CHAPITRE XVM
Funestes propages. — Fautes à propos de i\l.M. do Talloyrand et Fouché. — Cambacérès. — Le comte Dubois. — Le chambellan de service. — Ten ai donc menti? — Vous l'avez rêvé.
— Tous des imbéciles... — Ce Fouché est un grand misérable.
— Notas et instructions. — Papiers brûlés. — Château de Ferrières. — Ordre d'ap|iositions dos scellés. — L'Abbaye. — Farear. — Accommodement. — M. Real à Ferrières. — Duc de Rovigo, ministre. — La Russie et .M. do Czernicheft'. — Espionnage. — Antipathie d'Alexandre pour M. de Rovigo.
— Le séducteur universel. — L'ovaiinn. — Voilà M. de Czernicheff. — La valse. — J'y renonce. — L'empereur 1 — Le chien d'Alcibiade.
Ce moment vraiment lumineux dans la vie de Napoléon, parce que sa dynastie semblait enfin s'asseoir sur le trône impérial de France, eh bien, ce moment était celui où le destin rassemblait tous les nuages autour de sa tête pour l'écraser dans la tempête. Et pourtant il n'essayait encore aucun parti. Il ne cherchait toujours qu'à écraser et souvent il ne faisait que blesser.
Ce fut peu de temps avant la naissance de son fils que l'empereur commit une de ces fautes comme depuis il en fit encore. Non que je pense qu'il dût être cruel, mais je crois que M. de Talleyrand en 1814 et Fouché en 1810, tous deux éloignés des affaires avec tout l'entourage de la pitié d'une disgrâce et la possibilité de nuire, je crois qu'il y eut dans cette conduite
une immense faute de commise, et l'expérience l'a prouvé.
Lorsqu'en juin 1810 Fouché fut disgracié et que le ministère de la police fut confié au duc de Rovigo, l'empereur ne céda à cette époque qu'à une intrigue ourdie dans l'intimité de son cabinet intérieur, et il y céda sans le savoir. Cambacérès avait juré la perte de Fouché. Il le dénonça à l'empereur, ce qui le perdit. Je crois bien que dès lors Fouché conspirait contre l'empereur, puisque j'en ai eu la preuve pour l'époque de Marengo. Mais je ne pense pas que Napoléon ait su la chose comme elle était réellement. Il se borna donc à renvoyer Fouché du ministère et il le nomma même gouverneur de Rome. Cependant, soit que l'archichancelier voulût accomplir l'œuvre de la destruction de Fouché, il revint encore à la charge et un jour, après le conseil d'État, l'empereur étant rentré dans son cabinet avec l'archichancelier, comme cela lui arrivait assez souvent, on entendit bientôt sa voix éclatante remplir la pièce et faire trembler la voûte.
Le comte Dubois, conseiller d'État et alors préfet de police, sortait en ce moment du château ^ pour monter dans sa voiture. Il s'entend appeler, tourne la tète et voit l'empereur sur le balcon de son cabinet, qui l'appelait de la voix et du geste.
— Dubois ! Dubois ! Montez ! Venez tout de suite, dépêchez-vous !
Le préfet fut presque alarmé de la précipitation de la voix et de l'extrême agitation qui paraissait dans
• On éiail à Saiiil-Gloud alors. C'est à l'époque de la première disc'ràce du duc d'Otrante.
SâB MÉMOIRES
toute la personne de l'empereur, qu'il venait de quit- Jer assez calme quelques minutes avant. Il s'empressa de remonter et se présenta à la porte du cabinet de l'empereur. Le chambellan de service s'opposa à ce qu'il entrât. C'était M. de Rémusat.
— L'empereur est avec l'archichancelier et mes ordres portent de ne laisser entrer personne, dit-il au comte Dubois.
— Mais cet ordre ne peut me concerner, dit celuici, puisque je viens d'être appelé dans l'instant par elle-même dans le cabinet de Sa Majesté.
— Eh ! monsieur, c'est impossible !
— Parbleu ! monsieur, j'en ai donc mentil
— Non, mais vous l'avez rêvé. Qui diable voulezvous qui ait été vous appeler, puisque je suis de service ?
— Quelqu'un, monsieur, qui se sert mieux luimême qu'il n'est servi. C'est l'empereur !...
Et il marmottait entre ses dents quelques mots assez peu polis, lorsque la porte du cabinet s'ouvrit violemment et l'empereur parut, le visage enflammé de colère.
