‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 5)Chapitre 12 sur 52 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

fllL:.*éclial Jourdan. — Soult. — Ses succès sur les bords de la Guadiana. — Anecdote. — Oporto. — Ney évacue. — La Galice. — Ordre d'obéir. — Colère. — Lettre du maréchal Soult au maréchal Ney. — J'obéis. — Bataille de Talaveyra.

— Campagne de Wagram. — Mangeurs de cœur. — Le colonel Bory de Saint- Vincent. — Coup d'œil sur son ouvrage intitulé : Résumé géographique, etc. — Combats de taureaux.

— Tu n'iras pas plus loin.. — Réflexions de Junot sur les opérations militaires. — Olivenza. — Force de caractère du maréchal Soult. — Siège de Badajoz. — Journée de Gebora.

— Général Gérard. — Noms des braves. — Menacho. — Extrait d'une lettre de lord Wellington. — Lettre du major Hill.

Tandis que ces mille intérêts privés agitaient les salons de Paris, nous avions en Espagne bien d'autres affaires à débrouiller. Ces affaires ont eu assez, de célébrité pour mériter d'être présentées sous leur vrai jour.

C'était le maréchal Jourdan qui, ainsi que je l'ai dit, était major général du roi Joseph. C'était lui qui commandait à l'affaire de Talaveyra. Peu de temps après, Soult fut nommé major général et Jourdan rappelé. Toutes ces menées passaient comme inaperçues pour ceux qui ne savaient ces changements que par le Moniteur. Mais pour ceux qui habitaient l'Espagne, tous les rouages étaient à découvert, et c'est une curieuse étude que celle de l'histoire de ce temps

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pour qui peut lire dans les pages de son livre. C'est l'époque des premières colères du maréchal Ney. Depuis, elles ne firent que s'accroître, ainsi que le mécontentement qu'il donna à l'empereur. Mais son rare mérite rachetait tant de défauts, qu'il n'en fut pas moins brillamment, mais justement récompensé dans sa retraite de Russie, car ce fut son admirable sang-froid et son courage qui sauvèrent l'armée.

J'étais depuis quelques jours seulement à Salamanque, lorsque nous apprîmes les succès du maréchal Soult sur les bords de la Guadiana\ C'était un grand événement dans la position respective de chacun . Mais pour qu'il soit jugé comme il doit l'être, il faut reprendre les affaires à une époque plus éloignée et antérieure à celle où le malheureux Masséna se trouvait enfermé entre les formidables lignes de Torrès- Vedras, qu'il ne pouvait franchir, et soixante lieues d'un pays dévasté, désert et peuplé seulement de milliers d'assassins qui ne nous apparaissaient que pour donner la mort...

Il avait tenu à bien peu que le maréchal Soult ne prît Wellington et son armée, non seulement anglaise, mais espagnole; les dispositions précipitées que prit le maréchal Jourdan perdirent tout en sauvant l'armée anglaise. Tout en parlant de la prévision, de la sagesse des motcvements de lord Wellington, les relations anglaises ne parlent jamais du piège dans lequel il était complètement, lorsque, s'avançant sur Madrid

* C'est la belle affaire de Gébora... Je répète ce qae j*ai dit

souvent, c'est que tout ce qui a rapport à la guerre m'a été conimuniqué par des honiraes habiles de l'armée d'Espagne. Je n'ai pas le ridicule de juger de pareils taîls.

dans une entière sécurité, il avait ses derrières coupés par le maréchal Soult qui arrivait par le col de Banos. A la vérité, Wellington savait bien, disait-ii, qu'il y avait quelques milliers dliommes dans le col de Banos, mais que ce n'était qu'un parti français. Il est constant, et les Anglais ne le peuvent nier, que, si la précipitation du maréchal Jourdan n'eût pas tout perdu, Soult arrivait en ligne et prenait les Anglais et les Espagnols au même piège, car ils se trouvaient entre lui et le maréchal duc de Bellune. Le combat de l'Arzobispo fut le seul résultat des savantes combinaisons du maréchal duc de Dalmatie ; encore l'avantage en fut-il annulé par les mauvaises dispositions prises antérieurement.

A cette époque, le maréchal Jourdan était major général de l'armée d'Espagne. Le duc de Dalmatie commandait le 2", le 5' et le 6* corps, ayant sous ses ordres les maréchaux Ney et Mortier.

Et à propos de ce commandement il me faut conter ici une anecdote assez plaisante.

On sait que le maréchal Ney^ n'aimait pas en général tous ceux qui venaient prendre autorité sur lui. Les soldats eux-mêmes le savaient et disaient, dans leur jargon, qu'il n'était pas bon coucheur et voulait toujours tirer toute la couverture à lui. Mais cette sorte d'éloignement fut plus sérieuse pour le duc de Dalmatie et pour le prince d'Essling. Celui-ci ne vint qu'après l'autre.

Au moment de la fameuse retraite d'Oporto, lors de tous les bruits qui coururent sur la royauté de Por-

' Lui, ainsi que tous les autres, car Junot ne pouvait pas supporter non plus un autre chef que rerapereur,,.

tugal, le maréchal Ney le prit sur un ton plus haut que la rumeur publique et accusa le maréchal Soult avec une prévention qui ne pouvait que lui avoir été inculquée. Non seulement il écrivit en Allemagne, 011 l'empereur était alors, mais il envoya son chef il'état major, le général .lomini, qui disait et racontait comme quoi le maréchal Soult était rentré en Espagne plus en chef de partisans qu'e?i chef de corps et que, après avoir pillé le pays et l'avoir fait ravager par ses troupes, attirant ainsi l'ennemi sur ses traces, il l'avait évité pour se porter par Orense fit la Puebla de Sonobria, dans la province de Salamanque, sans l'avertir de ce mouvement, lui, commandant le 3° corps, et le laissant ainsi exposé (le 3" (;orps était très faible) à la Romana, aux Anglais et aux Portugais qui « pouvaient tous l'attaquer à l'improviste et l'écraser », disait-il...

Dans le même moment, et sans s'être concertés ensemble, par une coïncidence bizarre en raison de ce qui suivit, le duc de Trévise, dont la bonté égale cependant le talent et l'estime qu'il est fait pour inspirer, alarmé en quelque sorte par les bruits qui couraient alors, fit également partir son chef d'état-major pour rendre compte à l'empereur de ce qui se passait. Il ne lui parlait pas, il s'en fallait, sur le ton du maréchal Ney, qui ne concluait à rien moins qu'à une très grande rigueur. Il disait seulement tous les bruits (jui circulaient et qui racontaient que le duc de Dalmatie s'était fait couronner à Oporto^ ; qu'alors se? soldats s'étaient révoltés et l'avaient quitté ; que it

1 J'ai entendu le général Loison en parler comme s'il l'avait iJUf et quant à cela ce n'est pas vrai.

maréchal Soult, effrayé de V abandon de son armée, avait couru après elle et V avait rattrapée comme elle passait les frontières de VEntre-Douro et Minlio ; quil avait supplié ses soldats, et qu'ils étaient retournés à lui\

« Je ne crois pas à de tels bruits, ajoutait la correspondance, mais après la déroute d'Oporto, les causes qui ont déterminé cette prétention à la couronne, il me paraît positif que le duc de Dalmatie a perdu la confiance de ses soldats. Il ne saurait non plus être employé autre part en Espagne, tandis que ses services seraient si utiles ailleurs. Quant à ses troupes, elles ne seraient pas de trop pour renforcer le corps d'armée que j'ai l'honneur de commander et qui est très faible, » etc., etc.

Dans ce moment le maréchal Ney, après avoir fait partir son chef d'état-major pour joindre l'empereur là où il le trouverait, évacuait à son tour la Galice pour se replier sur Benavente. Je tiens de plusieurs officiers alors attachés à son état-major, qu'on y croyait fermement au rappel de Soult et surtout à sa disgrâce, et à sa disgrâce éternelle. Lorsque la réponse de l'empereur parvint à Ney, cette réponse ne contenait qu'une phrase assez courte, mais de nature à fournir de longs commentaires à un homme tel que Ney. C'était l'ordre d'obéir au maréchal duc de Dalmatie. Le maréchal duc de Trévise reçut également la réponse de l'empereur. C'était l'ordre d'obéir au maréchal duc de Dalmatie' !

' La dépêche fut en effet remise à l'empereur telle que je la rapporte ici.

2 l,Q 6»^ le 5« et le 2* corps. Cette conduite de l'empereur qe

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Soult était appelé en effet au commandement en chef des trois corps d'armée.

Ce n'est pas Napoléon qui aurait voulu laisser croire à l'Europe que son plus habile lieutenant pouvait avoir la pensée de le trahir !...

Mais ce qui est hors de la portée de toute possibilité, c'est (le rendre la colère du maréchal Ney ! Il s'écria que l'empereur était devenu fou, qu'il le fallait interdire^ ! Et sans écouter aucune représentation il laissa là son corps d'année et partit aussitôt pour Madrid, afin, disait-il, d'obtenir justice du roi Joseph. Il poursuivait tranquillement sa route, lorsqu'à Valladolid il reçut une lettre du maréchal Soult, qui, faisant courir après Ney, lui écrivait :

ce Comment! mon cousin, vous vous en allez! Vous ne savez donc pas que j'appelle tout votre corps d'armée sur le Tage et qu'avant huit jours nous nous battrons contre les Anglais qui marchent en force sur Madrid. »

A la pensée d'une bataille donnée sans lui, Ney se mit à rugir comme un lion. Madrid, le roi Joseph, la justice qu'il voulait demander, tout fut oublié^.

— J'obéis, dit-il.

Et deux jours après il était à la tète de son corps.

peut se traduire que d'une seule maaière, c'est son inlirae conviction du talent du maréchal Soult.

1 11 répéta le même mot un jour en soupant avec le duc de Valmy dans une petite ville de la Saxe au retour de la campagne de Russie, mais avec d'autres circonstances bien remarquables.

2 II était arrivé à Valladolid à midi, il avait dîné à cinq heures et à sept il était à cheval, n'ayant pris ni sommeil ni repos.

Voilà du sublime ! Je ne connais rien de plus beau dans les Hommes illustres de Plutarquel C'est le plus noble, le plus admirable courage ! C'est du sublime enfin.

C'est à la suite de ces allées et de ces venues qu'eut lieu la bataille de Talaveyra, où les Anglais perdirent tant de monde, tout en nous en tuant. Puis Arzobispo, dont j'ai parlé plus haut. Ce fut à la suite de cette dernière affaire que le duc de Wellington fut en pleine retraite sur le Portugal, où il se sauvait comme une souris dans son trou quand nous étions par trop méchants. Là, le maréchal Ney en revint à ses anciennes coûtâmes et, pour avoir refusé de passer le gué à San T«ril, sous Alcantara, il ne prit pas tous les fuyards qui devaient lui tomber dans les mains. Après ces différentes affaires les trois corps reprirent leurs cantonnements.

Pendant ce temps, l'empereur était en Allemagne, livrant, comme on l'a vu dans leschapitres précédents, toutes les batailles de la campagne de Wagram. Mais son œil d'aigle n'en parcourait pas moins les plaines de l'Estramadure et de la Castille. Il jugea de ce qui avait été fait, avec son génie et non d'après ce qu'on voulait lui faire croire. Il discerna de grandes fautes au travers du voile brillant qu'on avait jeté sur les mêmes fautes. Ainsi la bataille de Talaveyra lui parut ce qu'elle était en réalité, ainsi que le combat d'Almonacid, où le générai Sébastiani"* fit bien mousser

* Ceci est écrit depuis longtemps et imprimé. En lisant le journal, où la bonne lettre de Berthier à Sébastian], pour retenir sur ses appointements les canons qu'il s'était laissé prendre a été insérée, j'ai vu qu'on n'avait pas eu si tort de me racoater l affaire sous un jour aussi burlesque.

