‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 5)Chapitre 20 sur 52 · DÉCRET IMPÉRIAL · texte numérisé non relu

DÉCRET IMPÉRIAL

Au palais de Saint-Cloud, le 8 juillet 1811.

t Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie, etc., etc., voulant donner une preuve de notre satisfaction et de notre confiance au général en chef Suchet, pour tous les services qu'il nous a rendus dans différentes circonstances, et notamment dans la prise de Lérida, Méquinenza, Tortose et Tarragone, avons décrété et décrétons ce qui suit :

« Article I". Le général en chef Suchet est nommé maréchal de l'empire.

« Art. il Notre ministre de la guerre est chargé de l'exécution du présent décret.

« Signé : Napoléon. »

Et ce brave et bon Suchet, pour reconnaître les bontés de l'empereur, prenait aussitôt le Mont Serra, cette montagne fortifiée dont chaque ermitage était devenu une redoute et chaque ermite un brave partisan. Le royaume de Valence s'ouvrit ensuite devant les canons de l'armée d'Aragon. Le fort d'Oropesa tombait au pouvoir des Français; l'antique Sagonte était encore captive et ses vieilles murailles se tei-

gnaient même du sang de Suchet ; enfin il arrivait devant Valence et prenait Valence ! Pour Suchet, la guerre d'Espagne n'a été qu'une promenade militaire, où il se reposait en plantant le drapeau national sur les antiques créneaux mauresques ou romains de toutes les vieilles cités qui jalonnent les provinces d'Espagne...

Lors de la prise de Valence, il parut dans le Journal des Débats (alors Journal de V Empire) un article ainsi conçu :

« Les victoires du maréchal Suchet avaient sans doute fait prévoir la prise de Valence, mais la durée du siège de Saragosse et la défense opiniâtre de Tarragone pouvaient faire craindre que la marche triomphante de l'armée d'Aragon ne fût un moment ralentie et qu'une place fortifiée par tant de travaux, asile de tant de soldats, ne dût être achetée par des sacrifices proportionnés à son importance. Aussi, la nouvelle de cet événement a-t-elle causé une grande sensation dans Paris.

« La capitulation de Valence a été en même temps la prise d'une armée. Elle était composée des meilleures troupes qu'eussent les insurgés, comme troupes régulières, et de leurs plus habiles généraux V

« L'esprit d'insurrection se refroidit et est au moment de s'éteindre"^ !...

« ... Au retour du maréchal Suchet en Aragon, où la paix a constamment suivi la victoire, aucune insurrection n'a fait revenir Le général sur ses pas,

1 Caro, frère de La Romana, était dans Valence.

2 Voilà comment l'empereur savait les aâaires d'Espagne, car il croyait ce qu'il écrivait alors.

aucune place n'a survécu à ses efforts. La bataille de Sagonte lui a soumis le royaume de Valence, comme l'avait également fait celle d'Almanza. Mais il ne fit pas comme le duc d'Orléans, il n'arriva pas le lendemain du combat et prouva de son sang qu'il y était présent, etc. »

Il fallait que l'empereur connût qu'en effet le maréchal Suchet était un homme vraiment supérieur pour faire mettre de pareilles louanges dans un journal, car j'ai déjà dit, je crois, que l'article que j'ai cité était mis par ordre comme celui de Lérida. L'empereur prit une grande amitié pour le maréchal Suchet. Il le combla, l'accabla sous le poids des bienfaits les plus excessifs. Titres, fortune, grades les plus élevés, tout ce qu'on peut donner il le donna et récompensa avec une magnificence rare peut-être, même parmi les souverains les plus orgueilleux et les plus vains de leur puissance. Le titre de duc d'Albuféra fut accompagné d'un majorât de cinq cent mille LIVRES DE RENTES^ ! S'il cst vrai que la marchandise qui se paie le plus cher soit les bras et les jambes, on peut en vérité la mettre à la disposition d'un maître aussi généreux que l'empereur Napoléon, quand il y ajoute surtout un prix aussi glorieux que des articles tels que celui que je viens de citer.

« Ce que Suchet écrit vaut mieux que ce qu'il dil; et ce qu'il fait vaut mieux que ce qu'il écrit : c'est le contraire de bien d'autres. »

C'est un mot de l'empereur sur le maréchal Suchet.

* Les Espagnols prétendent que l'étang d'Albuféra vaut, à lui seul, plus de 800,000 francs annuelloment. C'est la plusbbllk dotation que Napoléon ait donnée.

