CHAPITRE XIV
Espoz y Mina. — Son portrait. — Las partidas. — Un mot sur les chefs de guérillas. — Lettre du prince de la Paix. — No^e à lire.
J'ai parlé tout à l'heure d'un homme bien remarquable dans la guerre d'Espagne, d'un homme qui fut mal connu et mal jugé par beaucoup de Français. Comme il lui était indifférent que cette opinion changeât, il ne fit rien pour la détruire et il passa longtemps pour ce qu'il ne fut jamais. Cet homme, c'est Espoz y Mina, oncle et successeur du jeune Mina l'étudiant.
Avant de donner un aperçu de son caractère, il me faut parler de ces guérillas, ainsi qu'on les a d'abord nommés en France, et que nous avons continué à appeler ainsi.
L'armée espagnole fut toujours au-dessous des forces qui étaient dénoncées dans les journaux des différents partis. L'Espagne, et c'était avec raison, les faisait monter à un numéro qui était presque le double de la vérité. La France, pour avoir plus de mérite à vaincre dans les batailles de l'Aragon et de la Catalogne, plaçait dans ses bulletins vingt mille hommes là où il n'y en avait pas dix mille, L'Angleterre mentait également par la même raison que l'Espagne. Le fait est que l'Espagne, au temps où elle était vrai-
ment forte, n'a jamais pu mettre en campagne au delà de cent mille hommes d'infanterie et peut-être dix mille hommes de cavalerie \ Tout cela avait pour chefs, Blacke, le duc del Parque, Ballesteros, la Romana, Venegas, C,ara, frère de 1^^ Romana, et enfin pour commander tous ces hommes-là, dont le plus faible valait mieux que lui, ce malheureux Cuesta, qui perdit les affaires à la bataille de Talaveyra.
Blacke ne fit pas mieux que lui à Belchitte -, où le général Suchet le battit si complètement, que le pauvre Blacke s'en allait demandant son armée à tous venants. De toutes ces défaites, de toutes ces prises de villes et de garnisons, il s'ensuivit une dépopulation de soldats, mais non pas de combattants. La nation avait été défiée tout entière, la nation tout entière releva le gant, et cela devait être pour ceux qui connaissaient l'Espagne. Les rangs des régiments s'éclaircirent à la vérité; mais tout auprès s'éleva aussitôt une force redoutable pour l'Espagne elle-même, ce furent les parlidas.
Il est bon de dire également un mot sur l'état moral de l'Espagne insurgée, à cette époque.
1 J'ai déjà dit que, ne me mêlant pas d'expliquer les affaires militaires, je n'offrais que l'avis de ceux qui pouvaient le donner, et, à cet égard, mes renseignements viennent d'un lieu qui ne me permet pas de douter de leur exactitude.
2 A Belchitte, six lieues de Saragosse, le 18 juin 1809. Le 15, le général Blacke avait été déjà battu devant Saragosse même. J'eus cett« nouvelle aui eaux de Cauterets, où j'étais alors, sans qu'elle vînt de Paris, par mon médecin, qui avait des relations constantes avec les contrebandiers français et espagnols et avait des nouvelles très sûres et très fraîches presque tous les matins. Ce médecin était M. Labbat, médecin des eaux de Cauterets.
