‹ Mémoires de Madame la duchesse d'AbrantèsChapitre 1 sur 58 · Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès · texte numérisé non relu

Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès

Le bal et les fleurs, — La première contredanse. — SP'^ de Beauharnais, M'^® le Périgord, M'^^ de Cazeaiix et moi. — Le menuet de la reine et la gavotle. — Gardel et les beaux danseurs. — M"« Leclerc et la toilette de M™« Bonaparte. — Bruit de chevaux et arrivée du premier consul. — La danse interrompue. — La redingote grise du premier consul. — Long entretien du premier consul avec M. de Talleyrand. — M. Lafit'pet le chapeau à trois cornes. — M. de Trénis et la grande révérence du menuet. — Le premier consul écoulant une leçon de danse. — Les ridicules du temps. — Conversation intéressante entre Bonaparte et ma mère. — Jérôme, les dettes, la barbe et le nécessaire superflu.

Ma mère comprit à merveille qu'il serait ridicule qu'elle fêtât l'anniversaire du 18 brumaire. Il nous fut donc fort aisé de lui faire adopter, pour donner son bal, le jour qui était déjà fixé par le premier consul — le 20 brumaire. Tout se disposa donc dans la mai son pour cette soirée, que ma mère voulait rendre une des plus agréables de toutes celles qui seraient données cet hiver-là dans Paris. Nos amis l'attendaient

IIL t

également avec beaucoup d'impatience. Ma mère avait refusé plus de quarante demandes pour des hommes et plus de douze pour des femmes. Elle était toujours charmée quand cela arrivait.

Ma mère s'était surpassée dans l'arrangement de sa charmante petite maison. L'escalier, le vestibule, tout était si bien garni d'arbres verts et de fleurs et si adroitement illuminé avec des verres de couleurs, que le jour et la décoration qu'il éclairait avaient tous deux quelque chose de magique.

M""* Bonaparte arriva vers neuf heures, avec sa fille et son fils. Le colonel Rapp lui donnait la main. Ma mère fut au-devant de M""" Bonaparte jusqu'au milieu de la salle à manger, tandis que pour les autres femmes elle ne s'avançait pas au-delà de la porte de son salon. Elle fut polie, gracieuse comme elle savait l'être quand elle le voulait. Elle conduisit M"* Bonaparte à la bergère à droite de la cheminée, la pria, avec cette grâce hospitalière du Midi, de se regarder comme chez elle et dut lui paraître, ce qu'elle était en effet, une charmante et agréable femme.

Elle était peut-être la plus jolie de son bal après les deux sœurs du premier consul. J'ai déjà dit que depuis quelque temps elle était mieux. Ce répit que lui donnait la souffrance avait permis à ses traits de reprendre leur accord et de se mettre dans cette harmonie qui formait sa beauté. Elle portait, le jour de son bal, une robe de crêpe blanc, garnie avec des touffes de jonquilles doubles. La forme de la robe était parfaitement à la grecque, elle se drapait sur la poitrine et se rattachait sur les épaules avec deux agrales en diamants. Sa coiffure avait quelque chose do bizarre qui lui allait à ravir. Ne pouvant, ou plu-

tôt ne voulant pas être coiffée en cheveux le jour d'une fête donnée pour le mariage de sa fille, ma mère avait fait faire à Leroi, qui demeurait alors rue des Petits-Champs et qui avait déjà beaucoup de. renommée, une sorte de toque bouillonnée en crêpe blanc avec de grosses touffes de jonquilles pareilles à celles de la robe, qui étaient placées dans les boucles de cheveux noirs comme du velours qui sortaient des plis de crêpe de la toque. Devant elle un gros bouquet de jonquilles et de superbes violettes naturelles. Elle n'avait pas de collier, pas de bijoux, seulement à ses oreilles étaient deux très beaux boutons de diamants. La robe était faite par M""^ Germon, le bonnet par Leroi et posé par Charbonnier, les fleurs étaient de chez M""® Roux, et tout cet ensem])le était porté par une femme dont la tournure et l'élégance naturelle ajoutaient au prix de chaque objet. Aussi étais-je fière de ma mère ce jour-là.

