VIII
Et M. Perregaux, qui aurait voulu faire comprendre toute autre chose à deux beaux yeux bleus bien doux qui le regardaient fraternellement, répondait en s'inclinant et d'une façon souvent fort opposée à ce qu'il fallait dire. Enfin, la princesse, arrivée à la fin de son bulletin, lui dit :
— Imaginez-vous que ces malheureux m'ont mise i une diète si rigoureuse, si austère, que je n'ai mangé au bout de huit jours, qu'une soupe. Et encore cette- soupe était-elle sans sel !
Et l'inflexion de la voix de la princesse, son ton si positivement accentué, comme interrogatif, pour demander de l'étonnement, frappant seul M. Perregaux, il se détourne un moment de sa contemplation, regarde vaguement du côté de la princesse et lui dit, en joignant les mains, mais avec un accent malheureusement qu'il est impossible de rendre :
— Sans sel !
Et la princesse, remuant la tète de bas en haut pendant plusieurs secondes, lui répondit :
— Oui, sans sel !
Ma foi, le sérieux du juif Mardochée n'y aurait pas résisté. Je donnai le coup de cloche en partant d'un de mes éclats de rire les plus bruyants de mes joyeux jours, et tout le monde suivit mon exemple. La princesse fut d'abord un peu étonnée. Mais comme nous avions dans notre parti, M. de F...., qui était peu de mois avant le souverain seigneur de la noble dame et qu'il rit plus haut que nous, tout alla bien. Je crois même que la princesse rit elle-même lorscjue je lui racontai le motif de la distraction de M. Perregaux. Elle aimait le scandale et quoiqu'il n'y en eût pas du tout dans toute l'histoire, elle s'en amusa
fort. Je savais aussi qu'en lui disant un peu de mal de quelques personnes qui étaient là, son front se dériderait à l'instant.
— Madame, lui dis-je, regardez bien M"' de Th..., à quoi ressemblent ses jambes? dites, le savez-vous?
Elle ouvrit de grands yeux.
— Les jambes de M™° de Th...? eh! ma pauvre Laurette, elles ressemblent à des jambes, peut-être mal faites, mais à des jambes...
— Non, pas du tout, M. de Forbin, qui les a vues, prétend qu'elles ressemblent trait pour trait à des grissins. Vous savez, ces petits pains qui croquent, qu'on mange dans le chocolat, qui ressemblent, eux, à des macaronis et que le prince Borghèse envoie dans des petites boîtes si bien arrangées.
Mais voilà-t-il pas que la princesse n'est frappée que d'une chose dans mon histoire, c'est que M. de Forbin a vu les jambes de M"' de Th...! Et la voilà qui appelle M. de Forbin avec un sérieux magistral. Comme il n'avait pas soufflé mot des jambes de M"" de Th... et que l'histoire était de moi, je le laissai venir, espérant que la chose allait s'embrouiller, quand la princesse, qui ne faisait jamais rien de complet, s'avisa d'appeler M. de Montléar pour le faire juge du prodigieux ridicule que se donnait M. de Forbin en donnant à croire qu'il connaissait des jambe.i comme celles de M" Th....
— Pour Dieu, madame, m'écriai-je, n'allez pas parler de jambes à M. de Montléar^ !... il est piedbot et il est boiteux !
* M le comte de Montléar est un des hommes les plus spirituels que je connaisse. Il a épousé M*"* la princesse de Carignan
— Ah ! vraiment ! Je ne l'avais pas vu.
Vous remarquerez qu'il boitait à ne pas marcher aisément. Dans le même instant, M. de Forbin arriva.
— Comment est-il possible, lui dit la princesse avec un sérieux qui n'eût pas été plus profond pour l'enquête du vol d'un minaret, comment est-il possible que vous, étant mo7i chamhellayi, vous alliez vous amuser à des jambes comme celles de M"' de Th...?
Le pauvre homme ne comprenait pas.
— Madame, lui dis-je, je vous demande pardon, c'est moi qui me suis trompée. M. de Forbin n'a pas parlé des jambes de M"" de Th... Ce sont celles de M"' de *** dont M. de Forbin nous a parlé ce matin et qui ressemblent, dit-il, aux colonnes torses de Saint-Pierre de Rome.
— Les jambes de M"" de *** ! s'écria l'accusé, eh ! grand Dieu, que voulez-Vous que j'en fasse, non plus que de sa personne?
Son air territié mit le comble à ma gaieté, et la princesse se mit à rire d'aussi bon cœur que moi.
Oh ! le bon temps ! Et qu'il est loin, pour ne plus jamais revenir !