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une grosse bêtise (à ce que prétendent tous les officiers généraux que j'en ai entendu parler, du moins, car moi je ne me mêle en rien de pareilles matières, si ce n'est pour rapporter ce que disent ceux dont la renommée autorise le jugement).

Alors l'empereur se fâcha. Il fronça le sourcil et le plissement de son front présagea la tempête. Il annonça publiquement son mécontentement, rappela Jourdan et nomma le duc de Dalmatie à sa place comme major général de l'armée d'Espagne.

Celui-ci était alors au milieu de l'Estramadure^, dans un méchant village nommé Oi'opesa, ou las Calçadas de Oropesa, où il avait établi le centre de ses cantonnements. Pendant ce temps, le roi Joseph en recevait la nouvelle à Madrid et il se passait à ce propos une scène curieuse.

Après l'Arzobispo, le maréchal Ney était allé à Madrid. Je ne sais s'il y était seulement de sa personne ou avec ses troupes, mais toujours est-il qu'il y était et qu'il dînait même chez le roi lorsque Sa Majesté reçut de l'empereur la nouvelle de la nomination de Soult à la place de Jourdan. Les nouvelles de cette nature étaient destinées à produire un singulier effet sur le maréchal Ney. Quant à cette fois, ce fut si fort au'en sortant de table il partit à Paris sans demander une permission, sans donner un seul acte de soumission. L'empereur le reçut fort mal. Il avait de l'humeur contre lui doublement, parce que le général Marchand, à qui il avait laissé la garde de son corps d'armée, venait de se faire battre à Tamamès.

* Las Calçadas de Oropesa. C'est un mauvais yillagfe pas bieo loin de la venta d'Almaraz,

L'empereur ordonna au maréchal Ney de repartir sous vingt-quatre heures et ne voulut entendre aucune représentation.

Ce fut après cette affaire de Tamamès que le duc de Valmy rendit encore témoignage de son talent, à la fois militaire et politique. Le duc del Parque, après cette expédition contre le corps de Ney, se promenait autour de Valladolid et de Salamanque. Le duc de Valmy rassembla toutes les troupes dont il put disposer dans son gouvernement et fut à la poursuite ou bien à la rencontre, si l'on veut, du duc del Parque, le joignit à Alba-de-Tormès, le battit complètement et détruisit même son corps d'armée. Il n'avait pas hésité un moment, parce que après la défaite du général Marchand, il était de la plus haute importance pour nous d'être vainqueurs d'un corps victorieux.

Le maréchal Ney revint donc en Espagne, quoiqu'il eût dit en quittant Madrid à l'un des officiers de son état-major :

— Je quitte cet odieux pays pour n'y plus revenir. Il faudra bien que l'empereur me donne une autre destination, ou bien... Mais je ne reviens pas ici. C'est la cour du roi Pétaud.

Cependant il se calma et obéit encore. Il fit bien, car la barre de 1er dont l'empereur se servait pour sceptre de discipline était pour le moins aussi bien trempée que celle que Ney pouvait lui opposer. Ce fut après cette dernière scène qu'il eut le commandement du 6° corps et qu'il passa sous Masséna.

J'ai dit comment le maréchal Soult avait eu le grade de major général de l'armée. Voici maintenant quelles en furent les conséquences.

Il y eut à l'heure même plus d'activité dans les dis-

positions. On fit des plans pour aller danser l'hiver suivant à Lisbonne et à Cadix. Les dangers étaient les mêmes, mais, comme il y avait plus de confiance dans la réussite, ils devenaient moins redoutables. La bataille d'Ocafia, gagnée parle général Mortier, commença la série de conquêtes qui ne cessèrent de suivre nos armes. Nous occupâmes toute l'Andalousie vers la fin de l'automne. Le général Dessoles était à Cordoue avec une superbe division. Le général Scbasliani occupait Grenade, Taisant l'Abencerrage à tout son bien-aise, à condition qu'il feraitaussi le général et observerait Murcie. Pendant ce temps-là le duc de Bellune faisait le siège de Cadix, étant de sa personne au port Sainte-Marie et contenant Tariffa et Gibraltar, tandis que le maréchal Mortier, après sa vic^ toire d'Ocana, s'était sur-le-champ avancé en Estramadure et menaçait Badajoz. D'une autre part, des colonnes mobiles parcouraient fréquemment les campagnes intérieures. Le commandement en était donné à de jeunes officiers qui se riaient des dangers comme des alcades, dont ils prenaient les maîtresses et les femmes quand elles étaient jolies, se battaient avec les guérillas <?f les battaient, puis s'en retournaient à Séville pour danser chez le maréchal, qui tenait là cour plénière, et faire l'amour sous la jalousie comme de vrais courtisans du temps de dona Padilla.

Le maréchal avait fort peu pensé néanmoins à ce que les officiers de son état-major fussent ou non des mangeurs de cœurs. Ce qu'il avait exigé en les choisissant étaient d'autres qualités plus positives. Ainsi par exemple, lorsque le maréchal Ney quitta austi brusquement Madrid, il recueillit promptement plusieurs officiers de mérite que le départ du maréchal

laissait dans un isolement momentané. De ce nombre était un homme que je suis heureuse et fière de nommer mon ami, c'est le colonel Bory de Saint-Vincent, qui, alors âgé seulement de vingt-cinq ans, était capitaine d'état-major, avait fait le tour du monde, était correspondant de toutes les sociétés savantes de l'Europe et donnait assez de jalousie, par son savoir, pour exciter les intrigues de ceux qui devaient le redouter.

Le genre des connaissances du capitaine Bory de Saint- Vincent était précisément celui que devait rechercher le maréchal dans un pays dont tant de gens ont parlé, et sur lequel si peu ont dit la vérité. M. Bory s'occupait déjà de remplir les profils si admirablement tracés de Tofîno et à dresser une carte de toute la Péninsule qu'il avait déjà parcourue en tous sens. Le duc de Dalmatie reconnut qu'il était fait de toutes manières pour commander les colonnes mobiles qu'il envoyait dans le pays, et ce fut lui qui fut en grande partie chargé de ce travail à la fois périlleux, parce qu'à chaque pas il fallait payer de sa personne, et important par ce qu'il fallait de plus rendre compte de l'état poUtique et administratif du pays. Le capitaine Bory a fait sur l'Espagne un ouvrage que je regarde comme une des plus excellentes choses qui aient été faites sur la Péninsule, sans parler de cet ouvrage sous le rapport scientifique \ ce qui est pourtant d'une

* M. Bory de Saial-Viacent a été loin dans la science, en faisant cet ouvrage intitulé: Résumé géographique de La Péninsule ibérique. Ceux qui, comme moi, ont été en Espagne et en Portugal, peuvent, sux'tout s'ils s'occupent d'histoire naturelle, apprécier celte œuvre de talent à toute sa haute valeur. Je ne lui connais, moi, qu'un défaut, c'est de dire trop de bien de plu-

première importance. Je puis affirmer que cet itinéraire est le plus sur, le plus détaillé, le plus piitores quement fait que nous possédions. On voit que l'auteur dessine, lève des plans, fixe le cours des rivières, trace le versant des montagnes, et tout cela se juge dans la voiture, en lisant même le petit format de l'ouvrage et sans voir l'atlas, parce que c'est si bien écrit qu'on est obligé de voir se classer devant soi, villes, rivières et montagnes. Il ne s'est pas borné à r histoire physique de la Péninsule, il a fait aussi son histoire morale, et il est merveilleux de trouver dans ce volume une peinture parfaite des mœurs, du gouvernemeni, de l'administration, de la religion. Et puis cette peinture d'abord sérieuse s'anime en parlant des combats de taureaux, que du reste l'auteur peut bien décrire puisqu'il a lui-même combattu avec le costume de majo et qu'il est descendu dans l'arène por torrear \ et cela de franc jeu, ce qui est une résolution remarquable, comme le savent ceux qui ont vu les combats véritables livrés dans un des cirques de l'Espagne. Il peint admirablement ces scènes si colorées par elles-mêmes, et leur donne cependant une nouvelle chaleur... et puis, changeant de ton, il

neuvs auteurs qui ont écrit avant lui sur l'Espagne, et sur lesquels ii pourrait tomber de tout le poids de sa science et de la force 1e sou esprit fui et railleur.

' 11 faut avoir vu un combat de taureaux dans les règles, non pas iiù loro simplement tommenté, mais un combat véritable, pour connaîlrf le péril positif, et de tous les instants, que court l'homme qui combat le taureau. Je conçois mieux qu'une autre aussi pourquoi le colonel tient si fort à mépris les coups de corne impuissants de quelques animaux métis qui se croient redoulableâ parce qu'ils courent sur vous.

DE LA DUCHESSE D'ABRANTÈS tM

trempe ses pinceaux dans des couleurs plus sombres et plus énergiques encore en parlant de l'Inquisition et des autodafés *... et tout cela après avoir tracé un tableau rapidement composé, des Aborigènes, des Phéniciensetdes Carthaginois, des Romains et des peuples du Nord, et enfin de la domination musulmane dans la Péninsule. Oui, c'est un excellent livre que celui de M. Bory de Saint-Vincent. Je le dis sans prévention d'amitié, je le dis parce que c'est vrai.

C'est ainsi que je l'ai décrit plus haut que Soult passa presque au delà d'une année en Andalousie. Pendant ce temps Masséna prenait des villes, s'avançait en Portugal et chassait lord Wellington devant lui. Cela avait bien un peu l'air d'un piège, mais néanmoins il avait pourtant la couleur d'un homme qui en poursuit un autre. Si l'on considère qu'alors Cadix était bloqué, que le maréchal Suchet prenait des villes avec tant de facilité qu'on finissait par ne plus y songer, qu'il gagnait une bataille rangée par semaine, que le maréchal Bessières était à Valladolid avec un corps d'armée respectable ; si l'on considère toutes ces choses, dis-je, on ne peut comprendre comment, dans ce même temps, nous n'étions maîtres que de l'espace que nous occupions et comment il se pouvait que des courriers ne pussent porter des nouvelles d'une distance à une autre à peine de quelques milles sans être égorgés ou tout au moins arrêtés.

C'est un texte bien susceptible de vastes et de profondes remarques que celui que je viens de tracer en peu de lignes, et dans ce moment surtout où l'Es-

* Voir la description d'im autodafé dans un précédent volume.

pagne est minée de toutes parts et où la mèche s'allume à un feu qui n'est peut-être que celui des autodafés, que l'Inquisition avait seulement couvert.

Masséna s'était donc, comme je l'ai dit, bien avancé en Portugal et, arrivé devant les lignes de Torres- Vedras, il s'était arrêté, parce que celui qui paraissait l'avoir défié à la course s'était subitement retourné et avec un rire moqueur lui avait dit:

— Tu n'iras pas plus loin.

Et pour compléter la raillerie, savez-vous bien devant quelle sorte de redoute il semblait ainsi se rire de nous ? Devant le col d'un isthme, à l'extrémité duquel est situé Lisbonne ^ Son diamètre, depuis le Jézandra jusqu'à la mer^, est de six à sept lieues de France.

C'était le long de cette ligne que les Anglais avaient établi cent huit redoutes, lesquelles étaient garnies de quatre cents pièces de canon du calibre le plus fort. Ensuite, pour donner une contre-protection à ces mêmes redoutes chargées de foudroyer l'ennemi, on avait pratiqué au-devant et autour d'elles des moyens d'inondation, des escarpements sur le flanc des montagnes, réunissant ainsi les deux forces de la nature et de l'art.

