‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 3)Chapitre 27 sur 48 · IX. 3«ï · texte numérisé non relu

IX. 3«ï

66t MÉMOIRES

Celui qu'on interrogeait ainsi regarda le questionneur avec une sorte d'étonnement. Leduc poursuivit:

— En vous adressant cette demande, je vous prie d'observer que c'est seulement un serviteur, un ami dévoué de l'empereur qui vous parle et non pas le ministre de la police, qui n'a aucun droit pour vous interroger. Mais je désire être éclairé par vous sur quelques points, et c'est dans l'intérêt de la France, du pays, que je vous entretiens en ce moment. Je désire être bien compris.

M. To... entra sur-le-champ dans la pensée du duc et lui répondit avec une franche assurance :

— Si Votre Excellence m'autorise ainsi à lui dire la vérité, je vais lui parler un langage auquel, tout ministre de la police qu'elle est, peut-être n'est-elle pas habituée. Mais étant interpellé au nom de mon pays, je dois répondre avec loyauté. Que voulez-vous savoir de moi?

— Si l'empereur est toujours aussi aimé dans Paris qu'il l'était au retour de Russie. A cette époque, malgré ses revers, il l'était encore beaucoup. Comment est maintenant l'esprit public dans le commerce?

— Il n'a jamais été bon, dans la banque surtout, comme vous le savez bien, et maintenant il est détestable. Si vous voulez savoir comment l'empereur est aimé dans Paris, je vous dirai, monsieur le duc, que la haine commence à remplacer l'amour et vous savez qu'en pareille matière nous marchons vite \

— Que lui reprochez-vous dans vos assemblées

' Il faut remarquer que M. To... était ennemi de l'empereur. Celte inimitié datait du jour de la première arrestation d'Ouvrard et de l'afiaire de Moreau.

commerciales? Car je sais que vous en avez. Pourquoi le haïr?

— Parce que tout se meurt, que les ateliers sont déserts, les manufactures sans bras, les campagnes sans culture. Enfin nous voulons la paix. Nous la voulons pour exister et lui ne la veut pas !

— Vous vous trompez. Il veut la paix!

M. To... se mit à sourire et dit au duc de Rovigo :

— Ce sont des objets trop graves pour être discutés entre vous et moi dans ce cabinet. Vous aurez toujours raison et moi aussi. La meilleure preuve qu'il veut la paix, c'est de la faire. Pourquoi ne l'avoir pas faite à Prague? Mais, poursuiviMl en voyant que le duc allait prendre la parole, laissons ce sujet. Vous me faites l'honneur de me demander mon opinion, la voici. Je crois, comme tout le monde, que les troupes alliées vont passer le Rhin. Voilà ce que la France doit empêcher. Et elle le peut. En faisant un appel à son honneur, des milliers d'hommes vont se lever en masse, comme en 1792.

— Pardieu, dit le duc de Rovigo en se frottant les mains, vous voyez que le Sénat se conduit bien patriotiquement, il vient d'ordonner une levée de trois cent mille hommes, et...

— Eh! monsieur, s'écria M. To..., que venez-vous me dire là? Est-ce donc à des enfants de dix-sept à dix-huit ans que vous voulez confier la défense de nos frontières républicaines? Car voilà celles que la France veut et doit conserver! Des conscrits, des enfants à peine assez forts pour porter un fusil! Non, monsieur le duc, ces murailles de chair humaine ne peuvent arrêter l'ennemi plus d'un jour. Il passera le ieademaia sur leurs cadavres ei airiveia loul droit

dans Paris pour n'y prendre que des veuves et des orphelins. Mais faites un appel à trois cent mille hommes qui ont fait le coup de mousquet dans les premières guerres de la révolution et qui se sont retirés depuis, soit dans leurs familles, soit dans leur intérieur de garçon. Ces hommes-là sont à peine âgés de quarante ans. Il en est même beaucoup qui n'en ont que trente-cinq. Ils ont toujours le cœur chaud, l'âme fortement trempée et palpitant encore au nom. de patrie et d'invasion étrangère. Faites un appel à cette troupe de vieux soldats, quoiqu'ils soient encore des hommes jeunes. Ils marcheront avec enthousiasme à la rencontre des mêmes ennemis qu'ils ont chassés en 92. Faites jouer : Allons, enfants de la patrie! en tête d'un premier bataillon que je me charge de former, et pardieu, soyez assuré, monsieur le duc, que tous suivront aussitôt.

— Mais c'est la garde nationale dont vous me parlez là.

— Non; c'est d'une armée à envoyer sur les borda du Rhih. Mais, ensuite, quand je vous parlerais d'une garde nationale, pourquoi donc seriez-vous en crainte d'une telle formation?

