‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 4)Chapitre 31 sur 64 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Fôte à bord de la Topaze. — Le nonco en liabil de luftuias lilas. — L'ambassade d'Espagne. — Le comte Sabui^al. — Don Camille de los Rios. — La frégate ôlégante. — Les santés à coups de canon. — Un nonce ivrogne. — Un combat sur mer. — Les hourras. — Le soldat et la sorcii'i'o. — L'Inquisition. — Le porteur de reliquaire. — Le soldat converti. — Départ de Lisbonne. — La grossesse orageuse. — Aï'rivée à Madrid. —La princesse des Asturies. —Agonie. — Mort. — Mon retour à Paris.

J'allais partir; j'allais quitter Lisbonne pour revenir à Paris. Le capitaine Baudin, qui était toujours dans le Tage, et qui avait fait réparer sa frégate, voulut me donner une fête à son bord, avant mon départ. Tout ce qui faisait partie du corps diplomatique étant en bon rapport avec nous fut invité par le capitaine Baudin. Le nonce apostolique, son auditeur qui est maintenant cardinal, l'ambassadeur d'Espagne, le comte del Campo Alange, M. de Castro, don Camille de los Rios et tous les attachés à l'ambassade catholique, le ministre de Hollande, M. Dormann, le comte de Sabugal, aujourd'hui premier gentilhomme d'honneur de la reine dona Maria, M™° Négrier^ et sa fille, sa jolie et bonne petite Vir-

' M"® Négrier était portugaise. Elle avait épousé M. Négrier pendant l'émigration. Elle était veuve alors et n'avait qu'une fille, qui était charmante. La mère et la fille venaient beaucoup chez moi.

ginie, et plusieurs Portugais. Voilà quels étaient les convives du capitaine. Il avait voulu avoir M. d'Araujo, mais, en sa qualité de ministre des affaires étrangères, il ne pouvait venir à une fête donnée au railieu du port de Lisbonne, et dans laquelle on devait porter bruyamment la santé de l'empereur Napoléon. Du moins cette raison fut-elle la véritable. Celle qu'il donna fut l'arrivée de plusieurs courriers.

Rien n'était comparable ce jour-là au nonce, à M^ Galeppi. Il avait ce qu'on appelle en Italie un costume de campagne, c'est-à-dire une redingote de taffetas violet, bordée d'un galon d'or. Et, comme nous n'étions pas en terre ferme, il se croyait tout permis et disait des choses de l'autre monde. Mais ce fut vraiment bien une autre affaire au dîner, ainsi qu'on va le voir.

J'arrivai au quai de la place du Commerce à onze heures. Je trouvai là le canot du capitaine avec douze rameurs habillés de blanc et de bleu, et défiant pour la bonne tenue les meilleurs matelots de la vieille Angleterre. Je m'y embarquai avec M. de Rayneval, ma fille, sa gouvernante, et M. Magnien. M. de Cherval était souffrant et ne put venir. En arrivant à la frégate la Topaze, qui était mouillée au delà du quai de Soudrès, je fus reçue par le capitaine à la tête de son état-major. L'ambassadeur d'Espagne et le nonce étaient déjà arrivés, et nous parcourûmes, avec le brave commandant,toutes les parties de son bâtiment.C'était pour moi une chose curieuse et nouvelle. Ma fille, ma Joséphine \ qui aimait tendrement le capitaine Bau-

' Elle avait alors àpeinc quatre ao.^ el était bien la plus jrlie enfaiU que l'un pût voir.

din, parce qu'il s'occupait toujours d'elle, était fort amusée de se trouver dans une maison allant sur Veau. Nous nous reposâmes ensuite dans la chambrf de M. Baudin, qu'une élégante de Paris voudrait bien, je crois, transporter dans son appartement. Tout était lambrissé en bois du Brésil et en bois les plus remarquables par leur rareté et leur bonne odeur. Tout dans cette chambre était d'un goût parfait. Il y avait des tapis, des tables, des porcelaines, tout ce qui peut meubler élégamment un appartement. Nous pas sâmes ensuite dans la chambre du conseil, oîi était servi un magnifique déjeuner-dînatoire. Le capitaine Baudin avait fait les choses avec cette bonne grâce qui double le prix de la réception qu'on vous fait. J'ai remarqué que les marins, ainsi que les officiers de l'armée de terre", étaient toujours plus soigneux que les autres hommes quand ils recevaient des femmes chez eux. Il semble qu'ils redoutent que leur profession ne les fasse soupçonner de peu de courtoisie et ils mettent tous leurs soins à un excès de recherche. Ce fut ce qui arriva cette journée à bord de la Topaze. Rien ne fut oublié pour que la fête fût entière. Nous eûmes une musique parfaite pendant le déjeuner ; mais bientôt nous en entendîmes une à laquelle j'avoue que je n'étais pas habituée. On porta plusieurs santés. D'abord celle du pape, celle de l'empereur, celle du roi d'Espagne, de la reine de Portugal, du prince et de la princesse du Brésil, et enfin celle de la Hollande. Mais ce ne furent pas les hourras des santés qui m'étourdirent, ce furent les vingt-cinq coups de canon par santé dont on salua le nom qu'on fêtait. Je crus d'abord être en enfer. Et puis ce bruit me devint plus familier... enfin j en arrivai à le trouver

presque électrisant. Mais jnon trésor ne pensnif pas comme moi. Elle se mil à pousser des cris aigus. Le capitaine la prit, dans ses bras et lui parla pour lui expliquer ce qui causait ce tonnerre, comme elle l'appelait.

