CHAPITRE XXIV
La reine d'Espagne. — M. Balincourt, — Conspiration contre Joséphine. — Je refuse d'y prendre part. — Persécution contre les femmes. — Exil de M"" Récamier. — Je vais la visiter à Lyon. — Intérieur. — Romance de Boieldieu. — Correspondance de Russie. — Le grenadier de la vieille garde au berceau. — La vierge delta Sedia. — Funestes présages.
La reine d'Espagne fut accablée de cette nouvelle de la perte de la bataille. J'eus l'honneur de la voir à mon retour de Genève, elle était désolée. C'est une personne bien rare et bien parfaite que je vénère autant que je l'aime.
Sa cour était bien peu nombreuse à Aix. Elle n'avait avec elle que M°" de*** et M. de Balincourt son chambellan. M. de Balincourt est un de ces hommes dont on est fière d'être l'amie et dont tout homme s'honorera toujours de mériter l'estime, car il est luimême un des hommes les plus remplis d'honneur que je connaisse. Il était jeune alors, mais malgré ses vingt-six ans il avait un jugement parfait, était bien placé dans le monde, où sa naissance et sa fortune le mettaient au premier rang, quand lui-même ne s'y serait pas maintenu par sa propre impulsion. Son caractère était doux, conciliant, et on devait lui en savoir d'autant plus de gré qu'il était d'une force
864 MÉMOmES
extraordinaire et porté par sa nature à se mettre promptement en colère. Mais il s'était maîtrisé surtout depuis qu'il avait acquis dans les armes une habileté remarquable. Ces avantages qu'il ne pouvait méconnaître lui imposaient, disait-il, l'obligation d'être plus circonspect qu'un autre. Cela ne l'empêchait pas d'avoir quelquefois des affaires. Mais il en sortait toujours avec bonheur, et surtout avec honneur. Il en ^ est une, celle des mousquetaires, dont je parlerai plus tard, qui fut pour lui un brevet de fermeté de caractère et de conduite honorable.
Sa figure et sa tournure étaient également charmantes. On peut dire qu'elles le sont, car je n'ai jamais vu d'exemple d'une personne demeurant au même point sans changer d'une ligne, comme l'a fait M. de Balincourt. Il a des talents très remarquables J et peint à l'huile de manière à faire un vrai cadeau ' à ceux à qui il veut bien donner ses ouvrages. Mais ce qu'il possède surtout et qui lui conservera des amis, c'est une âme généreuse et hautement placée, un cœur parfait et des qualités comme toute mère pourrait en souhaiter à son fils le plus chéri.
L'impératrice Joséphine vint à Aix avant mon départ. J'eus l'honneur de dîner chez elle avec M"* Lallemand et mon fils. A cette époque, il y avait une conspiration pour lui faire quitter la France. On voulut m'y mettre moi-même à Alx. Mais cela ne convenait ni à mon caractère, ni à ma façon d'être. Je repoussai jusqu'aux moindres ouvertures et je quittai Aix pour revenir en France le 28 septembre. On commençait déjà à être inquiet. Il arrivait des nouvelles de Russie qui contenaient des merveilles et puis des lettres particulières qui disaient tout autre chose.
DE LA DUCHESSE D'ABRANTÊS 6i»
On verra bientôt quel effet ces nouvelles diverses firent sur la nation.
A cette époque, les femmes avaient souvent les honneurs de la persécution. Je devais les obtenir plus tard. Alors, c'était une personne à laquelle je tenais par beaucoup de liens, parce qu'ils étaient à la fois personnels et relatifs par des gens que j'aimais. C'était M"" Récamier, M"" Récamier qui était exilée à Lyon, sa ville natale, mais qui n'était plus sa patrie. La patrie est aux lieux où sont les habitudes et les affections.