Un soir, Talma nous ayant dit quelques vers d'Abufar, avec cette perfection remarquable qu'il mettait à ses moindres paroles, nous lui dîmes qu'il devrait bien nous donner une représentation à Chambéry. Il y avait un théâtre et il pouvait y trouver quelques gens capables de lui donner la réplique. Il nous pro-
et se trouve par conséquent beau-père du roi de Sardaigne d'aujourd'hui. M. de Montléar est pied-bot.
mit d'y penser et en effet le surlendemain, en revenant de Ghambéry, il nous annonça que tout était commandé et que la représentation aurait lieu dans quatre jours. Il avait choisi pour pièce Iphigénie en Taiiride. C'était la seule tragédie qui ne demandât ni décorations, ni costumes, ni accessoires comme acteurs. Le rôle d'Oreste est tout. La lumière tombe directement sur lui et ce n'est qu'à lui que le spectateur fait attention. Toute la salle de Ghambéry fut louée pour ce jour-là, comme on peut le penser et nous partîmes d'Air après dîner au nombre de vingtcinq personnes.
Talma jouait ce rôle d'Oreste dlphigénie en Tauride mieux qu'aucun autre de ses rôles. Il y mettait tout son talent et je conçois que le rôle lui plût. Aussi ne manquais-je presque jamais à Paris d'aller le voir quand il était annoncé. Ge jour-là, à Ghambéry, il se surpassa. Mais il lui arriva deux accidents. Je ne me rappelle plus à quel acte. Ce que je n'ai pas oublié, c'est sa colère, surtout pour l'un d'eux.
Il arrivait rarement aux acteurs de Ghambéry de jouer avec des talents comme Talma. Ils n'étaient déjà pas trop bons, il ne leur manquait plus que de n'avoir pas de mémoire. Ge fut ce qui leur arriva, mais par un singulier motif. Je ne me rappelle plus moi-même si ce fut Pylade ou Iphigénie. Le fait est que l'un des deux, dans une profonde admiration pour Talma, oublie son rôle, la salle, l'auditoire, se croise les mains, et regarde Talma sans songer à la réplique. Je trouve que cela fait encore plus l'éloge de l'acteur ou de l'actrice que de Talma. Cet homme sentait, comprenait son art.
Le second événement, par exemple, fut tout un désappointement. La salle de Chambéry était, du moins à celte époque, une espèce de manège en planches, presque à claire voie, situé sur la promenade, de façon que cette nuée de gamins, comme il faut les appeler, parce que c'est leur vrai nom, faisait un sabbat d'enfer. Ce tapage, qui perçait au travers des ais mal joints d'une enceinte extérieure, était accompagné d'une sonnerie des cloches qui étaient toutes en branle pour l'heure de ÏAnqélus. J'avais déjà remarqué plusieurs signes d impatience sur le visage mobile de notre Roscius, lorsque tout à coup, et dans la scène la plus touchante, celle de Pylade et d'Oreste, un acteur, que jamais Guimond de la Touche n'a songé à placer dans sa pièce, parut dans le fond du théâtre. D'abord il avança à pas lents, leva la tète et parut écouter. Mais sa venue excita des rires tellement fous qu'ils le troublèrent et il s'enfuit dans les jambes de Talma et de Pylade, qui faisaient de l'amitié à qui mieux mieux et, comme un emblème de fidélité, il se mit au milieu d'eux. C'était un gros caniche blanc et noir, pas crotté, parce que nous étions au mois de juillet, mais, du reste, ayant toutes les conditions requises pour le chien le plus vulgaire du monde. Depuis, ce qu'il y avait de mieux à faire était de n'en pas parler à Talraa, parce qu'il était impossible de le faire sans rire et que lui, il devenait pâle de colère seulement en y songeant.
A quelques jours de là Madame arriva à Aix, elle n'avait avec elle que M"" la baronne de Fontanges, sa dame d'honneur, M. Rossi, son secrétaire et M. de la Ville, son chambellan. C'étaient bien des altesses et bien des majestés, je l'ai déjà dit, pour la tran-
quille liberté d'un lieu d'eaux. Nous nous en aperçûmes bientôt.
Le jour de ma fête approchait. C'est une époque que toutes les personnes qui venaient chez moi saisissaient, et cela se comprend, mes amis le faisaient par attachement, les simples connaissances pour reconnaître les politesses qu'elles recevaient dans une maison ouverte où chaque jour se renouvelaient une foule de cinquante visites qui toutes étaient accueillies comme elles devaient l'être dans la maison de la gouvernante de Paris. Cette même année il se trouvait à Aix plus de vingt personnes de ma connaissance, parmi lesquelles je comptais beaucoup d'amis, et même quelques amis très intimes, tels que M. et M"" Doumerc, M. et M°" de Rambuteau, M°" Lallemand, mon beau-frère M. de Geouffre et M. le comte de Brigode, et plusieurs autres personnes avec lesquelles j'étais moins intimement liée, mais qui étaient toujours de ma société intérieure. Toutes ces personnes voulurent me donner une petite fête, le 40 août, jour de la saint Laurent et de ma lête. On résolut d'aller diner k Bonport \ par le lac du Bourget, c'est-à-dire en nous embarquant et en^ faisant une double partie de terre et d'eau.