— Encore, disait la chère ciéaiure au capitaine, si c'était toi qui misses le feu, je n'aurais pas si peur.

Mais ce vacarme n'était rien à côté de celui qui suivit. J'avais souvent témoigné le désir d'avoir une idée d'un combat sur mer. M, Baudin eut l'extrême bonté de m'en donner un simulacre, mais si parfaitement exécuté, que l'illusion fut un moment terrible. Cependant il n'y avait que demi-charge, car le capitaine nous dit^ après que nos oreilles n'auraient pu supporter la charge entière sans qu'elles rendissent beaucoup de sang. On tira dix coups par pièce, sans compter la mousqueterie. Mais une chose fort remarquable fut cette particularité que pouvait du reste seule offrir la Topaze en ce moment.

La Topaze avait été obligée de changer sa mâture, excepté trois bas mâts, par suite de ses combats. Les mâts de hune et vergues avaient été remis en place, mais ne tenaient que légèrement. A des intervalles marqués ils tombaient comme brisés par les boulets ennemis et restaient suspendus à des cordages. Ce fut certainement un beau spectacle que l'ordre remarquable qui eut lieu dans ce simulacre de bataille. Lorsque tout fut fini, nous vîmes avec un étonnement bien justifié, qu'il n'y avait pas eu le plus léger accident, pas une contusion, pas une brûlure. Nous comprîmes alorp comment on obtient des succès sur mer.

Presque toute la population de Lisbonne était

accourue sur le rivage pour voir ce beau spectacle. Je suis sûre que même encore aujourd'hui le souvenir en est toujours présent à ses habitants. Nous prîmes notre revanche ce jour-là ; et les cris de « Vive l'empereur ! » que poussait notre équipage répondaient aux hourras qu'avait excités la bataille de Trafalgar. Nos matelots étaient vraiment heureux.

Mais une des pièces intéressantes de la journée, c'était le nonce. Il avait d'abord été un peu étonné du tapage que le canon avait fait en portant les santés. Toutefois, comme celle du saint-père avait ouvert les toasts, il avait bien pris la chose. Ensuite, pour se donner du cœur, il but im, deux, trois verres de vin de Madère, puis du vin de Porto pour la santé de l'empereur, du vin de Garcavello pour celle du roi d'Espagne, du vin d'Oyeras pour celle du prince du Brésil. Enfin, de santé en santé, on en vint à la mienne. Ce fut le coup de grâce. Le terrain devenait fuyant sous les pas du nonce, ce qui n'était pas apostolique. Mais le vaisseau, quoique solidement assis sur les ancres, avait pourtant cette vacillation qu'un bâtiment a toujours dans les eaux d'un fleuve comme le Tage ^ . C'était à en garder un éternel souvenir que de voir M^'" G;ilcppi, cette fleur de finesse et de ruse, ce chef de la science machiavélique mise en œuvre par le Vatican, être là au milieu de lous comme un homme ordinaire. Il me faisait l'effet de Dominique, le fameux arlequin, ayant ôté son masque et paraissant avec un autre visage que celui qu'il portait habi-

1 On sait que dans une rade, comnoie colle de Lisbonne pal exciniplo, lii& f iV'CS étant plus resserrées, les vagues ont un mou veniL'iit plus saccadé qu'en pleine mer

tuellement, mais conservant sur le nouveau des traces des sentiments toujours exercés par l'acteur habile. M^' Galeppi était complètement gris, enfin — si je puis écrire ce mot ignoble — il riait, nous regardait avec ses petits yeux émérillonnés et bavardait que c'était une bénédiction, ce qui alarmait beaucoup l'auditeur, qui était, lui, fort convenablement dans son bon sens. Mais, pour le nonce, il avait la parlotte ■•, et de plus il s'attendrissait.

— Bhumm ! bhumm ! Allons, tuez ces coquins d'Anglais ! Ce sont des mécréants ! Vive Sa Majesté impériale et royale Napoléon, empereur de France, roi d'Italie !

Et il avançait son verre de vin de Madère pour que je lui fisse raison ; mais comme je ne buvais que de l'eau alors comme aujourd'hui, la chose n'était pas facile. Je le lui disais, mais il n'en avançait pas moins son bras de taffetas violet en répétant :

— Vive Sa Majesté l'empereur Napoléon !

Et puis il disait en chantonnant d'une voix chevro tante :

Beviamo, o Dori, beviam ; ch'il giorno Presto è al ritorno, etc., etc.

