‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 4)Chapitre 2 sur 64 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

Dislribulion des croix à Boulogne. — Mon mari nommé grandol'ticicr do la Légion d'honneur, puis grand'croix. — Noblesse d'ànio de l'empereur. — MM. Auguste et Edouard de Colbert.

— Reproches de l'empereur à Junot. — : Junot demande conseil à Berlhier, puis à Duroc. — Billet de ce dernier à mon mari. — Opinion sur l'expùdilion d'Egypte. — Désunion entre le général en chef et les officiers supérieurs. — Les chciks turcs. — Appréciation de Kléber. — M. Edouard de Colbert, aide de camp de Junot. — Napoléon lui refuse la croix. — Ma querelle avec mon mari à ce sujet. — Gomment l'empereur se vengeait. — Serment des légionnaires à celte époque. — Rœderer. — Création des 24 grands-officiers de l'empire. — Voyage à Boulogne, à Douai et à Saint- Omer. — Le général Bourcier. — M'"'= Gaillan et sa famille.

— Camp du général Soult: — Lettre à M"'« de Puthod. — W'o Péliet et sa fille. — Amours de M. Alphonse de Colbert.

— M. Pétiet, intendant général des armées. — Sa biographie.

La distribution des croix se fit à Boulogne le IS août suivant. Je fus témoin de cette cérémonie unique dans l'histoire des mondes, et j'en retracerai les pompes merveilleuses avec fidélité, car le souvenir m'en est présent comme si elle avait eu lieu seulement hier.

Lors(jue la Légion d'honneur fut créée, il y eut, ainsi que je l'ai dit dans le volume précédent, une opposition terrible. Cependant le i)remier consul l'einporta. Mais l'affaire avait été chaude. Il sentit qu'il

MÉMOirîES DE LA DUCHESSE D'ABRANTÈS 21

iallait ne pas heurter, peut-être, des opinions encore fraîches dans leurs blessures et leurs souffrances, et pendant deux ans l'on n'entendit pas parler de la Légion d'honneur. Ce n'est qu'à l'époque où l'empire fut déclaré (non pas le sacre, qui n'eut lieu que sept mois plus tard), que l'empereur fit son classement, si je puis m'exprimer ainsi, des différentes croix; ce (pii surprit beaucoup, car, dans l'origine, on croyait que la récompense devait être uniforme, et peut-être cela aurait-il dû être ainsi. Quoi qu'il en soit, Junot reçut un jour une sorte de lettre close, ou, pour parler plus juste, de brevet qui lui annonçait que, pour acquitter la dette de l'État envers lui et remplacer les armes dlionneuv qui lui avaient été accordées à différentes époques — l'ordre du jour de Nazareth en était une remarquable, par exemple — il était nommé grand-officier de la Légion d'honneur, et presque immédiatement, il fut nommé grand'croix. L'empereur lui faisait dire en même temps de lui envoyer la liste des officiers de sa division ayant eu des armes d'honneur, et celle de ceux qui, par leur conduite militaire, avaient mérité la grande récompense. Ceci me rappelle une circonstance qui prouve à quel point le cœur de Napoléon avait été ulcéré par la conduite que le parti de l'opposition avait tenue avec lui en Egypte, ainsi que la noblesse de ce même cœur, qui, plus tard, dépouilla sa prévention pour récompenser celui qu'il en jugeait digne.

Quelques mois avant notre départ de Paris, le colonel Auguste Colbert, notre ami et l'un des hommes les plus excellents, les plus loyaux qui soient au monde, vint demander à Junot une marque de son amitié. Son frère auié, Edouard Colbert, parti

ti MÉMOIRES

de France comme adjoint aux commissaires des guerres, avait été quelque temps en Egypte dans cette carrière. Il avait repris du service comme aide de camp du général Damas, et, revenu en France, il avait coiffé le turban et servi dans l'escadron de mamelucks qu'on avait formé dans la garde. Il s'y déplaisait, je ne sais pour quel motif, et il en voulait sortir. Auguste qui aimait leiulrement son frère, qui le lui rendait à sa manière, sollicita Junot de prendre son frère avec lui comme aide de camp, cette place se trouvant vacante par le départ -du capitaine Lallemand, qui avait été à Saint-Domingue. Junot aimait beaucoup les trois frères Colbert, mais Auguste était son préféré. Son caractère vif et franc était plus en rapport avec le sien que l'esprit, remarquable du reste, mais roide et compassé de l'aîné. Il dit donc à Auguste, av'ec la franchise qui lui était habituelle, que le premier consul avait une forte prévention contre son frère et que peut-être ce choix lui déplairait. Auguste insista et Junot promit d'en parler au premier consul. Il avait bien deviné. A peine eut-il prononcé le nom d'Edouard Colbert, que Napoléon fronça le sourcil. Puis, souriant avec une amertume qui ne lui était pas ordinaire, car ce mouvement de sa physionomie était toujours gracieux chez lui :