Le matin du 10 août, mon fils monta avec sa bonne chez la princesse Pauline pour la voir. Elle aimait beaucoup cet enfant, qui était beau comme le jour et avait vraiment l'air d'un amour d'ange avec sa petite
1 Le village de Bonport est au bas du lac un peu plus bas que Haute-Combe : c'est une délicieuse position. On y va faire des parties, et manger des lavarets, poisson qu'on ne trouve qu'au lac du Bourget.
kK mémoires
léte bouclée, ses lèvres comme un bouton de rose et toute sa petite personne remplie de gentillesse. Il l'aimait aussi tendrement et ne l'appelait que sa femme princesse.
— Pourquoi m'aimes-tu, Napoléon? lui demandal-elle un jour?
— Parce que vous êtes belle, lui répondit l'enfant en lui jetant ses petits bras blancs autour du cou.
Cette naïve réponse avait touché la princesse au cœur et, dans le fait il fallait que sa beauté fût bien entraînante pour qu'un enfant le sentit aussi fortement. Lorsqu'il fut près d'elle, ce matin du 10 août, elle lui donna beaucoup de bonbons, selon sa coutume, puis, faisant apporter un énorme bouquet qu'elle avait fait préparer :
— Tiens, lui dit-elle, tu donneras ce bouquet à ta mère de la part de la plus ancienne et de la meilleure amie qu'elle ait à Aix. Tu lui diras aussi qu'elle fasse attention au cordon qui attache le bouquet...
La bonne de mon fils me rapporta les mots de la princesse et, après avoir admiré le bouquet composé de fleurs très belles qu'elle avait eues dans le jardin d'un amateur de plantes rares dont la maison était sur la route d'Aix à Chambéry, je le développai et je trouvai que les fleurs étaient en effet retenues par une chaîne composée de petites perles fines en masse et arrêtée de distance en distance par des boules de rubis d'Orient. C'était un amour, ce bijou. Mais j'en fus moins touchée que de ces paroles :
— Dis à ta mère que c'est de la plus ancienne amie qu'elle ait à Aix !
Nous nous embarquâmes par un temps admirable et nous voguâmes longtemps avec sécurité. Mais le
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lac du Bourget n'est pas du tout un lac de bonne foi sur lequel on puisse s'embarquer avec la certitude de s'en tirer sans avoir les pieds mouillés. Le moindre vent, le moindre changement au ciel, un simple nuage et aussitôt l'eau se trouble et se ride. Et malheureusement ce jour-là ce fut précisément notre affaire. Le vent s'éleva tout à coup et nous repoussa au large. Le ciel se couvrit et de larges gouttes de pluie tombèrent sur le tillac. Alors, tout ce qu'il y avait de femmes dans la barque commença à trembler. Quant à moi, le feu ne m'avait pas émue. J'avais reçu plus d'une fois celui de l'ennemi et je n'avais pas pâli. Je ne pouvais donc pas craindre sur le lac du Bourget. Mais en voyant la peur des autres, je devins craintive pour eux. Quant à moi, j'aurais voulu pour beaucoup être à bord d'un bâtiment plus solide, car j'aurais fort désiré voir une tempête sur ce lac dont les vagues commençaient déjà à imutonner en se brisant contre notre pauvre esquif, dans lequel nous étions vingt-trois personnes. Dans une barque de suite il y avait des musiciens piémontais, qui étaient arrivés la veille et qui avaient été sur-le-champ mis en réquisition par mes amis. C'était fort remarquable à voir, et surtout à entendre, que ces hommes penchés sur leurs harpes et cherchant à couvrir les mugissements du vent par leurs accords. Quelquefois, en passant entre les cordes encore vibrantes, le vent rendait un son plus doux, faisait de l'harmonie moins sauvage. Mais la tempête augmenta de force en très peu de temps et ils durent se taire. Alors nous vîmes... ce que dans ce moment bien des curieux en Europe auraient certes voulu voir. Talma monta sur le pont, et là, se tenant à un petit màt qui était près
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de lui, il récita la première scène de la Tempête de Shakspeare... De sa voix profonde, pleine, sonore, il disait des vers sublimes, là, sur le pont d'une barque chargée de gens joyeux, que le moindre vent pouvait faire chavirer et jeter au fond de ces eaux tout à l'heure si belles et si claires, et maintenant troubles et presque bourbeuses, car la furie du vent soulevait les vagues avec violence et les poussait contre la barque. Souvent Talma secouait la tête pour faire tomber de ses cheveux l'eau que l'écume des vagues lui jetait. Il paraissait inspiré et, quoique je n'entendisse pas bien ce qu'il disait, l'expression de son visage m'apprenait tout.
