IX. 3îi
tous ceux qui m'entouraient et dont la bizarre impo^ tance mérite d'être signalée.
C'était le 23 juillet. Dans la nuit du 22 au 23. Je sommeillais péniblement comme on dort dans un sommeil fiévreux, lorsque je fus saisie par une sensation tout à fait inconnue et douloureuse en même temps. Je m'éveille, et je vois distinctement, auprès de mon lit, Junot, vêtu du même habit gris foncé qu'il portait le jour de son départ pour l'Illyrie et me regardant avec une expression douce et mélancolique. Je poussai un cri perçant qui réveilla Blanche \ et M"" Thomières, qui, tout aussitôt, s'élança hors de son lit et vint à moi. On me demanda ce que j'avais. Hélas!... je voyais toujours cette apparition effrayante, car le visage de Junot était pâle et profondément triste. Il semblait déjà que nous fussions séparés ici-bas ! Mais le plus terrifiant pour moi, c'était de voir l'apparition marcher légèrement autour de mon lit. Et pourtant, mon Dieu, l'une de ses jambes était cassée ! ! Enfin, je voyais par une révélation intime l'état dans lequel était Junot. Et cependant aucune nouvelle ne m'était encore parvenue et ne pouvait l'être puisque l'événement arrivait en ce moment ! Et plus tard mon frère, espérant qu'il aurait de meilleurs rapports à me faire, hésitait à me faire part de la terrible vérité. Il savait oc que je redoutais ! Et ce qu'il avait trouvé était icllement au delà qu'il craignait pour ma vie dans la position où j'étais.
— Éclairez ma chambre, m'écriai-je dans un effroi
* Ma première femme de chambre. C'était la perfection de« femmes de chambre et la plus digne, la plus excellente de* femmes sous tous les rapports possibles. Elle vit toujours.
t)E LA DUCHESSE b'ABRANTÉS
VJi
toujours croissant, donnez beaucoup d'air, beaacoup de lumière surtout.
El je suivais de l'œil l'apparition toujours visible, qui tantôt s'approchait de moi, tantôt se retirait dans un coin obscur de la chambre, en me faisant signe d'aller à elle! Cette vue me mettait au cœur une glace qui me faisait croire que j'allais mourir. Alors il s'échappait de ma poitrine un cri sourd et prolongé qui semblait un appel à la mort! Ce ne fut que vers le matin que l'apparition s'effaça par degrés et devint comme un nuage presque indistinct. Je n'explique pas ce phénomène, je le raconte tel qu'il est.
Lorsque, le 30 juillet, Albert, de retour à Sécheron, raconta à M"° Thomières les accidents terribles qui avaient précédé la mort du duc, elle ne put retenir un cri d'étonnement et lui dit à son tour ce qui était arrivé dans la nuit du 22 au 23, époque où l'infortuné se releva de son lit et marcha une seconde fois sur sa jambe briséeM...
* Les détails les plus absurdes ont été insérés dans différentes biographies. Toutes sont également fautives. II y en a qui ne disent même pas le véritable lieu de naissance de Junol. La Biographie universelle, surtout, est bien ridiculement faite. Il y a des erreurs continuelles. Elle dit d'abord que les parents de Junot étaient des cultivateurs de Bussy et qu'ils lui avaient donné une éducation médiocre. Cela est faux de tous points. Quoique la profession de cultivateur soit fort honorable, les parents de Junot ne l'étaient pas; ils vivaient dans un bien de patrimoine*, venant de ma belle-mère. Les deux oncles de Junot étaient, l'un premier chanoine de la cathédrale d'Évreux, avan la révolution, et l'autre, médecin du comte d'Artois. Quani à Junot, il eut au contraire une excellente éducation, qu'il leçut a
* Ce bien valait alor* soixante uiille francs aC aoe L4iau-pox'e oo !• telsait pas mdme valoir entièremeot lui-iuàma.
Cette circonstance a longtemps produit sut* moi nn effet que je ne puis exprimer. Il y avait de la ter-
Chàtillon-sur-Seine, où il fut élevé dans le môme collège que le duc de Raguse. Et c'est même de celte époque que date leur amitié. Il était destiné à la profession d'avocat et il faisait son droit à Chalon-sur-Saône lorsque le tambour retentit en France, en 1791. Junol prit alors l'uniforme et fut d'abord officier de la garde nationale. Ce fut alors qu'il fut assez heureux pour être utile à M"» de Brionne et qu'elle lui donna son portrait en reconnaissance de son extrême politesse envers elle. Il partit eosuite dans le second et non pas dans le premier bataillon de la Côte-d'Or, Il fut d'abord à Longwy, puis au siège de Toulon, où il fut remarqué per Napoléon comme sergent de grenadiers, et non comme lieutenant, ainsi que le dit la Biographie. Le fait de la bombe est pourtant assez connu, même des étrangers, pour qu'un Français ne l'ignore pas. Voilà ce qui a fait sa première réputation, ainsi que de beaux traits de courage dans la campagne d'Italie, et non pas des querelles particulières, comme le dit M. Michaud jeune. Il fut en Egypte, à la vérité, comme aide de campde Napoléon, mais ce fut peu detemps;et, lorsdti combat de Nazareth, il était général de brigade et n'était plus aide de camp de Napoléon. Avec trois cents hommes il combattit toute l'avant-garde du grand-vizir, composée de quatre mille hommes et non pas de trois raille. Ensuite il est faux, entièrement faux, qne le général Kléber l'ait secouru dans cette affaire. Il était à plusieurs lieues, de l'autre côté du Mont-Thabor et, lorsqu'il se décida enfin à venir à l'aide de Junot, il rencontra la petite troupe de héros qui revenait victorieuse, avec ses prisonniers. Le chef, Ayoub-Bey, était tué de la main de Junot et tout était fini. Ce trait, le pins beau peut-être des fastes militaires de ia révolution, eut aussi une admirable récompense, une récompense unique. Le premier consul rendit un décret pour que les noms des trois cents braves fussent mis à l'ordre du jour d« l'armée, comme louange extraordinaire et envoyés dans leurs communes, en France. Il ordonna également qu'il serait fait un tableau qui perpétuerait cette action. Ce fut M. Gros dont l'admirable talent fut chargé de l'exécution de ce tableau. M. Midiaud me parait avoir appris l'histoire de France, de la révo-
peur, malgré tout ce que la raison pouvait dire. Et, si j'osais, j'ajouterais qu'aujourd'hui encore je ne
lutioo et de l'empire, dans l'histoire de ce père jésuite qui dit que c'est sous le régne de Louis XVIII que les Français ont remporté le plus de victoires, avecle marquis de Buonaparte*... Junot ne revint pas non plus d'Egypte** avec Napoléon. Il était éloigné du lieu de l'embarquement et Départit qu'après son général. Il fut pris par les Anglais et ne put revenir qu'un an après lui en France. Napoléon l'accueillit comme un ami et le nomma aussitôt commandant de Paris et lieutenant général. Il lui donna ensuite le commandement delà réserve de l'armée d'Angleterre, qui fit ce biJdu corps des grenadiers d'Oudinot, les grenadiers d'Arras. Au couronnement, en 1804, Junot fut nommé par l'empereur l'un des vingt-quatre grands-officiers de l'empire, comme colonel général des hussards. Puis il fut nommé ambassadeur en Portugal et ne fut rappelé que pour Austerlilz. Après la paix le Presbourg, Junot fut nommé gouverneur général des États ie Parme, pour apaiser la révolte des Apennins. Ce qu'il fit ivec une extrême sagesse. Apres la pacification de ces provinces R fut nommé gouverneur de Paris, comme jamais personne ne le fut. Il commandait plus de quatre-vingt mille hommes et son autorité s'étendait jusqu'à Tours. Ce n'est pas ainsi qu'on traite un homme dont an n'apprécie pas Us talents, ainsi que le dit M. Michaud le jeune. Il amalgame tout et tait une entière confusion. Il fait aller Junot en ambassade à Lisbonne, en 1806, après son gouvernement de Paris, tandis qpi'il a été ambassadeur en 1804, lorsqu'il n'était pas encore gouverneur de Paris. C'était le prince Louis et le prince Murât. Il dit ensuite que Junot fut en Portugal pour en prendre possession et qu'il en fut maître pendant deux ans. Tout cela est aussi faux pour l'histoire que pour nous. Les Français sont entrés à Lisbonne au mois de décembre 1807 et ils en sont sortis au mois de septembre 1808. Ce qui fait neuf mois au lieu de deux ans. M. Michaud dit ensuite que Junot s'y donna le titre d'une des premières familles du pays, celui de duc d'Abrantès. Si M. Michaud était plus instruit
* Le fait est réel, l'uisloire fut faite a â4iitl-4ctiâui )mm° t« (>drti WF>" quet.
** i) «iait à 4u9S.
puis repousser de ma pensée que c'est un rapport immédiat entre deux âmes liées par tant de nœuds
de l'histoire en général, il saurait qu'en Portugal il n'y a pas de duché, si ce n'est dans la famille royale. Il n'y en a que deux, celui de Cadaval et celui d'Alafoèns. La famille d'Abrantès n'est qu'un marquisat. Le nom d'Abrantès, qu'il ne s'est pas donné, mais qui fut choisi par l'empereur, lui fut donné comme récompense de ce qu'il était entré dans la ville d'Abrantès (ce qui le rendait maître du Tage) bien plus tôt qpie l'empereur ne l'avait espéré. Quant à la bataille de Viraeiro (et non pas Vimiera), M. Michaud est encore pour cela tout aussi peu instruit. La baaille fut perdue, c'est vrai, mais il fallait qu'elle le fût. Il le fallait pour pouvoir faire une capitulation honorable. Junot ne fut pas écrasé, au contraire, mais ce fut par son habileté, et non par l'effet du hasard. Il fallait en avoir une grande pour résister, même une heure, avec huit ou dix mille hommes, à une armée de trente mille et toute une population insurgée et menaçante autour de soi. Quanta la convention — carce ne fut pas une capitulation — ce fut Junot qui en prescrivit les clauses et lord Wellington est encore vivant pour dire que c'est à la fermeté connue de son brave et noble caractère que la France doit de ne pas avoir incliné ses aiglps devant ie léo|)ard d^Anglelerre. J'a» une extrême amitié et une haute estime pour le général Keller mann, mais je ne puis ici lui accorder une chose qui serait préjudiciable à Junot. L'habileté du général Kellei'mann fit sans doute beaucoup, mais la connaissance que les Anglais avaient de la fermeté du duc d'Abrantès, qui aurait fait sauter les forts de Lisbonne, et conséquemment la ville, ainsi qu'il le dit luimême au moment d'hésitation lors de la signature de la convention, fut la vraie cause qui détermina les généraux ennemis. C'est un fait aussi connu qu'une nomination dans le Moniteur, livre que M. Michaud ferait bien de consulter pour ses biographies. Car si les autres ne sont pas meilleures que celle de mon mari, je ne puis guère y avoir foi. Il dit ensuite que contre sa coutume, après un échec éprouvé par un de ses lieutenants, Bonaparte ne le reçut pas mal à son retour en France. Il parle encore là en ignorant des choses. L'empereur fut très irrité, parce que, avant tout, il lui fallait des succès et il ne voulut pas
qu'elles formaient une seule âme. Je le crois, et le crois fermement... Les mystères de la Providence ont une profondeur que notre œil ne peut pénétrer, Albert, avant de quitter Montbard pour venir me rejoindre, écrivit à l'empereur pour lui annoncer la perte que lui et moi nous venions de faire. Je dis lui et moi y parce que c'était un malheur bien réel et bien grand pour Napoléon, que la perte d'un ami comme Junot dans les circonstances où il se trouvait, et surtout après la mort si récente de Bessières et de Duroc! C'était aussi un malheur pour l'empereur, et
que Junot revînt à Paris. II l'envoya, de La Rochelle où il débarqua, faire le siège de Saragosse. Cette froideur dura même longtemps. Mais il est encore faux que Junot ne fut plus gouverneur de Paris. Il n'a cessé de l'être qu'au retour de Russie, en 1813. Il y avait eu jusque-là sur la porte de son hôtel : « Hôtel du gouverneur de Paris. » Il fut en Russie, fit la fatale campagne et, à son retour, fut nommé gouverneur général des provinces illyriennes et de Venise. Quant au titre de capitaine général, que lui donne M. Micbaud, j'ignore où il l'a pris. Il n'ajaraais été donné qu'à ceux qui vont commander les colonies. M. Michaud est considérablement ignorant des moindres choses. Il dit, par exemple, que Junot, quoique peu instruit, avait une fort belle bibliothèque et aimait beaucoup les beaux livres. Il n'y a de vrai que cette dernière phrase. Junot, je le répète ici, était fort instruit. Son esprit était plein de finesse et d'un charme remarquable; il possédait les auteurs latins tellement bien que je lui ai vu soutenir un jour un défi contre le cardinal Maury et lui dire le vers de Virgile suivant celui qu'il lui citait. Il avait le goût de la littérature et des beaux-arts. Il faisait des vers avec une grande facilité et avec une extrême grâce. Si M. Michaud avait bien voulu s'adresser à une personne qui connût le duc d'Abrantès, il aurait eu des renseignements justes et n'au rait pas mis dans son ouvrage d'absurdes mensonges dont je lui donne la preuve en invoquant seulement le Mo*iiteur el le Bulletin des Lois.
le moment où il devait surtout le sentip n'était pas éloigné.