Junot avait été aux Tuileries à neuf heures moins un quart pour être prêt à suivre le premier consul et l'accompagner chez ma mère. j\Iais il fit dire que les affaires l'accablaient à un tel point qu'il ne pouvait répondre de l'heure à laquelle il serait libre; qu'en conséquence il demandait en grâce à ma mère de ne pas l'attendre pour faire danser la première contredanse, mais qu'il donnait sa parole de venir n'importe à quelle heure. On avait donc ouvert le bal vers neuf heures et demie. Junot dansait avec M"° de Beauharnais, Eugène de Beauharnais avec moi, Hippolyte de Rastignac avec M^"" de Cazeaux, et M"^ de P... avec M. Dupaty. M. de Trénis n'était pas encore arrivé, ainsi que M. Lafllto. Ces messieurs étaient alors dans tout ce qu'il y avait de plus incroyablement

merveilleux, et arriver à deux ou trois heures du matin n'était pas chose fort extraordinaire.

J'avais, selon ma mère et tous nos vieux amis, un devoir à remplir dans cette soirée-là, c'était de danser le menuet de la cour, puis la gavotte. Depuis trois semaines , Gardel était revenu me donner des leçons encore plus longues et plus consciencieuses, pour que ce malheureux menuet que je maudissais de toute mon âme allât en perfection. J'avais supplié ma mère de m'éviter cette fonction vraiment pénible, il n'y avait pas eu moyen.

— Ne pas danser le menuet de la reine à un bal de noce, ne pas danser le menuet à une fête donnée pour votre mariage ! Mais, mon cœur, de mon temps, cela non seulement avait toujours lieu, mais on dansait même trois et quatre menuets par soirée et je me rappelle que j'ai été engagée pour le septième menuet.

La personne qui me racontait ses beaux jours était une grande vieille figure, en manière de planche, ou plutôt une planche en manière de femme, qui s'appelait M""® Des Vaux. Elle était mère d'une personne assez singulière, nommée M""^ de B.

M"' Des Vaux était fort vieille, n'allait pas au bal, comme on peut le penser; mais, comme elle était perpétuellement autour de ma mère qui ne pouvait pas la supporter, il se trouvait qu'elle était auprès du lit de ma mère sans qu'on s'en doutât, un jour où se discutait l'affaire du menuet. Je n'ai pu résister au désir de placer ici sa réflexion sur ses vieux engagements, pour les personnes qui se la rappellent encore, et je pense qu'il y en a beaucoup. Il faut alors aider un peu au souvenir et la placer au milieu d'un salon avec son immense châle en poil de lapin ayant six

quarts de long, son petit chapeau noir couvrant à peine sa tête; tout cela après un corps sec, osseux, ayant cinq pieds quatre pouces de haut et ne marchant qu'à l'aide d'un immense parapluie et bardé de son chàle de poil de lapin, qui était attaché par tant d'épingles que le châle et la femme ne paraissaient plus qu'un sac plein de je ne sais quelle marchandise. Elle aurait été bien ridicule si elle n'avait pas été si ennuyeuse et surtout si gourmande. Ce dernier défaut-là était chez elle porté à un degré qui la rendait intolérable à moins qu'elle ne dansât le menuet. Encore n'était-ce bon que pour une fois.

M. de Trénis était de notre société ordinaire. En parlant de lui dans l'un des chapitres précédents, j'ai dit, je crois, qu'il était fort loin de mériter la réputation et, pour ainsi dire , la réputation unique, qu'il s'était lui-même donnée, de n'être que danseur. Il avait beaucoup d'instruction, de l'esprit naturel , du jugement et un sens très droit, qui s'apercevait aussitôt qu'il voulait bien déposer le ridicule exagéré de ses paroles. Celui de sa toilette, qui ne l'était déjà pas mal, n'en approchait pas. Comme il était, de tous les beaux danseurs d'alors, celui que nous connaissions le plus, je lui avais demandé de danser le menuet de la cour avec moi , espérant avoir moins peur avec lui qu'avec M. Lafitto ou M. Dupaty.