M""' Récamier était exilée pour avoir été voir M"' de Staël à Coppet. La cause de cet exil était trop honorable pour que cette femme, aussi célèbre par la bonté de son cœur que par la beauté de son ravissant visage, n'acceptât pas toutes les conséquences de son dévouement d'amie. Elle fut à Coppet, malgré les avertissements de Junot et de plusieurs autres de ses amis. A peine arrivée à Coppet, elle reçut l'ordre qui lui fermait les portes de Paris. Après le départ de M"" de Staël, M"' Récamier quitta la Suisse et vint à Lyon, pour être au moins plus près de Paris. Elle fut, là, compagne d'infortune d'une autre personne qui avait excité la colère de l'empereur, mais qui était moins digne d'intérêt, parce qu'elle voulait le braver et se singulariser, plutôt qu'elle n'était héroïne d'amitié. C'était M""" de Chevreuse. Celle qui, dans cette occasion, fut une véritable héroïne, ce fut sa belle-mère. La conduite de M""" la duchesse de Luynes est admirable de tous points.
En arrivant à Lyon, j'allai descendre à l'hôtel de l'Europe, parce que je savais que M"" Récamier logeait dans cette maison. Et comme je voulais la voir
aussi souvent que je le pourrais pendant mon séjour à Lyon, qui n'avait qu'elle pour objet, cela me parut le meilleur moyen.
Je ne puis rendre avec exactitude l'impression que j'éprouvai en entrant dans une vaste chambre dont un paravent marquait la distribution, et qui formait à elle seule tout l'appartement de M"" Récamier ! Elle que j'avais vue dans son magnifique hôtel de la rue du Mont-Blanc, entourée du luxe le plus recherché, je la trouvais dans cette chambre d'auberge, aussi calme, aussi belle, aussi gracieuse que par le passé. Ce fut de ce jour que je lui vouai un attachement qui jamais ne s'est démenti et qui durera autant que ma vie. Car, dans cette résignation, il y avait une grandeur d'âme qui ne se feint pas davantage qu'elle ne se détruit, parce qu'elle repose sur des bases qui sont d'airain, la foi, et la foi en Dieu.
Elle était là, comme je 1 ai dit dans un article que j'ai écrit il y a quelques années, toujours belle et bonne\ Elle faisait du bien, elle voyait quelques amis qui quittaient Paris à leur tour pour venir passer plusieurs semaines avec elle. C'était de Montmorency (Adrien, aujourd'hui le duc de Laval), Mathieu de Montmorency, dans qui on trouvait — ce qui est si rare aujourd'hui — le chevalier et le saint, Benjamin Constant, M. de Catelan, l'un de ses plus anciens amis et une foule d'autres que je pourrais nommer si je n'aimais mieux parler d'elle.
Elle brodait lorsque j'entrai chez elle.
» Voir l'article intitulé l' Abbaye-aux-Bois dans le premier volume des Cent et Un.
— Ne VOUS ennuyez- VOUS pas? lui demandai-je tout émue, en voyant cette solitude animée.
— M'ennuyer! me répondit-elle de sa douce voix, je ne le puis. J'ai quelques occupations et, lorsqu'elles laissent retomber sur moi le poids de ma destinée, et je me retrouve à la vérité avec moi-même, et je pleure — car je ne me vanterai pas d'un stoïcisme que je n'ai pas. Je suis fort malheureuse loin de la France 1
Elle était si belle, si naturelle en parlant ainsi, que je regardai M°" Alexandre Doumerc, qui était venue avec moi jusqu'à Lyon, et nos yeux échangèrent le sentiment profond d'attendrissement que nous inspirait une si touchante infortune, supportée avec tant de courage.
Elle avait un piano, des crayons, des métiers, des livres, tout ce qui aide à supporter la vie, mais qui ne la remplit pas.
— Ah! je le sens bien, me dit-elle lorsque je lui en fis la remarque.
Nous étions alors sur un balcon qui donnait sur la place. Elle était en cheveux, avec une robe blanche, et la plus ravissante personne qu'on puisse voir encore dans cet abattement et dans cette douleur. Mais cette douleur avait un caractère si touchant! FÀ\e parlait si bas, qu'il fallait la deviner comme celle qui en souffrait. C'était bien un ange ici-bas dans i:n moment d'exil,
M°" Doumerc promena sa main sur le plane et en tira des sons, comme elle sait les donner, soit qu'elle accompagne, soit qu'elle chante. .
— Ah! donnez-moi un peu de souvenirs '^ui me restent avec les vôtres! nous dit M"* Récamier.
Chantez un peu. Chantez une romance française Pas d'italien.