L'empereur était alors à Dresde et l'armistice durait toujours. Il habitait le palais Marcolini' et, au moment où la dépêche lui fut remise, il était dans le cabinet du secrétaire de service, qui était en ce moment là M. Prévost, auditeur au Conseil d'État. Ce cabinet es au rez-de-chaussée, donnant sur le jardin, un peu bas et ressemble à celui qu'avait l'empereur à l'Élysée-Napoléon. C'est, comme on le sait, la pièce contiguë à l'avenue de Marigny et faisant la correspondance du boudoir aux ornements d'argent qui est à l'autre extrémité du palais \ Napoléon aimait ce cabinet du palais Marcolini, par ce qu'il donnait immédiatement sur les jardins du palais et qu'il avait par là une sorte de liberté dont il pouvait jouir, sans traverser une foule de chambellans et de gardes.
Quand on lui remit la dépêche d'Albert, il la décacheta aussitôt et, la retenant de la main gauche, après en avoir lu les premières lignes, il se frappa violemment le front de la droite. Dans ce mouvement la dépêche lui échappa. Il la releva avec la rapidité de l'éclair et puis il s'écria, mais avec un accent déchirant d'expression :
— Junot! Junot! 0 mon Dieu!
Et il joignit les mains si i'orioment, que la dépêche r;n fut toute froissée...
— Junot ! répétait-il avec cette expression qui /^nait du cœur et qui dénotait une douleur réelle!
> Le palais Marcolini est distant de la rille de Dresde ooname firc de triomphe de l'Étoile l'est des Tu 1. ries. ) Là ou sont sur les panneaux les Amums peints par Gérarci.
Mais, ayant regardé autour de lui ei voyant qu'il était observé, il ne voulut pas être homme devant un CEÎl observateur ! Il sourit avec une expression triste, mais indéfinissable, et dit d'une voix haute, quoique altérée :
— Voilà encore un de mes braves de moins ! Junot ! 0 mon Dieu !
Il paraissait, à ce qu'a dit depuis le témoin oculaire de cette scène, être sous la domination d'une impression profonde. Il marchait dans le cabinet du secrétaire de service avec une irrégularité qui frappait ceux qui l'entouraient. Il parlait à voix basse et sans qu'on pût entendre ce qu'il disait. Mais l'expression de ses yeux et de sa physionomie révélait que ses paroles sortaient du cœur. Cet état dura plus d'un quart d'heure ! Repoussant ensuite ces affections pures et saintes, qui retrempaient son âme et lui donnaient ce charme puissant, qu'il perdit au reste en perdant ceux qu'il aimait et dont il était aimé, il secoua fortement la tête en soupirant, puis il dit à voix haute :
— Je n'ai plus personne en lUyrie. Il faut y envoyer quelqu'un ! Qui? Eh bien, écrivez au duc d'Otrante que je lui ordonne de se rendre à Dresde dans le plus bref délai.
Fouché était alors à Naples\ Tandis que l'empereur apprenait que la mort avait frappé un de ses plus fidèles serviteurs, j'étais toujours
^ Le ^uc d'Otrante était alors à Naples, où il intriguait beaucoup pour susciter des ennemis à Napoléon. Il est énigmatique pour moi que cet homme ail pu en imposer à cette f'tioque à l'empereur au point de lui faii-e donner le commandeiov^t important des provinces illyrienn^^.
bien malade à Sécheron et attendant presque chaque jour le dernier moment de ma vie. Un coup si terrible m'avait terrassée. Et dans quel instant? Lorsqu'un événement toujours funeste pour une femme venait de m'arriver avec les plus douloureux résultats ! Je recevais, tous les courriers, des lettres de mes filles, de mes amis. On entourait mon pauvre cœur brisé d'amour et de soins. Mais la plaie ne se pouvait encore fermer. Elle saignait avec abondance et sa douleur ne cédait parfois qu'aux consolations données par une main aimée. En voici une que je veux donner, pour qu'on puisse être juge entre un monde injuste et un homme excellent, qui, toute sa vie, fut méconnu, et ne reçut, pour récompense d'une profonde sensibilité, d'une affection tendre et active, que la réputation d'homme du monde et d'homme léger. C'est le comte Louis de Narbonne. Voici la copie d'une lettre qu'il m'écrivit alors et que je reçus à Genève. M. de Narbonne était alors à Prague, à ce que je crois. Sa lettre n'est pas datée.
« Comment vous exprimer, ma bien chère amie, le besoin que j'aurais de partager d'une manière quelconque le malheur qui vous accable. Votre esprit est si élevé, votre caractère si noble et si indépendant, votre âme si noble et si délicate, et surtout votre amour pour vos adorables enfants me font espérer que vous trouverez et du courage, et des consolations dans d'aussi cruelles circonstances. Et je suis à trois cents lieues de vous ! Ou plutôt je ne sais pas seulement où vous êtes ! Que je serais heureux, si vous trouvez quelque adoucissement à parler de vos peines à la personne qui les sent le plus vive«
ment. Mais que je serai heureux surtout si vous croyez que ma position peut vous être de quelque petite utilité et si vous avez la bonté de m'employer à tout, à tout! J'aurais déjà prévenu vos ordres, ou votre permission, si je ne voyais pas beaucoup plus d'avantage à bien savoir ce que je dois dire et faire. Disposez de moi comme de votre père, de votre frère. Je vous préviens que, si j'étais malheureux, il n'est rien que je ne vous demandasse. Pensez donc à vos amis. Serrez vos enfants bien fort, bien fort sur votre pauvre cœur. Mais faites tout pour vous conserver à eux . Qu'un mot de vous me fera de bonheur !
Cette lettre est si bien bonne ! Par le même courrier, j'en reçus une foule dont pas une n'était un de ses compliments qui ne sont autre chose qu'une mesure barbare qui rouvre la blessure de celui qui pleure et ne lui porte aucune consolation. Mes douleurs, à moi, furent grandement adoucies par tant de témoignages venant du cœur. M"" Juste de Noailles, amie de jeunesse et même d'enfance, m'écrivit aussi la plus excellente lettre, dans cette circonstance la plus importante de toute ma vie, comme malheur et résultat d'infortune.
c Laurette, me disait Mélanie, je n'ai pas besoin de te répéter que je t'aime. Notre amitié n'est pas de celles qui s'altèrent ou qui s'oublient. Tu me connais assez pour être certaine que, réunies ou séparées, de près comme de loin, tu seras toujours pour moi une sœur par affection. Je te le dis en ce moment, quoique j'aie la conviction que tu n'a pas besoin de cette as-
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surance de ma part ; mais je sais par expérience que lorsqu'on souffre, on est soulagé en recevant le renouvellement d'une tendre affection.»
«... Ma pauvre amie, m'écrivait M. de Cherval, quel coup de foudre est venu frapper votre édifice de bonheur 1 Mais combien j'ai d'espoir dans votre force d'âme et votre amour pour vos enfants ! C'est lui qui vous ordonne de vivre et de vivre pour eux. Je ne parle pas de tous les amis qui vous aiment. Ce cercle d'affection vous entoure et vous enserre. Il vous retiendra dans la vie. Vous y resterez pour être aimée, adorée de tout ce qui vous connaît et tient à vous, comme moi, parla plus vive amitié et la plus profonde reconnaissance. N'est-ce donc rien que d'être aimée ainsi par des êtres dont vous faites le bonheur par votre touchante bonté ? »
€ Lorsque je vois souffrir des êtres comme vous, m'écrivait Millin, c'est alors que ce scepticisme que vous me reprochez vient faire taire toutes mes bonnes pensées. Et pourquoi souffrez-vous? Pourquoi des jours de malheur se lèvent-ils pour vous, bonne et excellente amie? Combien je souffre d'être retenu par force loin de vous ! Si j'avais pu disposer de huit jours, je serais aussitôt allé à Genève pour vous voir, vous offrir les consolations d'un ami dévoué, mais surtout pour vous ramener ici. C'est dans votre maison, c'est au milieu de vos enfants qu'il vous faut venir abriter cette tète frappée du sort par la plus bizarre et la plus cruelle des fatalités. Venez, Vous trouverez des cœurs qui ne songeront qu'à adoucir les blessures du vôtre * . »
* UVW^ 4q Cazeaux, la plus aocienne e^ \% meilleure d^ qie;
m LA DUCHESSE D*ÂBRANTÉ8 Ml
Ma bonne Caroline ne m'écrivit que quelques lignes, mais elles étaient déchirantes par l'expression qu'elle mettait à me peindre son affliction de la perte que nous venions de faire. C'était un frère qu'elle perdait.
Ma convalescence fut longue. Tant de coups répétés empêchaient que je pusse reprendre des forces. J'étais tellement pâle que souvent Albert en me regardant sentait des larmes mouiller ses yeux. U pensait que cette pâleur n'était que le précurseur de celle de la mort et il se sentait alors une douleur poignante au cœur, en se disant que cette sœur tant aimée, cette enfant qu'il avait élevée avec des soins paternels, allait peut-éire succomber sous une agonie de malheur trop prolongée pour ses forces. C'est dans les journées qui ont suivi mon infortune que j'ai peut-être" appris à connaître Albert, plus que je ne l'avais fait depuis ma naissance. Loreque nous perdîmes notre mère, cette douleur nous était commune. La main de l'un essuyait les larmes de l'autre, car il y avait une communauté d'affliction, dont le poids se divisait et se supportait par une sorte d'instinct. Mais ici mes larmes étaient personnelles. Je souffrais et J'aurais pu souffrir seule, si le cœur d'Albert n'était venu à l'aide du mien pour lui porter secoure et lui faire sentir toute la douceur de la consolation. J'en eus bientôt besoin.
Un matin — le 25 août — «me calèche en poste entre dans la cour de Sécheron. Albert regarde par
amies, m'écrivit aussi la lettre la plus touchante. Hélas! la mort venait aussi de la frapper douloureusement dans la perte de la dacb«8se -ie CbeyreoM*
la fenêtre de sa chambre et voit avec étonnement descendre de cette calèche M. de Geouffre, mon beaufrère. C'était lui, en effet. J'étais si abattue par le malheur que je craignais pour les seuls biens qui me restaient et, en le voyant, mon premier mouvement fut de tendre mes deux mains vers lui et de lui crier :
— Mes enfants, mes enfants ! Que leur est-il arrivé ?
— Rien absolument, me répondit-il, et je vous apporte au contraire d'excellentes nouvelles de tous les quatre.
Alorsje pleurai. La contraction nerveuse avait son résultat. J'embrassai mon beau-frère et nous lui demandâmes pour quelle raison il était venu à Genève.
Il fut d'abord assez embarrassé de répondre, parce que, dans le fait, s'il avait refusé cette sotte mission, le duc de Rovigo n'en aurait osé charger probablement personne. Il me remit une lettre du ministre, par laquelle il me demandait officiellement la correspondance particulière de l'empereur et de Junot. Junot possédait plus de cent cinquante lettres de la propre main de Napoléon. Et quand je dis cent cinquante, je dis bien peu. Ces lettres étaient dans un coffre secret. Mais ceci est une histoire à part...
— Maintenant, ajouta mon beau-frère, voici une autre lettre du duc de Rovigo.
Et il me remit un petit billet ne contenant que ce peu de mots :
« Reposez-vous sur vos amis pour que cet état de choses ne dure pas longtemps... Adieu! Croyez à ma sincère amitié. »
Je regardai mon beau-frère pour lui demander
De la duchesse Cabrantes m
l'explication de ce billet et, après avoir hésité, il me dit :
— Le duc de Rovigo m'a chargé de vous dire qu'il a reçu l'ordre de l'empereur de vous retenir à cinquante lieues de Paris, c'est-à-dire de ne pas en approcher au delà de cette distance.
Albert fit un saut de sa chaise jusqu'à M. de Geouffre et lui dit d'une voix tonnante :
— Cest faux ! L'erapereiîT n'a pas commandé cette infamie !
Pour moi, j'étais attérée. M"" Thomières vint à mon lit et, me prenant dans ses bras, elle éclata en sanglots.
— Voulez-vous bien répéter ce que vous venez de me dire? dis-je à mon beau-frère.
Et il recommença ce qu'il était chargé de me communiquer. Je lus ensuite ce petit billet si obscur, si entortillé. Puis je lus aussi la grande lettre officielle pour la demande de la correspondance de l'empereur...
— J'oubliais de vous remettre une lettre de M . Junot, le receveur général, dit M. de Geouffre en me donnant une longue lettre de mon beau-frère.
Je l'ouvris et mon étonnement fut extrême. L'intrigue formée autour de moi prenait à chaque moment plus de couleur, et une couleur sinistre et effrayante.
La lettre de mon beau-frère, M. Junot, subrogétuteur de mes enfants, comme j'étais leur tutrice légale et naturelle, me rendait compte, avec des détails inconcevables, d'un événement des plus extraordinaires arrivé il y avait cinq jours seulement dans ma maison de la rue des Champs-Elysées. Le voici textuellement.
J'ai déjà parlé d'un coffre secret dans lequel Junot
mettait tout ce qu'il avait de plus précieux lorsqu'il faisait UQ long voyage, ainsi que les papiers importants, tels que la correspondance de l'empereur et d'autres lettres remarquables personnellement et venant des membres de la famille impériale. Ce coffre était en fer. Il avait un mur, si je puis parler ainsi, un mur d'enceinte en marbre blanc, pour prévenir le feu en cas d'incendie. Le tout était fermé par une armoire en fer ayant une serrure de Reigner* dont les combinaisons se montaient, ainsi qu'on le disait, à plus de quatre-vingt mille lorsque le mot fermait avec orthographe et qui doublaient lorsque le mot était mal écrit. Lorsque Junot partait, il me disait le mot qu'il choisissait, l'écrivait pour lui dans son portefeuille, et nous étions les seuls, lui et moi, qui sussions ce mot. Cette explication est nécessaire pour ce qui suit.
