‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 5)Chapitre 9 sur 52 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Marie-Loin'î?e. — Le cardinal Maury. — Enthousiasme rîHiruIe. — Amour de l'empereur. — Lune de miel. — Soirées des Tuileries. — Avis différents. — L'oreille de Marie-Louise. — Ordre de l'empereur. — Exil des hommes. — Colère de l'empereur. — Biennais. — Le serre-papier. — C'est toujours un homme. — Reproche de l'empereur. — Masséna et le général Foy. — L'armée portugaise. — Le comte Sabugal. — Le marquis de Valence. — Le général Fournicr. — Blessure de Junot. — Le nez de M. de Yïlle-sur-Arse. — Le cousin de Marmont. — Lettre du duc de Wellington.

Toutes les nouvelles que je recevais me parlaient de la nouvelle impératrice. Et combien de sentiments différents émis sur son compte! Une lettre singulière à cet égard était une lettre du cardinal Maury :

« Ce serait une entreprise inutile que de tenter de vous faire comprendrecombien l'empereur aime noire charmante impératrice, m'écrivait-il. C'est de l'amour, mais de l'amour de bon aloi, cette fois-ci. Il est amoureux, vous dis-je, et amoureu.x comme il ne l'a jamais été de Joséphine, car, après tout, il ne l'a jamais connue jeune. Elle avait au delà de trente ans quand ils se sont mariés. Au lieu que celle-ci est jeune et fraîche comme le printemps. Vous la verrez, vous en serez enchantée. »

Il parait que ce qui avait séduit le cardinal était cette abondance de couleurs dont étaient couvertes les

joues de Marie-Louise. Quant à moi, je ne la vis qu'après ses couches, elle avait beaucoup pâli et je la trouvais encore bien trop rouge, lorsqu'elle avait chaud surtout, car c'était roM.^e plutôt que rose qu'elle était.

« Et puis, me disait encore le cardinal — il était fort son admirateur, quoiqu'il ait voulu faire épouser une grande-duchesse à l'empereur, — si vous saviez comme l'impératrice est gaie, gracieuse et surtout familière avec les personnes que l'empereur admet dans son intimité! Vous verrez comme elle est aimable. On parlait tant des soirées de la reine de Hollande, je vous assure que l'impératrice est charmante pour ceux à qui l'empereur a fait la faveur d'accorder les petites entrées aux Tuileries. On y va le soir faire sa cour, on joue avec Leurs Majestés, soit au reversis, soit au billard. Et puis l'impératrice fait tant de petites grâces, tant de petites gentillesses, qu'on voit aux yeux de l'empereur qu'il meurt d'envie de l'embrasser. C'est là où je vous désire, vous et M. le gouverneur de Paris, parce que vous verriez comme l'empereur est heureux. »

On m'écrivait en même temps d'un autre côté qu'un des grands plaisirs des soirées impériales, avant que l'empereur arrivât dans le salon, c'était l'impératrice qui le procurait, en faisant tourner son oreille sur elle-même. Cette faculté, au reste, est assez singulière et je crois bien qu'elle est la seule personne que je connaisse qui la possède \

1 C'est-à-dire que par un mouvement de muscles de la mâchoire, l'impéralrice faisait tournor son oreille presque en un cercle entier. Ce mouvement de roUition n'est pas fort corapr©* nable, mais elle en possède la possibilité.

L empereur avait voulu obvier, autant que cela

pouvait s'accorder avec l'étiquette, aux inconvénients qui l'avaient si souvent, non seulement impatienté, mais rendu malheureux avec l'impératrice Joséphine. Je veux parler de son entourage. Marie-Louise étant jeune, ignorante des usages du monde, quoiqu'elle connût l'étiquette de la cour, et puis habituée à une grande retraite intérieure et aune vie toute de famille, celle qui lui fut prescrite ne l'étonna ni ne l'ennuya. L'empereur avait prescrit qu'elle ne devait voir aucun homme dans son intérieur. Paër était le seul excepté, parce qu'il était maître de piano, et encore fut-il ordonné à la dame du palais de service ou bien à une dame d'annonce de ne jamais quitter l'impératrice. Un jour l'empereur arriva à l'improviste chez Marie- Louise. C'étaità Saint-Cloud. En entrant dans l'appartement, il aperçut à l'extrémité de la chambre un homme dont il ne reconnut pas d'abord les traits. Son premier mouvement fut celui de la colère. Il s'emporta jusqu'à dire un mot très dur à la dame de service. Je crois que c'était M""' de Brignole. Elle s'excusa en disant que c'était Bietinais ^ , qui avait dû venir luimême expliquer à l'impératrice le secret d'un serrepapier qu'il venait de faire pour Sa Majesté.