Le duc de Rovigo ne répondit rfen. Apfès un moment de silence, il reprit :

— Mais ce projet d'un appel aux anciens militaires de 92, comment voulez- vous le faire?

— Tout naturellement. Dire la vérité, comme le fit la Convention. Montrer la patrie en danger. Que l'empereur soit maintenant ce qu'il est sur tous les autres, le plus grand homme de guerre du monde ! Qu'il soit notre chef, nous le suivrons avec joie, avec

bonheur! Mais qu'il nous donne des garanties. Sans garanties, personne ne marchera.

Le duc de Rovigo aimait non seulement l'empereur, mais il le comprenait. Alors il prenait de la colère lorsqu'on lui disait que Napoléon ne feisait la guerre que pour prendre des provinces. La quantité de gens qui le prenaient ainsi pour l'ogre du petit Poucet est grande néanmoins et n'en est pas moins ridicule.

— Ehf que diable voulez- vous donc de l'empereur, monsieur? s'écria Savary.

— Ce n'est pas moi qui ai la prétention de parler dans cette circonstance, dit M. To... Mais connaissant la façon de penser de tous mes amis, je parle en leur nom et je dis, par exemple, que, si nous marchions contre l'ennemi, il laudrait que l'empereur fit une proclamation dans laquelle il délierait les Français du serment de fidélité le jour où il leur ferait passer le Rhin. A cette condition, monsieur le duc, je me fais fort de vous amener, d'ici à huit jours, le plus beau régiment que vous ayez jamais vu et composé de gens dont le cœur est tout à la gloire du pays. Au reste le duc d'Otrante peut vous dire, monsieur le duc, ce que je puis faire dans ce genre-là.

Le fait remonte à 1809. Je n'en ai pas parlé alors, parce que l'enchaînement des événements ne m'y a pas conduit. Voici ce qui était arrivé.

Le duc d'Otrante était alors ministre de la police. Il envoie un jour chercher M, To... et lui dit :

— Il faut que nous organisions une garde nationale. Je crois que cette mesure est nécessaire. Voulez-vous m'aider?

% TOtM savait |e moyen (Je conclure um pareille

affaire en aussi peu de temps qu'il était possible de le faire. Mais son état d'hostilité avec l'empereur le mettait dans une position dont lui-même comprenait la difficulté. Il le dit à Fouché, qui le comprit aussi, mais qui n'en insista pas moins sur la nécessité défaire ce quHl appelait la sauvegarde de la France. C'était en 1809. Les affaires d'Espagne étaient dans leur plus grande vigueur et l'Allemagne était couverte de nos bataillons. La France était donc dégarnie de troupes armées, et si l'Angleterre avait pu faire un débarquement ainsi qu'elle l'avait projeté par le plan proposé par le vicomte d'Aché au comité de Londres, je ne sais trop ce que la France serait devenue au lieu où le foyer de la révolte aurait éclaté.

Enfin, M. To... se chargea de l'organisation en s'adjoignant plusieurs personnes de ses amis, et tous aussi chauds que lui dans la volonté de défendre la terre de la patrie. C'était un lundi que cette conversation avait lieu. Le samedi matin, c'est-à-dire cinq jours après, le ministre allait sortir de chez lui, lorsqu'on lui annonça l'état-major des chevau-le'gers.

— Hein! quoi? l'état-major des chevau-légers? Eh ! qu'est-ce qu'il me veut? Je ne suis pas ministre de la guerre, moi.

L'huissier de la chambre s'en fut dire que le ministre ne voulait pas recevoir V état-îïiajor des chevaulégers.

— Remettez-lui cette carte, dit l'un des officiers. Ils étaient tous revêtus d'un uniforme bleu avec

les parements cramoisis et les épaulettes et boutons d'argent.

Quand Fouché vit sur la carte le nom deM.To..., il crut rêver.

— Faites entrer! s'écria-t-il.

— Comment, c'est vous? dit-il à M. To..., c'est vraiment vous ?

— Oui, sans doute. Et ces messieurs doivent partager les compliments que vous voulez bien me faire.

Ces messieurs étaient: MM. Bregy de Girardin, Mallet (le banquier), Rougemont, Baucher, etc.

Ce fut ainsi qu'une première garde nationale fut formée (en 1809). Mais, soit que l'empereur eût conservé le souvenir du peu de secours que la Cour avait reçu de la garde nationale dans les premiers orages de la révolution, il avait une sorte de tendance à la voir plutôt en mal et il avait de la peine à savoir la population de Paris armée. Toujours est-il que cette garde nationale de 1809 ne dura que trois mois tout au plus. Elle fut dissoute et plusieurs personnes dans la société de Paris ont même ignoré qu'elle avait existé.