Toute cette sûreté dont je viens de parler était scellée dans le mur de la chambre à coucher de l'appartement du duc et revêtue d'une magnifique enveloppe faite par Jacob, et ornée des plus beaux bronzes. Ce meuble avait l'apparence d'une armoire à bijoux. La porte d'acajou, ornée de bronzes dorés, fermait avec une clef d'or massif de la grandeur d'une clef ordinaire que le duc portait toujours avec lai.
Le mot qui avait fermé le coffre lors du départ du
1 On sait qno ces serrures de Reigner sont étonnantes dfl eûrelfi et, lorsque !'orlhogr.iî.ilie n'y est pas surtout, il est im[)oasiblc que le hasard fasse ouvrir la serrure. Cette affaire es! bien étrange.
duc pour l'Illyrie était Paris sans s. Il écrivait ainsi pour dérouter davantage, dans le cas où Ton aurait voulu forcer le coffre. Je savais le mot. Mais j'étais bien tranquille, je l'avoue, avant d'avoir lu la lettre de mon beau-frère.
Voici ce qu'il m'apprenait en me demandant pardon de sa faute avec une telle humilité que je lui aurais pardonné, même quand il n'eût pas été le frère bienaimé de Junot et le plus digne des hommes.
Le duc de Rovigo s'était présenté à mon hôtel et avait requis la présence de lune des autorités de la tutelle pour avoir les lettres de V empereur. Mon beaufrère s'était présenté, mais en observant qu'il n'avait, comme subrogé-tuteur, aucun droit et qu'il n'en exercerait pas un surtout qui dût aller contre mon autorité; qu'en outre, il y avait une succession, des créanciers nombreux ^ et que les scellés étaient posés partout... chose qu'il aurait dû lui dire pour toute réponse, et tout aussitôt qu'il l'avait vu. Pendant ce colloque, M. deGeouffre, mon autre beau-frère, mais qui n'avait aucun rapport avec la tutelle que de faire partie du conseil de famille quand il s'assemblait, survint ainsi que M. Fissont, secrétaire du duc d'Abrantès. Tous n'eurent qu'une même parole.
— Les scellés sont posés et la tutrice est absente. Mais, à cette réponse, le duc de Rovigo ne fit que
rire.
— Bah!... qu'est-ce que tout cela me fait? J'ai
' J'étais moi-même la plus forte créancière de la succession, en raison de ma dot et de mon douaire, et puis j'étais la première, mes gens d'affaires m'ayant fait renoncer à la communauté de biens.
mes ordres. Il me faut les lettres de l'empereur et je vais les prendre!...
M. Junot lui dit alors, ainsi que M. Fissent, qu'il y avait d'abord un empêchement réel. C'était la possibilité d'ouvrir le coffre.
— La duchesse est maintenant la seule qui connaisse le mot, dit M. Junot, puisque mon pauvre frère n'existe plus ! Et puis, même quand n'^us aurions quelques données, la clef d'or que le duc portait avec lui doit être perdue...
— Je vous demande pardon, dit le duc de Rovigo, la clef d'or de votre frère est ici, et la voici.
Et il montra tout aussitôt la clef. Ce fait est pour moi inexplicable. Albert avait vu la clef d'or à Montbard et, religieux observateur des moindres convenances surtout en affaires, il n'avait pas voulu me rapporter cette clef. Comment le duc de Rovigo l'avait-il en sa possession? Voilà un fait que je ne sais comment traduire.
Tout en parlant avec ces messieurs, il avait atteint la salle de billard, puis le petit cabinet, le grand cabinet du duc et enfin sa chambre à coucher...
'—Allons, allons, dit-il en ouvrant lui-même le volet de la fenêtre qui est auprès du meuble, à l'ouvrage !
— Monsieur le duc, lui observa encore M. Junot, je ne puis en ma qualité de subrogé-tuteur, exécuter une pareille mesure aussi illégalement et sans les formalités au moins les plus simples. Permettez que l'on aille chercher le juge de paix et le notaire qui est chargé des affaires de la succession. Vous savez qu'on prétend que mon frère a des diamants bruts dans ce coffre, ainsi que des objets de grande valeur, et il me semble que...
— Oh ! oh ! s'écria le duc de Rovigo, que de façons pour une méchante bande de papier et un cachet de nlauvaise cire !
Et, tout en parlant, il avait arraché les deux bandes de papier, scellées du cachet du juge de paix, ainsi que cela se fait toujours, et, prenant la clef d'or, il ouvrit la première porte de l'armoire:
— Voyons, dit-il en se baissant pour mieux examiner la serrure, voyons comment Junot serrait ses trésors! 11 devait fermer la serrure à secret sur le nom de la duchesse.
Cette réflexion était d'autant plus étonnante, que la chose était vraie. Le duc se servait souvent de mon nom, mais sans orthographe (Laur ou Lore, ou Lorr). Gomment le duc de Rovigo le savait-il ?
Après quelque autre tentative^ il dit .•
— Je parie qu'il aura pensé à la ville de Paris et qu'il aura écrit Paris sans s.
C'était encore vrai !
Le Coffre de fer s'ouvrit donc et l'on put prendre dans son intérieur la correspondance de l'empereur et en même temps celle d'une autre personne de sa Camille * .
Mon beau-frère, M. Junot, craignant de se trouver compromis dans cette affaire, ne voulut pas rester à cette "violation des droits et des lois. Il passa dans une autre pièce, pour que sa présence ne pût pas constater leur mépris au point où le portait l'une des premières autorités du pays. Cette faiblesse nous fut bien préjudiciable. Le fait réel, et tel que je viens de
* Elle n'y était pas eatière et il m'en est resté quelques parlies que je conserve préoieusemenl.
le rapporter, se passa dans mon hôtel, en mon absence et sans qu'aucune des personnes qui en avaient le droit, ne fût-ce que mon suisse ou ma femme de charge, comme gardiens des scellés, eut le courage de faire une opposition toute naturelle et qui aurait eu lieu en allant chercher le juge de paix, président naturel du conseil de famille ou le notaire de la succession. La chose se passa en tout de la manière la plus inconvenante et, pour en donner une idée, les scellés ne furent même pas reposés. C'est particulièrement ce dernier fait qui m'a surtout irritée. C'est une faute d'autant plus grave que rien n'empêchait d'agir autrement et avec une sorte de légalité *. Mais, au reste, il est vrai que cela n'en valait pas la peine, car je n'ai rien trouvé à mon retour dans le coffre de fer, si ce n'est une petite cassette renfermant des gouttes d'eau, espèces de topazes blanches et de saphirs blancs, que le duc m'avait rapportés de Lisbonne pour m'en broder une robe, chose à vrai dire sans valeur, parce qu'elles n'étaient pas taillées. C'était peut-être pour cela qu'il avait si bien fermé son coffre. Quoi qu'il en soit, voilà ce qui eut lieu. Il était bien simple cependant de ne pas m'exposer ainsi que mes enfants et tous ceux que la succession de mon mari pouvait intéresser, à perdre peut-être
1 On pense bien et je n'ai pas besoin de b dire qu'en rapportant ce fait, je ne porte aucune accusation contre le duc de Rovigo. Mais ce dont je l'accuse, c'est d'avoir ainsi violé les lois, parce qu'il pouvait attendre la levée des scellés, à laquelle seulement il aurait été présent, et ensuite de n'avoir pas, devant lui-noôme, fait reposer les scellés par le juge de paix, président du conseil de famille. J'ai été absente plus d'un mois après cet évéaemeDt.
ce qui pouvait assurer le sort des uns et contenter les autres. Une fois les scellés brisés sans aucune légalité, que pouvais-je dire? Quel compte pouvais-je demander? Maintenant mille voix s'élèveraient pour répondre à mon accusation, pour dire: « Maistwiis étions là! » que je n'y répondrais, moi, qu'avec le mépris qu'elles m'inspireraient et que doit en effet m'inspirer un aussi profond abaissement devant la puissance.
Quelques jours après cet événement, le duc de Rovigofit venir mon beau-frère, M. de Geouffre\ chez lui, et lui dit :
— Vous allez partir pour Genève, où votre bellesœur doit être encore, car je sais qu'elle a été fort mal. Vous lui direz que l'empereur veut... qu'il désire que dans les premiers temps de son deuil elle soit absente de Paris et qu'elle habite une terre à quarante ou cinquante lieues de Paris,
Enfin il donna à M. de Geouffre la mission que celui-ci vint remplir à Sécheron, lorsque je rentrais à peine dans la vie et que mes enfants avaient été au moment de devenir orphelins dans la même semaine, car leur père expirait et leur mère était à l'agonie...
J'étais extrêmement faible. Mais aussitôt que mon âme avait reçu le souffle vital qui la rattachait à l'existence, elle avait repris toute sa vigueur native et j'étais toujours moi-même. La première impression que je reçus de la communication de mon beautrère fut indéfinissable. Je vis les passions des hommes dans tout ce qu'elles ont de petit et de mé-
1 Le mari de ma sœur... M. Junol, mon autre beau-frère, refusa de se charger de cette coramissioa.
chant, et je souris d'une pitié qui faisait une satire sanglante de l'espèce humaine. Je voyais l'empereur exécutant sur moi une vengeance comme celle qu'il avait exercée sur M"® de Staël, sur M""* de Chevreuse et M"" Récamier. Junot m'en avait seul préservée. A peine ses yeux étaient-ils fermés que j'étais atteinte par cette main qui frappait là où elle voulait arriver. Voilà du moins quelles furent mes réflexions en recevant de mon beau-frère l'étrange nouvelle dont il s'était fait le porteur.
— Je suis pressé, me dit-il. Je ne puis même demeurer pour diner avec vous. Je vais déjeuner et puis je repars. De quelle réponse me chargez-vous?...
— Je vais la faire tandis que vous déjeunerez, lui répondis-je. Elle ne sera pas longue.
J'écrivis en effet quelques lignes au duc de Rovigo, en lui disant que je comptais sur lui pour faire cesser mon exil. Je n'ajoutais rien et je donnai ma lettre à mon beau-frère, auquel je répondis, lorsqu'il insista, par intérêt pour moi, pour savoir quel lieu je choisissais, que j'irais sans doute à Rouen. Il partit avec cette réponse verbale, comme sa mission l'avait été, quelques heures seulement après son arrivée à Sé^ cheron.
Albert avait gardé le silence pendant cette matinée extraordinaire. Il avait vainement cherché sur mon visage ce que j'éprouvais. Habitué à lire dans mes regards tout ce qui se passait en moi, il ne comprenait pas pourquoi je me détournais de lui dans un moment où ses avis pouvaient m'étre d'un si grand secours. Ce ne fut qu'après le départ de son beaufrère qu'il retrouva tout entière l'élève qu'il avait formée. Jusque-là je n'étais (ju'un être passif ei)
DE LA DUCHESSE D'ABRANTES 5i9
apparence et pliant comme une autre femme sous la nécessité. Mais lorsque la voiture de M. deGeuaffre fut sortie de la cour de Sécheron, alors je redevins moimême. Alors je compris ce que je devais à l'étrange position dans laquelle on me plaçait malgré moi. Albert me devina avant que j'eusse parlé. Il vint à moi et, me prenant la main :
— Qu'as-tu décidé? me dit-il...
En ce moment j'étais dans une sorte d'extase, c'està-dire de rêverie profonde qui m'enlevait à la vie du monde. Mes yeux étaient fixés sur le Mont-Blanc \ que je découvrais en entier de ma chambre, et sur tous les pics de Chamounix. Mon âme se retrempait dans sa force native et originelle à la vue de ces merveilles gigantesques, et pourtant adorables. Je parcourais en même temps par la pensée les plaines de neige de Largentière, les vallées de la Rhétie, les bords du Léman, les routes du Simplon. J'errais ainsi par la pensée! et dans cette course idéale je me replongeais dans mon essence. Toutes les entraves des misères sociales étaient brisées, je redevenais ce que mon Dieu m'avait faite, une créature libre et hors d'atteinte des petites passions des hommes. En ce moment ma volonté n'aurait fléchi sous aucune autorité et, lorsque Albert répéta sa question en me demandant ce que f avais décidé, je le regardai d'un œil assuré et je lui répondis :
■'— Mon devoir. Pour moi, il consiste à retonrnef
1 Toutes les fois que j'allais à Genève, je logeais à Sécheron et je nriL' faisais donner la chambre du second, parce qu(^ de là on plonge sur le lac et qu'on a en perspective le Monl-Bianc et tous les glaciers de Cbamounix.
520 MEMOJRES
dans ma maison, auprès de mes enfants. Je pars demain.
Albert me prit dans ses bras et me serra contre son cœur avec une tendresse presque convulsive. Le parti que je prenais était celui qu'il m'aurait conseillé, mais il ne l'osait à cause des conséquences et il tremblait que je ne faiblisse dans cette circonstance importante de ma vie.
— Oh! tu es ma sœur, s'écria-t-il, tu es fille de notre mère! Mais cependant ne crains-tu pas que i'empereur?...
— Je cours en ceci moins de danger que tu ne le crois, mon ami, dis-je à Albert... Je suis presque sûre que l'empereur n'est pour rien dans cette affaire et, s'il a en effet parlé dans ce sens, il a été mieux servi qu'il ne l'a voulu. Pourquoi l'ordre ne m'a-t-il pas été expédié par écrit ^? Pourquoi mon beau-frère est-il venu pour me dire ce qu'on pouvait m'écrire? Mais au reste il n'importe. Je désire seulement que tu n'en parles pas à M°" Thomières, pour ne pas l'alarmer. Quant à toi, je suis sûre de ton appui. N'est-ce pas que tu ne me quitteras jamais?