— Pourrais-tu me dire quelle est la raison qui te fait choisir dans toute l'armée un homme qui me déteste et qui m'en a donné mille preuves en Egypte? En vérité, Junot, il faut que je sois aussi convaincu que tu m'es attaché, pour ne pas prendre de l'humeur de quelques-unes de tes actions. Au surplus, fait, ce que tu voudras.

Et il lui tourna le dos.

Junot rentra chez lui soucieux et mécontent. Il avait donné sa parole trop légèrement peut-être, mais il l'avait donnée. Il aimait Auguste et savait qu'il allait l'aClliger en lui rapportant les paroles du premier consul. Dans tout ce conflit, il résolut d'aller chez Berthier, qui était alors ministre de la guerre. Il lui avait parlé de son projet de prendre Edouard Golbert pour aide de camp, et Berthier, qui ne faisait presque jamais attention à ce qu'on lui disait lorsque la chose ne lui paraissait, pas en mériter fortement la peine, lui avait répondu, tout en mangeant ses ongles, qu'il faisait à merveille. Mais, lorsque Junot lui demanda conseil en lui rapportant les paroles de Napoléon, Berthier s'écria :

— Il a raison ! il a raison ! Que diable, aussi, Junot, pourquoi choisir dans Vannée un homme qui n'aime pas le premier consul? Car il n'aime pas le premier consul, il ne l'aime pas !

— Mais, répondit Junot presque impatienté, il ne le hait pas. Qu'importe au premier consul que l'un de mes officiers ne lui soit pas attaché comme toi et moi, pourvu qu'il fasse son devoir, et je réponds pour cela du capitaine Golbert.

— Il ne l'aime pas, il ne l'aime pas, je te dis, que diable, il ne l'aime pas !

Je ferai remarquer que deux ans après, le général Berthier avait pris M. de Golbert dans son étatmajor.

Junot, ennuyé de ces réponses presque niaises de Berthier, s'en alla trouver Duroc. Celui-ci l'écouta, le . comprit, et le lendemain Junot reçut de lui ce petit billet :

« Mon cher Junot, le premier consul a eu un premier mouvement d'humeur en apprenant ta résolution de prendre le capitaine Colbert pour aide de camp. Mais cette humeur n'a été que passagère. Remplis t<» parole envers ce bon Auguste, tu le peux en toute assurance.

€ Amitiés.

« Duuoc. »

C'était bien l'intention de Junot de remplir la promesse faite à Auguste Colbert; car, pour lui, une parole donnée était une chose inviolable. Mais il fallait braver l'humeur de son général, et arrivé là, il avait, comme il le disait lui-même, un cœur d'enfant. Le courage lui manquait.

— C'est à présent qu'il va me répéter quand il sera mécontent, me disait-il, que je vols ses ennemis.

Et Junot m'expliqua alors pourquoi le général en chef de l'armée d'Egypte n'avait pas disparu dans le premier consul pour de certains ressentiments qu'il conservait encore.

— Tu sais bien, me dit-il, combien le premier consul a été malheureux de la perte de l'Egypte'' Tout ce qui a contribué à cette perte est marqué dan? son cœur d'un stigmate peut-être injuste, mais terrible. L'une des causes que la multitude ne voit ei n'apprécie pas, c'est l'opposition, la continuelle désunion qui existait entre le général en chef et quelques généraux et autres officiers supérieurs. Ces généraux çt ces officiers avaient auprès d'eux des inférieurs qui réfléchissaient leurs opinions, et de tout cela il résultait que le char marchait mal. 11 n'y avait pas unité d'action. Les cheiks turcs, espions tout à la fois

