VIII
attaque. Elle était peut-être un peu froide avec quelques personnes qu'elle connaissait peu. Mais avnni d'appeler cela de la froideur ou de la hauteur, il faui savoir ce que c'est que de la dignité Quant à moi, j'ai toujours trouvé M°" de Montesquiou, soit comme femme du grand chambellan, soitcomme gouvernante du roi de Rome, toujours parfaitement polie, et même prévenante. Elle inspirait le sentiment que j'ai exprimé plus haut... on la respectait et on voulait en être aimé.
La conduite admirable qu'elle a tenue envers le roi de Rome à l'époque des malheurs de son père serait digne à elle seule d'inspirer amour et respect. Non seulement elle lui avait prodigué les soins d'une mère, et d'une mère tendre, depuis le jour de sa naissance, mais celui qui sépara le malheureux enfant de toute sa famille, qui lui ôtait et son père et sa mère, ce jour-là vit M""* de Montesquiou se dévouer à lui, puisque seule elle lui restait! Elle quitta pour le suivre, patrie, amis, famille. Et pourquoi? Parce que, jeune, faible, marchant à peine, le pauvre enfant avait encore longtemps besoin d'une main amie qui le soutînt et le guidât! Et cependant alors le front du noble enfant était découronné ! Et ses espérances, on pouvait le voir, détruites sans retour.
M"* de Montesquiou n'était pas aimée de l'impératrice. La raison n'en a jamais été bien connue. On a dit que la duchesse de Montebello, favorite de Marie- Louise, était jalouse de M""* de Montesquiou. Je ne crois pas, à la vérité, à cette version. M"" la duchesse de Montebello est fort bonne personne. Elle était aimée de l'impératrice à un degré qui lui défondait toute jalousie envers une autre. Et puis, ce n'est pas
le caractère de M"* de Montebello. Elle est bonne, je le répète, et je suis moi-même caution qu'elle n'aura fait aucune intrigue pour éloigner Marie-Louise de la gouvernante de son fils.
Le fait dans toute sa vérité, simple et nue, c'est que Marie-Louise n'aimait pas M""" de Montesquiou, qu'elle aurait dû aimer comme une sœur, comme une mère, pour les soins qu'elle prodiguait à son fils. Mais Marie- Louise, dont on fait l'éloge en disant qu'elle ne faisait pas de mal, portait en tout une apathie de cœur et d'affection, dont la gouvernante de son enfant n'a pas été exempte plus qu'une autre. Cet enfant lui-même, comment était-il traité ? Je l'ai vue auprès de son fils. J'ai vu Marie-Louise arriver auprès de cet enfant, quand elle descendait de cheval ou qu'elle allait y monter, lui faire quelques signes de tête. Ce qui, presque toujours, faisait crier l'enfant, parce qu'elle portait un grand panache de plumes dont l'ondulation effrayait le pauvre petit et le faisait pleurer. D'auti^es fois, lorsqu'elle ne sortait pas, elle passait à quatre heures dans les appartements de son fils. Elle avait avec elle un ouvrage de tapisserie auquel elle travaillait par manière de contenance, en regardant le petit roi par intervalle et lui disant en remuant la tête :
— Bonjour! bonjour!
Et un quart d'heure était à peine écoulé qu'on venait avertir Vauguste mère ^ que M. Isabey ou M. Paër l'attendaient dans ses appartements, l'un pour sa leçon de dessin, l'autre pour sa leçon de musique,
*0 les augustes mères, les augustes mères! Elles me font peur aujourd'hui. En vat-iié, les deux cousins germains ne sont pas heureux.
Elle aurait bien dû rester plus longtemps chaque jour pour prendre des leçons de maternité de celle qui la remplaçait si bien. Mais, au fait, elle avait raison de partir. Cela ne s'apprend pas.