M. To... avait donc raison lorsqu'il disait au duc de Rovigo que Fouché pouvait rendre bon compte de ce qu'il savait faire en fait de promptitude. Toutefois, ce n'était pas de cette manière que Savary voulait, à ce qu'il paraît, l'utiliser. Ils se séparèrent après une longue conversation, qui ne fut résultat que pour le duc de Rovigo en ce qu'il lui fut révélé, dans cet entretien, des vérités que ses agents n'osaient jamais laisser parvenir jusqu'à lui.

Les nouvelles les plus désastreuses arrivaient chaque jour de l'Allemagne et de l'Espagne. La société était morte. On se voyait, on se parlait en tremblant. Mon grand deuil m'empêchait de voir du monde. Mais dans le petit cercle d'amis que je m'étais ré-

^ «ÉHÛIRES

serve, je voyais assej de personnes instruites des affaires courantes, pour être au fait de tout ce qui se passait. La violence du coup qui m'avait frappée était si terrible que j'étais insouciante sur les événements qui se préparaient, Cependant j'avais mes enfants qui devaient un jour souffrir de leur désastre ou jouir de leur gloire, et toujours mon pauvre cœur devait être brisé par le fait ou relativement. U me restait encore d'ailleurs un immense intérêt en Allemagne. M. de Narbonne était à Torgau. Après la reprise des hostilités, il lui était arrivé ce que lui-même avait prédit. H avait été dans la disgrâce apparente de Napoléon. Je dis apparente, parce qu'il est impossible que dans son âme il put accuser un innocent. J'ai parlé de mon attachement pour M. de Narbonne. Il était celui d'une fille pour son père. Mes inquiétudes sur lui étaient donc très vives. Je devais toujours souf-» frir soit par moi, soit par mes amis.

Bientôt les nouvelles les plus sinistres circulèrent dans Paris. La Valette, qui n'avait pas cessé d'être pour moi le meilleur des amis, venait souvent me donner des nouvelles. Il savait que, maintenant que Duroc et Bçssières n'existaient plus, j'avais moins de facilité d'avoir des nouvelles de Tarmée. Celles du Moniteur n'étaient pas vraies et il était difficile de savoir à quoi s'en tenir pour former quelque plan. Un jour La Valette me fit demander à déjeuner. Il était dix heures. Je fus frappé de son changement.

— Mon Dieu, me dit-il en entrant, que Junot est heureux de ne plus exister ! Nous sommes perdus I L'empereur est complètement écrasé !

Quels que fussent mes motifs de refroidissement contre Napol<k)n, U)ut cédait en ce moment à cette

parole : « Il est malheureux ! » Je me mettais â la place de Junot et je me disais que, dans un semblable instant, Junot aurait donné sa vie pour assurer celle son ami, de celui qu'il regardait comme Dieu même. Je fus donc frappée au cœur.

— Oui, poursuivit La Valette, vous saurez demain avec tout Paris — caril faut bien qu'on le sache — tous les désastres de la bataille de Leipzig. L'empereur a fait une grande perte ainsi que l'armée, et surtout la Pologne. Le prince Joseph Poniatowski est mort.

--rr. Ah ! mon Dieu ! m'écriai-je.

Et tout aussitôt je me rappelai une soirée tout entière passée avec lui et M. de Narbonne aux Champs- Elysées, peu de temps avant le départ du comte Louis. J'étais dans mon landau et je revenais du bois de Boulogne, lorsque je les rencontrai. Il commençait à faire sombre. Cependant le prince Joseph avait reconnu ma livrée. Us étaient tous deux venus auprès de ma voiture et m'avaient presque forcée à descendre. Je descendis et appuyée sur leurs deux bras, je me promenai très longtemps, ra'asseyant par intervalles, puis reprenant notre marche. Nous quittâmes la route ordinaire de la promenade, et nous fûmes le long des jardins^ du faubourg Saint-Honoré. Les lilas étaient déjà en fleurs dans cette partie de Paris. Ils pendaient en belles grappes, ainsi que les ébéniers, dans ces beaux massifs du jardin de l'Élysée-Napoléon et de tous les autres jardins qui l'entourent. L'air était em-

> A cette époque, les plus soignés étaient t d'abord l'Élysée- Napoléon, le jardin de la princesse Pauline, aujourd'hui l'hôtel de l'ambassadour d'Angleterre, puis celui de l'hôtel Marbceuf, donné au maréchal Suchet par Joseph, et celui du général Sébastiani.

baume et la nuit si belle que nous restâmes fort tard, voulant prolonger un moment de bonheur dans un temps où ils étaient si rares !