J'ai entendu, après cela, dire néanmoins à Junot, et cela plusieurs fois, que la position de Torres-Vedras, qui paraissait inexpugnable, pouvait èiie forcée quand on connaissait le pays et que lui se ferait fort de passer entre Matfra et la mer si on avait voulu lui donner de bonnes troupes.

' Torrefr-Yedras est à sept lieues de Portugal de LisbooDa. * A Alliandra, sur le Tage.

Ce fut le 14 novembre que l'armée française cora mença sa retraite sous la protection du maréchal Ney et de Junot. Ney fut sublime, à ce que me dit mon mari, dans cette retraite. Mais ce n'en était pas une à bien dire jusqu'au moment où Masséna se détermina à rentrer en Espagne. Il le fit au moment de l'arrivée du 9* corps. Mais ce n'est pas là le reproche qu'il mérite, il n'y avait plus de vivres. Depuis longtemps les soldats n'avaient pour subsister que ce que la maraude leur procurait. On avait été obligé de la tolérer, et c'est la première fois, certes, qu'on a vu mettre dans un ordre du jour:

« Tel bataillon sera de maraude! »

L'arrivée du 9" corps n'était donc qu'un malheur de plus... Ce fut le 27 décembre que la division Conroux. joignit l'armée de Portugal^ et le 29 que le comte d'Erlon arriva lui-même à Torres-Novas. On prit quelque temps position, mais enfin la pénurie des vivres devint telle que le prince d'Essling résolut enfin d'effectuer tout à fait sa retraite. Il convoqua une sorte de conseil, si je puis appeler ainsi la conférence qui eut lieu à Gollegaô, quartier général de Masséna. Je possède une pièce curieuse qui est relative à cet objet: c'est la conférence de Gollegaô, qui fut remise, écrite comme elle l'est, à chaque chef de corps d'armée, avec l'invitation de mettre au bas son avis. L'exemplaire que je possède est celui qui fut remis au duc d'Abrantès et au bas duquel est apposée une apostille de sa main. C'est une pièce pour l'histoire. Le maréchal Ney doit en posséder une semblable.

1 A Castel Branco.

Résumé de la conférence de Gollegaô.

« On y fait d'abojrd l'examen de la situation actuelle de l'armée. On y annonce que toutes les denrées sont consommées et que pour aller cnercner des vivres les troupes en ramènent à peine pour le nombre de jours qu'elles mettent à faire leur route V Le 6* et le 9" corps peuvent encore tenir quelque temps, mais le 8' et le 2* ne le peuvent pas. Le 8* ne re'î'^it que les trois quarts ou même les sept neuvièmes de ses rations, et le 2° corps n'en reçoit que les sept douzièmes, ou à peu près la moitié.

« Les chevaux d'artillerie, tous cçux de la cavalerie, y est-il dit plus loin, ne peuvent plus trouver de fourrages et en sont réduits à brouter un peu de mauvaise herbe. Us meurent journellement en grand nombre et ceux de l'artillerie deviennent chaque jour moins capables de traîner les pièces et les fourgons. L'armée ne peut donc rester dans la position où elle est. \\ faut prendre promptement un parti. Quel serat-il?

Différents partis proposés.

a 1° Quitter les bords du Tage pour aller prendre position sur le Mondego. Rétablir les communications ayec Almeida.

1 Elles occupaient alors P.oTtQiiemo^, 4tca\t,bet£, Leyrin, S(i^r tarem ', Pujihete, Pernès **, PombaL, Thomar '" et MariinheL Elles eavoyaient chercher leurs vivres jusqu'à Alcobaça el sur les bords du Mondego.

* Quartier général du 3' corpe; féoéral commandant e« cbef, le gonéjal Rcynier.

** yiiarlier général du 8* corps ; duc ilAbrantès. *** Quartier général du 6* corps ; niarechal Ney,

« 2° Forcer le passage da Tage à Pimhete pour iller dans rAIeratéjo et rétablir les communications avec Madrid et le 5' corps, par BadajozV

« 3° Réunir à Santarem deux corps d'armée pour occuper l'armée ennemie, tandis que le reste de l'armée forcerait le Tage ei tenterait d'envoyer des partis pour joindre le 5" corps, en même temps qu'il fournirait des vivres à ce qui serait à Santarem. Mais ne le quitter pour aller sur le Mondego que lorsqu'on ne pourrait pius faire autrement^.

« 4° Prolonger la situation de l'armée dans la position où elle se trouve. Attendre de nouveaux ordres ou des nouvelles du 5" corps, qui a ordre lui-même de s'approcher par l'Aleratejo, et attendre qu'on soit réduit à la dernière misère avant de prendre un des partis ci-dessus proposés.

Comparaison des partis proposés avec les intentions de l'empereur.

t II y a opposition, dit le résumé de la conférence, avec les volontés de l'empereur dans le premier parti proposé, en ce qu'on abandonnerait le Tage à l'ennemi, ainsi que toute la ligne, que l'on délaissait.

« Le second est plus conforme aux ordres de Vem~ pereur, dit le prince d'Essling. Cependant on y voit encore de grandes difficultés, toujours à cause des positions occupées actuellement et qu'il faudrait a'oandonner. Il est donc également rejeté.

* I.'événemeni a fait voir qu'il est malheureux que cet avis •l'ail pas [H'évalu, et beaucoup plus tôt.

* On voit qu'à cette époque Masséna savait très bioa qu'oa laisait !e siège de Badajoz.

tn MEMOIRES

« Le troisième parti proposé est celui, à ce que déclare encore le prince d'Essling, le plus en rapport avec les volontés de lempereur, en ce qu'il remplit le double but (T occuper l'ennemi * et de faire vivre l'armée en la mettant en rapport avec le 5' corps et Badajoz. Cependant ce parti n'est pas encore celui qu'on doit suivre. On préfère le quatrième, qui s'accorde tout à f;iit avec les inlentions de l'empereur...

« Nous savons, est-il dit plus bas, que le maréchal Soult fait le siège de Badajoz. Ce ne peut être qu'avec le 5° corps et des détachements du 1" et du 4° corps. Il est probable qu'après la prise de Badajoz, \( W corps fera le siège d'Elvas, mais qu'avant la prise de cette ville, celle d'Estremoz et celle de Portalegre, le 5" corps, qui n'a pas de rapport exact sur notre position, ne s'avancera pas, dans la crainte d'être écrasé par lord Wellington, à moins que nous ne jetions des troupes sur la rive gauche du Tage. Mais ce projet offre de grandes difficultés'' . Je crois donc qu'il vaut mieux gagner du temps et attendre, pour prendre un nouveau parti semblable à celui qu'on nous a proposé, que nous soyons réduits à une extrême misère. Il faut aussi attendre de nouveaux ordres de V empereur. Si les officiers qui sont partis avec le général Gardanne^ ont pu passer, ils seront de retour du 10 au 15 du mois prochain. »

* 11 y a ici une particularité extraordinaire. 11 paraîtrait positif que l'empereur avait ordonné à Masséna de fatig-ui^r ^on ennemi par une obsession continuelle, et que ces oi'dics, probabloment secrets, lui enjoignaient de se conduire ainsi. Du moins les réponses faites aux différents partis proposés l'iudiqueraienl assez.

2 J'ospère que voilà uiae opinion bien motivée.

' Celui qui est allé ea Perse. Les soldats, qui cherchent tou-

Tel est le résumé du résumé de la conférence. Je l'ai dépouillé de beaucoup de répétitions diffuses et ennuyeuses. Maintenant voici les deux paragraphes (le la fin que je transcris en entier.

« Nous, maréchal, prince d'Essling, commandant en chef l'armée du Portugal, avons interpellé MM. les officiers généraux qui étaient à Gollegaô avec nous, dans la journée du 45 février, de prendre connaissance de l'écrit ci-dessus, contenant huit pages, et intitulé : Résumé de la conférence de Gollegaô, en les invitant d'émettre leur opinion sur l'exactitude des faits qui y sont énoncés.

« Torres-Novas, le 20 février 18H.

€ Signé : Masslna. »

Maintenant, à cet exemplaire du résumé de la conférence de Gollegaô, voici ce que je trouve au revers de la page où Masséna a écrit ce que je viens de transcrire plus haut :

Opinion du duc d'Abrantès, commandant en chef le 8" corps de Varmée de Portugal, sur Vécrit cidessus.

t Quoique la réunion de Gollegaô ait plutôt donné lieu à une conversation qu'à une conférence d'importance, puisqu'on n'y a pris l'avis de personne et que chacun a émis ses opinions sans ordre, néanmoins

jours à rire et sont parfois très plaisants, disaient : Le général Lannes est bien à plaindre, il a perdu le général Kilmaine; mais il est content tout de noéme, car il lui reste le général Gardaaoe.

m MéMotRËd

j'ai été assez attentif à ce qui s'est dit pour pouvoir assurer que l'écrit ci-dessus, contenant à peu près ce qui a été dit à Gollegaô, renferme cependant des propositions qui n'y ont point été discutées, et qu'il y a eu des observations de faites et des objets discutés qui ny sont pas énoncés.

« Pernés, le 41 février 18H.

« Le général en chef du S' corps^ « Le duc d'Abrantès. »

Le sens de l'opinion du duc d'Abrantès, qui d'abord paraît obscur, s'explique tout naturellement lorsqu'on voit la conduite du prince d'Essling ultérieurement. Il est notoire pour chacun des intéressés, qu'il a voulu prendre l'avis de tous ses généraux en chef pour n'en suivre aucun. Du moins voilà ce qui me fut dit par le maréchal Ney et par Junot, et je sais que le général Reynier pensait comme eux. Quant au comte d'Erlon, je ne sais s'il était de l'avis de ses collègues. Toutefois je ne l'ai pas revu au retour de la campagne.

Malgré cette belle résolution qui avait l'air de traiter de faibles, d'incapables, à'igyiorants, tous ceux qui parlaient dune retraite, cette retraite eut lieu presque immédiatement après la conférence de Gollegaô, puisque l'armée se mit en mouvement, le 6 mars. Le même jour, le duc quitta également Pernès et fit sauter le pont avant son départ. A peine le 8* corps eut-il commencé son mouvement que la cavalerie anglaise parut sur sa gauche et le suivit toujours dans sa marche.