A dix heures et demie, le général Bonaparte n'était pas arrivé. Tout le monde l'était cependant et les cinq pièces de l'appartement de ma mère étaient remplies de manière à n'y pas pouvoir placer une épingle. Toute la famille Bonaparte, excepté Joseph, qui, je crois, était alors à Lunéville, était venue, et même de fort bonne heure, M"" Leclerc, toujours charmante.

toujours élégante, était assise loin de sa belle-sœur, dont la toilette exquise dans toutes ses parties lui donnait de l'humeur contre la sienne, quelque soignée qu'elle fût.

— En vérité, me disait-elle, je ne comprends pas comment on peut mettre ainsi des guirlandes de fleurs quand on a quarante ans !

M""* Bonaparte avait une guirlande de coquelicots et d'épis d'or, sa robe était garnie de même. Gomme je craignais que sa maladresse n'allât donner le même compliment à ma mère et que je ne voulais pas qu'un sot propos troublât la joie de la soirée, je lui fis observer que ma mère, qui était plus âgée que M""* Bonaparte, avait des fleurs sur sa tète et au bas de sa robe. M™* Leclerc me regarda d'un air tout étonné :

— Mais c'est bien différent, me dit-elle, bien différent !

A onze heures moins quelques minutes on entendit le bruit des chevaux de l'escorte du premier consul. Bientôt après la voiture entra rapidement sous la porte et presque aussitôt lui-même parut à la porte de la première pièce avec Junot et mon frère qui s'étaient trouvés à son arrivée. Ma mère s'avança vers lui et lui fit une de ses plus gracieuses révérences. Mais lui, se mettant aussitôt à sourire :

— Eh bien, madame Permon, est-ce comme cela que vous recevez un ancien ami ?

Et il lui tendit la main. Ma mère lui donna la sienne et ils rentrèrent ainsi dans la salle de bal. Il y faisait une chaleur étouffante. Le premier consul le remarqua \ puis fut au moment de faire le tour du

' Cola n'empêchait pas qu'il ne gardât sa redingote grise tout le temps du bal.

î)E LA DUCHESSE D'AERANTES 7

salon. Mais son œil d'aigle, son regard rapide avaient aussitôt distingué que, dans le nombre des femmes qui se trouvaient dans le salon , quelques-unes ne s'étaient pas levées à son arrivée. Cela lui donna de l'humeur. Il passa dans la chambre à coucher, tenant toujours ma mère par le bras et paraissant la voir avec admiration. J'ai déjà dit qu'en effet elle était charmante ce soir-là. La danse ayant discontinué dès qu'il était entré, Bonaparte s'en aperçut au silence du salon, d'où ne partait plus qu'un murmure produit par les mots dits à voix basse par tous ceux qui se communiquaient leurs remarques sur lui.

— Faites donc recommencer la danse, madame Perraon, dit-il à ma mère, il faut que la jeunesse s'amuse, et la danse est le passe-temps qu'elle aime le mieux. On dit, à propos de cela, que votre fdle danse comme M"" Chameroi ^ , il faudra que je voie cela. Si vous voulez, nous danserons la monaco, c'est la seule que je sache.

— Il y a trente ans que je ne danse plus, répondit ma mère.

— Allons donc, vous plaisantez. Vous avez l'air, ce soir, de la sœur de votre fille.

Et s'il avait dit la sœur cadette, il aurait eu encore plus raison.

M. de Talleyrand était chez ma mère. Le premier consul, après avoir parlé à nous tous de la manière la plus aimable, se mit à causer avec M. de Talleyrand

1 M"« Chameroi était la plus belle danseuse de l'Opéra. A cette époque, elle était fort aimée d'Eugène Beauharnais. C'est à l'occasion de son convoi qu'arriva cette singulière histoire du refus du curé de Saint-Roch d'enterrer une actrice. Elle mourut fort jeune. Elle était jolie et dansait admirablement.

dans la chambre à coucher de ma mère, et cela sans interruption pendant plus de trois quarts d'heure. Vers 'minuit il se rapprocha du salon et parut déterminé à 'être aimable, et à l'être pour tout le monde. Cepen- 'dant, s'il avait voulu conquérir M™" de Contades, je doute qu'il eût dompté cette humeur altière et ce sentiment répulsif qui l'éloignaient de lui. Il la remarqua parce qu'elle était en effet vraiment belle, surtout dans une fête. Je la trouvais beaucoup ni'eux étant fort parée, au milieu de cent bougies, qu'elle ne l'était dans son intérieur, n'ayant qu'un peignoir de mousseline. Cependant elle était déjà bien malade du coup qui l'a frappée dans le printemps de sa vie et dont elle est morte quelques mois plus tard.