C'était un aimable et excellent homme que le prince Poniatowski. Il avait une de ces figures qu'on aime d'abord, parce qu'elles répondent à toutes les sympathies bienveillantes de l'âme. Il était beau. On ne le remarquait pas, à moins qu'on ne voulût l'aimer d'amour. Mais il avait tant de qualités charmantes, qu'il attachait fortement par le seul attrait d'une sincère amitié. Le comte Louis lui était fort dévoué et ce fut de lui que j'appris tout ce qu'il révélait de bon et de loyal. Ce fut un malheur pour l'empereur, mais bien aussi pour la Pologne, que Napoléon ne lui ait pas remis la couronne sur la tête. Mais laissons cette faute ! On en a tant parlé que maintenant il y aurait vraiment déraison d'en parler encore.

Alors il était seulement venu à Paris passer quelques jours pour voir sa sœur et son fils, et quelques amis auxquels il était fort attaché \ Mais la tristesse la plusamère se faisait sentir dans toutes paroles. Il voulait cacher des pressentiments qui le dominaient, et moi-même j'en fus pénétrée.

Il me raconta, dans cette soirée très remarquable dans mes souvenirs, comment il avait supplié l'empereur de ne pas attendre le froid.

— Hélas ! me disait-il, je crains qu'un mot de moi

' Sa sœur est la princesse d'Iesckewitz, une bonne, spirituelle et très supérieure personne. Les gens qui ne jugent les autres, comme le faisait alors la princesse do T. ., que par la façon de faire la révérence, trouvaient que la princesse polonaise ne valait pas la princesse française. Qnàm à moi, je dis tout le çontrîjjre.

n'ait été d'un effet bien funeste dans cette étrange série de désastres remarquables surtout par leur facilité à être prévenus et conjurés ! J'étais auprès de l'empereur, et je lui parlais avec une telle conviction qu'il me semble que je devais être persuasif. Mais l'empereur ne paraissait pas ému.

« — Pourquoi retiendrait-on Lauriston si longtemps, me dit-il enfin, si l'empereur Alexandre ne voulait pas me répondre selon mon désir ? Mais pour cela il lui faut faire plier d'autres volontés que la sienne. Il n'est pas le maître chez lui autant que je le suis en France, moi, tout souverain absolu qu'il est...

« — Ah ! sire, s'écria le prince Poniatowski, il vous joue !

— A peine eus-je prononcé ce mot, me dit le prince Joseph, que je fus effrayé de son effet. Il marcha vers moi. De sa petite main il serra la mienne avec une violence presque convulsive et ne put parler pendant quelque temps, car son gosier était évidemment contracté. Enfin il sourit — mais quel sourire, mon Dieu ! — et me dit :

« — Prince Poniatowski, soyez certain que l'empereur Alexandre ne se joue pas de moi ! Il en connaît trop le danger.

— Et cependant, poursuivit le prince Joseph, l'événement a prouvé que j'avais eu le malheur d'avoir raison. Je me rappellerai toute ma vie l'expression déchirante et terrible qu'eut l'empereur lorsque, quelques jours plus tard, il vint de luimême auprès de moi et me dit en me serrant la main:

« — Prince Poniatowski, vous avez eu cruelle-' ment raison, »

Puisque je suis revenue à reparler de la Russie et de l'époque de 1812, voici un fait bien curieux pour l'histoire, quoique son résultat n'ait pas eu l'immense conséquence qu'il devait amener.

On sait que l'empereur Alexandre était à Wilna à recevoir des fêtes, lorsque la nouvelle de l'entrée de l'armée française sur le territoire russe lui fut annoncée, Mais les détails de ce jour sont d'ailleurs peu connus.

L'empereur Alexandre était à Wilna, chez le général Benningsen, dont il venait de tenir la fille sur les fonts de baptême. Il lui avait donné comme cadeau de parrain une maison de campagne nommé Zakret, située fort près de Wilna, et dans laquelle Benningsen voulut donner une fête à l'empereur et à tout l'état-major général de l'armée qui se trouvait rassemblé alors à Wilna. Mais, la maison étant trop petite, >P' Benningsen voulut faire construire un pavillon en planches dans le jardin où devait se donner la fête impériale. Elle fît demander le meilleur architecte de Wilna et on lui indiqua M. Schultx,, comme le plus habile, non seulement de la ville, mais de la province. M"^ Benningsen lui expliqua ce qu'elle voulait et elle lui dit pourquoi elle désirait que le local fût digne de la fête qui devait s'y donner.