C'était un drôle de prêtre, pour dire la chose. Du reste, parfaitement spirituel et comprenant très bien la raison lorsque son entendement faisait seul son

' Ce mot est de M. le comte de Forbin, en parlant de quelqu'un qui parlait beaucoup sans rion dire. Je le trouve charmant. Au reste, M. le comte de Forbin nous a habilués à entendre et cette habitude rend difficile à ccouter ce q'ii ''e dit aujourd'hui par le temps qui court.

devoir. Voici un fait qui s'est passé à Lisbonne lorsque j'y étais, et qui, grâce à moi et à lui, n'eut aucune suite.

Il y avait alors à Lisbonne un régiment commandé par M. le comte de Xovion, émigré. A part le tort qu'il eut de quitter la France, on ne peut rien reprocher à cet excellent homme, qui plus tard rendit de vrais services à la France, et qui, en attendant, avait formé le plus beau régiment que l'on put voir. Junot disait qu'il était plus beau que la garde. C'était grâce à lui que l'on pouvait aller à minuit dans les rues de Lisbonne sans être arrêté dans sa voiture. Comme il avait été très lié avec mon père, je le voyais souvent et Junot l'avait accueilli comme il méritait de l'être. Un jour il vint me raconter un fait qui était tout simple, mais que V Inquisition voulait rendre important.

— L'Inquisition! Comment... en 1805!

— Mon Dieu oui... C'est une de ces personnes à la vie dure, qui ne meurenf qu'après avoir été assommées. Voici le fait:

Il y avait, au quai de Soudrès, une vieille femme qui vendait des oranges pendant une partie de l'année, et des sardines pendant l'autre. Les soldats étaient surtout ses chalands; mais elle leur vendait aussi une singulière marchandise, c'était la bonne aventure. Cette vieille sibylle, soit qu'elle s'abusât elle-même, soit qu'elle abusât les autres, était regardée parmi cette foule qui barbotte au quai de Soudrès et par tout ce qui était soldat étranger dans la légion de police et la légion d'Alorna, comme une sorcière. Ses compagnes même la craignaient. Un soir, il faisait un temv'^ lourd et orageux, et les sol-

dats étaient déjà rentrés dans leur caserne, lorsqu'un Allemand, nommé Fritz Klump, se présenta devant la vieille, qui se disposait aussi à rentrer dans son taudis. Fritz était complètement ivre.

— Je veux que tu me dises ce qui va m 'arriver, Juana, dit-il à la vieille. Ma maîtresse m'a fait une infidélité. Là, devant moi. Elle a pris tout à l'heure un soldat de Kay\ un morveux, un porteur de reliquaire. Ça ne lui a pas servi à grand'chose. Je l'ai tué, tout de suite, mais, c'est que le colonel n'aime pas ces affaires-là. Allons, voyons, qu'en résulterat-il pour moi ?

— Je n'ai pas le temps ce soir, répondit la vieille, qui probablement n'avait pas envie de se mêler d'une pareille affaire. Reviens demain.

— Je veux que tu parles tout de suite. Il faut que je sache, avant de rentrer à la caserne, ce qui peut m'arriver. Si le colonel est méchant, j'ai de bonnes jambes! Allons, Juana!

Pendant ce colloque, il s'était attroupé plusieurs matelots et des soldats de Kay. Quelques-uns de ces derniers diient qu'il faudrait jeter dans le Tage l'Allemand et la sorcière. L'orage approchait. Il tombait déjà de larges gouttes de pluie; Fritz subissait la loi imposée par l'orage, et sou ivresse devint à la fois complète et terrible. En entendant menacer la vieille, il regarda de travers ceux qui l'entouraient.

— Si quelqu'un de vous la touche, dit-il en mon-

1 il n'y avait pas do gardes du corps à Lisbonne, c'élaiont le régiment do Kay cl celui de la Lippe qui faisaient le service près de la famille royale. Je ne sais pas si en 1805 ce n'était pas la légion d'Alorna qui remplissait celte fonction, je n'en suis pas sûre.

trant la vieille, il aura affaire à moi. Et, pour ce qui me regarde, sacramentskerl ! prenez garde à vous. Allons, dépêche-toi, Juana!

Et il s'avançait en chancelant vers elle.

— Je t'ai déjà dit que je ne voulais te rien dire ce soir. Laisse-moi tranquille, ou tu Ve7i repentiras.

— Et moi, je te dis que tu parleras, s'écria Fritz tout à fait hors de lui, et quand le diable serait avec toi, j'aurai raison de vous deux.

En entendant le nom du diable, tout ce qui était Portugais dans la foule, qui s'était fort augmentée depuis le commencement de cette scène, se signa trois fois au moins. La peur fut plus forte que la curiosité, et le cercle s'étendit autour des deux interlocuteurs. Fritz s'avança vers Juana pour la saisir et la faire rentrer dans un méchant taudis où elle faisait cuire les sardines qu'elle leur vendait et où elle rendait ses oracles.