Il semblait que son exil de Paris la renvoyait pardelà les monts. Je ne sais plus où j'ai lu que M"" Récamier n'avait pas le cœur français. Eh! il serait à souhaiter que celui qui a écrit le livre qui dit pareille sottise fûtaussi bon Français qu'elle! J'ai eu des preuves de son patriotisme, et des preuves que je puis affirmer. Lorsque nous serons en 1814, je les ferai connaître.
M"' Doumerc me demanda de lui accompagner une romance de Boieldieu, dont les paroles sont de M. de Longchamp, qui les composa lorsqu'il fut au moment de partir pour l'Amérique, exilé par le Directoire. Ces paroles sont remplies de tout ce que le cœur peut donner de vraie tristesse et de sentiment naturel. M"* Doumerc la chanta, comme tout ce qu'elle chante, avec une expression admirable. M"" Récamier la comprit si bien, qu'elle eut bien souvent l'œil humide, en écoutant surtout le dernier couplet.
Ces fleurs qiie je plantai moi-mérae, Loin de mes yeux vont se llilrir.
Privé du bon maître qu'il aime, Mon chien peut-cire va mourir.
Touchés de ma triste infortune, De moi mes amis parleront, Puis, chassant l'idée importune.
Avant ma mort ils m'oublieront.
Oh! quelle profonde mélancolie il y a dans ces vers ! Je conçois que l'exilé pleure en les écoutant.
Nous passâmes ainsi quatre jours à Lyi)n avec M"' Récamier. Je fus heureuse de remplir ce devoir
d'amitié et puis j'étais certaine que Junot me saurait gré de cette attention. Il était demeuré l'ami le plus dévoué de cette excellente femme ; il l'estimait avec un cœur fait pour l'apprécier. Voici ce qu'il m'écrivit de Russie, en apprenant que j'avais vu M"' Récamier à mon passage à Lyon. Je vais citer le paragraphe de sa lettre.
N** XX de la Correspondance de Russie.
Mojaïsk, le 25 octobre 1812.
«... Je suis bien aise qu'en passant à Lyon tu aies vu la bonne et aimable Juliette. C'est un être bien pur et bien rare. Son âme est aussi généreuse et noble que sa figure est belle. Je voudrais bien qu'elle fût heureuse, s'il ne lui fallait pour cela qu'un bien bon ami, etc., etc. »
Junot n'est pas un homme que l'on pouvait abuser par une feinte bonté. Et, pour qu'un pareil éloge soit sorti de sa plume, il fallait qu'il fût dans son cœur.
Je quittai M"" Récamier avec regret. J'aurai voulu demeurer plus longtemps avec elle. Mais il me fallait revenir à Paris. J'avais hâte de revoir mes enfants. Mes deux filles avaient été mises à l'Abbaye-au-Bois par moi-même avant de quitter Paris. Je ne pouvais les laisser avec leur gouvernante anglaise, trop jeune elle-même, dans mon hôtel, tandis que j'étais absente. J'écrivis à Junot le parti que j'avais pris. Et comme je n'avais pas eu à me louer, sous aucun rapport, de celui que nous avions mutuellement adopté, croyant bien faire en les envoyant en Bourgogne lors de mon
voyage d'Espagne, Junot fut charmé de ce que j'avais fait. Voici ce qu'il me disait à ce sujet.
N» XII de la Correspondance de Russie.
Plock, le 20 mai 1812.
t . . . Ton projet de mettre tes filles au couvent est fort bon, et tu ne peux mieux faire. Il n'y a pas de mal qu'elles éprouvent un peu la différence qu'il y a entre une bonne mère et même une bonne maîtresse et, lorsqu'elles rentreront à leur première école, elles en sentiront mieux le bien. Seulement il faut bien faire connaître leur différent esprit à la supérieure. Ce sont deux enfants à qui les mêmes moyens d'éducation ne conviennent pas. Personne ne peut mieux que toi les faire connaître, personne ne les a mieux étudiées.
« Tu ne me dis pas ce que tu fais de mes fils. Resteront-ils à Paris? Quand sèvreras-tu donc Rodrigue? Songe qu'il a dix-huit mois.