Quelle que fût ma répugnance pour danser ce malheureux menuet, il me fallut cependant répondre à l'appel de ma mère qui ne se souvenait guère si j'étais fille ou femme et qui entendait toujours me trouver là à son commandement. Un moment je crus être sauvée. M. de Trénis, appelé, cherché, ne se trouvait pas. Je fus le dire à ma mère, cela ne me servit de rien.

— Gardel dansera, me dit-elle, ou bien attends.

Et ma mère fut demander à M. Lafitte de vouloir bien danser ce menuet de malheur avec moi. Il n'avait pas de chapeau. Ma mère lui en eut bientôt trouvé un. Enfin, après tous ces combats, il se présenta une autre difficulté. J'avais une robe de mousseline de l'Inde lamée en argent, avec une tunique. Mais, par une sottise que je ne puis encore aujourd'hui m'expliquer, cette robe faisait une demi-queue ; cela me gêna extrêmement pendant tout le temps du menuet. Je dis en passant à Gardel que je le priais de donner

l'ordre de ne pas jouer l'air de la gavotte, et je vis arriver la dernière révérence avec un vrai bonheur. M. Lfifitte me reconduisait, tenant d'une main un immense chapeau à trois cornes, qu'il avait emprunté de je ne sais qui, et me soutenant de l'autre, lorsque nous rencontrâmes M. de Trénis. Il me regarda avec un air tellement furibond que je craignis d'avoir fait une sottise en dansant le menuet avec un autre qu'avec lui, puisqu'il y devait compter. Je lui dis avec douceur que je l'avais attendu jusqu'à minuit passé et que ma mère avait enfin exigé que je dansasse avec M. Lafitte.

— J'espère, mon cher monsieur, que vous voudrez bien oubher cette non-ohservance de ma parole. Vous avez trop d'esprit pour vous blesser d'une chose aussi simple, dans laquelle, au reste, il y a de votre faute.

— Sans doute, me dit-il en s'asseyant entre moi et une de mes amies; sans doute, j'ai assez de philosophie pour me consoler de n'avoir pas dansé Vépithalame de M""* Junot, et cependant il y avait des lauriers dans les pas de ce menuet de la reine... J'aurais dansé cela grave, sérieux, mais point triste. Oui, cela me plaisait... enfin... Mais avoir vu ce que j'ai vu... oh! jamais je ne puis oubher ce spectacle.

Je le connaissais bien extraordinaire, mais je ne l'avais pas entendu divaguer si longtemps.

— Mais vous m'inquiétez, lui dis-je, qu'ai-je donc fait?

— Comment, madame, vous qui dansez de manière à ce que nous soyons tous heureux de vous engager, vous qui avez répété votre menuet avec Gardel, qui lui avez donné ainsi un baptême de grâca

iO MEMOIRES

et d'aplomb pour la révérence, vous allez..., oh! cela n'a pas de nom..., vous allez danser ce mentiet avec un homme... bon danseur, sans doute, oui, il danse bien, quoique... Mais s'il danse bien la contredanse, madame, il n'a jamais, jamais de sa vie, su faire la grande révérence du chapeau.

Nous ne pûmes nous empêcher de rire, M^^" de Mérigny et moi. Mais M. de Trénis était trop à son sujet pour faire attention au motif de notre gaieté.

— Hein! dit-il, cela vous paraît étonnant, et je le crois bien. Ne pas savoir mettre son chapeau! Car voilà la science. Elle n'est pas difficile à expliquer. Oh ! pour celui-là, tous les maîtres de danse vous expliqueront la théorie du placement du chapeau; mais cette dignité, cet aplomb, qui règle le mouvement du bras et de l'avant-bras... Tenez, permettez.