M. Schultz était Lithuanien. C'étaitun de ces hommes à passions profondes et, comme presque tous les Polonais, au cœur généreux, susceptible des actions les plus grandes aussitôt que la voix de la patrie se faisait entendre. Il avait pour les Russes cette vieille haine qui fermente dans le sang polonais depuis tant de générations et qui se transmet enfin à la dernière, avec une soif de se satisfaire que la mort de l'ennemi cjétesté peut seule assouvir. En recevant le message

DE LA DUCHESSE D^ABRANTÈS blé

de M"' Benningseti, il voulut refuser. Mais un sentiment vague le fît ensuite accepter A mesure qu'elle lui parlait, il Técoutait avec une attention qui aurait dû être remarquée par M""" Beningsen. Il sourit en recevant l'ordre de tenir tout prêt dans un temps fixé! I C'était à quatre jours de là. Il promit d'être exact. En effet, ainsi qu'il l'avait dit, le pavillon fut non seulement construit, mais magnifiquement décoré. Il y avait quelque chose de fantastique dans la manière presque subite dont ce pavillon s'était trouvé achevé. M™* Benningsen, charmée de l'exactitude de M. Schultz» l'en remercia avec une chaleur qui le faisait sourire, mais d'un sourire où il n'y avait rien de joyeux, ni de bienveillant.

On fut voir le pavillon dans lequel travaillaient encore quelques ouvriers plusieurs heures avant le bal. Enfin, tout fut terminé, et chacun se retira pour se disposer pour la fête. Tout à coup un bruit affreux se fait entendre. C'était le pavillon qui venait de crouler! Le calcul de l'architecte patriote avait été mal fait. Il s'était écroulé trop tôt ! Il ne devait tomber que quelques heures plus tard. En croulant il écrasait à la fois toute la famille impériale et tous les généraux de l'armée russe qui se trouvaient en ce moment à Wilna ! En apprenant l'effet prématuré de son dessein, Schultz fut se jeter dans la petite rivière d« Wilna, oii il se Doya.

Cet événement, qui est peu connu parmi nous, est cependant d'une immense importance. Il fait voir comme cette nation polonaise possède encore de grands courages. Ce Schultz était presque sûr d'être livré au plus affreux supplice. Eh bien, il n'avait pas fui ! il avait voulu jouir de sa vengeance ! Je ne puis assez

admirer un tel caractère. Il y a de la beauté antique dans un homme comme Schultz. En apprenant que sa vengeance était manquée, que toute cette lignée sou veraine qu'il abhorre existera non seulement pour persécuter encore ses frères, mais pour lui demander à lui son sang et sa vie, il voulut leur ôter la joie de se venger, et sa mort elle-même est encore un beau trait.

On parla peu en Russie de cette aventure et, le même jour, la fête eut lieu dans ce même pavillon oîi devait errer l'ombre du courageux architecte ! Cent ouvriers enlevèrent les poutres brisées et les planches en éclats. Le temps était beau. On mit des lampions, des candélabres, des guirlandes de feuillage, et l'on dansa sur ce même plancher qui devait être rougi du sang de toute la famille impériale. Qui peut dire quelle différence une telle catastrophe pouvait apporter dans les événements de la campagne ? Comment la guerre se serait-elle soutenue ? L'impératrice déjà souffrante, n'aurait pas pu conduire les affaires, ni même gouverner dignement. Les trois grands -ducs étaient avec leur frère' , mais, en admettant que les deux plus jeunes n'y fussent pas, que pouvaient deux enfants, dépourvus de tous conseils et de tous secours militaires, puisque l'élite des officiers généraux et des officiers d'état-major aurait péri à Wilna, si le plan de Schultz avait réussi? Mais, bien loin de là! La retraite de Moscou s'était faite . Les ossements de nos braves soldats blanchissaient dans les steppes solitaires et

' Je ne suis pas sûre, cepj.i laai, i^uo les deux gi-ands-ducs Micliel et Nicolas fussent à l'uiméo à celle époque. Je le crois sans ea âlre cerUiue.

glacées de la Russie. Nous étions abandonnés par nos alliés et la bataille de Leipsick achevait de nous écraser.

La relation véritable que m'en fit La Valette était terrible pour un cœur français! On a cherché, dans les journaux, à atténuer autant que possible les malheurs de cette journée funeste et, à celte époque, jamais la vérité ne nous parvenait.

Les hostilités avaient recommencé, le 28 septembre, par un mouvement combiné des trois armées des alliés dans la direction de Leipsig. L'empereur battit d'abord Bliicher et le força à la retraite sur la Saale. Il avait alors une pensée, qui était de renouveler, sur cette ligne de l'Elbe, la gloire de Frédéric dans ses guerres avec l'Autriche. C'est une chose bien étrange que, dans une pareille position, Napoléon pût s'occuper de pareilles misères! L'important pour lui était la fidélité de la Bavière et du Wurtemberg, et ces deux alliés le quittaient. Il apprit à Duben, du roi de Wurtemberg luif même, la défection de la Bavière en même temps (jue la sienne ! Maintenant le malheur lui montrait sa fidélité, comme la fortune l'avait fait si longtemps.