Voici maintenant un moment bien glorieux pour

le maréchal Ney. Il a sauvé l'armée. Et cependant le prince d'Essling fut constamment peu bienveillant pour lui et souvent très malveillant. Dans une lettre de Junot, que je reçus par un officier qui passa au mois de janvier, il me disait' :

« // paraît positif qu'on est décidé à rejeter sui Neij et sur moi ce qui a été fait de mal dans cette campagne ; mais je suis enfin décidé à ne pas me laisser attaquer ainsi plus longtemps sans ine défendre. Il faudra que l'empereur m'entende, il faudra qu'il sache enfin la vérité. »

On voit, par cette phrase, que non seulement le maréchal Ney sentait la conduite de Masséna envers lui, mais que ses camarades la jugeaient ainsi. Cependant il rejeta loin de lui, au moment du péril, toute pensée de vengeance. Tout entier au salut de l'armée, sa conduite fut admirable. Faisant continuellement l'arrière-garde, il soutint constamment le feu de l'ennemi. Ses attaques et sa bravoure, et sa fermeté imposèrent aux Anglais çt sauvèrent l'armée de Portugal d'une ruine entière. Ce qu'on lui a reproché a

' Celle lettre a huit pages ; elle me fut écrite de Penlè^. le 6 janvier, et ne me parvint que longtemps après. Elle était tort importante en ce qu'elle parlait des affaires privées de Junot et en même temps des alïaires de l'armée. Je la donnai en 1819 à Sa Majesté Louis XVIII et, depuis, elle est devenue un autographe assez curieux, parce que le roi souligna à l'encre rouge tout ce qui lui parut mériter quelque attention relativement à Masséna et à mes propres affaires. Cette lettre lut ensuite envoyée à M. de Villèle, lorsqu'il était président du conseil, quelques années après. Jamais depuis je n'ai pu la ravoir. Maintenant je l'ai demandée à M. Humann. Il m'a répondu qu'on ne pouvait la trouver. Comment une lettre de buit pages peut-elle s'égarer ?

l'affaire de Pombal était ordonné par les circonslancesV Ce fut le 10 mars que Pombal fut brûlé et le 12 Ney était obligé de livrer son brillant combat de Piedinha, le 14, à Miranda da Corvo. Le lo, il protégeait le passage de la Segra et il avait encore un combat à Foz d'Arience. Le 16, il protégeait encore le passage des troupes à VAlva, tandis qu'au milieu des grands périls dont l'armée était entourée, Masséna, si différent de ce qu'il fut jadis, voyant cependant tous les malheurs qui pouvaient l'accabler au milieu d'une marche de nuit faite dans le bas pays, tandis que l'ennemi, occupant les hauteurs, pouvait aisément suivre jusqu'à nos moindres pas, eh bien, Masséna, insoucieux de tout dans un pareil moment \ insoucieux de notre salut et du sien, était auprès d'une femme, lorsque l'ennemi, surprenant tout à coup le quartier général, fut au moment de prendre le général en chef ! Masséna, obligé de se jeter, à peine vêtu, sur un cheval, fut contraint à fuir — fuir, lui 1 — pendant une nuit sombre, obligé de presser le galop de son cheval pour que les Anglais ne se rient pas de lui devant ses cheveux blancs !

Le maréchal Ney était à peu de distance. Accablé de fatigue, ainsi que ses troupes, il prenait un repos bien nécessaire pour recommencer le lendemain au point du jour sa mission libérairioo On court à lui, on l'éveille, on lui annonce que le prince d'Essling est peut-être pris.

— Pris ! s'écria-t-il, en s'éveillant tout à fait à

* C'était À Chao de Lamas et les Anglais occupaieul les hauteurs do Fuente- Cuber ta. Lo maréchal Ney cul une belle •induite là.

cette nouvelle, pris ! Pardieu ! tant mieux ! Il faut s'en réjouir, et s'en réjouir doublement, car l'armée est sauvée. Hum ! Aussi pourquoi dormait-il? Ne faut-il pas que chacun veille?

Et pourtant il montait à cheval et repoussait les Anglais, étonnés de le retrouver toujours le même, toujours prêt à combattre, même au milieu du sommeil, cet homme qu'ils avaient tout le jour en face et qui leur apparaissait ainsi comme un être des temps fabuleux.

Mais Masséna, déjà ulcéré contre Ney par cette lutte continuelle établie entre eux depuis le commencement de la campagne, fut au comble de l'irritation pour cette affaire de Chao de Lamas, parce qu'il était de ces hommes qui se fâchent quand ils ont tort. Et pourtant Masséna, tout vétéran qu'il était comparativement à Ney, devait aussi apprendre, quoiqu'il fût vieux, que des hommes tels que ceux que l'empereur lui avait donnés pour composer le grand état-major de son armée étaient d'une nature assez supérieure pour n'être pas traités en enfants et de manière à sentir journellement une flèche aiguë blesser leur amour-propre. Je ne puis même décider, après avoir entendu Junot proclamer hautement que l'armée n'avait été sauvée que par le maréchal Ney, en faveur du prince d'Essling. Qu'a-t-il fait pour cette armée? Le siège de Ciudad-Rodrigo a été conduit par Ney et Junot \ Celui d'Ameida? Une bombe a fait rendre la place. La bataille de Busaco? Mais le 6* et le 2* corps

> Junot protégeait les opérations de siège en passant l'Agueda et occupant les Anglais, comme on l'a vu dans les lettres de Junot.

2î« MEMOIRES

ne lui ont même pas l'obligation d'avoir donné une sépulture chrétienne aux milliers de cadavres que sa faute a fait massacrer à la Sierra d'Alcoba ! Et leurs crânes blanchis, qui roulent aujourd'hui dans la montagne en servant de jouet aux lynx et aux ours, prouvent que sa gloire ne doit pas s'enorgueillir de cette fatale journée. Est-ce dans sa conduite à la Fabius ? Mais lord Wellington a été bien autrement habile, et de ce côté toute la gloire est pour lui \ Est-ce dans la retraite que fit l'armée française? Mais, sans Ney et sans Junot, cette armée était perdue, perdue à jamais !

Non ! non, il faut que son ombre fasse silence si elle ne veut pas que celles des deux autres se lèvent pour l'accuser.

Enfin, l'armée arriva à Celerico et, là, on put enfin respirer. Alors le maréchal Ney regarda autour de lui. Il vit que ses frères d'armes n'avaient plus besoin de ses secours.

— Je te laisse avec eux, dit-il à Junot.

Et il partit pour la France.

Je le vis à son passage. Il était bien ulcéré contre Masséna! Et il avait raison. Cependant, lorsque l'on était seul, on réfléchissait et l'on voyait que ia passion montrait peut-être à Ney ces mêmes objets dans un de ces mii^)irs qui doublent et grandissent les choses.

Oh ! que je fus heureuse de revoir Junot et de lui

* Pour en donner une idée, voici un fait sur mille. Quelques jours après que le inaivciial Ney cul quitté l'armée, le G' corps ayant, comme de coutume, envoyé à La maraude — c'était à Orgeira, près de Guanla, qui venait d'être surprise par les Anglais — les Anglais survinrent, l'arnii-e redoubla de vitesse et laissa les maraudeurs. Us étaient 1,200 !

t)Ë LA DUCHÉSSÉ D'ABRANTÈS 299

mettre son fils entre les bras ! II était si excellent père! Il sentait si bien le bonheur ^ ! Mais comme il avait souffert ! Grand Dieu, comme il était changé! Etait-ce donc pour avoir des jours aussi assombris à cette époque de sa vie que son sang avait baigné les champs de l'Afrique et de l'Italie, et tout récemment encore ceux de l'Espagne? Je le questionnai. II ne me répondit pas avec clarté. Mais je vis, moi qui connaissais son âme, qu'il souffrait et qu'une main bien chère ne fermait pas la blessure qu'elle avait faite sans intention, j'en suis certaine, mais enfin qu'elle AVAIT FAITE, et Juuot pouvait être bien malheureux d'une semblable souffrance.

Aussitôt après l'arrivée de Junot à Salartiaftque, où du reste il ne venait que pour me chercher, nous partîmes pour Toro. L'armée de Portugal était en pleine dissolution. Elle n'avait plus de cavalerie, son artillerie était presque toute démontée, et l'infan terie dans l'état le plus déplorable. Le 8^ corps surtout était abîmé par les maladies et le manque de vivres. Le pays de Toro est fertile. Il aurait pu s'y rétablir. Mais tout aussitôt qu'il y fut, sa mission le mit sur les routes pour escorter les convois sur Rodrigo, que les Anglais devaient reprendre quelques semaines, plus tard, garder le pays et faire un genre de service qui devait achever de le fondre^ car il devenait pour ainsi dire colonne mobile.

En passant à Martin del Rio, Junot apprit une

' Gomme il serait heureux aujourd'hui en voyant cet enfanî né au milieu des dangers et des larmes, sauvé comme par miracle de la mort, être un grand garçon, la joie, le bonheur ei l'orgueil de sa mère !

Junot arriva à Salamanque le 23 avril.

nouvelle qui fut d'un augure fâcheux, ce fut la désertion du chef de bataillon Fitz Henry. Chef de bataillon dans le régiment irlandais, il avait non seulement déserté, mais emmené avec lui quatre-vingtquatre hommes de son régiment, qu'il avait ainsi que lui, livrés à don Julian, près de la Boreda de Castro. Cette nouvelle fit une profonde impression sur Junot. L'abandon des troupes étrangères faisait présager que l'orage pourrait bien enfin demeurer stationnaire et gronder sur nos tètes du moment que le vent des destinées ne le pousserait plus sur celles de nos ennemis.

Dans le même temps, lord Wellington qui avait toujours suivi nos traces était déjà devant Almeida, cette malheureuse ville abîmée par deux sièges, deux explosions \ dont chaque monceau de décombres recouvrait cent cadavres et qui devait avant peu succomber sous un nouveau malheur.

C'était le général Brenier qui était dans Almeida. C'était un homme loyal, brave, résolu, grand comme un jeune garçon de dix ans, mais ayant dans cette enveloppe la valeur et toutes les nobles qualités que pouvait avoir un officier de la grande armée ayant fait les guerres de la république. Aussi était-on sur qu'Almeida tiendrait tant qu'elle pourrait tenir. Mais il était de son destin de mourir en l'air. Dans la nuit du 10 au 11 mai, une eiîroyable explosion se fait entendre. C'est encore Almeida! Cette fois, les forti-

• La première fois qu'elle fut attaquée, il y eut déjà une très forte explosion ; la seconde eut lieu lorsque le gônôral Coxe y commandait, et la troisième et la dernière fut celle du général Brenier.

fications sont détruites. Tout est ravagé. Mais la garnison s'échappe dans l'ombre, gagne Barba del Puerco, où elle est recueillie par le 2^ corps. Le général Brenier a perdu quatre cent cinquante hommes à cette aventure. Mais l'honneur de la garnison est sauf, et puis U7ie sortie, plusieurs assauts auraient bien frappé autant de tètes.

Un matin, Junot entra chez moi en tenant une lettre qu'il me donna à lire. Elle était de Masséna. Il lui annonçait qu'il quittait l'armée et le priait d'aller le voir avant son départ pour la France. La lettre de Junot en contenait une autre pour moi. Comme les parties, du moins le plus grand nombre, n'existent plus maintenant, je puis dire quelle était la cause de cet adieu plus spécial.

C'était un projet d'union entre nos deux familles. 11 s'agissait d'un mariage entre deux de nos enfants. Son billet d'adieu était aimable. Il m'y demandait la permission d'aller porter lui-même de mes nouvelles à mes enfants à son arrivée à Paris.

— L'un d'eux m'appartient autant qu'à vous, me disait-il, je veux le lui prouver. Autorisez-moi à aller /w/ porter une petite lettre de vous ou de son père.

Mes enfants étaient alors en Bourgogne chez leur tante — une sœur de leur père, et j'ai toujours eu de l'humeur de ce contre-temps '■ — je ne pus donc donner à Masséna la lettre qu'il demandait. Je suis sûre qu'il prit mon refus pour un caprice excité par l'humeur que j'avais de ses querelles avec le duc. Et puis, en joignant à cela une voix ennemie^ qui ne cherchait qu'à souffler un feu de discorde, l'on aura facilement la traduction de beaucoup d'incidents qui vont être connus incessamment. Je lui répondis une

lettre que je fis le mieux qu'il me fut possible et que Junot lui porta.

Je demeurai alors seule à Toro, avec M°" Thomières, mon ange consolateur, et gardée par la première division, dont le général Clauzel (aujourd'hui maréchal) était le chef. J'étais charmée de l'avoir près de moi. J'ai déjà parlé do la haute estime que Junot lui portait. Mais ce que je n'ai pas dit, c'est combien il est d'un charmant espiit, d'une conversation qui est tout à la fois instructive et amusante ; instructive, parce qu'il a beaucoup vu ; angusante, parce que son esprit fin et prompt dans son regard ->ait saisir tous les aspects d'une chose, et vous la présenter avec d autant plus d'art que j'ai connu peu d'hommes avec l'apparence d'un plus grand naturel. J'ai fort appris à l'apprécier, et les années écoulées n'ont fait qu'ajouter à mon estime et à mon attachement pour lui, dont, au reste, j'ai hérité de mon mari.

