‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 5)Chapitre 10 sur 52 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Musique. — Autre passe-temps. — Pauvre voyageur. — M. Jules de Canouville. — Bal manqué. — Armée perdue ] — Talma. — Gianni. — La princesse. — Notre gaieté redouble. — Caractère de M. Jules de Canouville. — Brevet, de proscription. — Pourquoi. — Fourrure de zibeline. — La revue. — Berthier. — Départ. — Tendres adieux. — Position homérique. — Tète et jambe perdues. — M. de S...

Nous étions en carême. Notre carnaval avait été assez triste comme on peut l'imaginer, et nos récréations n'avaient même pas changé depuis que l'austérité de l'époque semblait nous l'ordonner. On se réunissait chaque soir chez moi. Le général Thiébault et toutes les autorités françaises, ainsi que plusieurs Espagnols, venaient passer leur soirée à causer, entendre et faire de la musique, et jouer aux échecs. Le marquis de Val^nça, qui possède un des plus beaux talents de musique que je connaisse à un amateur et même à beaucoup d'artistes, chantait et jouait du piano. Puis il accompagnait le général Fournier, qut avait une voix ravissante, quoiqu'il chantât sans aucune méthode. Mais sa voix était si harmonieusement vibrante, il accentuait si dramatiquement ce qu'il chantait, qu'il causait un véritable plaisir. Le général

Tliiébault\ musicien consommé, qui a donné au public un ouvrage remarquable sur la musique, nous apportait de ses romances. On les chantait, nous causions, nous discutions ^ans jam^xs disputer — ce qui avait bien quelque mérite avec le général Fournier — nous lisions les journaux nouvellement arrivés, le» lettres que chacun écrivait et qui se pouvaient communiquer. On jouait aux échecs, ainsi que je l'ai dit, et la soirée se passait encore avec quelque agrément.

Un soir, c'était le premier jeudi de carême, je finissais une partie d'échecs avec le générai Thiébault et, comme je la perdais, j'y mettais une grande attention, dont le bruit qui se faisait dans le reste du cercle ne pouvait me distraire, lorsque tout à coup j'entends une voix dire d'un ton que rien ne peut exprimer :

— Veut-on, par charité, donner asile à un pauvre voyageur ?

' Le général Thiébault a eu la bonté de parler, dans ses Souvenirs, de l'agrément de ma maison à Salamanque. Je pourrais dire que lorsqu'une maîtresse de maison a le bonheur de voir chez elle des hommes comme lui, il faudrait qu'elle le fit exprès pour avoir une société déplaisante. Mais je dirai aussi et je l'ai éprouvé dans tous les différents lieux de l'Europe que j'ai habités, il est un sûr moyen d'avoir partout une maison agréable, c'est de donner une extrême liberté et de veiller à ce que jamais il n'y ait licence, ce qu'une femme peut aisément faire en veillant sur son cercle. II est ensuite une condition de rigueur, c'est de l'indulgence pour chacun. Si vous n'en apportez pas dans la cotisation que vous devez fournir dans le monde vous y êtes détesté et bientôt abandonné. Jamais je ne fus ainsi et, si dans mon salon il y a eu quelque inconvénient de tracasserie, c'est que je l'ignorais et qu'il s'y exerçait une influence étrangère. Quand je m'en suis aperçue, j'y ai mis ordre. Ce qui est facile à une femme, parce que dans sa maison elle y doit être reine, et non pas reine détrônée. C'est notre seul royaum*, notre intérieur.

Cette voix venait de la pièce qui précédait mon salon et dans laquelle se trouvaient mes gens. Je ne fis donc qu'une légère attention à ce qui avait été dit et je crus que c'était un de ces messieurs qui voulait s'amuser. Il y avait alors à Salamanque un gros capitaine qui faisait le ventriloque, ce qui, par parenthèse, était assez ennuyeux. Je crus que c'était lui. Mais après quelques minutes de silence, car chacun était fort étonné de ce qu'il avait entendu, on prononça, mais d'une voix plus haute et d'un ton plus suppliant:

— Madame la duchesse, ayez pitié d'un malheureux qui se meurt de fatigue et de faim !

— Mon Dieu, m'écriai-je, je connais cette voix! Et, laissant là l'échiquier, je cours à la porte et

je trouve là, mais à genoux, les mains jointes, avec l'expression la plus humblement comique, Jules de Canouville.

— Eh ! mon Dieu ! que faites- vous ici ? lui dis-je en lui donnant la main pour le faire lever.