— Ne me touche pas, s'écria-t^elle, ne me touche pas, ou, je te le répète, tu Ven repentiras!

Fritz ne lui répond que par une imprécation et s'avance en chancelant. Mais à peine a-t-il fait un pas que Juana le touche seulement avec sa main et tout aussitôt le soldat tombe à ses pieds comme frappé de la foudre.

Ce fut d'abord un effroi qui ne permit aucune parole. Juana fut elle-même stupéfaite de sa besogne. On releva Fritz, il ne donnait aucun signe d'existence et ce ne fut que deux heures après, lorsque l'on put le saigner, qu'il rouvrit les yeux. Mais il aurait mieux valu pour Juana qu'il les tint fermés plus longtemps; il déclara qu'au moment où il allait la saisir , il avait vu auprès d'elle un grand homme noir ayant des

yeux de feu, que c'était cet homme noir qui l'avait frappé avec une massue qu'il tenait à la main. Le singulier de la chose, c'est que Fritz n'était plus ivre et qu'il ne se coupa jamais dans les diliérents interrogatoires qu'on lui fit subir, et cela, malgré tout l'ennui qu'il en éprouvait. Le résultat de cette belle enquête fut que la pauvre Juana fut enfermée dans le plus noir, le plus profond des cachots de l'Inquisition, et l'on se disposait à faire le second acte tle la ridicule affaire du mendiant de Madrid avec sa poudre sympathique, lorsque la pauvre vieille fut sauvée par l'inspiration qu'eut une nièce à elle de venir trouver Junot, qu'elle attendit un jour à sa porte au moment où il allait monter à cheval. Mais il était temps. Le soldat, dont les moines s'étaient emparés et dont la tête était tout à fait tournée à la folie, continuait à vouloir soulcnir son premier dire. Le soldat devenait de bonne foi, par une aberration d'esprit, le bourreau de cette malheureuse qui demandait pardon, mais trop tard, à tous les saints du paradis d'avoir voulu jouer avec les démons d'enfer. Le fait réel de la chose, c'est que Fritz, qui n'était pas d'aplomb sur ses jambes et marcliant sur un terrain langcux et glissant, avait perdu l'équilibre en étant touché par Juana. Sa tête avait porté sur une pierre et, de cet incident tout naturel, était résulté ce qui était arrivé. M. Magnien, qui vit Fritz et examina sa tète, trouva l'endroit encore meurtri où la contusion avait été donnée, et me dit que la mort s'en serait suivie à une ligne de différence. Mais jamais cet Jiommc ne voulut comprendre que Juana n'était (ju'une imbécile qui vendait des oranges et des sardines.

— C'est une grande magicienne, disait-il. J'ai

eu tort de l'offenser, mais elle m'en a bien puni. Le Résultat de cette affaire, qu'on ne peut croire appailcnir au dix-neuvième siècle, fut, grâce à nous, réduite à peu de chose en comparaison du san-heniéo et de la chemise soufrée. Le nonce s'intéressa à la \ ieille Juana et la pauvre femme fut envoyée dans un couvent de Viscu ou de Ciudad- Rodrigo. Il fut très bien dans cette affaire, si ce n'est pourtant qu'il craigiiïsit que l'on sût à Rome qu'il s'en était mêlé.

— Mais Vous avez trop d'esprii pour croire que cette' "femme a le diable à son commandement, ou bien qu'elle est au sien, lui dis-je?

— Madame l'ambassadrice, les voies dans lesquelles Dieu permet à Satan d'errer en ce monde sont iuliiiies, et je pourrais croire que...

— Allons, allons, accordez-moi la faveur de ne pas aclicver.

Quant au soldat, M. de Novion le perdit. On en fil une merveille de conversion. Gomme il était catholique, il y eut moins à faire que 'pour urt infidèle, mais il prit l'habit dans l'un des couvents les plus austères de Lisbonne, toujours convaincu qu'il avait vu le diable lui toucher le front avec sa massue. Cet effet d'imagination e^t-il r?el? Ou bi^n les moines, qui voulaient un exemple marquant et que le hasard servait à souhait, ont-ils maintenu ensuite la premièn; assertion de Fritz faite dans le moment d'une pr(v mière frayeur. M. de Novion, qui était l'homme le plus naturel et le plus probe dans toutes les choses de cette nature, avait la conviction que son soldat avait été séduit pour continuer à déclarer qu'il avaii reçu un soufflet du diable. Voilà ce qui se (>a(u>a eo 4805 dans la belle Lusitanie.

J'attendais toujours que mon enfant m'avertît par un mouvement que je pouvais enfm me mc'ttre en route. J'étais enceinte de plus de cinq mois et je ne sentais pas encore remuer. Enfin, je me décidai à partir. Je me portais bien, le temps était beau et j'avais un grand désir de revoir ma patrie. Nous quittâmes Lisbonne le 25 novembre 1805. Je repassai le Tage et remontai à Aldêa Galega dans mon coche de colle7'as pour traverser de nouveau les landes de l'Estramadure.

