Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès
Réflexions sur la destinée de Napoléon. — L'union morganatique. — L'Autrich'\ — Le père et la fille. — Lettre du marquis d'Alorna. — Le Portugal volcan. — Le beurre frais. — La laine des moulons. — Le sébustianiste : ce n'est pas le général Sébastiani. — La prophétie. — Napoléon et le Maure de Ceuta. — Le uoir du Japon. — Léonidas et les trois cents hommes faisant l'armée de défense. — Le gouverneur patriarche. — Mural et le jeune Polonais. — Admirable dévouement. — Le baron de Slrogonoff. — Le jeune Russe prisonnier. — Casianos. — Les épreuves. — Admirable caractère. — Les guérillas et leur tribunal. — Épreuves du sommeil et de la potence. — Le général Franceschi. — Le Copucino. — Le prisonnier. — Le mari mort d'amour. — La veuve morte d'amour. — L'excommunication. — L'enfant et le couteau. — C'est pour tuer un Français! — Victoire d'Eï^pague. — Le maréclial Suchet et le maréchal Ney. — Le chevalier Suchet, frère du général. — Le bulletin de Tarragone. — Le café brûlant. — Burgos. — Bal chez le général Solignac. — La Chartreuse. — Junol, Soult et Ney. — Départ pour Astorga. — L'assassin de Valladolid. — L'assassin de Lisbonne. — Junot est sauvé du poignard de l'un et de la balle de l'autre.
Il est dans la vie de Napoléon des époques telle- «îient étonnantes de fatalité malheureuse, qu'il cbl VHI, 1
presque impossihle de ne pas croire à cette influence extraordinaire de l'étoile d'un homme sur sa destinée — car enfin il faut accorder au génie de cet homme un coîip d'œil assez habile pour'jus^cr son sort dans ce qu'il pourrait être — et cepeiidaiit que de fois, dans les années qui ont précédé notre malheur plus aue le sien peut-être, a-t-il constamment voulu suivre une route étrangère à tout ce qui pouvait le sauver et jonchée des écueils qui devaient au contraire le perdre! Je ne parle pas ici de cette guerre de la Péninsule. La trop malheureuse preuve de sa mauvaise influence était déjà reconnue à l'époque où nous sommes arrivés. Mais il était une autre preuve quf. l'empereur ne pouvait repousser, parce qu'elle était acquise par avance, c'était l'alliance étrangère qu'il voulait contracter. Ses résultats funestes n'étaient que trop prédits à la France, et pouitant rien ne put l'arrêter.
Ce fut à Burgos que je reçus la première nouvelle de cette étrange union. Les lettres qui m'en parlaient et dont l'une était d'un ami qui devait cormaitre tous les rouages qui avaient fait mouvoir en cette occasion la volonté de l'empereur, me la présentaient comme un événement des plus heureux. L'autre, plus raisonnable et surtout plus clairvoyant, et m'arrivant d'ailleurs par une occasion sûre, me parla du mal que pourrait exercer ce mariage d'une princesse d'Autriche sur la destinée de Napoléon; car Napoléon était bien empereur des Français, mais il était aussi le yînéral Bonaparte vainqueur dans plus de vingt bataill(!s rangées des armées autrichieimes, ayant fait fuir la famille impériale deux fois de son royal séjour. Ces oQenses-là sont indélébiles dans leurs taches. Elles ne
s'effacent jamais. Puis il y avait, dans cette sorte de sacrifice fait par un père, quelque peu d'un odieux égoïsme qui faisait présager que plus tard la voix de cette même fille priant pour son fils et son mari ne serait pas plus écoutée que priant pour elle-même. Il était visible que l'Autriche, mutilée et encore sanglante de toutes ses défaites, voulait que ce mariage, qui n'était, comme le disait fort bien un homme méchant, mais bien spirituel, « pas même morganatique », servît d'appareil au moins momentané k ses blessures. Napoléon ne vit rien. Il crut consolider par là ses alliances du Nord déjà bien assurées du côté de la Russie et poursuivre plus en paix ses funestes opérations de la Péninsule. Une fois entré dans ces fausses routes, on pouvait prévoir que tout devenait péril désormais à côté de la gloire.
En parlant de prévoir, il vient de me tomber sous la main diverses pièces intéressantes, en mettant en ordre mes documents pour ces deux voluraes-ci. Mais comme dans des Mémoires il est toujours temps de revenir, je vais les transcrire maintenant.
L'une est une lettre du marquis d'Alorna, l'un des grands de Portugal, dont l'esprit et les rares moyens eussent été pour sa patrie d'une immense ressource, s'il n'avait eu dans ses perceptions une étrangeté qu'il prétendait être une seconde vue, et que pour moi je ne sais en vérité comment nommer, mais que dans mon scepticisme je ne puis cependant totalement refuser de croire au moins comme une de ces choses que nous voyons chaque jour et que notre superbe et bien humble entendement confesse ne pas pouvoir comprendre.
Le marquis d'Alorna était le père de ce jeune en-
fant qui périt d'une manière si malheureuse à Villaviciosa à la suite d'une prédiction. Celte lettre du marquis d'Alorna, que j'ai en original sous les yeux, est fort extraordinaire. Le marquis avuit de l'esprit, des moyens remarquables, une grande religion, mais une profonde superstition. Voici ce qu'il fîcrivait au colonel Cailhé de Geisne, lieatenant-colnnel au service de Portugal, en 4801. La date est à remarquer. C'est du colonel lui-même que je tiens cette lettre.
« 18 novembre 1807, à >^illaviciosa.
t Mon cher Cailhé,
c Vous me parlez dans votre dernière lettre de la perte du Portugal, comme si un volcan était prêt à éclater et à bouleverser la nature de ce pays; mais, même si cela devait être, je n' émigrerais pas. Au surplus je crois que le mot perte a une autre signification. Je ne l'atteins pas, car je me suis fait le principe d'avoir la vue basse en politique. Nous avons fermé nos ports aux Anglais. Dieu en soit loué! Nous mangerons du beurre frais tiré du lait de nos vaches. La laine de nos moutons nous couvrira du moins, sans avoir besoin de voyager comme auparavant sur mer'. Croyez-vous que les Fi'angais achèteront nos fabriques pour le brûler, comme ont fait les Anglais? Non,
* 11 ne faut pas s'étonner des légères fautes qui se trouvent dans celte lettre, à l'époque surtout où elle fut écrite ; les hommes de l'âge du marquis d'Alorna savaient peu le français à Lisbonne. La jeune génération le parle bien, mais chez leur» pères il était étonnant et rare d'en trouver qui le parlasbtfut ^Uime U. d'Aiorodt
non. Si nous devenons non seulement alliés de la
France mais fédérés avec elle, soyez assuré qu'elle pensera à nous comme l'Angleterre le fit à Utrecht et dernièrement. Et puis quel mal peut-il y avoir à ce que nous nous rapprochions des Français? Si nous avions embrassé leur cause pour la succession d'Espagne, au commencement du dix-huitième siècle, nous serions maintenant et plus longs et plus larges. Mais laissons les considérations et allons aux faits. .Te veux vous conter quelque chose de très plaisant. Vous savez qu'il y a toujours eu des sébastianistes^ en Portugal? Eh bien, à présent il y en a plus que jamais, et le nombre en est devenu très grand, c'est même à la mode d'être sébastianiste. On a débusqué des vieux papiers de prophéties de Bandarra, du noir du Japon, du Maure de Ceuta, etc., etc. Ce sont des espèces de Nostradamus, oîi l'on trouve tout plein de choses étonnantes, parce qu'elles nomment les personnes par leurs noms et qu'elles se vérifient. Cependant presque toutes les prophéties finissent par des obscurités et prêtent aux interprétations. Mais voici une singulière et drôle de prophétie. Il y est dit Que Napoléon, sortant de Corse, est descendant et représentant de Sébastien. Il sera donc le chef du cinquième empire. Il fera sortir du port de Lisbonne une expédition composée de Portugais et des aigles du Nord vers l'Asie, qui sera conquise et catiiolisée. Après quoi, le retour de Vâge d'or.