L'empereur ne dit rien d'abord. Il regarda Biennais et puis se promena, mais le front toujours soucieux. Ensuite il dit toujours avec humeur :

' Biennais était orfèvre de l'empereur, comme Odiot et plusieurs autres. Mais il était surfout ?oq marchand de nécessaires et de meubles dans ce genre là, que personne, au reste, n'a jamais faits comme lui. 11 n'était plus jeune à cette époque et je pense que même à vingt ans il n'a pas été plu^ dangereux qu'il était alors.

— C'est égal, c'est un homme, et aux ordres qup j'ai donnés à cet égard il ne peut exister d'exceptions, ou bientôt il n'y aura plus de règles.

Il avait raison, et la suite l'a bien prouvé.

Au reste, Paris était fort gai, m'écrivait-on, cette année là. On dansait beaucoup, la grossesse de l'impératrice s'annonçait de la manière la plus heureuse et l'avenir semblait être ce que jamais il n'avait paru en effet. Aussi chacun espérait-il enfin de meilleurs jours. Nous n'en étions pas là encore en Espagne. Les communications n'avaient pas été rétablies par le 9* corps \ Cette armée de Portugal, composée de trois corps d'armée, forte de plus de cinquante mille hommes, eh bien, elle était à cinquante lieues de nous, et nous n'en avions aucune nouvelle. L'empereur était aussi fort inquiet. 11 en était au point d'avoir pris de l'humeur contre moi de ce que je n'avais pas envoyé la lettre que Junot m'avait écrite après la bataille de Busaco. La dépêche que Miisséna avait expédiée en France ayant été interceptée par les Espagnols et remise aux Anglais. C'était une sorte de communication faite à Berthier, car il n'aurait pas osé annoncer d'aussi belle besogne à l'empereur. L'empereur ne sut donc rien qu'imparfaitement avant le général Foy. C'est pour cela que, présumant que Junot m'en disait sûrement beaucoup plus que Masséna ne lui en aurait raconté, il fut fâché que je n'eusse pas envoyé ma lettre à Duroc. Mais comment pouvais-je prévoir que

• Elles le furent, mais plus tard, et pas par le 9» corps. Ce fut la retraite de Masséna qui, forçant hs troupes à se replier, concentra davantage les forces, et fit que les routes devinrent plus sûres.

ce que mon mari faisait pour moi, Masséna ne le ferait pas pour l'armée? Quoiqu'il en soit, je reçus des reproches et assez vifs qui me parvinrent par M. deNarboniie, qui les tenait, lui, de Duroc.

Cette dépèche de Masséna à Berlliier était du reste assez remarquable, d'après ce que m'ont dit des officiers anglais. Le prince d'Essling accusait assez juste le nombre des hommes qu'il avait perdus, c'est-àdire qu'il disait quatre mille hommes, tandis qu'il est presque certain qu'il en a sacrifié six mille dans son attaque du rocher de Busaco. Il errait d'ailleurs, à ce que prétendaient les Anglais, dans tout ce quil disait de leur forces et de leurs positions.

