‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 4)Chapitre 1 sur 64 · Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès · texte numérisé non relu

Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès

— Le général Lamothe. — Affaire du général F'ournier. — Opinion sur les hommes qui entourciienl Napoléon. — M. Quatremèrede Quincy. — Portique triomphal à la place du grand Chàtelct. — Réponse de Napoléon au Conseil général de la Seine. — Cavajerie de mer inventée par M. Quatremère-Disjonval. — Moyens de repousser les boulets, de canon et de naviguer sans navire, parle même. — Le général Mathieu Dumas.

— Disgrâce de M. Qualremère-Disjonval. — Napoléon à Arras.

— Accueil cordial qu'il fait à mon mari. — Ma correspondance avec M™® de Limoges, aujourd'hui vicomtesse de Puthod.

— Voyage à Boulogne. — Incidents remarquables.

Tous ceux qui ont particulièrement connu le maréchal Davout, doivent se rappeler qu'il avait une haine profonde contre la noblesse ancienne, et même, avant l'empire, contre toute autre. Mais le motif en est peu connu, le voici :

M. Davout est d'une excellente famille, et d'une noblesse qui est, de toute manière, fort capable de s(jutenir les honneurs- dont l'empei-eur l'a comblée

e MEMOIRES

dans son chef. Il était au Service avant la révolution et, quoique fort jeune lorsqu'arrivèrent les voyages à, Coblentz et à Worms, il se souvint avant tout qu'il était Français, désapprouva hautement le départ de ses camarades et refusa de les suivre. Son opinion manifestée avec franchise lui attira quelques affaires désagréables et, entre autres, un duel. Mais il n'en fut pas moins toujours dans les mêmes sentiments et refusa de partir. Il reçut d'abord des avertissements, il n'en tint compte, des lettres anonymes les suivirent, il les eut en mépris. Mais un jour, il reçut une boîte soigneusement fermée, dans laquelle étaient une quenouille et un fuseau ! Son cœur fut blessé profondément.

— Ah ! dit-il, en brisant l'insulte muette et pourtant si parlante, vous voulez qu'il y ait guerre entre nous? Eh bien oui, nous nous battrons, mais à vous le parti de la honte, à moi celui de la gloire et celui de l'honneur, celui dans lequel je défends mon pays.

Et, à partir de ce moment, Davout fut l'ennemi déclaré de tout ce qui était noble de l'ancien régime, bien que lui-même en fût un, et un des bons, comme on en faisait la remarque toutes les fois qu'on parlait aux Tuileries, parmi les chambellans, de la noblesse qui se rattachait à l'empire, et parmi laquelle il s'en trouvait de bons, mais aussi de bien mauvais.

Un des grands griefs qu'on reprochait à Davout, et que j'entendais résonner partout autour de moi dans mes différentes courses milUaires au travers de tous nos camps, c'était celte inquisition morale, cette surveillance portée à un point terrible de rigidité qu'il exerçait sur son armée. On n'aime déjà guère l'inquisition en Espagne, là où cependant sa crainte et son

amour se sucent avec le lait. Qu'on juge de son effet en France, au milieu d'une armée dont les soldats comme les officiers étaient tous fils de la révolution, et avaient encore de ces belles pensées. de liberté, d'égalité, de ces pensées qui avaient hissé le drapeau tricolore au plus haut du sommet des nations !

A cette époque le général Soult commandait à Boulogne, lieu bien plus important encore qu'Ostende, surtout si l'on veut voir le but, je crois, véritable, pour lequel l'empereur avait placé là toute cette belle armée sous les ordres de Soult, la destinant à conquérir le monde. Le général Soult était bien sévère, plus peut-être que Davout, mais il était juste, soit par calcul, soit par nature, mais il avait derrière lui un homme qui le forçait d'aller droit, et cet homme était l'empereur. Soult eut le bon esprit de ne chercher à plaire que par l'exécution littérale de son devoir. S'il outrepassait quelquefois les ordres, c'était relativement au bien du service, mais jamais dans un but répréhensible. Ainsi donc, jamais, au travers des choses que plus tard on a reprochées au maréchal Soult, dans sa campagne de Galice et de Portugal, et dont le pauvre maréchal Ney m'a laissé de si singuliers documents, jamais on ne lui a reproché ce que je viens de dire pour Davout et qui partait alors de la voix 'générale. Je n'aime pas dans le maréchal Soult l'oubli dans lequel il semble laisser trop souvent le souvenir de ses anciens frères d'armes. Je l'ai toujours trouvé armé de réponses au nom de la loi, de cette pauvre loi si souvent violée pour -d'autres et jamais respectée.