du grand-visir et des Anglais, ne distinguèrent que ti'op cette désunion terrible dans ses résultats, et que krtermcté seule du général en chef sut en partie neutraliser pai sa présence. Mais le mal était produit. Il le savait, le sentait douloureusement. Aussi jamais n't^st-il revenu sur le compte de quelques-uns de nos iiiarades qui voulurent trop braver son autorité. À'ul doute que le général Damas ne soit le plus honnête, le plus probe des hommes, un vrai Cimon dans notre armée, eh bien, il est fort malheureux pour nous comme pour lui, (ju'il ait tenu la conduite qu'il a tenue en Egypte, car jamais le premier consul ne reviendra sur son compte; et quant à moi, poursuivit Junot, bien que j'estime le général Damas avec toute la vénération que m'inspire son beau caractère, je ne puis m'cmpècher de dire qu'il n'était pas bon Français, ni bon patriote, puisqu'il ne sacrifiait pas de petites passions à l'intérêt général de l'armée: il prit parti pour Kléber, et en vérité il faut convenir que cette opposition de Kléber était plus que puérile dans ses causes, quelque funeste qu'elle -ait été dans ses résultats. Edouard Colbert, alors adjoint aux commissaires des guerres, ainsi qu'Alphonse, le plus jeune des trois, bon et aimable garçon, a^ait servi dans le commencement de la révolution, dans ce temps où. il donnait des coups d'épée aux gens que M"" de Fontenay trouvait plus beaux que lui. Il a du courage, de l'intelligence. Le général en chef pensa avec raison qu'un officier de la sorte était une bonne acquisition à faire dans un pays où les rangs éclaircis offraient tant de places à remplir. 11 offrit du service à Edouard Colbert qui refusa, mais qui, tout aussitôt après le départ du général en chef, devint aide do camp du

général D3mas\ Cela joint à plusieurs discours qui furent rapportés et commentés, selon l'usage, au pre mier consul, depuis qu'il faisait partie de sa garde, a causé cette antipathie qu'il a conservée aujourd'hui malgré son amitié pour ses frères, notamment pour Auguste.

Junot prit donc M. de Colbert pour aide de camp, à la grande joie d'Auguste. Le premier consul ne dit rien à Junot et ne manifestait son éloignement pour M. de Colbert que par un silence complet lorsqu'il accompagnait Junot à la parade ou bien à l'ordre, tandis qu'il avait toujours une parole aimable pour le chef d'escadron Laborde, ou pour le capitaine Lallenijand, lorsque ce dernier était à Paris. Un fait de cette nature, quoique nul en apparence pour la chose générale, s'y rattache pourtant par plusieurs anneaux, en ce qu'il montre le caractère de Napoléon sous un aspect autre que celui sous lequel il est continuellement représenté. Mais le fait doit pour cela être suivi dans son entier.

A l'époque où l'on distribua les croix de la Légion d'honneur, nous étions à Arras, ainsi que je l'ai dit. M. de Colbert, malgré la roideur de son caractère, se

1 Le général Damas est inorl à Paris, rue des Saint-Pères, au milieu de sa nombreuse famille. C'était, dans l'acception littérale du mot, un homme de bien, ayant quelquefois des idées erronées sur divers points, mais toujours honnêtes. Ses funérailles furent celles d'un homme presque indigent, n'empruntant leur solennité que de la présence de beaucoup de généraux distingués qui vinrent accojnpagncr leur vieux frère d'armes jusqu'à sa dernière demeure. Le général Edouard Colbert prononça le discours funèbre sur sa loinbo. Il professa hautement son estime et sa reconnaissance pour son ancien général.

décida cependant à demander à son général de le mettre sur la liste de ses officiers. Je ne me rappelle pas s'il avait urne arme d'honneur, mais je rie le crois pas, attendu qu'il aurait eu la croix sans la solliciter. Junot, qui savait qu'il éprouverait un refus, hésita; mais voyant que M. de Colbert prenait la chose tout autrement qu'il la devait prendre, il ne voulut pas lui laisser le soupçon d'une préférence en faveur de M. Laborde, qui, d'ailleurs, avait un sabre d'honneur reçu à Marengo, où la plus brillante action l'avait fait remarquer. Il était alors aide de camp de Berthier. Junot, sans dire à M. de Colbert la cause de son hésitation", le mit sur la liste, mais Napoléon refusa.