Enfin, nous abordâmes à Bonport, où nous attendait le dîner, ce qui était fort important. On nous fit du feu, parce que le peu de pluie qui était tombé et les vagues moutonnières nous avaient mouillés au point d'en avoir besoin. Puis nous dînâmes, nous dînâmes bien. Il y avait de la bonté, de la cordialité. Et puis je ne sais pas si je me suis trompée, mais depuis j'ai réfléchi au sentiment qui nous rendait si gais et je ne l'ai trouvé que dans une chose, c'est l'éloignement où nous nous trouvions de ce village devenu une cour, un lieu d'étiquette, où notre temps n'était pas à nous, où, lorsque nous voulions faire une promenade, on nous envoyait chercher pour le plaisir des autres. J'ai toujours pensé que c'était là ce qui nous faisait une si grande joie, et je le crois encore.
Le soir, au moment où nous sortîmes de table, le ciel était beau, et le vent était devenu doux et tranquille. Il était parfumé par toutes les fleurs qui pendent en grappes le long des vieux murs de Haute-
Combe et qui croissent là au milieu des ossements, sans que leur parfum en soit altéré, sans que leur éclat en soit terni.
Partout il y avait à admirer. Partout l'oeil se reposait avec délices sur quelque site pittoresque et digne de faire un tableau de Salvator ou bien de Claude Lorrain. Dans toutes mes courses voyageuses, j'ai rarement trouvé un lieu qui me plût autant que les bords du lac du Bourget. En parlant d'Aix j'ai négligé de faire sa description, je veux réparer ma faute.
Le lac du Bourget forme une sorte d'ellipse de trois lieues et demie de long, sur une de large à peu près. Le lac est enfermé dans la haute montagne de l'Épine, au pied de laquelle se trouve Haute-Combe.
Au nord du lac, ses eaux d'un bleu ardoisé baignent un rocher nommé le roc de Châtillon, qui se présente comme le gardien de la vallée de Chantagne. Tout au sommet de ce rocher, on aperçoit une tour dont la destruction n'est pas l'effet du temps, mais bien celui de 93.
C'est au raidi que les regards sont charmés par la vue du coteau de Tresserve et le coteau de Saint- Innocent. C'est de là qu'on jouit de la vue du lac dans tous ses effets pittoresques, surtout le matin et le soir, dans les deux ou trois mois d'été. C'est alors que l'une des deux montagnes est dans l'ombre et que l'autre reçoit une vive lumière. Ce contraste est admirable.
Le lac du Bourget s'est d'abord appelé le lac de Châtillon, ensuite du Bourget. Il est probable que c'est en raison du château de ce nom que la maison de Savoie y possédait, et dont aujourd'hui il ne reste que quelques pierres informes.
L*antique monastère de Haute-Combe est une adirîrable décoration dans ce beau paysage. J'y suis souvent allée pendant mon séjour à Aix, et toujours avec un nouveau plaisir. Il y a dans ses ruines vraiment antiques, vraiment solennelles, toute une poésie qui répond à ce paysage, qui lui sert comme de cadre, qui m'a toujours vivement impressionnée.
Pour aller à Haute-Combe, on s'embarque au port de Puer. On est à peu près une heure en route avec de bons rameurs. Quelques jours après ma fête, nous fîmes encore une excursion à Haute-Combe, avec la princesse Pauline, nous eûmes le temps d'admirer les bords du lac ce jour-là. Quant à celui de ma fête, je vais finir sa relation pour arriver à l'autre.
J'ai bien dit que mes amis me donnaient à dîner à Bonport, mais je n'ai pas parlé de cette partie des environs d'Aix. En général, j'ai été trop entraînée par ^.a description des individus et j'ai abandonné pour eux la belle nature qui m'environnait.
Le château de Bonport est au bas de Tresserve, sur la rive est du lac du Bourget. C'est à Bonport que vont les buveurs d'eau paresseux ou mal portants, qui veulent cependant faire ce que l'on appelle une partie. On arrive à Bonport en une heure de temps. On peut s'embarquer à Puer, mais il est mieux pour beaucoup de raisons d'aller chercher les bateliers d'un petit hameau situé sur la rive orientale du lac, et dont y^\ oublié le nom \ On est abrité, ombragé pend mt toute la route par une magnifique foréi de chiiliiigniers qui est sur la pente de la montagne. La route est ravissante, et le jour de ma lète nous en
* C'est Cormin ou Corain.
aurions bien joui si le temps eût été beau. Une autre fois je fus à Bonport dès le matin par un temps de délices, tel qu'on le trouve enfin aux mois d'août et de juillet à Aix et à Chambéry.
Le château de Bonport est situé sur une sorte d'esplanade baignée par les eaux du lac. Ce château, fort antique dans son origine, a souvent été reconstruit. Il appartenait jadis aux ducs de Nemours, qui avaient de grands biens sur les bords du lac du Bourget.