Et le voilà qui nous prend toutes deux par la main €t nous emmène dans la chambre de ma mère, où dans ce moment il y avait peu de monde, Là il se place devant la glace entre les deux fenêtre , puis il chante à demi-voix l'air de la révérence du menuet et se met à saluer avec une gravité parfaite. Puis il pose son chapeau tricorne avec tout l'appareil que demande une telle fonction. Le rire reprenait de nouveau M"" de Mérigny et moi. Armand de Rastignac, autre original, mais bien plus spirituel que M. de Trénis, attiré par nos rires et les gestes de l'autre, arrive précisément comme nous commencions à reprendre un peu notre sérieux. A l'explication de M. de Trénis, le voilà charmé, « parce que, dit-il, les remarques de monsieur sont les seules raisonnables que j'aie jamais entendu faire sur l'article important de la révérence pour le menuet ».

C'était pour en mourir, mais la chose n'était pas encore achevée. Junot, qui me cherchait, me trouva dans une de ces joies heureuses, insouciantes, de la jeunesse contente, que rien dans la vie ne rappelle ni ne remplace. Cette gaieté le gagna. Le premier consul causait toujours avec M. de Talleyrand et ne faisait aucune attention à nous, du moins nous devions le croire. Nous pensâmes donc que nous avions la facilité de rire bien à notre aise et nous ne nous en fîmes faute. Junot, qui voulait le faire expliquer, demanda à M. de Trénis s'il trouvait ma danse de son gré.

— Général, j'ai déjà eu l'honneur de vous dire que la danse de M™" Junot est une de celles qui me plaît le plus. C'est achevé... là... hein... Général, je ne puis mieux définir la danse de M""* Junot qu'en disant qu'elle assemble la contredanse... Vous comprenez?... assembler la contredanse...

Et, avec ses mains croisées, il imitait la danse de quelqu'un, comme Despréaux faisait aller les petites jambes de carton de M"° Chevigny.

Tandis qu'il parlait, le général Bonaparte s'était avancé derrière lui au point de le toucher. M. de Trénis était un original qu'il ne comprenait pas, et il était facile de voir que ce personnage l'étonnait beaucoup. Il fit signe à Junot de le faire causer, cela n'était pas difficile en lui parlant de danse mais d'une manière sérieuse. Il n'avait rien de la gaieté du bal. Chez lui c'était un bal toujours masqué, et masqué en triste. Il ne riait janaais, à moins, disait-il, « que l'air de la contredanse ne fût très gai ». Alors il y était contraint par l'orchestre et il vous disait : « Monsieur, l'orchestre m'a contraint à sourire, » comme il aurait dit : t J'ai été forcé de payer un dédit. »

— Et comment êtes- vous avec M. Lafitte, monsieur? lui demanda Junot en mettant à sa question tout le sérieux qu'il voyait à Trénis.

— Mais, répondit-il, aussi bien que deux hommes de talent, comme nous, peuvent être ensemble, avec une parité aussi sensible. Cependant il est bon enfant, point envieux de mes succès. Il est vrai que les siens doivent le rendre indulgent. Sa danse est vive et forte. Il a l'avantage sur moi dans les huit premières mesures de la gavotte de Panurge. Oh ! pour cela il n'y a pas même sujet à discussion. Mais aussi dans les jetés!... hein... Oh là, par exemple, je le foudroie... En général, ajouta-t-il avec un sérieux impayable, il m'écrase dans le jarret, mais je l'étouffé dans la moelle.

Le premier consul ouvrait des yeux et des oreilles tout à fait inaccoutumés à entendre de semblables rêveries.

— C'est prodigieux, dit-il enfin, cet homme est beaucoup plus insensé que bien des hommes enfermés dans une maison de fous. Est-il de vos amis? me demanda-t-il tout bas.