« Napoléon est donc d'origine portugaise et non pas
' Qu'on n'aille pas croire que c'est le général S... Le pauvre homme ne s'avise pas d'être aussi important. Après sa mort, je ne dis pas.
française. Si l'Europe civilisée trouve dans ses fantaisies un petit goût barbare, elle n'a pas tort. Au reste, le barbarisme n'est pas si mauvais à certains égards. Adieu, mon cher Cailhé. Je me trouve sur les frontières, commandant une akmée de six cents fantassins et cinq cents chevaux ! Tout le reste m'a été arraché pour garnir les eûtes. Au reste, Léonidas n'avait que trois cents hommes, par conséquent j'aurais tort si je disais que je ne veux pas me battre faute d'armée. Aussi je ne dis pas cela. Mais je crois que je ne me battrai pas, faute d'ennemis. Des proclamations furent faites dernièrement. Nos ennemis sont les Anglais; nos amis, les Français et les Espagnols. Or, comme les insulaires ne viendront pas par terre, je me trouve ici comme un patriarche. Je ne serais pas fâché, par exemple, d'aller à Lisbonne et d'être chargé de la défense du port. Mais, comme je suis exilé, il n'y faut pas penser. Nous avons dix vaisseaux de ligne russes. Adieu, encore. Mille choses à mon cher cousin et ami Fuentes^ .
» Le marquis d'ALORNA. »
Cette lettre'' est bien étrange depuis la première ligne jusqu'à la dernière. Il faut songer que c'est un des hommes les plus importants du Portugal par sa naissance, sa position et son esprit, qui l'a écrite et, à part ce qu'il dit du Nostradamus — ce qui pourtant
* Le comte Armand de Fuentes, dont j'ai souvent parlé dans les précédents volumes, ainsi que de son frore.
- Cetle lettre est entre les mains de celui à qui elle fut écrite, le commandeur Cailbé de Geisnes, demeurant actuellement à Paris.
est aussi fort extraordinaire • — son opinion sur l'état intérieur du Portugal est un fait important à consigner. Il n'était pas le seul qui pensât ainsi. Et, en effet, le marquis d'Alorna n'émigra pas lorsque le prince quitta Lisbonne.
La dernière ligne de sa lettre fait tourner ma pensée \ers cet homme qui fut en partie cause des malheurs qui, depuis 1808, arrivèrent à Junot, c'est l'amiral Siniavin. Et cette pensée amène à son tour le souvenir d'une des actions les plus remarquablement belles dont un homme puisse se glorifier. J'aurais dû la placer dans un précédent volume, mais, comme je l'ai toujours dit, on peut revenir facilement, s'il est défendu d'anticiper sur le temps.
Lorsque M'irat était à Madrid, il eut besoin d'envoyer des djpéches à Junot. Mais elles étaient imporiantcs, f i déjà toutes les routes qui conduisaient à Lisbonne <^taient couvertes par les guérillas, et surtout les t- oupes commandées par les homme?, les plus importants de l'Espagne dans sa révolution et qui composaient alors l'armée de Gastaiios. Murât parla de son embarras au baron de -Strogonoff, ambassadeur de Paissie à la cour d'Espagne et qui était demeuré à Madrid. On sait que la Russie était, à cette époque, l'amie plus encore que l'alliée de la France. M. le baron de Strogonoff dit au grand-duc de Berg que rien n'était plus facile à exécuter que ce qu'il voulait faire.
— L'amiral Siniavin est dans le port de Lisbonne, dit l'ambassadeur, donnez-moi le plus intelligent de vos lanciers polonais. Je lui mets un uniforme russe^ je le charge de dépêches pour l'amiral. Vous lui donnerez les vôtres verbalement, et tout sera bien quauU
il serait pris vinjit fois d'ici à Lisbonne, car l'armée insurgée est trop désireuse d'obtenir notre neutralité pour comnaencer elle-même pnr fournir un moiit de rupture.
Murât fut ravi de ce moyen, qui, au fait, était bien ingénieux. Il demanda au chef des Polonais, qui, je crois, était Krasin^ki lui-nièuie, de lui procurer un jeune homme intelligent et brave. La chose était commune parmi les lan<iers polonais, mais ici il fallait plus qu'une chose ordinaire. Deux jours après, le cliet amena chez le grand-duc de Berg un jeune homme de son corps dont il répondait sur .sa tète. Il s'appelait Leckinski et ii avait que dix-huit ans.
Le grand-duc de Berg fut ému envoyant un sijeuhe homme demander, pour ainsi dire, à braver un péril certain, car, s'il était connu, son sort tétait arrêté d'avance. C'était la mort. Murât, qui la b ^vait sans pâlir, ne put s'empêcher d'observer au jeuat. Veckinski le péril qu'il allait courir Le jeune Polonait -ourit.
— Que Votre Altesse Impériale me do.ine ses ordres, répondit-il respectueusement, et je lui rendrai bon compte de la mission dont elle veut bien m'honorer. Je la remercie de m'avoir choisi parmi mes camarades, car tous auraient brigué cette faveur.
Le grand-duc augura bien de la résolution sans forfanterie du jeune homme. Il lui donna ses insiruclions. Le baron de Strogonolï fit ses dépèches pour l'amiral Siniavin. Le jeune Polonais fut habillé à la russe, puis il partit et prit la route du Portugal.
Cette route était, comme je l'ai dit, couverte de troupes espagnoles. Les deux premières journées se liront assez paisiblement. Mais le troisième jour, vers l'ttijrèb-uiidi, Leckinski se vit entourer par une troupe
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d'Espagnols qui, l'ayant terrassé et désarmé, l'entraîna devant le général qui commandait les troupes qui se trouvaient là. Heureusement pour le brave et aventureux jeune homme que c'était Castanos lui-même. Cependant, quel que fût le chef qui devait l'interroger, Leckinski comprit qu'il était perdu s'il était reconnu pour Français. En conséquence sa détermition fut prise, à l'heure même, de ne pas prononcer un mot en français et de ne parler que le russe ou l'allemand, qu'il possédait également bien. Les vociférations que poussaient avec rage ceux qui le traînaient devant Castailos lui révélaient son sort par avance. El puis l'horrible assassinat du général René, qui périt au milieu des tortures en allant précisément joindre Junot, venait d'avoir lieu depuis seulement quelques semaines et sutlisait pour glacer la pensée, car la mort elle seule peut ne pas effrayer un grand cœur, mais la recevoir à la suite d'un ralïinement de torture, c'est plus que la force humaine ne peut en supporter.
— Qui ètes-vous? demanda Castanos au jeune Polonais.