Je voyageais lentement, mais avec un grand agrément. M. de Cherval était pour moi une ressource que l'esprit et le cœur ne pouvaient trop apprécier. J'avais ma fille, ma Joséphine, j'avançais vers la France, je me promenais, j'herborisais et le temps s'écoulait d'une manière douce et charmante. Mais un épisode singulier se préparait.

Le sixième jour de ma route, ma temrae de chambre me dit :

— Madame a-t-elle remarqué que sa taille est plus mince?

Je me regardai, je ne vis aucune diminution ; j'étais même fort grosse pour une femme enceinte de cinq mois.

Le lendemain, ma femme de chambre, dont il faut que je vous dise le nom, dussiez-vous en rire — elle s'appelait Chapatte . — me redit encore :

— Madame ne s'aperçoit pas que sa taille est plus mince?

A la répétition de cette phrase je me fâchai. Ma taille était alors de celles qu'on trouve bien faites. J'étais svelte, mince, surtout de cette partie où se logent ordinairement les enfants, et je me voyais immense.

— Chapatte, dis-je fort sérieusement, l'amour vous tourne la tète et vous radotez.

Le huitième jour, comme je m'habillais, voilà qu'un corset à la paresseuse que je mettais depuis ma grossesse, croise tellement que je ne puis l'agrafer. Je regardai Chapatte :

— Chapatte, mon enfant, qu'est-ce que cela veut dire?

— Mais, voilà quatre jours que j'ai l'honneur de dire à madame que sa taille devenait...

— Oh ! mon Dieu ! vas-tu encore me répéter tes sottises?

Le fait est que je ne savais comme expliquer ce singulier incident. Je mangeais comme on mange à vingt ans lorsqu'on se porte bien. Je dormais de même, je riais, j'étais heureuse. Je l'étais surtout de la pensée d'avoir enfin un garçon'', et puis toute la sollicitude attachée à ce bienheureux garçon !

— Madame l'ambassadrice, m'avait dit la princesse du Brésil, soignez bien mon petit filleul; c'est un petit don Juan ou une dona Carlotta, je vous le recommande.

« M""® Junot pourra revenir à petites journées, écrivait M. Talleyrand^, si le soin de sa santé l'exige. »

— As-tu des nouvelles de ta femme? demandait l'empereur à Junot. Écris-lui qu'elle vienne lentement; il faut que les femmes grosses soient raisonnables.

— Écout'ez, me dit l'ambassadeur d'Espagne, le bon

1 J'avais déjà deux filles et j'avais fait deux fausses couches de deux filles. Cette grossesse devait faire espérer un garçon, a £n date du U septembre 1805.

et excellent comte del Campo d'Alange, prenez ce reliquaire, il contient une précieuse relique de la mère du Sauveur, ma femme la portait toujours. Je vous la donne peur qu'elle vous soit favorable.

— Eh bien, disaient à Junot tous ses camarades, comment va ta femme? As-tu des nouvelles?

— Eh! mon Dieu non! disait mon mari... Je suis inquiet. Pauvre femme! Entreprendre une si longue route étant grosse de cinq mois.

Et les doléances allaient leur train, que c'était une bénédiction. Moi-même, je me regardais comme une arche sainte et n'osais mettre un pied devant l'autre. On peut penser, d'après tout ce que je viens de dire, combien la remarque de Chapatte m'avait d'abord scandalisée ; mais ce que je voyais était positif. Cependant je ne dis encore rien. Le lendemain, neuvième jour de la route, Chapatte et moi nous nous regardons... Nous nous regardons longtemps même, croyant rêver. Enfin, nous éclatons de rire. Je n'avais plus de ventre.

— Ah çà, dis-je enfin, qu'est-il donc devenu? Y^ chercher M. Magnien.

11 n'était pas fort en matière d'esculaperie, mais il en savait assez pour comprendre mon histoire.

Je la lui racontai. Il ouvrit ses deux gros yeux ronds, se moucha tro^^ fois, prit deux prises de tabac et me dit :

— Vous avez une tympanite . . .

— Qu'est-ce qu'une tympanite? Est-ce que jô n'étais, pas enceinte d'un enfant?

— Non vraiment.

— Et de quoi donc?

— D'un vent,

— Coniment d'un vent?

Je CI ns qu'il se moquait de moi

— Oui, d'un vent.

— Alors voilà le baptême fait, . . Alors nous pourrons aller grand train, et je pourrai danser à Madrid, où l'on promet tant de bals!...

Et me voilà à sauter comme une bifhe en liberté, puisque je n'avais dIus besoin de soigner mon faon.

Arrivée à Madrid, je fus loger dans ma charmante petite maison d'Alphonse Pignatelli.

Ce fut alors que je connus la comtesse da Ega; elle était ambassadrice de Portugal à la cour de Madrid. Sa position d'ambassadrice de famille lui donnait de grandes prérogatives ; mais son esprit les lui faisait plutôt éviter que rechercher. Elle aimait bien mieux être souveraine comme elle l'était dans son salon de Madrid que d'aller se morfondre dans une maison mal meublée, incommode, du village de Guadarrama, à l'Escurial, oîi était alors la cour.