.J'avais revu à Ciudad-Rodrigo, quelque temps après mes couches, plusieurs de mes amis de Lisbonne qui faisaient partie de l'armée portugaise et qui avaient été envoyéspar l'empereur pour parler au 7noral du pajis. Quelques-uns d'entre ces Portugais étaient de nobles et de loyaux garçons, j'avoue que je fus glorieuse de trouver parmi eux mes amis et ceux que j'esiiiiiais le plus : c'étaient le comte Sabugal et le marquis de Valença. Le comte Sabugal a un esprit fort supérieur et n'approuvait aucunement la béiise du gouvernement portugais ; il n'avait et n'a pas davantage à présent la stupide superstition et le fanatisme de plusieurs de ses compatriotes. Mais il ne voulut pas être un enfant parricide, et me montra toute sa douleur si on le forçait à entrer hostilement dans sa patrie. Il parlait à un être qui pouvait le comprendre. J'intcivins d'abord auprès du général Cacault, qui voulait l'envoyer je ne vais où et ne parlait rien moins que de le fusiller s il n'obéissait pas. J'écrivis au général Fournier, qui était alors à

bE LA ÛUCHESSË D'ASRANTÊS ait

Xamora et ne faisait plus partie du 9* corps, et je le priai de prendre avec lui le comte Sabugal, ce quil lit à l'instant même avec une grâce parfaite. Le comte Sabugal s'en fut donc à Znmorapour y -altendre une occasion, soit de rentrer en Portugal, mais sans combattre, ou de revenir en France si la chose ne se pouvait faire. Quant aux autres, le marquis de Valença et le marquis de Ponte de Lim'a, le premier revint à Salnmanque, où il demeura à la disposition du général Thiébault. Je ne puis dire du marquis de Ponte de Lima ce que j*ai dit des deux autres...

Ce fut alors que la nouvelle de la blessure dt )unot me parvint. Elle me fut apportée par un jeune neveu de Casablanca, le sénateur, qui me remit en même temps une lettre de Junot, mais d'une écriture fort altérée. Cela était comprenable, puisque cette lettre était écrite deux heures avant l'opération; voici cette lettre :

N* XV de la Correspondance d'Espagne,

« Pernès, le 20 janvier 1811,

« Je m'empresse, ma chère Laure, de t'écrire moi* même pour te rassurer, car j'espère que cette lettre te parviendra avant que tu aies pu apprendre par un autre mon accident d'hier. J'ai été blessé au visage d'une balle, qui, en me cassant le nez, est entrée dans la joue droite et s'est arrêtée à l'os de la pommette. Ce coup est des plus heureux, puisque, un demi-pouce plus haut ou plus en face, j'éi;iis mort, j en serai quitie pour gaitler ma chambre quelques j'jurs, el quelques instants de suulTrance quand on

fila MÉMOIRES

extraira la balle. Maintenant je suis très bien, ei ne souffre presque pas, quoique j'aie fait hier quatre lieues à cheval après ma blessure, et aujourd'hui tout autant, dans des chemins affreux.

« On me fait espérer que mon nez restera plus droit que celui de M. de VilIe-sur-Arse\ ce qui m? console, et pour la cicatrice de la joue, il suffu-a d'un bon baiser de mes enfants et de toi pour me la faire oublier. Voilà toute mon ambition, toutes mes espérances. Qu'elles se réalisent, que je lise dans vos cœurs que je suis nécessaire à votre bonheur, et je puis encore aimer la vie.

« Adieu, ma chère Laure. Fais donner de mes nouvelles à ma famille. Je ne puis plus écrire, car mes yeux sont tellement gonflés que n'y vois plus, etc., etc. »

Voici comment Junot avait reçu cette blessure.

Depuis le 14 novembre, Masséna se relirait devant le duc de Wellington, mais ce ne fut qu'au mois de janvier que sa retraite fut entièrement résolue par lui. Alors il voulut donner le change aux Anglais en faisant des démonstrations hostiles et les continuant sur le flanc gauche de la position de l'armée ennemie. Le duc de Wellington ne se laissa pas prendre à ce leurre tout au plus bon pour un sous-lieutenant. Il connaissait malheureusement trop bien l'état précaire et même malheureux de l'armée française, et il opposa à la grande reconnaissance de Junot, qu'il commandait en personne, les chasseurs de Brunswick

^ Cousin du duc de Raguse et sous-inspecleur aux revues ; il aïe nez tout à fait de travers. Il était attaché au 8» corp;;.