t)E LA DUCHESSE D'ABRANTÊS 833
La présence de l'empereur y avait produit l'effet presque surnaturel que cet homme surnaturel luimême amenait avec lui, pour l'imposer là où il paraissait. Mais une fois la première stupeur dissipée, et lorsque les revers de Baylen, d'Oporto, de Séville, eurent relevé le courage des Espagnols, ils prirent une confiance dans leur position qui les perdit. Ils s'abusèrent presque volontairement sur nos ressources, crurent, parce qu'ils le voulaient bien, que notre armée était réduite à rien, tandis que nous avions encore deux cent mille hommes d'infanterie en Espagne, et sans vouloir juger des véritables causes de la nonchalance de nos troupes, ils l'attribuèrent, Dieu me pardonne de le dire, je crois, à de la peur, et cette pensée leur troubla le cerveau. Ils se crurent à leur tour invincibles. De là, toutes les mille sottises, non seulement des chefs espagnols dans leur conduite avec l'Angleterre, comme je l'ai dit plus haut en citant une lettre de lord Wellesley. Mais les deux juntes enchérirent sur les généraux, et ce fut dès lors le plus beau des tumultes, et une confusion qui fait pâlir celle du camp d'Agramant\ La Romana, le seul homme que la Péninsule ait pu avoir à la tète de ses affaires et qui les eût bien menées, était haï et redouté de la junte suprême autant qu'il l'avait été de l'ancienne junte de Séville. Cuesta était également dans une complète dissidence avec la junte et toujours en querelle avec Venegas, que la junte n'avait
1 Quand on pense qu'à cette époque ils avaient en leur pouvoir toutes les forteresses et les places du Sud et du Midi, et par conséquent toutes les fortes et les importantes, Girone, Cadix, Carthagène, Lérida, Tarragone, Tortose, Valence, Badajctt, la Ccogne, le Ferrol, etc., etc., c'est inconcevable.
éià MéMOIREfi
nommé que pour opposer un rival à Cuesta, ce qui n'était pas difficile pour la belle besogne qu'il faisait. Les juntes provinciales n'étaient pas plus unies avec le pouvoir militaire, qui pourtant était le seul qui put sauver la patrie. Ce n'étaient pas ici des raisons métaphysiques qu'il fallait opposer aux malheurs de l'Espagne, c'était une ferme volonté et du canon.
Il y avait alors un agent de l'Angleterre près de la junte, qui s'appelait, je crois, M. Frère. C'est à cet homme que l'Espagne doit non seulement en partie ses malheurs passés, mais à qui elle peut reprocher tous ceux qui la menacent aujourd'hui. Mais il faut finir maintenant l'origine des guérillas.
Ce M. Frère était fort lié avec le duc d'Albuquerque et encore plus, disait-on, avec une personne que le duc aimait avec passion. Cette femme, dont l'esprit était fort remarquable, donnait de l'ombragea la junte parce qu'elle protégeait la France, d'après les accusations du comité de salut public que la junte avait établi et qui ressemblait comme deux gouttes de sang à celui que nous avions à l'époque anodine de 93. Et puis cette femme, jugeant des moyens et de la capacité du duc d'Albuquerque, qui en avait de réels, le poussa à faire des démarches pour obtenir des troupes de Cuesta et de Venegas. Ceux-ci, furieux de la crainte de perdre un seul homme des troupes qu'ils employaient du reste si bien, s'unirent entre eux et avec la junte, bien que Cuesta fût son ennemi, pour s'opposer à Albuquerque ^ : alors ce fut une confusion plus complète que jamais, et l'on ne s'entendit plus :
' A celte époque il fut très près de faire sa soumission an roi Joseph.
t)E LA DUCrtËSSE b'ABRANTÉS ÎJSS
l'incapacité ne fut même plus la seule chose dont l'Angleterre eût à se plaindre, et la corruption s'introduisit dans les séances de la junte. La Romana le dit lui-même en termes très amers à une personne de mes amis qui me l'a répété.
Ce fut donc alors, quand l'armée fut débandée et presque sans chef, lorsque la junte, qui ne s'entendait en rien en administration, ou qui ne voulait pas s'y entendre, fit des réquisitions absurdes et hors de propos, des démarches contraires au bien du pays, ce fut alors que les partidas commencèrent la guérilla ou petite guerre. Les bandes qui formèrent les premières troupes se composèrent de mauvais sujets, de moines ennuyés de leur couvent, de forçats libérés et de déserteurs fuyant la discipline militaire ; les contrebandiers en formèrent d'autres plus redoutables par leur nombre et par leur ensemble. On appelait ces iroupes-lk quadrillas. Ce furent eux et ceux que j'ai nommés plus haut qui formèrent la masse des partidas. Il y eut ensuite d'autres troupes, comme celles de quelques chefs dont les noms sont fameux, même parmi nous. C'est tout autre chose. Dans le cœur des chefs de quelques corps de partisans il y a eu de nobles et grandes passions pour véhicules ; la vengeance, l'amour de la patrie et l'esprit ambitieux d'entreprise.