— Savez-vous bien, monsieur, que j'entends qu'on obéisse à mes ordres à l'heure même où je les donne ? Ne vous ai-je pas dit moi-même de monter à l'instant?
— Ma foi, Sire, il n'y a pas de ma faute. Quand vous voudrez être obéi, mettez à votre porte des gens qui n'empêchent pas de passer.
— Qu'estrce à dire?
— C'est M. de Rémusat qui ne voulait pas que j'eo trasse auprès de Votre Majesté.
— Hum ! dit l'empereur en poussant le comte Dubois
DE LA DUCHESSE D'ABRANTÉS ftÔ
dans son cabinet, ils sont tous les mêmes ! Tous des ii/ilh'ciles.
El il referma lui-même la porte avec colère.
Il n'y avait dans le cabinet de l'empereur que l'archichancelier. Il paraissait, comme toujours, fort calme. Mais l'empereur était dans une agitation nerveuse qui le rendait incapable de rien faire. On voyait sur son bureau une grande feuille de papier sur laquelle étaient déjà quelques lignes de son écriture, mais plus illisibles que jamais il n'en fît. Pendant quelques minutes il se promena pour essayer de se calmer.
Enfin s'arrétant tout à coup devant le comte Dubois :
— Dubois, lui dit il, ce Fouché est un misérable I Puis il reprit sa promenade en répétant deux fois
encore :
— C'est un misérable ! un grand misérable ! Mais qu'il ne compte pas faire de moi ce qu'il a fait de son Dieu, de sa Convention et de son Directoire, qu'il a bassement trahis et vendus. J'ai la vue plus longue que Barras, et avec moi ce ne sera pas si facile. Qu'il se tienne donc pour averti. Mais il a des noies, des instructions de moi et j'entends qu'il me les rende.
Tout cela se disait avec une grande rapidité et tout en marchant.
— Je sais que vous êtes ennemis, Fouché et vous, ajouta Napoléon en s'adressant spécialement au comte Dubois. Mais c'est égal, je vous ai choisi pour aller auprès de cet homme remplir une importante misçion. Importante surtout pour lui, car il y va de sa tète.
— Sire, s'écria le comte Dubois, que Votre Majesté daigne me dispenser de l'honneur qu'elle veut me
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faire! Elle-même vient de le dire. Le duc d'Otranie est mon ennemi. Il croira que je vais chez lui pour le braver et j'avoue que cette pensée m'est pénible.
— Silence ! dit l'empereur. Vous allez auprès de lui pour remplir une mission grave, que vous seul pouvez mener à bien. Écoutez-moi. Fouché, pendant son ministère, a reçu de moi beaucoup d'ordres, de notes, de lettres confidentielles de ma propre main ! Eh bien ! monsieur, quand je lui redemande ces papiers, qu'il devait me rapporter s'il eût été un honnête homme, savez-vous ce qu'il me fait répondre? Qu'il a tout brûlé! Lui, Fouché, brûler des papiers importants ! Non, non, il n'est plus assez jeune pour faire une telle école \ Il a mes papiers. J'entends qu'il me les rende. Vous allez partir pour son château de Ferrières- où il est maintenant. Vous lui demanderez, en MON NOM, tout les papiers qu'il tient de moi. S'il refuse!'.,, s'il refuse, qu'on le mette dans les mains de dix gendarmes. Qu'il soit conduit à I'Abbaye et, de par Dieu ! je lui ferai voir qu'un procès peut se faire promptement. Eh bien, qu'attendez-vous? partez donc ! . . .
— Mais, sire, quels sont les papiers qu'il faut que je demande? Votre Majesté doit en avoir une liste S'il m'en donne six et qu'il en ait trente...
— Vous avez raison. Écrivez.
Et poussant le comte Dubois sur la chaise qu'il avait occupée, il le mit devant la feuille de papier qu'il avait commencé à couvrir et, continuant sa pro-
^ Ces propres paroles ont été dites à M. le comte Dubois, alors préfet de police, lorsque l'empereur l'envoya à Ferrières. • Le château de Ferrières est près du Pont-Carré.
menade ou plutôt sa course, il se mit à dicter, mais avec une telle vitesse, qu'il vit lui-même que le comte Dubois ne pouvait le suivre.