Bien des années se sont écoulées depuis cette époque. 11 est étrangement amusant pour moi de rappeler aujourd'hui l'impression que me fit ce refus. Je le trouvai injuste, et je le dis à Junot. Il me soutenait le contraire. Nous nous querellâmes presque pour le oui ou le non de l'affaire. Et le plaisant, c'est que j'avais tort et mon mari raison. Au fait, pourquoi Napoléon aurait-il récompensé un homme dont il connaissait le peu d'attachement pour lui, dont les services militaires étaient à cette époque trop peu connus, ou, pour parler plus juste, trop nuls pour avoir un prix national? La belle carrière que le général Colbert a fournie depuis lors, permet la vérité à cet égard. Il est un de nos généraux de cavalerie les plus distingués, parfaitement brave, loyal, et pur de tout reproche. Ses amis peuvent hautement proclamer cette opinion. Néanmoins à l'époque dont nous parlons, l'empereur pouvait, sans être injuste, agir comme il l'a fait. Mais ce qui prouve la grandeur de son âme,

c'est Is conduite qu'il tint plus tard. Ayant reconnu dans ie général Col bcrt des qualités remarquables, il oublia ou du moins fit taire les gri§h qu'il pouvait avoir contre lui. Il le mit en position de prouver ses talents et sa bonne volonté; ce qui, à cette époque, était une faveur, car il y avait foule à l'entrée du temple de la gloire alors, et ne prouvait pas qui voulait qu'il était brave et savant. Vinrent ensuite les récompenses. Le général Colbert en fut comblé. Les faveurs suivaient immédiatement le service, si même elles ne le précédaient pas. Cette conduite de Napoléon est d'autant plus remarquable, que jamais, j'en suis certaine, il n'a pu aimer M. de Colbert. Les souvenirs d'Egypte était trop fortement incisés dans son cœur. Mais il était juste. Et voilà cet homme qui toujours se vengeait.

Je ne sais si l'on se rappelle quel devait être le serment de la Légion d'honneur dans son origine. J'en ai une copie que je veux donner ici comme pièce à l'appui de l'opinion que j'ai souvent émise que Napoléon était arrivé graduellement à tout ce qu'il a fait. J'entends graduellement pour lui-même, c'est-àdire, que le 18 brumaire, il n'eut aucunement l'mtention de saisir le pouvoir pour l'associer à la couronne. Cette opinion, je ne veux l'imposera personne, mais qu'il me soit quelquefois permis de la développer et de la fortifier de plusieurs preuves.

Ce serment de la Légion d'honneur était ains' conçu. Je ne sais si, par la suite, on n'y changea pas non seulement quelques mots, mais quelques lignes. Au surplus, le voici tel qu'il fut proposé en même temps que la création de l'ordre et adopté par les

principales autorités, telles que le Sénat, le tribunal et le Corps législatif :

« Je jure sur mon honneur de me dévouer au service de la république, à la conservation de son territoire dans son intégrité, à la défense de son gouvernement, de ses lois et des propriétés qu elles ont consacrées ^ ; de combattre par tous les moyens que la justice, la raison et les lois autorisent, toute entreprise tendant à rétablir le sijstènie féodal, à rétablir les titres et qualités qui en étaient l'attribut; enfin, de concourir de tout mon pouvoir au maintien de la liberté et de régalité. »

Voilà quel était originairement le serment que devaient prêter les légionnaires, celui qu'ils ont prêté, je crois même, dans les premiers temps. Ils ne devaient porter aussi qu'une simple étoile, les légionnaires simples, en argent; les officiers, en or.

Vint ensuite la création des vingt-quatre grands-officiers de l'empire. Cette création fut dès sa formation étrangement interprétée. Les maréchaux qui en faisaient partie, au nombre de seize, voulurent dès lors établir une ligne de démarcation qui n'existait qu'à l'armée, mais point du tout en temps de paix, ni même en tiîmps de guerre, dès qu'on était, soit aux Tuileries, soit dans tout autre lieu qu'un camp, ou bien au milieu d'une armée. Là, par exemple, le maréchal commandait le colonel général. Mais devant l'empereur,

1 Ce fut Rœdcrei' qui, comme orateur du conseil d'État, présenta le projet de loi relatif à la Légion d'honneur. J'ai parlé dans mon dernier volume de l'opposition qu'il trouva. Ce fut en l'an X, et l'Ordre ne fui en aclivilé qu'en l'an Xiil.

