CHAPITRE XXXII
Retour en France. — Remarques sur l'esprit public dans le midi de la France. — Commerce de Bordeaux. — Mort de M. Pitt. — Son portrait. — La guerre du ministre et du consul. — Les pamphlets. — La mère de Napoléon et ses sœurs. — La colère du lion. — Mot de Napoléon. — Douvres et Calais. — La liste des mécomptes. — Le fiscal et le sac de lame. — Le jeune enseige^. — Les francs-maçons et les roses-croix. — jime (jg Fontanges. — M°^^ de La Rochefoucauld. — Les déjeuners de l'impératrice Joséphine. — Buts particuliers de ces réunions. — La princesse Stéphanie. — 6on portrait. — Le grand-duc de Baden. — L'impératrice Joséphine et la reine d'Espagne. — Le costume de cour. — Présenlation chez Madame mère. — M. Rollier. — Les six mille francs. — Réfutation du reproche d'avar«ce-
Je quittai Madrid avec regret. J'y avais été reçue avec une si parfaite cordialité, que je ne pouvais, sans élre ingrate, n'en pas conserver de la reconnaissance. Mais la France m'appelait et, si jamais, depuis que j'écris ces Mémoires, j'ai fait comprendre tout ce que je ressens de profondément dévoué pour ma patrie, on doit alors concevoir combien elle devait m'attirer dans ce moment de gloire lumineuse et presque magique dont elle était resplendissante.
L'homme qui lui avait donné cette auréole immortelle en recevait la récompense. Nous n'étions [)as alors ce que depuis nous sommes devenus, ingrats et injustes. Nous avions apprécié la valeur des lauriers
dont il avait formé notre couronne, et la France entière le proclomait le plus e^rand parmi les grands, le plus aimé parmi les plus aimés. Ce sentiment me frappa, surtout en traversant Bayonne et Bordeaux Cette partie de la France avait toujours été contre lui depuis la rupture du traité d'Amiens et depuis l'expédition de Saint-Domingue. Le commerce de Bordeaux, violemment attaqué par ces deux événements, ne pouvait , il taiïi le dire avec justice, reconnaître du malheur par de l'amour. Les peuples veulent aussi que l'on songe à eux et, dans cette lutte avec l'Angleterre, ik furent toujours oubliés. Cependant lorsque je repassai par . Bordeaux , un an plus tard, je fus confondue de la différence que douze mois avaient apportée dans cette ville, la seconde de l'empire, et par sa nombreuse population, et par son importance commerciale. Sans doute l'esprit public n'en était pas totalement changé, mais avec un peu de soin, il était évident que l'empereur pouvait le conquérir entièrement. L'un des magistrats chargé de l'administration de la ville lui faisait alors bien du mal. Je ne puis le nommer, parce que mon sentiment, bien qu'il soit fortifié de l'opinion générale, ne doit pas se présenter à l'avenir comme accusateur d'un homme qui ne fut pas coupable, mais seulement maladroit et encore imbu des maximes d'une époque que, pour notre propre gloire intérieure, nous aurions dû, dès ooWf^ énoniie, mettre dans un profond oubli.
Avant de quitter l'Espagne, j'avais appris une nou
velle qui était d'une immense importance dans le jeu
politique de l'Europe. C'était la mort de M. Pitt. Je
connaissais la manière de penser de l'empereur à
l'égard de M. Pitt, et je me doutai que cette nouvelle avait dû faire sur lui une profonde impression. Je dirai plus, il dut en être content; et prétendre qu'il eut de la joie de la mort de M. Pitt, n'est pas avancer une chose hasardée.