et les chasseurs à pied hanovriens, ainsi que quelques escadrons. Junot était à cheval avec le général Boyer, son chef d'état-major, un peu en avant Rio- Mayor, en face d'un bois assez épais. Il était en grand uniforme et son grand cordon par-dessus son habit. Aussi un chasseur de Brunswick, posté dans la forêt, l'ajusta parfaitement avec sa carabine et lui envoya sa balle juste au milieu du nez. Junot ne tomba pas ; il porta la main à son visage et dit aussitôt :

— Parbleu, Boyer, voilà des gens qui tirent mieux que vous. Ils ajustent mieux un homme que vous un lièvre.

Il voulut encore faire quelques pas, mais le sang coulait abondamment et en peu d'instants il se sentit défaillir. On fut obligé de le descendre de cheval et on le porta dans le village de Rio-Mayor. Là, il s'évanouit tout à fait. On le déposa dans un endroit clos, sur un tertre de gazon, et l'on fut aussitôt chercher le chirurgien en chef de l'armée, pour qu'il mît un premier appareil. Il s'évanouit encore pendant le premier pansement. Quand il revint à lui il tressaillit. On l'avait porté dans le cimetière et c'était sur une tombe qu'il avait reposé !

Ce ne fut que le lendemain qu'il put être opéré. Lorsque M . Malraison , chirurgien en chef du 8° corps, arriva auprès de son général pour extraire la balle qu'il avait reçue la veille au milieu du nez, il ne la trouva pas. Cependant le trou existait intact, et rien n'était refermé. Enfin, à force de chercher, la balle se trouva dans la pommette de l'os maxillaire de la joue gauche. Les os propres du nez avaient été écartés par le coup, sans que rien fût brisé. Il faut

«0 MÈMOIHES

pour cela qu'il ait été ajusté avec une admirable précision. La balle éiait entrée par l'elTort de la déviation tellement avant dans la pommette, qu'il fallut un effort pour l'arraclior, et un tel elîort, que l'incision fit que la tenuille est encore maivjuée sur la balle.

Lorsqu'on fut au moment d'opérer Junot, M. Malraison lui demanda s'il voulait que l'extraction de la balle se fît à l'intérieur, ou bien s'il lui était égal qu'elle fût enlevée au dehors. De cette dernière manière, il aurait une cicatrice dans la joue \

— Cela m'est bien égal, répondit-il lorsqu'il sut qu'il était douteux que la plaie se refermât étant faite au dedans de la bouche. Une cicatrice de plus ou de moins ne m'est d'aucune importance. Je la verrai même avec une sorte de coquetterie.

Et il avait raison. Il y en avait effectivement à recevoir, à son âge et dans sa position, une balle dans une reconnaissance. J'ai conservé bien longtemps cette balle. Elle portait la marque de l'instrument de chirurgie qui l'avait etdevée. L'extraction en fut si douloureuse, que M. Prévost, cet aide de camp de Junot dont j'ai parlé plus haut et dont il tenait les mains au moment de l'opération', les eut malades pendant plusieurs jours de la terrible pression que la douleur fit faire au duc, parce qu'il ne voulut pas crier. Au reste cette blessure, en laissant de profondes et funestes traces, n'en fit paraître que de légères à l'intérieur. Junot ne demeura pas fort

' En opiTanl à l'intériour, la plaie pouvait ne pas se refermer, en raison de riiiirnulité conslaiiU' de lu boin'liti.

2 On sait qu'on donne souvent (im-lipie cliose à terrer à ceux qui su!)is<enl une op ration douloun-use... et la main d'un homme dévoué était de ce qui pouvait cerlus le mieux convenir

changé par ces deux cicatrices. Seulement le nez fut légèrement enflé.

II faut, à ce propos, que je raconte une anecdote tout à fait à la louange de lord Wellington et qui le montre sous ce jour favorable qui est vraiment la lumière qui éclaire le vrai gentilhomme anglais.