Les événements qui se passaient en ce moment dans l'enceinte du palais des rois de Castille étaient affreux et sinistres. On a beaucoup parlé de la haine du prince des A'sturies contre Manuel Godoï. Cette haine, si elle a pour base les mauvais traitements que le prince de la Paix a eu l'audace — je ne crains pas d'écrire le mot — de faire subir au fils de son roi, à une -princesse aussi respectable qu'elle était admirée et chérie, ce motif seulrendraitsuffisant poui tout légitimer, car enfin, jerépète cequej'aidéjàditplusieurs fois, les rois et les princes sont des hommes comme nous, mais, par cette même raison, ils en ont aussi les passions. Ils sentent les injures. Pourquoi exiger

d'eux ce que nous ne sommes pas assez forts pour leur accorder? La parabole de la paille et de la poutre se retrouve partout.

La princesse des Asturies était mourante. Elle expirait au milieu de tortures épouvantables. Je ne pus soutenir ses cris, un jour que je fus au sitîo. Je lui portais un gra»d attachement et j'aurais voulu approcher de son lit mortuaire, mais tous mes efforts pour y parvenir furent impuissants. Je le tentai plusieurs fois, et toujours en vain, pendant le long séjour que je fis à Madrid. Cependant je tenais fortement à la voir non seulement pour elle, mais parce que je voulais voir également le prince des Asturies, et j'étais certaine de le rencontrer auprès du lit de souffrances de sa malheureuse femme, qu'il ne quittait ni le jour ni la nuit. J'avais reçu de France des ordres en manière de conseils, Siûn de faire une chose qui m'était indiquée et que je ne pouvais accomplir. De là est venu mon long séjour à Madrid, que tant de gens ont expliqué en disant que j'abnais la danse. Si je n'avais aimé que la danse et que ce ne fût que de ma propre volonté que je fusse restée à Madrid, j'aurais d'abord dansé davantage et puis j'aurais eu bien d'autre bals à Paris. Non, des raisons que je ne puis dire, mais d'une haute importance, dans la position où se trouvait la famille royale d'Espagne, m'imposaient l'obligation de demeurer à Madrid.

Il courait d'étranges bruits sur la maladie de la princesse des Asturies. On n'en parlait qu'en tremblant; mais, dans les conversations intimes, le terrible mot de poison était dit par les personnes les plus attachées à la reine. On rapportait qu'un jour un courrier, partant pour Naples, fut arrêté et ses dé-

pêches visitées. Elles contenaient des lettres de la princesse des Asturies à sa mère. La malheureuse princesse se plaignait des traitements plus qu'humiliants qu'elle et le prince des Asturies recevaient de la reine et du prince de la Paix. Et la lettre était terminée par des plaintes touchantes sur son sort, des regrets sur son éloignementde sa patrie, et enfin p^r des craintes très vives manifestées sur son sort à venir. La reine sourit, d'un sourire d'enfer, en lisant ces plaintes touchantes d'un cœur blessé.

— Que faut-il faire? demanda-t-elle à un homme qui était son conseil, car Charles IV n'était là que pour trôner.

— Il faut envoyer cette tettre, lui répondit cet homme, et puis nous verrons la réponse. Elle tracera notre conduite ultérieure.

La réponse n'arriva que trop tôt. Les bruits qui circulçiient alors, et d'après lesquels j'ai recueilli tout ce que je rapporte, disaient qu'elle était arrivée le 20 août de l'année 1805 et que le jour de la Saint- Louis, c'est-à-dire cinq jours après, le parti qui avait été adopté avait reçu son exécution. Ces bruits, du reste, étaient ceux de la plus haute classe et des familles les plus élevées. On disait enfin, et en frémissant, que la princesse des Asturies avait été emjpoisoîinée, et que cette résolution avait été prise d'après une ligne de la réponse de la reine de Naples.

« Ma fille, lui disait-elle, je ne conçois pas que vous supportiez ce que vous me racontez... Il n'est pas de trône qui vaille la peine d'être acheté aussi cher... Laissez plutôt celui d'Espagne et venez auprès de moi. Mais si vous ne pouvez vous résoudre a quitter Ferdinand, qui vous donne le peu de bonheur

que VOUS trouvez dans ce malheureux pays, alors, ma fille, sachez être non pas une faible femme, mais une gi'ande et courageuse princesse. Songez à ce que disait la grande Catherine II : « // vaut mieux tuer le c diable que le diable vous tue. »

Ce fut, dit-on, d'après cette phrase que le meurtre eut lieu. Du moins, je le répète, était-ce le bi'uit général. Depuis l'avènement de Ferdinand VII, j'ai appris que l'apothicaire qui avait donné le poison était venu s'accuser lui-même; mais je n'étais pas en Espagne alors et ne puis l'affirmer. Ce que je puis certifier, c'est le concours entier qui alors formait cette opinion. Voilà ce que j'écrivis en France, voilà ce que j'ai dit lorsque je fus interrogée sur cette mystérieuse et tragique histoire. Le prince des Asturies était dans un si violent désespoir qu'il voulait attenter à sa vie. Il passait toutes les nuits auprès du lit de la princesse dont les souffrances auraient attendri un ennemi