On sait dans le monde que ivapoTcon ne l'aimait pas. On sait qu'il était son ennemi, parce qu'on connait l'aversion de l'empereur contre l'Angleterre. Mais ce qui est moins connu, c'est que M. Pitt et le général Bonaparte étaient ennemis personnels. La chose, toute extraordinaire qu'elle puisse paraître, n'en est pas moins vraie. Comment est-elle venue? Voilà ce qui est difficile à pouvoir éclaircir. Ce que je sais, c'est que déjà, à l'époque de l'armée d'Italie et de l'armée d'Egypte, le général Bonaparte ne pardonnait pas à l'Angleterre, et il avait raison, la violation du repos des familles, en faisant imprimer des . correspondances entières et particulières. Des divorces, des suicides, des duels, des familles séparées à jamais, des enfants frappés de bâtardise, tout ce qu'une torche de furie peut secouer d'infernal et allumer d'incendie, fut le résultat de cette conduite du ministère britannique. Les affaires de Saint-Jean d'Aci-e survinrent ensuite, [)i'is le traiié d'El-Arich. M. Pitt fut accusé avec i-aisoh de tout, encore plus que le duc de Portiaiid et de tous ceux qui tinrent le golivernail de l'Angleterre pendant la folie du roi. M. Pitt était influent à cette époque et l'était à juste titre. Son influence, au lieu de se diriger vers un but conciliateur, ne servit qu'à brouiller les cartes. Le général Bonaparte fit quelques tentatives pour gagncrM. Pitt à la France, lorsqu'il arriva au consulat. Les propositions furent mai faites, quoique assez
liabilement pour ne pas compromettre. Mais le premier consul eut tout le désagrément d'un échec. Itle sentit, et peut-être trop fortement pour un homme comme lui. -Mais j'ai déjà dit combien il était sensible à des faits puérils. Il prit dès lors M. Pitt dans une de ces antipathies positivés' qui ne peuvent être vaincues. Il fît rechercher sa vie dans tousses détails; et les journaux français, les journaux anglais de l'opposition retentirent bientôt de diatribes du plus mauvais goût. Qu'en advint-il? Que M. Pitt, qui n'était pas de la race des anges, fit à son tour une descente non pas sur les côtes, mais dans la famille du premier consul et que les objets les plus sacrés et les plus chers de son attachement furent, à partir de ce jour, livrés à tout ce qu'une plume méchante, et souvent spirituelle, peut relater et présenter au publie, entouré d'un cadre, quelquefois de faits inventés mais aussi quelquefois de vérités, et que l'Europe entière se mit à lire, avec tout l'intérêt du scandale, des biographies sur la mère et les sœurs du premier consul.
La première qui tomba dans les mains de Napoléon le mit dans un état si violent, qu'à la seconde on n'osa pas lui traduire 'toute la vérité. Mais il fallut pourtant bien arriver à dire les choses comme elles étaient, et la colère de Jupiter recommença. Dans ce temps-là, c'était bien un peu comme dans Homère; et lorsqu'il fronçait le sourcil, notre Jupiter, le monde s'en ressentait. Mais au lieu de s'en prendre à M. Pitt, avec du canon. Napoléon continua cette guerre d'injures avec une telle âcreté, que bientôt les personnalités outrageantes renvoyées par le parti ennemi furent de telle nature, que rien ne pejit donner une idée juste de la fureur de Napoléon, lorsqu'il lisait un
pamphlet, une de ces mille et une productions que les folliculaires de Londres, pour faire d'ailleurs leur cour au ministre, tout en gagnant de l'argent, faisaient pleuvoir par milliers sur les côtes de France.
On sait qu'à l'époque du traité d'Amiens, M. Pitt ne voulut pas demeurer au ministère pour ne point signer, disait-il, la honte de l'Angleterre et se trouver en rapport avec un homme qu'il considérait comme Vennemi du genre humain. La haine qu'il y avait entre ces deux hommes est peut-être l'une des plus fortes qui aient jamais existé. On sait qu'ils ne s'aimaient pas, et voilà tout. Mais à ce point où cette haine est parvenue, à moins d'en avoir été témoin, on ne peut la comprendre.
L'empereur, qui savait dès lors ce qu'il voulait, et qui bâtissait déjà les fondations de son vaste édifice, ne voyait qu'un obtacle réel et terrible, et c'était M. Pitt. Cet homme aurait entravé toutes ses opérations. Cet homme eût été devant lui comme un spectre. Pendant vingt-trois ans que M. Pitt a été aux affaires, quelle influence n'a-t-il pas eue sur celles de la France! C'était en vain que Napoléon disait souvent, en parlant de lui :
— Guillaume Pitt est grand minisirejusqu'à Douvres, à Ca\?iis, je n'ai plus peur de lui.
Ceii n'était pas vrai. Guillaume Pitt était un habile hommv^. et l'était partout. Et Napoléon en avait, non pas peur, parce qu'il n'avait peur de personne et de rien, mais il le haïssait et le redoutait, comme on craint un hoinuie de talent qui est \olre ennemi. Et cependant M. Pitt n'était pas un grand homme.