L'empereur entra à Leipsig le 13 octobre. Là étaient tout le matériel de l'armée, toutes les réserves. Et ce matériel et ces réserves étaient une preuve effrayante du malheur de la France. Il ne nous restait que six cents pièces de canon et les alliés en avaient plus de mille! L'empereur n'allait présenter à l'ennemi que cent soixante raille hommes et on peut lui en opposer trois cent cinquante mille! Cependant il a en Allemagne même plus de cent quarante, mille hommes avec lesquels il pouvait faire la loi à ses ennemis. S'il avait retiré la garnison de Danzig, forte de trente millo

SW MÉMOïREê

hommes, tous vieux soldats, vingtKîinq mUfe à Mag« debourg, quinze mille à Dresde» avec le maféchai Saint-Cyr, près de quarante mille avec le maréchal Davout, dans Hambourg. Tout 06 que notre ai'mée a conservé de vieux soldats, de bonnes troupes, est enfermé derrière des murailles et Najjoléon, comme atteint de vertige, attend trois^ cent cinquante mille hommes devant Leipsick avec une faible armée découragée, qui en compte à peine cent quarante mille ! Il a seulement six cents pièces de canon, les alliés en ont plus de mille ! A leur tour ils vont gagner des bataille» avec des canons.

Lorsque Junot revint en France, après la campagne du Portugal, on sait que l'empereur le tint longtemps en disgrâce, parce qu'avec lui il fallait toujours vaincre. Je vins une fois lui demander une faveur pour Junot, qui était alors au siège de Saragosse. L'empereur était ëemauvaisehumeur et j'en souffris, quoique ne pouvant pien répondre, parce qu'il attaquait sa conduite militaire en Portugal. Un de ses grands griefs était surtout la faute commise par Junot de n'avoir pas réuni toutes ses forces et d'avoir laissé un seul homme dans les places d'Elvas, d'Estremos, etc., etc.

— Qui a jamais vu, disait-il, laisser des troupes, qui devaient lui être si nécessaires, enfermées entre quatre murailles, lorsqu'on attend un ennemi plus fort que soi ?

Ce même reproche fut adressé à Junot par l'empereur, lorsqu'à Valladolid il parla au général ThiébaulL Mahitenant,si Ton pouvait faire une remarque, on dirait que le tort est bien autre à Napoléon^ car il était te maître. Il pouvait faire ce qu'il voiH^ait, tandis que Junot avait reçu de lui-aaéme, de lempe-

reur, l'ordre d'occuper ces places fortes et le contreordre ne lui en était pas parvenu.

— Il le fallait deviner ! me dit l'empereur.

Le lendemain de son arrivée à Leipzig, Napoléon livra un combat devant un village nommé Wachau et fut victorieux. Hélas ! ces faveurs passagères de la fortune étaient autant d'amorces funestes pour lui. Sa destinée était fixée par le malheur maintenant! Ce même jour du combat de Wachau, il eut un souvenir bien douloureux des temps de gloire passés! Le comte de Meerfeld, qui avait été l'un des négociateurs du fameux traité de Carapo-Formio, fut pris à Wachau ! L'empereur fut, à ce que m'ont dit plusieurs personnes qui en furent témoins, très frappé de cet événement. Il renvoya M. de Meerfeld aussitôt qu'il lui eut donné la mission d'aller porter des paroles de paix aux souverains alliés. Il acceptait une des propositions de Dresde, d'abandonner l'Allemagne jusqu'au Rhin. Mais il était trop tard. Ils refusèrent l'armistice proposé. L'empereur accepta le combat.

Cependant tout ce qui entourait l'empereur était consterné. Le maréchal Marmont, le général Lauriston, le général Bertrand, le prince de Neufchâtel, le duc de Bassano^ l'étaient par attachement, les autres par attachement, peut-être, mais pour euxmêmes. Toujours est-il que plusieurs des généraux en chef, après s'être longtemps consultés ensemble, turent d'avis d'appeler Berthier et M. Daru au conseil qu'ils tinrent. Ou discuta longtemps et, en résumé, les avis se trouvèrent les mêmes, c'estrà-dire qu'on fut

^ Le duc de Bassano a toujours été avec l'empereur dans presque toutes les batailles ^'il a livrées.

d'accord sur un point, c'est que Napoléon devait tout faire pour éviter le combat. Après une assez longue conférence, M. le comte Daru et le prince de Neufchâtel se rendirent chez l'empereur et lui demandèrent une audience. L'air solennel deBerthier, surtout, frappa Napoléon et il demanda de lui-même à ces messieurs ce qu'ils avaient à lui dire.

Berthier commença d'abord et lui représenta le désavantage immense qu'il avait pour livrer bataille avec une infériorité de troupes aussi forte. Il lui dit qu'une vérité devait lui être dévoilée, c'est que les généraux commandant les corps d'armée étaient euxmêmes si découragés qu'ils ne pouvaient ranimer le courage du soldat. Enfin il termina son tableau en lui présentant la chance terrible d'une bataille perdue, ouvrant aux ennemis la route de Paris.