J'ai conservé de la princesse des Asturies un souvenir d'attachement et de respect que je lui porte non seulement pour ses bontés, mais pour tant de remarquables qualités, tant de vertus qui auraient brillé d'un si vif éclat sur le trône d'Espagne. C'est un grand malheur pour nous qu'elle soit morte. C'est un grand malheur surtout pour l'Espagne, Je suis certaine, et je suis autorisée à le dire, que les affaires de la péninsule auraient été traitées bien différemment à lîayonnc si la princesse y eût été.

Je demeurai à Madrid jusqu'aux premiers jours de février. Je voyais, comme je l'ai dit très souvent, l'aimable comtesse da Ega, Nous nous réunissions cnez elle. Nous faisions de la musique, car toutes ses sœur^;, ainsi cju'elle. étaient musiciennes, La duchesse

d'Ossuna, qui élait, ce qih'elle est toujours, une excellente et bonne personne, et qui faisait noblement les honneurs de l'Espagne, me donna une charmante fête à sa campagne près de Madrid, à VAUimedn. Nous y passâmes une délicieuse journée. Nous y déjeunâmes et ne revînmes à Madrid que le soir. La maison était charmante. Lorsque le roi Joseph était en Espagne, je ne sais pourquoi il ne prit pas l'Alameda pour lui au lieu de la donner au général Belliard. J'aurais mieux aimé l'Alameda que l'Escurial.

Madrid me reverra. Je parlerai plus loin de ses beautés et de ses inconvénients. Je parlerai de Bur gos, de Valladolid, de Salamanqne et de cette foule de villes en Espagne que j'ai si longtemps habitées. Maintenant je reviens en France.

J'avais reçu de Vienne une lettre de Junot dans laquelle il m'annonçait que l'empereur lui donnerait une mission pour l'Italie, mais que je devais me rendre à Paris pour y faire mon service auprès de Madame mère ; que je devais néanmoins marcher avec prudence, pour ne pas hasarder mon vrécieux fardeau. On sait ce que c'était.

Mon voyage fut heureux, et plus prompt que ne l'avait été l'autre. Je rentrai dans Paris le mardi gras de 1806. Une particTilarité à remarquer, c'est que j'en étais partie également un mardi gras. Mais quelle différence de sensations! Comme le bonheur en espérances est doux, lumineux à vingt et un ans! Gomme on est heureux ! Je ne regrette ma jeunesse ni pour ma figure, ni pour mp.s a^ffréments, mais pour ce beau temps d'ilhision.

J'ai parlé du général Lallemand, en disant combien il nous était cher à mon mari et à moi . Il partit pour

rAmérique en 1802 et s'y conduisit vaillamment. Mais il déplut au général -en chef, qui n'aimait paS' les hommes tels que Lallemand, et il revint en Europe, presque en disgrâce.

Un jour, je le vois entrer dans ma chambre avec une jeune personne ravissante de grâce. Elle était grande, sa taille avait cette souplesse du palmier, cette mollesse gracieuse qui n'appartient qu'aux créoles. Sa figure était celle d'une charmante jeune fille, d'une enfant. Et en effet, elle n'était encore qu'une enfant. Ses cheveux étaient blonds, cendrés, ses yeux bleus et doux donnaient un charmant regard. Et puis son pied était si petit, sa main si mignonne, son nez retroussé donnait tant de finesse à sa physionomie, qu'il était impossible de ne pas éprouver un attrait positif en voyant M"" Lallemand pour la première fois. Elle avait ensuite, en manière de dents, trente-deux perles bien orientées qui brillaient dans une bouche de rose. Ce serait une mode à faire venir que cette façon de mettre comme cela son collier dans la bouche. Mais par sainte Marie ! comme le dit M. Barbier \ n'a pas un tel collier qui veut.

Son esprit est d'une originalité îioii copiée que je n'ai vue qu'à elle. M""* Lallemand a été pour moi, à l'époque dont je parle, l'objet *d'un attrait très vif, parce que je l'ai jugée spirituelle avec une enveloppe naïve; plus tard, cet esprit s'est développé et a montré qu'il pouvait être d'une trempe plus élevée. J'étais heureuse en pensant à mon retour et aux femmes que j'allais retrouver, de classer ma jeune créole dans un

* D(';licic .-e chanson de M. Barbier, dans le TaUsmar de 1832.

rang tout particulier pour mon propre agrément, et bien aussi, je le croyais, pour le sien propre. Elle était revenue en France avec sa mère, la belle M™" de , Lartigues, cette jolie femme que tout Paris a vue rivaliser de luxe avec les plus immenses fortunes. Elle avait cinq cent mille livres de rentes à Saint- Domingue. Un seul jour avait tout anéanti! Elle avait tenté vainement de retrouver quelques débris lorsque l'armée française avait été au Cap, mais rien ne lui fut rendu. Elle se conduisit en héroïne et donna dès lors à sa jeune fille des leçons de ce courage admirable dont tout récemment encore elle nous a donné des preuves qui ont ajouté le respect à l'amitié de ses amis. M™® Lallemand a fait si longtemps partie de ma famille, surtout par cette amitié de sœur que j'ai toujours eue pour elle, qu'elle est une portion intégrante de tout ce qui me touche pendant bien des années. J'ai donc été obligée de donner ces détails qui, d'ailleurs, ne peuvent qu'être agréables à ceux qui l'aiment.