— De nos amis dans la stricte acception du mot, non. Il est de nos connaissances fort intimes, c'està-dire que nous le voyons deux fois par semaine. Mais, excepté au bal, il ne parle jamais danse. Il raisonne même fort habilement sur les mœurs antiques de la Grèce. C'est une partie de l'histoire ancienne qu'il a fort étudiée. Il parle plusieurs langues et il vaut mieux, à ce que prétend Albert, que sa réputation.

Bonaparte n'écoutait jamais un si long discours. J'ai eu depuis l'occasion de m'en convaincre, mais non

à mes dépens. J'ai appris qu'il ne fallait point lui faire de longues phrases, encore moins de longues périodes. Il était retourné à sa place favorite auprès de M. de Talleyrand. Je voyais par la direction et le jet de son regard qu'il s'entretenait de M. de Trénis. Il rencontra mes yeux fixés sur lui avec ce caractère d'observation que j'ai assez Ihabitude d'avoir et que cet homme extraordinaire appelait et doublait en moi. Il m'appela et me dit un mot agréable sur la soirée de ma mère. Ces louanges me semblaient presque un reproche. Ma mère était parfaitement polie avec le premier consul, mais il me paraissait que peut-être elle aurait dû avoir envers lui une attitude plus franchement cordiale. J'allai près d'elle et lui dis ce que je pensais. Elle était en ce moment dans son joH boudoir rose, se reposant sur son canapé des fatigues de la soirée, qui devaient l'excéder, car elle faisait les honneurs de chez elle à ravir.

— Allons ! lui dis-je en l'embrassant, viens te promener un moment.

Je l'entraînai sans beaucoup d'efforts vers sa chambre, oîi je présumai que le premier consul était encore. En effet, il n'avait même pas changé d'attitude; il causait toujours, mais plus avec M. de Talleyrand. C'étaient Junot et M. de Villemanzy qui l'avaient remplacé. Aussitôt que le premier consul aperçut ma mère, il alla droit à elle et lui dit :

— Eh bien ! madame Permon, que dites- vous à un ancien ami? Il me semble que vous les oubliez facilement. Savez-vous que l'autre jour vous m'avez tenu rigueur bien sévèrement et que pendant ce temps-là un de vos amis tenait son couteau tout prêt?

— Ah! quelle horreur! s'écria ma mère. Comment

i4 MEMOIRES

rouvez-vous dire de semblables choses, Napoléon? Per Dio tacete ! tacete !

— Mais enfin pourquoi ne pas m'avoir rendu mon salut d'amitié lorsque je vous l'envoyai à l'instant où je vous reconnus ?

Ma mère allégua la faiblesse de sa vue. Et, dans le fait, elle y voyait fort mal dans les dernières années de sa vie. Mais le général Bonaparte ne se paya pas de cette excuse :

— Que dois-je croire? dit-il avec un accent très positif, ne sommes-nous plus amis?

— Non jmsso dimenticare, caro Napoleone, che siete figlio delV arnica; fratello del mio biion Giuseppe, del caro Luciano, e di Pauletta.

Le premier consul fit un mouvement que je vis à l'instant. Il y avait peu de monde dans la chambre. On dansait des réels et des anglaises et nous étions presque seuls.

— Ainsi donc, répondit-il avec assez d'amertume dans son accent, si je suis quelque chose encore auprès de vous, je dois en rendre grâce à ma mère et à mes frères... On a bien raison de dire que demander de l'amitié à une femme, c'est demander au sable du désert de rester fixe.

Cette discussion me faisait de la peine. Je voyais que ma mère y portait encore le souvenir de cette vieille querelle si malheureusement suscitée par un de nos cousins qui ne nous a jamais dédommagés de l'affection qu'il nous enleva à cette époque, ou que du moins nous perdiraes par sa faute.

Ce que je viens de raconter se passa en beaucoup moins de temps que je n'en ai mis à l'écrire. Le premier consul se promenait en silence devant la chemi-

née. Ma mère, assise sur un sofa en face de lui, enfoncée dans ses coussins, ses bras croisés sur sa poitrine, faisait aller vivement le bout de son pied, signe ordinairement précurseur d'une scène violente. Albert, qui allait et venait du salon à la chambre, s'approcha, dans le moment, du général Bonaparte pour lui offrir une glace.