Qu'on me passe cette digtcssion, je reviens à mon sujet; aussi bien ce que j'ai dit de Davout me rap-

pelle une histoire assez plaisante arrivée à cette époque au camp de Bruges. Presque tous ceu'v «]ui ont figuré dans cette aventure vivent encore, notamment le héros de l'affaire.

Le général Oudinot, brave et loyal comme je l'ai dépeint, et comme tout le monde le connaît, avait été souvent compromis auprès du premier consul par les conspirations qui pullulaient alors, et dans lesquelles il était aussi inconnu et innocent qu'un maillot d'un jour de vie; il l'avait toujours prouvé et s'en était constamment tiré avec l'honneur qui lui revenait, mais aussi avec tout l'ennui que devaient nécessairement amener de telles jdatitudes.

Dans toutes ces affaires, un homme que Fouché n'aimait pas avait été marqué de son méchant index, et chaque fois que du trouble s'élevait au nom du général Oudinot, soit relativement au premier consul, soit dans son propre intérêt, Fouché trouvait toujours moyen de faire entrer le nom du chef d'escadron Lahe dans bien des désagréments.

J'ai déjà parlé du général Lahe dans les deux premiers volumes de mes Mémoires. J'ai dit qu'il avait été fort beau, qu'il avait de l'esprit, mais je n'ai pas assez donné de détails sur cet esprit fort remarquable à la fois par l'originalité, la variété et la solidité qui en faisaient le fond. Le général Lahe est du très petit nombre des hommes dont mon humeur morose me ferait goûter aujourd'hui l'esprit et les manières. Il est ce que je veux que soit un homme possédant la réputation d'homme d'esprit. Il ne porte avec lui aucun désap[)ointement comme tant de gens dont on parle et qui n'offrent en réalité qu'une toile peinte derrière laquelle il n'y a rien, et qui pendant presque

DE LA DflCHESSE D'ABRANTÈS 8

toute leur vie ont subsisté à l'aide de l'aumône que chacun leur fait d'un peu de bonnes manières, d'un peu d'esprit, d'un peu de politesse, d'un peu de bon sens même', car on se dit :

— Mais je me trompe sûrement. Cette personne doit être spirituelle, elle doit être polie, elle doit bien juger de tout, car enfin, tout le monde te dit.

Le général Lahe n'est pas de ces gens-là. Sans doute il se trouvera quelques personnes qui, ayant passé sous son scalpel un peu incisif, tâteront leur cicatrice avant de répondre; mais celles qui seront impartiales conviendront . avec moi que c'est un homme tout à fait agréable et d'un esprit fort distingué. La chose n'est pas commune aujourd'hui, on peut la faire remarquer.

Il y avait antipathie entre le général en chef du camp de Bruges et les hommes tels que M. de Lahe qui prenaient leur sujet de raillerie là où ils le trouvaient à leur convenance ; mais il en existait un autre qui datait de l'affaire du colonel Fournier. Cette affaire dans laquelle M. de Lahe, ami lui-même du colonel Fournier, n'avait aucun tort, même le plus léger, lui avait causé assez d'ennuis pour qu'il en eût conservé beaucoup d'humeur contre ceux qui les avaient fait naître, et l'on sait qu'en général la conscience est une cloche qui tinte avant toutes les autres. Aussi voit-on toujours ceux qui ont tort crier d'avance après les offensés.