Toro est un des plus singuliers séjours que j'aie eu occasion d'habiter pendant mes campagnes. C'est une vieille ville située dans le royaume de Léon, sur la rive droite du Douro. C'est VAbocella des Romains. La ville est jolie, assez peuplée pour une ville d'Espagne, et si ce n'étaient ces éternels couvents', qui donnent un aspect toujours si sérieux à la ville, on s'en arrangerait assez bien. Une particularité philan-

' On compte à peu pn';s huit mille habitants à Toro. Mais celte immense quanlilé de couvents, en renfermant un grand nombre de ses habilanl?, lui donne un aspect désert ; il en est de mêmr' à Valladolid ot à Salamanque. Valladolid surtout est plus frappé de co vrai tléau ! On y comptait quaranle-sept couvents en 180$, et U n'y avait pas 30,000 âmes.

thropique est attachée à cette ville de Toro. C'est là que furent souvent convoquées les Cortès et que les lois, les Constitutions les plus libérales de l'Espagne y furent promulguées, et sont toujours reconnues sous le nom de lois de Toro.

La campagne qui entoure Toro est fertile et riante comme l'est toujours une plaine arrosée par un beau fleuve. Il est donc assez agréable de s'y promener à cheval. Mais le moyen de prendre ce divertissement, certes bien innocent, lorsque les guérillas nous entouraient au point de venir jusqu'au pont du fleuve ! Cependant on s'y prenait de façon à pouvoir prendre l'air au moins et, après avoir doublé le poste du pont, placé quelques hommes dans un bois, ou plutôt un bocage formé de quelques massifs , on pouvait faire quelque temps le galop. Encore, pour en arriver là , fallait-il faire une grande opération. C'était presque aussi habile qu'une ramasse du Mont-Cenis. Pour ceux qui connaissent Toro et le pain de sucre sur lequel il est bâti, il n'est besoin de rien ajouter ; pour ceux qui ne le connaissent pas, il est bon de savoir que la montagne sur laquelle se trouve la ville est positivement, comme je le disais tout à l'heure, un pain de sucre. C'est comme Angoulême, ou bien comme Laon. Mais la montagne de Toro est bien plus rapide que celle de ces deux villes et il était désagréable, pour des femmes, de la descendre à cheval à cause de la fourche de la selle. Je descendais donc en calèche, me donnant des airs de fashionabilité comme au bois de Boulogne et montant mon cheval à l'extrémité du pont.

Un jour je proj)osai à M"* Thomières de faire une

pioiiienade un peu longue. Le temps était beau comme il l'est dans les jours de printemps, où tout ce qui vous entoure est lumière et fleurs, où tout est clair et parfumé. Alors il y a du bonheur dans ct'U»' atmosphère qui nous presse. Vous aspirez la vie, ci une vie presque heureuse à chaque înouvemeni de votre cœur. Aussi Ramond \ en remerciant une violette de lui rappeler plusieurs printemps, ne dit pas: « Ce printemps qui fut lie ur eux <», il dit : « plusieurs printemps ». Oui, cette époque est toujours belle, fraîche, heureuse ! Le printemps de l'année, le printemps de la vie, le printemps de l'amour, ils sont tous également frais et doux.

Ce fut donc par une belle journée de mai que nous fîmes la partie, M""" Thomières et moi, de parcourir les campagnes qui bordent le Douro. C'est un beau fleuve, surtout au-dessous de Toro. J'avais envie d'aller à Tordesillas- pour y voir le vieux château dans lequel mourut Jeanne la Folle, fille de Ferdinand et d'Isabelle, et mère de Charles-Quint. Millin m'avait écrit de Paris pour me demander un renseignement que je ne pouvais avoir que sur les lieux et je voulais m'acquilter de ma commission. Toutefois je n'avais encore rien de bien déterminé lorsque ce beau soleil, ce doux air parfumé, ce beau ciel bleu, lorsque tout cela se déroula autour de moi, je demandai mes chevaux et nous descendîmes la montagne.

' Impressions en revenant de Gardant, par Ramond.

2 C'est la Turns Syllte des Romains. Tout le royaume d'Espagne est eu général fort curieux pour les antiquités qu'il renferme. Il n'y a guère de ville qui n'offre des vestiges aniique< plus curieux encore du temps des Romains que de relui des Maures.

DE LA DUcHËSSE DABRANTËS Sft

M*' Thomières était aussi gaie que riioî, nous étioiis comme des jeunes filles sortant de captivité. Nous descendîmes de calèche et nous montâmes à cheval à la tète du magnifique pont de pierre qui est sur le Douro au bas de la montagne ; puis, nous noiis avançâmes dans la campagne tout en continuant une conversation intéressante que nous avions commencée dans la calèche.

Nous parlâmes longtemps, et l'on sait que l'on peut avancer assez loin tout en demeurant au pas de son cheval. Ce fut ce qui nous arriva. Mon cheval, qui était une bête ardente et toujours alerte, me pressait dé partir; je regardai M""" Thomières et, rendant la main à la Biche, nous partîmes au galop de course dans cette belle plaine, où c'était plaisir, en vérité, d'aller à ce train.

Il y a Un charme indicible à être emporté ainsi rapidement à une distance éloignée, de franchir des lieux inconnus, de gravir à des hauteurs immenses, de descendre dans de soriibres profondeurs, et tout cela est facile avec un cheval sûr et de l'adresse. Cette volonté satisfaite, ce mouvèrhenl donné au corps, cet air fendu par la vitesse de la course, toiit cela est fantastique et plaît surtout à l'homme parce que, un moment, il a l'illusion de la souveraine puissance, il croit dominer la nature. 11 tient une baguette de commandement \

Le jour dont je parle j'éprouvais ce charme dans

' Les hommes doivent bien mieux apprécier cola que nous. Ils peuvent être seuls, el nous il nou& iaut continuellement ^tre obsédées par un domestique qui nous suit et une personne qui nous accompagne. Cette société forcée empoisonne tout le plaisir de cette exécution de volonté dont je parle.

806 MÉM0IRB8

toute sa force et je m'y abandonnais avec une volupté d'autant plus douce, que depuis longtemps je n'avais été aussi loin dans mes courses et avec une aussi entière liberté. J'arrêtai mon cheval après une longue traite, et rejetant mon voile en arrière je respirai avec délices l'air eniliaiimé de cette Espagne loujuur.s chargé de parfums et d'une si douce langueur.

— Mon Dieu, me dit alors M°" Thomières qui comme moi sentait bien les charmes de cette belle matinée, quel adorable temps, quelle charmante promenade ! Quel dommage qu'on ne puisse goûter ce plaisir qu'en tremblant et qu'on ait toujours peur des brigands !

A peine eut-elle dit ce mot que je m'arrêtai court et que moi et mon cheval nous fîmes un groupe équestre. Je regardais M°" Thomières et n'osais lui répondre, car, tout en parlant de sa peur, elle croyait encore que le poste accoutumé était dans le petit bois auquel nous touchions en ce moment. Mais il n'en était rien, et si dans ce moment il y avait un poste, il n'était pas des nôtres.

Le fait est que, dans la disposition d'esprit où j'étais le matin en voyant ce beau temps, ce beau fleuve, ce pays si riche et si fertile, celle campagne parlant d'abondance et de paix, et ne rappelant aucun danger, le fait est que j'avais mis en oubli bien plus qu'en mépi-is, car je ne veux pas du tout me faire ici plus brave que je n'étais, mais j'avais oublié pour quelques moments qu'il y eût des brigands en Espagne et que, surtout, les brigands me guettaient depuis un an pour me prendre. J'ét<ais donc descendue pour faire nia promenade sans prendre aucune prô- •autii.n, et dans ce moment nous éiiuiis sous la seule

garde de la Providence. Ce qui n'est pas tout à fait assez en Espagne.

Lorsque j'eus dit cela à M"' Thomières, l'excellente "emme ne me fit pas un reproche. Seulement elle me dit avec sa douce voix :

— Allons- nous-en.

C'était bien ce qu'il y avait de mieux à faire. Mais nos chevaux, ayant été menés excessivement vite, ne pouvaient évidemment, fournir une autre course dans cet instant. Et puis en regardant autour de moi, je ne vis que les belles eaux du fleuve, le ciel bleu, les masses verdoyantes du bois qui était en face de nous et je mis en oubli de nouveau les brigands et les dangers.

Allons, allons, dis-je à M"*" Thomières, ne démentons pas notre réputation de vaillance. Continuons notre promenade.

— Je le veux bien, me dit-elle, mais le ciel sera tout aussi beau sur notre tète en retournant de ce côté.

Et elle me montrait la ville.

Dans ce moment mon piqueur s'approcha de moi et me dit à voix basse :

— Madame veut-elle regarder derrière elle ? Madame regarda et ce que madame vit ne fut pas

de nature à la tranquilliser. C'était un homme à cheval qui venait, au moment même, de sortir du bois. Il était sur la lisière et paraissait attentif. M°" Thomières avait de très bons yeux.

— Chère Agathe, lui dis-je, il n'est plus heure de rire. Regardez bien cet homme, n'a-t-il pas la plume rou^e, n'a-t-il pas la veste brune ?

Mais tandis que je parlais, un second homme était

am MÉMOIRES

venu joindre le premier, puis un troisième, puis un quatrième. Enfin un cinquième vint compléter le groupe. Il fallait partir. Je rassemblai bien ma bète et, lui appliquant fortement un coup de cravache, je l'excitai de toute ma puissance. M°" Thomières me suivit. Elle montait parfaitement à cheval, et je n'avais pas peur pour elle.

— Madame, me dit mon piqueur, ils nous suivent !

Je tournai la tète et je vis en effet le trroupe d'hommes qui s'avançait sur nous et gagnait du terrain.

— En avant, Agathe ! lui criai-je tout essoufflée, car la rapidité de la course me coupait la voix.

Dans ce moment je sentis que mon cheval faiblissait et que son galop n'était plus aussi rapide. Je tournai encore la tète et, cette fois, je crus apercevoir que l'un des hommes me faisait signe d'arrêter. Je suis fâchée pouf lui qu'il m'ait jugée assez bète pour croire que je lui obéirais. Et, comme on peut le penser, je n'en courus que plus vite. Ils ne gagnaient plus de terrain, mais nous avions encore assez de distance à franchir, lorsque tout à coup je vis ma calèche s'ébranler de sa place et venir au-devant de moi en deçà du pont. Je lis faire un dernier eS'ort à la. Biche et je joignis la calèche dont le valet de pied tenait la portière ouverte. Je m'y élançai. M"* Thomières me suivit. Mon cocher fouetta ses chevaux, qui, frais et reposés, et n'ayant qu'une voiiure légère à traîner, partirent comme l'éclair. Les deux piqueurs suivirent, tenant en laisse nos deux chevaux, qui eux-mêmes, n'ayant plus personne à porter, coururent comra« s'ils avaient eu aussi peur des brigands.

Quant à ceux-ci — car c'étaient bien eux — ils avançaient, et en vérité ils avançaient bien. Cependant nous pouvions nous rire d'eux, lorsqu'un des palonniers de la calèche vint à casser. Je n'oublierai jamais l'effet que me firent le craquement du bois et l'imprécation du cocher. Nous allions sur la terre et le bruit m'en parvint tout entier. Dire comment cela ne nous empêcha pas d'arriver au pont, je n'en sais rien. Le fait est que nous y arrivâmes. Le poste était sorti et tout prêt à recevoir les brigands. Mais, lorsque ceux-ci me virent à l'abri, ils ne tentèrent même plus de courir après moi et ils tournèrent bride aussitôt vers le petit bois dans lequel ils rentrèrent. Et nous, plus mortes que vives, nous remontâmes dans notre nid d'aigle, remerciant Dieu qui m'avait vraiment bi^n conservée dans cette occasion-là.