Les plus remarquables de ces chefs sont : Longa et le Marquisetto (Parfies) ^ , les deux Mina, Renovales ^ don Julian (Sanchez) % VEinpecinado (Juan-Marti-
• Les Asluries ei la Biscaye.
• Navarre et Aragon.
' Sierra de Gala, Salamanque, Toro et Burgos.
nez)\ el Médico (Juan-Paladea)', El Principe^, Suan Abril*.
J'ai été longtemps, je puis le dire, la voisine de don Julian et, à part la terreur qu'inspiraient ses hommes, terreur qui n'était même fondée sur aucun récit effrayant, je n'en ai autre chose à dire sur lui, si ce n'est qu'il avait une grande réputation de bravoure et même de probité. Il avait de l'ambition ; et quel est après tout l'homme qui n'en a pas? Mais c'était même un honnête homme. Je n'ai eu qu'à m'en louer, car il pouvait exécuter son projet de me prendre en sacriHant plusieurs personnes de mon escorte, et je lui sais gré de ne pas l'avoir tenté ^.
Renovales était officier dans l'armée. Il n'eut pas de bonheur dans ce genre de guerre, étant probablement trop habitué à une attaque plus régulière. Il fut bientôt battu et il quitta le commandement de sa guérilla. Le jeune Mina, étudiant au moment de l'insurrection, avait, dit-on, des talents et du mérite. Mais il est un homme qui devait faire pâlir toutes ces réputations d'hommes de guerre des montagnes, et cet homme, c'est Espoz y Mina, oncle de l'étudiant et qui lui succéda.
Mina est un homme qui rappelle tout ce que l'antitiquité nous raconte de beau, de sublime même,
1 Madrid.
3 Tolède, Ocana et Àranjuez.
3 Ciislilla-Viéjà.
* 8>''govie et Castilla-Nueva.
■ J'ai su depuis que j'avais l'obligation de cette courtoisie au duc de Wellington : « SongiJZ, lui avait- il dit, que nous ne fai. sons pas la guerre aux femmes. » Je n'en ai pas moins une grande reconnaissance i don Julian.
lorsqu'elle parle de ces patriotes servant leur pays pour le pays lui-même, versant leur sang parce que ce sang doit cimenter ses libertés... c'est l'homme du pays, Vhomme du sol, le martyr de la patrie. Sans nul doute Mina fut souvent cruel, féroce même dans sa conduite, mais d'après les nombreux renseignements que j'ai eus sur son compte, son caractère était grand et généreux. Naturellement ignorant, il ne connaissait pas la façon de faire la guerre : mais il était brave, avait un jugement prompt et lucide et une persévérance à l'épreuve de tout ce qui peut abattre les plus forts.
Il était paysan, comme on le sait sans doute. Soit que sa naissance lui eût donné de l'aversion pour la noblesse, il ne voulut jamais admettre un grand seigneur, ni même un noble dans sa troupe. II se tint presque toujours dans les provinces voisines de ï'Èbre, Ce fut en 4809 qu'il créa sa troupe, c'est-à-dire qu'il la prit après son neveu, et en 4812 il avait une armée complète, puisqu'on la portait à près de douze mille hommes, qu'il payait régulièrement. Voici un fait remarquable de cet homme que nous avons appelé brigand bien libéralement. Il ne voulut pas avoir recours à l'Angleterre pour le paiement de sa troupe. Il ne voulait avoir affaire qu'à lui, et il se créa des ressources. Un bruit qui courut à cette époque en Espagne, et que je suis fondée à croire vrai, mais que je n'ose prendre sur moi d'affirmer, c'est que Mina avait fait un marché avec les généraux français, pour que tout ce qui n'avait pas rapport à la guerre et qui venait de France, fut escorté par lui Mina, ou par ses guérillas, en payant une sorte de redevance qu'il employait à payer ses troupes.
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D'après ce que je sais de lui, la chose ne m'étonnorait pas.
Mais si Mina lui-même n'était pas d'un naturel féroce, il laissa faire des atrocités par ses troupes, en bien des circonstances, et notamment dans celle de l'attaque du convoi. Néanmoins, avant de l'accuser, lui personnellement, il faut réfléchir à ce que les guerres de partis ont d'horrible dans leurs scènes, et combien les instruments employés par les chefs sont difficiles à diriger.