Elevé à l'école de son père, lord Chatam, M. Pitt était entré aux affaires, dès l'âge de vingt-quatre
DE LA DUCHESSE D'ABRANTÊS o33
ans, nourri de maximes peut-être un peu puériles, comme sacrifiant trop aux discussions et aux débats parlementaires. Il était éloquent, et le savait. Il voulait briller à la tribune et sacrifiait souvent à ce désir l'avantage de la raison silencieuse. Lui, si froid, si réservé d'ailleurs, devenait alors, comme nous, bavard et argumenlateur. Sa haipe contre la France était déraisonnable et celle qu'il avait vouée à Napoléon l'était tout autant. Son inflexible opposition à tous nos gouvernements, quels qu'ils fussent, montra de la passion, mais non pas du génie. Sans doute, il a servi sa patrie, mais le salut de l'Angleterre, est peut-être plutôt le résultat des fautes de l'empereur, que de la persévérance de son système politique.
M. Pitt est qualifié de grand bomme chez les Anglais. C'est encore là une de ces réputations sur lesquelles il faudrait bien gue la justice et la raison portassent le marteau pour la démolir. On ne peut ainsi donner le titre de grand homme. Il faut fouiller bien avant dans la vie d'un ministre surtout qui a tenu dans ses mains pendant vingt-trois ans la destinée d'un empire. Eh bien, que voit-on dans M. Pitt?
Une haine constante contre notre révolution. C'est en suivant les impulsions de cette haine, bien plus que par les moyens judicieux qu'il a employés, qu'il nous a fait du mal. La route qu'il as ait ouverte, et dans laquelle il a constamment marché, et qui était longue et dangereuse, fut celle qu'il voulut toujours suivre; et pourtant elle a mené l'Angleterre bien près de sa ruine. Que l'on çrenne les journaux anglais eux-mêmes ; c'est eux que je consulte en ce uioment. C'est dans les journaux du ministère britanniaue, dans le Times surtuut, ce journal la terreur
de la tribune ministérielle, que je trouve la liste de tous les échecs ^ de M. Pitt, toutes les fois qu'il a voulu tenter des coi^binaisons politiques de la guerre continentale. C'est en cela peut-être que Napoléon trouvait base pour appuyer ses sarcasmes.
— Le financier fiscal, le tacticien du sac de laine n'est pas fort pour les plans ^ d'attaque, disait-il, en riant.
Et la chose était vraie. Lorsque M. Pitt mourut, il laissa l'Angleterre dans un état de souffrance anxieuse, qui n'était que trop motivé, et l'Europe dans une incertitude que l'empereur rendait encore plus redoutable. Et ce qu'on peut affirmer, je crois, sans crainte d'être démenti, même par ses compatriotes, c'est que ce n'est pas la continuité de ses maximes administratives et politiques qui ont amené la perte de la France — catf" le coup qu'elle reçut alors fut un coup mortel — et le salut de l'Angleterre, du moins son salut momentané, ce sont les fautes de son adversaire, dont surent profiter des hommes médiocres, tels que lord Castlereagh et Sidmouth. Ils eurent au moins le talent de savoir bien jouer les cartes que le hasard leur avait données belles.
La mort de M. Pitt fit une très forte sensation en Espagne. L'Angleterre était avec ce malheureux royaume dans un état d'hostilité trop violent et trop
* Voyez du 9 sepletiibre 1793; 5 avril, 15 mai, ii juillet 17'.)o; 29 mars, l;") mai, 8 octobre, ii. uclobre 1796; 19 octobre 1797; 8 décembre 1798. Voyez uu premier article au 18 octobre 1799; 20 mars 1800; 19 février; 20 octobre 1801; 25 mars 1802; 20 décembre 1805.
^ Tous ces plans ont été non seuluiueui renversés, mais x;uiei'bles à leur paya.
terrible dans ses résultats, pour que l'animosité n'eût pas une raison véritablement fondée à s'adresser au premier ministre du gouvernement britannique. M. Pitt, pendant qu'il était aux affaires, avait exprimé son opinion sur l'alliance de l'Espagne avec la république française, en plein parlement, avec si peu de mesure même, qu'en Angleterre il en fut blâmé. Sa mort fut donc une sorte dliolocauste offert aux mânes des marins engloutis à Trafalgar. A Vittoria, la maison dans laquelle je logeais, et qui était celle de la personne la plus considérable de la ville, avait été complètement illuminée pour célébrer cet événement « si heureux Dour l'Espagne », me disait mon hôte.
