CHAPITRE II
Les tribuns et les longs discours. — La cour du premier consul et le forum romain. — M. Andrieux. — Lucien et souvenir du 18 fructidor. — L'auteur du 18 brumaire. — Tristesse de Lucien et visite remarquable. — Épanchements en petit comité et regrets d'un vrai républicain. — M™^ Bonaparte et ses beaux-frères. — Embarras du premier consul. — Lucien annonçant son départ. — Le chemin du trône. — Les enfants de Lucien. — Dessous de caries de famille. — M. Micault de Courbeton. — Le petit mendiant. — Trait de bonté de Lucien. — La famille Fléchelle et injustice réparée.
A l'époque de mon mariage, la cour consulaire était assez singulièrement organisée. Son arrangement se ressentait un peu de la grande préoccupation du premier consul. Il voulait qu'il y eût de la représentation et cependant il craignait de mériter le reproche que lui adressaient déjà plusieurs tribuns, qui, prenant le Palais-Royal, où l'égalité n'était certes guère, pour le forum romain, se complaisaient dans de longs discours où César, Rrutus, Périclès, Solon, Aristide, Lycurgue trouvaient tous une place et dans lesquels Il n'était pas plus question de la république française que si la pauvre malheureuse eût été par delà Tobolsk. Un seul morceau, qui méritait vraiment la reconnaissance patriotique, fut celui que prononça Andrieux dans les derniers jours de vendémiaire. Il y parlait au moins de la France, en appelant l'attention sur
elle. Mais, excepté quelques louanges excessives données à plusieurs de nos généraux, ce n'était pas encore ce qu'il aurait fallu à une époque oîi, presque rappelée des portes du tombeau par l'éminent ascendant d'un homme surnaturel, il fallait néanmoins que ses enfants s'unissent entre eux pour veiller à ce que cet ascendant ne dominât pas trop fortement celui de ses propres destinées. Je ne sais pourquoi j'ai dans moi-même un sentiment plus fort qu'un instinct, me disant que Bonaparte, trouvant une résistance raisonnable, un continuel avertissement adressé par l'un des corps de l'État institués par lui-même, aurait tenu en main cette fougue à laquelle il se laissa emporter, parce que nul frein ne lui fut présenté.
Un homme cependant était toujours là représentant la république, ou plutôt cette volonté de république que nous avons eue en effet depuis le 9 thermidor jusqu'en 1791, c'est-à-dire jusqu'au 18 fructidor. Le 18 fructidor ne tua pas seulement Clichy, il donna un coup de massue au parti républicain de la Convention, réparti dans les deux conseils. Et pour preuve de mon opinion, il n'y a qu'à lire la condamnation de Carnot et la persécution de Thibaudeau. Le Directoire, qui voulait alors jouer aussi à la royauté, avait bien ce qu'il fallait de talent pour opprimer. On en a toujours assez pour être tyran, quand cela n'est pas long. Le Directoire avait donc éloigné du pouvoir tous ceux qui dans les conseils auraient eu la force de le défendre plus tard. Mais ceci est une question rétrogade qui, d'ailleurs, serait trop longue à reproduire. Je vais seulement parler d'un homme qui vint sur la scène politique précisément à ce même moment du 18 fructidor. Il était alors plein du feu sacré d'un
véritable amour de liberté. Il avait la tête remplie d'idées de république, idées peut-être impossibles à réaliser, utopie qui probablement n'existera jamais que dans l'imagination de ceux qui la tirent au moins d'une âme pure et vrai foyer de nobles sentiments. Mais enfin ce souvenir-là, n'étant entouré d'aucune page sanglante dans l'histoire de sa vie, est toujours honorable à rappeler. Je veux parler de Lucien Bonaparte. Il s'appelait, il est vrai, Brutus à Marathon. Tout cela faisait rire alors, et moi-même je plaisantais de cet accord entre le Grec et le Romain. Mais un lien réunissait, coordonnait tout cela. Ce lien était une volonté d'établir et de maintenir la république en France, non cette république dont le souvenir fait frémir les cœurs les plus endurcis, ces temps qui furent une déviation de la révolution et non pas une de ses conséquences, mais une république telle enfin que peut l'avoir un grand peuple. Hélas! ne sommesnous pas nous-mêmes un empêchement à son établissement ?
Lucien, aussitôt après le 18 brumaire, fut nommé au ministère de l'intérieur \ Il est malheureux qu'un préjugé, car ce n'a certes pas été auti*e chose, ait empêché de le nommer second ou troisième consul. La nation, en voyant deux frères en même temps au pouvoir, aurait d'abord pensé que ce pouvoir ne s'exé-
1 M. de Laplacc l'y précéda ; mais seulement pendant quelques jours. Il était impossible que sa science et celle de l'Admi nistraliou allassent ensemble. Lorsqu'il fut nommé, un homme de notre société, qui dessinait fort bien, tît en deux coups de crayon un charmant petit dessin qui n'était autre chose que l'astrologue se laissant tomber dans un puits. M. de Laplace était parfaitement ressemblant.
cuterait que d'après la volonté d'un seul, tandis que ses intérêts au contraire auraient été bien autrement défendus que par un homme honnête sans doute (le consul Lebrunj, mais disposé d'avance à dire oui à tout ce que dirait son second et encore bien plus son premier collègue.
