pour son plaisir seulement, transporté alors de Salons à Riva. Mais, cornment prendre les mesures nécessaires ? Un moment lui suffit pour tout ordonner dans sa tête. Il en prévient M""* Smith en anglais.
Arrivés à Brescia, il chercha longtemps une auberge qui fût favorable à son projet. Il voulait un appartement au rez-de-chaussée, mais il n'en trouva pas et, après beaucoup de recherches, il fallut se contenter d'un logement assez ordinaire, dans l'auberge délie due Torre. Encore était-il à un premier, et assez élevé.
Lorsque la captive fut dans son appartement, le marquis fut trouver Amédée, le chef des quatre gendarmes. C'était un brave homme, commun, comme en effet devait l'être un sous-officier de gendarmerie, et trouvant toujours matière à rire, c'est-à-dire à plaisanter, surtout si une femme était mêlée dans la chose.
— Mon cher Amédée, lui dit le marquis, j>j ne puis vous dire combien je rae repens du parti qur
j'ai pris d'avoir accompagné la comtesse. Nous allons arriver à Milan, nous trouver en présence du prince Eugène. Jugez de ma position ! Il m'a rendu de grands services. Je lui ai des obligations de devoir. Que pensera-t-il en me voyant avec une prisonnière d État ! Je crains pour mes biens de Naples. J'ai peur enfin pour moi-même. En conséquence, mon cher Amédée, je crois que ce qu'il y a de mieux à faire pour moi, c'est de me séparer ici même de M°"* Smith... je la rejoindrai, mais au delà de Milan.
— 11 y a longtemps que j'avais envie de vous parler là dessus, répondit Amédée avec un air important. Au fait, à quoi servez-vous à cette pauvre dame? Nous en aurons bien soin. Je ne dis pas, continua-t-il avec un gros rire, que nous lui soyons aussi utiles que vous, mais enfin nous la soignerons bien. Ainsi donc allez en toute assurance.
— Oui, dit le marquis, mais vous comprenez, je ne puis le lui annoncer moi-même. Faites-moi le plaisir de le lui dire, mon cher Amédée. Je vais faire les préparatifs de mon départ et, en revenant, je voudrais lui dire adieu. -Mais sans témoin, vous comprenez.
— Suffit ! suffit ! dit le gendarme en clignant son œil. Pas un mot de plus. Vous ferez vos adieux tranquillement. Soyez sans inquiétude, allez faire vos préparatifs.
Le marquis sortit aussitôt. Il prit un cheval, courut à Salons et arrêta deux barques, dont il paya les arrhes à l'instant même. L'une de ces barques était pour lui et pour RP* Smith, l'autre pour la chaise de poste qui fut aussi commandée avec les chevaux, luutcela devait être prêt pour trois heures. En fa» saiit ces pi'éparatiis, le cœur du marquis battait vio
lemraent. De l'autre côté du lac étaient les passages du Tyrol, le Salzbourgeois et, enfin, la frontière de la Styrie! Il rentra ensuite dans la ville, fit plusieurs emplettes, écrivit une longue lettre explicative de tout pour M""^ Smith, puis il fut la rejoindre. Amédée lui avait tenu parole, tout le monde était écarté quoiqu'elle fût toujours gardée... Le marquis lui dit quelques mots, car la journée s'avançait, et ce qui leur restait à exécuter était de la plus grande difficulté. La pauvre captive tremblait et pleurait, et le marquis frémissait en regardant la hauteur des fenêtres ! Enfin ils se séparèrent après quelques dernières instructions. La plus importante était d'attacher une ficelle à sa fenêtre, le soir à neuf heures, pour recevoir un paquet et l'échelle de cordes.
Le marquis passa le reste de la journée à faire cette échelle. Il était malhabile. Mais la volonté de réussir fait faire l'impossible. Avant le soir, il avait confectionné une échelle de dix à douze pieds, assez solide pour soutenir la jeune femme fugitive. Malgré tous les soins qu'il prit, cette pensée qu'elle allait se confier à une aussi frêle machine le faisait frissonner.
