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Le roi d'Espagne à son frère V empereur Napoléon.
c Madrid, 23 mai 1812.
« Sire,
« Lorsqu'il y a bientôt un an\je demandai à Votre Majesté son avis sur mon retour en Espagne, elle m'engagea à y retourner, et j'y suis. Elle eut la bonté de me dire qu'au pis-aller, j'aurais le temps de la quitter, si les espérances qu'on avait conçues ne se réalisaient pas ; que, dans ce cas. Sa Majesté m'assurerait un asile dans le midi de la France, où je pourrais partager ma vie avec Morfontaine.
c Sire, les événements ont trompé mes espérances. Je n'ai fait aucun bien et je n'ai pas l'espoir d'en
* Cette pièce et beaucoup d'autres, furent produites dans le Mémoire justificatif d'Azanza et d'O'Farrill, lorsqu'ils quittèrent les affaires. C'est le chef-d'œuvre de la loyauté et de la probité politique, car on peut en avoir dans celte carrière toujours occulte et toujours mystérieuse.
* Lorsque je le rencontrai à Poitiers après le baptême.
faire. Je prie donc Votre Majesté de me permettre de déposer entre ses mains les droits qu'elle voulut bien me transmettre sur la couronne d'Espagne, il y a quatre ans. Je n'ai jamais eu d'autre but en l'acceptant que celui de faire le bonheur de la monarchie, mais cela n'ftst Da«! en mon pouvoir
t Je prie Votre Majesté de m agréer au nombre de ses sujets, et de croire qu'elle n'aura jamais de serviteur plus fidèle que l'ami que la nature lui a donné.
< De Votre Majesté impériale et royale, Sire,
€ L'affectionné frère,
« Joseph. »
Y a-t-îl quelque chose à reprendre dans cette lettre remplie de dignité à la fois et des plus nobles sentiments, et ne craignant pas de les manifester sous la main d'acier qui alors comprimait tout élan, toute pensée !
Il faut maintenant lire ce qui suit :
Le roi Joseph à la reine Julie,
• Madrid, 23 mai 1812.
c Ma chère amie,
t Tu dois remettre la lettre que je t'envoie poap Tempereur, si le décret de réunion a lieu et s'il est publié dans les gazettes. Dans tout autre cas, tu atten-
dras ma réponse. Si le cas de la remise de ma lettre arrive, tu m'enverrais par un courrier la réponse de l'empereur et les passeports.
« Renvoie-moi Rémi, dont je suis assez en peine ; si on m'envoie des fonds, pourquoi tant tarder avec des convois, et ne pas se servir de l'estafette pour me remettre des traites du trésor public?
c Je t'embrasse ainsi que mes enfants.
« Ton ami,
« Joseph. »
P. S. « Si tu sais que M. Mollien ne m'a pas envoyé d'argent depuis les cinq cent mille francs que j'ai déjà reçus pour janvier, lorsque tu recevras cette lettre, remets à l'empereur ma renonciation. A l'impossible nul n'est tenu. Voici l'état de mon trésor. »
Ces deux lettres sont, selon moi, de curieuses pièces pour servir de matériaux historiques, d'abord parce quelles présentent les affaires d'Espagne sous un aspect un peu différent de celui que nous offrait le Moniteur et les diverses relations qui ne parlent du roi Joseph que comme un préfet de son frère Woici une autre lettre sous la même date que les deux précédentes.
1 II était ainrîê d'une partie des Espagnols et, si l'empereur eût voulu, il olail rinslrumeiil le plus utile pour opérer coTirae l'empereur voulait le faire.
4tQ MÉMOIRES
Le roi Joseph à la reine Julie, Ao Luxembourg, a Paris.
(< Madrid, le 23 mai 18{%.
€ Ma chère amie,
« M. Deslandes, qui te remettra cette lettre, te donnera tous les détails que tu pourras désirer sur ma situation. Je vais t'en parler moi-même, afin que tu puisses la faire connaître à l'empereur et qu'il prenne un parti quelconque. Tous me conviennent pour sortir de ma situation actuelle. 1° Si l'empereur fait la guerre à la Russie et qu'il me croie utile ici, je reste avec le commandement général et l'administration générale. S'il fait la guerre et qu'il ne me donne ni le commandement ni l'administration du pays, je désire alors rentrer en France.
« Si la guerre avec la Russie n'a pas lieu, soit que l'empereur me donne le commandement ou ne me le donne pas, j'espère bien qu'on n'exigera rien de moi qui puisse faire croire que je consens au démembrement de la monarchie, que l'on me laissera assez de troupes, et que l'on m'enverra le million^ de prêt mensuel que l'on m'a promis. J'attends dans cet État tant que je peux, parce que je mets mon honneur autant à ne pas quitter l'Espagne trop légèrement, qu'à la
• On y voit aussi ce que depuis longtemps nous répétons et que l'on ne veut jamais croire, c'est que la France a toujours envoyé bien aulrument d'argent en Espagne qu'elle n'en a retiré.
quitter dès que, durant la guerre avec l'Angleterre» ou exigera de moi des sacrifices que je ne peux ni ne dois faire qu'à la paix générale, dans le but du bien de l'Espagne, de la France et de l'Europe. Un décret de réunion de l'Ebre qui m'arriverait à l'improviste me ferait partir le lendemain.