— Mais comment a-t-on permis que vous fissiez cette démonstration? lui demandai-je, car enfin, vous célébriez la mort d'un homme, d'un chrétien ?
• — Lui ! un chrétien !
Et la figure de l'Espagnol exprimait une foule de sentiments étranges.
— Lui un homme ! Mais je n'en ai pas demandé permission, d'ailleurs. J'ai donné un bal... Mais, madame, comment pouvez-vous dire que M. Pitt était chrétien ? Il était protestant ! Il était hérétique !
Je ne savais pas alors ce que j'ai appris depuis mon second voyage en Espagne, c'est que les Anglais et une partie de l'Allemagne passent pour païens, aux yeux de beaucoup d'Espagnols. Cette différence de consubstantiation et de transsubstantiation leur paraît une monstruosité. Le culte de la Vierge, qu'ils professent, eux, avec une sorte d'idolâtrie même, bien loin de le repousser, et qui est entièrement banni delà religion protestante In leur fnii considérer
comme une entière hérésie. J'ai vu plus tard, dans la guerre de la Péninsule, de bien singuliers effets produits par le besoin qu'avaient les Espagnols de ménager les Anglais, et le fanatisme religieux qui leur faisait une foi de les haïr.
A Bordeaux et à Bayonne, cette mort CTe M. Pal avait également produit une sensation des plus vives, Bordeaux espérait enfin qu'un nouvel ordre de choses allait éclore, et que l'empereur serait moins difficile dans ses exigences avec un autre ministère; car l'esprit de -M. Pitt se promenait toujours de Windsor à Whitehal et à Westminster, même pendant le ministère de M. Fox.
Je logeai à l'hôtel Furaelle, a Bordeaux, ainsi que je le faisais toujours. J'y retrouvai une personne que ma mère avait connue autrefois, et qui venait de sa terre, le château de Pierrefonds, pour embrasser son fils, qui s'était échappé miraculeusement des prisons d'Angleterre. Ce jeune homme était enseigne tout simplement et avait été pris à Trafalgar. Il avait été bien traité d'abord, parce qu'il était, je crois, franc-maçon rose-croix, je ne sais de quelle association; et tout ce que la fraternité peut offrir, il l'eut et en abondance. Puis vinrent des ordres, des ordres rigoureux, et le pauvre prisonnier fut étroitement resserré. Alors, comme il n'avait pas donné de parole, il s'échappa en se déguisant trois fois différemment.
Il était jeune, assez laid, mais ayant à peine de la barbe, et offrant l'aspect d'une fille, grande, forte, d'///i beau brin de fille enfin. En résumé il était en France, embrassant sa mère, fra[)pant d'un pied joveux le sol de sa patrie, et jurant à l'AnglctciTe
une haine éternelle. Cependant il en parlait de manière à la faire estimer et redouter.
— Le nombre des vaisseaux commissionnés, disaitil (c'était en 1806), s'élevait ksept cent quarante, dont cent trente de ligne, vingt de cinquante à soixante canons, et cent quarante et quelques frégates. Et tout cela gréé; tout cela prêt à marcher, tout cela garni d'équipages instruits et parfaitement habiles.
Lorsqu'cK racontant a l'empereur qui me fit des questions réitérées pendant bien des jours sur mon voyage et sur les plus petites particularités, je lui parlai du jeune Pierrefonds, de tout ce que je lui avais entendu dire de son voy;ige à lui-même et des remarques qu'il avait faites, l'empereur me fit donner son adresse et son nom. Et deux mois après j'appris, par une lettre de sa mère, que son fils avait été nommé à un grade supérieur.
« C'est probablement pour lé dédommager du tort que lui a fait sa captivité, m'écrivait-elle ; car je ne conçois pas comment lui est venu ce bonheur. C'est bien le cas de dire que souvent il vient en dormant^ ».