Et cette question, il la lui adressa en français qu'il parlait parfaitement, ayant été, comme on le sait, élevé à Sorèze*.
Leckinski regarda l'interrogateur, fit un signe, et répondit en allemand :
— Je n'ai pas entendu,
1 Ce fut ce qui causa le malheur de Marescot. Il avait été à Sorèze avec le général Castanos; et le général Dupont, qui savait cette circonstance, en voulut proiiler pour obtenir de meilleures conditions, et la bonté de Marescot lui fit faire une démarche !iuele grand-o/ficier de l'empire devait rej'^ter.
Castanos comprenait et parlait l'allemand. Mais il ne voulut pas figurer plus longtemps probablement dans cette affaire et il appela un des officiers de son état-major, qui continua l'enquête. Ce jeune Polonais répondit alternativement en russe et en alli'mand, mais jamais il ne se laissa aller à une seule intonation française. Cependant il pouvait se troubler, car, dans une chambre assez petite, il était entouré, pressé par une foule avide de son sang — on peut dire ce mot — et qui attendait avec une impatience féroce qu'il fût reconnu coupable, c'est-à-dire Français, pour se jeter sur lui et le massacrer.
Mais l'effervescence s'accrut au point de ne pouvoir plus être maîtrisée par le général lui-même, par un incident qui vint jeter sur le malheureux jeune homme un réseau dont rien ne paraissait pouvoir le tirer. Un aide de camp de Castanos, homme fanatiquement psAvioie comme il y en eut tant dans la guerre d'Espagne et qui, dès le moment où Lcckinski avait été arrêté, s'était prononcé contre lui en disant qu'il était un espion français, accourut dans la salle où se faisait l'interrogatoire, tenant par le bras un paysan vêtu de la veste brune et coiffé du chapeau à haute forme surmonté de la plume rouge. LDfficier fend la foule et, plaçant le paysan devant le Polonais :
— Regarde bien cet homme, lui dit-il, et dis ensuite s'il est vrai que ce soit un Allemand, un Russe C'est un espion, je le jurerais sur mon salut, poursuivit-il en frappant du pied.
Pendant ce temps, le paysan regardait attentivement le jeune Polonais. Mais l'examen ne fut pas long. A peine eut-il jeté sur lui quelques regards, que son œil noir s'alluma et lança des étincelles de haine.
— Es un Francès. es un Francès! s'écria-t-il, en frappant ses mains l'une contre l'autre.
Et il raconta que, quelques semaines avant, il avait été à Madrid pour conduire de la paille coupée, ayant été requis dans son village, ainsi que tous les habitants, pour porter des fourrages dans les casernes de Madrid et des environs.
— ... Et je reconnais cet homme, poursuivit le paysan, pour être celui qui a reçu mon fourrage et m'en a donné un reçu. J'ai été près de lui pendant une heure et je le reconnais. Quand nous l'avons arrêté, j'ai dit à mes camarades : « Cet homme est l'officier français à qui j'ai livré mon fourrage, »
C'était vrai.
Castanos vit probablement la vérité. Mais il était un noble et généreux adversaire, et ce n'était pas par les massacres qu'il voulait cimenter l'édifice do la liberté espagnole, qui se serait élevé beau et durable, si des hommes tels que lui et la Romana, Palafox et quelques autres, eussent dirigé ce grand vaisseau qui s'en allait à la dérive. Il voyait bien que cet homme pouvait n'être pas Russe, mais il redoutait les excès auxquels on se livrerait s'il était reconnu pour être Français. Puis il y avait le doute et surtout l'apparence. Il proposa de lui laisser continuer sa route, car Leckinski persistait à soutenir qu'il était Russe et ne comprenait pas une parole de Français. Mais au premier mot qu'il fit entendre, mille voix menaçantes s'élevèrent aussitôt et le nom de traître fut murmuré à son oreille. Il n'y avait pas moyen de songer à ia clémence. L'homme devient féroce quand il craint pour lui-même.
— Mais voulez-vous donc vous exposer à une rup-
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ture avec la Russie, dont nous demandons la nentralilé mêriie avec instance?
— Non, répondirent les officiers, mais laissez-nous éprouver cet homme.
Leckinski entendait tout, car il savait Tespasmol. 11 fut emmené et jeté dans une chambre qui ressemblait à un cachot du temps le plus affreux de l'inquisition.
Au moment oij les Espagnols l'avaient arrêté, le jeune homme n'avait pas mangé depuis la veille au soir et, lorsque la porte de son cachot se referma sur lui, il y avait dix-huit heures qu'il n'avait pris de nourriture. Il faut y ajouter la fatigue, l'angoisse, l'anxiété de sa cruelle position et l'on comprendra que le malheureux se laissa tomber presque évanoui sur le grabat qui était à terre dans un des coins de sa prison. Le soleil n'était pas encore couché, il le voyait par la petite lucarne percée dans le haut du mur, et sa lumière, si brillante dans celte belle E^tramadure, réjouit encore quelque temps les regards du pauvre prisonnier. Mais bientôt il se retira. Le ciel devint plus sombre, la nuit vint tout envelopper et Leckinski se retrouva entièrement seul vis-à-vis sa terrible position. Et il la jugeait ce qu'elle était, presque sans espoir. Sans doute il était brave. Mais mourir à dix-huit ans, c'est bien jeune ! Il lutta pendant quelque temps contre les visions qui se succédaient comme une fantasmagorie devant lui. Puis la jeunesse et la fatigue cédèrent au sommeil et peu de temps après il fut enseveli dans un sommeil si profond, qu'il était presque l'image de la mort.
Il dormait depuis deux heures environ, lorsque la porte de son cachot s'ouvrit lentement et quelqu'un
DE LA DUCHESSE D' AERANTES iS
y entra en marchant avec précaution. On mettait une main devant la lumière de la lampe pour en cacher la flamme, puis on se pencha doucement sur le lit du prisonnier.
Alors la main qui interceptait la lumière se retira tout à coup. Elle alla frapper l'épaule de Leckinski et une voix argentine, sonore et douce, une voix de femme lui dit :
— Voulez- vous souper?...
Le jeune Polonais, réveillé en sursaut par l'éclat de la lumière, le contact de la main et les paroles de la jeune femme, se lève sur son séant, et, les yeux à peine ouverts, dit en allemand :
— Que me veut-on?
— Qu'on donne sur-le-champ à manger à cet homme, dit Castahos, en apprenant le résultat de cette première épreuve, et puis, qu'on fasse seller son cheval et qu'il poursuive sa route. Il n'est pas Français. Comment aurait-il été maître de lui à ce point? C'est impossible!
Mais Castaiios n'était pas seul. On donna bien à manger à Leckinski, mais son cheval ne fut pas sellé et il demeura dans son cachot jusqu'au matin. Alors on le conduisit dans un lieu où il pouvait voir les cadavres mutilés de dix Français qui avaient été horriblement massacrés par les paysans de Tru.villo, Là, pendant toute une journée, on lui lit redouter la mort et une horrible mort. Sans cesse entouré de pièges, écouté par des oreilles avides de saisir un son, regardé par des yeux perçants qui voulaient re cueillir un mouvement, le noble et courageux jeune homme avait donné sa parole de ne point faillir et oon seulement il la voulut tenir, mais il voulut aussi
remplir sa mission, et jamais un seul geste, on seul accent ne purent le faire soupçonner.