— Je suis un suppliant. Voulez-vous me recevoir et me donner à manger ?

— Mille fois oui ! Mais levez-vous donc !

Il se leva et s'avança dans le salon, mais avec la plus drôle de tournure que j'aie jamais vue, quoique je puisse dire aussi qu'il était bien le plus charmant jeune homme, non seulement de son époque, mais de toutes celles qui l'ont suivie, il venait, nous ditil, de Paris à franc étrier et il était crotté depuis les pieds jusqu'à la tète — c'est bien le cas de le dire, — sa belle pelisse était déchirée, souillée, ses cheveux tout bizarrement arrangés, et puis sa physionomie si expressive et si drôlement pathétique dans le même moment, qu'il n'y avait pas moyen d'y résis-

tPT. Mon ancienne gaieté eut le dessus et je me mis à rire. Ce fut un écho général.

— Oui, oui, riez bien» dit M. de Canouville, si comme moi vous veniez de faire trois cents lieues sur un mauvais bidet de poste...

— Oh ! par exemole pour mauvais ! nous écriâmesnous.

— Allons donc ! reprit-il, n'allez-vous pas me parler de vos rossinantes, de vos mazettes espagnoles ? Mais, permettez, est-ce que j'ose?

Il regardait ses bottes chargées de boue, ses vêtements crottés et, en même temps, le fauteuil qui était le plus près de lui. Mais, en voyant qu'il n'était que de jonc des Indes, comme beaucoup de meubles en Espagne, il fit un mouvement de tète qui redoubla notre joie et se laissa tomber dedans comme un homme qui n'en peut plus.

— Oui, riez bien de moi, nous dit-il, nous verrons si vous rirez toujours quand je vous raconterai tous mes malheurs. Figurez-vous, poursuivit-il en me prenant les deux mains et secouant lentement la tête, figurez-vous que moi, 7noi, le plus infatigable danseur, et je puis ajouter le plus agréable, je crois, de tous leurs bals, eh bien, ils m'ont fait partir le jeudi gras. Le jeudi gras ! Il y avait un bal délicieux chez la reine Hortense, Oh ! Et le prince qui n'a pas le pouvoir de défendre ses officiers, qui ne peut pas les empêcher de partir pour un coupe-gorge comme cette Espagne, quand on entend l'air de la Ma- %ourka !

Pour le coup, il n'y avait plus moyen d'y tenir. Berthier, accusé de n'être pas sensible à l'air de la Mazourka, pour empêcher un des aides de camp de

partir pour affaire de service, nous parut si bouffon, que ce fut un rire, mais de ces rires qui font tant de bien. Quant à M. de Canouville, il était sérieux et paraissait réfléchir comme s'il eût cherché la solution d'un problème.

— Ah çà ! et où allez-vous ! lui demandai-je enfin.

— Eh ! mais, où je vais ? Chez le maréchal Masséna, prince d'Essling, duc de Rivoli, apparemment. Il faut bien que je vienne savoir ce qu'il est devenu, puisqu'on n'en sait rien à Paris, et qu'on affiche : « Une armée perdue ! »

Et me voilà à sa quête. Pas volontairement, par exemple. Mon Dieu, que j'ai faim ! Je vous en prie, madame la duchesse, faites-moi donc donner à manger !

— Mais voilà une heure qu'on vous a dit que vous étiez servi.

— Ah ! c'est différent. Je n'avais pas entendu. Je croyais que vous repoussiez un malheureux exilé !

— Comment! vous êtes exilé? m'écriai-je.

— Oh ! si vous saviez comme le grand homme me persécute ! Je vais vous dire tout cela, mais n'en parlez pas!

Il croyait peut-être qu'il parlait bas, mais tout le monde l'entendait. Au surplus, comme il contait ses affaires à tout le monde aussi, il était égal qu'il fixât le diapason de sa voix. Nous assistâmes à son souper... C'était merveille de le voir manger. Il dévorait et, pendant ce temps, il parlait toujours. Mais, entre une aile de perdrix et l'autre, il n'y avait pas moyen de saisir le sens de ses paroles. Avide de nouvelles comme je l'étais, et devais l'être nécessairement, j'a-

vais beau placer mes questions par ordre, je n*er. obtenais pas davantage. Il me parlait de Talma, qui lui montrait à déclamer le français, de Gianni, qui lui apprenait à improviser en italien, de l'empereur, de la princesse. Oh ! la princesse surtout c'était comme le disait le général Fournier, son grand cheval de bataille.