« J'attends avec impatience le portrait de mon lancier, et dans quelques mois j'espère en recevoir un autre, qui me prouvera que Bacchus n'est qu'un sot et qu'il n'y a que l'eau de bonne. Mais je ne veux pas te dire de qui j'attends ce portrait. Devine-le si tu peux. Seulement, pour te faciliter le moyen de le deviner, je te dirai que je voudrais que ce portrait, imitant le tableau de la Vierge délia Sedia, de Raphaël, eût comme lui deux figures bien ressemblantes surtout, et que la plus petite figure du portrait fût une grosse boule blanche et rose, mangeant de tout^ dormant
bien, et qui se trouve cantent de sa petite nourrice.* »
• J'ai transcrit toute cette partie de la lettre de Junot, parce que ces Mémoi7'es étant destinés en grande partie à le faire connaître pour ce qu'il était véritablement, il est donc nécessaire de le placer dans toutes les positions les plus remarquables. Celle-ci l'est, il me semble, assez pour la saisir et la faire connaître. On y voit comment cet homme, que l'on jugeait comnie un parvenu par le sabre, avait la volonté que sa fille reçût des leçons d'égalité, et qu'elle perdît l'orgueil et la hauteur qu'elle pouvait avoir comme enfant, ce qui est en général peu inquiétant pour l'avenir, mais qui Talarmait, lui, parce qu'il était homme d'esprit et de cœur, autant que bon père. Et puis cette sollicitude pour son dernier enfant. Quand donc tais-tu sevrer Rodrigue? Oh ! Junot était un être d'une nature bien supérieure ! Je le ferai voir plus loin sous le rapport de la sensibilité d'àme! Une femme n'est pas plus qu'il ne l'était sensible aux affections douces et aimantes. Hélas! le malheureux a succombé à ces affections elles-mêmes, quand elles ont été vivement froissées. Je retrouvai toute ma jeune famille bien portante. Ce moment fut bien heureux pour moi. Je l'écrivis à Junot. Mais il m'avait devinée, car il aimait ses enfants aussi tendrement que je les aimais, et cela devait être. Il avait été si bon fils, si excellent, si respec-
1 II me rapportait les propres expressions doot je m'étais servie dans une lettre que je lui écrivais quelque temps avant. Mon fils avait été fort mal. J'avais été obligée de le changer de nourrice et, celle-ci lui réussissant bien, j'en donnais des détail* à Junot.
tueux pour sa vieille mère ! On n'est jamais bon père quand on a été mauvais fils. Il m'écrivait de Mojaïsk après avoir reçu la nouvelle de mon départ d'Aix, en Savoie,
N<* XIX de la Correspondance de Russie.
« Mojaïsk, le 6 octobre 1812.
« ... Te voilà donc à présent réunie à tes enfants, entourée d'eux. Quel charme, quel bonheur pour ton ami quand il approchera de cette demeure, que vous embellissez tous pour lui ! Je n'ai jamais éprouvé comme aujourd'hui l'impatience de revoir tous ces êtres que j'aime tant! Je n'ai plus d'autres vœux, d'autres désirs : ma Laure et mes enfants m'aimant bien, elle bien portante, bien bonne, bien aimable, et je ne désire plus rien au monde.
« Mais, ma Laure chérie, combien il y a loin d'ici à Paris ! Tu ne peux t'en faire aucune idée. Les grands voyages ne sont qu'une promenade en comparaison de celui-ci, etc., etc.. »
Et quelque temps après, il m'écrivait encore de Mojaïsk, en date du 15 octobre 1812 :
« ...Je craignais, comme tu as pu le voir par ma dernière lettre, ce que tu me dis du retard de Joséphine et de Constance, sur quelques points de leur éducation : cela ne pouvait pas être autrement. Mais tes soins répareront bien vite tout cela et elles profiteront bien mieux sous tes yeux qu'éloignées de toi. Pourquoi ne suis-je pas là aussi, moi, pour apprendre l'exercice et à jurer à Napoléon et à Rodi'igue ! Mais
il vaut mieux que je les trouve aussi un peu en retard sur ce talent-là à mon arrivée, quitte à multiplier les leçons, si vraiment cela est nécessaire, etc., etc...^ »
Mais la chose n'était pas nécessaire. Aussi lui écrivis-je que ses fils ignoraient même le son d'un jurement. Quanta ce qu'il me demandait pour son lancier, voici le fait :
Lorsque j'accouchai de Napoléon, l'aîné de mes fils, Junot m'écrivit, en apprenant que l'empereur avait nommé son fils :
« J'ai une seconde faveur à demander à l'empereur. Il faut que toi ou Duroc vous lui remettiez la lettre que je t'envoie. Duroc comprendra le cœur d'un père: Berthier se moquerait de moi. Quant à toi, non seulement tu me comprendras, mais tu diras comme moi. »
Il s'agissait de demander à l'empereur de faire compter mon fils comme grenadier dans la vieille garde, à dater du jour de sa naissance. Je demandai donc une audience et je remis la lettre à l'empereur. 11 se mit à rire...