Enfin, au bout de plusieurs heures des plus cruelles épreuves, il fut reconduit dans sa prison et put réfléchir dans un terrible loisir au danger de sa position.
— Messieurs, dit le général Castafîos, je sens, comme vous, toute l'importance d'empêcher les communications entre les différents chefs d'armée français qui sont en Espagne. Mais ici, dans la position où se trouve cet officier, nous ne pouvons le traiter comme espion sur la simple assurance d'un de nos hommes. Cet homme peut se tromper, une ressemblance peut l'abuser, et alors nous serions meurtriers. Ce ne doit pas être notre rôle, messieurs.
L'officier qui avait été choisi par le paysan pour recevoir sa déclaration était de ces hommes passionnés qui s'identifient avec la position qu'ils ont provoquée. Ainsi donc, il avait posé la question de cette manière, que cet homme devait être un espion français. Dès lors il prenait, lui, l'attitude d'un personnage important. Et, môme pour la vie d'un homme, il n'aurait ce:-tes pas échangé cette position. Et puis, après tout, disait-il, quand il serait Russe ! Eh bien, ces Russes sont hérétiques et les alliés des Français!
Leckinski, rentré dans sa prison, la revit presque avec joie; le malheureux n'avait eu pendant près de douze heures que des gibets devant les yeux, des cadavres liideux et sanglants ! Et ces objets sinistres lui étaient montrés par des hommes au regard de démon, à la physionomie infernale. Ses idées étaient comme sous la puissance d'un charme venu de l'enfer. Il croyait voir se projeter sur les murs crevassés
de son cachot les ombres fantastiques des victimes qu'il venait devoir accrochées aux arbres de la route! Ce fut entouré de ces prestiges lugubres qu'il s'endormit et même d'un sommeil profond, car la nature et la jeunesse avaient besoin de réparer en raison de ce qu'elles avaient souffert. Puis, encore une fois, au milieu de son sommeil, de ce repos de mort qui affaissait tous ses membres, la porte s'ouvrit doucement. On approcha de sa couche et une vnix. tca- Jours la mèîiîc; ^oïk dotictij prononça à aemî-voî^ s
— Levez-vous et vee-c„ On veut vous sauver* Votre cheval est prêt!
Et ie courageux jeune homme, réveillé par ses pa^ TùÎGîi : « Oîi veui vous sauiK^r ! Venez! » répondit toujours en allemand :
— Que me veut-on ?
Castanos, en apprenant cette nouvelle tentative et son résultat, dit que le jeune Russe était un noble jeune homme.
Il l'avait deviné, lui !
Mais son opinion ne put inlluencer en rien cette commission qui voulait trouver le jeune homme coupable, qui ne le pouvait pas et qui était toute rugissanic de fureur de son impuissance devant cet innocent qu'elle voulait trouver criminel. Il y a dans la passion de l'esprit de parti, et de l'esprit de parti tel qu'on le sent en Espagne, une fièvre à redoublement qui trouble la raison. Ces hommes, ainsi aux prises avec cette volonté qu'ils ne pouvaient satisfaire, n'étaient plus des hommes. C'étaient les mêmes juges qui avaient fait scier René, mettre le colonel Pavetti dans un four et mourir Franceschi de douleur, comme devant souffrir plus douloureusement, parce qu'il
aimait avec amour et même avec délire dans sa patrie.
Et cependant c'est une grande et belle nation que la nation espagnole. Oui, sans doute, mais une fois ses passions éveillées, précisément parce que celte nature d'hommes est taillée sur un patron à grandes proportions, tout ce qui se meut dans ce vaste cadre est gigantesque comme lui. Et l'amour de la patrie, celui de ses rois, étaient deux affections premières pour l'Espagnol et son devoir de leur vouer un culte dans un temps où tous deux étaient attaqués et envahis.
Leckinski, bien persuadé de la légitimité de leur conduite, savait aussi combien il leur importait de connaître le sort qu'on réservait à l'armée espagnole que Junot avait sous ses ordres. Sa position recevait par là un nouveau danger qu'il pouvait mesurer dans toute son étendue. II le YÏt, et ne pâlit pas devant ce danger, bien qu'il fût seul alors. Mais il se ratïermit encore dans la résolution de ne pas faillir, car maintenant pour lui il y allait de la mort ou de la vie.
La nuit qu'il passa fut cruelle. Le matin, à peine le soleil était-il levé que quatre hommes, dont faisait partie celui qui prétendait l'avoir vu à Madrid, vinrent le prendre pour le conduire devant une sorte de tribunal composé de plusieurs officiers de l'état-major de Castanos. Pendant le court trajet qu'ils avaient à faire, ils lui adressaient les plus terribles menaces. Mais, fidèle à sa résolution, il ne paraissait rien entendre.
Arrivé devant ses juges, il parut comprendre ce qu'il voyait plutôt par l'appareil qu'un y avait nli^
DE LA DUCHESSE D'ABRANTÊS il
que parce qu'on disait autour de lui et il demanda, toujours en allemand, oîi était son interprète? On le (it venir et l'interrogatoire commença.
Il eut d'abord pour objet son voyage de Madrid à Lisbonne; il répondit en montrant les dépèches de l'ambassadeur de Russie à l'amiral Siniavm et son passeport. Il est certain que, sans la rencontre malheureuse du paysan, qui déclarait l'avoir vu à Madrid, ces preuves étaient plus que suffisantes. Mais l'assertion de cet homme qui soutenait son dire avec une fermeté extraordinaire et cependant naturelle, puisqu'il avait raison, jetait un jour sur le jeune Polonais qui le faisait envisager, par ces hommes passionnés, comme espion, et dès lors sa situation devenait alarmante. Cependant il soutint toujours également ses dires et ne se coupa dans aucune réponse.
— Demandez, lui dit enfin le président de la commission, s'il aime les Espagnols puisqu il n'est pas Français?
L'interprète transmit la question.
— Oui, sans doute, répondit Leckinski, j'aime la nation espagnole, et je l'estime pour son beau caractère. Je voudrais que nos deux nations fussent amies.
— Mon colonel, dit l'interprète au président, le prisonnier dit qu'il nous hait parce que nous faisons la guerre comme de vrais bandits. Il nous méprise et son regret, a-t-il ajouté, est de ne pas pouvoir réunir la nation dans un seul homme pour terminer cette odieuse guerre d'un seul coup.
Et tandis qu'il parlait, tous les yeux de ceux qui composaient le tribunal suivaient attentivement la
moindre expression de la physionomie du prisonnier, pour juger de l'effet que produirait sur lui l'infidélité de son interprète. Mais Leckinski, en venant au tribunal, s'attendait à quelque épreuv-e et il s'était fortifié encore dans sa résolution de déjouer toutes les attaques.
— S'ils me tuent, se disait-il, ils tueront un homme non seulement innocent, mais innocent par l'apparence et ils auront tout l'odieux de ma mort.
Dans le fait réel, il n'était pas coupable, car il n'était pas espion. Il traversait ainsi l'Estramadure, mais ne cherchait à rien surprendi*e.
— Messieurs, dit le général Castanos, qui avait assisté à cette épreuve, tentée malgré lui, mais dont il ne faisait pas partie, il me semble que ce jeune homme ne peut être soupçonné. Le paysan se sera trompé. Que la liberté soit rendue au prisonnier et qu'il poursuive sa route. En rendant compte de ce qui lui est arrivé, il voudra bien songer au péril continuel de notre position. Il fait excuser la rigueur que nous sommes forcés d'employer.