— Ah çàllui dis-je enfin, pourquoi étes-vous venu ici? car ce n'était pas uniquement pour retrouver le prince d'Essling.

Il me regarda, puis, clignant de l'œil, il me dit avec un sérieux impayable :

— En parlant de celui-là, je vous dirai qu'on le pendra quand il sera retrouvé. Je sais cela de lieu sûr.

Et il remuait la tête du haut en bas, avec une expression d'importance.

— Bon, mais cela ne me dit pas pourquoi vous êtes ici.

— Ah ! ah !

Et il mit sa tête entre ses deux mains, en soupirant encore de manière à éteindre les bougies.

Lorsque nous fûmes de retour dans le salon, il me fit une histoire dans laquelle il jouait le rôle de Galaor. Ce n'est pas qu'il ne fût assez joli garçx^n pour cela, car je n'ai jamais vu, je le répète, une plus charmante figure, une tournure plus distinguée, et puis, joignant à cela beaucoup d'esprit, beaucoup de bravoure, une extrême insolence avec ceux qui l'ennuyaient et une politesse recherchée pour ceux qui lui plaisaient. Tout cela faisait de Jules de Canoaville un jeune homme fort agréable et le plus amusant du monde. J'avais beaucoup d'amitié pour lui,

parce que sa malice n'était pas méchante. Il jappait sans mordre.

Mais s'il ne me dit pas son histoire tout à fait comme elle était, je la sus presque en même temps et d'une manière tout aussi sûre.

Quoique l'empereur fût certes bien le maître de former l'état-major du prince de Neutchâtel comme bon lui semblait, puisque cet état-major était presque le sien, il est de fait que parmi tous les jeunes aides de camp du major- général, il en était fort peu qui eussent I3 bonheur de lui plaire. Et plus ils étaient jolis garçons, agréables dans leurs manières, leur tournure, plus il les avait dans une sorte de grippe. MM. Julf^.s de Canouville, Fritz Pourtalès, Alexandre de Girardin, Achille de Septeuil, Sopranzi, Ferreri, Lecoulteux de Canteleu, Flahaut, une foule d'autres jeunes gens élégants, agréables, qui composaient l'état-major de Berthier, étaient un peu sous l'anathème de l'empereur et en avaient reçu un brevet de proscription. Toujours est-il que cette sorte de prévention ne diminua pas en faveur de Jules de Canouville, lorsque l'empereur le vit distingué par l'une de ses pareilles.

Alors la prévention se motiva et la colère du lion n'était pas facile à braver. Mais M. de Canouville était amoureux, et amoureux véritablement. Celle qu'il aimait, eût-elle été dans la condition la plus obscure, eût été préférée, et le pauvre jeune homme se donna à elle avec abnégation même de sa vie. Ce n'était pas là un de ces amours de princesse, où l'amant dit qu'il aime parce qu'on le lui ordonne. C'était de l'amour, et de l'amour de cœur celui-là... La princesse le lui rendait à sa manière, cependant ii

n'y avait pas de parité. Un jour l'empereur de Russie envoya à l'empereur Napoléon un présent de fourrures, de ces martres zibelines, qu'on ne peut pas même payer, car les Samoïèdes qui les donnent en tribut au czar, ne les vendent pas même pour le poids de l'or. Aussi la valeur de ces fourrures est-elle exorbitante, et leur beauté en effet très remarquable. L'empereur en envoya à toutes les princesses de la famille impériale et, comme il connaissait le goût de l'amie de M. de Canouville pour tout ce qui tenait à la toilette, il eut soin de choisir la pièce de fourrure la plus belle et la plus fournie. Dans le même moment, M. de Canouville faisait faire un uniforme de hussard. La princesse et lui trouvèrent que la belle fourrure ferait admirablement sur la pelisse, et tout aussitôt elle fut coupée par bandes et appliquée, et la pelisse précitiément prête le jour d'une revue dans la cour des Tuileries. Ce même jour, M. de Canouville montait un cheval anglais d'une grande beauté et équipé je ne puis expliquer comment. Mais ce que je sais, c'est qu'il ne l'était pas comme l'ordonnance le voulait, et surtout l'empereur, car l'ordonnance n'aurait rien dit. Or donc le cheval, les étriers, la selle, la bride, l'aide de camp, la pelisse, la fourrure surtout, enfin tout cela, l'un portant l'autre, se trouva dans la cour des Tuileries de service auprès de son prince. Chacun sait que, lorsqu'on est amoureux, on est d'une difficile humeur et que la contrainte surtout qui voui retient loin de ce que vous aimez est un supplice dont il faut se venger sur ce qui est le plus près de vous... M. de Canouville ne pouvant s'en prendre qu'à son cheval, s'en prit si bien à lui, que le cheval qui ne pouvait, lui, se plaindre et demander ce qu'on lui