Ce qui m'arriva quelques jours après on est bien une preuve. Le général Clausel me proposa une promenade dans la campagne, mais pour laquelle on prit cette fois quelque précaution. Le temps était beau et nous sortîmes.

Nous avions déjà fait près de deux lieues et nous nous disposions à rentrer, lorsque le général Clausel, s'arrètant tout à coup au milieu de son discours, me dit avec cet air sérieusement doux et spirituel qu'il a :

— Madame la duchesse, savea-vous qu'il est une chose qui m'étonne fort?

— Mais il en est par ici un bon nombre qui peuvent y donner matière. Qu'est-ce que c'est?

— C'est que vous ne soyez pas tombée depuis que j'ai l'honneur de monter à cheval avec vous. Toutes les fois que je suis récuyer d'une femroe^ toujours ç}le tombe, ,^

Nous nous mimes à rire.

— Ne riez pas, nous dit-il toujours fort sérieusement, car c'est sans doute mon influence, puisque, dans ce nombre de chutes, il y en a un grand nombre de faites par des femmes qui montaient à cheval presque mieux que moi...

J'ai déjà dit que ce jour-là le temps était admirable, le soleil se couchait et, comme il se couchait derrière nous, il éclairait sans nous gêner toute cette belle campagne de Toro, et les eaux du fleuve étincelaient comme si elles eussent roulé des paillettes d'or. Xous cheminions tranquillement au pas, et dans ce balancement qui est si doux après une course rapide. Tout à coup mon cheval, dont j'étais parfaitement sûre et qui était une bète excellente du haras de Pless, et parfaitement dressée, fit un écart de gauche à droite. Cela me surprit, parce que c'était la première fois que cela lui arrivait.

— Eh bien, qu'est-ce donc? dis-je en la flattant de la main.

Mais, avant que j'eusse fini la seconde parole, la maligne bète avait renouvelé son écart. Et comme celte fois il avait été de droite à gauche et que le premier avait légèrement dérangé mon équilibre, le résultat de cette seconde sottise fut de me jeter à bas de mon cheval, et d'une telle manière, que jamais il ne fut de chute plus complète. Je fus d'abord un peu étourdie du coup. Mais, comme je portais toujours un petit chapeau de castor et qu'il ne quitta pas ma tète, le coup fut très amorti. Lorsque la belle demoiselle rua sur moi pour me faire ses adieux, elle le fit d'assez loin pour ne pas me maltraiter.

Lorsque je fus un peu remise — car enfin c'est une

DE LA DU(;iir;ssK IVABRANTÉS 811

chose qui dérange l'éqiiilihi'e général qu'une chute de cheval — je ne pus m'empêcher de rire en voyant l'air tout pantois du général Clausel.

— Eh bien, vous voyez, nae dit-il, je vous avais prévenue ! C'est un sort attaché à moi !

Il en avait l'air si convaincu que ma gaîté en revint tout à fait. Mais mon piqueur venait de trouver la raison des écarts de la Biche. La pauvre bête venait à l'instant même de prendre la vue grasse^ et l'eiTet s'en était manifesté d'une étrange façon. C'était ma personne et ses deux oreilles qui lui avaient semblé singulières probablement, à défaut même d'un brin d'herbe, car en ce moment nous suivions un chemin dégarni même d'un buisson.

J'en fus quitte pour quelques contusions et pour me faire saigner. Mais ce qui demeura dans ma mémoire pour en être à jamais reconnaissante, ce fut ce que je devais à Dieu de ce que ce malheur ne m'était pas arrivé le jour où j'étais poursuivie par les brigands.

Junot revint de Salamanque. Il avait vu Masséna et il avait repris pour lui sa vieille amitié. Ces deux pères, dont l'un était jeune et l'autre vieux, se trouvaient en même ligne, par ce rapprochement que produisaient leurs deux enfants et ce projet d'union : c'est ainsi que les jeunes générations dominent les anciennes.

Avant de quitter le commandement de l'armée de

* On appelle ainsi une maladie qui prend inslantanénienl aux chevaux et se jette sur leurs yeux ; iJs voient double et les objets prennent presque une autre forme. Ma jument était ua« bôle excellente, qui fut perdue à compter de cet instant.

Portugal, Masséna eut une visite qui lui déplut beaucoup. Ce fut celle du maréchal Bessières, qui fut à Ciudad-Rodrigo avec une division de la garde impériale.

— Si l'empereur m'avait donné de telles troupes, disait Masséna, s'il m'avait donné des hommes et non pas des enfants et des conscrits, comme une partie de ton corps d'armée... hum !

Et lorsqu'il avait de l'humeur, alors il frottait son œil'. 11 semblait par là adicssor un reproche tacite à Napoléon. Du reste, il fajlait que le prince d'Essling fût en grande confiance pour parler sur ce sujet. Il n'aimait pas que )es gens qu'il ne connaissait que depuis peu de temps même le missent dans le cas de s'expliquer sur une chose qui lui était évidemment pénible.

Junot et Masséna reparlèrent encore de leur projet de mariage et ce fut alors que celui-ci écrivit à ma fille cette lettre toute paternelle, à laquelle répondit Joséphine sans savoir ce qu'elle écrivait, bien que cependant à cette époque elle comprit déjà la différence d'une lettre d'elle à un étranger ou à son père. Mais comme elle l'écrivit sous notre dictée, elle ne put appi'ccier cette différence.

Masséna repartit pour la France et quitta le commandepient de l'armée de Portugal le lo mai de cette même année 1814 et le maréchal Marmont le prit à

' On sait que ce fut à une des chasses de l'empereur (je crois dans la forêt de Rambouillet) que, plusieurs personnes se trouvant placées en rond, ou plutôt en donii-cercle un grain de petit plomb creva l'œil de Masséna. L'empereur dit que c'était Berthier, Berthier que c'était un autre. Le fait est que c'était l'ea^pereur.

sa place. Une lettre de l'empereur lui-même avait annoncé à Junot qu'il avait un autre commandement dans le nord et que le 8' corps allait être fondu dans une nouvelle organisation de l'armée de Portugal. Il pouvait donc quitter l'Espagne et revenir en France,

Il faut avoir subi un long exil, loin de la patrie, pour apprécier l'harmonieuse magie de ces paroles :

— Laure, nous retournons en France !

Je fis un bond de ma chaise au cou de Junot. J(î l'embrassai en pleurant, en riant tout à la fois. Il y avait une douce folie dans un tel moment. Toutes les douleurs sont oubliées. Toutes. On en accepterait pour ainsi dire de nouvelles pour l'avenir d'un pareil instant.

Tous nos préparatifs se firent avec une célérité facile à comprendre. Le maréchal Marmont, qui venait d'arriver à Salamanque, vint à Toro pour voir son vieil ami, son féal, son frère d'armes, celui qui, s'il vivait, lui aurait conservé comme moi, estime, amitié, et amitié profonde, parce qu'il aurait toujours vu en lui ce qu'il fut, ce qu'il est, ce qu'il sera, un homme habile, un homme de cœur et d'honneur, dont les événements ont maîtrisé la destinée et qui fut constamment victime de l'ineptie des uns et du despotisme des autres. Avant de jeter ainsi à la tète d'un homme malheureux la pierre qu'on s'empresse d'abord de ramasser pour l'accabler, il est bien naturel cependant de consulter un peu, par un regard en arrière, de quelle nature sont les jours de sa vie passée. Quand cet examen est fait, c'est alors qu'il faut rendre une justice impartiale. C'est alors qu'il faut lancer la pierre vengeresse : « Elle ne doit lêtre que par une

main pure », a dit Noire Seigneur. Si la loi était suivie, combien de pierres retomberaient sur la terre ! Quelquefois j'entends des voix s'élever contre le vieux soldat exilé. Et quelles sont ces voix? Celles de quelques hommes qui ont blanchi sous les vingt-deux gouvernements que nous avons eus depuis quarante ans et qui toujours ont eu des serments pour chacun d'eux. Ou bien des inconnus dont la vie est non seulement obscure iuix yeux do la patrie, mais dont ils seraient repoussés comme enfants parricides eux mêmes, si cette vie était exposée au jour lumineux de la justice.

Ces choses-là me révoltent! Pauvre duc de Raguse ! Lui si fidèle à ses amitiés du champ de bataille et de la tente, lui dont le souvenir peut invoquer tant de jours glorieux, il se trouve condamné au silence par des hommes dont le front devrait rougir devant lui !!! Oh i c'est à la fois odieux et stupide !

Il vint dîner avec nous à Toro. Lorsqu'il vit cette longue chambre parquetée et boisée d'un bois de chêne que le temps avait noirci et qui servait de salon, cette autre chambre si petite et si sombre, qui était ma chambre à coucher :

— Eh quoi ! me dit-il d'un air touché, c'est ici que vous demeurez!...

— Oh ! vous n'avez rien vu, lui dis-je en riant. Si vous étiez venu à Ciudad-Rodrigo, à San-Felices el Grands, à Ladesma même, c'est alors que vous auriez pu comparer ma demeure avec celle de la petite-raaitresse de Paris !

— Et vous riez, et vous êtes gaie?

— Je ne l'ai pas toujours été. Mais nous retournons en France.

Ce lieu où il me voyait lui paraissait presque une prison, et pourtant je disais vrai. Il était un palais en comparaison de ceux que j'avais habités depuis mon départ de Salamanqiie l'année piécédente.

Enfin, nous partîmes. Juhot commandait lui-même notre escorte, laquelle était composée en grande partie des cadres de son corps d'armée. Il s'y joignit beaucoup de personnes, qui, charmées de faire la route avec sécurité, demandèrent et obtinrent la permis sion de nous suivre. Nous formions donc une petite armée. La chose était nécessaire, car la route de Bur gos à Bayonne paraissait être excessivement dange reuse, surtout dans sa dernière partie. Nous emmenâmes avec nous M"* Thomières, quoiqu'elle suppliât son mari de la laisser en Espagne. Il ne le voulut pas. Le général Thomières prévoyait une nouvelle campagne en Portugal, plus terrible peut-être que les deux premières, et il ne voulait pas exposer sa temme aux horreurs d'une retraite précipitée comme celle d'Oporto, ou bien d'une retraite escortée de la famine et de l'assassinat, comme celle qui venait de se faire. 11 nous confia sa femme et nous l'emmenâmes. Elle pleurait à sanglots en quittant l'Espagne.

— Je ne reverrai plus mon mari, nous disait-elle au milieu de ses larmes, je ne le reverrai plus!

Hélas ! la pauvre femme avait un pressentiment qui n'était que trop vrai. Le général Thomières fut tué, comme un brave homme qu'il était, aux Arapiles^J

La première partie de notre route se fit très tr;inquillement. Nous nous arrêtâmes à Valladolid chez le

' Ce qu'on appelle la bataille de Salamanque , livrée I9 m juillet 1812.

maréchal Bessières, à qui nous l'avions promis, et y passâmes deux jours. Il était établi parfaitement au palais, sur la place Saint-Paul, et tenait là une sorte de cour.

— Vous voudrez bien me faire le plaisir de faire les honneurs de chez moi, n'est-i} pas vrai? me dit-il.

— Coinment donc! iMais cela va de soi-même... et que me faut-il ordonner?

— Oh ! rien du tout. Seulement, en votre qualité de maîtresse de maison, il vous faut attendre avec patience.

Et il me montra la pendule, qui en effet marquait six heures.