On rendit à Leckinski ses armes, ses dépêches, on lui donna un laissez-passer et le noble jeune homme sortit ainsi victorieux de l'épreuve la plus forte, bien sûrement qu'on puisse présenter à une âme humaine*. Pour en sortir ainsi triomphant, il faut être plus qu'un homme. Il arriva à Lisbonne, remplit sa mission et voulait encore retourner à Madrid, mais Junot ne le voulut pas permettre.
C'est une belle et vaillante nation que les Polonais. Quel immense parti l'empereur Napoléon pouvait
* M. Leckinski est eo France en ce momeaU
tirer de son intime alliance, comme nation, comme puissance, au lieu de les ajouter comme troupes auxiliaires à ses nombreuses phalanges ! Mais il faut $e taire avant de prononcer sur le plus ou le moins de raison de €■=( qu'a fait Napoléon. Les mystères du génie de cet homme sont immenses et, pour qu'il n'ait pas relevé le dé que la fortune avait jeté devant lui, c'est que les combinaisons de son jeu ne le lui commandaient pas.
Puisque j'ai prononcé le nom du général Franceschi, je vais raconter son histoire.
Le général Franceschi avait épousé la fille du général Mathieu-Dumas et l'aimait avec délire. Elle le lui rendait de tout l'amour de son cœur et ils étaient heureux du bonheur des anges, quand la guerre d'Espagne commença. Le général Franceschi fut pris par la bande du Capucino et enfermé dans le vieil Alhambra. Son échange fut longtemps sollicité par le roi lui-même, dont il était aide de camp, mais toujours infructueusement. Le pauvre captif dessinait admirablement et, pour tromper les longues heures de la prison, il dessinait sur les antiques murailles. On voyait le Capiicino avec la robe de son ordre et coiffé du shako de hussard du général Franceschi. Le captif avait saisi son geôlier dans toutes ses positions et dans tous ces costumes burlesques. Ce misérable n'était son ennemi auparavant que comme son adversaire. Il le devint comme homme et, dès lors tout espoir d'é' change fut interdit i. Le pauvre Franceschi était naa-
* Le g^énéral Franceschi fut malade dangereusement, au point d'intéresser le général anglais sir Arthur Wellesley (lord Wellington). On sollicita son échange de la Junte, ello refusa. Il a^
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lade. En apprenant qu'il ne reverrait la France qu'à la fin de la t^uerre, il devint plus mal, puis plus mal encore et, au bout de quelque., semaines, il mourm Ce n'est p.is lui qu'il faut plaindre — ïl recevait la liberté par la mort — mais sa femme, sa pauvre femme, qui, cbaque jour, trompée par son père et par sa sœur\ et, croyant voir arriver son mari, écoutait le bruit de la rue pour y distinguer celui d'un fouet de poste, le roulement d'une voiture ! Et, pour remplacer ces moments espérés par une àme passionnée d'amour, que lui arriva-t-il? Un cadavre embaumé! Pauvre jeune femme ! Comme elle fut malheureuse! Nous avons toutes vu son désespoir. Elle demeura pendant des mois entiers, passant les nuits sans dormir, sans entrer dans son lit, échauffant son sang en se privant de nourriture, ayant trop de vertu pour se donner la mort et n'ayant pas le courage de vivre, ne voulant pas se tuer et voulant mourir ! Si jeune encore, et déjà si malheureuse ! Hélas ! une si frêle structure ne pcMivait longtemps résister à une telle souffrance ! Et le jour du malheur vint aussi pour le père, et le jour du malheur sans espoir. Elle se repentit alors, mais trop tard, car elle sentit qu'elle était aimée et que ce qu elle souffrait elle allait le faire souffrir.
voulut pas quitter dix-sept officiers français, prisonniers comme lui, et il fut jeté avec eux dans la citadelle de Carthagène, ou il mourut, dans les bras de M. Bernard, son aide de camp, au moment où sa femme allait le trouver dans sa prison. Le général Franceschi était un homme remarquable sous tous les rapports.
* L'autre fille de Mathieu-Dumuà était M™ de Saint-Didier. Se a atari ét<iit préfet du palais.
J'étais encore à Burgos lorsque la nouvelle du sénatus-consulte organique, qui sanctionnait la réunion définitive des États romains à la France, parvint en Espagne. Je voyais alors assez souvent deux ou trois Espagnols de distinction, dont l'un était, je crois, le frère ou le cousin du marquis de Villacampo, et l'autre, un chanoine de la cathédrale, hommes des plus instruits, parlant plusieurs langues, et notamment le français, avec une grande facilité. Ils étaient bons Espagnols, mais ils gémissaient sur les maux de leur patrie et comprenaient très bien que l'Espagne gouvernée par de sages lois et un souverain comme l'empereur, par exemple, ils redevenaient encore les hommes du temps de Charles-Quint et d'Isabelle, sauf la modification des temps. Ils n'avaient aucune superstition, aucun fanatisme, ils étaient enfin monarchiens ^ ; mais ils connaissaient leurs compatriotes. Et le jour où la nouvelle de ce sénatus-consulte organique fut annoncée en Espagne, ils vinrent chez Junot et lui demandèrent si elle était vraie. Nous avions reçu le Moniteur et elle n'était que trop véritable. Rome et les États romains formaient deux départements et toute puissance temporelle était détruite sous l'empire français. Du reste, le pape avait le choix de sa résidence et pouvait conserver un palais à Rome et à Paris.
Il est difficile de rendre l'effet de cette nouvelle. A peine y fut-elle connue que des milliers de copies de
• On appelait vionarchiens à l'Assemblée constituante ceux qui étaient pour le roi et la Constitution de 91. C'est l'abbé Raynal qui s'est le premier servi du mot monarchiste et il a été consacré depuis.
la bulle d'excommunication y furent également répandues. Le moindre enfant, celui même en bas âge, pouvant à peine parler, balbutiait contre nous d'horribles invectives. Qui n'a pas vu de près ce contrecoup terrible ne peut avoir une idée juste de ce que l'empereur fit alors comme faute. Je ne sais quelle était celle qu'il avait à reprocher au pape. Je ne me chargerai pas de cette enquête. Mais, quelle qu'elle fût, elle n'est pas en raison suffisante pour excuser ce qui fut fait ensuite. L'Espagne n'a été le tombeau de quatre cent mille Français que par cette luneste faute de la prise de possession de la ville de Rome, et surtout de la captivité du pape. Ce n'est pas celle de Ferdinand VII, et 1823 l'a suffisamment prouvé, c'est V excommunication lancée sur la tète de Napoléon et portant sur chacune de celles de ses soldats.
J'étais quelques mois après à Salamanque, dans la jolie maison du marquis de La Scala. Sa femme de charge avait une petite fille de deux ans et demi à peu près, jolie comme les anges et que j'aimais beaucoup. Elle avait aussi une grande affection pour moi, ou plutôt pour mes bonbons, et surtout pour mes ellcmas ^ d'Elvas. Elle venait souvent auprès de moi tandis que je travaillais à ma layette dans le jardin de la maison et, là, elle babillait tout à son aise.