A neuf heures du soir il se rendit dans une petite ruelle obscure, en face de l'auberge délie due Torre... De là, il vit les deux fenèlres' de la comtesse éclairées. Celle de gauche était celle de la chambre voisine de la sienne et d'où ne sortaient jamais les gendarmes. La sienne s'ouvrit doucement lorsque l'horloge la plus voisine sonna neuf heures et le marquis vit descendre la ficelle. Il s'approcha avec circonspection ; mais il n'était pas nécessaire, la rue était déserte à celte heure de la journée, et puis le temps était menaçant et couvert. Le marquis attacha un
assez gros paquet à la petite corde, qui tout aussitôt remonta, et il regagna son asile du jour. C'était une grange abandonnée, dans laquelle était le cabriolet tout attelé qu'il avait loué pour quarante-huit heures, en donnant des arrhes assez fortes qui devaient être perdues. Cette grange était tout près de la porte par laquelle ils devaient sortir pour aller à Salons. Le marquis se jeta sur la paille pour essayer de dormir, car il prévoyait que, s'il n'était pas fusillé le lendemain matin, il serait bien des jours sans reposer un seul instam.
Le paquet qu'il avait apporté à M""" Smith contenait un habillement complet de jeune garçon, l'échelle de corde, la lettre explicative de tout ce qu'elle avait à faire et un flacon où étaient vingt-cinq gouttes de laudanum. Elles étaient destinées à endormir la femme de chambre si elle ne voulait pas contribuer à la fuite. L'heure indiquée était 07ize heures.
Tout ce que souffrit le marquis pendant le temps qui s'écoula, jusqu'au moment indiqué, ne peut se décrire. C'était de l'angoisse. Il était si facile de surprendre la fugitive! Enfin dix heures et demie sonnèrent, et le marquis se mit en chemin. Il avait un grand manteau militaire, un chapeau à trois cornes et marchait avec grande assurance pour éloigner tout soupçon en étant rencontré à cette heure de la nuit.
En arrivant en face de l'auberge délie due Torre, dans cette petite ruelle qui lui avait déjà servi d'asile, il frémit et crut un moment que tout était découvert. La fenêtre à côté de celle de M"' Smith, cette fenêtre qui était celle des gendarmes, cette fenêtre était ouverte, et nulle lumière ne paraissait. Pourquoi? Était-
ce donc pour le mieux surprendre? Il fut un moment accablé de la pensée d'échouer si près du port. Dans ce moment onze heures sonnaient à toutes les églises de la ville. Lorsque la plus voisine se fit entendre, alors le marquis vit une faible lueur au travers des rideaux blancs de M""" Smith. Sa fenêtre s'ébranla et elle-même parut sur le balcon, habillée en homme. Louise * jeta un paquet au marquis et puis fit descendre une cassette qui renfermait les diamants de M"" Spencer. Tout cela s'exécutait dans un silence profond ; car si les gendarmes n'avaient eu d'autre intention, en laissantleurfenètreouverte,quede n'avoir pas trop chaud, la chose n'en était pas moins inquiétante par ellemême, en leur permettant de bien mieux entendre ce qui se faisait dans la rue et surtout aussi près d'eux. Enfin vint le moment que le marquis redoutait avec raison. 1\P° Smith, après une courte prière, franchit le balcon et, posant ses pieds sur les échelons vacillants de l'échelle, elle commença à descendre. Mais bientôt ce balancement, ce vide au-dessous d'elle, le danger qu'elle courait, tout lui fît une telle impression qu'elle se sentit défaillir et, fermant les yeux en se cramponnant avec force à l'échelle, elle appela doucement le marquis qui était au-dessous d'elle.