Bonport est dans une admirable position, quoique complètement isolé de tout voisinage. Il ne paraît accessible que par le lac et cette solitude rendue plus agreste encore par les arbres immenses qui l'ombragent, le sombre azur de ses eaux ardoisées, est un des lieux les plus charmants des environs d'Aix. Ce même soir, au moment où le temps devenu beau nous permettait d'admirer les variations du paysage des bords du lac, une surprise de mes amis me le fit voir sous un aspect tout à fait inusité. Comme je regardais avec charme, à la clarté douteuse d'une lune décroissante, les Contours des rochers, les cavernes profondes qui se trouvent dans les sinuosités de la Dentdu-Chat\tout à coup je vis les eaux du lac étinceler de mille feux et les montagnes de l'Épine, le roc de Châtillon, illuminés par les étoiles brillantes, les soleils, les fusées d'un très beau feu d'artifice. Je ne puis dire combien j'ai joui en voyant ces lueurs étincelantes jeter un éclat éblouissant sur ces roches brunes, ces monts escarpés, puis venir mourir comme des mouches luisantes sur les belles prairies, les beaux ombrages qui entourent Haute-Comne
1 Montagne en face de Tresserre.
C'était surtout un beau spectacle que cette montagne de la ©•■'nt-du-Chat illuminée tout à coup par une lumière radieuse qui la faisait contraster avec l'azur sombre des eaux du lac dans lesquelles baigne sa base. Souvent la lueur était assez vive pour faire distinguer les masses de fleurs grimpantes qui croissent dans les crevasses des ruines de Haute-Combe.
Cette soirée est dans mes souvenirs comme l'une des plus douces de ma vie.
J'étais loin de m'attendre, cependant, qu'elle dût être le sujet d'une sorte de réprimande. On avait vu les fusées à Aix et ceux qui n'étaient pas de notre réunion avaient ainsi été avertis qu'on s'amusait autre part que chez eux et sans eux.
Nous eûmes un temps charmant pour notre retour. Cependant il faisait sombre, mais les rameurs connaissaient le lac et, du moment qu'il n'était plus agité, il n'y avait rien à craindre. Je rentrai chez moi l'àme toute contente. Il est si doux de penser qu'on a des amis qui s'intéressent à vous, et pour vous seule, qui ne font la cour ni à votre rang, ni à votre influence. Car c'est la même chose au fait, et j'ai un instinct de cœur qui me donne la valeur de toutes les protestations qui me sont faites, bien plus que je ne l'ai par mon esprit.
Le lendemain, je fus voir Madame mère. Elle me reçut bien, à son ordinaire. Mais elle me dit avec une sini^ulière expression que j'aurais du faire attention à ce que faisaient mes amis et que je n'aurais pas dû leur laisser tirer un feu d'artifice dans un lieu où se trouvait la famille impériale.
Je devins siupide et ne sus que répondre. En effet, que dire? 11 m'était démontré que Madame mère ne se
serait jamais formalisée d'elle-même d'une chose qui ne pouvait, en aucune manière, blesser sa dignité de mère de l'empereur. Il était clair que c'étaient des impressions données et peut-être ensuite trop facilement reçues. Je connaissais la bouche qui avait parlé C'était une femme. Mon respect pour Madame m'empêchait de le lui dire. Mais je la connaissais et, parmi les personnes qui avaient parlé de tout cela et fait paraître coupable ce qui était bien naturel, il en était une parfaitement bonne, simple naturelle, fuyant les honneurs, les grandeurs, une qui, bien sûrement, aurait refusé le feu d'artifice si on l'avait priée de l'agréer, et cette femme était la reine Julie. Mais elle était aussi trop bonne et on l'avait influencée.
Je répondis cependant à Madame que j'étais fâchée de lui avoir déplu en acceptant le feu d'artifice, mais que j'ignorais complètement que cela pût lui déplaire; qu'au surplus, les personnes qui me l'avaient donné m'avaient fait une surprise. Et c'était vrai.
L'impératrice Joséphine arriva quelques jours après. Je lui contai l'histoire et elle en rit, parce que, dans le fait, il y avait de quoi rire de voir un mouvement de révolte pour condamner quelqu'un devant la fenêtre de qui l'on brûle une chandelle romaine.
Quelques jours après, la princesse Pauline qui était un grand enfant, voulant toujours tout imiter, voulut à son tour avoir une fête et elle nous invita tous à un déjeuner à Haute-Combe, Je me rappelle cette journée comme l'une de celles de ma vie où je me suis à la fois le plus ennuyée et le plus amusée.
Le rendez-vous général fut au port de Puer, à dix heures bien précises Nous fûmes exactes. Mais la princesse ne le fut pas et il était plus d'onze heures
quand elle arriva. Comme elle ne marchait pas, ce qui n'était pas très commode pour une partie de campagne, nous la vîmes arriver en palanquin dans le plus singulier costume pour une excursion romantique au milieu des ruines. Elle avait une jupe de percale richement brodée et garnie de magnifiques valenciennes, et par-dessus une robe plus courte, ouverte par devant, dont j'avais inventé la forme et donné le modèle à Minette — la plus parfaite des lingères qui existeront jamais — et que nous nommions un Polonais. Cette seconde robe était également brodée et garnie de valenciennes. Jusque là rien n'était de trop. Mais elle avait sur la tête un chapeau de paille d'Italie, retroussé sur le côté, et sur lequel étaient trois plumes immenses rouges incarnates avec les rubans pareils. Ce chapeau avec les deux petites robes courtes lui donnaient un peu l'air de la belle Malaga.