Un jour elle s'approcha de moi et grim[)a sur mes genoux. Comme j'étais enceinte de mon fils Alfred et assez avancée dans ma grossesse, je la remis à terre. Mais l'enfant m'aimait et, jetant ses petits bras autour
1 Grosses prunes confites. C'est la plus délicieuse confiture sèche que l'on puisse manger. La prune e^t trèà grosse, longue et d'un très beau vert.
de mon cou, -elle ne voii-lut pas me quitter. Je laissai alors mon ouvrage et la remis sur mes genoux. En causant avec elle et en riant, je jouais aussi avec les mille et une choses que les enfants espagnols ont après eux.
Tout à coup je tirai de sa petite poche une chaîne d'argent, à laquelle était suspendu un couteau (le cuchillo). Une telle arme dans la main d'un enfant si jeune me parut uneimprudence et je voulus lelui ôter Mais la petite se jeta sur mes mains, en s'écriant avec une expression remarquable à tout âge, mais surtout au sien :
— Dexa lo * / dexa lo ! es por matar un Francès ! La pauvre enlaHt ne savait pas ce qu'elle disait
seulement, mais elle répétait là ce qu'elle entendait dire toute la journée à son père, à son oncle et à tous ceux qui habitaient Salamanque. Le mouvement de sa petite main surtout était inconcevable en me disant :
— Es por matar un Francès !
Ce fut peu après que parvint également en Espagne la nouvelle aussi bien importante qui annonçait que l'Amérique espagnole du Sud formait un gouvernement fédératif, sous le nom de Confédération américaine de VeJiezuela. C'étaient les provinces de Burinas, Caracas, Truxillo , Margariia, Cumana, etc., etc. De semblables révolutions devaient bientôt suivre et montrer le Nouveau-Monde aussi inquiétant, pour la conquête de l'Espagne, que pouvait l'être la mère patrie, car l'Espagne sans ses possessions d'Amérique, n'est qu'un grand corps décharné dont les
* Laisse-le ! laisse-le 1 c'est pour tuer un Français l
t4 MEMOIRES
oslienaent à peine entre eux... Snns doute, il peiu se raffermir et redevenir ce qu'il était avant la découverte de ses lleuves d'or et de ses montagnes de pierreries. Mai.ï .dors l'Espagne avait les Maures et des rois comme Alphonse X et Ferdinand d'Aragon.
Cependant nous remportions de grandes victoires en Espagne, c'est-à-dire que, selon le Moniteur, nous prenions des villes et dos provinces. Nous les prenions bien, en effet, mais qu'est-ce que cela voulait dire ? Rien du tout pour la conquête de l'Espagne. Et la suite a prouvé ce que je dis. Nous prenions des villes, c'est vrai. Mais, une fois maîtres de ces villes, nous ne pouvions nous promener au delà des murs sans courir le risque d'être pris par les guérillas, ainsi que je le raconterai tout à l'heure pour moi. L'Espagne pouvait être conquise, mais jamais soumise, comme je l'écrivais à une de mes amies, après la prise d'Astorga.
Voici néanmoins une petite anecdote qui montre à quel point l'empereur portait sa volonté conquérante de l'Espagne et surtout combien il voulait qu'on le sût en France.
Il avait fait dira au général Suchet qu'il voulait que toutes les places de l'Aragon et de la Catalo^irne fussent soumises et rangées à l'obéissance du roi Joseph dans un délai assez court. Il faut ici rendre justice à la mé*noire du maréchal Suchet. Sa conduite en Espagne fut des plus remarquables. Il est vrai de dire aussi que lui seul fut en mesure de faire de pareille besogne, parce que lui seul fut en face de places fortes et de troupes réglées. La guerre des guérillas ot des provinces insurgées était une tout autre guerre...
L'empereur avait donc spécifié que plusieurs villes surtout devaient être prises. C'étaient Lérida, Mequinenza, Tortose, mais surtout Tarragone.
— Le bâton de maréchal est dans Tarragone avait ditl empereur.
Lérida fut pris d'abord. Cette place, fameuse par le siège de M. le Prince, fut emportée après un siège de quinze jours de tranchée ouverte. Trois semaines avant le général Suchet avait défait le général O'DonnelP et s'était ainsi frayé le chemin de la place. Puis tombèrent Tortose, Mequinenza, Sagonte et enfin Tarragone.
En apprenant sa reddition, l'empereur fut tellement content qu'il ordonna l'ordre de faire faire un article sur le général Suchet et la prise de Tarragone et de le faire insérer dans le Journal des Débats. L'article, en effet, fut mis dans le journal et surprit même les amis du général Suchet. Il avait été écrit par Etienne et par ordre. Le frère du maréchal lut cet article le matin en déjeunant et l'on pense s'il en fut heureux, car tous ceux qui, comme moi, connaissaient les deux frères, savent combien ils s'aimaient et combien ils étaient unis ^. Cet article lui fit donc une grande joie. Puis en le relisant, il y vit une louange qui était sans doute méritée, mais il y avait presque des comi>araisons, sur de grandes renommées anciennes et modernes, qui pouvaient prêter à de la
1 II était au service de l'Espagne.
2 J'ai oui dire que dans les deux ou trois dernières années de sa vie, le maréchal n'était plus le même pour son frère. Cela m'étonne après ce que je sais du dévouement de l'un et de l'attachement reconnaissant du maréchal pour son frère. Il faut que pour cela il y ait eu une intluence étrangère et raalveillantQ,
malignité. Il monta en cabriolet et s'en fut chez Fouché pour connaître l'auteur de l'ariicle. Ce fui là qu'il apprit d'où venait la louange dont V excès V avait effrayé et qu'alors il en fut tout à fait heureux. Il dînait chez le ministre des finances. Là il reçut un accueil franc et amical et un compliment dénué de fausseté, carie duc de Gaëte était un homme que la gloire de la patrie touchait au cœur. Plusieurs amis l'entourèrent et lui serrèrent la main en le réliciiant. Mais parmi les convives étaii un homme dont la gloire cependant ne redoutait celle de personne et qui pourtant ne pouvait s'habituer à entendre louer un fait militan'e de quelque renom. Son front était soucieux et il paraissait même fortement agité. Après le dîner, au moment où l'on repassait au salon, le maréchal Ney s'approcha de M. Suchet et lui dit avec un ton d'aigreur très remarquable :
— Je vous fais mon compliment, monsieur, voilà nne belle affaire, mais encore un plus bel article. En vérité, on est heureux d'avoir un frère qui fasse mousser à ce point ce que son aîné fait de bien.
— Monsieur le maréchal, je vous jure que je suis parfaitement /?i7?oce//f de ce (lont vous m'accuse:,. Je me sers de ces expressions, par ce que je suis certain que mon frère me désavouerait fort s'il savait que je l'eusse fait.
Le maréchal Ney leva les épaules et sourit avec amertume.
— Ce n'est pas vous? Comment donc un étranger ferait-il pareille chose sans un intérêt direct ? Allons donc !
M. Suchet s'approcha du maréchal et lui dit à demi-voix :
— Monsieur le maréchal, j'ai été comme vous surpris de l'éloge de la conduite de mon frère. J'ai voulu en connaître l'auteur et savez-vous bien quel il est?
Le maréchal regarda M. Suchet avec un air de doute interrogateur :
— C'est l'empereur !