Il m'est impossible de dicter comme il m'est impossible d'écrire, dit-il enfin en se jetant dans un fauteuil. Prenez cette liste, tout informe qu'elle est, elle vous servira. D'ailleurs, mettez les scellés sur les papiers qui resteront, je vérifierai et nous verrons. Partez ! Et partez à l'instant.
Le comte Dubois envoya sur-le-champ chercher des chevaux de poste et se mit en route pour Ferrières, où il arriva avant la nuit. Il trouva le vestibule, toutes les avenues de la maison remplis de ballots, de caisses, de malles sur lesquels était écrit; A monsieur le gouverneur de Rome ! Et le gouverneur lui-même au moment de partir.
En voyant son ennemi ou plutôt son rival devant lui, Fouché devint tremblant. Car, pâlir ^ n'était pas pour lui chose facile ou plutôt possible. M. Dubois lui exposa le motif de sa visite, en enveloppant sa misr sion de tout ce qui pouvait en faire disparaître les aspérités. Mais le coup n'en fut pas moins rude.
— Que je LUI rende ses notes, monsieur, s'écria-til en se levant et parcourant la chambre comme un insensé, que je rende ses notes ! Et où voulez-vous que je les prenne? Elles sont brûlées, vous dis-je. Je l'ai déjà juré... je le jurerai encore tant qu'on le voudra.
Ce n'était pas le serment qui l'embarrassait. Cependant le comte Dubois avait des ordres précis, formels*
(1) Oa sait que Foucbé était excessivement pâle et raémd blcnie.
Avec Napoléon il n'y avait aucune plaisanterie à faire pour éluder l'exécution de sa volonté. Il fallait obéir. Il fut donc obligé d'en arriver à prononcer le mot de 1' Abbaye !
A peine le duc l'eut^il entendu qu'une teinte livide se répandit sur tout son visage déjà si blême et le comte Dubois crut qu'il allait s'évanouir. Ses jambes plièrent sous lui et il retomba anéanti sur son fauteuil.
— A l'Abbaye! Moi, à l'Abbaye! Mais que veutil faire de moi ? Me faire mon procès, dites-vous ?
Et il se relevait et courait par la chambre comme on insensé. Le préfet tenta de le calmer et de nouveau lui parla de la remise des papiers.
— Mais quand je vous répète qu'ils sont tous anéantis, brûlés ! Croyez-vous donc, monsieur, que j'aurais été garder des papiers qui pouvaient non seulement un jour me perdre, m'exterminer, mais faire pendre mes enfants et mes petits-enfants jusqu'à la quatrième génération ?
Et il continuait sa course à travers la chambre, se heurtant contre les meubles, joignant les mains et dans une véritable agonie. Enfin il ne s'est jamais vu d'homme ayant aussi peur.
Le préfet en eut pitié. C'était bien à lui, car jamais Fouché ne lui avait montré que de la malveillance. Il s'approcha de lui et lui dit qu'il voulait faire pour lui ce qu'il pensait que lui-même ferait dans une semblable circonstance.
— Écoutez, dit-il au duc, je vais mettre les scellés sur quelques papiers que vous avez sans doute ici. Je dirai à l'empereur que vous n'avez voulu rien me montrer et que Real n'a qu'à venir lever les scellés.
Je crois que Real est votre ami... Avec l'empereur, il n'y a jamais qu'un premier mouvement à redouter. Une fois le sommeil sur sa colère, souvent il n'y en a plus de traces au matin. Calmez- vous donc et tout ira bien.
Us rassemblèrent en effet une foule de vieux papiers, tous insignifiants, car il paraissait certain qu'il n'y en avait pas d'autres \ et le comte Dubois mit son cachet sur toute cette belle collection, puis disant adieu au ministre disgracié, il s'en revint à Paris rendre compte de sa mission. L'empereur éclata d'abord en injures et persistait toujours à faire traduire le duc devant un tribunal. Mais le préfet lui parla de sa visite à Ferrières comme homme d'État, et comme homme d'esprit. Tous deux avaient examiné Fouché pendant cette sorte d'enquête qu'il lui avait fait subir et le résultat était, pour la conviction de M. le comte Dubois, que les papiers étaient bien effectivement brûlés.
— Il avait trop peur pour qu'ils ne le soient pas, disait-il. Que Votre Majesté envoie à Ferrières un autre conseiller d'État, car je ne puis faire une telle course tous les jours. Les affaires de mon département souffriraient. Que Votre Majesté envoie là Real, ou tel autre qui lui plaira. Tout le monde d'ailleurs en fera autant que moi.