Puis tous les matins, à neuf heures, on portait le jeune roi chez l'impératrice. Elle le prenait quelquefois, le caressait, ensuite elle le remettait à la nourrice. Et que croyez-vous qu'elle faisait après? Elle lisait les journaux, les feuilles, comme on dit en Allemagne. Et comme l'enfant prenait de l'humeur de ne pas être amusé comme par son père et qu'il se voyait entouré de figures sérieuses, il pleurait, devenait méchant, et on l'emmenait.
Lorsque j'arrivai à Paris, à mon retour d'Espagne, l'empereur et l'impératrice venaient de faire un voyage dans le nord de la France, dans les départements du Calvados et de la Manche, Dans cette course toute lumineuse d'enthousiasme, de bonheur et de joie, au feu de cette allégresse publique, comment Marie-Louise n'a-t-elle pas senti son âme tout entière s'échapper vers ce peuple qui savait aimer ainsi? Elle put voir dans ce voyage que la joie de la naissance du roi de Rome était vraiment toute française. Et pourtant!...
Le baptême se fit au retour de ce voyage. Les descriptions en sont si nombreuses qu'il est inutile de les rappeler ici par une nouvelle narration. Je dirai seulement que le jeune prince y reçut des noms qui prouvent que les alliances de souverains, le serment des fonts baptismaux, l'adoption religieuse, les liens du sang, tout cela n'est qu'erreur. Le jeune prince reçut au baptême les noms de Napoléon-François- Charles-Josepu ! Ces noms sont ceux de ses pai'rains.
DE LA DUCHESSE D'ABRANTÊS Sf®
Ils se trouvent dans son extrait de baptême. Mais ils se trouvent aussi sur la pierre tumulaire posée sur lui à vingt-un ans!
Maintenant les souvenirs arrivent en foule pour l'époque à laquelle nous sommes ! Qui de nous n'a pas présent encore à la mémoire cet enfant si beau, si charmant, si gracieux. Voyez-le dans cette gravure où il est représenté à genoux, ses petites mains jointes et entouré de joujoux.
— Je prie Dieu pour mon père* et pour la France ! dit l'innocente créature.
Pauvre ange ! Sa douce voix a été plus faible que celle des démons qui voulaient la perte de son père et la ruine et l'humiliation de cette belle France!
Le jeune prince n'avait encore qu'un an lorsqu'un jour, à Trianon, sur la belle pelouse qui était devant le pavillon, l'empereur jouait avec lui. Ilôtason épée, la mit à son fils et compléta sa toilette en lui mettant son chapeau. Ensuite il fut se placer à quelque distance, à demi-couché dans l'herbe et tendit les bras à son fils qui marchait vers lui tout en trébuchant, parce que ses petits pieds s'embarrassaient souvent dans l'épée et que le chapeau, lui descendant jusqu'au menton, le faisait ainsi jouer à colin-maillao'd avec son père. Mais comme l'empereur s'élançait avec la vivacité d'un jeune homme pour prendre son fils dans ses bras, afin de lui éviter une chute!!!
Tous les huissiers de la chambre l'adoraient. L'un
'Celle gravure est devenue fort rare. Je l'ai chez moi el j'ai a joule au bas de celte première ligne : Je prie Dieu pour la France et pour mon père t
tfous, maintenant, prions pour toi!
d'eux, en me parlant de lui il y a peu de jours encore, pleurait comme une faible femme au souvenir si gracieux du roi de Rome, accourant le malin dans les grands appartements et arrivant seul à la porte du cabinet de l'empereur, car RP* de Montesquiou ne pouvait le suivre. L'aimable enfant levait sa belle tête blonde vers l'huissier et lui disait de sa voix argentine, mais impérative :
— Ouvrez-moi, Je veux voir papa.
— Sire, je ne puis ouvrir à Votre Majesté.
— Pourquoi cela? Je suis le petit roi !
— Mais Votre Majesté est toute seule.