Nous nous embarquâmes par un temps ravissant. Ce fut ce jour-là que se proclama la faveur de M. le colonel Du... Comme il croyait ne pas faire assez d'honneur à cette journée, il avait mis son bel habit d'officier d'artillerie \ ce qui était prodigieux au milieu d'hommes les plus élégants de Paris, portant tous des redingotes, et cela par Vétiquette des eaux.
Le pauvre Talma avait été mis de la cargaison lors de l'embarquement, comme on peut le penser. Il me regardait avec des yeux si effarés qu'il me fît rire de bon cœur. Je n'eus pas le courage de parler devant la princesse des vers de la Tempête, Elle eût été capable d'ordonner au lac de moutonner et de le faire
* Ou de hussards, je ne suis pas sûre, je crois pourtant que c'est d'artillerie.
fouetter comme Xerxès fit au Pont-Euxin parce que ses eaux étaient tranquilles. Mais un autre incident nous tira d'embarras en nous jetant dans un autre. La princesse, qui aimait la poésie italienne, s'avisa de se rappeler que je m'appelais Ladre, et la voilà m'adressant tous les plus beaux sonnets que Pétrarque, le poète immortel, ait faits in vita et in morte di madona Laura. Pendant quelque temps cela fut assez bien, parce qu'elle récitait cette sublime poésie avec une voix harmonieuse qui se mariait mollement au balancement du bateau, et lorsqu'elle disait :
Che fai ? che pensi ?... che pur indietro guardi Nel tempo che tornar non puote ornai, Amma s consolât a !
en vérité, on se sentait ému... et puis aussi à cet autre sonnet immortel :
Levomni il mio pensiere in parte ovvera QueUa ch'io cerca e più non Irovo in terra.
Tout cela était admirable. Mais chaque chose a une fin, et lorsque le bateau arriva à Haute-Combe, je dis à M. de Forbin qui me donnait le bras qu'il était temps que nous arrivassions, car je tournais à la mort, et c'était vrai.
Nous étions à peu près vingt personnes, parmi lesquelles M. et M"" de Rambuteau, M. et M""' de Sémonville, dont l'amabilité à tous deux avait bien contribué à nous rendre Aix agréable, M. de Forbin, le colonel Duchand, M""" Lallemand, M. de Balincourt, Talma, W" de Menou, M. le co.nte de Brigode, le comte de Sellon, M"* Doumerc, son mari et plusieurs
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Mé MÉMOIRES
autres personnes d'Aix et de Genève dont j'ai oublié le nom. Toute cette troupe, qui voulait être joyeuse, se répandit aussitôt son arrivée dans les décombres, où nous trouvâmes autant de têtes de morts que de pierres, et cela dans le but de nous amuser comme on peut le croire. Au fait, Haute-Combe est un lieu remarquable pour les savants, et même pour ceux qui ne sont que curieux.
L'abbaye de Haute-Combe fut fondée en 122o, par Amédée HI. Saint Bernard existait alors, et ce furent des religieux de l'ordre de Ciieaux qui peuplèrent le monastère dès la formation. Ces moines étaient auparavant de l'ordre de saint Basile et habitaient l'abbaye d'Aulps près de Rumilly, au village des Granges. M. de Forbin, qui était mon conducteur dans les ruines et qui connaissait parfaitement tout ce qui avait rapport à elles, me racontait une foule de traditions curieuses sur cet ancien monument, destiné à la sépulture des ducs de Savoie.
Nous fûmes ensuite sur la terrasse qui environne les bâtiments de l'abbaye. C'est de là que la vue est admirable. Déjà le jour était assez avancé pour que le soleil ne nous gênât plus, et nous pûmes jouir de la beauté de la vue du tableau qui se déroulait devant nous.
La Dent-du-Chat, qui domine le monastère, était déjà dans l'ombre ; mais Tresserve, le coteau de Saint-Innocent, Bonport, étaient brillants de lumière, tandis que les eaux du lac, pures, cristallines, recevaient comme un miroir les étincelants reflets d'un soleil du mois d'août, dont le feu redoublait le parfum des plantes alpines qui nous entouraient de toutes parts, et que nos pied« foulaient au moindre
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pas que nous faisions. Autour de nous une forêt de châtaigniers, dont les troncs noueux et couverts de mousse attestaient la vieillesse, étendaient leurs branches chargées de larges et vertes feuilles qui semblaient se pencher vers le lac pour se baigner dans ses eaux.