— Oh! jamais! s'écria Albert en m'embrassantavec émotion. J'ai juré à notre père mourant de le remplacer près de toi. Jusqu'au moment où je t'ai remise aux soins d'un autre, j'ai rempli ma mission. Il n'existe plus, et je suis de nouveau ton père et celui de tes enfants! Au reste, Napoléon était auprès du lit de mort de mon père, poursuivit Albert, et il connaît la sainteté de mes devoirs envers toi.
1 Pourquoi l'empereur ne rae l'aurait-il pas dit à moi-même en rae renvoyant la lettre de Junot, comme je l'ai déjà observé?
La journée se passa en préparatifs, car j'étais encore si faible qu'il me fallut faire la route presque toujours couchée dans ma voiture. Elle fut pénible et j'étais fort souffrante en arrivant à Versailles, où je descendis chez Raimbault. Là m'attendait une nouvelle douleur et pourtant une consolation. J'avais écrit à M"" Lallemand de m'amener mes enfants à Versailles. Je désirais avoir là une dernière certitude de ce que je soupçonnais et, comme je ne voulais pas braver ouvertement l'empereur en rentrant dans mon hôtel en plein jour, je devais attendre le soir à Versailles et mes enfants restaient pendant ce temps auprès de moi.
Mais lorsque je fus entourée de ces chères créatures, revêtues de leur deuil paternel, lorsque je vis mon Alfred, encore aux bras de sa nourrice et déjà sous le poids d'une perte aussi immense que celle d'un père, alors je retombai sans force au milieu d'eux. Je ne pus que pleurer en les serrant bien fort contre mon pauvre cœur brisé. C'est pour ces souffrances-là qu'on est sans courage! Mais il est impossible de rappeler de tels souvenirs! Il faut les couvrir d'un voile et les laisser religieusement dans l'âme, où ils vivront toujours comme leur objet.
Je partis à sept heures du soir de Versailles, le il septembre 1813, et j'arrivai à neuf heures chez moi, dans mon hôtel des Champs-Elysées. Là devait m'ètre offerte une de ces consolations qui vont à l'âme, parce qu'elles vous prouvent que vous méritez d'être aimée puisque l'amitié vous donne son appui au moment du malheur. Je trouvai chez moi une foule, je puis le dire, d'amis dévoués qui ne craignaient pas de me donner des témoignages publics de leur att^-
cheraent. C'étaient M. de Montbreton, M. Decazes', M. Alphonse Perregaux, M. de Forbin, M. de Courtomer,M. de Brigode, M. Millin, M""' la marquise de Bréhan, son rn-ari, M. de Ciierval, mes oncles, MM. de Comnène, M. Suchet, M""* Mortière^ et puis ma Caroline, et ma bonne Agathe, mon frère!
Quand je descendis de voiture et que je me vis entourée de toute cette troupe amie qui voulait m'épargner le premier moment du retour dans cette maison, où je rentrais furtivement pour lf> première fois après la mort de son maître, je ne pus retenir mes larmes! Mais ils avaient jugé avec leur cœur. Il n'y avait rien d'amer dans ces larmes-là. Ils m'avaient sauvée de l'impression terrible du premier moment.
M. de Montbreton, qui m'avait connue enfant et dont l'amitié pour ma mère était venue se reverser 6ur moi, ne pouvait contenir son indignation. Il la manifestait hautement, ainsi que ce bon M. de Gourtomer, dont la franche amitié me promettait un appui certain, si je devais arriver à en avoir besoin. Tous m'offrirent leura services et, jugeant que je devais être fatiguée, ils me laissèrent la liberté de me coucher. Il était alors dix heures et demie du soir. Le suisse venait de fermer la grande porte de l'hôtel, lorsque j'entendis frapper fortement. La porte s'ouvrit aussitôt. Une voiture entra rapidement sous la voûte et une minute après mon valet de chambre annom.a M. le duc de Rovigo.
' Dopuis, le duc Decazes.
• Depuis baronne de MonlgarJé. Elle était alors veuve du générai Laplancbe^Mortière et log^eait chez moi.
Il paraissait furieux.
— Comment! s'écria-t-il, vous osez revenir dans votre maison, après ce que je vous ai fait dire! Et que va penser l'empereur de la manière dont je fais mon devoir? Comment, vous êtes icil Mais vous n'écoutez donc aucune voix?
Je le regardais avec calme, car je n'éprouvais dans le fait aucune colère dans ce moment-là. Cependant j'avais de l'impatience, parce que à cinq heures il avait dû recevoir une lettre de njoi, dans laquelle je le prévenais de mon intention de revenir chez moi ^ Je n'entrais du reste dans aucun détail. Mais je lui avais écrit et son silence était, ou bien une approbation, ou Vimpossibilité du blâme, moi étant auprès de mes amis et pouvant parler fort et haut.
— Monsieur le duc, lui dis-je, je suis revenue dans ma maison, parce que ma place est auprès de n^es enfanta, dont je suis tutrice légale et naturelle. J'ai ensuite des intérêts personnels auxquelsje dois veiller. Et puis voulez-vous bien nie dire où vous voulez que j'aille? Dans une terre? Je n'en ai pas.
•^ Il fallait aller en Bourgogne, à Montbard par exemple. Vous y avez une nnaison. Ce n'est pas une terre. Mais, écoutez donc, le temps de la vanité est passé.
En écoutant cet homme, il me vint comme un frisson de mort qui parcourut tout mon corps! Montbard! Un lieu que je ne pouvais désormais entendre nommer sans épouvante, il me parlait d'aller l'ha-
' M. Fissont avait été le prévenir, et il avait paru très contrarié ; mais il n'avait rien dit. C'était donc une con;odie qu9 eette grandç colèjre?
5i4 MEMOIRES
biter, d'aller loger, dormir, vivre dans la maison où venaient de se passer toutes les scènes tragiques de la monde Junot! Je ne pus retenir un cri d'horreur.
— Que voulez-vous de moi? lui criai-je presque en délire. Qu'êtes-vous venu chercher dans cette maison? Je ne suis pas condamnée à vous voir, et surtout à entendre des paroles cruelles! Je vous prie de me laisser...
— Et moi, me dit-il avec une voix tremblante de colère, je suis venu ici pour vous demander compte de votre désobéissance aux ordres de l'empereur! pourquoi ètes-vous ici?
— Je vous l'ai dit... Maintenant, Savary, écoutezmoi à votre tour. Écoutez ma pensée tout entière. Je ne crois pas que l'empereur m'ait exilée.
— Comment? s'écria-^il d'un ton furieux. J'en aurais donc menti?
— Répondez moi avec calme... comme je vous parle. Je vous dis que je ne crois pas que l'empereur m'ait exilée. S'il l'a fait, j'en suis fâchée pour lui. Quel motif peut-il alléguer contre moi? Ceux qui me seraient personnels seraient plus qu'absurdes, ceux qui tiendraient à la politique, dont jamais je ne me suis mêlée, le seraient encore plus. Si l'empereur a pu s'oublier à ce point, c'est qu'il est depuis longtemps aigri contre moi et contre Junot par des rapports ennemis. Eh bien, écoutez à votre tour ce que je vous prie de faire savoir à l'empereur, car jamais je ne lui adresserai une prière, ni pour moi ni pour mes enfants. Je suis la veuve de Junot, de l'homme qui l'a secouru de ses faibles moyens lorsqu'il était à Paris, sans emploi et souvent sans pain ! Je suis la fille de la femme qui prit soin de sa jeunesse, presque de soa
enfance. Maintenant, monsieui le duc, cette veuve est dans le seul asile qui soit convenable pour elle, dans sa maison. Elle nen sortira pas!
Savary me regarda avec des yeux tout à fait étonnés. Mais reprenant bientôt son caractère rude et cassant :
— Oh ! oh ! dit-il en me toisant avec une expression qui aurait provoqué un homme à une action de fait. Oh! oh! les linottes commencent à chanter! On voit bien que le maître est loin. Mais je suis ici, moi, et nous verrons !
— Monsieur le duc, lui dis-je en me levant, je vous prie de me laisser libre de me coucher. Si vous voulez me faire arrêter, vous savez où je suis. Seulement, je vous préviens d'une chose, c'est que je ne sortirai pas d'ici volontairement. Il n'y aura que la force et la violence qui pourront m'en arracher. Je m'attacherai à tous les meubles de cette chambre, j'appellerai Dieu et les hommes à mon secours, et mes cris apprendront aux Parisiens que la veuve de Junot est enlevée de sa maison par des gendarmes pour offrir au moins une victime à celui qui ne peut plus soumettre les nations.
— Mais vous êtes un démon ! s'écria Savary. Qui se serait jamais douté d'un pareil caractère ?
Je souris avec amertume.
— Il faut en faire autant pour le comprendre, lui dis-je en le toisant à mon tour. Cela vous apprend que tout le monde ne se laisse pas arrêter sans se défendre.
J'avais attaqué le côté vulnérable et je le savais. Le duc ne répondit rien et puis il ajouta avec une sort? de douceur apparente :
Ôte MÉMOIRES
— J'aimais Junot. Il ne m'aimait pas, je nesais pas pourquoi . J'ai de l'amitié pour vous. Je veux vous le prouver et vous vous emportez comme une folle.
Il ne disait pas la vérité, car jamais je n'avais été plus calme dans mes paroles. L'orage qui me grondait dans l'âme était tout entier dans moi. J'affectais au contraire une tranquillité et une assurance parfaites.
— Finissons cette scène, dis-je au duc de Rovigo. Elle est trop sérieuse dans son objet pour la terminer par une comédie. Ce serait en jouer une que de vouloir me persuader que vous aimiez l'infortuné que vous avez poursuivi pendant sa vie avec une sorte d'acharnement. Cependant, si vous dites vrai, que Dieu vous pardonne le mal involontaire que vous lui avez fait. Maintenant laissez-moi, je vous prie. Je ne changerai pas de sentiment. Vous connaissez ma pensée. C'est à vous d'éviter ou d'amener un éclat. Je ne le chercherai pas»
— Ecrivez à l'empereuf .
— Non.
— Pourquoi?
— Parce que je ne le veux pasi • — Mais vous avez une raison?
— Sans doute, et je vais vous la dire. Pour écrire à l'empereur, il me faudrait le faire en suppliante. C'est un rôle que la veuve de Junot ne prendra jamais vis-à-vis de celui qu'elle regarde comme l'auteur de la mort de son mari, du père de ses enfants. La mort de Junot germait depuis bien des mois dans sa pauvre âme souffrante. La défense de l'amener à Paris pour l'y faire soigner par les premiers hommes de l'art a mis le comble à tout ce qui avait été pré-
paré. Il me serait impossible d'avoir à présent le moindre rapport avec l'empereur. Ce qu'il fait pour moi, si vous me dites vrai, me donne encore plus de force pour soutenir cette résolution. Je ne le braverai pas ouvertement. Je respecterai en lui l'objet du culte le plus sacré de Junot. J'obéirai à sa voix en le traitant toujours avec le même respect que s'il vivait. Mais je résisterai à l'oppression injuste si elle veut s'essayer sur moi. Voilà ma détermination.
— Mais en agissant ainsi, vous empêcherez l'empereur de faire pour vous ce qu'il voudrait peut-être faire.
^ L'empereur sait fort bien que Junot ne laisse aucune fortune . II sait que les dettes de sa succession absorbent le faible actif qui existe. Il sait que j'ai quatre enfants, dont deux sont ses filleuls. Il sait que de tous les ducs Junot était le moins richement doté. Il sait tout cela. S'il ne veut rien faire pour mes enfants, il est le maître. Quant à moi, je ne lui demande RIEN. J'ai ma dot, mon douaire, le cinquième du majorât de mon fils. Avec ces ressources, je puis ne pas m'abaisser à la prière. Mais mes enfants, les enfants de Junot... il est de son devoir de remplacer leur père auprès d'eux. Il peut ne pas m'airaer pour la constante opposition qu'il a trouvée en moi toutes les fois que ma conscience s'opposait à ce que je lui obéisse. Mais, je le répète, les enfants de Junot sont maintenant les siens, et il est de son devoir de s'occuper de leur sort. Je ne présume pas que les contes bleus qui ont été faits au retour de Junot, après la campagne de Portugal, soient encore accrédités auprès de l'empereur. Si cela était, je me propose de lui faire parvenir la vérité. Vous la certifierez, car
MB MÉMOIRES
VOUS avez va le premier l'intérieur du coffre secret de Junot, puisque vous l'avez ouvert en mor absence.
— Ah ! ah ! on m'a dit que vous étiez furieuse contre moi à propos de la brisure des scellés ! Pardieu ! vous êtes bien enfant ! Comment ne savez-vous pas que devant la volonté de l'empereur jamais je ne fléchis, moi, et que rien ne m'arrête ?
Je frissonnai en songeant qu'un jour je lui entendis dire:
— Si l'empereur m'ordonnait de tuer mon père, je le tuerais !
En ce moment, j'étais accablée. Cette journée avait été terrible pour moi. Quelque force morale qu'on ait au cœur, la force physique fléchit sous une continuité de douleurs trop prolongées. Cependant je ne voulais pas demander grâce à cet homme sans pitié, qui se riait en me voyant me débattre sous la serre de la souffrance et qui semblait calculer combien de temps je pourrais porter le fardeau. Enfin, minuit sonna à la pendule de la pièce dans laquelle nous étions.
Il se leva et, s'approchant de moi, il me prit les deux mains et me dit :
— Je ne puis ra'empêcher de rendre compte de ce que vous avez fait à l'empereur et je ne sais trop ce qui en arrivera.
— Je vous prie de ne pas oublier surtout, lui dis-je avec fermeté, car il me rendait toute ma colère, je vous prie de ne pas oublier ce que je vous ai, moi, spécialement chargé de lui dire.