voulait positivement, ennuyé d'être picoté, tracassé, Put se mettre dans la tête qu'on lui demandait de reculer. En conséquence, et en cheval bien appris, il se mit en effet à reculer, mais si bien que son maître ne put lui faire comprendre que ce n'était pas cela qu'il lui voulait. Le cheval s'en alla toujours, toujours, et 51 bien toujours, qu'il arriva dans le groupe principal DÙ il mit un affreu.v désordre, car il alla donner du derrière dans le flanc même du cheval de l'empereur. Je laisse à penser quelle fut la colère de Napoléon.

— Quel est cet officier? s'écria-i-il.

Mais sa vue perçante avait à l'instant reconnu le jeune aide de camp, et le même regard d'aigle avait aussitôt envahi toute sa personne et distingué la fourrure, l'équipement du cheval et tout ce qu'il y avait pour provoquer sa colère. Après la revue il fit appeler Berihier.

— Que font ici tous ces étourneaux que vous avez autour de vous? lui dit-il avec humeur. Pourquoi ne sont-ils pas à l'école de la guerre ? Que signifie cette inaction quand le canon gronde quelque part? Voilà comment vous êtes, vous, Berthier. Il faut tout vous dire, et vous ne voyez rien. Ce n'était pas à moi à faire partir ce jeune homme...

Berthier s'inclina en rongeant ses ongles. Il était dans une perplexité tout anxieuse, car la grande dame lui avait demandé avec instance déjà deux ou trois fois de ne pas faire partir M. de Canouville, ce que du reste celui-ci ignorait entièrement. Berthier se savait coupable et tremblait que l'empereur le sût. Heureusement que Napoléon ne le savait pas...

— Que M. de Canouville soit parti ce soir même

pour l'Espagne. Il y a, je crois, des dépèches à envoyer au prince d'Essling, que ce soit lui qui les porte. Berthier s'inclina, sans oser dire un mot en faveur de son aide de camp et s'en revint clioz lui tout heureux d'en être quitte pour une ou deux paroles un peu dures. Et tout aussitôt les ordres furent expédiés. Hélas 1 ce même soir où il fallut quitter Paris était en effet le jeudi gras 1811. M. de Canouville pensa devenir fou de désespoir en recevant ces ordres. 11 courut chez le prince et voulutluiparIer.il ne put entrer. Enfin il le joignit.

— Je n'y peux rien, je n'y peux rien, s'écria-t-il du plus loin qu'il le vit. C'est l'empereur qui le veut, c'est l'empereur qui le veut. Aussi, que diable allezvous porter ces choses-là ! Allez-vous-en, allez-vousen et partez plutôt avant minuit qu'après.

Le pauvre Jules vit bien qu'il n'avait aucun secours à attendre de son général. Il courut chez la princesse et la trouva tout en larmes. Duroc en sortait et lui avait porté deux lignes terribles de l'empereur. Ils pleurèrent tous deux et se consolèrent eu pensant qu'en faisant diligence on pouvait être de retour avant quinze jours. Jules sauta de joie.

— Une carte, un livre de poste !

Et le voilà mesurant, comptant, additionnant et trouvant au fait que, en arrivant auprès de Masséna et le suppliant de ne pas le retenir plus de temps qu'il n'en fallait pour écrire sa réponse, il pouvait être de retour en IS jours. Quant le bouillant jeune homme eut trouvé cette pos>ibilité, le chagrin disparui. Il riait, baisait les belles petites mains de la princesse, qui, émue elle-même, se sentait doucement heureuso (i'èire aimée ainsi.

-^ Mais pour revenir il faut partir! dit-elle enfin...

Cette raison était sans réplique. M. de Ganouville lui-même, tout en enrageant, n'y trouvait rien à dire. Et il partit. On prétend — c'est-à-dire lui — qu'il fat au bal de la reine Hortense et que l'empereur n'en sut rien. Cela, je ne l'affirmerai pas. Je le rapporte d'après son propre dire.

M. de Ganouville s'en fut avec le général Tliiébault, qui exerçait envers lui les devoirs de V hospitalité. Ils s'en allèrent avec le général Fournier et quelques autres. Dans le court trajet qu'ils avaient à faire de ma maison à celle du gouverneur, M. de Ganouville les arrêta plus de vingt fois,

— Savez-vous bien que ma position est homérique^ leur disait-il.