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au château, par exemple, dans une cérémonie publique, quelque solennelle qu'elle fût, comme le sacre par exemple, les vingt-quatre grands-officiers de l'empire avaient un rang parfaitement égal. Ils se tenaient indistinctement sur les marches du trône, et lorsque le genre de la cérémonie exigeait qu'ils fussent appelés, les maréchaux et les colonels généraux l'étaient par ordre alphabétique. Ainsi Junot, bien jeuoe et presque enfant à côté de Masséna, passait avant lui, parce que c'est le droit du J de passer devant l'M.

Mais parlons d'Arras. Au reste, il ne faut pas croire que tout ceci nous en ait écarté ; bien au contraire, nous allons nous retrouver avec les hommes que j'ai nommés et les prérogatives que j'ai expliquées.

Nous attendions l'empereur chaque jour à Arras. Junot reçut enfin l'annonce positive de son arrivée. Nous avions le temps, selon son calcul, d'aller faire un tour à Boulogne, en passant par Douai et Saint- Omer, où le général Bourcier nous engageait, depuis longtemps, à aller passer une journée. Il me proposa, cette course. J'acceptai avec le plaisir que mon âge trouvait à voyager en dansant, comme cela était toujours alors, et nous partîmes. Je ne connaissais pas Douai et je n'eus pas le temps de m'y ennuyer, car nous n'y restâmes qu'un jour, mais je crois que la chose serait arrivée si mon séjour y eût été plus long, malgré la distraction que nous offrirent W° Gaillan et sa famille. Car c'était précisément le jour de la fête de Gaillan^ que je passai à Douai. Je fus beaucoup

* On connaît les dukasses de Flandre. Celle de Douai a cela do particulier, qu'elle est consacrée à fêler quelque souvenir

pkis contente de me retrouver pour ainsi dire en famille chez le général Bourcier, qui nous donna un excellent déjeuner, fît galoper Junot toute la matinée au milieu de ses beaux escadrons et que nous quittâmes enchantés de sa politesse aimable et de sa bonne hospitalité.

Boulogne offrait à cette époque un spectacle unique :

Beaucoup en ont parlé, beaucoup l'ont bien connu.

Je n'irai donc pas faire ici la description d'une chose qui se trouve dans mille historiens plus habiles que moi. Mais je veux parler de l'impression que j'en ai reçue, de cette surprise qu'on éprouvait en se rencontrant, au détour d'une" baraque en bois, dans le camp que le général Soult avait fait faire à ses soldats, pour les occuper. Joseph Bonaparte, alors colonel du quatrième régiment de ligne, nous reçut à merveille dans sa baraque; il y était, comme partout, poli, prévenant, spirituel, enfin le meilleur des hommes. Nous trouvions à chaque pas des amis et des prévenances.

« Je ne vous ai pas écrit de Boulogne, ma chère amie, disais-je à M""* de Puthod, en lui écrivant à mon retour à Arras, parce que je n'ai pas eu un seul instant de libre pendant mon court séjour à Boulogne. J'ai trouvé là d'anciens amis, et Junot, des

dont j'ignore l'origine et qui peut-être même n'en a pas. On promène dans les rues de Douai trois mannequins d'osier revêtus de beaux habits, coiffés en turban comme de vrais masques, et dont le plus petit, qui est le fils, a quinze pieds de haut. Le père avait son horrible tête auprès de la mienne, et j'étais au second étage.

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frères d'armes, heureux de le revoir; et nous avons été presque en famille pendant deux ou trois jours, que j'aurais bien voulu voir se prolonger; mais il nous fallait revenir ici, car on attend l'empereur à cliaquc instant et nous n'avons pas de temps à perdre pour faire préparer les logements nécessaires à toute sa suite.

Je retrouvai à Boulogne une famille fort intéressanto que j'avais rencontrée avant mon mariage chez l'une de nos amies communes, M™" de Luynes. C'est la famille Pétiet. M""" Pétiet était une femme parfaitement aimable et d'une grâce toute féminine. Ses manières étaient élégantes, son esprit doux, et son ensemble était ce qu'on aime à rencontrer.