Lorsque nous fûmes remontés en bateau, nous eûmes le spectacle d'un autre tableau non moins ravissant. Ce fut la vue de Haute-Combe, de son promontoire, de ses châtaigniers couvrant de leur ombrage le monastère, l'église. Et puis tout ce tableau couronné par la Dent-du-Chat, Plus à gauche, mais à l'extrémité du lac, on distinguait au couchant le village du Bourget et son château en ruines. C'est là qu'est né le comte Vert, selon une vieille tradition. Vient ensuite le nouveau château du baron du Bourget, puis Cervoles, les montagnes de Lagratte, Montagnole et des Graviers. Tout à fait au bout de l'ellipse du lac est le rocher de Châtillon avec son pic aigu et la vieille tour en ruines. Puis le rocher de Vion qui domine le Rhône, tandis que de l'autre côté du fleuve s'élève l'immense montagne du Colombier.
Je le répète, je n'ai vu dans aucun des pays que j'ai parcoui-ns autant de sites variés, autant de charme pittoresque dans le paysage, de ce charme qui fait aimer la solitude et qui embellit les heures qu'on passe seule au milieu d'une belle contrée.
Notre retour fut ravissant. La princesse récita encore des vers. Je ne l'écoutai plus. J'étais assise au bord de la barque, livrée à une sorte d'enchantement qui ne peut être provoqué que par l'aspect d'un pays lui-même enchanteur. Aussi le retour me parut^il
trop prompt. J'aurais voulu voguer toute la nuit sur ce lac si tranquille, aux flots d'azur, aux bords fleuris et ombragés, qui me présentait l'image d'une de ces délicieuses solitudes du nouveau monde, dans lesquelles on oublie tout, même sa patrie.
J'étais alors très liée avec la duchesse de Raguse. Nous nous étions donné rendez-vous à Genève, pour aller ensuite où nous voudrions. Notre projet était d'aller à Schinznach, Je reçus une lettre d'elle, par laquelle elle me prévenait qu'elle serait à Genève le 25 août, pour m'y attendre. Elle devait descendre à Sécheron chez Dejean, là où descend et loge tout ce qui est élégant et qui voyage en Suisse.
Je proposai à M""* Doumerc de la mener dans ma calèche, où je n'étais qu'avec M""* Lalleraand. Elle accepta. Aussitôt que mon voyage à Genève fut connu, tous mes amis voulurent y venir. Je les y engageai, comme on pense bien, et nous partîmes pour Genève le 23 ao'" t, pour y être pour la fête du lac.
C'était alors M. Capelle qui était préfet de Genève. J'étais un peu Genevoise à cette époque, parce que mon mari, comme grand-officier de l'empire, avait un collège électoral à vie à présider. C'était celui du Léman.
Genève est une ville ravissante, en raison de ses alentours. Rien n'est plus agréable et plus vivant, plus agreste en même temps. Genève est la ville où je voudrais me fixer, si je ne me retirais pas en Italie ou en Espagne. Ces trois lieux-là font le but de mes rêves. Quant à la France, elle n'y entre plus pour rien.
En arrivant à Sécheron, j'y trouvai notre excellent 9mi, M. Van Berchem. Il était là clie:^ lui. Il habitait
Genève et m'en fit les honneurs d'une manière charmante ; il était toujours à chercher comment il pourrait ajouter à l'agrément d'une heure. Il fut pour moi, pendant ce petit voyage, l'ami le plus aimable et le conducteur le plus soigneux.
La fête du lac éiant terminée, toutes les fêtes particulières devaient encore être longtemps l'objet des rêves des jeunes filles et des garçons de Genève. Toutes les familles riches reçoivent à cette époque et, comme les voyageurs abondent ordinairement à ce même temps de l'année, toute la ville était remplie de manière à n'y pas trouver un logement. M. le préfet me donna un fort beau diner et, partant, fort ennuyeux. J'y mangeai peu et j'y bâillai beaucoup, quoique, certes, M, Capelle fût un homme aimable. Sans doute même il l'est beaucoup. Mais son esprit est un peu trop de cet esprit hors de mode depuis cinquante ans. Il paraît aujourd'hui non seulement de mauvais goût, ce qui est le plus à redouter, mais il est provincial et maniéré. Je n'aime pas cet espritlà, et pourtant c'est de l'esprit.