L'armée française était en pleine retraite au moment où Junot reçut sa blessure. Les désertions étaient assez fréquentes chez nous, et puis, le pays donnait à nos ennemis tous les renseignements qu'il nous refusait, de manière que les Anglais connaissaient parfaitement l'état de nos affaires, tandis que nous ignorions les leurs et même les nôtres. Lord Wellington savait tout cela. Il savait bien plus encore, il n'ignorait aucun des malheurs qui frappaient sur l'armée de Masséna et de ce nombre il faut certes mettre le défaut de médicaments. Cette connaissance de notre triste position porta le duc de Wellington à faire, auprès d'un homme qu'il estimait et dont il savait être estimé, une démarche dont je fus reconnaissante dans l'âme. Il écrivit au duc d'Abrantès, dont les troupes touchaient les siennes, la lettre dont je joins ici \e fac simile.

Au quartier général, le 27 janvier 1811.

« Monsieur,

t J'ai appris avec grande peine que vous avez été blessé et je vous prie de me faire savoir si je puis vous envoyer quelque chose qui puisse remédier à votre blessure ou accélérer votre rétablissement.

« Je ne sais pas si vous avez eu des nouvelles de M""* la duchesse. Elle est accouchée à Ciudad-Ro-

drii^o, à la fin du mois de novembre, d'un garçon, et elle a quitté Ciudad-Rodrigo et a été à Salamanque pour aller en France dans les premiers jours de ce mois ^ .

a J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très obéissant serviteur.

« Wellington. »

Et sur la suscription,

A monsieur Monsieur le duc d'Abrantès, Wellington.

De tous les hommes auxquels le duc de Wellinton pouvait faire cette politesse de frère d'armes, Junot était peut-être celui qui devait le mieux le comprendre. Il ne perdit, en recevant cette lettre, aucune des douces impressions qu'elle devait faire éprouver à une âme comme la sienne. Mais si Vhomme fut touché, le Français, le soldat français devait souffrir, et son orgueil ne parlait que militairement. Il répondit donc à lord Wellington avec reconnaissance, mais en refusant ses offres. Quant à ce qui me regardait, il répondit qu'il savait également que j'étais accouchée d'un garçon. Mais pour cela c'était vrai. Il le savait depuis le ^o décembre, jour auquel le comte d'Erlon rejoignit Masséna.

1 J'avais fait en effet répandre le bruit que je retournerais en France dans les premiers jours de janvier. Je l'avais même dit autour de moi. Mai^ c'était par des considérations de sûreté qu'il est trop long et d'ailleurs inutile de retracer ici. Mon entretien avec le général TLiébault prouve le contraire d'ailleurs.

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Jamais je n'oublierai cette conduite du lord Wellington. Maintenant, il me faut ajouter que j'ai appris depuis, et pas du tout par lui, qu'il avait fait dire à don Julian qu'on ne faisait pas la guerre aux femmes ; qu'il était fort mécontent d'apprendre que j'étais exposée à quelque danger de la part de sa troupe et qu'il ne verrait qu'avec beaucoup de mécontentement qu'il m'arrivât la moindre chose.

En voilà plus qu'il n'en faut pour expliquer à beaucoup de gens, dont la conduite personnelle ne pourra jamais l'être, pourquoi lord Wellmgton fut accueilli par moi comme il le fut lors de son arrivée à Paris. Si Junot en avait été le gouverneur, sans doute le duc de Wellington n'y serait entré que sur son cadavre. Mais avant d'expirer, il ne lui en aurait pas moins serré la main, comme à un noble et généreux ennemi.

Tandis que les communications étaient interceptées entre la France et nous, tandis que je languissais sans nouvelles de mes enfants, il se passait dans ma famille un événement pourtant assez remarquable.