Et il déclamait des vers français, latins, italiens, tout cela mêlé ensemble. Ge n'est pas qu'il n'eût de l'instruction, et surtout beaucoup d'esprit, mais il avait aussi une tête fort exaltée.

Arrivé chez le gouverneur, au lieu de dormir — ce dont il avait passablement besoin — il se mit à déclamer et à montrer au pauvre général Thiébault, qui tombait de sommeil, comment Talma lui enseignait la déclamation \ et puis il lui fallut entendre le récit détaillé de sa disgrâce, de ses amours et des perfections de la princesse. Enfin, à trois heures du matin, la politesse exquise du général Thiébault n'eut plus la force de faire bonne contenance, il donna le bonsoir, ou plutôt le bonjour au conteur, et le força à dormir. Le lendemain, à huit heures du matin, il

1 Je ne répondrais pas que Lafonl ne lui eût également montré quelque rCk,

était à ma porte pour prendre une lettre pour Junot, tant il avait hâte de partir afin de revenir plus vite pour retourner à Paris.

Deux jours après il était de nouveau dans mon salon, me demandant mes commissions pour Paris.

— Pourquoi faire?

— Parce que j'y retourne.

— Mais vous n'avez pas vu le prince d'Essling?

— Ce n'est pas ma faute, on ne peut pas le trouver.

— Vous ne l'avez pas cherché?

— On ne peut pas passer.

— IMais ce ne sont pas là des raisons dont se contentera l'empereur. Je crois que vous avez grand tort de repartir...

— Oh ! ne me dites pas cela. Je mourrais si je restais ici deux jours de plus. On m'enterrerait comme ce pauvre Eugène! Deux jolis garçons comme nous en trois mois ! Hum !

Et il se regardait avec complaisance dans un immense miroir de Venise, à bordure en filigranes d'argent, que je trouvais horrible à cette époque et que je trouverais charmant à avoir à présent dans ma chambre, tant le bien ou mal des modes est relatif.

C'était un bien agréable jeune homme que Jules de Canouville, spirituel et original autant qu'homme de France. Je le regardais en ce moment, et il paraissait tout différent de ce que je l'avais vu la veille au soir. Sa physionomie animée avait une expression touchante qui trouvait une sympathie, parce qu'on voyait qu'elle était vraie. Je lui donnai le conseil de retourner sans p(?rdre une heure auprès du comte d'Erlon, et d'y attendre que les communications fus-

£)Ê LA DUCHESSE D'ABRANTÉS â4l

sent rouvertes. C'était déjà beaucoup qu'il fût revenu à Salamanque. Mais au premier mot que je prononçai il bondit de colère.

- Moi retourner dans cette Thébaïde, attendre là qu'il plaise à ce vieux fou de donner de ses nouvelles'! s'écria-t-il. Non, non. Je me ferais plutôt sauter la cervelle.

Et il partit en effet pour Paris, Mais ma prédiction se réalisa. Quelques semaines n'étaient pas écoulées que M. de Canouville était revenu au quartier général du duc d'Istrie, à Valladolid. Cette fois il n'était pas seul. M. Achille de S... l'accompagnait, ou bien il accompagnait M. de S..., c'est comme on voudra. Hélas! les pauvres jeunes gens pouvaient dire que l'amour d'une princesse était plus amer que doux! Pour avoir été remarqués, pour avoir été aimés d'elle, l'un y perdit sa jambe, l'autre y perdit sa tète.

A cette époque, M. de S... était déjà fort attaché à M"* de S..., et cela je le conçois, car elle était gracieuse en même temps que belle et jolie. C'était une charmante personne. Et puis le regard et le sourire si fins. Aussi M. de S,., l'aimait-il et il faisait bien Ce fut au beau milieu de cet amour, quand lui-même était un de nos plus agréables jeunes gens, que la princesse Borghèse le distingua. Elle lui croyait le cœur libre, il ne l'avait plus. Il n'y a rien de plus désagréable qu'un homme poursuivi par une femme quand il en aime une autre. La princesse s'en aperçut. Elle n'avait aucune patience et l'humeur la prit. Je ne puis raconter beaucoup de détails relatifs à cette affaire, mais le résultat fut triste. L'empereur, impatienté des rapports continuels qui lui arrivaient par les soins d'un homme qui passait sa vie à s'occu-

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