Le général Oudinot avait apprécié M. de Lahe et l'avait pris pour aide de camp. Davout, comme je viens de le (lire plus haut, l'avait dans la plus belle des grippes et, lorsque le général Oudinot fut nommé pour commander la premier» division du camp dé Bruges

6 MEMuiKBtj

et servir sous les ordres d'un homme moins ancien divisionnaire que lui, ce qu'il accepta sans humeur comme iiu hrave homme (ju'il était, Davout lui dit avec un ton qui n'admettait pas de réplique :

— Je ne veux pas que tu mènes au camp ton beau Lahe. Je ne le veux pas voir.

C'était un [)i'emier acte de despotisme. Car si Davout, en sa qualité (pour ne pas dire un autre mot) de compagnon d'Oudinot, titre. qu'il méritait parfaitement sans en avoir l'air le moins du monde, eût dit en buvant un verre de vin de Champagne :

— Frère, n'emmène pas Lahe, la chose eût été ridicule et rien de plus. Mais, le commandant en chef disant en style d'ordonnance :

• — Je ne veux pas que tu emmènes Lahe, l'affaire devenait despotique, n'en demeurant pas moins ridicule.

Le général Oudinot aimait son aide de camp, mais il aimait encore plus la paix et, tout brave qu'il était devant la bouche d'un canon, il pouvait ne pas l'être devant celle de Davout, quoiqu'elle ne fût pas si grande. Le résultat de cet ordre fut de causer une grande joie à M. de Lahe, j)arce que Oudinot le laissa effectivement à Paris, et de donner au général en chef du camp de Bruges une grande idée de ce qu'il pourrait obtenir en parlant de sa grosse voix.

M. de Laiie, qui à cette époque était jeune, agréable et fort à la mode, goûta fort cette façon d'arranger les choses, se réservant la faculté d'enfourcher un bidet de poste au premier coup de canon qui se tirerait à gauche ou à droite. 11 allait au hal, au bois de Boulogne ; il faisait en mènin temps l'amour et des peurs de l'autre monde à Imiik hé : tout cela marchait en-

semble, et il passait très bien son temps. Mais il n'est rien qui ne lasse en ce monde, le bonlieiir et la joie comme le reste. Un beau malin, M. de Lalie s'éveilla en songeant encore, par suite d'un rêve, qu'étant aide de camp de l'un des généraux les plus distingués de l'époque, il lui fallait être à son poste. En conséquence de ces réflexions, il quitte Paris et arrive à Oslende.

Oudinot fut charmé de le voir ; mais chacun fut surpris, parce que tout le monde connaissait les mauvaises dispositions du général en chef à son égard. L'effet répondit à ce que les antécédents avaient fait présumer. Davout fit tout ce qu'il était possible de faire dans le cercle circonscrit où M. de Lahe l'avait placé, parce qu'il avait trop de tact et de finesse, et surtout trop de sentiment de sa dignité personnelle, pour se mettre dans une position au pouvoir de l'ennemi.

Lorsqu'un gros chien aboie, tous les roquets jappent pour faire comme lui. Ce fut ce qui arriva dans le camp de Bruges. Alors, quoique toujours en riant de cette guerre ridicule, M. de Lahe rêva aux moyens de la terminer. Il était jeune, vif, tout cela pouvait se gâter. Il valait mieux en finir quand la chose était encore sortable. Il y songeait, lorsque le hasard lui en fournit le moyen.

Il était un jour dans une salle basse de la maison qu'occupait Oudinot, rêvant précisément à ce qu'il devait faire, lorsque des pas se firent entendre près de la fenêtre ouverte contre laquelle il se trouvait assis. Il était presque nuit, et il ne pouvait distinguer quelles étaient les personnes qui causaient en se promenant, mais il les reconnut bientôt à la voix. C'étaient Da-

vont et Oiidinot ; tous deux parlaient avec feu et très haut. Oudinot affirmait, Davout réfutait ; et dans un inoinent d'élan, il ajouta en s'arrètant précisément au-dessous de la fenêtre :

— Je te dis que j'en suis sûr ! Que diable viens-tu me soutenir là. Je le répète gue le chef d'escadron de gendarmerie Florahiville ouvre toutes les lettres des gens dont on se méfie et qu'il m'en donne un extrait. Voilà comment je le sais. Qu'as-tu à dire ?