Encouragé par le silence de l'empereur, qui paraissait écouter Berthier avec une extrême attention, M. Daru s'avança et prit la parole à son tour. Il remontra à l'empereur que rien n'était assuré, l'armée n'avait pas d'ambulance, pas d'hôpitaux sur ses derrières, tout ce qui, jusqu'alors, avait été un des moyens de victoire de Napoléon, parce que le soldat, sachant qu'il aura un bon lit, des soins, des secours, s'il est blessé ou malade, va au feu avec une plus tranquille assurance.

— Ces moyens, dit le comte Daru, Votre Majesté sait sans doute qu'il n'y a pas de ma faute s'ils ne sont pas autour de nous. Mais enfin il n'en est pas moins vrai qu'ils manquent entièrement. Il faudrait donc qu'elle prît un parti pénible, sans doute, mais <le la dernière urgence dans la circonstance présente.

Lorsque le comte Daru eut cessé de parler, Napoléon

le regarda avec une expression toute bizarre. Puis il regarda ensuite fort longtemps le prince de Neufchàtel. Enfin il leur dit:

— Avez-vous encore quelque chose à ajouter? Ils s'inclinèrent sans répondre.

— Eh bien, je vais donc vous répondre à tous deux\ Berthier, vous savez que votre opinion sur une pareille question n'entrera pas pour un fétu de paille dans ma détermination. Vous pouviez donc vous épargner la peine de parler. Pour vous, monsieur le comte Daru, vous êtes homme de plume et non d'épée, vous êtes inhabile à juger une pareille affaire. Quant à ceux qui vous ont envoyés, qu'ils obéissent ! Voilà ma réponse.

Et il les congédia aussitôt.

Le lendemain la bataille de Leipzig fut donnée.

Oh ! qui ne pleurerait pas sur de tels revers ! Oh ! qui ne voudrait les racheter de son sang ! Napoléon m'avait fait bien du mal, peu de jours avant ceux de son infortune, eh bien, son malheur avait déjà effacé tout ressentiment ! J'aurais voulu lui épargner les angoisses qu'il dut ressentir, le jour de cette bataille de Leipzig, lorsque voyant ses soldats foudroyés par une artillerie formidable, il apprit qu'elle ne l'était autant que parce que le quart de son armée venait de passer à l'ennemi et pointait sur des frères d'armes les canons qu'ils servaient ensemble une heure avant! Dans cet instant, Napoléon dut souffrir une torture

ï II y avait une troisième personne. Il m'est impossible de me rappeler son nom. Quant aux mots désagréables dits par l'empereur, je n'en suis pas comptable. Le fait est qu'ils ont été dits.

cruelle ! C'était la première de sa vie. C'est ainsi que l'on peut dire que la bataille de Leipzig fut gagnée et perdue par notre armée. Le centre ^ et la droite furent victorieux. La gauche fut abandonnée par les Saxons et livrée à l'ennemi. Cette bataille de Leipzig, loin d'être une défaite, est au contraire un des plus beaux faits d'armes, peut-être, de l'empereur. Du moins cette journée est-elle aussi honorable pour lui que honteuse pour ceux qui l'ont si bassement trahi, et j'ajouterai, pour ceux qui ont si bassement acheté les traîtres, tout commandait la retraite. Elle se fit d'abord dans l'ordre le plus parfait, et commença la nuit. Avant le jour les ponts étaient passés. La retraite avait lieu sans désordre, lorsqu'un événement, qui n'est pas encore éclairci, mais que la Providence aura la justice de faire connaître un jour, répandit la terreur dans les rangs de l'armée, La haine, toujours active pour ajouter au malheur, n'a pas craint de répandre la plus infâme calomnie sur l'empereur, relativement à cet événement. C'est le pont que le sous-officier fît sauter sur VElster. Cet homme, soit qu'il ne soit coupable que de sottise et de peu de jugement, ce qui est le plus probable, soit qu'enfin il soit un traître, est seul l'auteur du malheur qui perdit le reste de notre armée.

* Le centre était commandé par l'empereur en personne et la droite par le roi de Nap^ca. Pendant sept heures, ils résistèrent, avec neuf mille cinq cents hommes, à plus de cent soixante-flix raille... Le prince de Suède accabla le maréchal Ney, à a gauche, qui dut se défendre avec quatorze raille hommes, contre plus de cent cinquante raille... Coraraent chaque rang d'hommes que son canon abattait ne lui blessait-il pas le cœur, à cet homme qui fut Français?