Je rentrai dans Pans le mardi gras. J'en étais sorti également un mardi gras.... Mon Dieu! que j'étais heureuse d'y revenir! Certes, je n'étais pas ingrate envers Dieu, qui me permettait de revoir ma patrie. Ma patrie ! Gomme alors ce mot était gracieux à dire! La France ! Je suis Française ! Lorsqu'on disait : « Je suis Français ! » alors la tète se relevait d'elle-même
ï J'ai rapporté ce faïf, parce quii montre combien l'empereur faisait allonlion aux moindres paroles.
avec fierté, on éprouvait au cœur une sensation tellement puissante que souvent, moi qui l'ai ressentie dans toute sa chaleureuse inspiration, je sentais mes yeux se mouiller lorsque je voyais mon pays honoré, vénéré dans la personne d'un faible femme, et cela, parce qu'elle était Française, parce qu'elle portait le nom de l'un des braves enfants de la France.
Le lendemain de mon arrivée, j'écrivis à M™" la baronne de Fontanges, dame d'honneur de Madame, en lui demandant quel jour je pouvais me présenter à Son Altesse impériale, non seulement pour lui rendre mes devoirs, mais pour prendre possession de ma place de dame pour accompagner... La réponse me parvint le soir même. M"" de Fontangea me prévenait que Son Altesse impériale me recevrait après la messe, le dimanche suivant... Nous étions au jeudi.
Le vendredi matin, j'eus la visite d'une personne assez subalterne, qui vint rpder autour de ma cheminée, en me demandant si j'avais le projet d'attendre que j'eusse vu Madame pour aller aux Tuileries... La demande n'était naturelle d'aucune façon... J'y répondis, tout franchement, que j'avais l'intention et la volonté de me rendre aux Tuileries ; mais que, tenant encore peut-être aux usages de cour auxquels j'avais été assujettie pendant longtemps, je croyais plus convenable d'attendre que j'eusse vu ?wa princesse, et que j'eusse reçu mon intronisation... Apres le départ de cette personne, je réfléchis, et je vis clairement qu'elle n'était pas venue de son propre mouvement... Je ne voulus ^a.s blesser, car je connaissais les termes où l'on en était de belle-mère à b:'lle-(ille, et j'étais bien déterminée à n'être pour rien dans les
nuages que l'étiquette devait faire flotter incessamment sur l'horizon impérial dans une famille aussi nombreuse dont aucun des membres, excepté l'impératrice, n'avait de tradition à cet égard, même de souvenir. J'écrivis à M""" de La Rochefoucauld pour lui demander quel jour je pourrais présenter mes devoirs à Sa Majesté. M""" de La Rochefoucauld me répondit à l'instant même qu'ayant pris les ordres de l'impératrice, elle était chargée par elle de m'inviter à déjeuner pour le lendemain matin et de me dire de ne pas manquer de lui conduire sa filleule, ma petite Joséphine. Mon orgueil maternel fut heureux de cette bonté, car Joséphine était une ravissante enfant, avec ses joues de rose, contre lesquelles venaient tomber de grosses boucles de cheveux ressemblant à des torsades de soie de Piémont, et puis toute la lincsse, la grâce de ses charmantes manières. Je soignai sa toilette plus que la mienne et je me rendis le lendemain matin, à dix heure.'i et demie, aux Tuileries avec ma fille.