L'empereur consentit à ce que le comte Dubois ne
* Il me disait encore dernièrement qu'il était convaincu que les papiers étaient brûlés. Cependant, après la mort du duc d'Olrante, on remit de sa part une cassette fermée à Louis XVIII. Mais, au reste, après le jeu double que Touché jouait, la cas- SL'ile pouvait ne cou tenir que des papiers relatifs aux derniers temps de son ministère.
retournât pas à Ferricres. Ce fut Real qui leva les scellés et fit le procès-verbal. Le résultat de tout ce fracas fut l'entrée du duc de Rovigo au ministère.
La même cabale qui avait culbuté Fouché fit à son tour sauter Dubois, mais six mois plus tard. Quant au duc d'Otrante, sa nomination de gouverneur de Rome n'eut pas une grande suite et il subit une sorte d'exil moral dans sa sénatorerie jusqu'au moment où, pour le malheur de l'empereur, il rentra aux affaires. Non pas que son savoir ne fut supérieur à celui de tous les autres, mais parce que Fouché, s'il avait en effet mérité d'être éloigné du ministère, le méritait encore davantage trois ans plus tard, car il avait été offensé et ne pardonnait jamais.
Cependant les plus graves intérêts s'amoncelaient autour de l'horizon politique, et semblaient empêcher de distinguer l'avenir. La Russie gardait un silence difficile à expliquer, malgré toutes les cajoleries de M. de Czernicheff, qui nous tenait dans une bien petite estime, car il faisait sa diplomatie à la façon de M, le régent. Et en bonne conscience, ceci était depuis longtemps passé de mode. Le peu d'importance du sujet qu'il poursuivait fit qu'il réussit à surprendre quelques détails sur la marche des troupes et sur les magasins de ses subsistances. Mais ce n'était pas avec un homme comme Napoléon qu'il était possible de le connaître par la perfidie, en cherchant à avoir ses plans huit ou dix mois d'avance. Passe pour la veille de la bataille, comme à Dresde ou à Waterloo! Et encore ! Mais enfin, là on peut jouer son honneur et sa tète contre une espérance plus ou moins fondée. Tandis que M. Czernicheff a couru le danger très im-
minent, pour eux, de faire fusiller deux pauvres pères de famille, contre l'information très incomplète qui lui apprenait que le soldat emportait de sa garnison deux paires de bas, au lieu d'une, et trois chemises au lieu de deux. En vérité, ce n'est pas la peine de jouer ainsi avec la tête des autres pour une partie si peu importante ; il est vrai que la sienne aurait été compromise assez sévèrement, si le télégraphe de Strasbourg n'avait pas été endormi et s'il n'eût pas passé à étendre ses bras le temps qu'il devait employer à parler, pour dire qu'on arrêtât M. de Czernicheff.
Ce qui est à lui reprocher, non pas au télégraphe, mais à M. de Czernicheff, c'est d'avoir usé de la plus cordiale hospitalité, d'avoir accepté de riches présents comme envoyé d'un ami, et puis de faire une sorte d'espionnage, ce qui est toujours d'une couleur un peu honteuse. Il est vrai que l'empereur Alexandre m'a dit à moi-même, en 1814, qu'une des choses qui l'avaient offensé de la part de M. le duc de Rovigo, ce fut, lors de son dernier voyage à Pétersbourg, d'avoir tenté d'exercer dans l'intérieur du palais impérial la police de Paris. L'empereur Alexandre prétendait que c'était cette raison qui l'empêchait de voir M. le duc de Rovigo % ce n'était donc qu'une représaille !
Il serait difficile de donner une idée de Vinfatuation où je trouvai toutes les femmes, relativement à M. de
' L'empereur Alexandre me parla beaucoup de son antipathie pour le duc de Rovigo. Il y mêlait aussi une autre personne... je donnerai les détails de celte conversation dans un autre volume.
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Czernicheff, C'était une folie, une obsession qui pouvait faire croire à la magie. On m'avait bien écrit dans ce sens, et même quelques-unes des pauvres malades. Mais j'étais loin de croire le mal aussi profond; elles ne mouraient pas toutes, mais toutes étaient frappées. En vérité, la chose était burlesque, et, vue de sang-froid, elle l'était bien autrement. Je ne sais pourquoi M. de Czernicheff avait mérité cette grande ovation. Il était sans doute fort agréable, homme de beaucoup d'esprit, mais cherchant peu à plaire, et cela, non pas qu'il fût occupé de l'une plutôt que de l'autre, mais parce que toutes semblaient l'ennuyer. Voilà du moins l'effet qu'il me fit le premier soir de grand cercle où je le vis aux Tuileries. J'avoue que j'y portai toute la curiosité qu'avaient excitée les lettres où on me parlait de lui comme du mangeur de cœurs le plus glouton qui eût encore paru dans l'un de nos salons. Je me rappelle cette soirée, parce qu'il s'y joint une particularité assez singulière.