Du moins m'a-t-il été donné pour être tel que je viens de le rapporter. Maintenant, je vais en dire un autre que je tiens, moi, directement de l'empereur.

Dans une audience que j'eus de lui à son retour de Russie pour lui demander celui de Junot, je le sollicitai pour une personne à laquelle je prenais un vif intérêt d'amitié. Je savais que l'empereur n'en avait pas pour cette personne et j'en eus d'autant plus de crainte de présenter ma requête. L'empereur la prit et me dit d'abord avec humeur :

— Pourquoi vous être chargée de cette demande ? Vous savez que je n'aime pas que les femmes se mêlent d'affaires. Il fallait donner cela à Duroc...

Je rappelai à l'empereur que je remplissais là un devoir sacré.

L'empereur fît encore un geste d'impatience...

— Il fallait parler de cela à Talleyrand. Pourquoi ne pas lui en avoir parlé?

— Je l'ai fait, Sire.

— Eh bien?

— Eh bien, Sire, il m'a refusé de parler non seu-' ment à Votre Majesté, mais au grand-maitre...

— Mais Talleyrand et votre ami l'abbé de Lageard n'ont-ils pas été élevés ensemble ?

— En partie, Sire. Ils ont été tous deux au séminaire dans le même temps et grands-vicaires de Reims également ensemble, et puis liés de la plus étroite amitié.

Tandis que je parlais. Napoléon se promenait et puis il s'arrêtait par intervalles à la fenêtre, pour regarder dans le jardin ou sur le pont. L'expression de sa physionomie n'avait rien de bon à ce moment.

— Est-ce que 1 abbé de Lageard était l'ami de votre

mère, pour que vous preniez son parti comme vous le faites depuis qu'il est question de lui?

— M. Lageard de Clierval n'était point l'ami de ma mère, Sire. Il ne l'a même jamais connue, je crois, que comme une fort belle personne qu'on reremarque qu spectacle ou à la promenade. Je ne le connais moi-même que depuis son retour en France. C'est depuis cette époque qu'il est notre ami et que Junot et moi, sachant l'apprécier...

— Eh ! sans doute, interrompit vivement l'empereur.

Puis il poursuivit plus lentement :

— Vous deviez pourtant bien savoir que cet homme était mon ennemi !

C'était vraiment une chose bien extraordinaire que cette sorte de monomanie pour le reproche qu'il adressait à ses plus fidèles serviteurs, d'aimer à voir ses ennemis.

— Sire, Junot et moi nous avons déjà répondu à cette injuste inculpation, et il n'y a pas longtemps que j'eus l'honneur de faire remarquer à Votre Majesté M. et M""' Juste de Noailles, et M. le comte Louis de Narbonne!

L'empereur se mordit les lèvres et :e répondit pas. Seulement au bout de quelques instants de silence, il reprit :

— On verra. Mais, conseiller de l'Université ou préfet, qui a jamais fait une pétition tournée de cette manière ? Qui a fait cette belle pièce ?

— Moi, Sire.

— Un le voit bien, mais il est inutile que vous appreniez à en faire. Cousez, brodez, et ne vous mêlez pas de vouloir placer les gens. Cela sent l'intrigue. Je

ne veux pas de cela dans ma cour, et encore moins parmi les femmes de mes généraux.

— J'ai déjà observé à Votre Majesté, Sire, que M. Lageard de Cherval n'était pas un ami ordinaire. Junot le connaît et peut en répondre à Votre Majesté.

— Et qu'est-ce que vous diriez à votre tour, madame Junot, si je vous prouvais que votre mari ne me répondra jamais de l'abbé de Lageard?

Je fus étonnée. L'empereur continua :

— Cet homme ne m'aime pas. Mais cela m'est bien égal, je l'emploierai demain, aujourd'hui même, avec la conviction de sa haine. Mon Dieu, il y en a bien d'autres qui ne m'aiment pas ! Quel est d'ailleurs le gouvernement un peu actif qui n'a pas d'ennemis? Mais votre abbé de Lageard, c'est autre chose. Il porte avec lui une sorte de charme malfaisant, ou plutôt un sort qui sera toujours un obstacle entre lui et moi.

J'avoue que je ne compris pas d'abord l'empereur. Il le remarqua sans doute, car il me dit avec cet accent que l'on donne à ce qu'on veut bien faire comprendre :

— Oui, cet homme est malheureux. Rien ne lui réussit. Et pourtant il a bien de l'esprit, à ce qu'on dit ! C'est un homme supérieur, n'est-il pas vrai ? Eh bien, il ne peut arriver à rien, et cela dans tous les pays. Il est malheureux, vous dis-je. Son étoile est mauvaise.