— Ah ! dit M. de Lahe, dans son petit coin noir, tu lis toutes les lettres des gens dont tu te méfies !,.. Tu ne m'aimes pas, tu dois donc lire les miennes... Eh bien, à nous deux !

Et voilà que le lendemain il part du camp de Bruges, à l'adresse du beau-frère de M. de Lahe, M. Lay, qui alors était, je pense, exilé en Hollande pour opinion, mais je ne sais pas laquelle, une longue lettre remplie de plaintes sur la douleur qu'il éprouvait d'être au camp du général Davout.

« Je suis souvent tenté de retourner à Paris, lui disait-il, mais on parle de guerre, il n'y faut pas penser... Il me faut voir continuellement un homme dur, injuste, que je ne puis que haïr! Quel malheur que cet homme, si difficile à vivre, si désagréable, soit pourtant un génie supérieur qu'on est contraint d'admirer! îmagine-toi qu'hier je suis rentré de la revue presque furieux. Les manœuvres les mieux exécutées, parce qu'il forme les soldats mieux qu'aucun des autres commandants en chef; et dire qu'il faut que j'en convienne !... etc., etc. »

Venait ensuite le correctif. La pilule avait été assez dorée pour un jour. La semaine suivante, une^ seconde lettre part pour la Hollande, et toujours dans le

même style. Mais, cette fois, il parle du dévouement à la personne de l'empereur, et, ce dévouement, personne ne peut le contester à Davt)Ut.

« Ce qui me frappe, disait-il, c'est surtout le son» que cet homme apporte à présenter l'empereur aux troupes comme un demi-dieu. Je t'assure que moi, qui suis ici comme un juge tout à fait partial, moi qui, certes, n'aime et n'aimerai jamais Davout, eh bien, je suis forcé de convenir que l'empereur n'a pas de plus fidèle serviteur, etc., etc. »

Une troisième suivit celle-ci, et puis M. de Lahe attendit l'effet du médicament administré à la haine du général en chef. Il fut rapide. L'orgueilleuse faiblesse avait été chatouillée, elle le montra bientôt. Un jour, Oudinot est invité à dîner au quartier général et, devant tout l'état-major, en sortant de la parade, Davout lui dit :

— Tu mèneras avec toi ton aide de camp Lahe, je veux le voir.

Oudinot se rendit à six heures du soir chez Davout, mais avec uh nommé Hutin, son second aide de camp. M. de Lahe donna une excuse présentable, mais, gardant sa dignité, il ne fut pas chez le général en ohef au premier caprice de retour qu'il lui plaisait d'avoir Le lendemain, une nouvelle lettre part d'Ostende.

« Voilà ce que j'ai fait, dit-il à son beau-frère, et jj crois avoir bien agi ; car, si je n'aime pas Davout, je l'estime, et suis convaincu que le patelinage et la soumission ne font rien près de lui. Son caractère est de fer, sa volonté inébranlable. C'est sur le champ de bataille, si je suis assez heureux pour m'y trouver avec lui, que ie veux me venger de ses mépris. Lui, juste pour tous, injuste pour moi seul! Lui, si brave

que personne ne peut le suivre au feu... hé bien! il me verra à ses côtés ; je lui prouverai qu'il peut inspirer l'héroïsme, mais non pas la bassesse, etc., etc. »

Cette dernière lettre fut le coup de grâce. L'invitation fut renouvelée avec une telle insistance que M. de Lahe ne put refuser plus longtemps de s'y rendre et, à dater de cette époque, il devint l'objet d'une prédilection constante qui effarouchait les favoris les plus aimés. Lorsque nous serons arrivés à la triste époque de 1815, j'aurai à raconter une histoire qui est un fait remarquable dans l'époque et où le maréchal Davout et le brave et loyal général Lahe se trouvent en scène d'une manière singulière, ainsi qu'un de mes amis. Je me suis servie du mot loyal, parce que le général Lahe fut, dans cette circonstance, l'organe d'un bien beau sentiment patriotique. Ce fait est d'un haut intérêt et me donne de l'émotion lorsque je me le rappelle.