Le mal produit dans la guerre d'Espagne par les partidas est immense. Les Anglais ont voulu le nier, et je ne conçois pas pourquoi, car l'évidence est positive. Quelle fut la véritable cause des malheurs de la troisième expédition de Portugal? Ce fut précisément cette interception de nouvelles, cet empêchement de faire communiquer un corps avec un autre, et cela sur la surface entière de la Péninsule! L'impossibilité de faire passer une dépèche autrement qu'avec une escorte de deux cents hommes, tandis que les Espagnols et l'armée anglaise correspondaient télégraphiquement, l'autre impossibilité de faire passer des convois de vivres sans un bataillon pour les défendre, tandis que les ennemis avaient leur pain cuit, coupé et prêt à être mangé à chaque village. On a évalué le nombre des hommes des guérillas à soixante mille, je le crois aisément.
Maintenant que j'ai assez parlé de l'Espagne, pour avoir, je crois, donné une idée assez juste de son état intérieur, voici une pièce assez curieuse écrite deux mois plus tard que l'époque à laquelle nous sommes arrivés, et dans la même année. On sait que le roi et la reine d'Espagne étaient alors à Marseille, le séjour
de Compiègne ne leur ayant pas ce nvenu. Cette lettre est, j'espère, une réponse à tout ce qu'on peut dire contre l'empereur dans sa conduite envers les souverains espagnols. Et en tout état de choses, je sais bien quelles réflexions cette lettre peut suggérer\
Marseille, le 30 novembre 1811.
t J'ai mis sous les yeux de Leurs Majestés, monsieur le colonel, votre lettre du 21 du courant.
« Le roi et la reine sont infiniment satisfaits des détails intéressants qu'elle contient. Ils en ont fait plusieurs fois la lecture et n'ont pu y voir sans ultendrissemeni la constante bienveillance de Sa Majesté l'empereur et roi pour eux et pour leur famille.
« Us ont reconnu dans cette circonstance une nouvelle preuve des bonnes dispositions de Son Excellence le duc de Rovigo à leur égard, en même temps que votre zèle, et la sagesse de votre conduite dans tout ceci. Je me plais d'autant plus à vous le témoigner que c'est leur intention. Continuez donc à répondre de cette manière à la confiance que le roi et la reine oui en vous.
« Vous connaissez assez la position gênée dans laquelle se trouve le roi sous le rapport de ce qu'il doit et sous celui de ses finances.
t Tâchez, monsieur le colonel, d'engager Son Ex-
1 Le prince de la Paix a dit dernièrement qu'il ne savait pas comment fanais des lettres de lui. Je pourrais lui en montrer un grand nombre toutes écrites de sa main s'il veut se donner l'ennui de les relire. J'ai même fait la générosité d'en donner pour des recueils d'autographes. Ces lettres sont adressées à mon mari, dont j'ai les papiers.
cellence le duc de Rovigo à provoquer une prompte réponse de Sa Majesté l'empereur sur la lettre du roi. Vous concevez que les dispositions à arrêter pour notre départ, fixé au 6 avril prochain, sont naturellement subordonnées au secours extraordinaire que Sa Majesté sollicite de la bienveillance de Sa M.ijrsié l'empereur.
« Telles sont, monsieur le colonel, les bases des nouvelles demandes que vous avez à faire, et sur le prompt succès desquelles vous apprécierez aisément notre impatience.
« Je suis, monsieur le colonel, votre affectionné. « Le prince de la Paix. »
Cette lettre a été copiée par moi-même sur l'original qui existe à Paris, et est entre les mains de celui à qui elle fut adressée\
On peut ajouter que l'empereur fut toujours à merveille pour les souverains espagnols. Une foiy le paiement ne se fit pas exactement pour leur pension, et le colonel Cailhé fut envoyé près de l'empereur pour solliciter ce paiement.
— A l'instant même, me dit-il, l'empereur le fil ordonnancer.
Je rapporterai plus tard une nouvelle preuve de sa bienveillance, comme ils l'appullent, mais plulùi de sa coquetterie envers eux.
^ M. le commandeur Cailhé de Geisne, colonel au service de Porlugal.