— Quelle tète vous avez, mon Dieu ! s'écria-tril. Au lieu de prier, vous commandez 1 En vérité,
c'est inconcevable I Réfléchissez avant que j'écrive à Berline
— Vous me connaissez mal, Savary. Si je réfléchis sur ce que j'ai à faire dans une circonstance ayssi importante que celle où je me trouve, ce ne sera que pour m'y confirmer. Voilà mon dernier mot.
Il me regarda, voulut me parler et se retint. Puis il me dit :
— Vous n'avez donc pas lu la lettre de Junot que l'empereur vous a renvoyée? Savez-vous bien que cette lettre-là lui a donné de l'humeur contre lui et que votre conduite en ce moment achèvera de l'iP' riter.
Oh ! qui peut dire ce que j'éprouvai dans ce moment f Ce ne fut pas de la colère, de la fureur. Je ne sais ce qui se passa en moi, mais je compris dans cet instant comment un homme peut vouloir du sang pour éteindre une injure ! Eh quoi ? me rappeler à moi, veuve encore revêtue du voile noir sous lequel se cache la première douleur, à moi, veuve par un si cruel et si tragique malheur, venir me braver dans mon affliction, pour me rappeler que mon mari était mort victime d'une affreuse injustice, d'un égoïsme révoltant. Et comment me présenter cette insulte, en prenant pour sujet ce qui devait être pour tout être humain une chose aussi sacrée que touchante ?
Enfin, il partit et je pus demeurer en liberté, et seule avec mon malheur et mes dangers.
Cette lettre de Junot à l'empereur, dont le duc de
1 On croyait ici que l'empereur avait été à Berlin. Ce fut le mouvement sur Dresde conseillé par Moreau qui l'en empêcha.
iX. 34
Rovigo venait de me parler et que Napoléon m'avait renvoyée par lui, est à la fois un monument historique et un monument de l'attachement le plus touchant. L'infortuné la lui écrivit au moment où la fièvre cérébrale sous laquelle il a succombé, faute de soins et de secours de gens habiles, venait de le surprendre. Sa raison tout à fait altérée ne le fut jamais pour l'objet de son culte. Il voyait Napoléon comme un dieu. Et pourtant il était fatigué de cette guerre éternelle. Et dans ce moment solennel, où l'âme se montrait sans voile, il est remarquable de lire ce qui s'y passait à l'époque où le bouleversement de tout ce qu'avait établi l'empereur menaçait de s'opérer.
Cette lettre, dont je retranche seulement quelques incohérences, est une des choses les plus remarquables, peut-être qu'on puisse voir pour l'esprit du temps. Elle montre comment celui qui aimait Napoléon comme il aimait Dieu, lui révélait, au jour de la vérité, sa pensée toutentière ! Ce qu'elle renfermait, au reste, c'était la volonté de tous, mais ils n'osaient pas la mettre ainsi au jour. Lui-même, le malheureux, l'aurait toujours cachée, si le mal terrible qui le terrassait, n'avait ôté toute entrave entre sa parole et sa pensée. Ainsi donc il disait à l'empereur :
« Moi qui vous aime avec l'adoration du sauvage pour le soleil, moi qui suit todt a vous, eh bien,
* C'était en eftet une fièvre cérébrale. Il n'eut jamais autre chose. Il avait la tête couverte de blessures et la dernière qu'il reçut en Espagne, compléta ce qui était pour lui un danger pennanent. Le froid qu'il éprouva dans la retraite de Russie et la chaleur brûlante et immédiate de l'IUyrie ont fait d'abord le mal. Le défaut de soins l'a complété !
cette guerre éternelle qu'il faut faire pour vous, je iCen veux plus! Je veux la paix! Je veux reposer enfin ma tête fatiguée, mes membres endoloris, dans ma maison, au milieu de ma famille, de mes enfants, avoir leurs soins, ne leur erre plus étranger. Je veux, enfin, jouir de ce que j'ai acheté avec un trésor plus précieux que les trésors de l'Inde, avec mon sang, le sang d'un honnête homme, d'un bon Français, d'un vrai patriote ! Eh bien, je demande, enfin, la tranquillité, acquise par vingt-deux années de services effectifs et dix-sept blessures par où mon sang s'est échappé pour ma patrie, d'abord, et puis pour votre gloire. »
Voilà la traduction de cette lettre de Junot à l'empereur, voilà ce qu'il voulait lui dire et ce que Napoléon a parfaitement compris, et ce qui ne pouvait l'irriter cependant, ainsi que me le disait le duc de Rovigo. Si pourtant cette lettre produisit un tel effet, alors je serais forcée de voir en lui un homme incomplet, surtout en ce qui tient aux grands ressorts de l'âme. Mais il faut laisser ce qui concerne mes intérêts personnels pour reprendre le cours des événements publics.
CnAPlTRE XX
Nouvelles d'Espagne. — Mouvement de troupes. — Exigences.
— Traité d'alliance avec le Danemarck. — Congrès de Prague.
— Noblesse d'àme. — Vanité. — Conséquences qui seraient résultées de l'union de la France à l'Autriche. — Propositions secrètes. — Quelles étaient celles garanties par l'Autriche.
— Paix générale. — Conlédération du Rhin. — Mort à Napoléon! — Rage. — Colère insensée. — Malheur commun. — Rupture de l'armistice. — Les transfuges. — Loyauté. — Caractère de l'historien. — Le prince Schwartzenberg. — Obstination. •— Goliiîierg. — Dresde. — Course. — Quatre mille morts. — Dix-sopt mille prisonniers, et quatorze mille autres tués ou blessés. — Justice. — Sentence exécutée, — Le nouveau Coriolan. — Confiance en la destinée. — Revers.
— Pacte rompu. — L'amiral Bentinck. — Reddition de Saint- Sébastien. — -Nouveau ti'aitt' de Tir'plitz. — Ennemi commun.
— Perte de la bataille de la Kalzbach. — Projet de visite à Vandamme. — Juterbock. — Fureur de la guerre, — Pro» clamation. — Wellington passe la Bidassoa. — Maximilien de Bavière.
Les nouvelles d'Espagne étaient bien alarmantes dans les lettres particulières. Je prenais un intérêt puissant à cette guerre, parce que j'aimais l'Espagne et que j'avais vu de près, pendant plusieurs années, la grandeur d'àme des Espagnols repoussant une injuste invasion. Je ne formais, sans doute, pas de vœux contre mes compatriotes, mais j'en taisais d'ardents pour que l'empereur ouvrit enfin les yeux et revînt à une résolution sage et bien nécessaire dans
le danger qui nous menaçait de toutes parts. Mais, bien loin de là, il maintint toujours la guerre dans la Péninsule et se contenta d'y renvoyer le maréchal Soult, ainsi que je l'ai dit plus haut. De plus, il lui prit en même temps douze mille hommes de la garde et près de quarante mille hommes de vieilles troupes. C'était dépeupler l'armée d'Espagne. Mais une chose remarquable dans Napoléon et qu'il m'est impossible d'expliquer, parce qu'elle contrarie ce qu'il voulait faire pour sa propre gloire, c'est qu'il exigeait de ses généraux, de ses maréchaux, les mêmes succès avec de jeunes conscrits qu'avec de vieux soldats. Il en serait arrivé. Dieu me pardonne, à leur demander de vaincre même sans troupes. Le résultat de cette manœuvre de soldats retirés de la Péninsule, fut de faire venir le maréchal Suchet de Valence sur l'Èbre. Pendant ce temps-là, nous signions un traité d'alliance et de garantie réciproque avec le Danemarcket le congrès de Prague faisait son ouverture, retardée exprès par Napoléon, qui empêchait le départ de M. de Caulaincourt. Et M. de Narbonne m'écrivit de Vienne : € Rappelez-vou^ ce que je vous ai dit!... >
Je connais tellement tous les personnages qui ont figuré dans ce drame important du congrès de Prague, que je ne puis m'empêcher de parler de ce fait avec quelques détails. Ce fut là que se décidèrent les destinées de l'Europe et que l'empereur Napoléon a perdu la partie qu'il jouait contre tous les rois, mais par sa faute, sa faute unique. Une des raisons qui ont le plus contribué à cette faute, c'est la fausse idée que Napoléon eut de M. de Metternich. J'ai moi-même entendu cette opinion en causant avec lui. Plus tard, peut-être, il en est revenu. Mais l'âme noble et fière
de M. de Metternich, l'une des plus belles que je connaisse, l'une des meilleures comme bonté et bonté raisonnée, cette âme était enfin ulcérée. Il ne se vengea pas, comme tant de gens veulent bien le dire, parce qu'ils seraient capables de le faire, mais il laissa aller les choses comme Dieu les avait marquées. Je crois pouvoir répondre qu'il en fut malheureux, car, je le répète, M. de Metternich est une noble et généreuse créature.
Comment Napoléon n'a-t-il pas voulu voir que, dans les conjonctures où se trouvait l'Europe, telle était sa situation politique qu'il était positif que les trois puissances du Nord seraient contraintes à la retraite, si l'Autriche s'unissait à la France, De cette union dépendait toute la force de Napoléon. Sa vanité s'est constamment refusée à le voir, et malheureusement le fait est trop évident pour que, même aujourd'hui, on ne le retrouve pas dans toute sa positivité. Il y a plus. La neutralité de l'Autriche produisait elle seule cet immense résultat. Elle fut longtemps à se déclarer contre nous. Ce ne fut que la veille même de l'arrivée de M. de Vicence à Prague, que le traité d'adhésion fut signé par l'Autriche ^ ! Le traité fut signé le 21 juillet. Le duc de Vicence se présenta, je crois, officiellement au congrès le 28. On répondit à ses retards pur des chicanes sur ses pouvoirs. On lui refusa son admission officielle, et le congrès se sépara. L'armistice devait se prolonger jusqu'au 10 août. Trois jours avant le duc de Vicence fit à M. de Metternich
• On a parlé du traité conditionnel de Roichcnbach. Rien nVliil moins engageaiil iiour l'AuU'iclie, surtout si elle avait eu la ^aix du l'Europe à assurer.
des ouvertures assez importantes pour attirer toute l'attention d'un homme qui avait alors vraiment le désir d'une pacification générale. Ces ouvertures consistaient dans la demande de ce que ferait l'Autriche pour maintenir l'alliance que l'empereur Napoléon ferait avec le Nord. Cette demande était faite sous le sceau d'un secret tellement important que l'empereur Napoléon exigea que son ambassadeur auprès de la cour de Vienne, le comte Louis de Narbonne, ne fût pas initié à cette négociation secrète. M. deMetternich accéda à cette demande, mais bien malgré lui. Il aimait et estimait M. de Narbonne, et il lui semblait que la confiance qu'un souverain met dans un ambassadeur ne doit pas avoir de limites. Quant à lui, fidèle à ce qu'il avait promis, il ne parla de ce que lui avait communiqué le duc de Vicence qu'à l'empereur François. Celui-ci, tout heureux de voir enfin finir la guerre, ordonna à M. de Metternich de répondre par l'assurance que l'Autriche ne soutiendrait que les conditions les plus honorables pour la France. Je puis certifier ce fait.
Cependant les heures s'écoulaient. Napoléon en était venu à ce point, de regarder un jour comme une année dans le sort de la France ! Le temps pressait. Les paroles portées par le duc de Vicence l'avaient été le 6 août. Le 1 et le 8 s'étaient passés à discuter les propositions de l'Autriche, qui, je le répète, étaient des plus honorables. Ce n'est pas alors que je reproche rien à l'Autriche. Elle s'est dignement conduite jusqu'au jour où elle est venue mettre un poids dans la balance qui contenait la destinée de malheur de Napoléon.
Le 8 août, Napoléon renvoya d'autres demandes
536 MÉMomES
à l'empereur Fl'ançois. Il fallut de nouvelles discussions. Enfin le 10 août arriva, parce que dans sa marche immuable le temps n'arrête jamais l'aiguille de son cadran. L'armistice fut rompu et les souverains du Nord, la Suède, la Russie et la Prusse signifièrent à la France et à V Autriche qu'on allait reprendre les armes. Ce fut alors que l'on dut croire que Napoléotl n'avait voulu que gagner le temps qui lui était nécessaire pour l'arrivée de ses troupes et de sa cavalerie.
Voilà quelles étaient les propositions garanties par l'Autriche :
1° La paix générale pour toute l'Europe, et les conquêtes de la république conservées à la France ;
â° Le rétablissement de la Prusse, avec une frontière sur l'Elbe ;
3° L'Espagne rendue à ses souverains légitimes ;
4° La Hollande indépendante, sous un roi nommé par Napoléon ;
S" Les provinces illyriennes et le Tyrol rendus à l'Autriche ;
6° Lubeck et Hamjourg libres et indépendantes comme elles l'étaient.
Quant à la Confédération du Rliin^, il avait été question de la détruire, puis de la laisser. L'Italie tout entière devait demeurer sous la domination di^ Yecle ou indirecte de la France. Nous devenions ainsi une rivale dangereuse pour l'Angleterre, avec nos ports et ceux de l'Italie, de la Belgique et de la llol» lande ! Noiiâ reprenions notre force dans le repos et
' Il y e'it deux projets d'agités dans le congrès. L'ub détnii* sait la Gonfëdéralioa rhénane et la Médiation suisse, l'autre les maintenait.
nous avions enfin ce que jamais nous n'aurions osé espérer : notre gloire sauve et un avenir !