Aussitôt après mon retour, j'écrivis à M°" la baronne de Fontanges, dame d'honneur de Madame mère, pour lui annoncer mon arrivée et lui demander quel jour désignait Son Altesse Impériale pour que je lui fusse présentée. M"'® de Fontanges me répondit immédiatement que le dimanche suivant je serais présentée à Madame avant l'heure de la messe. C'était une grande affaire pour ma jeune tête que de me voirprésentée à une personne que j'étais habituée à aimer et à respecter depuis mon enfance, et cela avec cette vieille manière qui portait à vénérer les personnes âgées et à leur montrer une déférence qui ne venait pas de la flatterie, ni d'une pensée obséquieuse.

C'était un bonheur pour moi de voir M"* Bonaparte la moie de l'empereur, ti'aitôe enfin comme elle devai. l'être, et cela, par son fils. Aussi atîendais-je cett» journée ayec une impatience presque joyeuse. ^

Si je ne m'étais pas trouvée au moment de faire paraitre la quatrième livraison de mes Mémoires, j'aurais répondu plus tôt aux journaux qui parlaient de Madame mère d'une manière si peu vraie. Madame mère, à qui l'on donne si généreusement tant de millions, ne possède pas 80,000 livres de rentes. L'empereur ne donnait qu'à ceux qui déjiensaicnt. 11 n'aimait pas les économies. Madame mère n'eut un million par an que lorsque le roi de Westplialie fut à Gassel. Ce qu'elle possède ne peut être que le fruit de su:< économies sur ce million, et cela pendant cinq ans Depuis les malheurs de la famille Bonaparte, si elle se refuse toutes ces jouissances de la vie qui sont si douces à son âge, si elle a un extrême amour dl'ordre, c'est pour avoir la possibilité de venir à l'aide de ses enfants. Elle a fait pour eux de très grands sacrifices. C'est une honorable et respectable personne que Madame mère; son nom aurait dû être respecté par des journaux qui, ne la connaissant pas, ont été à la fois injustes et mensongers, peut-être sans le vouloir.. Mais que des journaux légilimistcs. donnent des biens illusoires à la famille Bonaparte pour excuser les Bourbuns d'avoir hianqué à leur parole et de n'avoir tenu aucun des traites qu'ils ont faits avec elle; d'avoir retenu tous leurs biens, les diamants de la couronne, rachetés presque en entier des deniers de l'empereur; d'avoir pris leurs rentes, de les avoir repousses, exilés. Tout cela se conçoit, parce qu'en cela les journaux légitimistes suivent leur

route. Mais, que d'autres journaux qui font état de reiurer dans une voie de justice, qui ne manifestent plus de haine, racontent des faits inventés à plaisir, voilà ce qui ne peut se tolérer. On est tellement léger sur les hisloii^es que l'on rapporte et que l'on recueille en courant sur la famille de Napoléon, que, nous avons vu l'autre jour annoncer, comme arrivée, la semaine précédente, la mort tragique de l'un des fils de Lucien Bonaparte. Il s'était brûlé, disait-on, la cervelle à bord d'un bâtiment, en allant en Afrique, Et Dieu sait les commentaires sans fin que faisaient les habiles politiques, vrais polichinelles de notre époque. Eh bien, il y a cinq ans, que, en allant aux États-Unis, l'un des fils de Lucien fut tué en nettoyant un de ses pistolets. Mais cela tout naturellement, et puis, il y a cinq ans.

Mais ce qui est plus sérieux que des erreurs, ce sont les déviations de l'honorable chemin qu'aurait dû suivre la nation. Comme Française, et comme Française aimant ma patrie, je rougis pour elle quelle n'ait eu depuis 1830 d'autre souvenir à envoyer à la famille de Napoléon qu'un nouvel exil. Je rougis aussi pour elle qu'un frère de l'empereur, que Jérôme, blessé à la bataille de Waterloo, n'ait de moyen d'existence que la pension que fait à sa femme l'empereur de Russie ! Et cette famille infortunée, veut-on savoir comment elle pense, comment s'expriment ceux qui la composent? Voilà ce que m'écnvait dernièrement l'un de ses membres :

« Ma consolation est de penser qu'élevés dans la médiocrité, tous les enfants de cette famille vaudront mieux que s'ils l'eussent été au milieu des grandeurs de la fortune et de la flatt«n*ie. »

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