Le maréchal fit un mouvement si violent qu'il pensa jeter à terre sa tasse de café.
— L'empereur ! s'écria-t-il. Ce n'est pas possible!
— J'ai l'honneur de vous l'affirmer, monsieur le maréchal.
Le maréchal Ney jeta sur M, Sachet un regard de colère comme s'il était coupable de la bienveillance de l'empereur et il s'en alla en avalant sa tasse de café, sans même souffler dessus, au risque de se brûler la langue et de ne pouvoir renouveler la parole énergique qui lui était échappée.
Je trouve que cette colère, presque envieuse, dans un homme aussi remarquable que le maréchal Ney, est un texte bien fort pour développer à nos yeux une partie des mystères qui nous paraissent obscurs dans les malheurs de l'empereur et ceux de la patrie.
J'ai déjà dit, je crois, que nous avions trouvé le général Solignac à Burgos, qui venait y prendre le commandement de la 2' division du 8° corps. Quoiqu'il n'aimât pas beaucoup plus Junot à cette époque qu'il ne l'aima plus tard, parce que alors, comme dans un autre temps, Junot ne put faire revenir l'empereur sur la prévention qu'il avait contre lui, il voulut me Il ter ft. il me donna un bal dans la maison qu'il occupait à Burgos. Ce bal est un des souvenirs les
plus étouffants que j'aie conservés dans ma pensée. On était entassé dans trois petites chambres où l'on se voyait à peine. Et puis, au milieu de cette vapeur presque fétide qui vous enveloppait et vous prenait à la gorge, on voyait s'agiter des otfîciers faisant danser des senoritas qui s'en acquittaient Dieu sait comment. Et puis enfin, pour compléter le divertissement, venait une doua prudejilia qui dansait le boléro, le fandango, je ne sais quoi, avec des bas et des souliers sales, et cela dans un pays oîi la plus pauvre fille est chaussée comme une pairesse d'Angleterre. C'était une chance. Mais ses mines, ses gràces étaient encore bien autrement burlesques. Malgré la joie qu'elle me causa d'abord, en la voyant ainsi se démener dans sa parure terne et fanée, je ne pus tenir dans ce lieu méphitique et je me retirai avant minuit.
Le lendemain de ce bal, nous eûmes, je ne sais pourquoi, un Te Deitm chanté dans la magnifique cathédrale de Burgos. Je m'y rendis seule, parce que Junot y était dans toute sa pompe militaire. J'étais habillée à l'espagnole. J'aimais cet habit et je le portais souvent. Comme je parlais l'espagnol , j'étais ainsi rapprochée des femmes que je rencontrais et cela établissait une sorte de rapport qui ne pouvait être qu'heureux dans ses résultats, d'autant que ces mêmes rapports n'étaient établis par moi que dans le but de leur faire du bien. C'est ainsi que je sauvai la vie à trois jeunes paysans qui avaient été condamnés à être fusillés, parce qu'ils avaient défendu leur père attaqué dans son lit par onze soldats qui l'avaient déjà blessé au front. Le vieillard avait quatre-vin^t-deux ans ! En voyant couler le sang de
leur père, les fils, qui travaillaient dans un champ qui était derrière la chaumière — c'était dans le village qui tient à ce qu'on appelle la Carliiga, la Chartreuse — et qui avaient encore à la main les instruments aratoires dont ils se servaient, frappèrent les soldats et en tuèrent deux. Avaient-ils tort ? Non. Aussi pris-je leur défense avec une telle chaleur que Junot les fît gracier. Non pas qu'il s'en rapportât à moi pour savoir si les coupables méritaient ou non punition, mais parce que, à force de le supplier de faire revoir l'affaire, il envoya sur les lieux et parvint à connaître la vérité. A quelque temps de là, nous quittâmes Burgos et nous fûmes à Valladolid, Junot ayant ordre d'établir là le quartier général du 8° corps. Le général Reynier et le 2" corps étaient vers le Tage, et le maréchal Ney avec le 6° corps était à Salamanque. Le général Kellermann, comte de Valmy, était alors gouverneur de Valladolid et de tout le royaume de Léon, ainsi que des Asturies et d'une
j partie de l'Estramadure espagnole.
•Te fus reçue à merveille par lui. J'allai descendre au r alais de Charles-Quint situé sur la place, en face de Saint-Paul, jadis le séjour inquisitorial Le palais est bepii et le général Kellermann l'avait fort bien fait
' arranger. Il n'avait pas conservé toute sa magnifîc* .ice du séjour de l'empereur, mais, tel qu'il était, il était encore fort beau, surtout pour celle qui, comme moi, venait d'habiter une prison comme Burgos. Aussi, bien que je fusse fort soulTrante, je jouis pleinement de me retrouver, pour la première fois depuis mon départ de Paris, dans un lieu qui me rendait mes habitudes familières.
Ce fut à Valladolid que pour la première fois j'eus
le spectacle vraiment curieux de ce que pouvait produire la vanité blessée et, plus que tout, la volonté de garder et d'exercer une autorité que l'empereur déléguait à ses généraux et qu'ils ne voulaient tenir que de lui.
Junot avait reçu de Paris une lettre du prince de Neufchâtel, dans laquelle il lui disait que l'empereur, ayant donné l'ordre au général Suchet de pousser vigoureusement les sièges de toutes les villes de la Catalogne et de l' Aragon, Sa Majesté désirait également que les villes de l'ouest qui résistaient encore tombassent en même temps, qu'en conséquence, Junot devait prendre Astorga le plus tôt possible.
En recevant cette lettre Junot fut joyeux et les oi^ dres furent donnés au colonel Valazé ^ et au général Boyer, chef d'état-major, pour que tout fût prêt et le plus promptement possible. Il allait partir pour Astorga, lorsqu'il reçut des ordres do Madrid qui lui disaient d'aller à Salamanque remplacer le maréchal Ney, qui à son tour allait je ne sais où. En lisant cet ordre je vis Junot plus en colère que je ne l'ai vu, je crois, pendant les quatorze années de notre union. Il se levait, s'asseyait, froissait le papier dans ses mains, le jetait à terre, accompagnant le tout de paroles très énergiques. En le voyant dans cet état, je fus à lui et, lui prenant les mains :
— Pourquoi cette agitation? lui dis-je, comment peux-tu être ému un moment par ces ordres qui semblent contradicloires et qui, au fait, ne le sont pas? Car tu ne peux les suivre tous deux. Écris au maré-
*• Il n'était encore que chef rie bataillon du génie. C'est hri qui est aujourd'hui le général Valazé.
chai Ney, tu verras ce qu'il te répondra. Sa conduite doit marcher avec la tienne et la tienne avec la sienne.
Junot me baisa les mains plus de dix fois et s'en fut écrire à Ney. Comme Valladolid est près de Salamanque, il eut la réponse en deux jours. Elle était fort tranchée dans sa couleur et n'avait pas la moindre nuance de cette docilité dans la vie militaire qu'il est si urgent de meitre en pratique.
Ney disait à Junot qu'il avait des ordres du major général de l armée française, du prince de Neufchâtel, que les ordres ne lui disaient certes pas de se replier sur Valladolid, qu'il voyait que lui aussi était dans le bon principe d'aller selon les ordres de Berthier et que lui et l'empereur étaient leurs seuls chefs.