Napoléon a souvent répété que les souverains n'étaient pas de bonne foi ! Qu'importe ! Au contraire ! même! Il ne pouvait perdre à cette nouvelle partie où les cartes s'offraient si belles 1 Ce qu'il devait chercher, c'était le temps de réparer ses pertes, de refaire ses armées, de redevenir lui-même, enfin ! Mais il ti'a rien écouté, rien regardé. Il n'a compté aucune pha-lange ennemie! Il a voulu la guerre, toujours la guerre, éternellement la guerre, la guerre jusqu'à l'extermination de lui et de tous les siens. Il l'a voulue, il l'a obtenue !
Ce n'était pas une perfidie, car, enfin, son enjeu était le plus précieux. Mais chacun le vit ainsi et on cria à la trahison. Alors chacun courut aux armes, et le cri de guerre fut : Mort à Napotéonl La rage se mêla à la politique. Ce fut une guerre presque individuelle. Chacun s'injuriait quand deux hommes de nations ennemies se trouvaient ensemble. Napoléon, dans sa colère insensée, cédait lui-même à la plus basse des passions, pour un homme comme lui. C'était une vengeance basée sur de veilles inimitiés. Là, le héros, l'homme unique, l'homme aux mille coudées, celui dont la volonté de broh^e s'unissait aux pensers sublimes d'un Dieu, eh bien, cet homme redevenait un habitant des montagnes du Liamone. je me sentais plus de grandeur que lui dans l'àme, car j'en aurais eu assez pour compi'endfe que là il y avait pouf lui un piédestal sur lequel il montait en signant c6 qu'on lui proposait. On devient géant en sacrifiant sa gloire au bonheur d'autrui.
Mais il ne le fit pas, et son malheur et le nôtre
furent les terribles suites de son obstination ! Ce fut alors que recommença la guerre, cette guerre qui devait en être une d'extermination et dont le premier cri fut jeté par Bernadotte. Ce cri fut entendu comme un signal sinistre et Moreau, cet autre transfuge, y répondit en lui disant :
— Je suis là, tu m'as appelé et je suis venu ! Partant de là, la haine lui trouvait des ennemis. Ils
contentaient leurs vengeances, même avec de la honte. Tout était bien, tout était bon, pourvu qu'il pérît! Cependant s'il eût été un méchant homme, Moreau eût été fusillé et Bernadotte n'aurait pas été roi de Suède. Il était fort alors, Napoléon, et l'expression de sa seule volonté eût été le rejet de Bernadotte et la nomination de celui qu'il aurait présenté. Une chose à remarquer et que les amis de M. de Metternich doivent signaler comme une preuve de sa loyauté, — oui de sa loyauté, car ceux qui parlent de son caractère cauteleux ne le connaissent pas — c'est sa conduite pendant le congrès de Prague. Moreau, arrivé d'Amérique avec un conseiller d'ambassade russe (M. de Svinine), et d'accord avec Bernadotte, était consulté par les souverains alliés sur ce qu'il y avait à faire de mieux contre Napoléon, même pendant l armistice et le congrès. Moreau, qui n'était pas venu de si loin pour faire comme les autres, conseilla de marcher sur Dresde, ce qui dans un pareil moment était une chose indigne. Le prince de Metternich en prévint M. de Caulaincourt et M. de Narbonne.
— Remarquez bien, leur dit-il, que je veux demeurer étranger à Vintngue de Moreau. C'est également l'intention de mon souverain.
Je place ces mots ici parce qu'ils sont nécessaires pour ajouter à la couleur que je mets sur les traits de M. de Metternich, que je crois fort méconnu par un grand nombre de Français à l'époque dont je parle. C'est un personnage important et de premier ordre dans l'histoire de l'Europe de notre temps. II est donc à propos de jeter une grande lueur sur tout ce qui a rapport à lui. Dans un rapport historique comme des Mémoires, le but était de représenter en relief les faits et les choses qui méritent le plus d'attention, et de colorier autant que possible avec justesse les portraits des hommes célèbres qui ont été acteurs dans les lieux qu'on décrit. La clarté ou, pour parler plus juste, la lucidité des événements vient de l'observance de cette règle. C'est, je crois, un principe voulu pour donner de l'âme et de l'intérêt à ce qu'on raconte, c'est une nécessité également pour éviter la sécheresse d'une relation politique et historique. Je sais bien ce qu'il faut faire, comme on voit. Il s'agit maintenant de réussir.
Oui, je répète sans crainte d'être démentie, qu'au congrès de Prague l'empereur François, ou plutôt le prince de Metternich, car l'empereur avait toujours eu le bon sens de le laisser agir au congrès de Prague, l'Autriche voulait la paix et, d'après ce que j'ai dit, on voit que ce n'était pas avec notre honte.
Mais, hélas! maintenant il me faudra, avec la même vérité, dire des choses importantes et curieuses qu peuvent diminuer les généreuses intentions de l'Autriche. Toutefois je prie d'observer que j'ai dit : diminuer et non pas détruire. C'est de l'Italie que je veux parler.
Mais pour ne pas intervertir l'ordre des événements,
j«3 vais cuntinuer la narration des affaires d'Allemagne.
Napoléon se voyait alors abandonné aux seules ressources de son génie^ Les alliés avaient une armée de six cent mille hommes et lui ne comptait que trois cent cinquante mille hommes de troupes, dont les deux tiers étaient formés de jeunes gens à peine sortis de l'adolescence. Ajoutez à l'avantage numérique l'avantage de se battre en pays ami, d'avoir à commandement tout ce qui peut former un matériel d'&rmée, de pouvoir être battu. Enfin, mettez tout cela en regard avec Napoléon, géant de gloire il est vrai, mais enfin loin de son empire, n'ayant qu'une armée inférieure en nombre, composée dans une grande partie d'alliés prêts à trahir, et vous frémirez, si vous l'aimez, si vous êtes Français, de la position où il se trouve. M. de Metternich le voyait bien ainsi.
— Monsieur le duc, disait-il au duc de Vicence, votre position est non seulement différente de la nôtre, mais elle est différente de ce qu'elle était il y a quaU'e ans. Alors une bataille perdue pouvait se supporter par vous, tandis qu'elle vous écraserait. Aujourd'hui, le sort est changé. Une bataille perdue par l'empereur Napoléon transforme tout à fait la question.
Ce fut le 20 août que Napoléon apprit la jonction des troupes autrichiennes avec celles des alliés. Le prince Schwartzenberg fut nommé généralissime de toutes les armées de la coalition, .l'affirme et je répète encore ici que c'est la faute de Napoléon. Ses ministres, ses envoyés au congrès de Prague le savaient bien aussi. Oh! que M. de Narbonne a gémi sur cette obstination I
DE LA DUCHEBSE D'ABRANTES Ml
Napoléon était toujours lui-même, toujours cet lomme prestigieux et fantastique à la tête de s^w irmée. Sans doute il faisait des fautes, mais ces fautes, quoique immenses, étaient encore diminuées oar ce qu'il contraignait la fortune à lui donner. Il ipprenait, par exemple, le 20 août, que l'Autriche 'abandonnait et, le 21, il reprenait l'offensive et oattait Bliicher. Au milieu du triomphe de Goldberg', 1 est averti du mouvement des alliés sur Dresde^, lonseillé par Moreau. Il remet l'armée de Silésie à Macdonald et court — c'est le mot — avec sa garde au secours de Dresde^ Il arrive seul de sa personne le 26 k neuf heures du matin. On se battait dans les faubourgs. C'est alors qu'il montra cette lumineuse intelligence qui le plaçait au-dessus de tous. Son œil i'aigle plana sur le combat. Il vit aussitôt le salut et la perte. Au lieu d'attendre l'attaque, il l'ordonne. Les Prussiens et les Russes, étourdis par l'impétuosité du mouvement, sont repoussés à une distance fabuleuse après avoir laissé quatre mille cadavres des leurs sur le terrain qu'ils occupaient en maîtres le matin.
Le soir de ce même jour. Napoléon entra dans Dresde avec le 2° et le 6* corps. Il avait combattu luimême comme un sous-lieutenant pendant celte journée, l'épée à la main, toujours en avant et montrant
' Forte position enlevée par l'arraée le 23 août 1813.
2 L'armée coalisée avait débouché de la Bohême sur Dresde par la rive gauche de l'Elbe, tandis que Napoléon repoussai B.iicher vers l'Oder.
3 Les troupes firent quarante lieues en soixante-douze heures, sans recevoir de distribution. Elles s'étaient battues depuis dix jours sans prendre aucun repos.
le cnemin de la mort avec autant d'indifférence que ceint de la gloire. Il n'avait eu, pendant la bataille, que soixante-cinq mille hommes contre cent quatrevingt mille. Le lendemain, il se lève avant le jour, après deux heures de sommeil. Il se met à la tète de son armée, forte seulement de cent dix mille hommes. 11 se place au centre. Le roi de Naples à droite, le prince de la Moskow^a à la gauche. C'est ainsi qu'il attaque cent quatre-vingt mille ennemis. Son plan de bataille n'était pas fait et ne pouvait l'être. Il prend sa lunette et regarde devant lui. Il distingue un grand vide. C'était ce qui devait être rempli par le corps de Klenau, mais il ne devait arriver qu'à deux heures, et il en était six ! Napoléon improvise à la fois son plan et la victoire. Aussi rapide que la pensée qu'il a conçue, l'attaque est ordonnée, faite et victorieuse. Dix-sept mille hommes prisonniers \ quatorze mille morts ou blessés, parmi lesquels la justice du sort a frappé Moreau, sont le résultat de cette brillante et savante bataille !
Quelle étrange destinée que celle de Moreau ! Cet homme qui dès les premiers jours de la Révolution embrassa la cause de la liberté, qui combattit pour elle, dont tout le renom militaire était attaché à la gloire républicaine, ce général, républicain lui-même, qui avait combattu pour la liberté en 1804, qu'un jugement avait banni de sa patrie parce qu'il était républicain, qui avait été subir son ostracisme sur la terre de la liberté, eh bien, cet homme pour satisfaire, lui aussi, une basse vengeance, était venu dans cette Europe, témoin de son ancienne gloire, à l'appel d'un
1 Les prisonniers étaiem presque tous Autricbient.
DE LA DUCHESSE DABRANTÊS 6i8
autre homme qui était aussi républicain, mais seulement de souvenir, pour se mettre à la solde du plus despote des souverains dans le but de commander les armées qui doivent porter des rois coalisés sur la terre de la patrie ! Ce fut un boulet de la garde de celui qui l'avait banni, au lieu de le faire condamner comme il l'aurait dû, qui se chargea d'exécuter la sentence vingt ans plus tard ' .
Au reste, si Moreau a reçu de fidèles narrations de l'effet que produisit son retour en France, il y a vu l'expression d'un mépris général. Ses amis les plus dévoués baissaient les yeux et gardaient le silence. La France était divisée sur le plus ou moins de justice de l'arrêt qui l'avait exilé. Il le ratifia de sa main le jour où il accepta le commandement des armées russes et prussiennes, car c'était les commander en chef que d'agir ainsi qu'il le faisait.
Sans doute les motifs qui ramenèrent Moreau en Europe peuvent être envisagés sous deux aspects différents, mais nous sommes encore trop près du moment de l'action pour décider si le vainqueur de Hohenlinden fut tout à fait un traître. Je ne suis pas inconséquente avec moi-même en parlant ainsi, mais je suis Française surtout, je suis vraiment patriote. J'ai admiré Moreau, je l'ai aimé même! Oui, je l'ai aimé lorsqu'il faisait la gloire de la France. Je l'a plaint lorsque je l'ai vu coupable. Aussi, en le condamnant, je n'écoute pas une partialité injuste, je n'appelle pas pour le juger mon affection pour l'era-
* Ce fut vers raidi que Moreau fut frappé. Il était à cheval, près d'une batterie prussienne et s'entretenait avec l'empereur de Russie.
pereur, non, je sais que oe serait le moyi;n d'être injuste. Mais je le place dans le même fond de perspective que les hommes de tous les temps, de tous les âges, et je me dis que Moreau, revenant avec le fer et le feu des nations ennemies pour ravager sa patrie, afin d'atteindre un seul homme, m'offre \a ressemblance bien plus frappante avec Coriolau qu'avec le vertueux Camille. Je sais encore qu'il est des actions d'une telle nature que le niveau ordinaire de la moralité humaine ne peut les assujettir à sa hauteur. Les amis de Moreau ont parlé dans ce sens. A cela, je leur répondrai que le cas de Moreau n'est pas dans cette catégorie. Un homme de ses amis me disait l'autre jour encore :
— Comment voulez- vous juger Moreau? Après vingt siècles vous n'êtes pas d'accord sur le bien ou le mal de la conduite des deux Brutus et de Timoléon. Je puis vous faire voir des lettres de Moreau, dans lesquelles il me dit qu'il ne vient en Europe que pour affranchir la France du sceptre de fer sous lequel iVapoléon la tenait courbée, ajoutant qu'il avait toute confiance dans la loyauté de l'empereur Alexandre et que c'était à celte même loyauté qu'il demanderait le bonheur de la France. « Les Russes ne passeront pas « le Rhin, si j'ai quelque pouvoir sur le czar, ajou- « tait Moreau dans cette lettre. C'est du rivage de « Kehl que je lui demanderai ainsi qu'aux souve- « rains alliés de respecter ma patrie et, à ma patrie, € de se rappeler de sa propre gloire et de repousser e la tyrannie. »
Cette lettre est belle. Mais elle contient plus d'orgueil que jamais Napoléon n'en eut sur le trône. La philosophie que Moreau avait étudiée sur les bords de
DE LA DUCHESSP: D'ABRANTÉS 545
la Delaware nous donne un singulier échantillon de ce que peut en un pays un homme sur tous les autres\ En est-il donc ainsi en Pensylvanie qu'un Américain puisse dire à ses compatriotes : « Renvoyez, cet homme ! » et ils le renvoient. Au surplus, quelque blâme qui descende sur la tombe de Moreau et soit venu à son dernier soupir obscurcir une belle vie, il surgira toujours de cette vie militaire des jours glorieux qui seront immortels.