C'était l'empereur qui avait donné Tordre de ne laisser entrer son fils qu'avec sa gouvernante. Il était sans doute impossible que l'enfant y vînt sans elle, mais c'était pour donner au jeune prince, dont la disposition le portait assez à être volontaire, une haute idée de la puissance de sa gouvernante. Le premier jour que l'huissier du cabinet lui fit cette réponse, ses yeux se remplirent de larmes, mais il ne dit rien. Il attendit M""* de Montesquiou qui arriva une demiminute après. Aussitôt il saisit la main de sa gouvernante et, regardant fièrement l'huissier, il lui dit :
— Ouvrez! Le petit roi le veut!
Et alors l'huissier ouvrait la porte du cabinet et annonçait :
— Sa Majesté le roi de Rome!...
On a beaucoup parlé de sa violence. Il est vrai qu'il était emporté dans ses vouloirs et qu'il se mettait facilement en colère, mais c'était un des caractères distinctifs de ses cousins. Presque tous étaient ainsi. J'ai vu Achille Murât avoir des accès de colère tellement violents qu'ils étaient suivis de convulsions,
Et cela, précisément à l'âge du roi de Rome. M"* de Montesquiou le corrigea une fois de cette violence dans ses volontés. Au milieu de l'accès le plus vif, elle fît fermer, quoique en plein jour, les volets de toutes les fenêtres. L'enfant, tout étonné de voir remplacer le jour par de la lumière, demanda à sa gouvernante pourquoi elle faisait ainsi tout fermer.
— Pour qu'on ne vous entende pas. Sire. Les Français ne voudraient jamais de vous pour leur roi, si vous étiez méchant.
— Est-ce que j'ai crié bien fort?
— Sans doute.
— M'a-t-on entendu?
— Je le crains pour vous.
Alors l'enfant se prit à pleurer... mais de repentance. Il jeta ses petits bras autour du cou de sa gouvernante.
— Je ne le ferai plus jamais, maman Quiou ! Pardonne-moi !
Un jour il arriva que le roi de Rome, allant voir l'empereur, entra dans son cabinet comme le conseil venait de finir. Comme il aimait passionnément son père, il courut à lui sans faire attention à personne; Napoléon, quoiqu'il fût bien heureux de ces signes d'affection bien naturelle et venant du cœur, l'arrêta et lui dit :
— Vous n'avez pas salué, sire. Allons, saluez ces messieurs.
L'enfant se tourna et, se penchant légèrement en avant, il envoya un baise avec sa petite main à la troupe ministérielle. L'empereur l'enleva tout aussitôt dans ses bras et dit aux ministres :
— Ah çà, j'espère, messieurs, qu'on ne dira pas
Sn MEMOIRES
que je néglige l'éducation de mon fils. Et il sait très bien sa civilité puérile et honnête!
Ceux qui avaient l'habitude et la familiarité de l'empereur savent que c'était un de ses mots favoris dans sa bonne humeur que celui de civilité puérile et honnête.
Le jeune Napoléon était bon, et l'on voyait qu'il l'eût été davantage plus tard. Je sais de lui une foule de traits touchants qui indiquent un bon cœur.
Lorsqu'il était à Saint-Cloud, il aimait beaucoup qu'on se mît à la fenêtre pour voir tous ceux qui passaient. Un jour, il aperçut à quelque distance, une jeune femme en grand deuil, tenant par la main un enfant, tout en noir comme elle et à peu près de l'âge du jeune prince. Il tenait à la main un grand papier, qu'il élevait souvent vers la fenêtre du roi de Rome.
— Pourquoi donc est-il tout en noir? demanda le jeune roi à sa gouvernante.
— Parce que, sans doute, il aura perdu son père. Voulez-vous savoir ce qu'il veut?