En conséquence de cette résolution de son camarade, Junot se résolut à aller faire le siège d'Astorga. Et voilà comment marchnient en Espagne les généraux que l'empereur mettait sous les ordres les uns des autres. On en verra bien d'autres lorsque Masséna y sera venu.
Junot quitta Valladolid le 14 avril pour se rendre à Astorga\ où il arriva le 11. Comme il passait sur le pont de Léon, une balle vint tomber à quelques pas de son cheval, entre lui et son premier aide de camp. Le coup de fusil avait été tiré du haut de la colline, à droite du chemin. Deux officiers gravirent aussitôt jusqu'au sommet, mais une fois là, on ne vit personne. On fit faire des perquisitions, mais on ne
^ Aslorga (Asturica-Augusta) c'était une place très forte avant l'artillerie. Ce fut à Astorga que renipei'-ur s'arrêta de 1808 à 1809, lorsqu'il était à la poursuite de Moore.
put rien découvrir, Si le jour eût été avancé et que l'assassin vît plus clair, Junot était perdu, car il l'avait bien visé.
Junot arriva devant Astorga le 17 avril. Il établit son quartiergénéralà Cas/n7/o. Les ouvrages de tranchée continuèrent pendant deux jours, puis le 20, Junot fu commencer le feu à 5 lieures du matin. Le soir, à 7 heures, la brèche était ouverte. Le lendemain 21, Junot commande l'assaut à 5 heures du soir. La brèche était emportée par le bataillon d'élite, aux ordres de M. de Lagrave, aide de camp du duc, brave et excellent homme, aussi bon, loyal, que vaillant et homme d'habileté dans sa profession. Junol l'aimait beaucoup, et je le conçois. C'est une bonne fortune pour un général en chef que d'avoir un officier comme M. de Lagrave dans son état-major.
Le 22 avril, à 4 heures du matin, la ville demanda à capituler et à une heure après midi^ la garnison, forte de 3,508 hommes, déHla devant le duc et fut dirigée sur la France. Voici la lettre que je reçus de Juuot, après qu'il fut entré dans la ville :
• Astorga, le Î3 ayril 1810.
c Quoique je sois dans Astorga depuis vingtquatre heures, ma chère Laure, je n'ai pas encore pu t'écrire, tant j'ai eu d'occupations. C'est une belle affaire que cette prise et je peux t'assurer que mes généraux et tous mes olficiers n'ont eu peur quii pour moi et qu'ils se sont brillamment conduits. Quant à moi, je compte sur ma fortune et j'ai réussi. Je t'envoie le rapport de Lagrave ; si tu peux le lire, il te paraîtra intéressant. Plus de 3,500 hommes ont délilé devant
moi, bien habillés et bien armés, presque propres. Ce sont les plus beaux soldats espagnols que j'aie vus. J'ai perdu 160 hommes et 400 blessés. Lagrave s'est couvert de gloire. Je resterai deux ou trois jours à Astorga, pour donu'er tous les ordres nécessaires pour les cantonnements de l'armée, ensuite je retournerai à Valladolid.
« Astorga est aussi tranquille que Valladolid poui le moins, à bien peu de chose près, mes soldats n'ayant pas pris une piastre. Les habitants sont tout étonnés de cette discipline, et les soldats aussi. Mais j'y tiens la main.
« Valazé a reçu deux balles à la tète. Mais il se porte bien et j'espère qu'elles lui vaudront une épaulette de plus. Il sort déjà.
« On m'avait arrangé près de la batterie de brèche des créneaux en sacs à terre, pour voir la brèche. Je regardais avec ma lunette, lorsqu'une balle est venue dans le même créneau et m'a effleuré l'œil. Deux lignes plus à gauche et j'étais tué ou borgne. Mais je n'ai rien, ce qui est bien différent^ etc., etc.
« Le duc d'ABRANTÈs. »
Pour en finir avec Astorga, je dirai que le jour oîi la première colonne des prisonniers ari-iva à Valladolid, M. Magnien m'engagea à monter en calèche et à les voir défiler. Il faisait beau, et le commencement de notre promenade fut assez bien, mais la fin devint un peu lugubre. J'entendais depuis quelques moments des coups de fusils à peu de distance et que les collines assez rapprochées de la route en cet endroit me renvoyaient distinctement,
— Qu'est-ce que cela? demandai-je à M. Magnien. vui 3
Il n'en savait rien et s'adressa à un chef de bataillon, qui commandait le convoi des prisonniers.
— Oh ! ce n'est rien, répondit-il négligemment, il y a quelques-uns de ces coquins-là qui font semblant d'avoir mal au pied et qui prétendent ne plus pouvoir marcher. .T'ai donné ordre qu'on mît tout en règle. Parbleu oui, mal au pied! Si on les écoutait, tous seraient boiteux et ils reprendraient leurs bonnes jambes pour rejoindre don Julian, quand nous aurions passé le détour de la route!
Je crus avoir d'abord mal compris; mais le chef de bataillon me dit très clairement qu'on fusillait ceux qui ne pouvaient pas marcher, afin qu'ils ne rejoignissent pas les guérillas.
Dans ce même moment, je tournais l'angle de la route et je vis tomber deux hommes. Le coup me frappa pour ainsi dire au cœur. Je pâlis et me sentis presque mourir.
— Retournons, retournons, dis-je à Magnien; mon Dieu, quelle horreur !
— Et croyez-vous donc, madame, dit alors le chef de bataillon, que nos prisonniers soient mieux traités à bord des pontons de Cadix ! mon frère y est mort, lui, le malheureux!
Et dans sa voix, dans son regard lancé avec haine sur les captifs qui passaient devant nous, il y avait anathème de mort !
— Oh ! dis-je alors en levant les mains au ciel, tous malheureux, noua le sommes tous également.
Ce qui arriva à Junot le jour de son départ de Valladolid, me rappelle une aventure semblable qui arriva à Lisbonne. Les aides de camp du duc avaient plusieurs fois repoussé un homme qui voulait s'introduii-e
auprès de lui, sous des prétextes tout à fait frivoles et qui devaient mettre en méliance de lui, dans un pays et dans un moment où tous les poignards se dressaient contre un cœur français. Enfin, un soir, cet homme fut arrêté par M. Hersant, chef de bataillon et aide de camp de Junot, au moment où il cherchait à s'introduire furtivement dans les appartements intérieurs. Il fut fouillé et l'on trouva sur lui un poignard et un couteau. Il ne nia même pas son intention, croyant que la présence des Anglais pouvait le sauver. Mais — il faut leur rendre la justice qui leur est due — ils ne cherchèrent même pas à intervenir dans cette affaire, si ce n'est pour presser la punition du coupable.
— Eh bien ! dit Junot, c'est donc à moi de le juger. Va-t'en, dit-il à l'assassin, éloigne-toi et que ton sang ne retombe pas sur moi. Qu'on lui donne vingt piastres, ajouta-t-il, et tu pourras dire à tes compatriotes que j'en promets cent à celui qui te remplacera.
— Mais c'était encourager le crime, m'écriai-je lorsque l'on me raconta cette histoire à La Rochelle
Junot sourit.
— Tu vois bien qu'ils ne sont pas revenus. Jamais je ne leur ai fait de mal aux Portugais, et ils étaient déjà bien assez ingrats comme cela sans y ajouter l'horreui' du nom de meurtrier. 11 ne faut jamais se défier de son innocence.
Il avait raison.