Avant de quitter le camp de Bruges pour celui de Boulogne, en repassant par Arras, il me faut raconter une histoire arrivée dans ce même temps, qui amusa, comme il sera facile de le croire, tous les voisins du camp de Bruges, et qui est d'autant plus étonnante que Davout était un homme d'un esprit supérieur.

Qu'est-ce que des Mémoires contemporains? C'est une réunion de tout ce qui, pendant un certain nombre d'années, a passé devant les yeux de celui ou de celle qui écrit. C'est une mosaïque des plus variées, entourant une figure principale et lui servant de cadre. Ainsi donc, je ne me borne pas, dans ce que j'appelle à bon droit jnes Mémoires, à ne parler que de l'empereur. Sans doute, ainçi que je l'ai déjà fait remarquer, c'est sur lui que porte la plus éclatante lumière,

DE LA DUCHESSE D'AFinANTES 11

mais un tableau qui ne serait que lumineux fatiguerait l'œil qui le regarderait. Il faut, sinon des contrastes trop tranchants, au moins des tons plus adoucis. C'est pourquoi je n'omets rien de ce que me rappelle ma mémoire pour ces époques auxquelles nous sommes arrivés maintenant. D'ailleurs, il est une chose qui tient essentiellement, qui est même inhérente à l'histoire et à la personne de Napoléon, c'est tout ce qui se rapporte à ses chefs, non seulement militaires, mais administratifs. Il marche entouré de cette troupe, fort remarquable, au reste, par elle-même, mais qui prend et reçoit un intérêt positif de ses rapports avec lui. C'est donc toujours son histoire (jue j'écris en parlant de ces vingt-quatre grands officiers de l'empire, qu'il regardait lui-même comme de fortes colonnes soutenant l'édifice de la patrie. Hélas! la foudre en a beaucoup brisé!... et les autres!... Mais poursuivons notre narration.

Tout le monde connaît M. Quatremère de Quincy; c'est un de ces noms européens dont nous sommes fiers : ce fut lui qui, à l'époque du traité d'Amiens, fut chargé du rapport qui devait prononcer sur le témoignage monumental que la reconnaissance de la ville de Paris offrirait au premier consul et qui proposa une chose qui fut adoptée non seulement par le conseil général du département de la Seine, mais acceptée par le premier consul et qui est tombée dans l'oubli, parce que l'exécution fut alors indéterminément ajournée. Il était question d'élever un portique triomphal à la place du grand Châtelet. Un fonds de six cent mille francs fut ordonné pour l'érection de ce monument. Il devait être pris par moitié, d'année en année, sur la portion du revenu de l'octroi excé-

dmt les dépenses ordinaires de la commune votées par le conseil général. Ce rapport est signé : Bellart, président; Quatuemère de Quincy, secrétaire.

La ville de Paris offrit cet hommage au premier consul le 3 nivôse an X. La réponse de Napoléon est trop remarquable pour ne pas la mettre ici dans son entier.

— J'ai vu avec une profonde reconnaissance les sentiments qui animent les magistrats de la ville de Paris. L'idée de dédier des monuments aux hommes qui se rendent utiles aux peuples, est honorable pour les nations. J'accepte l'offre du monument que vous voulez m'élever : que la place en reste désignée ; mais laissons aux siècles à venir le soin de le construire, s'ils vérifient la bonne opinion que vous avez de moi.

J'ai rapporté ici cette réponse, parce qu'elle est peu connue et qu'elle mérite de l'être. La malveillance la plus outrée ne peut la traduire dans un autre langage que celui d'une grande et noble pensée.