On m'avait donc non seulement écrit depuis l'arrivée de M. de Czernicheff toutes les histoires dont il était le héros, et cela avec mensonge ou vérité, il n'importe. Mais d'autres détails m'avaient été contés depuis que j'étais à Paris. Comme ces détails me paraissaient bien étonnants, en raison de la surveillance que l'empereur exerçait sous son propre toit, j'étais bien aise de juger par moi-même de la vérité de la chose.
— Parbleu ! me dit M. de Narbonne, vous êtes bien entêtée! Quand on vous dit comment les choses se sont passées, vous ne voulez encore rien croire. Quand je vous répète que l'une des puissances belligérantes
a été au moment de battre l'autre, bien qu'elles soient d'anciennes camarades. Au reste, elles se regardent toutes comme des chattes sauvages, quand le Lovelacc du Nord paraît au milieu d'elles. Attention ! Nous entrons dans le sanctuaire. Regardez bien attentivement, car je suppose que l'étoile polaire est à l'horizon. Je ne veux rien vous dire. Voyons si vous le devinerez. Si vous êtes blessée à mort par un regard de ses yeux chinois, appelez-moi à votre aide.
Cette conversation se faisait en descendant mon escalier, dans ma voiture, et en traversant lentement tous les grands appartements des Tuileries. M. de Narbonne avait dinè chez moi et je l'avais conduit au château.
Lorsque je fus entrée dans la salle du trône, je regardai attentivement parmi la foule d'étrangers de distinction qui se trouvaient là presque courbés devant l'N brodé sur le fauteuil vide du trône, car l'empereur n'était pas encore arrivé, et les seuls visages qui fussent alors dans la salle impériale ne méritaient pas certainement le nom de mangeurs de cœurs. J'avais bien auprès de moi plusieurs femmes, qui seulement pour prononcer un nom m''auraient dit :
— Voilà M. de Czernicheff.
Mais je voulais deviner toute seule, et je ae regardais même plus du côté de M. de Narbonne, qui me faisait de gros yeux, pour diriger les miens vers un endroit de la salle où était un groupe assez nombreux qui s'ouvrit enfin, et me laissa voir un grand jeune homme, n'ayant point une jolie figure, mais ayant cette tournure qui n'était ni commune, ni distinguée, qui était ce qu'on appelait alors une tournure étrangère — c'était le mot — et il serait difficile en eliet
de dire !a chose autrement. M. de Metternich et M. de Czernicheff sont les deux types dans ce genre qui soient venus nous offrir une extrême élégance, avec des manières qui ne rappelaient en rien même celles traditionnelles des salons de 1787. M. le comte de Metternich, avec sa poudre mise sur une chevelure blonde, qui n'avait aucun cheveu blanc, mais pour se donner l'air un peu plus respectable avec son habit de chevalier de Malte, rouge, à revers noirs, et ses façons courtoises, ses manières si noblement aisées, était vraiment le grand seigneur dans sa plus extrême élégance. M. de CzernichefT avait également de l'élégance. Mais il y avait peut-être plus d'étrangeté, si l'on peut le dire. Tout en lui, jusqu'à son costume, cetie façon giiêpée d'être serré dans son habit, ce chapeau, ce plumet, ces cheveux jetés en grosses touffes, et puis cette physionomie tartare, ces yeux presque perpendiculaires, lorsqu'ils ont ordinairement l'habitude de venir horizontalement, tout cet ensemble, je le répète, était un type original et curieux.
Mais ce qui, pour moi, ne le fut pas moins, ce fut de retrouver dans M. de Czernicheff presque un vieil ami.