J'étais engagée chez M. Saladin, celui qui était violet. Il donnait un bal à sa maison de campagne. Je me promenais dans le jardin, qui est au bord du lac, et je regardais par intervalle dans le salon, où je voyais Auguste de Staël jouer des contredanses. J'étais non pas triste, mais accablée. Si jamais il y eut des pressentiments, celui de ce soir-là en était un bien sûrement. J'aimais encore la danse alors, et cependant pour rien au monde on ne m'aurait fait faire un pas. Tout à coup je vois des groupes se former. J'entends prononcer le nom de l'Espagne, du roi Joseph, de Marmont. Je demande. J'arrête deux
hommes de ma connaissance qui passaient en parlant vivement. L'un allait me répondre, l'autre lui serra le bras en lui faisant signe, et ils s'éloignèrent. Alarmée au delà de ce que je puis dire, je dis à M. Perregaux, qui était près de moi, que je voulais savoir ce qu'il y avait et qu'il allât me chercher des mouvelles. M""* Lallemand, qui donnait le bras à M. de Rambuteau, vint me demander si je savais ce qu'il y avait. J'ignorais tout, et je tremblai un moment que les nouvelles ne vinssent du Nord. Enfm mon beaufrère revint. Je l'avais envoyé à la découverte. Il était avec M. Perregaux. Celui-ci était pâle comme un mort.
— Il y a eu une désastreuse affaire en Espagne, me dit alors mon beau-frère. Le maréchal Marmont est dangereusement blessé.
Et s'approchant tout doucement de moi, il me dit :
— On prétend qu'il est tué.
— Ah ! mon Dieu 1 m'écriai-je, que Junot en sera malheureux !
Junot et lui étaient camarades de collège, et tous deux s'aimaient tendrement comme deux frères. Jamais l'ombre d'une jalousie, d'un mauvais procédé ne s'était placée entre leurs deux cœurs. Aussi Junot aimait-il Marmont, et celui-ci le lui rendait bien. A peine cette nouvelle de sa mort m'eut-elle frappé l'oreille que j'eus le cœur serré en pensant à Junot. Et la maréchale Marmont que j'attendais ce même soir! Quelle nouvelle pour notre première parole! Toutes ces pensées refoulèrent en moi et me donnèrent un tel étouffement, que je fus obligée de quitter le bal de M. Saladin. Je revins à Sécheron. M. Perregaux revint avec nous. Sa pauvre sœur allait
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être heureuse encore, dans son affliction, de trouver des cœurs qui la comprendraient et partageraient sa peine. A cette époque, je l'aimais comme une sœur, et comme une sœur chérie.
Le premier moment fut affreux pour elle, néanmoins , quelques soins que nous missions pour lui épargner la rudesse du coup On parlait diversement de l'affaire. On disait que le maréchal avait été tué. Et, comme sa blessure n'était pas une chose douteuse, la mort avait pu s'ensuivre. Et ce n'était pas ce qu'il y avait encore de plus à redouter dans la foule des bruits qui se répandaient dans Genève et que j'épargnais à la maréchale.
Cette fameuse bataille des Arapiles, livrée par Marmont à lord Wellington, est un des malheurs les plus terribles parmi tous ceux que la guerre d'Espagne a vus s'amonceler pour nous écraser. Cette bataille fut désastreuse pour tous, car le rapport du général ennemi porte sa perte à cinq mille hommes. La nôtre est, dit-on, de huit mille hommes hors de combat et six mille prisonniers. La perte de notre artillerie et le résultat de l'affaire, qui est une défaite complète, tel est le rapport particulier qui parvint à Genève comme une nouvelle confidentielle, le même jour où le Moniteur publiait la bataille de Salamanque, car nous ne l'avons jamais nommée que la bataille de Salamanque, tandis que les Anglais ne la nomment que la bataille des Arapiles.
Mais à mesure que les lettres particulières arrivaient, nous apprenions de nouveaux malheurs. Presque tous les officiers supérieurs avaient été blessés ou tués : c'était un vrai carnage. Mais le plus important dans la balance des destins de l'empereur.
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c'est que cette bataille fut d'un poids immense dans la cause de Joseph. Tous ceux qui connaissent l'Espagne et qui avaient conservé des relations intimes avecle pays, savent comme moi que les Certes étaient déterminés à faire leur soumission à Joseph si les Arapiles avaient vu notre victoire au lieu de notre défaite. Quelle immense différence! Quelle différence surtout dans la balance de l'Europe ! Qui peut dire ce qui serait arrivé? Mon Dieu, ne pensons plus à ce qui aurait pu être. Il y a de quoi perdre la raison.
La maréchale ne songea plus à son voyage de Suisse, comme on peut bien le penser. Elle fit tous ses préparatifs pour aller à Bayonne sur-le-champ. La duchesse de Raguse est une de ces personnes qui peuvent faire des fautes, mais dont le premier mouvement sera toujours noble et beau. Elle est bien née, comme dit Brantôme. Aussi, dans cette circonstance, ne fit-elle pas de capitulation avec elle-même pour éviter un voyage pénible, long et n'ayant rien de doux dans sa perspective, puisque le maréchal et elle ne vivaient déjà plus très bien ensemble. Elle partit de Genève emportant tous mes vœux et bien accablée de tristesse, en portant ses yeux plus loin, me disaitelle! Hélas! hélas! pauvre femme, elle souffrait non seulement du présent, mais de l'avenir.