Je reviens maintenant, non pas à M. Quatremcre de Quincy, mais à son frère,M. Quatremère-Disjonval, le héros de mon histoire : ce dernier, fou à être breveté, mais pas assez cependant pour être mis en cage, avait été nommé adjudant général en 93 et cela comme on nommait à cette époque, assez légèrement toutes les fois qu'on criait bien haut. Au retour de l'ordre, il fut réformé. Et comme la manie militaire le tenait avec force, il courait par les che mins, par les camps, par tous les lieux où l'on battait un rappel. Il avait toujours ses poches remplies d'une foule de projets plus absurdes les uns que les autres. Sa folie — car il était vraiment un peu atteint

— était d'autant plus- déplorable qu'il avait beaucoup d'esprit et une profonde érudition. Il était venu plusieurs fois trouver Junot avec des plans, tantôt pour amener des sardines vivantes de Nantes à Paris, tantôt pour que Junot présentât au premier consul un projet avec lequel l'armée devait aller en Angleterre, sans essuyer ni bourrasque, ni attaque des ennemis. C'était à n'en plus finir. Junot, par égard pour son frère, le recevait toujours bien et reconduisait en riant, en lui donnant le conseil de s'occuper un peu moins de la descente en Angleterre, car, à cette é[)oque, cette idée formait toute sa monomanie et il errait comme une âme en peine d'un camp à l'autre, colportant toujours un nouveau projet, lorsque son mauvais génie lui souffla d'aller à celui d'Ostende.

Davout ne le connaissait pas. Mais le général en chef n'était pas d'un facile abord et, bien qu'il ne sût pas qu'il était un peu frappé du marteau, il ne lui donnait pas Taudience qu'il demandait. Enfin, un jour où le général revenait de passer en revue la division Priant, M. Quatremère l'attendit à sa porte et, à l'instant où il descendait de cheval, lui présenta un beau cahier, noué avec des rubans roses et bleus, et lui dit :

— Mon général, c'est un nouveau moyen de transporter nos braves soldats en Angleterre — c'était la phrase obligée; — ce moyen est sûr, mon général, fort économique..., un peu extraordinaire, peut-être. Mais les choses grandes et héroïques sont faites pour un homme comme vous, mon général.

Davout avait pour coutume d'aller au galop dans les rues boueuses d'Ostende, étant entouré, comme le bavent ceux qui ont été près de lui, de vilains petitF

Arabes qui pataugeaient et décrivaient un cercle de boue autour du général en chef. L'état-major ne se souciait pas d'être crotté des pieds à la tète et se tenait à honnête distance, de manière qu'à sa descente de cheval Davout ne trouva personne qui put lui dire ce que c'était que Quairemère-Disjonval\ il prit son mémoire, laissant le pauvre adjudant général dans le corridor, qui se trouvait, comme dans toutes les maisons d'Ostende, entre l'escalier et la porte de la rue. et il entra de suite dans la salle à manger, qui était au rez-de-chaussée. Pendant ce temps, tous les officiers d'état-major, les aides de camp arrivaient en foule et entourèrent le pauvre faiseur de projets en lui bourdonnant tant de choses aux oreilles qu'il pensa redevenir une personne raisonnable. Il aperçut au milieu de cette troupe jeune et joyeuse un collègue dans la science — il était vraiment fort instruit malgré sa folie; — c'était Bory de Saint-Vincent, alors capitaine d'état-major et attaché à celui du général Davout. Il fut à lui, lui prit la main et le supplia de le recommander au général en chef. L'autre bonne pièce, qui savait par cœur toutes les folies de Quatremère, lui promit son assistance, quoiqu'ilne le connût paspe^ sonnellement; mais Quatremère avait invoqué Pline, et quand ce 'eût été que pour l'empêcher d'aller plus loin, Bory lui aurait promis bien plus encore.

Le lendemain matin, le général demanda :

— Quel est cet homme qui m'a remis un mémoire hier en revenant de la revue? Il y a de fort bonnes choses dans ce mémoire.

Et voilcà ce que dtsait le nT^noire, composé dans un paroxysme plus violent (pi'un autre :

« Qui eût imaginé avant de l'avoir exécuté, que

LA DUCHKSSE D'ABRANTES 15

le bœuf labourerait pour l'homme, que le chien chasserail pour lui, que le cheval le porterait, que l'éléphant lui obéirait, que le faucon lui serait aussi soumis enfin? Que les animaux des deux éléments de la terre et de l'air cnangeraient leurs mœurs pour devenir esclaves de l'homme? Gela se voit cependant, car cela est. L'eau seule n'a pas été utile à l'homme. Et pourquoi? voici le moment de conquérir cet élément et d'en l'aire servir les habitants à la gloire des armées françaises!... »