DE LA DUCHESSE D'ABRANTÊS f>81

Chargé de faire sauter le pont sur l'Elster, cet homme, trompé, dit-il, par la vue de quelques cosaques qui s'étaient avancés, selon leur usage et avaient franchi le fleuve, fit sauter le pont tandis qu'il y avait encore dix mille hommes qui défendaient les barrières des faubourgs pour donner le temps à la réserve et aux parcs d'artillerie de passer, croyant que l'ennemi était déjà le maître de la ville. Cet événement terrible, qui séparait ce qui était déjà passé, de toute la réserve, fut un coup funeste pour l'armée française. Eh bien, ce fut cet événement que la haine calomnieuse ne craignit pas d'attribuer à l'empereur \ lorsque l'arrière-garde, n'ayant plus de retraite, demeurait prisonnière ! Alors on vit un affreux spectacle ! Avec la même fureur, qui la veille les conduisait à l'ennemi, nos soldats se précipitaient par les issues occidentales de la plaine pour atteindre les différents passages des bras du fleuve dont est coupée la route de France. Des bataillons entiers furent faits prisonniers, d'autres furent engloutis dans les eaux. Le maréchal Macdonald passa le fleuve à la nage. C'est alors que périt le héros de la Pologne, celui qui était aussi l'honneur de nos aigles. Blessé dans une charge qu'il venait de faire, dans les rues même de la ville, à la tète de ses lanciers polonais, Poniatowski arriva, déjà faible et

* Cette accusation stupide a trouvé un écho retentissant à cette époque. On alla même jusqu'à accuser un aide de camp de l'empereur d'avoir porté l'ordre. C'était M. de F... et il reçut depuis le surnom de marquis de Brûle-pont. Mais le fait réel, c'est que le sous-officier fut un traître ou un sot. L'empereur n'avait rien à gagner et tout à perdre par les suites de ce désastre. Le choix du bon sens est bientôt fait, mais la haina raisonne-t-elle ?

tout sanglant, sur le bord de l'Elster pour protéger encore la retraite de ceux qui le nommeront toujours leur frère. Mais tout moyen était enlevé ! Il s'élança dans le fleuve. Ce fut là qu'il fut achevé!...

Les détails de cette journée sont atroces de barbarie !

Un trait admirable de la vie de l'empereur \ ce fut la visite qu'il fît au roi de Saxe, en traversant Leipzig. Le vieux souverain était sous le poids d'une douleur profonde de la trahison de ses troupes. Il en avait la honte, malgré sa loyauté ! Napoléon le connaissait trop pour lui attribuer l'odieux d'une telle infamie. Il le consola par de douces paroles, et ramena la paix dans l'âme profondément ulcérée du Nestor de l'Allemagne. Mais cette marque d'intérêt, que le vieux prince se réjouissait d'avoir reçue, fut pour lui comme i'arrét d'un jugement. On l'abreuva d'outrages ! On eut l'indigne impudeur de le punir comme traître, parce qu'il n'avait pas trahi ! L'infortuné vieillard, emmené prisonnier, comme un gage de leur ovation inespérée par les souverains alliés, fut jugé, condamné, comme un criminell'eùtété, à perdre la moitié de ses Etats ! Et la sentence fut exécutée ! Le prince royal de Suède fut le plus sévère, dans ce conseil de rois qui en condamnaient un autre, dans cette troupe d'insensés qui commençaient dès lors à frapper indistinctement sur les têtes couronnées, comme si l'exemple n'était pas dangereux à suivre. Ils voient aujourd'hui quel progrès en a été le résultat I

> Napoléon avait uae grande générosité dans l'àrae. Certes cette démarche le prouve assez par elle-même. Si la politique n'avait pas absorbé ses facultés, il aurait été bon et même sensible dans ses relations...

Maintenant, en parlant d'abolir les rois, il n'est plus question de prison ou de déposition ! C'est la mort qu'on leur promet. Et pourquoi ? Parce qu'ils ont montré que l'oint du Seigneur n'était pas sacré pour eux ! Parce qu'ils ont donné un funeste exemple à suivre pour la violation de la propriété, en dépouillant le roi de Saxe, et un autre plus terrible encore, en exilant Napoléon sur le roc de Sainte-Hélène ^ Le jour d'une vengeance terrible n'est pas éloigné peutêtre, et Napoléon sera vengé au delà de ses vœux, car jamais il n'en fit pour le désordre, et le tocsin qui sonnera appellera les peuples à la révolte pour obtenir leur liberté. C'est alors que les rois détrônés, peut-être sans asile, se rappelleront Longwood et Hudson-Lowe, et qu'ils diront :

— Il est une justice divine !

^ On peut y ajouter la mort de Murât. Il avait été dans le collège des rois de l'Europe. Il avait été appelé frère par ceuxlà même qui le condaïuaèrent! C'est hooteux autant qu'infâme de cruauté.

Page 1