« Si l'empereur ajourne ses projets à la paix, qu'il me donne les moyens d'exister pendant la guerre.
€ Si l'empereur incline à ce que je quitte, ou à l'une des mesures qui me feraient quitter, il m'importe de le savoir et surtout de rentrer en paix avec lui, et avec son consentement sincère et entier. J'avoue que la raison me dicte ce parti, si conforme d'ailleurs à la situation de ce malheureux pays, puisque je ne peux rien pour lui, si conforme à mes relations domestiques, et puis n'ayant pas d'enfant mâle. Si donc l'empereur accepte la retraite, je désire obtenir de lui la permission d'acquérir une terre dans la Toscane ou dans le Midi, mais à 300 lieues de Paris. Je pourrai y passer une partie de l'année et l'autre à Morfontaine. Les événements et une position aussi fausse que celle où je me trouve, si éloignée de la droiture et de la loyauté de mon caractère, ont beaucoup affaibli ma santé. Il n'y a donc que le devoir et l'honneur qui puissent me retenir ici; mes goûts m'en chassent, à moins que l'empereur ne se prononce différemment qu'il ne l'a fait jusqu'ici.
€ Adieu, je t'embrasse ainsi que mes enfants.
« Joseph. »
On trouve dans cette dernière lettre, comme dans les précédentes, une force admirable et une vertu positive. Tant de simplicité, de bons sentiments; et
puis toujours cette abnégation de soi-même ! Ensuite que pouvait faire, je vous le demande, l'homme le mieux intentionné du monde, lorsqu'à chaque résolution prise il trouvait une entrave pour l'éxecution ? il fallait agir comme il l'a fait. Maintenant, je vais ajouter une particularité intéressante.
En 1811, l'Angleterre avait à son ministère des affaires étrangères M. Hamillon. Ce M. Hamilion conçut le projet de former une alliance avec l'Espagne. C'était un plan hardi, mais excellent, et un plan à la Chatham ou à. la Pilt. Il était difficile de le mettre ensuite à exécution, parce que nulles relations n'existaient alors entre l'Espagne et la Grande-Bretagne. Mais M. Hamilton se servit d'un moyen assez simple pour arriver à son but. 11 choisit un Français^ réfugié en Angleterre. Ce Français, que je connais beaucoup et qui m'a souvent raconté tout ce qui a rapport à cette affaire, devait aller à Madrid et proposer à Joseph, au ru un de l'Angleterre, de le reconnaître comme le roi des Espagnes et des Indes, à la condition qu'il renverrait tout ce qu'il y avait de Français dans la Péninsule, dont la Grande-Bretagne s'engageait à assurer l'entière intégrité de territoire. M. Hamilton était ce même ministre qui avait fait proposer à Lucien de former une sorte de ligue contre la France et contre l'empereur. Je ne sais pas si M. Hamilton a des sœurs et des frères. S'il en a, jt; suis sûre qu'il doit plaider avec eux. Cet homme-là n'a rien de fraternel dans l'âme. Ce qui empêcha celte
* Le comte Charles de Châtillon, aussi remarquable par sou esprit et ses talents que par les excellentes qualités de soi cœur et surtout sa tidélité eu amitié.
dernière mesure d'être mise à entière exécution fut le désastre de Moscou.
— Nous n'avons plus besoin d'autre aide pour le combattre que ses propres fautes, disaient les pygmées de Londres en parlant du colosse qui cependant leur faisait toujours peur et qui les avait fait trembler vingt ans ; ce lui ^ que notre roi littéraire a désigné par ce seul mot et que chacun reconnaît. Et quels moyens employaient-ils? La perfidie, la trahison fraternelle !
Je crois être certaine que Joseph n'aurait pas accepté. Non, il aimait trop son frère et l'honneur.
L'empereur avait conçu de singulières idées sur cette guerre d'Espagne. J'ai déjà parlé de tous les avis que lui avaient donnés des hommes bien savants en tout ce qui pouvait l'éclairer à cet égard, et rien n'avait pu le tirer du charme fallacieux que l'appât de cette conquête avait jeté sur lui. Aussi la douleur qu'il ressentait d'un échec se fit voir dans l'accueil que reçut Masséna et la joie du triomphe dans la récompense de Suchet.
Ce fut au sujet de la prise de Tarragone que l'empereur avait dit :
— Suchet, le bâton de maréchal est dans Tarragone,
Et Suchet prit Tarragone.
L'empereur avait bien changé denuis l'armée d'Italie. A Lodi, à Arcole, c'était lui-même qu'il jetait au milieu des boulets ennemis pour y faire aller ses' soldats. Aujourd'hui, c'est différent, c'est un bâton qu'il jette dans la tranchée en disant :
* Voyez la belle ode de Victor Hugo, avec ce seul titre : tuïl
— Apporte!
Kt le bâton est rapporté. Sans doute le résultat est en apparence le même, et cependant quelle immense différence!
Le brevet du général Suchet est d'une teneur autre que les brevets de ses collègues. J'en ai eu une copie fidèle. La voici :