J'ai déjà dit que l'empereur ne faisait de baptêmes que lorsqu'il y avait un nombre suffisant d'enfants. Il était pour cela comme pour beaucoup de choses qui ont passé inaperçues dans sa vie toute immortelle. Il pensait avec justesse, qu'après la première il n'est rien de plus auguste, de plus grand que cette seconde paternité accordée par la volonté d'un roi au fils de son sujet. Il était donc indispensable d'entourer cette cérémonie, qui la sanctionnait, de tout le luxe, de toute la solennité convenable. Renouveler cette cérémonie et la faire comme il le devait devenait donc un objet excessivement coûteux, bien que l'empereur eût

tenu fort peu d'enfants, si l'on considère la foule immense des gens qui sollicitaient cette grâce de lui. Il n'ordonnait de baptêmes que lorsqu'il y avait à peu près douze ou quinze enfants à nommer. Cet intervalle, qui nécessairement devait être quelquefois entre le moment où l'empereur accordait, et celui où l'enfant était baptisé, fut cause d'une particularité singulière dans la vie de mon fils aîné le duc d'Abrantès... 11 a pour marraines les deux impératrices, et voici comment.

On a vu dans un précédent volume, que Junot me chargea de demander à l'empereur de nommer son fils. L'empereur en l'accordant parut hésiter sur la marraine. Il me parla même de Madame Mère. Enfin, il choisit l'impératrice Josépliine. On sait que dans le bapLcme civil — si je puis dire ce mot — il n'y a pas de marraine, parce que la signature fait tout pour l'acte civil et légal. Mais en portant les registres aux Tuileries, pour que l'empereur signât sur celui de l'acte de naissance de mon fils, on le présenta à l'impératrice, comme cela se fait toujours, et elle signa. Ceci se passait un an avant le divorce. Comme 11 n'y avait pas assez d'enfants pour faire une cérémonie^ l'empereur avait ajourné pendant deux ans cette cérémonie. Enfin, dans un voyage de Fontainebleau, et à l'époque de la grossesse de Marie-Louise, il s'infurma, çt sut que ses filleuls étaient en nombre suffisant. En conséquence, le vénérable troupeau fut convoqué, et comme mon fils était l'un des acteurs de celte jidie représentation, il reçut sa lettre close. Nous étions alors absents, et tous deux en Espagne, Junot et moi, et mes enfants étaient en Bourgogne. Mais il y avait chez moi M. Cavagnari, qui, en apprenant cette nou-

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velle, calcule le temps qui lui restait, voit qu'il est suffisant, monte en voiture, court Jour et nuit, en payant les guides le double et le triple, arrive à Dijon où mes enfants étaient avec ma belle-sœur, M""^ Maldan, prend mon fils et sa bonne, les ramène à Paris avec une telle rapidité qu'ils versent en route et courent risque de se casser la tète. Mais il fallait arriver et ils surgirent i^ains et saufs. Une fois à Paris, on s'occupa de la toilette de l'enfant. M. Cavagnari fut aux informations, car il y avait bien tin costume d'indiqué sur la lettre de convocation, mais depuis on avait changé deux fois d'avis, et cela fort heureusement, car les pauvres petits catéchumènes auraient eu l'air de Mardi-gras; et puis un autre point important, c'était de choisir une mère momentanée pour mon Napoléon. La saison n'était pas favorable. Tout le monde était à la campagne, on n'était pas revenu des eaux. La duchesse de Raguse comportait à cette époque tout ce que je pouvais désirer et demander. Elle était non seulement mon amie de cœur, mais celle de mon choix, et mon cœur et mon esprit étaient également fiers d'elle, mais elle était absente. M°" Lalleraand était trop malade ^ pour soutenir une longue cérémonie. Ensuite d'autres femmes de mes amies qui auraient accepté avec plaisir cette tutelle temporaire du plus bel enfant qu'il y eût certainement alors à Paris, avaient ellesmêmes des présentations à faire. Enfin, M. Cavagnari aurait pu prendre M""** Juste de Noailles, qui venait d'être nommée dame du palais de Marie-Louise en même temps que son mari avait été fait chambellan

< Et puis elle n'était pas encore présontée à cette époque. Elle ne le fut qu'en 1812.