Sa fille, Isidore, était alors une jeune personne toute charmante de bonne grâce, d'esprit et de gaieté. Nous nous étions connues enfants, nous nous retrouvâmes avec un égal plaisir, moi femme, elle prête à le devenir; car à l'époque dont je parle, il y avait tous les soirs près du piano sur lequel elle s'accompagnait en chan4ant d'une manière ravissante : la neve alla monia(jna Nice mia nice addio, un jeune homme qui s'appelait alors comme aujourd'hui Alphonse Colbert, lequel jeune homme en était amoureux à perdre le boire, le manger et le dormir et cela, je le concevais à merveille, car, je le répète, elle était une charmante personne. Et voilà qu'en relisant ce que j'ai écrit d'elle, je vois que je n'ai pas dit un mot de sa figure. Ceux qui ne l'ont pas connue sauront qu'elle était non seulement jolie, mais fort jolie, ce qu'elle est encore, et de plus, bonne épouse et bonne mère. Vous voyez qu'avec ce que je vous ai dit de son esprit, c'est une personne avec laquelle il

n'est pas malheureux de vivre et le général Alphonse Colbert n'était pas si mal inspiré en s'appuyant sur le piano.

Mais un homme dont je dois parler ayant de quitter cette famille, c'est son chef, c'est M. Pétiet. Son nom est trop honorablement connu en Europe, pour que j'aie besoin de faire ici son portrait. Mais je lui dois un tribut de profonde estime et de reconnaissance, car j'aime ma patrie avec cet enthousiasme chaleureux qui me pénètre et me fait aussi aimer comme frères tous ceux qui l'ont servie avec Te même désintéressement que M. Pétiet, lui donnant, comme lui, soins, veilles, tout ce qu'on peut donner enfin; et sa vie fut pure et irréprochable. Aussi jamais une voix ne s'cst-elle élevée contre lui, si ce n'est le souffle empoisonné de quelque crapaud sortant de dessous la pierre qu'on lui a jetée pour l'écraser, qui lance son venin sur l'honnête homme comme sur le fripon; mais cela n'atteint pas.

Lorsque l'empereur réunit cette nombreuse armée sur les côtes de l'Océan, ce fut à M. Pétiet qu'il en confia les soins administratifs, sous le titre créé pour lui d'intendant général de ses armées; car il savait qu'avec lui ses soldats auraient un père.

Lorsqu'en 1796 et 1197 M. Pétiet eut le portefeuille du ministère delà guerre, il trouva cette administration dans une grande confusion. Il y mit de l'ordre, de la régularité et, lorsqu'il sortit du ministère, ayant été fructidor i se avec Carnot et Barthélémy, il rendit ses compies, ce qui avant lui ne s'était pas encore vu, et il sortit des affaires moins riche qu'il n'y était entré. Paix et honneur à l'homme de bien !

Une particularité de son ministère, c'est que ce fut V. 3

!ui qui pxpédia en même lomps le brevet de général en clief de l'armée d'Italie au général Bonaparte et le brevet de général en chef de l'armée d'Allemagne au général Moreau.

Une vérité qui doit être consacrée dans des Mémoires contemporains, c'est que les victoires de 4805 remportées par l'armée des côt^s de l'Océan doivent beaucoup des lauriers de leur couronne à M. Pétiet, d'abord par l'organisation premiVe, ensuite par ce dévouement entier de sa personne j^our que tout fût toujours bien. Le jour, il recevait les ordres de l'empereur; la nuit, il veillait pour qu'ils fussent exécutés, pour que les subsistance? n^ manquassent jamais, que les ambulances fussent assurées. Aussi sa santé fut-elle détruite. Cependant il vécut assez pour entendre les cris de victoire de nos armées triomphantes. Il fut ranimé par ceux d'Austerlitz. Ils étaient éclatants alors nos cris de joie triomphale ! Les Français avaient la voix forte et puissante! M. Pétiet eut le bonheur de mourir au milieu de ces glorieuses fêtes ! Il fut enlevé à sa famille le 2G mai 180G. Le titre de sénateur et la grand'croix de la Légion d'honneur furent les seules récompenses que la patrie reconnaissante déposa sur son cercueil.

M. Pétiet est un homme de si haute distinction, que je n'ai pas mis en pratique pour lui cette maxime que je me suis faite de ne pas ainsi donner la hio(jrn}ihie pour ainsi dire des hommes déjà fort connus. .l'ai connu, moi, M. Pétiet, je connais beaucoup sa famille, personne ne peut mieux que moi certifier de la vérité des détails donnés sur lui et , s'ils sont un peu pi'olixes,

DE LA DUGHESgE D'/ PRANTÈS i'ô

ce n'est pas un tort. M. Pétiet est un homme dont h nom doit être non seulement mentionné dans d«-5 Mémoires contemporains, mais entouré de tout l'éclat qu'il convient de donner à celui qui fut louLe ?a vie le pèi'c du soldat

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