— Quelle fantaisie a-t-il donc là? me deraanda-t-il.
— Ma foi, Sire, si Votre Majesté ne la comprend pas, ce n'est pas moi qui la lui expliquerai.
* Jamais nous ne nous écrivions sans parier de nos enfants. Je lui en pariais longuement et je lui racontais toujours mes plans d'éducation, soit pour redresser le caractère, soit pour l'instruction. Je savais combien il était de bon conseil ei combien il pouvait contribuer en bien à la perfection de mon œuvre.
tu MÉMOIRES
Il rit encore plus haut et me dit :
— Mais il veut que son fils soit enfant de troupe, et il n'y en a plus, entendez-vous ?
— Oui, Sire, car s'il y en avait, Junot ne serait pas venu ennuyer Votre Majesté de l'enrôlement d'un gre nadier qui tette. Il aurait fait coucher son fils sur le registre des contrôles d'un régiment, et puis le héros futur aurait grandi dans la crainte de Dieu et du ser gant. C'est donc parce que la chose est de faveur qu'il faut que vous l'ordonniez, Sire.
— Voila bien une idée de femme ! C'est-à-dire que pour faire une chose qui est d'égalité, il faut commencer par contrevenir à la loi, hein!
Et il me tira l'oreille en me la pinçant.
Je n'avais pas songé à cela. Cette idée mcfit rire à mon tour. Mais l'empereur était de belle humeur et il ajouta :
— Vous voyez bien, madame Junot, que vous ne savez ce que vous dites. Mais n'importe! Pour vous rendre tout à fait glorieuse d'avoir fait un garçon, j'en vais faire un soldat. Je parlerai à Bessières.
En effet, l'empereur ne voulant pas contrevenir à ce qu'il avait arrêté, parla au maréchal Bessières et l'on mit mon fils dans les lanciers polonais de la garde impériale.
Le maréchal Bessières lui envoya un fourniment complet, et un fourniment comme s'il s'était enrôlé à vingt ans. La lance elle-même était une lance comme celle d'un lancier polonais, avec la petite flamme à la pique. Je lui fis faire, quand il eut trois ans, un petit uniforme de lancier polonais, bien complet et bien fait, avec lequel je le fis peindre par Quaglia, l'homme qui, selon moi, a le mieux peint la
miniature\ Celle qu'il fit de mon fils est une des plus belles choses en ce genre que l'on puisse voir au monde; elle était pour son père et lui fut portée en Russie.
Maintenant voici les jours douloureux qui vont naître. Les heures de souffrance qui vont sonner. La dernière lettre que je reçus de Junot était du 20 octobre. Après celle-là je fus deux mois sans nouvelles ! La première lettre que je reçus de lui — le malheureux— était d'Elbing. Elle me brisa le cœur. Mais il faut marcher avec plus d'ordre, et le mois d'octobre ne nous avait encore apporté que des inquiétudes. Le mois de novembre est venu les confirmer, et les confirmer d'une manière terrible. Quant à présent, il faut parler d'un événement bien extraordinaire, qui eut lieu à cette même époque du mois d'octobre et peu de jours après mon retour d'Aix à Paris : c'est l'affaire du général Malet.
1 J'excepte Isabey, parce gue son genre est tout autre, et tellement spécial dans son genre que personne ne l'a encore imité lui-même.