— Et qui attendrai-] e?

— Une bien jolie femme.

— Ah! ahl... est-ce que la maréchale est ici?

Il faut dire que |a maréchale Bessières, dont la physionomie agréable et douce avait seulement été remarquée lors de son mariage, comme elle-même l'était pour une charmante et gracieuse personne, était devenue depuis peu de temps dune beauté très positive. Elle avait engraissé et, comme toutes les lignes de son visage étaient parlaitement pures, elle était vraiment belle et la chose m'avait frappée. Je répétai ma question.

— Elle aurait eu l'honneur de vous recevoir, me dit le maréchal en riant... ^'on, ce n'est pas elle, c'est M""" la comtesse De..., femme d'un colonel de la garde. Vous devez connaître son mari?

— Jl faudrait, pour que je ne le connusse pas, que je n'eusse jamais regardé devant moi quand il passait. Mais je pense que les ennemis le connaissent encore

Le colonel De... élait énormément grand et mince, et je crois qu'un coup de sabre, ajjpliqué par son poignet, qui venait au bout d'un bras long, lequel tenait à une épaule non moins longue, devait assommer, s'il ne pourfendait pas son homme. C'était une des braves colonnes de la garde impériale.

— Et sa femme est jolie? deiTiandai-jè au maréchal.

— Charmante. Mais elle est souffrante en ce moment et c'est peut-être pour cela qu'elle se fait attendre.

Il regarda à la pendule une seconde fois, elle marquait six heures et demie. Il consulta sa montre. C'était bien pis, sept heures moins un quart. Il laissa échapper un mouvement d'humeur.

■'— Il faut l'excuser, lui dis-je. Dans ce moment de l'année, le jour trompe beaucoup.

Et en disant cela, je pensais que cette même raison devait avertir la jeune femme paresseuse, cai je voyais le gothique portail de Saint-Paul, dont les admirables sculptures étaient en facede moi, recevoir graduellement l'ombre du soir qui descendait sur elles.

Entin, comme sept heures sonnaient, les deux battants s'ouvrirent, et on annonça M""* la comtesse De...

Je vis entrer une jeune femme fort jolie, dont la beauté froide et régulière était pourtant positive, au point qu'on ne pouvait la nier. Mais que cette beauté pût plaire, c'était une autre chose. Aussi, tout en convenant qu'elle était belle, je dis qu'elle ne me plaisait pas.

Ensuite il y avait eu, à cette malheureuse entrée, quelques incidents faits pour influer sur une décision à purter sur une femme. C'était une longue attente. Et puis au bout de deux heures perdues à regarder une aiguille de pendule, on voir arriver une grande

et vigoureuse personne appuyée sur un long, long mari, de sept pieds onze pouces onze lignes et demie au moins, qui murmure d'une voix faible, qu'elle est si languissante qu'elle ne peut marcher. Et puis des flacons de sel, des boîtes à vinaigre, des mouchoirs, des pastilles de menthe. C'était toute une pharmacie imbulante que la poche du colonel De...

— Vous devez savoir ce que c'est que l'état où je suis, madame, me dit-elle d'une voix languissante, car l'état d'une jeune femme... en Espagne!

— Oui, madame, je viens de l'éprouver. Mais je n'avais pas le temps de penser à ses douleurs, je n'ai senti que ses joies.

Pauvre femme ! Elle venait me parler de ses souffrances de femme à moi ! A moi, contrainte de mettre mon fils au jour dans une masure ouverte pour ainsi dire à tous les vents, de passer, avant ce cruel jour, des mois entiers, errant de village en village, au travers des coups de fusils des guérillas, privée souvent de la nourriture la plus nécessaire à mon état, sans cesse entourée de périls, réveillée au milieu de mon sommeil par des attaques imprévues, obligée de fuir à moitié vêtue. Et c'est assise dans un fauteuil de velours, au moment de se placer devant une table couverte d'une vaisselle d'or, entourée de tous les soins, qu'elle venait m'offrir une comparaison de nos deux états! Oh! je n'ai pas de pitié pour des maux imaginaires. On avait dit à M™' 1^ comtesci uc...

— ■ Vouf, serex, oten mai eji. tspagne! Oh! mon Dieu, mais vous y mourrez!

Et elle se croyait en effet déjà morte V

* Le loudemain, le maréclial me til dîner a\rc une rmiiiK»

DE LA DUCHESSE D' AERANTES SIÔ

Nous repartîmes de Valladolid avec M"" Thomières qui ne nous quittait pas et nous fimes la route paisiblement jusqu'à Burgos. Mais une fois arrivés à Bribiesca, nous n'entendîmes plus que des paroles d'alarmes. Les uns disaient que le pont de la Bidassoa était brûlé par Mina; les autres que la ville de Vittoria était saccagée, que le général Caffarelli avait été massacré et que les insurgés étaient maîtres de tout le pays. Ces nouvelles étaient terribles ! Je les ignorai pendant quelque temps. Junot me les cachait pour ne pas me faire mai. Et surtout on évitait que la nourrice en sût rien, pour que son lait n'en souffrît pas. Mais son mari allait et venait. On ne pouvait l'empêcher d'entendre ni de parler à sa femme, et, quoique Junot lui eût fait sa leçon et que lui-même eût du cœur, il ne parut plus devant sa femme qu'avec un visage allongé et une expression tellement extraordinaire, qu'elle vit bien qu'il y avait des inquiétudes à avoir. Elle m'en parla comme à une personne aussi intéressée qu'elle.

— Je n'ai plus que lui, me dit-elle en embrassant mon fils; je ne crains plus pour ma pauvre Laure (c'était la sœur de lait de mon fils ; elle était morte à Salamanque). Elle est en terre maintenant et les monstres d'Espagnols ne peuvent plus lui faire de mal ! Mais vous, madame, mais mon petit Rodrigue?

Et elle serrait son nourrisson sur son cœur! Elle avait une haine contre les Espagnols que rien ne peut

bien agréable qui était alors à Valladolid. C'était M"» la baronne Lepic, femme du général Lepic. Elle était jolie, douce et charmante. Son mari était avec justice l'un des ofriciers de la garde le plus estimés de l'empereur.

SiO MÉMOIRES

rendre et en même temps une terreur de leur cruauté qui redoublait encore celle haine.

Junol la rassura. Mais on voyait qu'il était inquiet. 11 avait des nouvelles sûres. Il payait grandement ses espions et, quoique en Espagne on trouve moins de facilité pour la trahison que dans un autre pays, on en trouve cependant, et là, comme ailleurs, la clef d'or ouvre toutes les portes et délie toutes les lano-ues.

Il savait donc l'épouvantable massacre de Salinas. Qu'on juge de son inquiétude! Enfin, nous arrivâmes à Vittoria, oij Junot imuva avec un véritable plaisir un ancien ami, un frère d'armes de l'Egypte et de l'Italie, le général Caffarelli.

Ceux qui le connaissent en savent assez pour que je n'aie pas besoin de faire et son portrait et son éloge. C'est un homme brave, c'est un brave homme. C'est un homme enfin, possédant toutes les vertus, les qualités qui faisaient estimer la vraie noblesse au temps jadis. Les Caffarelli portent un nom cher à tout c^ qui les a connus. Celui qui mourut en Egypte était fort aimé de l'empereur. Celui-ci était un de ses aides de camp favoris. Il l'avait donné à Eugène pour être ministre de la guerre en Italie.

Au moment où nous sommes, il était, en Espagne, gouverneur des trois provinces^ et assez ennuyé de cette guerre sanglante, qui ne produisait aucun laurier au milieu de ses désastres sur cette terre arrosée de sang.

Quelques jours avant notre passage il avait expédié sur France un convoi de malades, de prisonniers et

' Appelées les Vascondages. C'est l'Alava, la Biscaye et le Guipuscoa.

de voyageurs. C'était l'adjudant-commandant d'H... qui commandait le convoi.

Pour comprendre toute l'horreur de ce désastre, il faut connaître les lieux. Je vais au moins tâcher d'en donner une idée. La plaine de Vittoria est immense. Ce n'est qu'à son extrémité qu'on retrouve les rochers escarpés qu'on a cru laisser pour toujours derrière soi à Pancorvo. On retrouve à Salinas de Lecij les mêmes roches sauvages avec plus de facilité pour une embuscade, pour envelopper ceux qui sont sur la route. Elle présente d'abord assez de largeur et monte doucement; puis elle redescend très rapidement à Salinas, mauvaise bourgade où se trouvent quelques maisons misérables et une fonda\ Il y a pourtant quelques voyageurs qui lui ont donné le nom deville. A la bonne heure ! Le fait est que c'est une bourgade moins grande que Bribiesca même. Quelques mines de sel qui sont aux environs lui ont fait donner son nom de Satinas. Mais la production la plus abondante du pays c'est le fer. A Mondragon, à Bergara, dans toutes les petites villes qui sont au bord de l'Eva on voit des usines en grande activité, et le fer que l'on en tire est parfait. On y trouve même une mine d'acier naturel. Les habitants de la Biscaye sont intelligents et rien de ce qui peut produire chez eux n'est perdu pour l'industrie. Leur caractère est aussi tout différent de celui des autres Espagnols, et dans ce moment, où cette partie de la Péninsule est en butte à une attaque plus directe des maux que produisent les partis en guerre civile, j'en vais dire quelques mots.

^ La différence de la fonda à la venta et à la parada, c'est que la fonda esi établie par un privil'>j;e l'oyal.

via. " '^1

La Biscaye, quoiqu'elle son Espagne, est en quelque sorte hors de ses limites jnorales. Les Biscayens portent l'amour de leur indépendance aussi loin que des peuples peuvent le porter. Ils lui ont sacrifié plusieurs fois leurs intérêts et même leur vie. La cour d'Espagne, même au temps de l'ancienne dynastie, ménageait leurs privilèges et avait pour eux des égards vraiment témoignages d'une sorte de déférence, si ce n'était une crainte. Ainsi, par exemple, leurs impôts ne portaient que le nom et le caractère de don gratuit. Lorsqu'il fallait des soldats, le contingent des provinces de la Biscaye ne se fournissait qu'en étant demandé à leur gouvernement, qui le répanissait également sur les communes, mais d'après leur possibilité et non d'après la volonté d'un intendant ignorant. Le port de Bilbao, celui du Passage, Saint-Sébastien, avaient tous des franchises extraordinaires et tout le monde sait que , avant la guerre, l'Alava, le Guipuscoa et la Biscaye^ n'avaient pas de douane. En 1118, un ministre voulut les contraindre à en recevoir. C'était un nommé Palinlio. Le pays fut au moment de s'insurger. Il fallut abandonner le projet. Plus tard, en 1718, lorsque Florida-Blanca voulut étendre à plusieurs ports de la mère patrie le commerce de l'Amérique espagnole, on proposa à la Biscaye de participer aux bienfaits de cette union commerciale*, en admettant volontaire-

* Ce sont les trois provinces appelées Vascongades.

' Dans les derniers temps du ministère du prince de la Paix, ce bien leur fut enlevé, et le tabac et les mousselines furent prohibés, tant la liberté est un bien précaire. Mais il est à remarquer dans ce moment important où les yeux de l'Europe sont arrêtés sur l'Espagne, que les trois provinces vascongades sont

ment les douanes chez elle. La Biscaye refusa. En 1804 on mit un nouvel impôt territorial en Alava. Une insurrection fut au moment d'éclater. On ne la comprima que par l'exil de plusieurs propriétaires influents et déterminés à soutenir les droits de leur Constitution, C'est donc en tous points un peuple fort excellent que les Biscayens... Ils joignent à cet amour de la liberté, une volonté ferme, une industrie toute nationale et une grande sobriété.