Comme il sei-ait trop long de rapporter la foule de rêveries de Quatremère, j'en viendrai tout de suite à dire qu'invoquant l'autorité de Pline, rappelant l'histoire naturelle de tous les pays et ce qu'on a dit de l'intelligence des bètes, il concluait que les poissons n'étaient pas plus bêtes que le chameau, le cheval, l'éléphant et même le serin. On les dirigeait, pourquoi ne pas diriger un. poisson? Et citant encore Pline, rappelant les médailles d'Athènes avec la vue du Pirée et d'un dauphin portant un homme sur son dos, il en venait à proposer de dresser une certaine quantité de dauphins — autremeiil dit de marsouins — destinés à porter sur leur dos quelques compagnies de tirailleurs. Rien n'était plus facile pendant le séjour de l'armée au bord de la mer. On pouvait employer les marins de la flottille à pécher des marsouins, on les mettrait dans les bassins du port, on les y nourrirait, on les apprivoiserait, et voilà une cavalerie marine pour passer en Angleterre. Quatremère décrivait fort bien comment devait être la bride, le mors (on sait que les marsouins ont une grande bouche), enfin tout l'équipement du dauphin; car l'auteur du projet tenait à ce nom poétique. Il avait même pensé que le viar-

souin une fois en plein cliamp, c'est-à-dire en pleine eau, pourrait bien rencontrer quelque ancienne maitresse, ou quelque ami, avec lesquels il aurait peutêtre envie d'aller causer, et alors le plongeon s'en serait suivi. Pour prévenir cet inconvénient, il ajoutait , à l'équipement du inarsouin-cheval deux vessies entourées de liège, une manière de scaphandre enfin.

Tel était le mémoire de Quatremère-Disjonval.

Maintenant soyons sérieux. J'ai pu plaisanter et le texte y prête bien un peu ; mais un fait positif, c'est le mémoire tel que je l'ai cité, et le projet de faire une cavalerie marine, avec de gros marsouins bridés et sellés. Le plus curieux peut-être du mémoire, dont j'ai des extraits entre les mains, c'est qu'il est parfai tement écrit, plein de citations savantes fort remarquables. Car il parle de plusieurs autres autorités plus respectables que Pline; enfin c'est l'œuvre^ d'un liomme d'esprit, qu'on pourrait croire plaisanter d'une manière spécieuse sur un objet, si l'on n'avait pas connu l'homme. Junota eu pendant huit jours, à Arras, sur son bureau, un autre mémoire de Quatremère- Disjonval pour laire doubler des vaisseaux avec de la laine et de la bourre, afin de repousser les boulets de canon. Quant à son projet des grandes cloches sous lesquelles un soldat pouvait se mettre à l'abri pour passer le détroit, étant soutenu comme le marsouin par de grosses vessies, tout le monde l'a connu dans Paris, car il fut imprimé et l'auteur en répandit un foule d'exemplaires.

Davout, qui ne connaissait pas du tout M. Quatrcmère-Disjon\al, fut frappé au premier abord de tout ce cliiKjuant, du chameau portant des charges, du chien r.ipportant la perdrix sans la manger, du che-

val snntant la main do rhomir?* ,«), mi obéissatit au point-, de partir d'un piod plutôi que, u'un autre; tout cela •l'éblouit un moment, et pour le malheur du pauvre Quatremère, il dit à son déjeuner :

— Pardieu ! le premier consul sera bien étonné quand je lui présenterai un régiment de tritons... Ils ont beau faire là-haut à Boulogne, ils bâtiront bien des baraques avant d'en arriver là.

Mais tout en déjeunant il relut quelques lignes e' la chose s'isola davantage de son cadre mytholo gique. Davout se pinça les lèvres et parut réfléchir. Vint ensuite son chef d'état-major, le général Mathieu Dumas, qui s'éclata de rire à la seule première parole de cette étrange affaire. Davout gardait le silence, mais ce silence était sinistre pour le pauvre Quatremère. Le général en chef crut qu'il était mystifié.