— Je me sens mourir, lui dit-elle, je ne puis ni descendre, ni remonter. Je suis perdue !
— Ayez du courage, et cela ira bien ! Voyez comme tout a déjà réussi. Tâchez seulement de descendre
1 Femme de chambre de M"» Smith. Cette fille se condiiiMt d'une manière héroïque après le départ de sa maîtresse. Elle épousa ensuite, comme on le verra, Amédée, le brigadier de gendarmerie.
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encore quelques échelons. Bien! Maintenant n'ayez aucune crainte et jetez-vous en bas. Je vous recevrai. La comtesse hésitait. Des pas se firent entendre dans la rue.
— Noué sommes perdus, s'écria le marquis d'une voix étouffée, si vous ne vous décidez pas à suivre mon conseil.
On approchait. La comtesse, troublée par la crainte de sa chute, troublée par celle d'être découverte, se précipita dans les bras du marquis, qui tomba sur la terre avec elle, mais sans se faire aucun mal, parce qu'il avait été au-devant du fardeau. Tandis que tous deux se relevaient, deux hommes passèrent en chantant de l'autre côté de la rue, sans faire aucune attention aux fugitifs, dont le cœur battait violemment. Ces hommes s'éloignèrent et permirent au marquis et à M*"* Smith de continuer leur chemin. Il était urgent de s'éloigner et ils arrivèrent à la grange.
— Grand Dieu ! s'écria l'infortunée en se laissant tomber sur la paille de la litière, quelle horrible nuit! Oh ! si vous saviez tout!
Et elle paraissait frissonner devant un terrible souvenir.
— Calmez-vous, lui disait le marquis, au nom de vos enfants, de votre mère, de vos sœure. Ne mettez pas maintenant un obstacle à l'exécution d'un projet dont le commencement est déjà si heureux.
M"* Smith pleurait.
— Ah! cette pauvre Louise! Si vous saviez ce qu'elle a fait ! Elle voulait me suivre d'abord. Et puis, quand elle a vu que la chose était impossible, elle m'a dit que du moins elle ne ferait aucune réponse qui piit faire même deviner ma trace et, e pour être
mieux dans la vériié de mon rôle, a-t-elle ajouté, je vais boire en effet ce laudanum. Gela me fera dormir et m'empêchera de dire un seul mot qui puisse être mal traduit pour vous. » Et avant que je pusse l'en l.apécher, poursuivit M°* Smith, elle a avalé tout ce qui était dans votre petite fiole. Cela m'inquiète.
Le marquis la rassura. Mais quand il sut que Louise avait bu le laudanum, une exclamation énergique lui échappa. Depuis leur arrivée dans la grange, il se rappelait qu'il avait oublié l'échelle de cordes à la fenêtre de l'auberge. Son espoir était que Louise irait à la fenêtre et verrait l'échelle avant le point du jour. Mais il n'y fallait plus songer et maintenant le premier passant pouvait donner l'alarme.
— Ah ! nous sommes perdus ! répétait M"* Smith en sanglotant.
— N'ayez aucune crainte, s'écria le marquis.
Et en deux sauts il est hors de la grange et vis-àvis l'auberge délie due Torre. Il regarde. Il n'y a plus rien. Il s'approche. L'échelle a été coupée, elle est par terre au bas de la fenêtre. Louise était retournée sur le balcon pour voir si sa maîtresse était hors de danger et, ayant aperçu l'échelle, elle avait tout compris. Le marquis la jeta dans la ruelle obscure. Il écouta. Tout était calme, tout dormait. On n'entendait que la respiration bruyante d'Amédée et de ses compagnons. Mais les imprécations devaient bientôt succéder en voyant avec quelle adresse leur prisonnière leur était échappée...
De retour à la grange, le marquis trouva M"* Smith plus calme et plus maîtresse d'elle-même. Son émotion avait été provoquée par le danger et le dévouement de tout ce qui l'entourait. Maintenant elle avait mai-
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trîsé ce mouvement et était redevenue elle-même. Ce fut elle qui fit la remarque que trois heures venaient de sonner.