— Je vous assure que nous n'en avons pas besoin, jUmc p^i^foon et moi, mon cher, car, en vérité, je crois que nous sommes pétrifiés. Je savais bien que l'absence ôtait le souvenir, mais pas à ce point-là.

Il touchait une mauvaise corde.

— Vraiment ! dit ma mère, en souriant avec contrainte, mais assez pour laisser voir ses trente-deux petites perles, sur lesquelles Bonaparte ne pouvait s'empêcher de jeter les yeux — il m'en parla le lendemain — vraiment il est bien permis d'oublier au bout de quelques années. N'avez-vous pas voulu me persuader qu'il était difficile de se rappeler, à quelques jours d'intervalle, une chose dont l'exécution intéressait le sort et la vie entière de quelqu'un ?

— Ah! dit le premier consul.

Et sa physionomie se rembrunit à l'instant. Il fronça ce sourcil dont le mouvement agitait déjà l'univers. Sa lèvre inférieure se serra fortement contre l'autre et, joignant ses mains derrière lui, il fit quelques pas sans parler ; mais tout cela fut à peine visible, à ce que me dirent ensuite Junot et mon frère, lorsque je revins de la contredanse que j'avais été danser. Le premier consul reprittrès promptementson air serein et, s'asseyant auprès de ma mère, il regarda attentivement sa main qu'il avait prise pour la baiser.

— Il me parait que vous ne vous corrigez d'aucun

de VOS défauts, madame Permon ? lui dit-il en remarquant les ongles rongés des petits doigts de ma mère.

— Non, dit-elle en riant, eux et moi nous avons vécu et vieilli ensemble. Nous mourrons en bons camarades sans nous séparer.

— Oh! mais, c'est trop fort! s'écriait le premier consul.

Il avait attrapé un certain petit doigt qui était le favori du martyre et, en vérité, cela faisait mal à voir sur rivou'e de cette petite main.

— Allons, allons ! dit ma mère, laissons tout à sa place. Il n'y a que vous. Napoléon, à qui cela est défendu, car vous avez tant d'échelons à monter pour arriver au sommet de votre échelle de gloire, que vous souhaiter le repos ce serait nous vouloir du mal à nous-mêmes.

— Pensez-vous ce que vous dites?

— Vous savez combien je suis vi'aie. Je ne dis pas toujours tout ce que je pense ; mais jamais je ne dis ce que je ne pense pas. Avez-vous donc oublié ma franchise ?

Bonaparte prit la main de ma mère et la pressa affectueusement. Dans ce moment deux heures sonnèrent à la pendule. Il demanda sa voiture.

— Ne voulez-vous pas rester à souper? demanda ma mère,

— Cela m'est impossible, lui dit-il avec un accent de regret, mais je reviendrai vous voir.

Ma mère se mit à sourire et hocha doucement la tète.

— Pourquoi ce sourire? Ne me croyez-vous pas? Je vous assure, madame Permon, que si, dans cette

^soirée, l'un de nous a dû douter de l'amitié de l'autre, je ne crois pas que ce soit moi que vous deviez accuser d'avoir donné lieu au soupçon. Oui, je reviendrai vous voir. La signera Laetitia m'amènera, puisqu'i/ faut que je m'appuie sur elle, ou sur Joseph, ou sur Lucien, même sur Paulette... qui sait... peut-être Jérôme.. . En parlant de ce brave petit citoyen-là , vous me l'aviez bien élevé tandis que j'étais loin d'ici! Je l'ai retrouvé volontaire, et volontaire pour des choses de mauvais aloi. La signora Laetitia le gâte d'une telle sorte que je doute fort qu'il se corrige là où il est maintenant.

C'était encore une corde sensible à faire vibrer à l'oreille de ma mère que de lui parler de Jérôme. Elle dit aussitôt:

— C'est un excellent enfant, plein de bons sentiments et de chaleur de cœur. Jérôme est un vrai marin, laissez-le se hâler au vent de mer et puis il vous reviendra comme un Duguay-Trouin ou bien comme un Duquesne.