En parlant de Ta cour impenare, c'est une chose intéressante à laire connaître que les déjeuners del'impératrice Joséphine. C'était une manière d'être toute particulière qui n'existe dans aucune cour ; et pour le dire avec vérité, l'impératrice donnait à ces heures du matin un charme tout à fait spécial. On était ordinairement quatre ou cinq personnes. L'impératrice n'invitait presque jamais que des femmes, et presque toujours les invitations étaient verbales. Il y avait bien certainement une intention autre que celle de faire faire une chose gracieuse à l'impératrice, dans l'indulgence de l'empereur et sa facilité à permettre ces réunions qui avaient lieu dans le plus
extrême intérieur des Tuileries, et, pour ainsi dire, sous la i3résidence de la souveraine. Lorsque l'empire fut établi,. Napoléon fut assez sévère pour l'exigence d'une étiquette même rigoureuse, et en cela, il était parfaitement conséquent, comme en tout. Cela était non seulement nécessaire pour la monarchie qu'il rétablissait, mais bien encore pour tous les gouvernements possibles chez nous. Un frein, quel qu'il soit, est indispensable aux Français aussitôt qu'ils se trouvent face à face avec la puissance. La Terreur avait pour étiquette le tribunal révolutionnaire et le bourreau, pour maître des cérémonies. II n'était pas à craindre aussi qu'on se raillât d'elle. Au commencement de l'empire, donc, il fallut ètie non seulement sévère, mais exigeant, pour que la machine marchât dans une route convenable. L'empereur aurait donc défendu les déjeuners de l'impératrice s'ils n'eussent été même pour îui, quoique absent, un moyen souvent employé pour arriver par des routes inaperçues à un but que lui ^:eul connaissait. J'ai vu à cet égard des choses «surprenantes, dont j'étais moi-même l'instrument sans le savoir. Que de fois la même situation s'est trouvée celle de beaucoup de ces dames sans qu'elles s'en soient jamais doutées ! L'empereur, qui alors voulait déjà mettre en activité son malheureux système de fusion, permettait les déjfnmers de l'impératrice et s''?n servait d'une manière très utile à son plan. On y invitait beaucoup de i^Miimes qui, dans l'origine de l'empire, n'étaient pas adiaises aux grands cercles de la cour, ni même au spectacle. Là, j'ai vu une foule de noms qui, du reste, plus tard, ont figuré, ainsi que nous le V3rrons, dans VAhnanach ImiJcr/ak et cela de leur plein grê, et m
suite de plusieurs lettres écrites au grand chambellan même, mais qui alors, enfin, ne p iraissaient vouloir se rattacher qu'à M""" de Beauiianuus conniib à l'une des leurs. Ah ! que j'ai vu de singuliers sujets de proverbes, dont M. Théodore Leclerc ferait de bien jolies pièces avec son aimable talent ! Oui, j'en ai vu i)cauci):ip.
J'ai conservé un souvenir particulier de ce déjeuner, où l'impératrice me fit inviter à mon retour, par une circonstance qui eût également frappé toute autre personne. Lorsque j'arrivai dans le grand salon jaune, qui était après celui de François P'^ j'y trouvai une jeune' personne dont la grâce, la fraîcheur, la physionomie toute charmante, me frappèrent de surprise. Elle vint à moi en souriant, quoiqu'elle ne me connût pas, et se baissant pour se mettre au niveau de Joséphine :
— Oh ! la ravissante créature, s'écria-t-ellê. Voulezvous venir avec moi, mon ange?
Et la prenant dans ses bras, elle l'emporta aussitôt en courant à l'extrémité du salon. Joséphine, qui n'était pas du tout une farouche p(M*sonHe, goûtait fort cette façon d'être accueillie; elle y répondit de soh mieux, et quelques minutes n'étaient pas écoulées que la connaissance était complète. Je n'avais pas eu le temps de demander à M"'° d'Arberg quelle était cette jolie et gracieuse personne, lorsque l'impératrice sortit de son appartement intérieur. Son
1 Bien qno l'on changeât les tableaux qui ornait.'nt ces salons, cependant celui de François I""" demeurait- plus qu'aucun autre dans celte pièce, et nous lui avions donné ce nora. C'était le salon immédiatement avant le salon jaune.
accueil fui aussi bon, aussi complètement aiin'ible :j'; i!.' le pou^'ait faire, et nous savons tous qiir. lorsqu'elle le voulaîf, elle y excellait. Elle m'embrassa, me dit avec le ton de la plus extrême bienveillance combien elle était contente de me revoir :
— Et ma filleule, ajouta-t-elle, ne me l'avez- vous pas amenée?
Joséphine, accoutumée aux bontés de sa marraine, accourut aussitôt qu'elle l'aperçut. Pour la chère petite, il n'existait aucun frein d'étiquette ni de convenance.
— Ah ! ah ! dit l'impératrice, voilà déjà Stéphanie faisant la partie de Joséphine. Vous ne connaissiez pas ma nièce, me dit-elle tout bas; regardez-la, et dites-moi si elle n'est pas charmante ?