Deux ans avant cet instant où je voyais dans la salle du Trône du palais des Tuileries, un grand jeune homme qu'on appelait M. Czernicheff, aide de camp et favori du czar de Russie, j'avais été au bal chez M. le duc de Cadore, alors ministre des affaires étrangères, et j'avais été invitée pour la valse par un officier russe, qui, arrivé de la nuit même et repartant le lendemain, avait été invité par M. de Champagny à voir un bal français. Cet officier, alors fort jeune, n'étant pas d'un grade assez élevé à cette épo-
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que pour essayer de danser avec l'une des princesses impériales, s'adressa à moi dans son orgueil d'envoyé d un czar dont il était l'ami, parce qu'il m'avait vue ouvrir le bal dans la contredanse de la princesse Caroline et qu'il sut que j'étais gouvernante de Paris. Je ne sais comment il arriva que je n'étais pas engagée pour cette première valse et que j'acceptai, chose fort étrange, car pour la valse surtout j'avais l'habitude de ne danser qu'avec les personnes que je connaissais, et que je connaissais pour bien valser. Nous partîmes donc. Je n'étais pas une mauvaise valseuse — j'étais élève de M""* Demidoff — et quand je valsais avec M. deLagrange\ M. deFlahaut, ou deux ou trois autres de la même force, cela allait bien. Mais lorsque pour la première fois je me sentis tourner le poignet avec cette raideur de bonne grâce pourtant que les valseurs russes mettent à tenir le bras droit, que je me sentis soulever de terre et emporter comme une plume par le vent, je me sentis mal. Je priai l'oriicier de me déposer sur ma banquette, ce qu'il exécuta avec un demi-sourire de malice *n hocliuni la lete par manière de salut, puis il s'éloigwa. Quant à moi, il me fut impossible de reprendre la valse. Je dansai tout le reste de la soirée et je ne revis plus mon officier russe, qui, je crois, était reparti dès le lendemain du bal.
Or, cet officier russe, c'était M. de Czernicheff. Je le reconnus à l'instant, parce qu'il a un type de figure qui est trop caractérisé pour l'oublier. Ce qu'il y a de mieux, c'est qu'il ne l'avait pas dit, ou du moins ne
* M. Charles de Lagrange : c'était, avec M. de Flahaut, l'homme de la cour qui valsait le mieux.
l'avait dit qu'à très peu de personnes. J'allais faire signe à M. de Narbonne pour qu'il vint près de moi, lorsque la porte du fond de la salle s'ouvrit et le mot: c L'empereur! » mit tout le monde au silence. Tous les dos, les épaules portant épaulettes d'or ou de diamants s'inclinèrent bien bas ! Mais si bas ! si bas ! qu'il était à craindre que le front ne touchât la terre. Lui, s'avançait gravement, mais avec un regard doux, quoique superbe, quoique étincelant. Il s'arrêta longtemps devant mon officier russe et lui parla avec cette bienveillance qu'il devait porter au favori de son frère le czar! Sa faveur était fort grande également auprès de Napoléon et il en aurait peut-être plus obtenu en étant pour lui dévoué comme l'empereur aimait qu'on le fût — et toujours fidèlement à son prince — qu'en allant quêter de mauvais renseignements dans les vieux cartons du ministère de la guerre. C'est, du reste, un homme tout autre que ce qu'on l'avait jugé. Ses amours, ses valses, toutes ces coutumes presque orientales et tenant un peu du Potemkin, avaient encore plus d'habileté et de ruse que de mollesse et de volupté asiatiques. A propos de ses amours, je sais une chose qui peut donner une idée de lui-même. On sait qu'il faisait conduire sa voiture à la porte d'un club, ou bien d'une actrice célèbre comme aimant la joie, et lui, pendant ce temps, était tout autre part occupé d'intérêts bien autrement sérieux que des amourettes, comme aurait dit le marquis de la Vaupalière. Mais ici, il y a encore une petite note à ajouter. Tandis que l'empereur, d'après les rapports de police, croyait M. de Czernicheff le plus coureur des hommes, on sait qu'il était aux pieds d'une femme dont le mari connaissait les secrets les
plus intimes de l'empereur. Jusque là, c'est l'histoire du chien d'Alcibiade. Mais la note bonne à ajouter, c'est qu'au moment où M. de Czernicheff paraissait le plus amoureux du monde de deux femmes, dont l'une était charmante et l'autre la plus déplaisante, la plus méchante, la plus antigracieuse de ce monde, il en aimait une troisième, ravissante créature, faite toute de charme et de grâces, qu'il aimait avec ce redoublement d'amour que donne le mystère, et qu'il aime encore malgré l'éloignement — d'amour, je ne crois pas, mais au moins d'une bonne amitié.