C'est la seule fois que j'aie entendu Napoléon parler d'une manière aussi formelle sur l'influence de la destinée. Il dit encore quelques mots sur les événements de la vie de M. de Cherval qu'il connaissait à merveille, tout en donnant à ces mêmes événements une autre explication que la véritable. Puis tout à

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coup il s'arrêta et me dit en me regardant avec colère :

— Est-ce l'abbé de Lagnard qui vous a dicté la lettre que j'ai reçue de vous il y a hait jours et dont Duroc vous a apporté la réponse luimême?

-^ Non, Sire.

— Hum ! A la bonne heure ! et qui vous l'a dictée ?

— Personne, Sire. Moi-même.

Je vis qu'il se tournait pour cacher un sourire. Il était ce matin, ou plutôt ce soir-là, car il était six heures, de la plus charmante humeur du monde.

— Enfin, il n'importe. Votre abbé est mal chanceux. Il est né sous une mauvaise étoile, comme disent les paysans.

— Eh bien, Sire, la vôtre est bien assez belle pour prêter un peu de son bonheur à celle d'un autre, je crois.

Le moment était mal choisi et je fis une lourde bêtise, mais accablante, et je fus plus bête encore en m'arrêtant. Mais l'empereur était occupé et alors il suivait, comme toujours, au reste, l'idée qui le dominait. Il se promenait donc les mains derrière son dos, s'arrétant nar intervalle et regardant par la fi^nêlre, n eian bien curieux a exarmncr crans ae pareils instants. Sa physionomie était alors d'une telle mobilité que ses sentiments s'y peignaient comme dans une glace réfléchissante.

— Tenez, me dit-il après un silence assez prolongé... voulez-vous connaître un homme heureux, né sous une étoile heureuse et répandant son bonheur sur toutes ses entreprises ? C'est Suchet 1 Voilà

l'homme prédestiné. Il joue bien avec cela, et c'est encore une chance heureuse de plus de trouver un homme doué de talents dans un homme doué de bonheur. Il y a tant de gens qui gâtent la plus belle destinée !

La guerre avait constamment tenu le maréchal duc d'Albuféra éloigné de Paris. Il en fut absent pendant sept ans. Au bout de ce temps, il rentra en France, dont il était sorti général, commandant une division, possédant, il est vrai, une belle réputation militaire, mais enfin général divisionnaire. Et il y revenait maréchal d'empire, duc, colonel général de la garde impériale et commandanten chefles deux armées de Catalogne et d'Aragon. Aussi, quand l'empereur le revit, il lui dit :

— Maréchal Suchet, vous avez beaucoup grandi depuis que je vous ai vu.

Et il disait à Sainte-Hélène, pendant ces heures de captivité dont il cherchait à tromper la longueur en rassemblant tous ces souvenirs qui pouvaient lui donner de la joie :

— Suchet était quelqu'un ^ chez qui l'esprit et le caractère s'étaient accrus à surprendre.

Sans doute les paroles prononcées sur un lit de mort ont un caractère tellement solennel que le son, quoique faible, de la voix vibre à jamais dans l'âme. Eh bien, quoique ce que je vais citer ait été dit au docteur O'Méara, comme je considère que l'agonie de Napoléon a commencé le jour où son pied a touché le rivage maudit de Sainte-Hélène, je regarde toutes

• MémorUd, première édition, tome II, page 19.

m MÉMOIRER

les paroles qu'il proféra sur son roc calciné, comme celles d'un mourant à l'heure extrême.

Questionné un jour par le docteur O'Méara sur l'opiriioii qu'il avait (lui Napoléon) sur les généraux qu'il a\ ait laissés en France, il répondit :

— // me paraît que c'est Suchet. Avant lui c'était Massénay mais on peut le considérer comme mort. Suchetf Clausel, Gérard sont maintenant, à mon avis, les meilleurs généraux française

Dans les Mémoires de M""" Campan ' on trouve un mot très joli de Napoléon sur le maréchal Suchet :

« Il est fâcheux, dit-il, que des souverains ne puissent pas improviser des hommes comme lui. »

Ce mot est charmant, mais ce qu'il a de curieux, c'est que Napoléon l'a dit naïvement, et cependant il répond à toute une suite de pensées.

— Si j'avais eu deux maréchaux comme Suchet, disait-il à M™" Campan (dans ce même souvenir), j'aurais non seulement conquis l'Espagne, mais je l'aurais conservée.