Je pouvais répondre, sans crainte d'être reprise comme flatteuse de cour, que l'impératrice avait grandement raison, car j'ai rencontré peu de femmes qui m'aient paru aussi agréables que M"* Stéphanie de Beauharnais l'était à cette époque. Tout ce qui peut plaire, comme bonne grâce, comme bonnes manières, charmant visage, tournure élégante, elle réunissait tous les avantages qu'une femme peut souhaiter au milieu du monde et, dans une fête, elle était sûre d'y plaire généralement, car elle était bien jolie et bien avenante, ce qui la faisait admirer des hommes. Et cependant les femmes le lui pardonnaient, parce qu'elle était bonne et prévenante pour toutes. Elle était fille de M. de Beauharnais le sénateur, cousin du mari de l'impératrice, et fiancée du prince^ héréditaire de Baden. Son futur, que je vis quelques jours après, ne me parut pas être digne d'elle sous le rapport de l'extérieur de sa personne.
J'ai conservé de cette matinée un souvenir qui jamais ne m'a quitté.
L'impératrice me parla longuement de mon voyage en Portugal, et me fit une foule de questions sur la reine d'Espagne et la princesse du Brésil. .Te pensais, en y répondant, à la curiosité des autres princesses en me parlant de l'impératrice et je ne pouvais m'empècher de jeter un coup d'œil un peu gai sur moi-même, en me voyant l'interprète, si je l'avais voulu, de trois tètes couronnées, et trois têtes féminines encore. Je répétai seulement à l'impératrice ce que la reine d'Espagne m'avait dit d'agréable sur elle et je fus impénétrable sur le reste de la conversation, qui, au fait, avait été curieuse sans bienveillance. Oh! je devenais tout à fait diplomate L'impératrice me parla de Madame :
— Je suis bien fâchée que l'empereur ne vous ait pas mise auprès de moi, au lieu de vous placer auprès de ma belle-mère, me dit-elle. Cette maison vous sera désagréable, bien sûrement. Tout le monde y est vieux, comme si l'on avait pris une portion de la cour de Louis XV. Vous si jeune et si gaie, comment allez-vous vous arranger dans cette manière de tombeau ?
Malgré toute la bonté de l'impératrice, et quelque agréables que fussent ses paroles, je savais très bien qu'il lui était fort égal que je fusse ou non dans la maison de Madame. Je reçus donc les marques de sa bienveillance comme je le devais, mais sans y attacher aucune importance d'ailleurs. J'évitai même^de répondre à ce qu'elle me dit relativement a Madame, dont la manière de vivre n'était que trop souvent le sujet des plaisanteries de la cour. Et, pour le dire
avec vérité, je n'en ai jamais vu le moindre sujet. Je ne cherche pas ici à établir une défense de Madame mère, mais je dis seulement que tout ce qu'on a dit d'elle n'était pas vrai en ce qui la touchait personnellement. Je répon^lis à l'impératrice que Madame avait été bien bonne pour moi depuis mon enfance et que j'étais certaine que dans ma jeunesse elle aurait toute l'indulgence dont j'avais sans doute besoin ; qu'au reste je tâcherais de ne mériter aucun reproche. Et ce que je disais à l'impératrice, je le pensais, car Madame était considérée par- moi comme une seconde mère. Jamais je ne pouvais oublier qu'à une époque où la mienne était mourante, elle et la reine d'Espagne, alors M""^ Joseph Bonaparte, vinrent me chercher, croyant que j'étais orpheline. Ce souvenir m'est encore présent et me fait rendre un tribut de reconnaissance à celles qui furent toujours bonnes pour moi.
Nous avions un costume de cour, composé, comme on le sait, d'une jupe courte et d'une longue traîne. Je ne sais pourquoi ce costume n'était pas adopté pour les présentations chez les princesses de la famille impériale. Comme j'avais déjà été présentée à l'empereur et à l'impératrice, et que ma présentation à Madame était une chose d'étiquette appartenant à sa maison, je ne mis donc ni Iruirie ni cherusqiie ei, me bornant à la robe à queue, j'en mis une de satii: blanc, avec une belle parure de perles, et je me rendis le dimanche 25 février à l'hùlel de Madame mère, sitjié rue Saint-Dominique, et qui est aujourd'hui l'hôtel du ministère de la guerre.