VîII. 15

de l'empereur, et qui, en sa qualité d'amie d'enfance, eût été une vraie mère pour mon fils. Mais il n'y songea pas, non plus qu'à M™° la duchesse de Moniebello, dont les vertus maternelles eussent été bien douces à mon pauvre enfant, alors orphelin. Mais du reste, il fit un choix dont mon fils fut très heureux, car elle lui donna tous les soins qu'il eût reçus de moi. Ce fut M""= la duchesse de Rovigo. Elle était bien belle alors, et ce fut un beau tableau que de la voir portant un amour comme l'était alors mon fils Napoléon. Le dernier costume finalement adopté était une chemise de batiste brodée et garnie avec une dentelle de point d'Angleterre. Mon fils avait une profusion de beaux et blonds cheveux, soyeux, bouclés, qui venaient entourer son col bien blanc et bien rond, et puis ses petits bras si potelés, si fermes, avec de charmantes petites mains, faisaient vraiment de lui une ravissante créature. Sa beauté frappa l'empereur.

— Mon Dieu ! quel bel enfant ! s'écria-t-il ! Et de» puis quand avez-vous un garçon, madame Savary ? Et un beau garçon comme celui-là ?

Il fut dit alors qu'il était mon fils.

— Parbleu ! s'écria-t-il, ceJunotest bien heureux !

Et pendant toute la cérémonie, il ne cessait de regarder l'enfant, dont vraiment la beauté était merveilleuse avec sa tunique de lin, ses blonds cheveux et ^o'A rose çt blanc visage. L'empereur en le regar^ dant, parlait quelquefois bas à l'impératrice et le lui montrait de l'œil et du geste. Hélas ! il lui parlait sûrement de celui qu'elle portait alors, de cet espoir de la France et du monde dont tous ceux dont il était entouré devaient être un jour les compagnons, comme leurs pères l'avaient été do lui-même. Oh !

comme il devait battre dans sa poitrine à de pareilles pensées, son noble et grand cœur\ Un fils, un fils à lui, à lui que j'ai entendu souvent souhaiter être père, i être seulement quelques années, quelques mois, et puis que Dieu ajoutât à la vie de son enfant tout ce qu'il retrancherait de la sienne. Je suis certaine que cette journée de la cérémonie des baptêmes fut une des plus remarquables de la vie de l'empereur, et non seulement de sa vie intellectuelle, mais de sa vie impériale et politique. Que de rêves, que de plans ne dut-il pas faire en voyant autour de ce trône sur lequel il siégeait à côté d'une fille des Césars, portant dans ses flancs un enfant de lui, de lui. Napoléon, vainqueur du monde, et pouvant rallier à lui dans ses plans d'avenir toute une belle et florissante génération, qui par avance semblait venir se grouper autour de son héritier. Oui, oui, je le connaissais bien et je suis certaine que les émotions qui l'agitèrent dans cette journée furent à la fois des plus douces, et des plus immensément glorieuses.

La cour était alors à Fontainebleau. Aussitôt que la cérémonie fut terminée, M. Cavagnari adressa ses remerciements à M"" la duchesse de Rovigo, remit Napoléon et sa bonne en voiture, reprit la route de Bourgogne et mon fils se revit à Dijon, chez sa tante, après en avoir été absent seulement pendant huit jours.

La beauté de mon fils avait tellement frappé l'empereur que lorsqu'il me revit à mon retour d'Espa-

1 Encore et toujours l'ode admirable de Victor Hugo, Napoléon II:

Non, ce qui l'occupait c'est l'ombre blanche et rose, D'an bel enfant qui dort la bouche denii-close, Gracieux comme l'orient, etc.

gne, dix mois après, ce fut le premier mot qu'il me dit, et pourtant alors il n'était nullement d'humeur gracieuse. Comme chacun sait, les affaires du Midi étaient bien mauvaises et celles du Nord commençaient à se gâter, La spoliation du duché d'Oldembourg — car enfin il faut nommer chaque chose par son nom — avait fait froncer le sourcil de l'autocrate du Nord, et ce n'était plus avec un sourire d'amitié qu'il accueillait le nom de Napoléon. Comment l'empereur ne fut-il pas averti par ces premières lueurs d'orage ! Le tonnerre gronde toujours sourdement avant d'éclater. Mais il croyait que lui seul pouvait le lancer..-

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