L'empereur avait ordonné que son fils fût très accessible de bonne heure à tous les malheureux qui le viendraient solliciter. Et, certes, il ne pouvait mettre alors auprès du roi de Rome une plus digne gouvernante. L'enfant et sa mère furent introduits. C'était en efîet une jeune veuve. Son mari était mort depuis trois mois, des suites de blessures reçues en Espagne et elle sollicitait une pension. Son fils était à peu près de l'âge du roi de Rome. Elle pensa que cette conformité pourrait attendrir et elle mit sa pétition dans les petites mains de son enfant. Elle ne se trompa pas. Le roi de Rome, en voyant le jeune sol liciteur, eu le cœur touché. L'empereur était à la
chasse et il ne pouvait lui remettre toutes ses pétitions que le lendemain à son déjeuner. Il fut triste tout le jour et, lorsque le lendemain il sortit de son appartement pour aller rendre ses devoirs à son père, il eut soin de mettre la pétition du petit garçon à part de toutes les autres. Et ce qui est bien remarquable, c'est que ce fut de lui-mérae.
— Tiens, papa, voici une pétition d'un petit garçon. Il est habillé tout en noir\ Son papa a été tué à cause de toi et sa maman demande une pension, parce qu'elle est pauvre et qu'elle a du chagrin.
— Ah! ah! dit l'empereur, en attirant son fils à lui, tu donnes déjà des pensions, toi! Diable! tu commences de bonne heure. Voyons un peu ce que c'est que ton protégé.
La veuve de l'officier avait des droits. Mais peutêtre qu'ils n'auraient été reconnus qu'un ou deux ans plus tard. Le brevet de sa pension lui fut expédié dans la journée et une année d'arriéré ajoutée à l'ordonnance^. Si la veuve vit toujours, si le petit garçon, maintenant un grand jeune homme, est parvenu dans cette vie au terme que le fils de Napoléon n'a pas été assez heureux pour atteindre, qu'il songe à son bienfaiteur et prie Dieu pour lui et pour son père.
Qui de nous a oublié cette journée où l'empereur présenta son fils à une revue qui eut lieu au Champde-Mars? Il était radieux en entendant les cris de
1 II paraît que l'habillement lugubre de cet enfant avait frappé vivement l'imagination du jeune prince.
2 L'empereur en agissait toujours ainsi avec les veuves de militaires. » Rien, disait-il, ne pouvait payer le sacrifice de la vie. » Et il fallait tout faire pour qu'au moins l'affliction trouvai une compensation dans la reconnaissance de l'État.
joie délirante de ses vieilles bandes, car c'était en partie la garde impériale, cette troupe vaillante parrai les vaillantes...
— A-t-il eu peur? demandait l'impératrice.
— Peur! Non vraiment. Il savait bien qu'il était Id avec des amis de son pere\
Une chose qui fut remarquée ce même jour, c'est que l'empereur tint son fils dans ses bras pendant des heures entières. Il semblait puiser dans les regards de cet ange un bonheur jusque-là inconnu pour lui. Après la revue, il causa longtemps avec M. Fontaine et parla du palais pour le roi de Rome qu'on devait construire en face de l'École militaire et du Champ-de- Mars. Et pendant ce temps l'empereur avait son fils sur ses bras et le caressait tout en le faisant jouer. On parla de Rome. M. Fontaine en fît l'éloge, parce qu'il est artiste et fait pour comprendre Rome. Napoléon se plaignit de n'avoir pas été jusqu'aux portes de cette cité-reine, lui qui avait attaché l'Italie à son nom et son nom à l'Italie !
— Mais j'irai bien sûrement un jour, dit-il à M. Fontaine, car c'est la ville de mon petit roi.
Et il arrêtait sur son fils cette prunelle ardente et fauve, qui dans ce moment couvrait d'amour et de vastes pensées cette tète chérie, objet de tant de soins.
Et voilà le père que ce bourreau d'Hudson-Lowe a torturé dans son cachot de Sainte-Hélène, en lui refusant pendant des semaines entières le buste de son
* Quelqu'un me disait que, se trouvant à l'École militaire, il avait été témoin de Vivresse — c'est le mot — produite par la connaissance qu'eut la g&Tde de cette belle parole de l'empereur.
fîls, le portrait de son premier, de son dernier-né! de cette postérité condamnée par anathème parce qu'elle était grande ! Ah ! honte sur nous ! honte sur tout ce qui porte le nom d'homme, j^uisque cet éire tait encore partie ue la création I