On peut présumer, après cette esquisse, de l'impression que dut faire sur eux la conquête de l'Espagne par l'empereur... Ils avaient d'abord été les plus vifs admirateurs de sa gloire; ils devinrent ses ennemis d'autant plus déterminés, qu'ils se virent doublement menacés dans leurs fortunes et dans leurs libertés... Ils se soulevèrent dans l'intérieur du pays avec une ardeur que facilitaient encore les localités... Leurs rochers escarpés, la rareté de leurs routes, la disposition de la contrée, tout les protégeait ^ . Ils profi-

en avance de cent ans sur le reste du pays, relativement aux belles et bonnes idées.

1 Ils étaient tellement désireux de faire par eux-mêmes, qu'il y avait à Bergara, petite ville près de Mondragon, une écoie patriotique où la métallurgie était enseignée par les maîtres les plus habiles. Nous avons eu un Français, M. Proust, qui a été leur donner ses lumières, et qui depuis a passé à l'école de Ségovie. Les jeunes gens de la Biscaye ont en général un grand goût pour l'étude de la chimie, et plusieurs ont été faire des voyages en Suède et en Allemagne, pour y exercer une pratique qui éclairât la théorie. Il est de fait, comme l'a observé un homme de beaucoup de talent qui a bien connu l'Espagne, que la patrie n'est pas un vain mot pour les Biscayens. Aussi, comme je le remarque ici, il y a une plus grande volonté de résistance dans les trois provinces biscayennes que dans le reste de l'Espagne. Je l'ai observée, même avant la guerre de l'indépea»

tèrent de tout. Plusieurs chefs de bandes qui étaient naturels du pays, en connaissaient mieux les repliJt^ si l'on peut s'exprimer ainsi, devinrent pournou> des génies malfaisants. Bientôt on ne se borna plus à de simples assassinats, à des enlèvements de courriers, on attaqua des convois aussi forts qu'une petite armée et Mina — celui qui était alors la teneur de l'Espagne — se leva et arbora la bannière de la plus insurrectionnelle des révoltes.

Ce fut alors que ce convoi, dont j'ai parlé tout à l'heure, se mit en route pour la France. C'était par une admirable journée, le soleil brillait sur les armes des soldats de l'escorte et, longtemps après que le convoi eut quitté la ville, les habitants purent distinguer sa marche, car il paraissait comme un ruban diapré, tramé d'or et d'argent, se dessinant au travers de cette riante campagne de Vittoria. Il se dirigea vers les rochers de Salinas, puis on le vit ensuite disparaître dans ces gorges profondes, où, véritable convoi mortuaire, il ne devait trouver en effet que la mort.

Les Français sont toujours aussi imprudents qu'ils sont braves et, cela, par une suite de cette même bravoure. M. d'H... était en tête de la colonne du convoi. J'ai beaucoup entendu parler de cette terrible affaire du massacre de Salinas. Le pinceau de plusieurs artistes du premier mérite a conservé sa mémoire * ,

dance, cette volonté. L'eniporeur aurait tout obtenu d'eux en faisant faire le procès au prince de la Paix : ils ne demandaient que cela.

' 11 faut placer au premier rang le tableau du général Lejeune, dont l'admirable talent a rendu ce moment terrible avec uo« térité effrayante.

et les veuves et les orphelins qu'il a faits l'ont encore plus solennellement consacré. Je n'ajouterai donc rien à ce qui fut dit sur le peu de soin que le chef du convoi eut du dépôt sacré qui lui fut confié, bien que j'aie entendu là-dessus des paroles partant de bien haut, mais cela ne conduirait à rien aujourd'hui.

Les Espagnols laissèrent engager les Français dans la gorge de Salinas. La route, fort belle du reste, comme toutes celles de ces montagnes, est cependant fort étroite. D'un côté elle est bordée par la rivière bouillonnante et peu profonde de VEva, et de l'autre par des rochers à pic, que l'on ne peut gravir, mais que Ton peut descendre avec une grande facilité, surtout lorsqu'on est de la race chevrière, comme les Biscayens. Mina fit donc coucher ses hommes dans les buissons, derrière les rocs qui dominent la route... puis, lorsque le dernier Français fut entré dans le piège, ils se levèrent alors et le massacre commença !

Les horreurs qui furent commises dans cette journée n'ont jamais été bien connues, parce que l'empereur ne voulait pas effrayer par une description trop vraie, ceux qui devaient retourner en Espagne. On n'a jamais su par quelles affreuses tortures des femmes étaient arrivées à la mort! A la mort qu'elles devaient regarder comme un bien désirable! Des malades sans forces, sans armes, massacrés dans leurs charrettes, des enfants égorgés, avec un raffinement de barbarie que les cannibales les plus féroces de l'Amérique ne connaissent peut-être pas. Ils ne voulaient aucun prisonnier. Le colonel Lafitte\ ayant onze blessures, fut

1 Colonel de dragons. Sa bravoure imposa sans doute à ces hommes qui n'étaient pas féroces par nature et dont les passions •oulevées faisaient seules toute la violeace.

an MÉMOIRES

pourtant épargné par eux! Ils l'emmenèrent dans la montagne, lorsque, après s'être soûlés de carnage, ils eurent teint en rouge, et en rouge de sang, les eaux si claires de l'Eva...

Sur cette route si étroite, bordée par une rivière et par des rochers à pic, s'était donc engagé tout le convoi sans ordre et sans suite, et il occupait, comme on peut en juger par ce que j'ai dit, une longueur de plus d'une lieue, car il y avait des gens du convoi arrivés à Salinas, et qui même y déjeunaient, lorsque les premiers cris de mort se firent entendre.

Il y avait un fort détachement de prisonniers espagnols confié aux soins du chef de convoi. Ils furent délivrés. Encore des ennemis de plus.

Le récit de ce malheur nous avait été fait assez imparfaitement. Le général Caffarelli nous en donna le détail avec vérité, et il eut raison. Il voulait nous engager à demeurer quelque temps à Vittoria, mais Junot pensa fort judicieusement que c'était aussitôt après un événement semblable que la route était parfaitement sûre. En effet. Mina avait emmené sa prise et s'était retiré dans les hautes vallées. C'était du moins ce que nous dirent les espions qui nous apportèrent des nouvelles. . .

Nous partîmes. Ce que j'ai souffert dans l'espace de quelques heures ne peut se comparer qu'à ces moments d'un effrayant délire qui trouble la raison et vous transporte au milieu de ces cimetières bouleversés par les Goules, les Djinns, quand ces monstres d'enfer viennent y faire leurs odieux festins.

J'ai déjà dit que la route était étroite et qu'on s'était battu dans l'espace d'une lieue. Après le combat on avait donné la sépulture à une partie de ces cadavres,

mais beaucoup avaient été enterrés sur les bords du torrent! D'autres étaient demeurés dans les hauteurs de la roche, où la balle de nos soldats avait été les frapper, car nous n'étions pas tombés sans vengeance. Mais le plus odieux, c'étaient des dépouilles fraîches encore et qui étaient demeurées suspendues aux branches des buissons de la montagne! Partout la mort avait inscrit son passage d'un doigt ensanglanté, partout elle avait poussé son cri et partout l'écho en vibrait encore. Mort, massacre, carnage, tous ces mots qui renferment le même sens se reproduisaient pour moi sur chaque pierre, sur chaque tertre élevé au bord de la route !

La nourrice de mon fils était avec moi dans ma voiture. Cette femme, dont le courage avait toujours été ferme depuis son entrée en Espagne, commençait à faillir depuis la mort de sa fille. Elle n'avait plus pour véhicule de sa force qu'une affection qui, enfin, quelque douce qu'elle soit, n'est pas celle de la mère pour son enfant. Elle ne sentit plus autant le besoin de sa conservation et elle ne vit autour d'elle que des dangers sans espoir de délivrance. Une fois que le découragement se fut emparé d'elle, elle devint encore plus malheureuse...

Ce fut dans cet état qu'elle entra sous les roches de Salinas.

La chaleur était extrême à cette heure du jour, car nous étions partis assez tard de Vittoria. A peine fûmes-nous dans le défilé qu'une fraîcheur, dont le charme nous eût ravis dans d'autres lieux, dans d'autres temps, vint nous envelopper et nous saisir comme le froid glacial d'un caveau des morts. Junot était à cheval, allant partout, jetant un coup d'œil

rapide sur les hauteurs que parcouraient des hommes à lui depuis le lever du jour et revenant me tranquilliser par un mot ou par un regard. Sans doute il y avait un grand charme à se voir l'objet d'une aussi tendre sollicitude! Mais pouvait-il détruire l'impression des lieux ? Pouvait-il effacer les traces sar.glantei que les pluies d'automne n'avaient pas lavées et qui, toutes fraîches encore, rendaient presque palpitants les débris demeurés près d'elle? Ah ! ce souvenir est affreux !

Nous avions déjà parcouru un tiers de la route, lorsque Rose, me regardant avec une expression d'autant plus remarquable que son œil allait à la fois de mon fils à moi-même, me dit :

— Mon Dieu, que madame est pâle!

Je craignais tant de l'effrayer, que je voulus sourire. Mais, en la regardant à mon tour, je fus effrayée delà lividité de sa figure! C'est que la même impression nous avait saisies, c'est que le prestige qui agissait sur notre raison était arrivé à son plus haut degré d'intensité, c'est que nous étions presque folles, non de crainte, comme de faibles femmes, mais de terreur, mais d'une horreur profonde ! Et malheur à tout être humain dont le cœur fût resté ferme devant ces bras rongés par les chiens, ces jambes à demiputréfiées, ces peaux de crâne encore saignantes et revêtues de leurs chevelures! Car voilà les objets hideux que Rose et moi nous apercevions mutuellement sans oser nous les montrer l'une à l'autre, tandis que l'odeur fétide, épouvantable, d'un charnier imprégnait l'air que nous respirions et nous étouffait.

Lorsque je sortis enfin de ce cloaque infernal, je joignis les mains et je remerciai Dieu. Puis j'embrassai

mon psavre enfant; je le serrais convulsivement contre moi. Il me semblait qu'il venait d'échapper à une mort certaine. Je le regardais et je croyais voir sur ses joues rosées l'impression produite par ce souftle empesté. Hélas! je ne me trompais pas! L'instinct maternel est toujours sûr.

Nous traversâmes la Biscaye sans aucune rencontre fâcheuse. Seulement, les bruits les plus alarmants nous étaient rapportés dans tous les endroits où nous nous arrêtions. Je tâchais de les dérober à Rose et à son mari. Mais la chose était impossible. Enfin, à Hernani, on nous dit si positivement que le pont de la Bidassoa était brûlé, que Junot prit le parti d'y envoyer un exprès pour s'assurer du fait. Il revint au bout de quelques heures, précédant un régiment de dragons qui venait d'entrer en Espagne et dont le colonel donna à Junot tous les renseignements dont nous avions besoin. Le pont avait été attaqué en effet par la troupe d'Espoz y Mina, mais les Français l'avaient forcée à la retraite. Cependant les Espagnols avaient eu le temps de jeter des fascines et des matières combustibles sur le pont, qui, étant en bois, avait déjà commencé à céder au feu. On l'éteignit toutefois à temps et les solives rouges du pont furent seulement noircies par la fumée.

Nous le passâmes enfin deux jours après, et nous quittâmes l'Espagne.

— Dieu veuille, dit Junot, lorsque nous fûmes de l'autre côté du pont\ et en jetant un dernier

* J'avais youla passer le pont de la Bidassoa à pied«

regard sur Irun, Dieu veuille que nous soyons plus heureux que dans les années qui viennent de s'écouler !

Hélas! il quittait les orages du Midi pour aller chercher les tempêtes du Nord !

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