Et il ajoutait alors le mot que j'ai rapporté, et ce mot répondait au sentiment vague peut-être, mais excité au fond de l'âme par tous les malheurs d'une armée détruite, et détruite dans une entreprise tentée contre l'avis de tous, tentée contre le sort lui-même! Et il est bien vrai que dans de tels instants le souverain imprudent paierait de la moitié de sa couronne

* Souvenirs d' O'Méara, lome I", page 61.

2 Spirituel et recommandable ouvrage, écrit tout à la fois par !a *emme de bonne compagnie et la femme profonde, sensée et ▼raiment remarquable.

les services duseul hommequi, par ses succès, justifie pleinement, et seul, cette même imprudence. Il y a dans le cœur de tous les hommes des cordes qui répondent aux mêmes pressions.

L'état général des recettes effectuées dans les provinces d'Aragon, de Valence et de Catalogne depuis le 1" mars 1810 (date de la création du gouvernement militaire) jusqu'au 31 juillet 1814, époque de la rentrée du maréchal en France, s'élève à soixantetreize millions cent trente-trois mille six cent soixanteseize francs six centimes, et celui des dépenses à soixante-treize millions soixante mille sixcentsoixanteseize francs six centimes ; les soixante-treize mille formant la balance ont été versés dans la caisse du payeur général de l'armée du Midi.

Les armées du maréchal était donc bien payées, bien nourries, bien logées, heureuses enfin. Mais ensuite comment étaient les nôtres? comment étaient les soldats et les officiers qui traversaient les montagnes et les torrents du Beira, sans trouver un toit pour y dormir en paix après une journée pendant laquelle il leur avait fallu se battre toujours ! Et puis, arrivant dans une venta abandonnée, dont le mur noirci par l'incendie cachait des assassins, ils s'endormaient là, fatigués, mouillés jusqu'aux os, sans vivres, sans secours enfin. Ils s'endormaient, les malheureux, et bien souvent d'un éternel sommeil.

Voilà quelle fut la contrée heureuse par laquelle passa l'une des armées de la Péninsule! Quel fut le sort de celle qui quitta Oporto pour rentrer en Espagne par les déserts de l'Estrella et les Landes de l'Estramadure? Toujours ces mêmes rochers, ces cavernes dont les flancs vomissaient sur nos soldats des

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meurtriers sans pitié, tandis que la faim et la misère achevaient leur ouvrage. Et lorsque pour la troisième fois cent milleFrançais reçurent l'ordre d'aller vaincre, comme Sparte donnait celui de mourir, ce fut encore dans un désert ruiné, sans ressources, hérissé de rochers, qui, à leur tour, l'étaient de baïonnettes ennemies, coupé par des torrents, qui à cette époque de l'année roulaient des eaux glacées et mortelles, ce fut au travers de tous ces périls qui multipliaient la mort, qu'on jeta une nouvelle armée à la destinée, comme pour apaiser sa faim qui commençait à être insatiable. Dans cette Thébaïde, le soldat ne trouvait RIEN que le danger. Pas de pain, pas de vin, pas de bois pour se chauffer, pas même un peu d'herbe pour y dormir! Et puis pas d'argent! Dix-huit mois sans paie, sans qu'il eût au moins la possibilité de charmer ses longues heures de veille par des rêves, des projets de bonheur pour l'avenir de sa vieille mère, de sa sœur, de sa fiancée, et de lui-même enfin ! Et pourtant quelque malheureux qu'ait été le soldat, quelque réprouvé qu'il fût du sort, jamais je ne l'entendis se plaindre. Et les rochers de Busaco peuvent rendre témoignage par les ossements français qui comblent leurs ravins, que, même privés de tout, nos soldats savent toujours mourir pour la France Sans dou' 3 les campagnes des armées d'Aragon ont été glorieuses et brillantes, et, comme Française, je tresserai avec joie la couronne civi^que que leurs généraux et leurs soldats ont tous méritée, car ils en furent dignes. N'oublions pas non plus, nous qui ne sommes pas souverains, nous qui n'avons aucune imprudence à expier où à cacher, que nous devons être compatriotes de tous également. Soyons Français

avec ceux qui combattirent à Sagonte, qui vainquirent à Lérida, mais soyons-le également avec ceux qui moururent à Busaco, qui capitulèrent à Vimeiro et ceux qui triomphèrent aussi à l'Arzobispo, à Rédinha, à Badajoz et sur les bords de la Gébora ^ .

1 Je De cite pas ici une foule de glorieuses affaires qui font honneur à nos armes et aux généraux qui menèrent nos soldats à l'ennemi. Mais la place me manque et non la bonne volonté.

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