Je ne suis point injuste. Je n'aime point Moreau pour deux raisons : parce que Moreau lui-même est venu abattre les lauriers qu'il avait plantés et puis parce que j'aime Napoléon. Mais il est le Turenne de notre époque, le grand Condé même, et je suis son admiratrice, quand je l'envisage ainsi.
J'ajouterai une opinion peut-être bizarre, c'est que sa mort a été plus funeste à l'empereur qu'elle ne lui a été favorable. Il a pris une confiance trop illimitée dans le bonheur de son étoile^ ainsi qu'il le disait... La bataille de Dresde produisit le même effet.
— Je ne puis être vaincu, se disait-il.
C'était, comme je l'ai dit, en soixante-douze heures que Napoléon avait été de Goldberg à Dresde (il y a quarante lieues que les troupes firent sans distribution). Il avait vaincu. Il avait abattu un ennemi dont le nom était prestigieux contre lui. Il était maître de Dresde. Alexandre fuyait. La fortune se remettait à sourire. Mais pendant ce temps, le sort reprenait sa
' Dans son procès, Moreau faisait une singulière définition du mot traître. « Depuis le commencement de la révolution, dit-il, le sens attaclié à ce mot (traître) n'a jamais été compris parce qu'il est relatif, •
terrible reVatïche sur le maréchal Macdonald. Blûcher le chassait de la Silésie. Le maréchal Davout évacuait Schewerice, le général Van damme était fait prisonnier dans les montagnes de la Bohême avec douze mille hommes. Le maréchal Oudinot était battu par son ancien frère d'armes, Bernadotte. Ce qui sauvait Berlin, où l'empereur croyait tellement arriver que des décrets étaient déjà préparés, datés de cette ville. Une grande partie des malheurs de la campagne fut attribuée, peut-être avec raison, au général J..., qui porta chez l'ennemi les documents qui pouvaient être à la dispos^ition du chef d'état-major du maréchal Ney, et il en avait beaucoup. Son rapport fit principalement sauver Berlin, parce qu'il prévint que Napoléon devait s'y porter.
Il semblait qu'un pacte magique avait été formé entre Napoléon et une puissance surhumaine et puis qu'un jour, ce pacte ayant été rompu, tous les malheurs fondaient à la fois sur celui qu'ils avaient évité avec une sorte de coquetterie pendant vingt ans. Et l'infortune allait lui être désormais aussi fidèle que le bonheur l'avait été.
Non seulement tout devenait désastre dans le Nord, sous les yeux même de Napoléon, mais l'Espagne lui échappait tous les jours, province par province, village par village. Partout nos soldats défendaient le terrain et l'arrosaient de leur sang. Mais la résistance ne servait qu'à prouver notre faiblesse. Tout était perdu et notre beau navire sombrait sous les coups répétés d'un orage qui ne pouvait être conjuré.
Le maréchal Suchet, par une suite de cette étoile heureuse qui ne l'abandonnait pas lorsque toutes les autres pâlissaient, fit entendre encore une fois le
chant du triomphe au milieu de tous nos cris d'alarmes. L'amiral Bentink* , qui avait amené des troupes fraîches de Sicile, fut battu par lui et le général Decaen et perdit immensément de monde dans cette affaire. Mais telle était notre position, que nous devions craindre de perdre un homme, sa perte aurait-elle été compensée par dix autres morts. Toutefois cela n'empêchait pas Saint-Sébastien de se rendre. Les Anglais prirent cette place après un long siège sans gloire. Ils ont commis toutes les horreurs que nous voyions commettre, dans le moyen âge, dans les sacs des villes, par les bandes de condottierri ou de troupes franches.
En écoutant le récit de ces infamies, que me faisait un officier qui en avait été témoin de la citadelle ou il était enfermé, je frémissais d'horreur et d'indignation. La conduite des Anglais n'avait pas d excuse. Les Espagnols étaient en droit dans leurs cruelles représailles, mais les Anglais, qu'avaient-ils à nous demander? Leur férocité a été personnelle et, je le dis encore, sans excuse.
Napoléon, toujours inébranlable dans sa volonté, éprouvait pendant ce temps tout ce que la fortune peut verser d'amertume sur une grande destinée. L'Autriche ressignait à Tœplitz un nouveau traité d'alliance avec la Russie et la Prusse, et achevait de rompre tous ses liens avec Napoléon en signant un autre traité avec l'Angleterre^. Ce traité offre une
* Bentlnk débarqua sur la côte de Catalogne. Ce fut à Villafranca de Panada qu'eut lieu le combat, à huit lieues de Barcelone.
2 Le 3 octobre à Tœplitz également. Ce fut lord Aberdeen qui représentait la Grande-Bretagne. C'est un homme parfaitement agréable et gentleman autant que peut l'être un grand
particularité assez digne d'être remarquée. On sait que l'Angleterre n'a jamais voulu reconnaître Vempereur et lui donner conséquemment ce titre. Pour ne pas non plus dire Bonaparte ou Napoléon, l'Angleterre employa le terme d'ENNEMi commun et l'Autriche l'adopta! Il le fallait bien, elle recevait des subsides !
Mais le plus grand malheur, parmi tous ceux qui l'accablaient à la fois, fut la perte de la bataille de la Katzbach par le maréchal Macdonald. Plus de vingt mille hommes nous furent enlevés ! Celte perte fut d'autant plus terrible qu'elle était irréparable.
J'ai entendu dire à cette époque, par tous ceux qui avaient le droit d'examiner une pareille matière, que l'imprudence du général Vandamme avait été cause de son désastre, en attaquant d'abord des forces immenses avec quinze mille hommes et puis en n'assurant pas ses hauteurs lorsqu'il descendit sur Kulm. La bravoure du général Vandamme est trop connue, ainsi que ses talents militaires, pour que je hasarde cette assertion, si je ne l'avais entendu prononcer par des voix irrécusables. Au reste, il fut pris lui-même dans ce combat insensé où plus de soixante mille hommes se virent attaqués par quinze mille baïonnettes françaises. Les yeux sont humides et le cœur bat vivement dans la poitrine lorsqu'on voit un pareil entraînement. Mais les résultats en furent bien funestes ! Avec Vandamme furent pris les généraux Guyot et Haxo, et toute son artillerie I
Un fait bien léger en apparence, et qui pouvait avoir les plus grandes suites, est celui-ci : Après la
soigneur anglais, et l'on sait que c'est la perfectioo des bonne» manières et de ce qu'on a|>pelle le monde.
bataille de Dresde, il se promenait en dehors de la ville pour voir arriver les troupes. Tout à coup il dit :
— J'ai bien envie d'aller faire une visite à Vandamme !
C'est l'honorable Polonais Nieracew^itz, qui alors était à Dresde, qui me répétait ce mot l'autre jour.
Combien cette visite, comme l'appelait Napoléon, aurait été importante pour ses destinées et les nôtres ! 3Iais elles étaient fixées. Le prince de la Moskowa fut en même temps battu par le prince royal de Suède à Interbock. Partout le sang français rougissait la terre. Toutes les familles étaient en deuil et, sur une surface de trois lieues carrées à peine, un demimillion d'hommes s'égorgeaient à coups de mitraille et se massacraient corps à corps avec une fureur pour ainsi dire personnelle. C'est en traversant des jours ensanglantés, obscurcis par la trahison, qu'on atteint celui où la fortune a résolu d'accabler celui qui, si longtemps, fut son favori et le punit de son obstination.
Il est à remarquer comment une haine commune peut faire disparaître d'autres inimitiés. Les Autrichiens et les Bavarois, qui jusqu'alors étaient ennemis, répudièrent leurs colères et leui*s ressentiments pour se réunir contre celui que tous voulaient accabler. Pour accomplir l'œuvre de sa destruction, il est convenu qu'on met en oubli même la plus juste reconnaissance. Si l'on veut considérer la vieille inimitié des deux nations, les immenses avantages dont Napoléon a fait jouir la Bavière, on pourra apprécier la force du sentiment qui porte l'Allemagne à repousser le joug étranger. La proclamation de M. de Wrede dit ces mots remarquables :
m MÉMOtRËg
« Le roi et les puissances alliées veulent que la France soit la France, et l'Allemagne soit l'Allemagne. »
Il n'avait pas toujours parlé ainsi, lorsqu'il faisait des proclamations pour l'empereur Napoléon.
Dans ce même temps lord Wellingion passait la Bidassoa et entrait en France ! Ainsi finissait cette guerre sanglante qui prouvait que la science n'est rien et que les peuples sont plus forts que la tactique, car c'est, en résumé, une grande erreur que d'attribuer la perte de l'Espagne aux journées des Arapiles et de Vittoria. L'Espagne était sauvée sans ces batailles. Son salut s'opérait chaque jour par notre sang s'échappant goutte à goutte sous le fer d'un assassin, ou bien par la chute de nos hommes succombant sous la maladie ou par la trahison et le poison. Voici quel fut notre véritable ennemi et celui dont Napoléon déclina toujours la puissance.
Une alliance pouvait encore, si elle était fidèle, maintenir l'empereur en Allemagne. C'était la Bavière. Il la fît pressentir. Le roi Maximilien, l'homme le plus vertueux et le plus droit en politique de tout ce collège couronné formé par Napoléon lui-même, fit assurer l'empereur qu'il demeurerait dans son alliance jusqu'à la fin de novembre, malgré les efforts de l'Autriche pour Ven détacher. Et comment expliquer que le 15 octobre l'armée bavaroise était réunie à l'armée autrichienne , à Braunau ! C'était là que Marie-Louise, la fille chérie de l'Autriche, avait été, je crois, remise à la France, dans les mains de la reine de Naples. Sa patrie avait-elle voulu répondre ainsi à l'affront, non prémédité sans doute, que Napoléon lui fit en envoyant le prince de Wagram pour épouser
DE LA DUCHESSE D'ABRANTÊS 6J5l
la princesse en son nom ^ Il y avait une sorte d'insulte dans cette démarche, il y en avait même dans l'oubli de ce qu'elle avait d'inconvenant.
Maintenant nous touchons aux grands revers qui ont amené la chute de l'empire.
* Je sais d'un Français qui était alors à Vienne, que l'arrivée dn prince Wagram fil un effet pénible sur la famille impénal* d'Autriche. En effet, rien a'étail plus maladroit.
CHAPITKE XXI
Le cardinal Maury. — Arbitraire. — Annulation d'une décision du jury. — Cambacérès. — L'ours écrasant la mouche. — Le comte de Gr... — Anecdote. — Les diners. — Notabilités financières chez M. de Rovigo. — Coup d'œil rétrospectif. — Nous voulons la paix, et lui ne la veut pas. — Muraille de chair humaine. — La Convention. — L'état-major des chevaulégers. — Affaires d'Allemagne. — Poniatowski. — Il vous joue. — Fête à Zakret. — Schultz. — Écroulement du pavillon. — M. Daru. — Bataille de Leipzig. — Neuf mille cinq cents hommes contre cent soixante-dix mille. — Quatorze mille contre cent cinquante mille. — Le pont sur l'Elster. — Mort de PonialO'vski. — Barbarie. — Jugement du roi de Saxe.
Par les mouvements dont les contre-coups avaient retenti jusqu'à Paris, nous nous trouvions dans une agitation tout à fait étonnante depuis le 48 brumaire. Jusque-là nous avions eu une sécurité faite exprès, je crois, pour la ferme volonté de Napoléon, car on obéissait sans aucune restriction et, quand il disait : c Marchez! » on marchait. Maintenant, ce n'était plus cela. On marchait encore, mais avec des réflexions qui annonçaient que bientôt on ne marcherait plus.
Un jour le cardinal Maury arrive chez moi dans un état de colère tout à fait surprenant, lui qui opinait de la barrette à tout ce que faisait l'empereur !
— Comprenez-vous, me dit-il, que l'empereur aille dans un moment comme celui-ci enfreindre la Consti-
tution de l'empire ! Comment, il va faire de Varhiiraire dans un pareil instant ! Mais ce n'est pas comprenable !...
Et il se promenait avec une agitation remarquable. Je ne savais ce qu'il avait et je le lui demandai. Le fait était étrange en effet. Le Sénat venait, sur l'ordre de l'empereur, à'annuler la décision d'un jury et il ordonnait à la Cour de cassation de renvoyer les accusés devant une autre cour d'assises, mais avec cette différence qu'il ne devait pas y avoir de jury. La cour d'assises devait prononcer en sections réunies. Je me rappelle ce mot.
— L'empereur a eu grand tort, disait le cardinal. Il faut de la confiance aux Français. Maintenant qu'ils en ont moins dans la victoire, ils s'apercevront facilement que leur liberté civile est grandement menacée, et je ne crois pas que ce soit une bonne politique. J'en ai parlé tout à l'heure à l'archichancelier.
— Que vous a-t-il dit ?
— Bah ! Des billevesées ! Est-ce qu'on peut chercher du sérieux dans un homme comme lui ?
— Comment ! Dans Cambacérès ?
— Oui, dans Cambacérès. Oh ! je le connais depuis longtemps.