— Florainville, s'écria-t-il tout-à-coup en s'adressant au chef de gendarmerie de son quartier général, vous allez faire saisir ce fou de Quatremère-Disjonval. Qu'on rattache, et que deux gendarmes le conduisent à pied de brigade en brigade, jusqu'à Paris.

Ce qui fut dit fut fait.

Nous allions à miracle dans notre triste ville d'Arras. Junot se donnait tout entier à son affaire. Je n'avais aucune idée de l'activité qu'il pouvait déidoyer dans de pareilles circonstances. Il mettait un orgueil bien légitime à présenter à l'empereur une U'oupe aussi belle, tout à fait l'œuvre de sa création. Elle était vraiment admirable. Les cheveux étaient tous coupés ; plus de poudre, plus de vieux, plus de vilains feutres; partout des têtes bien rondes, bien propres, dos schakos ou des bonfîets de grenadiers, et surtout une discipline et un talent de manœuvres

que l'empereur, au reste, reconnut et loua, comme on va le voir incessamment.

Nous étions alors au milieu de l'été. L'empire était proclamé, et l'empereur nous avait fait espérer sa visite pour le mois de juillet. Tout était prêt, mais ce ne fut que dans les premiers jours d'août que nous eûmes le bonheur de le posséder. Junot ne dormit pas pendant la semaine qui précéda sa venue.

La préfecture est dans un superbe local, du moins était-ce ainsi en 4804. L'hôtel vaste, magnifique, était, autant que je puis croire, celui de l'archevêché. L'empereur y descendit. Comme ses équipages n'étaient pas encore arrivés, nos voitures et nos chevaux furent mis à ses ordres et il s'en servit toute la journée.

A peine fut-il dans le cabinet du préfet qui devint à l'instant le sien, que Junot fut admis près de lui. J'avais redouté ce moment, parce que depuis la proclamation de l'empire, Junot n'avait pas vu Napoléon et que je craignais quelque manifestation peut-être hors-d'œuvre, puisque tout était fait. Une chose ce- ' pendant me tranquillisait, c'était la passion, je puis dire ce mot, que l'aide de camp de Toulon conservait pure et aussi enthousiaste qu'elle l'était à la batterie des sans-culottes, lorsqu'il prit la résolution de lui consacrer sa vie. Je le vis donc partir sans inquiétude comme je l'ai dit, et j'avais raison de n'en point avoir. L'empereur fut pour lui le meilleur des amis. Il lui parla avec une confiance qui devait aller droit au cœur de Junot. Cette entrevue fut remarquable sous bien des rapports. Au reste la journée le fut également, et je crois ne pouvoir mieux la retracer qu'en reproduisant en entier une lettre de moi, une

lettre écrite à l'une de mes amies ^ qui était à Paris. Au surplus, pour mettre de l'ordre dans mes relationsxde cette époque, je vais consulter ma correspondance de ce même temps. J'y retrouve une ponctualité de dates et de noms que je ne puis espérer de mes souvenirs, quelque exacte que soit ma mémoire.

Pour placer les choses selon leur ordre, je parlerai dans le chapitre suivant d'un voyage que nous fîmes à Boulogne et de deux autres incidents fort remarquables arrivés avant la visite de l'empereur à la réserve des grenadiers réunis. L'un est la création des vingt-quatre grands-officiers de l'empire, et l'autre la distribution des croix de la Légion d'honnetir, c'està-dire des brevets.

1 Cette amie est M""® de Linjoges, aujourd'hui M'"^ la vicomtesse de Puthod. J'étais liée avec elle comme on l'est à vingt ans avec une personne qu'on aime beaucoup et avec une entière confiance. Je lui écrivais très exactement lorsqu'elle ne venait pas me joindre dans le lieu que j'habitais. Elle avait de moi peut-être deux cents lettres qu'elle me rapporta l'année dernière de sa terre de Mondespit, pour que je pusse y trouver dos détails de noms et de dates que ma mémoire pouvait n'avoir pas conservés : c'est une véritable obligation que je lui ai, et dont je lui sais gré comme nouvelle marque de l'amiliô j.ii nous lie.

Page 1