Madame mère n'avait pas été élevée à lîi dignité de princesse dans la famille impériale, en même tein{)S
que ses filles et ses belles-filles, ainsi que je l'ai observé précédemment, par la raison de son attaphemeni fidèle à son fils malheureux et proscrit \ Heureusement pour lui que l'empereur revint à des sentiments plus dignes de sa grandeur, et que Madame fut rappelée de Rome et placée dans le rang qui lui appartenait comme mère de l'empereur. A l'époque où je revins de Portugal, elle était déjà depuis longtemps en possession de son titre et de sa fortune, et pour parler avec une entière justice, elle soutenait l'un en digne et noble matrone, et faisait honorablement l'emploi de ce que lui donnait l'empereur. Elle n'avait alors que cinq cent mille francs, et sa cour d'honneur lui en coûtait près du cinquième.
Lorsque j'arrivai, je lui fus présentée par IVP^ de Fontanges qui me nomma à elle. Elle prit aussitôt la parole et, quittant la cheminée auprès de laquelle elle était, elle vint à moi.
— Ah ! vous n'avez pas besoin de me nommer M""" Tunot, lui dit-elle. C'est un enfant à moi. Je l'aime comme ma fille et j'espère qu'on lui rendra sa place auprès d'une vieille femme le plus agréable possible, car c'est bien sérieux pour vous, n'est-il pas vrai, madame Junot?
Je répondis à Madame comme je le devais, et ce fut en lui affirmant que j'étais enchantée, puisqu'on m'avait désignée pour faire partie de l'une des maisons des princesses, que ce fût la sienne que l'empe-
^ Dans la critique en manière d'éloge qu'on a bien voufu faire de mes Mémoires dans le feuilleton du Temps (10 décembre 1832), mais qui du l'este est faite par un homme d'esprit et de bonne compagnie, on s'est trompé on disant que Madame était auprès de Jérôme, c'est auprès de Lucien.
reiir eût choisie. Et lorsque Madame me demanda si je prendrais un long congé pour me reposer de ma route, je lui dis que le congé avait été assez long, puisque j'avais l'honneur de lui appartenir depuis lo mois de mai de l'année précédente et que je n'avais pas encore fait de service auprès d'elle. J'étais donc à ses ordres et je prendrais mon service aussitôt qu'elle l'ordonnerait.
— Eh bien! me dit-elle, que ce soit le plus tôt possible.
Il fut convenu que ce serait pour le dimanche suivant et je pris congé, Madame devant aller dîner avec l'empereur. Ce qui avait lieu tous les dimanches régulièrement, à moins d'un empêchement fort important.
Le lendemain matin, à peine était-il dix heures, que l'on m'annonça M. Rollier, intendant de la maison de Madame. Je le connaissais, parce qu'il avait épousé une Corse et que j'avais entendu souvent prononcer son nom à ma mère. Il avait la réputation de l'homme le plus probe et le plus intègre, et méritait cette réputation : c'était un honnête homme. Je ne concevais pas beaucoup quel rapport nous pouvions avoir ensemble, car à cette ép.oque j'étais un peu insouciante de ce qu'on appelle le matériel de la vie. Je devais apprendre plus tard que c'est cependant ce qui fait tout agir en ce monde. En recevant mon brevet, je ne m'étais nullement inquiétée si des appointements étaient attachés à ma place auprès de Madame. C'était cependant de cela que venait m'entretetiir M. Rollier. Il m'apportait une année entière de mes appointements, car ils avaient commencé à courir du jour où j'avais été nommée et Madame lui £(vait donné l'ordre
de me les apporter. Je voulus me défendre de recevoir cet argent, puisque j'avais été absente, mais M. Rollier me dit que Madame serait fâchée que je le refusasse. Et, quoique cela fit une assez forte somme, je le pris.
J'ai raconté ce trait, qui est en apparence peu intéressant, parce qu'il donne, selon moi, une idée fort différente du caractère que l'on prête à Madame. Certes, si elle eût été aussi avare, il faut dire le mot, qu'il a plu à une certaine classe de gens de la représenter, elle aurait trouve là une occasion toute naturelle d'économiser une somme de six mille francs, et elle l'aurait fait avec -d'autant plus de facilité que j'aurais été bien loin de le trouver mauvais et conséquemment de m'en plaindre. C'est ainsi, c'est avec des faits qu'il faudrait toujours réfuter de sottes paroles n'ayant d'autres bases que des paroles ellesmêmes.