En faisant le 18 brumaire, auquel il a travaillé avec une activité influente dont jamais son frère n'aurait dû perdre le souvenir, Lucien croyait, sans que cela pût être mis en doute, que son frère donnerait à la France un gouvernement qui la rendrait heureuse au dedans, grande et redoutée au dehors. Quant à la guerre, on partait alors comme pour une partie de plaisir. De ce côté on était bien sûr non seulement de la gloire, mais du bonheur des Français. Mais dans l'intérieur il en allait tout autrement, le malheur était au comble. N'étant pas troisième consul, Lucien pouvait beaucoup au ministère de l'intérieur. Le choix des préfets, des maires ; de nouvelles lois municipales à donner aux communes; un mode d'élection à réformer en entier ; des manufactures à protéger, car de toutes parts il s'en élevait alors; de nouvelles découvertes à accueillir; de la misère à consoler par du travail, seule et honorable aumône qu'il faut donner au peuple : voilà tout ce qu'il voyait à faire et ce qu'il entreprenait avec courage et bonheur. Mais bientôt il nous parut triste et malheureux. Les obstacles naissaient en foule autour de lui. Un jour il en parla à mon frère qui avait diné au ministère. Mon beau-frère avait encore plus sa confiance qu'Albert; mais, par cette raison même, il nous parlait moins des chagrins de Lucien. Ma mère, qui l'aimait avec tendresse, s'en aperçut presque
2i MÉMOIRES
avant qu'il n'en eût parlé. J'ai peu connu de personnes dont le coup d'œil ami fût aussi prompt à sonder une plaie dans le cœur d'une personne qui lui était chère. Lucien était malheureux et l'était doublement parce qu'il l'était par son frère. Mais c'est ici que je dois rendre à chacun la justice qui lui appartient. Je déclare donc que Bonaparte fut à cette même époque indignement trompé sur le compte de son frère. On lui persuada l'existence de beaucoup de faits entièrement faux. Je puis dire aujourd'hui qu'on alla jusqu'à chercher à donner au premier consul des inquiétudes sur sa sûreté. Je dois aussi à la vérité de dire que jamais ces inquiétudes ne l'ont eu en leur pouvoir, mais enfin la bouche qui accusait un frère était une bouche bien chère aussi. Lorsque Bonaparte, tourmenté et nécessairement malheureux des agitations qu'on jetait ainsi dans son âme, croyait que de fâcheuses erreurs amenaient ces annonces d'orage, il disait néanmoins, comme Antiochus :
Une main qui nous. fut bien chère,
Madame, est-ce la vôtre ou celle de mon frère ?
Le premier consul a souvent cherché à me faire expliquer sur le compte de Lucien, surtout à l'époque de mon mariage. Il me parlait de lui pendant le dîner en poste que l'on faisait alors à la Malmaison. Il était évident qu'il cherchait avec une sorte d'avidité tout ce qui pouvait lui être rayon consolateur dans cette nuit ténébreuse dont on cherchait à remplir l'espace que le sort venait d'établir entre les deux frères, espace que Lucien a toujours respecté tout en ne le reconnaissant pas, et que le premier consul aurait dû com°
bler. Mais la haine qui s'était allumée entre M""* Bonaparte et ses beaux-frères était un obstacle non seulement à tout bonheur domestique dans cette nombreuse famille, elle devait encore être plus tard une source des plus grands malheurs pour elle.
J'allais voir ma mère non seulement tous les jours, mais j'y dînais même souvent et je n'y manquais surtout point lorsque mon mari avait un dîner ministériel. J'ordonnais chez moi que l'on servît à quatre heures, ce qui charmait mes vieux parents, et puis je venais reprendre joyeusement ma place à la table de famille et m'établir à celle de loto dauphin pour le reste de la soirée. Depuis que je savais ma mère triste et abattue de mon absence — ce qu'elle me cachait, mais que je n'ignorais pas — je ne sais ce que j'aurais fait pour ajouter un peu de joie, un peu de bonheur à ses moindres caprices, même aux plus insensés qu'elle eût pu avoir. Un jour, j'avais dîné avec elle et nous étions seules. Albert et M. de Geouffre étaient tous deux absents. A peine étions-nous sorties de table que Lucien arriva. Il était triste, fort sérieux surtout et paraissait profondément occupé. Ma mère lui en fit la remarque. Il en convint et nous dit qu'il allait partir. Ma mère fit une exclamation.
— Ne le saviez-vous pas? lui dit-il. J'emmène Geouffre avec moi.
— Si vous comptez me faire savoir ce qui vous concerne par mon gendre, répondit ma mère, alors donnez-lui l'ordre de m'en faire part, car lorsqu'il est question de vous, c'est un vrai Malmesbury ^
1 Lord Malmesbury fut envoyé extraordinairement auprès du Directoire par l'Angleterre, dans l'an VIL M. de Talloyrand était