— Si nous partions? dit-elle.
— Sans doute, mais comment faire? Brescia est une ville fermée. Le moyen de sortir avant l'ouverture des portes? Ah! je pense... Oui, c'est cela!
Et, prenant dans le cabriolet un bonnet en drap bleu avec un galon et un gland d'or, il le met sur sa tête, fait monter la comtesse dans le cabriolet et se place à côté d'elle', enveloppé dans son manteau, et, frappant le cheval de louage, le force d'arriver au grand trot à la porte de la ville.
— Eh bien, qu'est-ce donc? s'écrie-t-il en jurant. Comment ! le gardien des portes n'est pas à son poste ! Je le ferai casser !
L'autre arrive à moitié éveillé, avec ses clefs à la main.
— Qu'est-ce donc qu'il y a? demande-t-il tout tremblant.
— Le colonel du troisième, répond d'une grosse voix le marquis... On t'a prévenu hier au soir que j'allais à la campagne ce matin. Je te ferai casser.
— Mon colonel, je vous assure que je ne savais rien.
— Allons, ouvre tes portes et ne bavarde, pas tant.
Le gardien ouvre les trois portes, en ayant grand soin de tenir son bonnet de coton à la main et retourne se coucher, tandis que les fugitifs roulent rapidement vers Salons' .
* On sait qu'elle était en garçon* 33 mai 1806.
Aussitôt qu'ils furent arrivés, ils montèrent sur la barque et se dirigèrent vers Riva. Alors ils respirèrent et purent rendre grâce à Dieu de l'heureux succès de leur tentative.
C'était un beau moment pour communiquer avec la Providence ! Le jour se levait et colorait des premiers feux du matin cette nappe d'eau cristalline qui les renvoyait, brillants comme de précieux joyaux, se jouer sur les belles prairies qui recouvrent de leur herbe épaisse et fleurie les flancs des montagDes voisines. Le lac de Guarda est plus agreste que le lac Majeur et le lac de Como. Mais cette sorte de nature plus sauvage est mieux adaptée à la physionomie de ses environs. C'est une nature primitive, telle qu'on la rêve dans des solitudes inconnues. Et, dans le moment oîi les fugitifs glissaient rapidement sur ses eaux bleuâtres, ils étaient embaumés par les émanations des plantes alpines qui croissent en foule sur ses rives et forment le pâturage parfumé des troupeaux qui couvrent les collines à cette époque de l'année (le 3 mai). C'est un pays différent d'un autre que l'Italie. Il y a dans l'air qu'on respire une abondance de vie, un surcroît d'existence qu'on ignore ailleurs et qu'ailleurs aussi la nature ne communique pas. Ce sont des parfums inconnus et ravissants que votre pied répand autour de vous lorsqu'il presse seulement la terre. Aussi, le thym, le romarin, le serpolet, la menthe, tous ces géraniums odorants, dont plusieurs viennent dans nos serres, se trouvent là dans une prairie entourant une ferme, et ces prairies forment un tapis diapré sous les plus beaux arbres et recouvrent de grands rochers aux arêtes vives et saillantes, dont les couleurs jaunes et brunes tran-
Hè MÉMOIRES DÉ LA DUCHESSE D'ABRANTÉS
chent sur leur verdure et forment partout une ravissante décoration. Le lac de Guarda est un des sites les plus remarquables de ces beaux lieux. Aussi les étrangers vont-ils toujours les visiter. M"* Smith ne le connaissait pas et jouissait avec tout l'enthousiasme de son âme élevée et de son imagination poétique de tout ce qu'elle voyait. Elle avait le bonheur d'avoir une double existence, comme tous ceux dont l'âme est émue devant une belle œuvre de la création. Ils abordèrent à Riva.