Ce n'était pas la première fois dans cette soirée que ma mère avançait une opinion dont elle-même n'était pas parfaitement sûre, mais elle aimait Jérôme, je crois, presque autant que moi, et sa prévention allait vraiment très loin. Le premier consul avait raison lorsqu'il disait avoir trouvé, à son retour, son frère singulièrement élevé. Cependant les aînés avaient pris soin que tout fût bien en ordre, c'est-à-dire, que Jérôme était au collège de Juilly , que l'on faisait souvent la route pour l'aller voir, mais lui faisait encore plus souvent cette même route pour venir, à Paris, présenter ses devoirs de jeune homme de quatorze ans à M"° Emilie de Beauharnais, à M"* Hortense. Et puis

il se croyait un homme, et les études allaient à la volonté du Tout-Puissant. Jérôme et moi nous étions du même âge. Ma mère, qui rapportait à la naissance de Jérôme les événements malheureux de la mort de M. Charles Bonaparte, en aimait d'autant plus son fils. En général, elle avait une vive affection pour tous les frères. Néanmoins il y en avait de préférés parmi les frères comme parmi les sœurs : 31"^ Leclere était sa favorite, mais avec une telle prévention que moi, étant loin de la partager, j'avais souvent à cause d'elle des discussions pénibles avec ma mère, dont la alousie n'était pas quelquefois séparée. Quant à moi, j'avais aussi mes préférences. M""" Murât était celle des sœurs de Napoléon que j'aimais le mieux alors ; et Joseph et Lucien étaient, avec le premier consul, ceux que je préférais dans toute la famille. Jérôme avait été très aimé, très gâté même, non seulement par ma mère, mais par mon frère et nous tous enfin. Je ne trouvai pas qu'en avançant dans la vie, et conséquemmcnt devant avoir une plus grande activité de sentiment, il fût, pour ma mère surtout, ce qu'il devait être. Au surplus, je ne l'accuse pas. J'aurai plus tard l'occasion de prouver que je ne m'étais pas trompée. Après tout, ce n'est pas un crime.

Le premier consul nous raconta ce même soir, où la conversation eut assez longtemps Jérôme pour objet, qu'il avait fait une des plus drôles de dettes qu'on puisse s'imaginer de contracter à quinze ans. Le premier consul était à Marengo, son frère était déjà au service alors. Mais encore trop jeune pour aller au canon, ou pour je ne sais quel motif enfin, Jérôme était demeuré à Paris. Au retour du premier consul, on présente à BouiTienne une foule de mémoires dont

le paiement pressait et pour une somme assez forte. Dans le nombre, Biennais figurait surtout pour un total de huit ou dix mille francs. Grande enquête, grande rumeur. Commenta pu se faire une dette aussi forte? Enfin, après avoir bien cherché, on trouve que M. Jérôme a acheté chez M. Biennais, rue Saint-Honoré, au Singe violet, un magnifique nécessaire de voyage, avec tout ce qui peut être inventé par lo luxe et l'élégance, en or, en nacre, en argent, en ivoire; les plus belles porcelaines, les émaux les mieux peints, enfin un vrai bijou. Mais il manquait une chose très essentielle à ce nécessaire, c'était une barbe afin qu'il pût servir; car tout ce qu'il contenait n'avait pas une autre destination. Rasoirs, plats à barbe de toutes grandeurs en vermeil, en argent, en porcelaine, peigne à moustaches. Enfin, c'était une merveille ; mais la barbe était en défaut et, malheureusement, le jeune homme n'avait que quinze ans. Il y avait encore longues années à attendre. Le premier consul nous raconta cette petite histoire d'une manière fort plaisante.

Lorsqu'il s'en alla de chez ma mère, le soir du bal, il lui promit de revenir la voir, ainsi que je l'ai déjà dit plus haut. Mais ma mère avait conservé une raideur de manières, dans la conversation qu'ils eurent ensemble, qui devait empêcher toute relation de se renouer. Au surplus, je crois qu'il faut attribuer la rupture définitive à une cause naturelle peut-être, mais qui n'en fut pas moins indélicatement employée. Nous parlerons encore souvent de ce sujet, il se place de lui-même au bout de ma plume.

Page 1