Le fait est que V inimitié àxx cardinal pour l'archichancelier datait de l'Assemblée constituante et s'était consolidée à la mort du roi, lorsque Cambacérès avait non seulement voté la mort, mais lorsque, s'élançant à la tribune, il avait voté pour que la sentence fût exécutée dans les 24 heures ! Toutefois, le jugement du cardinal, passionné comme tout ce qu'il disait lorsqu'il discutait, n'était pas du tout juste. Cambacérès avait du sérieux non seulement dans l'esprit.
mais dans le jugement. J'avais une profonde estime pour lui et beaucoup d'attachement. Il était d'une amabilité parfaite, et particulièrement pour moi. J'en étais fort reconnaissante. Quant à cette affaire du jury, comme je ne me mêlais pas de ces affaires-là, je ne pus savoir de lui-même pourquoi sa complaisance avait ainsi servi l'empereur, car je savais très bien qu'il lui résistait dans les occasions importantes où, comme dans celle-ci, sa gloire était intéressée. Je ne me rappelle pas pour quel motif cette infraction tut faite aux lois de l'empire. Ce que je me rappelle très bien, c'est le fait lui-même. Au surplus, cela doit être dans le Moniteur. L'histoire a eu lieu dans le mois de septembre, tout à fait au commencement. La décision du jury fut annulée par un sénatusconsulte. Le cardinal avait raison en parlant de la nécessité de maintenir l'intérieur de Paris dans les circonstances où l'on se trouvait. Tout annonçait que l'orage allait gronder autrement qu'à l'horizon. Que faire pour le conjurer ? Il aurait fallu des amis qui ne fussent pas, comme le duc deRovigo, de la nature de l'ours écrasant la mouche avec une pierre.
J'ai déjà dit que, malgré ses défauts, il avait une qualité qui en compensait beaucoup. Il aimait vraiment l'empereur. Quoique nous ne fussions pas amis dans le fond de l'âme, parce qu'il avait été trop mal pour Junôt depuis qu'il était dans l'état-major de l'empereur, il venait souvent chez moi pour connaître un peu par mes discussions l'esprit de Paris. Je l'ai toujours pensé. C'était du reste sa manière et il prétendait que par son adresse à faire causer trois hommes de la société fort répandus dans le monde, savait tout ce qui se disait dans le faubourg Saint-
ftË La dUghesse d'aèrantês 6ôS
Germain. Un jour je lui entendis faire cette belle déclaration et je me mis à rire...
— Vous croyez que je plaisante, me dit-il. Eh bien, que l'un des trois personnages arrive pendant que vous êtes ici et vous verrez.
Ces trois hommes étaient âgés. Ils avaient sinon de l'esprit, au moins de cet usage du monde, de cette jaserie qui en tient lieu, beaucoup de bienveillance, un besoin de courir dans cinquante maisons, de toujours dîner en ville pour dire :
— M"' la duchesse de Bassano m'a invité à diner. M"' la princesse de Wagram m'a engagé à aller prendre du thé ce soir chez elle.
Il faut remarquer que le plus pauvre de ces trois hommes avait cent mille livres de rente I 11 était garçon et répandu dans la plus haute société de tous les partis. Du reste, prêt à sauter du Pont-Royal dans la rivière s'il avait su qu'il servit de compère au ministre de la police. Le duc de Rovigo était en ce moment devant sa cheminée. Il y avait eu un grand dîner au ministère et il y avait encore du monde dans le salon. Au même instant on annonça le comte deGr...
— Laissez-moi faire, dit le duc, vous allez juger de la chose par vous-même.
— Comment se porte M. le comte de Gr...? il y a bien longtemps que nous ne vous avons vu, mon cher comte, poursuivit-il en frappant sur le ventre sphérique du petit gros homme, mais cela n'est pas étonnant ! Savez-vous bien, mesdames, que tel que vous le voyez, le comte de Gr... est le favori de toutes nos jolies femmes.
— Oh ! oh ! répondit le gros petit homme en se
roulant sur lui-même et faisant la roue tant qu'il pouvait. Oh ! monsieur le duc !
Et comme il était un des habitués de mon salon et qu'il m'avait proclamée dame de ses pensées, à peine m'eut-il aperçue qu'il accourut à moi de toute la vitesse de ses petites jambes et vint me baiser le gant avec une courtoisie passionnée qui fit tomber une pluie de poudre de sa haute et immense coiffure sur ma robe.
— Tenez, voyez-vous ! s'écria le duc. Le voyezvous ! Allons, comte de Gr..., il faut nous dire... où vous avez dîné. Est-ce un secret ?...
— Non pas du tout, car nous étions vingt-cinq à table. J'ai dîné, ajouta-t-il, chez la duchesse de Bassano.
Et il prenait longuement une prise de tabac, qu'il savourait en se rappelant sa journée.
— Eh bien, que vous avais-je dit? Vous voyez que le comte de Gr... choisit bien ses hôtesses. Et quels étaient les autres convives ? Je parie qu'il n'y avait pas de femmes aussi belles que la duchesse de Bassano ?
— Si fait, par ma foi !... Il y avait M°" Gazani. Pardieu ! c'est une belle créature que cette femme-là !
— Et puis, quelles étaient les autres femmes?
— M°" de Montmorency... la belle baronne... que l'empereur a faite comtesse. Ah ! ah ! savez-vous qu'elle est encore bien belle, quoiqu'elle ne soit plus mineure. Quelle taille, quelle démarche! C'est une CalypsOy une vraie Calypso.
Et tout enchanté de son compliment, il répétait en fredonnant :
— C'est une Calypso.
— Et sans doute reprit le duc, qu'avec ces dames vous n'avez pas parlé de politique ? Et cependant c'est un sujet que vous traitez à merveille, vous qui faites partie du corps diplomatique et qui appartenez à l'un de nos meilleurs amis.
— Je vous demande pardon, nous avons causé longtemps, mais après dîner en prenant le café. J'ai démontré au ministre de W... qu'il n'avait pas l'ombre du sens commun à soutenir la coalition si elle se forme. Quant à lui, il prétend que l'empereur Napoléon veut envahir le monde entier et qu'il faut lui opposer enfin une barrière. Tout cela est absurde.
Le duc nous fit un signe de l'œil et, poursuivant ses questions, il finit par savoir du comte de Gr...le nom de toutes les personnes qui avaient dîné chez M"* la duchesse de Bassano, tout ce qu'elles avaient dit et même ce qu'elles avaient pu dire confidentiellement. Et pourtant si l'on avait dit à M. le comte de Gr... « Vous avez peut-être compromis la duchesse de Bassano et les vingt personnes avec lesquelles vous avez dîné », il aurait été plus qu'étonné.
La place et le temps me manquent pour faire voir comment il racontait jusqu'au moindre geste. C'était bien curieux. Ce fut au reste une leçon pour moi et, avant de sortir du salon du duc de Rovigo, je lui dis :
— Je vous remercie, mon cher duc, de m'avoir avertie du danger que je cours sans m'en douter. II faudra maintenant que je mesure mes paroles lorsque le comte de Gr... viendra dîner chez moi, ainsi que M. de L... et M. de T... Mais ne craignez- vous pas que ces messieurs ne trouvent fort mauvais que vous
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leur fassiez jouer un aussi sot rôle sans leur demander s'il leurconvient? Ils pourraient bien changer la scène de comique en tragique pour vous. Quant à moi, je vous prie de ne point soumettre mon salon à une enquête qui ne me plaît pas le moins du monde. Et je m'en plaindrai, je vous en préviens.
— A qui donc ?
— A l'empereur.
— Et si l'ordre venait de lui ?
Je haussai les épaules.
— Oui, si l'ordre venait de lui? Si par exemple j'étais chargé de savoir... Mais non, je ne veux pas vous dire cela.
— Oh ! nous n'en sommes pas à nous fâcher ^ . Dites toujours. ,
— Eh bien, je suis chargé de savoir si, en effet, vous êtes dans une relation toute fraternelle avec le grand maréchal.
Je devins d'abord pâle d'indignation et puis pourpre de colère. C'était aussi par trop fort. Je ne pouvais croire que l'empereur remit ainsi la clef du sanctuaire de l'intérieur de chacun aux mains du duc de Rovigo. Mais ce n'était que trop vrai. Du reste, je me suis rappelé en ce moment l'histoire de M, deSartine. Mon Dieu, la vie humaine est toujours la même ! Toujours les mêmes passions, toujours les mêmes bassesses. L'homme sera grand comme il sera petit. Le cercle
• Nous étions alors en 1812. Au mois de novembre je crois. C'était, enfin, peu de temps après l'afiaire de Malet. En parlant de Malet, je dois dire qu'hier (28 juillet 1834) j'ai en* tendu parler d'une brochure qui traite de cette affaire. Je no la connais pas, et ne l'avais pas vue avant d'écrire ces TOlumes.
demeure le même. C'est un théâtre dont les acteurs vieillissent et passent, mais dont la scène et même les décorations restent toujours en place. Seulement les meubles changent de forme.
A cette époque de 1813, où nous sommes parvenus, le duc de Rovigo eut une étrange conversation avec un homme qui lui-même me la raconta dans le temps. Elle est d'autant plus curieuse qu'elle donne des éclaircissements sur une détermination ultérieure de Napoléon.
Le duc de Rovigo était, comme je l'ai déjà dit, très dévoué à l'empereur. Ce dévouement allait loin, car il le portait, comme on vient de le voir, à faire des choses assez étranges. Plus le temps s'écoulait, plus nous avancions dans cette malheureuse année de 1813 et plus on voyait se grossir l'orage qui allait ravager la France. Sérieusement alarmé pour la sûreté même de Paris, Savary se détermina, après en avoir causé avec l'archichancelier, à faire venir au ministère de la policequelques-uns des hommes opposants à l'empereur et de faire en sorte qu'ils fussent moins hostiles. L'un d'eux, qui était presque l'ennemi de l'empereur depuis l'affaire de Moreau dont il était l'ami et qui avait même été dans toute cette affaire d'un extrême secours à l'accusé, fut le premier auquel songea Savary. Cet homme était M. To..., banquier. Il faisait partie de cette troupe de jeunes gens qui, sous le Directoire, portaient les cadenettes et le collet noir, et qui se battaient avec tout venant autant que le coeur leur en disait. On racontait, je crois, de celuilà, qu'il s'était battu sept fois dans une semaine, une fois par jour. C'est assez bien.
Le duc de Rôvigo, qui était fort lié avec une per-
sonne qui connaissait beaucoup M. To..., la chargea de le pi'iei" de passer chez lui parce qu'il désirait lui parler. Il fallait négocier cette entrevue de cette manière, car, avec l'humeur de M. To..., il n'aurait été au ministère de la police qu'avec quatre gendarmes et, comme il n'y avait aucune raison pour commettre de l'arbitraire envers lui — depuis celui qu'on avait exercé cependant, mais les temps n'étaient plus les mêmes, — il fallait s'y prendre de cette façon.
Ce que voulait le duc de Rovigo, c'était d'avoir l'opinion d'un des premiers banquiers de Paris sur l'esprit populaire. Deux avaient été déjà interrogés, sans se douter qu'ils donnaient des armes au pouvoir en répondant avec naïveté. Ces deux banquiers étaient, l'un M. La..., l'autre, M. Mal... Ils étaient paisibles dans leur humeur et ne répondaient que de la règle de trois. Pour M. To... c'était une autre affaire. Napoléon ne l'aimait pas. Il se rappelait que dans une circonstance très orageuse, M. To... était venu proposer à Fouché de lui amener dans les vingt-quatre heures deux mille bons garçons qui seraient de bons secours au gouvernement. Et, ces mêmes hommes, l'empereur se disait que le même chef qui pouvait les mener à droite aurait, s'il le voulait, la possibilité de les mener à gauche. Et si l'on veut se rappeler l'époque, on verra combien la chose était facile. Il y avait alors une clientèle nombreuse pour suivre ces jeunes gens, qui suivaient eux-mêmes les doctrines de Clichy ou bien du Manège. Le Directoire abattu, on n'avait pas conservé toutes ces dénominations, mais l'esprit opposant, quoique comprimé par douze ans de triomphes, n'en était pas moins prêt à surgir au moindre appel. On l'ignorait dans le monde.
DE LA DUCîfÊBSE D^ABRANTÈS 5M
L'empePêuf lui^ïfiéme l'avait longlemps oiiblié. Mais i] était des gens dont la mémoire était toujoars ausî* fraîche et qui étaient demeurés toujiouFs ôussi haineux qu'ils l'étaient en 1196 et 4798, du gouvernement directorial. Eh! non pas, mon Dieu! £)e quoi donc? Ma foi, je n'en sais rien, ni eux non plus. Ils jouêtient à l'opposition. C'est une occupâtian comme une autre.
Cependant M. To...- n'était pas royaliste. Il n'était pas républicain non plus, quoiqu'il fût de la caste républicaine. Mais c'était une époque, au reste, où le duc de Mouchy, Albert d'Orsay, Juste de NoaiHes, M^ la duchesse de MoUchy, une foule de gens de la tribu nobiliaire, donnaient la main à David, à Gérard et à ses élèves. Tout cela sans penser à mal. Notre amour patriotique allait jusqu'aux démonstrations, dans ce temps-la . 11 est inuti4e de rappeler ces époques déplorables. Mais je dois pourtant dire que le parti républicain était h seul, dans ces temps d'orages, qui eût été immuable dans sa conduite et dans l'exécution de la devise qu'il prit aux premiers jours du danger : Tout pour la patrie!
Sans être un républicain, M. To... était mi de ceux qui avaient pris ce cri de guerre. Le pays était là, et pour lui il fallait tout faire. Le duc de Rovigo le connaissait sous ce rapport, et ce fat dans ce but qu'il commença la conversation.
— MonsieurTo..., lui dit-il, vous connaissez l'esprit de Paris, duel- esfc~il en ce nàoment^ relativement à l'empereur?
' C'était àii mois de dêcëhiBre 1813 qu'avait lieu celle con- Tersition.